‹ Les chasses en France et en Angleterre;Chapitre 14 sur 21 · QUAND ON EST RÉCEMMENT MARIÉ · texte numérisé non relu

QUAND ON EST RÉCEMMENT MARIÉ

M. le baron des B*** est jeune, bien fait, monte parfaitement à cheval et les boxes de son écurie sont habités par d^excellents hunters amenés à grands frais d'Irlande.

M. le marquis de V*** s'est marié au mois d'octobre dernier. Il a épousé une de ses cousines. C'était un mariage arrêté depuis longtemps par des raisons de haute convenance. Le lendemain de la célébration qui se fit aux environs de Paris, tous deux partirent pour le château de P... l'une des plus antiques demeures seigneuriales du Berry. Le surlendemain, la jeune femme tout habituée aux belles manières et à l'élégance de la tenue, ouvrit de grands yeux efTarés, lorsqu'elle vit apparaître son mari vêtu d'une peau de bique, de vieilles culottes de daim luisantes de vétusté, coiffé d'une toque de velours devenue rougeàtre par suite de ses longs services. C'était jour de chasse, et M. le marquis venait annoncer à sa femme, le sourire de la satisfaction aux lèvres, que sachant son goût pour tous les exer-

cices, il avait fait seller une jument, élevée dans ses pâturages. Celte jument était depuis trois mois coniiée aux soins du maître du manège de la ville de B... C'était, disait-il, le hack le plus parfait et en même temps la bête de chasse la plus brillante que Ton pût imaginer et sur laquelle il espérait la voir tout Tbiver à la queue de ses chiens.

Malheureusement il se trouva qu'avant d'arriver au rendez-vous, Coquette (c'est le nom de la jument), avait butté dix fois, s'était emballée un kilomètre à travers les futaies, sur une correction bien appliquée de la main toute charmante de madame la marquise, et qu*en arrivant au rendez-vous elle fit un écart effroyable causé par la peur que lui inspira la vue d'un des chevaux du baron, qui, enveloppé de ses couvertures de flanelle blanche à carreaux rouges, arrivait conduit en main par un homme d'écurie.

Lorsque madame de *** et son mari parurent dans la clairière, M. le baron donnait à son piqueur et à ses valets de chiens ses derniers ordres. Son équipage offrait un merveilleux ensemble, d'une tenue parfaite, et surtout un frappant contraste avec celui de M. le marquis, dont les^ gens affectaient comme leur maître une rudesse campagnarde qui n'en faisait aucunement de meilleurs veneurs. Il s'avança au pas d'un magnifique cheval de chasse noir qui, les rênes sur le cou, aspirait de ses larges naseaux la fraîche brise d'une belle matinée de novembre. Ayant été témoin des furieuses gambades de la haquenée que ce brave marquis avait offerte à sa femme, et qui continuait à distribuer de tous côtés les ruades et les coups de pied, il of-

frit un de ses chevaux, et un charmant douhle-poney irlandais reçut la selle de madame de ***. Elle le mena avec tant de fermeté et d'élégance que, pendant toute cette journée, le marquis de *** ne put rejoindre sa femme qu'il avait perdue de vue dès Fattaque d'un beau cerf dix-cors, qui se fit vers onze heures.

A une heure, le cerf débucha, et à ce moment il put apercevoir son excellent ami aux côtés de sa femme, le grand cheval noir et le double-poney irlandais franchissant ensemble tous les obstacles d'un débucher difficile. M. le marquis suivait au trot essoufflé de son cheval les chemins boueux, accompagné de son piqueur et des chiens de queue...

Le cerf se fit prendre à trois heures, au milieu d'un champ de genêts.

La jeune femme arriva la première, le teint animé par cette course ardente, sa narine rose frémissait de plaisir. Le baron, d'un coup de couteau, servit le cerf qui fit un bond énorme et retomba sur les genoux, puis cinquante chiens s'attachèrent à cette proie encore vivante, et on ne vit bientôt plus qu'une mêlée confuse, que dépassait les bois magnifiques du dix-cors.

t)n fît la curée sur place, et la curée finie, on aperçut au loin, rejoignant au trot désuni de son cheval, le marquis de ***, suivi toujours de son piqueur, tous deux affublés de leur immense peau de bique, malgré une chaude journée d'automne, et ayant à leur suite les chiens paresseux et flâneurs.

... Tout le monde fut enchanté de la journée. 11 fut convenu que la marquise aurait recours aux écuries du

baron pour la saison de chasse 1860-61 , vu la difficulté de se procurer ùti cheval de ïemme convenablement dressé.

Les chasseâ se renx)uvelèrent fréquemment, mais ces jours-là, le marquis voyait sa femme au lancer et ne la retrouvait qu'à l'hallali... quand lui, son piqueur et les chiens de queue n'avaient pas complètement perdu te chasse.

Les soirées se passaient au château de F..., où le baron venait chaque soir. On faisait de la très-bonne musique qui endormait profondément ce bon marquis de ***. Mais il arriva que les cerfs ayant manqué, il y a environ trois semaines, on attaqua un chevreuil, et chacun sait que cet animal fait de fréquents retours sur lui-même, imaginant mille ruses...

Ce matin-là, la forêt était parfois assombrie par un épais brouillard que perçait par intervalles un froid soleil des derniers jours de novembre.

Or, au détour d'un chemin, alors que les chiens embarrassés par une allée et venue du chevreuil, quêtaient sous les gaulis, le marquis qui, grâce à cette ruse, avait pu rejoindre la chasse, fut aperçu par sa femme, qui poussa un grand cri et disparut à travers bois, mettant à une allure désordonnée le poney irlandais... Et pourquoi cette grande frayeur? C'est qu'à ce moment la marquise avait aperçu à vingt pas d'elle son mari, suivi de son piqueur et des chiens de queue comme de coutume, mais qu'à ce moment aussi, elle tenait appuyée fort galamment, ma foi, sa tête sur l'épaule du baron, qui avait non moins galamment un bras amoureusement passé autour de sa taille, tandis que le

double-poney broutait les dernières pousses de la bruyère et que le grand cheval noir, les oreilles mobiles, attendait le premier recri des chiens pour bondir derrière la meute.

Depuis ce jour, les échos de la forêt de *** sont muets. La marquise, dit-on, habite la Bretagne, où le soir môme elle partit rejoindre sa famille.

Le marquis se console de cette mésaventure en chassant le lièvre et le loup avec douze grands chiens saintongeois dans des landes éloignées du théâtre de son infortune.

Quant au baron de ***, il va partir, dit-on, en déplacement avec son équipage dans une terre qu'il possède aux environs de Rennes, magnifiquement peuplée de toute espèce de fauve.

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