‹ Les chasses en France et en Angleterre;Chapitre 20 sur 21 · ÉPISODE HIATOHIQIIE DE LA CHOUANNERIE · texte numérisé non relu

ÉPISODE HIATOHIQIIE DE LA CHOUANNERIE

Je crois fermement que les animaux peuvent acquérir par la société de l'homme une véritable intelligence bien supérieure à leur instinct naturel. J'en ai recueilli mille preuves pendant mon existence de chasseur. J'ai encore un vieux chien, compagnon de mes lointains voyages, qui, le dirai-je, a presque de l'esprit. Je prie le lecteur de me pardonner, si je manque à l'invariable coutume que j'ai de ne jamais parler de moi : ce que j'avance plus haut, tout homme de chasse le sait aussi bien que moi, et pour lui, il est évident que l'une des plus grandes améliorations que l'on puisse apporter aux races, c'est le développemeut de leurs facultés intellectuelles. Ce développement s'oi)tiendra par la douceur, le dressage, YassociatUm iHtale. Quelle immense différence il existe entre deux chieut de môme race, de môme ordre, de même portée, mais soumis à des régimes contraires. L'un, élevé dans un chenil^

321 i.KS ciiASSKS i:n fhance

dressé au rapï>orl brulalement, ne connaissant aucune des joies de l'intimité^ sera craintif, presque abruti par Pesclavage. Toute chose Tétonne.

L'autre, élevé au foyer de la maison, habitué à la parole, comprendra les moindres inflexions de voix. Pour lui, la vie du bois sera sa vie habituelle; jeune encore, il acquerra une grande expérience, et sans fouet, sans collier de force, il deviendra un chien remarquable...

Ce que je viens de dire du chien, s'applique, sans conteste, à beaucoup d'autres animaux ; Thistoire que je vais raconter en est la preuve. Il s'agit d'une pie qui a joué un rôle véritablement important pendant nos guerres civiles de l'Ouest. L'hisloire de la pie de Maître André est authentique; indépendamment du témoignage du remarquable ouvrage de M. des Ceppeaux, intitulé : Souvenirs de la Chouannerie^ il existe encore dans le pays ou se sont passés les faits que je raconte, bon nombre de témoins qui pourraient en certifier l'exactitude.

« Maître André était garde et avait une pie, »

L'histoire de l'homme et l'oiseau est presque un roman; c'est, en tout cas, un petit drame bien intime, que je retrace ici tel qu'il m'a été raconté.

Un homme accompagné d'un chien griffon de haute taille, de cette vieille race de Vendée presque entièrement perdue aujourd'hui, suivait, un soir de printemps, un sentier tracé au milieu de riantes prairies semées de bouquets de bouleaux.

L'honune s'appelait Maître André. 11 était connu dans le pays de Mayenne pour un grand destructeur de sangliers, loups, renards, et autres mauvaises bétes.

Le chien répondait au nom de Ronfleur, mais, plus habituellement à celui de Gus«Rustand, plaisanterie enfantine sortie des jeunes cerveaux de toute la nichée de gardes en herbe qui se pressaient dans la chaumière de Maître André.

L'homme et le chien suivaient donc, comme je Fai dit, un sentier tracé à travers pré. Le ciel était d'une parfaite sérénité, et on n'entendait d'autre bruit que le bouillonnement d'un ruisseau battu par la roue des moulins qui avoisinent encore aujourd'hui les forges d'Aron. De grands roseaux courbaient leurs aigrettes de velours sous le léger souftte du soir, et un troupeau de belles vaches, dont les clochettes tintaient au loin, regagnaient paisiblement la métairie voisine.

En passant près d'un des taillis dont nous avons parlé, maître André s'arrêta. Des battements d'ailes, accompagnés de cris plaintifs et discordants se faisaient entendre dans le fourré et l'engagèrent à y pénétrer. Il écarta les branchages et ressortit bientôt tenant deux jeunes pies qui s'efforçaient de déchirer de leurs becs aigus ses mains calleuses et durcies par le travail.

Au lieu de briser, comme de coutume, sur le canon de son fusil la tête de ces destructeurs de perdreaux et de jeunes lièvres, maître André se contenta de contenir les efforts des oiseaux captifs, tandis que son chien Ronfleur, contemplait d'un œil étonné cet acte inusité de clémence.

L'homme et le chien poursuivirent toutefois leur chemin : l'animal dressant les oreilles et continuant de suivre son maître de ses yeux surpris, l'homme regardant les oiseaux avec un sourire plein d'une tendre bonté.

Quelques jours auparavant, Perrine, sa dernière fille,

une enfant, Pavait prié, en lui tendant ses petites mains, de lui rapporter des margots, afin de leur apprendre à parler et d'en faire les plus savants oiseaux du voisinage.

Maître André rentrait donc chez lui tout joyeux. Aussitôt un essaim de marmots de tous les âges et d'une irréprochable propreté, vint en sautant se grouper autour de lui. Ce fut un charmant tableau qu'offrit en ce moment cet homme de haute taille, aux traits basanés, aux longues moustaches grises, se baissant pour prendre Fun après Tautre tous ces jolis enfants et les élever jusqu'à lui.

Des cris bruyants éclatèrent de toute part, lorsqu'un des enfants eut aperçu les oiseaux dont les becs et les pattes sortaient au travers des mailles du filet de la carnassière.

Maître André dégagea les prisonnières et, le soir môme, Tune d'elles fut mangée par le chat; l'autre fut placée dans une cage et accrochée à la muraille, au milieu des jeunes pousses d'une vigne centenaire; deux jours après, la prisonnière fut baptisée et, comme toutes les pies, fut appelée Margot.

Margot sembla satisfaite de la cérémonie enfantine qui présida à son baptême. Elle reçut une abondante becquée composée de grain pilé dans du lait et, ce qui parut la charmer davantage, un petit morceau de viande fraîche que maître André coupa sur un quartier de mouton pendu à la cheminée.

Quelques mois se sont éoulées; l'automne est venu jaunir les feuilles des bouleaux et mûrir les grappes vermeilles de la vigne; la cage de Margot est vide, la maison du garde ne retentit plus des cris joyeux des enfants.

Et EN ANGLETEftRÊ 327

La chouannerie commençait à s'organiser dans le département de la Mayenne, et la bande de Jean le chouan, retirée dans les bois de Misedon, avait déjà livré plusieurs combats aux patriotes. Cette contrée, arrosée par la Mayenne qui la traverse du nord au midi, coulant entre deux rives rocheuses et escarpée3, est en outre sillonnée de tous côtés par de petits cours d'eau et coupée d'étangs qui forment sur les prairies avoisinantes d'immenses et dangereux marécages.

Les cHemîns étroits et bordés de haies sont tantôt rocailleux et escarpés, tantôt remplis de boue et troués de fondrières.

Pendant les grandes pluies, l'eau y coule à torrent, et les ravine si profondément, que souvent le fond du cheminest à plusieurs mètres au-dessous du niveau des champs voisins. Les clôtures de ces champs, formées d'un fossé profond et d'un talus en terre, se couvrent de buissons et de ronces, et deviennent impénétrables. Puis, de vastes étendues boisées, des sapinières, de hauts joncs, demeures des sangliers, des loups et des renards, s'étendent à mi-côte de la chaîne de collines qui traverse la Mayenne.

C'est à travers ce pays que Maître André menait désormais sa vie errante de chaque jour; mais depuis quelques mois, outre son fidèle ami Ronfleur, il s'était adjoint une autre compagne.

Cette compagne, c'était Margot qui, glorieusement perchée

sur répaule du garde, caquetait et voletait gaiement, tantôt s'élançaut sur une branche flexible où elle se balançait, tantôt, traçant de longs circuits dans les airs, ou bien se laissant emporter par la brise et revenant prendre, en louvoyant contre le vent, son poste accoutumé.

Quelquefois, Margot, trouvant de son goût les baies de quelques arbustes sauvages, restait longtemps sans reparaître ; alors. Maître André approchant deux doigts de ses lèvres, en tirait un son prolongé, semblable au cri des oiseaux de nuit; aussitôt elle revenait à tire-d*aile.

On sait toute la haine qu'inspirent, au geai comme à la pie, les loups et les renards, ces rivaux sanguinaires, ces maîtres en vols et en carnage. On sait que, lorsque les pies caquètent dans une forêt, c'est d'ordinaire qu'elles aperçoivent quelqu'un de ces animaux; on comprendra dès lors tout le service que Maître André pouvait tirer d'un oiseau de cette espèce.

En effet, lorsqu'il arrivait sur la limite d'un bois, il plaçait Margot sur son poing, passait doucement la main sur ses plumes brillantes et la lançait dans les airs. La pie prenait alors son vol et allait se percher sur un des arbres les plus élevés. De cet observatoire, elle fouillait avec soin les profondeurs du fourré.

Si quelque béte malfaisante lui apparaissait, elle poussait aussitôt des cris auxquels les geais et ceux de son espèce ne manquaient pas de répondre. Ce concert annonçait au garde la présence d'un de ses ennemis; alors, pénétrant sous bois avec Ronfleur, il perçait dans la direction indiquée par Margot; une fois l'animal lancé, l'oiseau rappelé venait se remettre sur l'épaule de son maître et

recevait comme récompense un morceau de viande crue qu'elle dévorait avec avidité.

L'animal, après s'être fait battre à travers taillis et bruyères, finissait invariablement par tomber sous le plomb de Maître André.

Qu'il fût renard ou loup, il était immédiatement pendu à un arbre; la peau enlevée avec* adresse, roulée, ficelée, était placée dans le carnier, pendant que Margot se régalait à plein bec delà chair de Tennemi dont elle avait causé la mort.

L'orage révolutionnaire était alors dans toute sa force et la guerre civile désolait les cbamps de la Mayenne.

Maître André s'était joint à la bande de Jean le chouan et avait pris part à divers combats. Sa famille s'était réfugiée à Mayenne; la masure était abandonnée. Quant à Margot, toujours perchée sur l'épaule de son maître, elle partageait courageusement sa bonne et mauvaise fortune; mais il ne s'agissait plus de loups et de renards. La bête intelligente et maligne avait assisté à de sanglantes rencontres et semblait comprendre tous les dangers qui environnaient le protecteur qu'elle affectionnait. Cette vie toute de craintes, d'alarmes, de périls, avait fait delà pie la sentinelle la plus vigilante que Ton ait pu imaginer.

Lorsqu'à l'abri d'une haie. Maître André prenait quelque repos, Margot, cachée dans les hautes branches ou perchée sur un arbre voisin, veillait en faisant entendre son caquetage, dès qu'elle apercevait au loin se mouvoir un être humain quel qu'il fût; le maître, réveillé et prévenu, s'armait de sa carabine.

Parfois alors, dans le champ voisin, ou suivant un sen-

tier, passait silencieusemeiit un détachement de soldats.

Tout à coup, un coup de feu retentissait au milieu de ces solitudes et un homme tombait. Si ses compagnons, brûlant de le venger, cherchaient à découvrir l'auteur de ce guet-apens; ils n'apercevaient qu'une pie sautillant de branche en branche, et descendant jusqu'à terre. Ils ne songeaient guère alors qu'un homme pût être caché dans le voisinage de cet oiseau, d'ordinaire si farouche, et ils dirigeaient leurs recherches d'un autre côté. Pendant ce temps, Maître André et sa pie se glissaient dans les fourrés, rampaient dans les fossés et se dérobaient à leurs poursuites. D'autres fois, lorsque réunis en bande, les chouans tenaient la campagne et parcouraient le pays, Margot était lancée en éclaireur et jamais elle ne faillit à la tâche pleine de dangers qui lui était confiée.

La Convention venait de décréter de nouvelles levées d'hommes; presque tous les jeunes gens du pays, décidés à ne pas rejoindre le drapeau, avaient fait savoir à Jean le chouan qu'ils résisteraient, même par les armes, aux ordres de la République. Cet homme énergique conçut aussitôt le projet d'organiser militairement tous ces jeunes gens qui venaient s'offrir à lui et il leur fît assigner pour rendez-vous, la nuit suivante, la lande de La Brossinière,

La nuit en question était claire et la lune brillait de tout son éclat dans le ciel étoile. Des hommes, dessinant de grandes ombres sur la bruyère, s'avançaient, courbés sur les ajoncs, et se dirigeaient vers un vieux châtaignier dont le tronc, jadis frappé de la foudre, étendait au loin ses grands bras nus et desséchés.

A une petite distance de ce châtaignier, quatre chemins

ET EN ANGLETERRE 33t

coupaient la plaine, et au carrefour où ils se rejoignaient en se coupant, se dressait une haute et gothique croix de granit.

Au pied de cette croix, assis sur un petit monticule gazonné, un homme attendait, tout en rompant avec peine un dur morceau de pain de blé noir. A quelques pas plus loin, une pie voletait dans un buisson de genévrier, dérobant à Parbuste des baies aromatiques dont elle est friande.

On a reconnu maître André et sa pie.

Douze hommes arrivèrent ainsi successivement au rendez-vous, chacun d'eux apportant Fadhésion d'un grand nombre de camarades.

On se réunit autour du vieux châtaignier et on y tint conseil à voix bassa Tous écoutaient avec respect les paroles du vieux garde, tandis que l'oiseau, fièrement perché sur la casaque de peau de bique de son maître, semblait présider à la sombre réunion.

A la clarté de la lune, éclairant tous ces rudes et fiers visages, on eût pu lire une résolution invincible, une énergie à toute épreuve.

La discussion fut longue; on convint enfin de passer le mot pour le lendemain à tous ceux qu'on jugeait disposés à prendre lès armes. Le môme rendez-vous fut fixé pour la nuit suivante, pendant laquelle une centaine d'hommes se trouvèrent réunis autour du vieux châtaignier.

Jean le chouan passa l'inspection des armes et exigea le partage égal de toutes les munitions.

Mais si Margot était, pendant le jour, une gardienne in-

fatigable, sa vigilance était en défaut pendant la nuit; elle n'avait pu apercevoir un braconnier qui» vêtu d'habits sombres, parcourait la lande, afin de visiter ses collets.

Cet homme avait reconnu le rassemblement de la nuit précédente; le matin venu, il était allé vendre son gibier aux soldats du poste voisin et avait raconté la scène dont il avait été le témoin involontaire. Aussitôt une battue fut ordonnée par le chef et la lande de La Brossinière fut indiquée comme point de réunion.

Le lendemain, les premières lueurs du jour montrèrent la vaste lande couverte de givre, et bientôt, les bruyères toutes chargées de cristaux prismatiques, étincelèrent sous les rayons d'un soleil radieux.

Margot, perchée au sommet d'un hêtre, faisait, depuis quelques instants, retentir la campagne de ses cris prolongés, et Maître André, les deux mains placées à la hauteur de ses yeux, afin d'éviter l'éblouissement d'une lumière trop vive, cherchait à découvrir la cause de cette alerte. Tout à coup, il reconnut au loin dans la plaine plusieurs détachements républicains disposés autour delà lande, de manière à la cerner de toutes paris. Ils devaient être au moins trois cents hommes.

Jean le chouan était déjà sur ses gardes.

— Attention, enfants ! cria-t-il à ses hommes; voilà les bleus qui viennent à nous, à d coite et à gauche. Pas de fai-

blesse! mais aussi, ne nous laissons pas bloquer. Ceux-ci, qui ont le soleil dans les yeux, ne tiendront pas devant nous. En avant, et au pas de course !

Aussitôt, armés ou sans armes, se munissant de bâtons noueux coupés à la hâte, les chouans s'élancèrent avec de grands cris sur ceux qui leur faisaient face, et qui, aveuglés par le soleil, ainsi qu'étourdis par cette brusque attaque, furent saisis d'épouvante et ne tardèrent pas à se débander.

C'étaient des gardes nationaux ; ils eurent un homme tué et quelques blessés. Quant aux assaillants, ils ramassèrent deux fusils et six cartouches.

— Laissez courir ces fuyards ! cria Jean le chouan et voyons venir les autres.

Ces derniers s'avançaient prudemment, sans précipitation, et marchaient en ordre au son du tambour. Us s'emblaientêtre environ cent cinquante. Dès qu'ils reconnurent que les chouans se dirigeaient sur eux, ils s'arrêtèrent derrière un fossé en talus qui coupait la lande et ils y prirent position, mettant un genou en terre, de sorte que Jean et les siens, arrivés à deux portées de fusil, ne distinguaient plus que Tacier étincelant des baïonnettes.

— Cette fols, dit Jean, ce ne sont plus des gardes nationaux; ceux-là savent leur métier; mais nous leur montrerons que nous savons aussi le nôtre.

Quelques buissons de houx et des plis de terrains empêchaient les bleus de bien juger le nombre de leurs adversaires. Jean dispersa son monde sur une ligne étendue, puis il choisit quinze hommes des plus agiles, parmi ceux qui n'avaient pas de fusils, et donna Tordre à cette petite

bande de se porter sur la droite, en faisant mine de se dérober.

Quant à lui, à la tête du reste de son monde, il avança à découvert, se dirigeant sur la gauche de la lande, ne laissant sur place que son frère et deux de ses gens.

Ces derniers devaient s'abaisser et se relever continuellement derrière les broussailles, et faire ainsi illusion sur leur petit nombre.

Les quinze hommes envoyés vers la droite, s'étant arrêtés derrière une haie sur la lisière, poussèrent un grand cri qui fut immédiatement suivi d'un coup de feu sur la gauche et d'un autre parti du centre. Ces manœuvres firent supposer aux bleus que les chouans étaient en grand nombre et qu'ils manœuvraient pour les envelopper. Aussitôt ils opérèrent leur retraite en bon ordre.

Jusque-là, toutes les dispositions prises par Jean avaient parfaitement réussi ; mais dès que sa troupe eut vu Tennemi se retirer, elle se porta brusquement en avant, n'écoutant plus aucun ordre, tirant même hors de portée, s'imaginant tout renverser du premier choc; mais il fut loin d'en être ainsi. Les bleus continuèrent leur retraite en faisant un feu bien nourri, quoique avec un grand désavantage, puisque leurs balles n'atteignaient que bien rarement les chouans, disséminés sur une longue ligne, tandis que ceux-ci, tous habiles tireurs, dirigeaient leur feu sur une troupe marchant en rangs serrés. L'ennemi fut donc repoussé avec de grandes pertes ; mais les paysans eurent un homme tué et cinq blessés.

— A moi ! gars Montoux ! criait l'un de ces derniers, tombant frappé d'une balle à la jambe; j'ai fait mon devoir

ET EN ANGLETERRE 33b

en te suivant, à toi de faire le tien en me tirant de peine.

— Prends patience, lui répondit Jean le chouan, accourant vers le blessé; tu sais bien que je n'abandonne jamais un des nôtres, tant qu'il y a espoir de le sauver; mais ne crie pas si fort, il y a ici quelqu'un de plus malade que toi...

Une petite troupe escortant un brancard formé de quelques branchages recouverts de bruyères, cheminait tristement sur un petit sentier conduisant au bois de Misedon. Sus ce brancard, un corps était étendu sans vie, la face sanglante, les bras pendants. Un chien, Toeil morne, la tôle basse, eftteurait de temps en temps de sa langue Tune des mains crispées qui tenait encore une touffe de genêt vert qu'elle avait saisie dans Tétreinte convulsive de l'agonie; près de la tête du mort, une pie se tenait perchée et semblait contempler avec surprise le lugubre tableau.

Parvenue au centre d'un des fourrés les plus épais de bois de Misedon, la troupe s'arrêta; une fosse fut creusée, les hommes y déposèrent le cadavre qu'ils recouvrirent de terre, placèrent une croix de bois sur la petite éminence, puis se retirèrent, après une courte prière pour l'âme du trépassé : le chien et Toiseau avaient refusé de les suivre. Le chien, couché sur la tombe, poussait de temps à autre de longs hurlements de mort; la pie, perchée sur la petite croix, tenait sa tête cachée sous l'aile.

Quelques mois plus tard, un rôdeur trouva les restes du pauvre Ronfleur à moitié dévoré par les loups; quant à Margot, elle aimait à revenir à la masure abandonnée où la famille de son maître avait vécu heureuse; elle se posait au sommet de la petite cheminée de briques et y demeurait longtemps, comme rêvant aux beaux jours perdus,

puis elle reprenait son vol dans la direction du bois de Mésidon.

Un soir de septembre, Margot était venue, comme d'habitude, rendre sa visite à la maisonnette; elle avait gagné son poste favori et semblait attendre, pour le quitter, que le soleil eût disparu derrière les hautes futaies du voisinage. Tout à coup, un coup de feu retentit, et le corps de la pauvre Margot, mutilé, bondissant de tuile en tuile vint se briser au seuil de la masure, teignant de son sang le vieux cep de vigne qui l'avait longtemps abritée.

C'était Texploit tardif d'un chasseur de Mayenne qui rentrait bredouille et se vengeait de sa maladresse.

— Tiens, dit-il en la ramassant, c'est une pie! je croyais que c'était un pigeon!

— C'est un beau coup que vous avez fait là, monsieur, lui dit un vieux berger qui passait en ce moment; si c'était méchamment, il y a encore dans le pays plus d'un gar qui vous le ferait payer cher; croyez-moi, ne dites à personne que c'est vous qui avez tué la pie de Maitre-André.

Et le vieux paysan, lui tournant le dos, s'éloigna en faisant le signe de la croix.

Page 1