‹ Les chasses en France et en Angleterre;Chapitre 15 sur 21 · UN SPORT EN' BAQUET · texte numérisé non relu

UN SPORT EN' BAQUET

J'étais, vers le 20 du mois dernier, aux forges d'Aron, situées à deux lieues environ de Mayenne, dans la position la plus pittoresque du monde. La maison d'habitation est un charmant cottage, copié sur les plus verdoyantes demeurés de l'Angleterre. Le chenil de mon ami L... est peuplé de quatre à cinq couples d'excellents liarriers qui prennent leur lièvre en moins de trois quarts d'heure à travers ce pays difficile ; et son écurie renferme d'excellents chevaux de chasse du pays, fort adroits à passer d'énormes obstacles. De plus, mon ami L... s'occupe de culture et je pus admirer dans ses étables de splendides vaches de la race Durham la plus pure, et des porcs New-Laceister, Hamshire, et de toutes les tailles, de tous les embonpoints. La plupart de ces remarquables animaux avaient été primés dans les divers concours et portaient au-dessus de leur stalle un écriteau bleu à lettres blanches indiquant les prix qu'ils avaient mérités.

Les pluies ayant rendu le courre impraticable, et les perdreaux partant à des distances qui rendaient le tir impossible, tandis que mon ami se livrait à tous les soins de son exploitation agricole, je résolus de faire une guerre à mort aux immenses bandes de canards, sarcelles, en un mot à toute la sauvagine qui peuplait les étangs magnifiques qui alimentaient les forges d'A...

Un matin donc, vers huit heures, je m'embarquai avec un jeune garçon qui connaissait parfaitement lé pays, et nous nous dirigeâmes, en suivant un petit cours d'eau, vers un étang, ou plutôt un lac, qui a nom étang de Beaucoudraye. Dès que nous arrivâmes dans la grande eau (comme on dit dans le pays pour désigner la partie des étangs où ne poussent pas les forêts de joncs qui garnissent les rives), des myriades d'oiseaux s'envolèrent hors portée, et force me fut de rentrer sans avoir pu tirer autre gibier que quelques bécassines qui partirent des rives à mon retour.

Je revins désappointé et j'eus à supporter de plus les railleries de mon ami L..., qui m'attendait et qui me poursuivit toute la soirée de ses éternels « je te Tavais bien dit ! »

Je ne me tins pas pour battu, et la nuit, j'eus le cauchemar; des myriades de canards aux formes étranges, dansèrent une sarabande eflrénée en poussant des cris'd'uûc ironie assourdissante.

Le lendemain, le soleil se levait tout rouge dans la brume, que déjà mon compagnon de la veille et moi vidions l'eau de notre légère embarcation dans laquelle nous placions un baquet de 0,50 de diamètre à peu près. J'avais remarqué la veille que la partie de Tétang la plus fréquentée

par les canards était une espèce d'île tourbeuse^ que dans le pays on appelle les* Béliers. Ces lies sont formées parle détritus des joncs qui pourrissent, et qui en pouïrissant forment une espèce de croûte flottante. U çst vraiment dangereux de s'aventurer sur ces iles d'où s'élance une luxuriante végétation de joncs de toutes les espèces, et dès qu'on y pose le pied des oscillations se communiquent à ce terrain mouvant... Au moyeu d'une planche, je débarquai avec mon baquet que je plaçai sur le bord du bélier au milieu d'une grande touffe de joncs, puis ayant garui w>n chapeau de feuillages jeunàtres cueillis autour de moi, ie m'accroupis dans cet affût de nouvelle sorte.

Dès notre venue, toutes les bandes de canards s'étaient enlevées et avaient été se poser dans une partie opposée de l'étang, vers laquelle j'expédiai le bateau.

J'étais parfaitement caché, et à un moment donné, j'entendis les cris de tous les habitants de cet immense marais. Puis je les aperçus se dirigeant sur moi à tire d'aile. Après avoir décrit des cercles (et j'entendis parfois le bruissement de leurs ailes à dix pieds au-dessus de moi), je vis s'abattre à vingt pas de mon affût des centaines de canards; pendant quelques minutes je me plus à leurs ébats, puis, saisissant mon fusil, calibre huit, chargé avec du quatre, je passai doucement le canon à travers les joncs et , visant un gros de canards, je fis feu... Puis, je redoublai mon coup au moment où un nuage noir formé par ces centaines d'oiseaux prenaient leur vot. Ne sachant d'où étaient partis les coups, ils hésitèrent un moment, et dans le cercle qu'ils décrivirent au-dessus de moi, m'étant armé de mon second fusil, je tirai au milieu d'un vol de sarcelles.

Lorsque je me levai, l'eau était couverte de morts et de mourants; mon brave chien ne savait où donner de la tête, et le bateau vint bientôt Taider à rassembler le produit de notre chasse : 23 canards et 11 sarcelles y furent placés, et vers deux heures nous fîmes notre entrée à la forge, où mon ami L... n'eut plus à me répéter ses insupportables: ce Je te Pavais bien dit. »

Le lendemain, je recommençai avec un égal succès, et deux belles journées de soleil ayant séché les terres, nous partîmes pour le magnifique bois de Moncor dépendant de la forge. Le soir de notre premier jour de chasse, mon excellent ami L... me conduisit à la cuisine où sur une grande table se trouvaient étendues nos victimes du jour, et me montrant 16 magnifiques bécasses, il me dit en souriant : tt Je te Tavais bien dit ! »

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