LE GORILLE
Hannon (1) n'avait pas tort jusqu'à un certain point de considérer le gorille comme un homme, puisqu'il est l'animal qui s'en rapproche le plus. Non-seulement c'est le plus grand et le plus fort des singes, mais c'est encore celui dont les formes corporelles se montrent les plus parfaites.
La longueur de l'animal, du sommet de la tête à la plante des pieds, est de l'"83 ; la largeur de ses épaules atteint l"*; la longueur de ses bras IMl ; celle des membres postérieurs 0^78 ; celle du tronc et de la tête ensemble arrive à 1"16. Le corps, avec sa robe noir charbon, est doué d'une force prodigieuse, et ses bras de devant acquièrent la grosseur de la cuisse d'un homme.
Il habite les pays de la côte occidentale d'Afrique compris entre l'équateur et le 10* ou IS*" degré de latitude et traversés par le Gabon et le Danger.
On le trouve là dans des contrées accidentées par des vallées et des collines, couvertes les unes de hauts arbres et les autres d'herbes grossières entremêlées de broussailles.
Beaucoup de ces arbres portent des fruits dédaignés par
(1) Général-amiral Carthaginois qui, il y a plus de deux mille ans^ dans une expédition maritime importante, fonda sept colonies en Afrique et publia une relation de son voyage, dans laquelle le gorîUe esi expressémeat signalé.
— files nègres, mais fort rcclierchés par le gorille. Le palmier oléifère, le poivrier, le papayer, deux espèces de bananiers, le baobab à feuilles digitées, et la canne à sucre sauvage lui fournissent la plus grande partie de sa nourriture. Enfin, dit-on, il ne dédaigne point les œufs et les jeunes oiseaux.
L'animal adulte ne vit pas en troupe; on ne le rencontre que par couple. Quelquefois un vieux mâle s'isole; il devient alors plus sombre, plus méchant et très dangereux. Quant aux jeunes, on n'en voit jamais plus de cinq ensemble; ils dorment sur les arbres pour être à l'abri des bêles féroces, tandis que, le dos appuyé contre un tronc, les adultes assis sur le sol sommeillent sans crainte.
Le gorille mâle, qui attaque, pousse un court aboiement aigu et un rugissement ; la femelle et le petit, lorsqu'ils sont effrayés, jettent un cri strident et se sauvent.
I.e rugissement du mâle est le son le plus étrange et le plus effrayant qu'on puisse entendre dans les forêts. Cela commence par une sorte d'aboiement saccadé, comme celui d'un chien furieux, qui se change en un grondement sourd semblable tout-à-fait au roulement lointain du tonnerre. La sonorité de ce rugissement est si profonde qu'il semble partir moins de la bouche et de la gorge que des spacieuses cavités de la poitrine et du ventre.
Ces animaux sont difficiles à approcher, parce qu'ils ont l'ouïe très fine et que de plus la nature du terrain où ils se tiennent leur permet de se dérober à la vue de l'homme aussi longtemps qu'ils veulent.
On ne connaît ni l'époque des amours, ni la durée de la gestation et de l'allaitement. La femelle semble n'avoir jamais qu'un seul petit; au bout de combien d'années devient-il adulte ? On ne le sait, tout comme on ignore l'âge que peut atteindre cet animal.
« Je crois, dit du Chaillu, que le gorille adulte est toutà-fait indomptable. J'ignore, dans tous les cas, comment
lexpérionce pourrait eu être faite, car il me parait impossible qu'on prenne jamais un adulte vivant, puisque le chimpanzé adulte, beaucoup moins fort et bien moins féroce, ji'a pu encore être capturé. »
Quant aux jeunes, dont la robe est d'un noir de charbon, leur férocité native et leur tenace méchanceté ont toujours fait échouer les divers moyens, rudes ou doux, employés pour les dompter ou pour les apprivoiser. Ils refusent toute nourriture autre que les fruits de leurs forêts natales ; ils mordent, ils déchirent le gardien qui les soigne. Enfin, au bout de trois à quatre mois, on les voit mourir sans maladie apparente et sans autre cause probable que la rage toujours nouvelle d'une nature qui ne peut souffrir ni la captivité ni la présence de l'homme.
€ C'est un bonheur pour moi, écrit du Chaillu, d'être le premier qui puisse parler du gorille en connaissance de cause, et si mon expérience et mes observations m'ont démontré que plusieurs des habitudes qu'on lui prête n'ont de fondement que dans l'imagination des nègres ignorants et des voyageurs crédules, d'un autre côté, je suis à même de garantir qu'aucune description ne peut donner une idée trop forte de l'horreur qu'inspire son aspect, de la férocité de son attaque et de l'implacable méchanceté de son naturel.
« Je regrette d'être obligé de détruire d'agréables illusions; mais le gorille ne s'embusque pas sur les arbres de la route pour saisir avec ses griffes le voyageur sans défiance; il ne rétouffe pas entre ses pieds comme dans un étau ; il n'attaque pas l'éléphant et ne l'assomme pas à coups de bâton; il n'enlève pas les femmes de leurs villages ; il ne se bâtit pas une cabane de branchages et ne se couche pas sous un toit, comme on l'a rapporté avec tant d'assurance ; il ne marche pas non plus par troupes, et, dans ce que l'on a raconté de ses attaques en masse, il n'y a pas l'ombre de la vérité. »
Cet animal a pour armes des bras puissants qui assomment, des pieds qui éventrent et des dents terribles; G*est un adversaire formidable dont il est impossible de triompher sans Tarme à feu.
Les naturels de Tintérieur aiment beaucoup la chair du gorille ; mais les tribus de la côte refusent d'y toucher.
La peau a Fépaisseur du cuir du bœuf; elle s*enlève plus fttcUeînent que chez les autres singes.