LA CRIMEE
Les première qai s'aYancenl lool le« Français, troupe d*élito formée dans l*tle de France, dans ce paya riche el fertile... Aprte euK Yieni l'eMadron dea Ancl.iis, leA Anglai» eicellenl à lancer de* traits... Un môme esprit fait mouvoir toutes ces (lottes, un même nosud les enclialne au succès de la grande entreprise. (La Tasss, JéruêaUm déU" vrée, chant l**.)
Causas de la fuarre. — Départ du premier détachement de l'armée d'Orient; Gallipoli; Varna; la Dobnitscha. — Expédition de la Baltique; prise de Domarsuml. — La Crimée; débarquement d'Oldfort; bataille de l'Aima. — Marche sur Sébastopol; débuts du sirjre. — Org^anisation des compagnies de francstireurs. — Combat de Balaclava. — Ilatatllc d'Inkermann; continuation du sièfe. — Hiver 1854-55. — Les tirailleurs aux tranchées. — Nouvelle organisation da l'armée d'Orient* — Nouvelle organisation du service des chasseurs à pM. — Les Ouvrages Blancs et le Mamelon Vert. — Sortie du aa mars; deuaième bombardement — Prise de l'ouvrage du a mai. — Le général Canrobkrt reprend le commandement de sa division ; le général Pélissier comntandant en chef. — Expédition de Kcrtch. — Attaque des ouvrages russes du cimetière. — Prise des Ouvra|*cs Blancs et du Mamelon Vert. — Assaut du 18 juin. -^ Bataille de la Tchcmaîa ou de Tracktir. — Assaut tic Sébastopol ; prise de Sébastopol ; lin de la guerre. — Traité de Paris.
Gantefl de la gnene.
AMBITION séculaire de la Russie en Orient n'avait pas été satisfaite en 1841, la mer Noire n'était pas encore devenue le lac russe rêvé par Pierre le Grand; le czslt Nicolas !••'' surveillait avec un soin jaloux la succession de ^x rhomme malade )> comme il désignait le sultan; il fit môme des ouvertures à l'Angleterre pour hâter cette succession. Le cabinet de Londres, qui craignait de voir s'augmenter encore la puissance déjà formidable de la Russie en Orient, rejeta ses ouvertures. La question des « lieux saints», habilement éct-urtéc, faillit mettre un instant le feu aux poudres. La situation devient cependant de plus en plus tendue, et la conférence de Vienne né peut amener aucune entente entre les puissances européennes au sujet de la question d'Orient.
Le 8 octobre 1853, '^ Porte somme la Russie d'évacuer les principautés danubiennes, où ses troupes se sont installées depuis le 3 juillet; elle appelle en même temps les flottes de la France et de l'Angleterre dans le Bosphore. Cette démonstration navale n'empêche pas la campagne du Danube, pendant laquelle Orner Pacha tient les Russes en échec. Malgré cela, la France et l'Angleterre sont indécises. Enfin, le 30 novembre, à la nouvelle de la destruction de la flotte turque à Sinope, elles somment la Russie d'évacuer les principautés danubiennes avant le 30 avril 1854. Le cabinet de Saint-Pétersbourg répond à cet ultimatum par une fin de nonrecevoir ; la guerre est alors déclarée. Par la convention de Londres du 10 avril, les deux puissances alliées s'engageaient à défendre « le trône du sultan ».
Départ du premier détachement de l'armée d'Orient. — OallipoU»
Varna, la Dobrutseha*
La création d'un premier corps expéditionnaire avait déjà été décidée. Commandé par le maréchal de Saint- Arnaud, il était
composé de deux divisions. La première (général CanroRRRT), comprenait à sa i*^ brigade (général lilspinassc) le i"** bataillon de chcisseurs à pied (commandant Tkistan<LegrOS); à sa 2® brigade (général Vinoy), le g** bataillon de chasseurs (commandant NlCOLAS- NlCOLAS). La deuxième division (général Bosquet), comptait à sa 2® brigade (général Bouat) le 3" bataillon de chasseurs à pied (commandant DUPLCSSIS). Ces deux divisions commençaient leur embarquement le 19 mars, à destination de Gallipoli. Dans les premiers jours de mai, le prince Napoléon, avec la troisième division de réserve, i"^ brigade, ic/ bataillon de chasseurs à pied (commandant Caudert), rejoignait le corps expéditionnaire qui s*organisait peu à peu, et recevait dans le courant du mois la 4* division (général Forey), dans laquelle se trouvait à la i*^ brigade le $^ bataillon de chasseurs à pied (commandant LANDRY DE
Saint-Aubin).
Pendant Icurséjouri Gallipoli, nos troupes avaient été employées à des travaux d'aménagement du camp et à l'organisation des voies de communication. Tout était alors incurie et apathie profonde dans ce pays; aux environs même de Constantinople , le service de la voirie semblait totalement inconnu; aussi, nos soldats s'en vengeaient-ils à la gauloise. Témoin, les inscriptions burinées dans les pierres de la route par les chasseurs du 19* bataillon d'avantgarde pendant la marche de la 3" division sur Constantinople, et qui précédaient la colonne pour rendre les chemins carossabics. < Route impériale n** i. Train de plaisir de Saint-Cloud à Constantinople, en touchant à Gallipoli », ou : « A la mémoire de l'activité turque, morte en couches d'une route inachevée ! Le 19** bataillon de chasseurs à pied éploré. »
Le 1 1 juin, le maréchal de Saint-Arnaud transportait la base des opérations de Gallipoli à Varna, de façon à pouvoir opérer sur le flanc gauche des Russes, s'ils continuaient leur marche en avant.
Au commencement de juillet, le choléra faisait ses premières apparitions au camp de Varna. Depuis bientôt deux mois qu'on s'y trouvait, on était encore indécis en haut lieu sur le plan de campagne 1 suivre. Pour mettre fin h cette inaction fâcheuse pour le moral des troupes, le maréchal fit annoncer une expédition dans la Dobnitscha, par les trois premières divisions du corps expéditionnaire. La i*^ division commença son mouvement le 21 juillet. Dès le début, le choléra fait de nombreuses victimes parmi nos troupes déjà épuisées par les exhalaisons pestilentielles des marécages de la contrée. En une semaine, le i*^ bataillon de chasseurs
perdait son commandant, M. Tristan-LegroS, 4 officiers et 114 sous-officiers et chasseurs. Le 9* bataillon, aussi éprouvé, perdait le capitaine GuiNET, le lieutenant BOURGADE et 128 sousofficiers et chasseurs. Nos troupes sont tellement décimées, que le retour sur Varna est décidé. Après une douloureuse retraite de vingt jours, le corps expéditionnaire de la Dobrutscha rapporte au camp le choléra qui sévit alors avec une violence rendue plus intense par les chaleurs étouffantes de l'été.
Qui pourrait dire les misères morales et physiques de nos pauvres soldats, mourant foudroyés loin de cette chère patrie qu'ils venaient à peine de quitter ? Ah ! si la mort du soldat qui tombe au champ d'honneur est belle et glorieuse, elle est bien douloureuse pour lui cette autre mort qui le frappe, le décimé, sans lui apporter cette suprême auréole de poudre et de fumée, sans cette musique des clairons, des balles et des boulets.
Nos bataillons de chasseurs à pied furent tous bien cruellement éprouvés par le terrible fléau ; pas une plainte, pas une défaillance, pas un murmure, ne trahit chez eux cette tri.<(tesse de la mort inutile.
« Nos soldats sont de véritables sœurs de charité ! » écrivait le maréchal de Saint-Arnaud. Ils combattaient le fléau comme ils le pouvaient, à leur manière, par l'abnégation : les valides prodiguaient leurs soins à ceux qui étaient atteints.
Pour ajouter à nos malheurs, le 10 août, uu incendie considérable éclatait à Varna ; les magasins contenant nos approvisionnements pour la guerre étaient devenus la proie des flammes, qui menaçaient de gagner nos magasins de munitions contenant 8,000,000 de cartouches. « Pendant cinq heures, écrivit le maréchal à son frère, nous avons été entre la vie et la mort. Les flammes léchaient les murailles de nos trois magasins à poudre, français, anglais et turc. Les munitions pour toute la guerre étaient là : huit millions de cartouches. Quatre fois j*ai désespéré, j'ai hésité à prendre le dernier parti, faire sonner la retraite, signal du sauve qui peut. Dieu m'a inspiré. J*ai résisté, j'ai lutté, envoyé mes adieux à toi, à tous, et j'ai attendu le saut ! Le vent a changé. Le vide s'est fait à coups de hache, les magasins ont été dégagés. A 5 heures du matin on était maître du feu. »
Les chasseurs à pied peuvent revendiquer une large part du danger que coururent nos troupes en aidant à conjurer le désastre qui nous menaçait.
Cependant, le maréchal voyait avec anxiété que les fièvres pa-
ludéennes venaient de faire à leur tour de nombreuses victimes dans nos troupes; aussi, demandait- il énergiqucment à relever le moral de Tarmée par un coup de tonnerre. « I.e canon des Russes chassera le mauvais air. » C*cst ce que demandaient aussi nos vaillantes troupes.
L'Angleterre, elle, voulait ruiner dans la mer Noire la puissance navale des Russes, dont Sébastopol était Tarsenal et Fâme. Il y eut bientôt entente commune entre les alliés, pour transporter le théAtrc de la guerre sous les murs nu^mcs de Sébaslo|)ol.
C'est avec joie que, le 25 août, Tarmce d'Orient recevait du maréchal de Saint-Arnaud Tordre d'entreprendre l'expédition de Crimée.
< L'heure est venue de combattre et de vaincre ; généraux, chefs de corps, officiers de toute arme, vous ferez passer dans l'âme de vos soldats la confiance dont la mienne est remplie. Bientôt, nous saluerons ensemble les trois drapeaux réunis, flottant sur les rem- |Kirts de Séb<istopol, de notre cri national de : Vive l'Lmpcreur ! »
Avant de s'embarquer, l'armée d'Orient apprenait comme un heureux présage de la future expédition, la prise de la forteresse de Bomarsundy dans la Baltique.
Bzpédilioii de la Baltique* — Prise de Bomartimd.
L'Angleterre avait envoyé une flotte formidable dans la Baltique; celle-ci n'avait pu atteindre les vaisseaux russes réfugiés sous le canon de la forteresse de Cronstadt. De l'accord commun des vices-amiraux sir Charles Napier et Farseval-Deschénes, commandant notre division navale dans la Baltique, on résolut d'attaquer et de détruire la forteresse de Bomarsund, qui fermait l'entrée du golfe de Bothnie. Un corps de débarquement de 10,000 Français, sous les ordres du général Baraguey-d'llilliers, fut embarqué au mois de juillet 1854, sur des transports anglais, et débarqua le 8 août aux Iles d* Aland, dont la reconnaissance avait été faite par nos flottes. Le 12* bataillon de chasseurs à pied (commandant LkNORMAND de BreTTEVILLE) fait partie de l'expédition.
Aussitôt après le débarquement des troupes, la place de Bomarsund est investie, et les travaux du siège commencent dans la nuit du II au 12. Le 12* bataillon de chasseurs à pied protège l'ou* vcrture de la tranchée, résiste aux sorties de l'ennemi et pousse d'audacîetises reconnaissances jusque sous les murs de la place.
|liii.DiL CblMi t
Le 14 août, le capitaine Ceccaldi, du 12* bataillon, se trouvant à la tranchée avec sa compagnie de chasseurs, remarque que la tour du Sud ne répond plus à notre feu ; il se porte en avant avec sa compagnie pour s'assurer si elle est toujours occupée. Le souslieutenant Gigot s'élance aussitôt, suivi d'une dizaine d'hommes, pénètre résolument dans l'ouvrage par une embrasure de canon et se trouve tout à coup en face du gouverneur qui court sur lui, répée haute. Une lutte s'engage entre eux; deux officiers russes accourent au secours de leur commandant. Le sous-lieutenant Gigot va succomber, lorsque ses chasseurs arrivent à leur tour, le dégagent et mettent ses adversaires hors de combat. Quelques instants après, le reste de la compagnie entrait dans la tour par le même chemin et s'en rendait maître, en faisant aux Russes une trentaine de prisonniers.
Le 15, les batteries françaises ouvrent le feu; le lendemain, le bombardement augmente de violence par suite du tir des canons de nos vaisseaux. Le soir même, la place capitule pour échapper à une destruction complète.
Cette expédition, si heureusement menée, si rapidement ter* minée, eut pour cfTet de détruire, avant qu'elle ne fût complètement achevée, une forteresse maritime qui menaçait de fermer à tout jamais l'accès de la Baltique. L'approche de Thiver, les maladies, obligèrent les alliés à abandonner Bomarsund.
Resté le dernier de toutes les troupes du corps expéditionnaire, le 12° bataillon de chasseurs à pied s'embarque le 3 septembre sur des transports anglais, et débarque à Cherbourg, après une tra* versée de vingt jours des plus pénibles.
Pendant cette courte campagne, le 12® bataillon de chasseurs à pied avait eu i officier, le lieutenant NOLFE, et le chasseur Bru- NETEAU tués; le capitaine Ceccaldi et 22 chasseurs blessés. Il reçut, en récompense de sa belle conduite, cinq croix de la Légion d'honneur, dont une pour le sapeur Maire, et seize médailles militaires.
La Crimée. —Débarquement d'Old Fort. —Batailla de TAlma.
Après avoir fait un choix des hommes les plus valides et réduit les bataillons d'infanterie à reiïectif réel de 600 hommes, le maréchal de Saint-Arnaud fait embarquer, vers la fin d'août, ses quatre premières divisions, formant, avec les troupes d'artillerie et du
génie, un effectif de 29,000 hommes. Il ne pouvait malheureusement, faute de moyens de transport, emmener sa cavalerie, représentée seulement par 200 chevaux dans son corps de débarquement.
La rade de Baltisch, où a lieu rembarquement, présente un admirable panorama; 172 navires de guerre et transports couvrent la mer en attendant la flotte anglaise qui emporte sur 25 vaisseaux leur armée forte de 22,000 hommes.
Le 7 septembre, la mer Noire est sillonnée par plus de 350 bâtiments qui emmènent vers Tantiquc Clicrsonèsc le corps expéditionnaire porté à 55,000 combattants, par suite de Tarrivée de la division turque.
Malheureusement, le choléra continue à faire des ravages sur nos bâtiments, frappant nos troupes et nos équipages. A bord du Bayard, qui porte le 19* bataillon de chasseurs, il sévit notamment avec violence. Le service de Tinfirmerie est fait par des chasseurs qui se dévouent volontairement; plusieurs d'entre eux obtiennent la médaille militaire, en récompense de leur zèle et de leur abnégation.
Enfin, après une traversée marquée par une violente bourrasque survenue dans la nuit du 12 au 13, les flottes alliées arrivent devant Eupatoria, qui se rend sans résistance. Une reconnaissance de la côte fait choisir comme point de débarquement la plage d'Old Fort, large, parfaitement unie, bordée de pentes qui s*élèvcnt insensiblement vers l'intérieur.
Ix 14 septembre, à 7 heures du matin, les vaisseaux jetaient Tancrc devant la plage, Tescadrc française au milieu, les Turcs & gauche, les Anglais à droite. Le débarquement commençait une heure après et se continuait sans relâche jusqu'à la nuit. La quatrième division, moins le 5* bataillon de chasseurs qui descendait à terre en même temps que les trois premières divisions, avait été simuler une opération dans la baie de la Katcha; elle vint débarquer à son tour le 15 et se plaça en réserve, en arrière des trois premières divisions campées en ordre de bataille.
Les journées des 15, 16 et 17 se passent en préparatifs de départ, et sont employées à tout remettre en bon ordre. Malheureusement, les troupes n'avaient pu trouver, pour faire la soupe, que Teau salée des grands étangs situés au pied des hauteurs qui bordent la plage ; la disette d'eau commençait à se faire sentir, quand fort Iicurcuscment l'invention ingénieuse d'un chasseur du 5* bataillon permet de la combattre en partie. En creusant des trous en terre, à quelques mètres du rivage, le sable laissait filtrer une eau qui,
bien que saumâtre encore, suffisait aux besoins les plus urgents. Le maréchal de Saint- Arnaud fait donner loo francs de gratification à rintelligent chasseur qui venait de rendre ce signalé service à l'armée.
Le 19 septembre, le corps expéditionnaire se mettait en marche sur Sébastopol, précédé des i^' et 9° bataillons de chasseurs à pied, formant tête de colonne de Tarmée.
A midi, après avoir passé le Boulganak et repoussé les avantpostes de Cosaques qui se replient en tirant quelques coups de feu, les alliés établissaient leurs bivouacs à 8 kilomètres des berges escarpées sur lesquelles 36,000 Russes nous attendaient pour nous barrer la route de Sébastopol. La (lotte avait suivi le mouvement de Tarmée, naviguant le long de la côte et prête à nous appuyer du tir de ses pièces. L'Aima, dont la largeur n'est pas bien grande, coule dans un lit encaissé au pied des hauteurs abruptes occupées sur la rive gauche par les Russes. Trois villages entourés de verdure étaient situés sur la rive droite ; Tarkanlar en amont, Bourliouk sur la route de Sébastopol, et Almatamack à l'embouchure, en face de l'escarpement à pic qui terminait les positions russes sur la rive gauche; tel était le champ de bataille de l'Aima.
Dans la soirée du 19, le maréchal de Saint-Arnaud donne ses ordres pour la journée du lendemain. La division Bosquet doit escalader les hauteurs qui se trouvent à la gauche des Russes pour les tourner; à l'aile gauche, l'armée anglaise, à qui on a réservé l'honneur de porter les premiers coups, doit opérer le même mouvement sur la droite de la position que les divisions CankOBERT et prince Napoléon, et en réserve, la division FORRY, doivent aborder de front sur le centre ; chaque division doit se former par brigades accolées sur deux lignes de colonnes de bataillon; les divisions de tête, précédées par leurs bataillons de chasseurs à pied.
A 5 h. 1/2, la division Bosquet se met en route, précédée par le 3° bataillon de chasseurs à pied en tirailleurs sur son extrême droite, et franchit l'Aima à midi et demi. Le maréchal de Saint- Arnaud est obligé d'attendre, pour la lancer à l'assaut de la position, que les Anglais, qui sont en retard, soient arrivés sur la ligne de bataille.
Ce retard provoqua même chez les zouaves du 2* régiment une boutade qui est restée légendaire dans l'armée. Ces vieux Africains n'aimaient pas à attendre la lutte, si près de l'ennemi ; pour tromper leur impatience, leur porc, le colonel Cler, leur fait faire deux fois le café; c'était le troisième depuis le matin. Le signal de l'attaque
tardant encore, les chacals se mettent à grogner un peu. Survient le maréchal. « Eh bien ! mes enfants, prenez donc un café en attendant. — Oh ! je sors d'en prendre, répond une vieille barbe. — Très bien ; alors je vous paierai la goutte, mais là-haut, t> dit le maréchal en montrant les hauteurs hérissées de baïonnettes russes. Quelques instants après, les zouaves grimpaient les hauteurs de TAlma en accompagnant les notes empoignantes de la charge, de ces mots que chantent encore nos troupiers :
11 y n la goiiLln h Iki'ii'o
U-liaul!
Il y a la goutte A boire!
Malgré tous les obstacles, le 3** bataillon de chasseurs à pied,* précédant la brigade d*Autemarre, arrivait bientôt à hauteur de la brigade BOUAT, et la division Bosquet tout entière faisait son mouvement tournant. Cette puissante diversion permettait aux i'* et 3^ divisions de prononcer leur attaque sur le centre de Tarmée russe.
A la tête de la brigade Vinoy, le 9^ bataillon de chasseurs se dirige sur la gauche du village d*Almatamack, couvert par une ligne de tirailleurs qui accablent les Russes de leurs balles sûres et bien dirigées. Devant la brigade Espinasse, le i^*" bataillon de chasseurs, commandé provisoirement par le commandant Mon- TAUDON, du 3*" zouaves, dignement secondé par le capitaine adjudant- major DuMON r, chassant devant lui les fanUssins ennemis par un feu nourri et meurtrier, atteint rapidement la Maison- Blanche. La troisième division se diri^^e sur le village et le gué de Bourliouk. Les chasseurs du 19"^ bataillon délogent aussitôt les èclaireurs ennemis, qui abandonnent la rive droite de TAlma.
Vers I h. 1/2, le maréchal envoie le 5* bataillon de chasseurs avec la brigade DK lx)URMRi,de ^4*" division, pour appuyer Tattaquc de la division Bosquet, (|ui rharj^c la gauche nissc.
L'armée ennemie, établie sur le coteau du Télégraphe, op|>ose une résistance énergique à la division CanroukrT; mais rien ne peut arrêter Télan de nos troupes. Après une lutte acharnée, les chas5;eurs à pied des i** et 9* bataillons arrivent des premiers au Télégraphe, et y plantent le fanion du r' bataillon. Le porte-fanion tombe foudroyé par plusieurs balles; d*autres ch.isscurs grimpent sur les montants du Télégraphe, pendant que de l'autre côté les zouaves du 1'*' régiment y fixent leur dra|)cau. Au même instant, le sous-lieutenant i'oidevin, du 39" de ligne, y faisait aussi flotter
le drapeau de son régiment. Des cris enthousiastes s'élèvent de toutes parts : « Vivent les zouaves! » crient les lig^ards. « Vive la ligne ! » répondent les zouaves.
A la tète de la 3* division, le 19® bataillon, sans sacs, escaladait résolument les hauteurs qui le séparaient de l'ennemi. Vignes, jardins, haies, tout sert de défense aux Russes et sont successivement enlevés par les chasseurs du 19®, qui atteignent enfin la crête.
Sur notre gauche, les Anglais s'étaient avancés lentement. Ramenés d'abord par les Russes, ils commençaient à gagner du terrain sur eux, lorsqu'écrasés par le feu de l'artillerie française, la gauche et le centre de l'armée russe se mettent en retraite sur Sébastopol, mouvement suivi bientôt par leur droite. Il est alors 4 heures du soir.
Le manque de cavalerie, l'obligation pour l'infanterie de retourner chercher ses sacs qu'elle a été forcée de déposer au bas des hauteurs pour pouvoir en escalader les pentes, ne permettent pas au maréchal de Saint-Arnaud de poursuivre un si beau succès.
A la division CANKOlUiiKT, le r"* betaillon de chasseurs avait perdu 23 hommes tués; 7 officiers et 65 chasseurs avaient été blessés. Le 9° bataillon comptait 7 tués et 38 blessés, dont le lieutenant Gadav. a la 3° division, le 19® bataillon avait eu 50 hommes hors de combat; le lieutenant BiGNON avait été grièvement blessé et Tadjudant Lafage emporté par un boulet.
Le soir, nos troupes bivouaquaient sur la position, où elles demeuraient deux jours encore pour rendre les derniers honneurs aux morts et évacuer les blessés sur les bâtiments de la flotte.
Marche sur SébastopoL — Débuts du siège.
Le 23 septembre, les alliés atteignaient la Kaatcha, et le 24, franchissaient le Belbeck, à quelques kilomètres de Sébastopol.
Sébastopol, but de nos efforts, est un port militaire situé dans l'estuaire de la Tchernaïa, à Tundes angles du triangle formé par les monts Sapoune, à l'Est; par les côtes du plateau de Chersooèse au Nord et au Sud et dont le sommet est marqué, à l'Ouest, par le cap du même nom. Sa rade splendide était défendue sur la rive droite par les forts Constantin, Michel et Catherine; sur la rive gauche, par ceux de la Quarantaine, Alexandre, Nicolas et PauL
Du côté de la terre, la défense de Sébastopol était constituée par une ligne de rortilîcations dont les points culminants étaient défendus par sept bastions fermés à la {i^orge et reliés entre eux par des murs crénelés. Sur le flanc Sud Ouest, la place était couverte par le bastion de la Quarantaine , le bastion central et le bastion du Mât et celui de T Artillerie; sur le front Sud-Elst, qui s'étendait le long de la baie du Sud, le Grand Redan était relié à la batterie de la Pointe, défense de la baie du Carénage, par une ligne de fortifications élevées à la IkUc, et flanquée par le Petit Redan et le bastion Korniloiï embrassant la tour de Malakofl. Ces différents ouvrages enfilaient les nombreux ravins conduisant à Sébastopol : à rOuest, le ravin de la Quarantaine; au Sud, le ravin Sarandinaka ou des Anglais; au Sud-Est, le ravin VoronzofT ou du Laboratoire; entre le Grand Redan et la tour MalakofT, le ravin de Karabelnaïa ou des Docks descendait des monts Sapoune, et plus à TEst, le ravin du Carénage aboutissait à la baie du même nom en longeant le Petit Redan.
D*une population totale de 40,000 habitants, dont 35,000 ma« rins et soldats, sa défense était dirigée par des officiers énergiques : le vice-amiral KornilofT, dignement secondé par les viceamiraux Nakimof et Istomine, et surtout par le lieutenant-colonel de Todieben, le Vauban de Sébastopol.
Les forts du Nord ayant été reconnus inattaquables, les alliés se dirigent vers la Tchernaïa, de façon à aller prendre position sur le plateau de Chersonèse, dont les baies de Kamiesch et de Balaclava pourront servir de ports de refuge à nos troupes et de points de ravitaillement à nos armées.
Le 25 au soir, le camp est établi à la ferme Mackensie, où nos soldats ne trouvent à grand peine, pour faire la soupe, que Teau boueuse et insuffisante de quelques puits déjà taris par les Anglais. Le nom de « Camp de la soif », donné par nos soldats à ce triste gitc, témoigne du séjour pénible qu'ils y firent.
Ijc lendemain, les troupes alliées descendent dans la vallée de la Tchernaïa et parviennent aux haut(*urs boisées des monts Fédioukines, situés à 8 kilomètres h Test de Sébastopol.
Le mém:! jour, le maréchal de Saint- Arnaud, vaincu par la maladie qui devait l'emporter quelques jours après, remettait le commandement de Tarmée d*Orient au général Canrobrrt, à rillustre soldat de nos guerres d'Afrique.
Le 27 septembre, deux compagnies du 19* Ixitaillon de chasseurs à pied sont chargées de protéger la reconnaissance du plateau de
WoronzolT; elles rentrent sans avoir éprouvé aucune perte. Le 29, nouvelle reconnaissance, à la suite de laquelle l'armée d'Orient s'établit sur le plateau de Chersonèse pour faire le siège de Sébattopol.
Le 2 octobre , l'armée française est divisée en un corps de siège comprenant les 3® et 4® divisions, sous les ordres du général FOREV, qui doit attaquer le front Sud-Ouest de Sébastopol, de la mer au ravin des Anglais, et en un corps d'observation, i** et 2* divisions, sous les ordres du général Bosquet, qui s'établit sur les hauteurs qui font face à Inkermann , parallèlement à la route de Woronzoif et au ravin du Laboratoire. Les troupes françaises cou* vraient leur base de ravitaillement établie dans la baie de Kamiesch. L'armée anglaise, chargée des attaques de droite, devant MalakofT, se ravitaillait à Balaclava, où sa flotte avait jeté l'ancre.
A la 3® division, la i*^ compagnie du 19® bataillon de chasseurs à pied, détachée sur une hauteur qui touche au ravin des Anglais, marquait l'extrême droite de la ligne française. Pendant l'établissement de notre camp, les Russes envoient quelques projectiles sur notre front de bandière ; un éclat d'obus atteint un vieux soldat décoré, le sapeur FiETlK, du ^* bataillon de chasseurs à pied.
Le 5 octobre, les généraux Bizot, du génie, et Thiry, de l'artillerie, opèrent la reconnaissance de la place, reconnaissance appuyée par trois bataillons d'infanterie, dont le 5® chasseurs à pied, qui a un homme hors de combat pendant cette opération à la suite de laquelle les points d*attaque étaient choisis. C'étaient le bastion du Mât pour les Français, le Grand Redan pour les Anglais.
Le 6 octobre , dans une sortie , les Russes mettent le feu à une maison à laquelle on donne le nom de « Maison brûlée », et ae retirent après une canonnade insignifiante. Ils renouvellent leur sortie le lendemain, et sont vivement repoussés par les chasseurs du 19*^ bataillon et les tirailleurs du 39* de ligne.
Le 9 octobre, vers 3 heures de l'après-midi, les Russes font une sortie assez importante avec trois bataillons et demi et quatre pièces de campagne. Quatre compagnies du 5® bataillon de chasseurs à pied s'embusquent dans les vignes auprès de la Maison brûlée, prêtes à bondir sur l'ennemi. Celui-ci débouche bientôt près du plateau. « Allons, mon 5"^ bataillon, s'écrie le général Canro- BERT, faites-moi rentrer ces gaillards-là dans leurs murs! » A la voix de l'ancien commandant du 5°, les chasseurs se jettent sur l'ennemi, le forcent à battre en retraite précipitamment, et le
poursuivent avec un tel entrain que le général Canrobert est obligé d'envoyer son aide-de-camp, le colonel Trochu, pour leur donner Tordre de s'arrêter. Il était alors 5 heures. Ce court engapeinent coûtait 2 tués et 2 blcssi^s an 5® bataillon de chasseurs.
A 8 heures, on commençait Touverture de la tranchée, un peu en avant de la Maison brûlée, à 900 mètres de la place.
Le 10 octobre, les batteries françaises sortirent de terre; les travaux étaient poussés avec une telle activité, que le 16 elles étaient armées de 50 pièces de canon. I>e 17, à 6 h. 1/2 du matin, elles ouvrent contre la place un feu d*une violence inouïe. Li terre tremble sous les pieds; Tair est obscurci par une épaisse fumée. Au bout de quelques heures de bombardement, l'explosion de magasins à poudre dans deux batteries françaises permet aux Russes de concentrer leur feu sur les autres batteries, qui cessent la lutte vers lo h. 1/2. Départ et d*autre, les dégâts matériels furent très grands; les ouvrages de Tattaque et de la défense avaient été bouleversés dans cette lutte d'artillerie à laquelle pri* rent part les vaisseaux alliés.
Le s* bataillon de chasseurs était tout entier de garde aux tranchées pendant le bombardement du 17; après trente-six heures de peines et de fatigues, il rentrait h son camp avec une perte de 8 blessés, parmi lesquels se trouvait le brave sergent Gauté.
Ijc 18 octobre, as.Hiégeants et «issiégés font des prodiges d'activité pour réparer les dégALs du bombardement de la veille. Nos chasseurs à pied se multiplient en avant des batteries pour repousser les sorties de Tenncmi.
Dans la nuit du 20 au 21, la 5' compagnie du 5** chasseurs, commandée par le lieutenant Vermot, appuie les voltigeurs du 74' de ligne , qui repoussent une sortie des Russes. Bien que grièvement blessé, le lieutenant Vermot continue à diriger sa compagnie. Le lendemain, cet énergique officier recevait dans la tranchée un éclat de l>ombcqui lui brisait la jambe et le poignet, blessures qui nécessitèrent l'amputation des deux membres.
Organlistion des compagniet de franct-tirenrs.
Quelques jours aprèo, le général Canrobert organisait, sous le commandement du capitaine CUNCHANT, du y bataillon de chasseurs, une compagnie de francs-tireurs pris parmi les meilleurs
tireurs des zouaves et des chasseurs à pied. Ces francs -tireurs avaient pour mission de s'embusquer dans de petits abris placés en avant des batteries françaises, et de tirer uniquement sur les canonniers russes au moment où ils retiraient les portières des embrasures. Ce fut bientôt un honneur dans l'armée d'Orient de pouvoir compter au nombre de ces braves que leurs services firent tellement apprécier dès le début , que le général en chef en organisa bientôt une deuxième compagnie. Pleins de courage, ils étaient aussi de véritables modèles d'abnégation et de dévouement militaire. Pour n'en citer d'ailleurs qu'un exemple, c'est celui de Davezac, sergent au 19* bataillon de chasseurs à pied, qui, mor* tellement frappé en visitant les postes occupés par ses francstireurs, expire en laissant échapper ces nobles paroles : « Ce n'est rien... je meurs pour mon pays. »
Une noble émulation s'était élevée entre les francs-tireurs, zouaves et chasseurs à pied. Un jour, dix hommes tombent successivement frappés dans le même créneau. Le capitaine Clinchant donne l'ordre de ne plus mettre personne h cette place trop dangereuse. Un franc-tireur se présente nonobstant pour aller s'y poster. I^ capitaine l'arrôtc et lui défend de sortir de la tranchée. « Mon capitaine, s'écrie-t-il, si vous ne voulez pas me laisser faire, je me fais sauter la cervelle. C'est une affaire d'honneur! Les dix qui viennent de tomber sont dix zouaves; le premier à marcher maintenant, c'est à un chasseur, c'est à moi ; pour l'honneur de mon bataillon, il ne faut pas qu'il soit dit que j'aie eu peur d'y aller. » Le capitaine Clinchant cède devant cette explosion d'amour-propre. Quelques instants après, notre chasseur était tué. Le poste à ce funeste créneau fut alors définitivement supprimé.
« Un brave tombe, dix se présentent afin d'obtenir l'honorable faveur de le remplacer », dit le général en chef dans un de ses rapports. Les francs-tireurs se couvrirent de gloire pendant les premiers mois du siège; aussi, le général Canrobekt décida-t-il, par la suite, qu'on inscrirait sur leurs états de service ces simples mots, qui valent les plus beaux parchemins : « Faisait partie des francs- tireurs de Sébastopol, du... au... »
Combat de Balaclava.
Sur CCS entrefaites, l'armée d'Orient était renforcée par l'arrivée de la 5* division, général Levaillant.
La i^ division, général BouAT, avec les i^ et 9* bataillons de chasseurs à pied , était envoyée sur les monts Sapoune pour faire partie du corps d'observation.
Le 25 octobre, le 19® bataillon assistait en réserve au combat de Balaclava, pendant lequel nos chasseurs d'Afrique préservèrent d*une destruction complète la brigade légère anglaise du comte de Cardignan.
Le I®' novembre, le corps de siège français ouvrait la troisième parallèle à 140 mètres du bastion du Mât. Les travaux étaient poussés avec une très grande activité, on voulait en finir au plus vite; mais ce n'était pas sans éprouver de nombreuses pertes parmi nos gardes et travailleurs de tranchées. Le 2 novembre, le capitaine Garnier, du 5® bataillon, était renversé et gravement contusionné dans la tranchée.
Bataille dlnkennaim.
L*armée russe d'opérations n'avait cessé d'inquiéter les troupes alliées par des escarmouches continuelles. Tenu en respect par le corps d'observation français, le prince MenschikofT résolut d'attaquer les alliés par leur droite, où les Anglais ne pouvaient se défendre qu'imparfaitement, à cause de leur petit nombre, et de s'emparer du plateau d'Inkermann.
Une vigoureuse sortie de la garnison de Sébastopol sur nos attaques de gauche devait opérer une diversion favorable au plan du prince MenschikofT, en retenant à la défense de leurs travaux les troupes françaises qui auraient pu se porter au secours des Anglais. Pendant la nuit du 4 novembre, des rumeurs insolites attiraient l'attention de nos troupes de tranchée. Les cloches de Sébastopol sonnaient à toute volée; on entendait au loin des clameurs vagues et sauvages. Sébastopol priait pour ses défenseurs, qui allaient tenter le lendemain un coup décisif contre les assiégeants; la grande voix de son peuple saluait les futurs vainqueurs.
Le lendemain , à la première heure, deux colonnes russes s'avancent sur la droite des Anglais. Le général SoïmonofT sort de la place avec 19,000 hommes, suit le ravin du Carénage, en débouche & rimproviste à 6 heures du matin, culbute les avantpostes anglais et la division Pennefather et arrive bientôt , à la faveur d'un brouillard épais, jusqu'aux tentes de nos alliés. Là, il
est repoussé par la division légère de sir Georges Brown et trouve une mort glorieuse dans le combat.
En entendant le canon sur la droite des Anglais, le général Bosquet prend ses mesures pour se rendre & leur premier appel.
Le i^' bataillon de chasseurs à pied arrive au bruit du combat avec la brigade Espinasse, qui s'établit sur les crêtes jusqu'au Télégraphe, les chasseurs tenant le col de Balaclava.
Avec un bataillon de zouaves, quatre compagnies du 3* bataillon de chasseurs & pied et deux batteries de réserve , le général Bosquet se tient prêt à marcher.
Cependant, les Russes se sont emparés, pour la seconde fois, des batteries des Sacs-à-Tcrrc, et le général de PawIolT, qui vient d'arriver à 7 h. 1/2 avec une colonne du corps d'observation forte de 16,000 hommes, fait une vigoureuse intervention qui force les Anglais à battre en retraite. Nos alliés se décident alors à demander du secours aux Français. La brigade de Bourbaki s'élance aussitôt. D'abord victorieuse , elle est écrasée sous le feu convergent des Russes. Le général Bosquet accourt à ce moment, à la tête des quatre compagnies de chasseurs du 3® bataillon, d'un bataillon de zouaves et d'un bataillon de turcos. La charge sonne de tous côtés. Engagés les premiers, nos chasseurs du 3* se trouvent tout à coup, au tournant d*une batterie, en face d'un bataillon russe qui accourt en sens inverse. Ils se précipitent aussitôt à la baïonnette ; la mêlée s'engage. Pendant quelques instants , c'est un corps à corps âpre, sanglant ; c*est un concert d'imprécations ardentes; c'est un bruit d'armes étouffant le bruit des clameurs; c'est le combat à l'arme blanche, enfin, où nos chasseurs à pied sont passés maîtres. Le bataillon russe, arrêté d'abord dans son élan, hésite, tourbillonne et s'enfuit la baïonnette dans les reins. Mais le 3° bataillon de chasseurs avait fait des pertes sensibles : le lieutenant GAILLARD DE Lavaldèrr. qui fut retrouvé la poitrine percée de vingt-deux coups de baïonnette; 2 sous-oiliciers et 27 chasseurs avaient été tués ; les lieutenants AUGIER et OuTHlBR, le sous-lieutenant FOLTf^TE, 7 sous-officiers et 74 chasseurs avaient été blessés.
Les zouaves et les turcos suivent les chasseurs à la trace de leur sang. On arrive bientôt au ravin du Carénage. « C'est un véritable abattoir », s'écrie le général Bosquet à la vue des cadavres entassés là. Le nom reste à la batterie des Sacsà-Terre, qui ne s'appellera plus que batterie de l'Abattoir.
A 1 1 heures, l'intervention énergique du général Bosquet avait
refoulé les Russes, qui s*enfuy aient en désordre vers Sébastopol, laissant le terrain jonché de 256 oflîciers et de 10,487 soldats.
Notre général en chef, l'énergique Canrodert, avait été blessé pendant l'action.
La brigade de Monet , qu'il avait demandée en toute hâte , n'était arrivée qu'à midi sur le terrain et n'avait pu qu'assister à la canonnade finale du combat, pendant laquelle les quatre compagnies de gauche du 19^ bataillon de chasseurs à pied, sous les ordres du commandant Cauukrt, perdent un caporal tué et quelques chasseurs blessés par les balles i)erducs de l'ennemi.
L'admirable conduite des quatre compagnies du 3^ bataillon faillit passer inaperçue, car le bulletin de la journée n'en faisait pas mention. Cet oubli fut réparé le lendemain même par la lettre suivante adressée par le général Canrobert, commandant en chef, au commandant TlxiER, de ce brave bataillon :
« Commandant,
» Une omission, que je regrette, s'est glissée dans mon rapport sur la bataille d'Inkermann. Je m'aperçois que je n'ai pas fait figurer, dans les corps qui ont combattu en première ligne dans cette journée si honorable pour nos armes, le 3** bataillon de chasseurs à pied, dont la vigoureuse attitude et l'entrain y avaient été remarqués à juste titre. Je répare ici cette omission, en rendant hommage à la belle conduite du 3^ bataillon de chasseurs à pied, par cette lettre qui restera dans les annales du corps.
» Signé : Le général en chef, Canrobhirt. »
Le capitaine adjudant-major CORNULIER DB LuciNlÈRE, qui avait été blessé et avait eu son cheval tué sous lui, fut cité à l'or* drc du jour de l'armée d'Orient.
Pendant que se déroulaient les diverses péripéties de la bataille d'Inkermann, l'armée française repoussait énergiquement la sortie faite sur la gauche de ses attaques par le général russe Timofeief. Sorti de la place avec 3,000 hommes, ce général gagne, à la faveur du brouillard , la pente septentrionale du mont Rodolphe, tourne les batteries n"^ i et 2, dont il s'empare, et y cncloue 15 pièces de canon. Les deux bataillons opposés à cette attaque sont écrasés et re jetés en arrière. Soutenues par la brigade de la Motterouge, les i'* et 2"* compagnies du 19* bataillon de chasseurs et quatre compagnies de la légion étrangère s'élancent en avant
et reprennent énergiquement roffensive. Les 3* et 4® compagnies du 19® joignent bientôt leurs efforts à ceux des deux premières compagnies, et, sous les ordres du capitaine Fermier de la Pro- VOTAlS, reprennent sur les Russes les deux batteries perdues.
Le 5® bataillon de chasseurs prend les armes au premier appel et s'élance, au pas gymnastique, en tête de la brigade DE LOUR- MEL. Le général FOREY, qui a précédé la division sur le lieu du combat, retient auprès de lui le 5® bataillon de chasseurs; mais les deux premières compagnies, dispersées en tirailleurs et couvrant en avant la marche de la brigade de Lourmcl, sont déjà trop éloignées pour pouvoir être rappelées.
Poursuivant les Russes la baïonnette dans les reins, excité par l'espoir d'entrer dans la place en même temps qu'eux, le général DE LOURMEL n'écoute pas les avis répétés du général FOREY. Nos troupes sont enivrées par un piemier succès; enlevées par les mâles accents de la charge, sonnée et battue par tous les clairons et tambours de la brigade , elles arrivent presque sous le feu du bastion de la Quarantaine, où le général DE lX)UKMKL est mortellement blessé à la tétc de ses hommes. A ce moment, un renfort, sorti de la place, tombe sur nos troupes un \yei\ désorganisées par cette charge endiablée et force la brigade, prise en flanc, à opérer sa retraite sous la protection des deux premières compagnies du y bataillon de chasseurs à pied, qui brûlent là jusqu'à leurs dernières cartouches. Le général FOREY se porte alors en avant avec le reste du 5* bataillon de chasseurs, dont les feux arrêtent l'ennemi dans son mouvement offensif.
A 2 h. 1/2, tout était terminé.
Le 19® bataillon de chasseurs à pied avait perdu le sergent-major Ancousture, le sergent Gaday et 12 chasseurs tués; plus quelques blessés, parmi lesquels le lieutenant Garnier.
Au 5"^ bataillon, il y avait eu, dans la journée, 4 tués, parmi lesquels le sergent-major Seguella et le sergent DesenCLOS, et 40 blessés, dont 13 restaient aux mains des Russes. Le sergent GuiRAUD, vieux brave décoré en Algérie, succombait à la suite d'une amputation.
Continuation du siège. — Hiver 1854-18S5.
Un conseil de guerre des généraux alliés avait décidé que l'assaut de Sébastopol devait être donné le 5 ou le 7 novembre. La
bataille d'Inkermann vint changer le cours des idées; l'assaut fut ajourné et on se contenta pour le moment d*cxécutcr des lignes de contre-vallation pour mettre nos travaux de siège à l'abri des attaques venant de Tcxtéricur.
L'hiver approchait. Une pluie fine et glaciale remplissait nos tranchées et les transformaient en fossés bourbeux où nos hommes enfonçaient jusqu'à mi-jambes. Le 14 novembre, un cyclone épouvantable s'abat sur toute la Crimée, ravageant notre camp, enlevant les petites tentes de nos hommes, rasant tout, brisant tout. Les désastres s'étendaient en mer, où les flottes alliées éprouvaient des pertes sérieuses en hommes et en matériel.
Dans le courant du mois de novembre, l'arrivée de la 6^ division (général Pâté; 6" bataillon de chasseurs à pied, commandant Fauvart Bastoul), suivie bientôt de la 7" (général Dulac; 17* bataillon de chasseurs à pied, commandant DoUAv), et de la 8" division (général de Salles; 10" bataillon de chasseurs, commandant DE LA Bastide) vient apporter un sérieux renfort à l'armée d'Orient, dont l'effectif atteignait 80,000 hommes.
Le temps devenait de plus en plus triste et pluvieux; des brumes épaisses, s'élevant des ravins et de la rade, imposaient aux assiégeants et aux assiégés des trêves tacites, pendant lesquelles la grande voix du canon ne se faisait plus entendre. Pendant une de ces trêves, le 15 décembre, on entend tout à coup éclater une vive fusillade du côté de l'ennemi. Les Russes viennent d'apercevoir le lieutenant Delamave, du 3^ bataillon de chasseurs à pied, qui se dirige lentement vers la parallèle la plus rapprochée, sans se soucier des balles qui pieu vent autour de lui. Il s'affaisse tout à coup, mortellement frappé. Le sergent Faivre, du 19" bataillon, s'élance aussitôt, et sous un feu des plus violents, le rapporte expirant dans la tranchée. La belle conduite de ce sous-officier fut mise a l'ordre du jour, et la mé<laille militaire en fut la récompense.
A la suite de l'ouragan, nos troupiers s'étaient mis à consolider leurs petites tentes, qui ne leur promettaient pas un abri bien tutélaire contre les rigueurs de l'hiver qui s'annonçait déjà terrible, avec son cortège de maladies et de souffrances, ils s'ingénièrent à se creuser des espèces de tanières dans le sol, tandis que d'autres se construisaient des abris en pierre sèche. Dès le commencement de janvier, la neige, cette enveloppe protectrice de la Russie, recouvre le sol d*une épaisse couche blanche; la température s'abaisse de plus en plus, rendue plus glaciale encore par le vent du Nord qui ne cesse de souffler sur le plateau de Chcrsonèse.
Nos chasseurs à pied se font remarquer par leur discipline, leur courage stoïque qui leur font supporter toutes les souffrances sans murmurer. Les exigences d'un service excessivement pénible les appellent une ou deux nuits sur trois à la garde et aux travaux pénibles des tranchées.
Le combustible a rapidement fait défaut sur le plateau de Chersonèse, faute de quoi on ne peut pas toujours faire la soupe; souvent, en rentrant de garde aux tranchées, nos chasseurs se contentent de conserves et d'un peu de biscuit. Que de souffrances supportées noblement dans ces froides nuits de garde, l'œil et l'oreille continuellement aux aguets, les pieds le plus souvent dans l'eau ou dans la boue !
L'arrivée d'un approvisionnement de peaux de mouton et de capotes à capuchon, dîtes criméennes, vint apporter un certain adoucissement aux maux si vaillamment supporta par nos troupes de l'armée d'Orient. Le général en chef CanrOBERT faisait de fréquentes visites dans nos tranchées, remontant le courage des faibles, reconfortant les forts par de bonnes paroles et des réconi* penses méritées. 11 rendait hommage en ces termes à la constance avec laquelle ces dures épreuves étaient supportées par ses troupes : «L'armée conservera longtemps le souvenir de la journée du 16 janvier. Pendant ving^t-quatre heures, la nuit n'a pas cessé de régner sur nos bivouacs; d'épais nuages, inondant l'atmosphère d'une poussière de neige, chassée par un vent glacé du Nord-Ëit, s'abaissaient jusqu'au sol. Dans les terrains les plus favorisés, la neige avait atteint une hauteur de 18 pouces; toute voie avait disparue, toute direction faisait défaut aux mouvements des troupes, à ceux des convois commandés la veille pour assurer la subsistance des divers corps. On ne saurait imaginer de situation plus violente, et nulle part le découragement ni le désordre ne se sont produits. »
« Hier, ajoutait-il le 22 janvier, j'ai passé l'après-midi dans nos tranchées; j'ai trouvé les 4,000 hommes qui les habitent, résignés, calmes, vigilants, ayant le mot pour rire, représentant, en un mot, cet excellent type du soldat français rendu parfait par les épreu* ves insolites de cette guerre. »
L'hiver faisait de nombreuses victimes parmi nos troupes, qui avaient à supporter des froids de 10 degrés au-dessus de zéro, et des tourmentes de neige qui comblaient les cheminements, enfouissaient les routes et les chemins sous un linceuil d'une blancheur éclatante.
Le dégel survient enfîn et apporte un peu de soulagement aux souffrances de l*armée. Malgré la rigueur de l'hiver, on avait continué à pousser les travaux d*approchc avec une activité interrompue seulement par les désordres atmosphériques et les gelées terribles qui, durcissant le sol à Tégal de la pierre, le rendaient inattaquable aux outils de nos travailleurs.
Pendant ces nuits sombres et tourmentées, les Russes multipliaient leurs sorties; ils étaient toujours mal reçus et vigoureusement repoussés par nos troupes.
Malheureusement, le dégel avait amené avec lui son cortège de pluie, d*humidité et de brumes intenses; elles ravivèrent les maladies qui sévissaient naguère sur nos soldats. Dans les premiers mois de Tannée, le choléra faisait, en effet, 64 victimes au seul 10® bataillon de chasseurs à pied.
Les tirailleurs aux tranchées*
Dès les premiers jours de janvier, le service de tranchée était fait chaque jour par sept bataillons d'infanterie et un bataillon de chasseurs à pied, sous les ordres d'un général de brigade. Dispensés de tout travail de manœuvre, nos chasseurs à pied étaient exclusivement chargés de la protection de nos travaux d'approche. Répartis par petits groupes sur tout le développement des parallèles, et des places d*armes, ils dirigeaient un feu continuel sur les embrasures de la place et contre les tirailleurs des embuscades ennemies. Lra justesse de leur tir causa, de l'aveu même des Russes, un mal terrible aux défenseurs des remparts, qui furent obligés de masquer les embrasures de leurs pièces par d'impénétrables portières de cordes , sous peine d en voir éteindre le feu par les balles de nos chasseurs, dont les tirs plongeants faisaient de nombreuses victimes ;\ l'intérieur ménic des ouvrages. Ce service était extrêmement périlleux, et chaque jour les bataillons de chasseurs à pied comptaient de nouvelles victimes. Le 4 janvier, le fourrier Roux, du 5^ était tué; le 31 , le sous-lieutenant DE Bardot, du g*, tombait grièvement blessé en aidant à repousser, avec ses 66 chasseurs, une sortie des Russes sur nos travaux d*approche. Lt service de tirailleurs aux tranchées coûtait, au i*' bataillon de chasseurs, 2 officiers et 39 hommes tués, 6 officiers et 32a hommes blessés. Ces chiffres parlent avec assez d'éloquence; les commentaires les affaibliraient.
niit Bit ChaM. f •
Le 7 février, le chasseur Plasse» du 3® bataillon, était mis & l'ordre du jour et décoré de la médaille militaire en récompense du courage dont il avait preuve en enlevant, dans la tranchée, un de ses camarades qu'une bombe venait de blesser et menaçait de tuer en éclatant.
Nouvelle organisation de rarmèe d'Orient.
Le général Niel, envoyé en mission par l'empereur Napoléon III, arrivait en Crimée le 27 janvier, et provoquait la réunion d'un conseil de guerre à la suite duquel les alliés décidaient que l'attaque principale serait dirigée sur MalakofT.
L'armée venait encore de s'accroître, par suite de l'arrivée de la 9^ division (général Brunet; 4* bataillon de chasseurs, commandant FONTANGES DE CoUZAN).
Par un ordre général en date du 9 février, elle était divisée en deux corps d'armée et une réserve générale. Le i** corps d'armée, sous les ordres du général Pélissier, arrivé le jour même, était chargé des attaques de gciuche; le général Bosquet, avec le 2** corps, était chargé des attaques de droite. Nos bataillons de chasseurs à pied étaient, à cette date, répartis de la façon suivante :
l^' CORPS D'ARMÉE. — GÉNÉRAL PÉLISSIER.
i** division, général Forey ; i*^ brigade, général Niel. — 5* bataillon de chasseurs.
2® division, général Levaillant; i'* brigade, général de la Motterouge. — 9® bataillon de chasseurs.
3° division, général Pâté; i*^ brigade, général Beuret. — 6* bataillon de chasseurs.
4® division, général de Salles; i*^ brigade, général Faucheux. — 10" bataillon de chasseurs.