UNE HISTOIRE DU GAILLARD D'AVANT
Depuis huit jours déjà que nous avions perdu de vue les hautes falaises du Pérou, et Y Alcyon (c'était le nom du brick ||ir lequel j'étais embarqué) conservant les mêmes amures, faisait route, poussé par une bonne brise de S.-E.
J'avais obtenu mon passage sur ce navire, que l'amiral avait détaché de la station de Lima pour l'envoyer en mission à Haïti, et opérer des sondages dans les archipels formés par ces îles environnées de récifs de toute sorte.
C'était au déclin d'un beau jour, quand le soleil, semant le ciel de toutes les couleurs du prisme, inonde l'horizon de sa chaude et rouge lumière. Appuyé sur la lisse de la dunette, j'étais plongé dans cette vague extase qile donne l'habitude d'une vie contemplative passée soit entre le ciel et l'eau, soit dans les profondes solitudes des bois. Parfois c'était un nuage aux contours fugitifs et dorés, que la brise du soir berçait gracieusement au milieu des
vapeurs de cette atmosphère brûlante. Et pour ceux qui, comme moi, loin de leur pays, laissaient errer leurs pensées au caprice de leur imagination, ce nuage prenait mille aspects, mille formes diverses. Pour l'un, c'était un arbre gigantesque aux feuilles de pourpre et aux branchages d'or... ou bien, la colonnade d'un immense édifice, rappelant les ruines de la Grèce. Pour l'autre, c'étaient les capricieuses gambades d'animaux étranges, changeant de forme pour devenir une statue largement drapée. Et pour celui qui laissait sur les côtes d'Amérique un jeune et frais souvenir d'amour, celui-là prétait à ce bon nuage, si complaisant, les lignes délicates et aériennes d'une ravissante tète de jeune fille...
C'était vraiment un brave navire que V Alcyon. Sa coque longue, fine, peinte en noir, relevée au-dessus des préceintes d'un petit liston rouge, lui donnait un air si hardi, si marin, comn\p Ton dit, que sa rencontre pouv^t sembler, en temps de guerre, aux bons navires marSiands, ce que vous semble, au coin d'un bois, un homme armé d'une bonne carabine... o\jf, d'une bonne carabine, car à tribord et bâbord, deux longues pièces allongeaient leur cou noir, brillant comme du jais, et puis, le long des lisses, brillaient comme de l'or aux derniers rayons du soleil, des pierriers en cuivre fourbis.
, Et combien était gracieuse la mâture de ce navire.
Ses bas mûts coupés dans un de ces sapins de Norvège au bois d'un rouge si vif, et recouverts d'une fine couche de galipot, étaient peints, à la hauteur des barres, d'un noir brillant, puis, des barres, s'élançaient hardiment les légers mats de flèches, terminés par deux petites étoiles
de cuivre poli auxquelles élait flxée une flamme rouge servant de girouette.
C'est, en ui) mot, sur un semblable navire que la navigation m*a paru une des plus grandes jouissances qui se puissent imaginer, et le court séjour que j'y lis sera toujours pour moi, classé au nombre de mes meilleurs souvenirs.
Le voyez-vous couvert de ses blanches voiles, depuis les cacatois jusqu'aux bonnétes basses, le voyez- vous s'inclinant gracieusement, laisser après lui un sillon argenté, suivi d'une myriade d'oiseaux se jouant dans sa mâture, dans ses cordages.
Il était environ huit heures du soir, une fraîche et jolie brise soufflait du S.-E. Le ciel d'une pureté admirable, reflétait son azur violacé dans les mers de l'Océanie. Partout l'horizon est vide, la solitude profonde; pourtant les eaux prennent une autre teinte, annonçant la proximité de la terre, et le soleil près de se coucher jette une poussière dorée au sommet écumeux de chaque petite lame verte qui se brise sur les flancs du navire.
Deux hommes étaient placés en vigie sur les barres, et les yeux fixés à l'horizon... Puis la bise devient plus fraîche, apportant par bouffées une odeur parfumée, et pourtant aucune terre n'apparaissait à l'horizon.
C'est qu'alors nous naviguions au milieu de ces groupes d'Iles enchanteresses, de ces îles d'Océanie fraîches comme une fleur des eaux, et dans leur profondeur transparente on apercevait de grandes algues vertes, s'enlaçant en guirlandes d'émeraudes aux branches de corail...
Quelques matelots, couchés sur le gaillard d'avant, fu-
niaient, et regardaient tranquillement la fumée de leur pipe monter en légers flocons vers le ciel.
Cette contemplation n'était interrompue que par la conversation d'un vieux maître d'équipage appelé Bourry, et d'un novice son neveu, marin par la volonté de son oncle et non la sienne, car le pauvre garçon (je le sus ensuite), avait une vocation décidée pour la boutique d'épicier de sa mère, madame Balcinard, une des plus joyeuses commères de La Rochelle.
— Mais, mon oncle, disait le jeune Balcinard, le cuisinier prétendait l'autre jour qu'il y avait des pays ousque la fièvre vous empoignait, et que deux heures après, plus personne.
— Tout juste, mon fiston, répondit maître Bourry, et quand la fièvre ne vous a pas fait crever, on a, dans ces pays-là, l'avantage d'être croqué par les habitants.
— Oh ! maître Bourry, c'est-y possible ?
A ce moment du dialogue entre Fonde et le neveu, je m'étais approché du gaillard d'avant ; je vis malto Bourry monter, et, s'appuyant à un petit cabestan, au milieu des autres matelots, paraître profondément réfléchir.
C^était un homme de taille moyenne, mais fortement constitué; son visage, presque violet, tant il était bronzé par le soleil de l'équateur et les tempêtes des caps, était entouré de larges favoris noirs et touffus qui se joignaient à des cheveux blancs ras et roides comme une brosse. Une énorme cicatrice traversait la figure et allait se perdre dans la barbe^
Maître Bourry était le conteur du bord; aussi, dès qtt^il parut, et qu'on le vit changet sa pipe en mâchant une
éBorme cbique, les matelots de quart se groupèrent autour de lui, prévoyant une de ces merveilleuses histoires qui les avaient déjà tant charmés.
Les uns se couchèrent sur le dos, en joignant les mains et fermant les yeux, comme pour mieux savourer le récit du maître d'équipage.
D'autres se serraient assis sur des tas de cordages, les coudes sur les genoux, le col tendu, les yeux écarquillés, et paraissant vouloir absorber les paroles au passage.
Enfin, les sybarites du bord se préparaient à partager les jouissances de leur pipe et le plaisir de la narration...
— Figurez-vous, garçons, dit maître Bourry en remettant sa boite à chique dans sa poche et en envoyant vers le ciel d'énormes bouffées de tabac, qu'étant gabier à bord de YEndymion^ j'eus l'occasion de faire une chasse sans fusil, qui, je m'en flatte, a démontré que si le marin est supérieur à ceux qui naviguent sur le plancher des vaches, en toutes choses, c'est à la chasse qu'il est cent milliards de fois supérieur... Pour lors, mes enfants, vers le mois de septembre 1849, nous nous rendions au Gabon, lorsque, par le travers des îles du cap Vert, nous attrapons un tremblement d*ouragan que le feu aurait pris à la mer, et la bourrasque nous poussait en plein sur la côte d'Afrique.
— Dieu de Dieu I dit l'un. .
— Et sous quelle voilure que vous naviguiez, dit un autre ?
— Silence ! cria l'auditoire.
— Nous fuyons sous le grand hunier aux bas ris, continua maître Rourry, et j'étais dans la grande hune occupé à faire caler les mats de perroquet, lorsque tout d'un coup,
le navire abat sur tribord et je suis emporté par le vent, ni plus ni moins qu'une plume.
— Ah ! mon oncle, dit Balcinard avec incrédulité.
— Chien que lu es, répliqua maître Bourry, si ce n'est pas vrai, alors pourquoi que lorsque je suis tombé dans Teau, après avoir plané dans les airs ni plus ni moins qu'un goëland, je me suis trouvé à trente brasses du navire.
— Ah ! mon oncle, parce que... parce que...
— Tn vois bien ! faï chien, et un énorme coup de poing, joint à cette excellente raison, ferma la bouche de Fincrédule, au grand contentement de tous qui huèrent Tinterrupteur.
— Pour lors, lorsque je me vis à Peau, je tâchai, lorsque les lames m'enlevr^ient au-dessus de l'horizon de voir si le commandant n'avait fait mettre à l'eau une embarcation, mais je n'aperças rien qu'un point noir peu éloigné de moi, le navire toujours fuyant devant le temps, et déjà à plus d'un mille... Je pensai que le point noir était la bouée de sauvetage, et je nageai vers elle... Par moment, la mer en déferlant m'enfonçait à vingt pieds sous l'eau, et ma diable de bouée paraissait toujours faire autant de chemin que moi. Il me sembla que j'étais emporté par un fort courant, ce qui me fit présumer que je n'étais pas loin des côtesi et après des efforts inouïs, plongeant à la lame comme un marsouin, je pus atteindre ce que je croyais être la bouée, et qui était un simple tonneau vide...
— Mais, mon oncle, interrompit l'incrédule Balcinard, puisqu'il y avait un grand courant...
— Mais, animal, puisqu'on t'a dit que...
— Silence! silence! hurla le reste de Fauditoire...
— Écoute, Balcinard, dit maître Bourry, je te préviens que sans aucune espèce d'égards pour notre parenté, si tu te permets une nouvelle et stupide réflexion de ton cerveau d'idiot, je t'envoie en vigie deux heures sur les harres de cacatois...
Hors, l'on sait toute Tantipathie de Balciuard, le digne lils de l'épicière de La Rochelle, pour son métier de marin, et surtout pour monter dans la mâture.
^ Cette fois, maître Bourry, sûr de n'être plus interrompu dans le cours de sa narration, continua son récit.
— Qu'est-ce que vous auriez fait à ma place?... Vous seriez montés sur le tonneau; c'est ce que je fis, et je m'étais môme accommodé assez bien dans mon nouveau navire, dont j'avais vidé l'eau avec mon chapeau.
Balcinard était, malgré la menace de son oncle, près d'ouvrir la bouche, mais un coup d'œil terrible de celui-ci lui imposa silence.
— Je passai une fort bonne nuit; mais, au matin, la faim et la soif se faisaient diablement sentir. Bientôt, j'eus rindicible satisfaction d'apercevoir la terré à deux milles environ. Mais quelle terre! mes enfants! - Une terre jaune, sans arbres, sans habitations, avec trois ou quatre cocotiers dans le lointain...
» Une heure après, je débarquais de mon tonneau, que je rouls^i à terre, et je déjeunais avec quelques coquillages, lorsqu'il me sembla qu'une ville se dressait comme par enchantement du côté de terre; et cette ville, avec ses toits pointus, ses dômes comme en Orient, était entourée d*ufl beau lac aux eaux bleues toutes brillantes au soleil.
» J^abandoDnai ce qui me restait de coquillages à manger, et poussant mon tonneau devant moi, je me dirigeai vers cette ville...
» Mais la ville semblait agir comme mon tonneau, et s'éloigner à mesure que j'approchais...
» Vers midi, je m'assis à l'ombre d'un cocotier au milieu de grandes herbes jaij^nes; je commençais à m'endormir, lorsque, pas bien loin, j'entendis comme qui dirait le bruit de vingt paires de pincettes que Ton ferait danser dans un sac... Tout à coup j'aperçus une énorme tête de serpeot qui se dirigeait vers moi ; je n'eus que le temps de grimper sur le cocotier, et je me mis à califourchon sur la plus haute branche... Pendant ce temps-là, le serpent (c'était un boa) avait flairé mon tonneau et s'était mis à grimper à mon arbre... Âh ! pour le coup, garçons, je me crus flambé... Je voyais sa tête livide, avec ses yeux rouges cerclés de jaune et de noir qui me fixaient et semblaient dire : Ah ! comme il sera bon à croquer, maître Bourry!...
» Une idée me traversa la cervelle... Lorsque le reptile, qui avait au moins trente pieds de long, arriva près de ma branche, je me laissai glisser de l'autre côté de l'arbre, et, passant ma main sous lui, je lui plantai mon couteau dans la gorge... Ah ! mes enfants! il poussa un siiSement tellement fort, que toutes les feuilles du cocotier en tombèrent... Pendant ce lemps-là, avec mon couteau je lui faisais au cou une incision circulaire, et, saisissant la peau avec mes deux mains, je me laissai tomber en bas de l'arbre, où j'arrivai avec toute la dépouille de mon boa, qui se tordait le long de l'arbre.;.
» Bientôt il retomba mort sur la terre, et, ayant allumé quelques broussailles, j'en fis cuire un beau morceau; je déjeunai avec appétit, car je me voyais sauvé. La pensée m'était venue de souffler dans la peau du serpent, qui, comme je vous l'ai dit, avait au moins trente pieds de long, et lorsqu'elle serait bien gonflée, de la mettre à la mer. Avec deux avirons faits avec le bois du cocotier, je pourrais, au moyen de cette embarcation, sur laquelle je me mettrais à cheval, suivre la côte; car, mes enfants, il ne fallait plus songer à me diriger sur la ville que j'avais aperçue ; à deux heures, elle avait disparu de l'horizon. J'ai su depuis qu'on appelle cela le mirage.
» Mais, garçons, mes dangers n'avaient jusque-là qu'été en nourice ! A peine je finissais de déjeuner qu'un grondement formidable reteatit à vingt pas de moi... Un lion énorme, plus grand qu'un bœuf, était là et semblait dire aussi comme le serpent : Ah ! comme je vais bien déjeuner lorsque j'aurai cassé les reins à maître Bourry.
» Je me crus encore plus flambé que la première fois; je n'avais pas le temps de monter à l'arbre... Une idée sublime me vint encore. Je sautai dans mon tonneau et le renversai sur moi...
Et maître Bourry, comme pour laisser son auditoire dans l'attente de ce dénoûment dramatique, changea de chique, alluma une nouvelle pipe et reprit son récit :
— Je vous disais d«nc, pour lors, garçons, que je renversai le tonneau sur moi, et, dès que j'y fus, je risquai un coup d'œil par la bonde... Le lion était là, près de moi, flairant ma maison de tous côtés, grattant le bois de ses griffes grosses comme les dents d'un grappin d'abordage...
A un moment donné, il appliqua son nez à la bonde, et avec mon couteau je lui piquai une narine... 11 poussa un cri formidable, et d'un effort il culbuta mon tonneau qui roula avec moi une vingtaine de pas..;
— Cré coquin! ditTun.
— Ah! le gueux! dit un autre.
— Scélérat! caïman !
— Mais, mords donc ta bague, Médard, cria Fauditoire.
— J'eus encore la chance de me relever et de me trouver sous mon tonneau. Le lion revint près de moi avec de sourds grondements ; mais, voyant qu'il n'y avait rien à faire, il se coucha tout du long.
» J'attendis une heure, deux heures ; le soleil baissait, et je ne me souciai pas de passer la nuit dans ma boîte, où j'aurais étouffé...
» Je risquai encore une fois un coup d'oeil par la bonde, et j'aperçus la bête fauve qui dormait couché en rond comme un chien... Une idée subite me traversa la tête... je me levai doucement, et soulevant mon tonneau, je le plaçai sur le lion qui à son tour se trouva pris...
Et maître Bourry fit entendre un gros rire.
Et l'auditoire fit éclater son admiration par une gamme de jurons et de blasphèmes!
— Malgré cela, je me trouvais bien embarrassé. Le s.... animal dansait sous le tonneau un rigodon à démolir la muraille d'une frégate, et quoique jÇ me sois assis dessus. Il l'aurait chaviré si, à un moment donné, sa queue rie fût venue à passer tout entière dans la bonde... Et de cette queue, savez-vous ce que je fis, enfants, s'écria maître 3ourry?.„ J'y fis un gros nœud !.,. De sorte que le lion ne
pouvant la retirer de dehors, fui pris sous le tonneau et que je pus fuir vers la côte...
» Arrivé sur le bord de la mer, j 'aperçus un garde-côte qui louvoyait. Je fis des signes avec mon chapeau ; une demiheure après, j'étais à bord, et après huit jours de navigation, je retrouvai VEndymion en rade de Gorée où, comme vous pensez, on ne m'attendait plus...
A ce moment, et comme pour couper court aux commentaires que pouvait faire naître l'invraisemblance du récit de maître Bourry, une voix stridente, parlant du haut de la mâture, cria :
— Terre, terre, bâbord à nous!
Et tous coururent à leur poste de manœuvre.
On apercevait à notre droite une île couverte d'une végétation luxuriante, à laquelle une lune brillante donnait des teintes bleuâtres. La brise nous apportait de douces senteurs, les oiseaux de mer se jouaient dans la mâture; un nouveau cri retentit :
— Terre, terre, tribord, à nous!
Nous étions dans l'archipel des Iles-Marquises, de ces îles parfumées jetées sur l'océan Pacifique, comme les nénuphars, ces blanches fleurs des eaux, sur les étangs de la France.