XI
Mais ces minutieuses précautions furent inutiles ; le corps conserva son immobilité de statue, et l'inconnu s'arrêta presque à le toucher sans que rien décelât qu'un souffle de vie fût resté au malheureux étendu sur le sol.
L'assassin se croisa les bras sur la poitrine, et considérant le cadavre dont le visage était tourné vers la terre :
— Ma foi! il est bien mort, se dit-il; c'est dommage, car c'était un rude homme; jamais je n'aurais osé l'attaquer en facei Mais un honnête homme n'a que sa parole, j'étais payé, je devais remplir mes engagements! C'est singulier, je ne vois pas de sang I Bah ! l'épanchement se sera fait à l'intérieur ! Tant mieux pour lui! de cette façon il aura moins souffert; cependant, pour plus de sûreté, je vais lui planter mon couteau entre les deux épaules, de cette façon je serai sûr de mon fait, quoiqu'il n'y ait pas de danger qu'il en revienne; mais il ne faut pas tromper ceux qui paient, un honnête homme n'a que sa parole.
Après ce monologue, il se mit à genoux, se pencha sur le cadavre en appuyant la main droite sur son épaule et il leva son couteau : mais tout à coup, par un mouvement d'une rapidité inouïe, le prétendu mort se redressa, bondit comme un jaguar et, renversant l'assassin stupéfait, il le saisit à la gorge, le coucha sur le sol, lui appuya à son tour le genou sur la poitrine et lui enleva son couteau avant même que l'autre se fût bien rendu compte de ce qui lui arrivait.
— Holà! compadre, dit alors le cavalier d'une voix railleuse, un instant, s'il vous plaît, cuerpo de Gristo !
Tout cela s'était passé beaucoup plus vite qu'il ne nous a fallu de temps pour l'écrire.
Cependant, quelque brusque et inattendue que fût cette attaque, l'autre était trop habitué à ces étranges péripéties dans des situations à peu près semblables pour ne pas reprendre presque immédiatement son sang-froid. f; — Eh ! compadre, reprit le cavalier, que dites-vous de cela?
— Moi? répondit-il en ricanant, caraï ! je dis que c'est bien joué. :', — Vous vous y connaissez, hein ?
i — Un peu, fit-il avec modestie.
| — J'ai été aussi fin que vous.
j — Plus fin; cependant je croyais bien vous avoir tué.
% « C'est singulier ! ajouta-t-il comme se parlant à soi-même; les autres ont
Jj raison : c'est moi qui suis un imbécile ; la première fois, je prendrai une balle
| en argent, c'est plus sûr.
% —Vous dites?
jj — Rien.
I — Pardonnez-moi, vous avez dit quelque chose.
1 — Vous tenez donc bien à le savoir?
— Apparemment, puisque je vous le demande.
| — Eh bien! j'ai dit que la première fois je prendrais une balle en aident.
— Pourquoi faire?
■ — Pour vous tuer, donc.
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— Pour me tuer! Allons! vous êtes fou. Croyez-vous que je vous laisserai échapper?
— Je ne le suppose en aucune façon, d'autant plus que vous auriez le plus grand tort de le faire.
— Parce que vous me tueriez ?
— Ma foi! oui, le plus tôt possible.
— Vous me haïssez donc bien?
— Moi? pas le moins du monde.
— Eh bien! alors, dans quel but?
— Dame! un honnête homme n'a que sa parole.
Le cavalier lui lança un long regard, tout en secouant la têle d'un air pensif.
— Hum 1 fit-il au bout d'un instant, me promettez-vous, si je vous laisse provisoirement libre, de ne pas chercher à vous échapper?
— Je vous le promets avec d'autant plus de plaisir, que je vous avoue que je me trouve dans une position très fatigante, et que je désirerais en changer.
— Levez-vous ! dit le cavalier en se redressant.
L'autre ne se fit pas répéter l'invitation, en une seconde il fut debout.
— Ah! reprit-il avec un soupir de satisfaction, c'est bon d'être libre!
— N'est-ce pas ! maintenant voulez-vous que nous causions un peu ?
— Je ne demande pas mieux, caballero, je ne puis que gagner dans votre conversation, répondit-il en s'inclinant avec le plus charmant sourire.
Les deux ennemis prirent place auprès l'un de l'autre comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé entre eux.
Ceci est un des traits distinctifs du caractère mexicain : le meurtre chez ce peuple est tellement passé dans les mœurs, qu'il n'a plus rien qui étonne, et que souvent l'homme qui a failli être victime d'un guet-apens ne se fait aucun scrupule de serrer la main à celui qui le lui a tendu, prévoyant qu'il peut un jour ou l'autre être appelé à jouer le rôle d'assassin à son tour.
Dans la circonstance présente, ce n'était nullement cette considération qui engageait le cavalier à agir comme il le faisait; il avait pour cela un puissant motif que bientôt nous connaîtrons, car malgré sa feinte indifférence, ce ne fut qu'avec un vif sentiment de dégoût qu'il s'assit auprès du bandit.
Quant à celui-ci, nous devons lui rendre cette justice de constater qu'il n'avait qu'un remords, celui d'avoir manqué son coup, mais il se promettait inpetlo de prendre sa revanche le plus tôt possible, et cette fois d'user de si grandes précautions qu'il réussirait.
— A. quoi pensez-vous? lui demanda tout à coup le cavalier.
— Moi? Ma foi! à rien, caballero, répondit-il d'un air innocent.
— Vous me trompez, je sais à quoi vous pensez en ce moment.
— Oh! pour cela, permettez-moi de vous dire...
— Vous pensez à m' assassiner, reprit le cavalier en l'interrompant net. L'autre ne répondit pas, seulement il murmura entre ses dent :
— Quel démon d'homme! il devine jusqu'aux pensées les plus cachées; on n'est pas en sûreté auprès de lui.
— Répondrez-vous avec honnêteté et franchise aux questions que je vous adresserai? reprit au bout d'un instant le cavalier.
— Oui, autant que cela me sera possible.
— G'est-à-dire autant que votre intérêt ne vous engagera pas à mentir.
— Dame i sefior, nul n'aime faire la guerre à ses dépens; personne ne peut m'obliger à dire du mal de moi-même.
— C'est juste 1 Qui êtes-vous?
— Senor, reprit l'autre en se redressant avec fierté, j'ai l'honneur d'être Mexicain, ma mère était une Indienne Opata, mon père un caballero de Guadalupe.
— Très bien, mais cela ne m'apprend rien sur vous.
— Hélas! Seigneurie, répondil-il avec ce ton pleurard que savent si bien prendre les Mexicains, j'ai eu des malheurs.
— Ah! vous avez eu des malheurs, Seigneur... Ah! pardon ! il me semble que vous avez oublié de me dire votre nom?
— Il est bien obscur, Seigneurie, mais, puisque vous désirez le savoir, voici : je me nomme Tonillo el Zapote, tout à votre service, Seigneurie.
— Merci 1 senor Zapote; maintenant continuez, je vous écoute.
— J'ai fait beaucoup de métiers dans ma vie; j'ai tour à tour été lepero, muletier, maromero, soldat. Malheureusement je suis un peu vif ; quand je me mets en colère, j'ai la main fort légère.
— Ou fort lourde, observa en souriant le cavalier.
— C'est la même chose, si bien que j'ai eu le malheur de couper cinq ou six individus qui avaient eu l'imprudence de me chercher querelle; le juez de letras se fâcha, et, soùs prétexte que je. devais six morts, il prétendit que je méritais le garrotte; alors, voyant que mes concitoyens me méconnaissaient ainsi, que la civilisation ne savait pas m' apprécier ïi ma juste valeur, je me réfugiai au désert et je me fis chasseur.
— D'hommes? interrompit le cavalier d'un ton de sarcasme.
— Dame ! Seigneuriejesjtemps sont durs, les tjringos paient une chevelure 20 dollars, c'est une belle somme, et, ma foil quand on est pressé par le besoin! Mais je n'ai jamais recours à ce moyen qu'à la dernière extrémité.
— Ah! ah! fort bien; maintenant/ dites-moi, me connaissez-vous?
— Beaucoup de réputation, mais personnellement non.
— Avez-vous contre moi quelque sujet de haine?
— J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que non.
— Alors pourquoi avez-vous voulu m' assassiner?
— Moi, s'écria-t-il avec les marques du plus grand étonnement, vous assassiner! jamais!
— Gomment ! drôle, fit le cavalier en fronçant les sourcils, vous osez soutenir une telle imposture, lorsque quatre fois déjà j'ai servi de cible à votre
| rifle et qu'aujourd'hui même vous avez tiré sur moi...
— Oh! permettez, Seigneurie, fit el Zapote avec feu; ceci n'est pas du tout la même chose; j'ai tiré sur vous, c'est vrai : il est même probable que j'y tirerai encore, mais jamais, je le jure sur ma part de paradis, je n^ai eu
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la pensée de vous assassiner; fi donc! moi, un caballerol pouvez-vous avoir une si mauvaise opinion de. moi, Seigneurie?
— Que prétendiez-vous donc en tirant ainsi sur moi? •■■
— Vous tuer, Seigneurie pas autre chose.
— Ainsi ce meurtre n'était pas un assassinat?
— Pas le moins du monde, seigneurie, c'était une affaire.
— Gomment! une affaire? le drôle me fera devenir fou, sur mon àme!
— Dame! Seigneurie, un honnête homme n'a que sa parole, j'étais payé.
— Pour me tuer? s'écria le cavalier.
— Parfaitement, répondit el Zapote; vous comprenez que dans de telles conditions j'étais forcé de tenir mes engagements.
IL y eut un instant de silence. Évidemment ce raisonnement ne paraissait pas aussi concluant au cavalier qu'au lepero.
— Voyons! terminons-en, reprit au bout d'un instant le cavalier.
— Je ne demande pas mieux, Seigneurie.
— Vous reconnaissez sans doute que vous êtes en mon pouvoir?
— Il me serait difficile de soutenir le contraire.
— Boni comme, de votre aveu, vous avez tiré sur moi avec l'intention évidente de me tuer ?
— Je ne puis le nier, Seigneurie.
— En vous tuant,, maintenant que je vous tiens entre mes mains, je ne ferais donc qu'user de représailles?
— Cela est parfaitement juste, caballero; je dois même avouer que vous aurez on ne peut plus raison d'agir ainsi.
Son interlocuteur le regarda avec surprise.
— Ainsi vous êtes satisfait de mourir? lui demanda-t-il.
— Entendons-nous, reprit vivement l'autre, je n'en suis pas satisfait du tout, au contraire; seulement je suis beau joueur, voilà tout; j'ai joué, j'ai perdu, je paie, cela est juste.
Le cavalier sembla réfléchir.
— Et si, au lieu de vous planter mon couteau dans la gorge, dit-il, ainsi que vous-même reconnaissez que j'en ai le droit...
El Zapote fit un signe d'assentiment.
— Je vous rendais la liberté, continua le cavalier, en vous laissant la faculté d'agir à votre guise, que feriez-vous?
Le bandit hocha tristement la tête.
— Je vous le répète, répondit-il, je vous tuerais : un homme n'a que sa parole, je ne peux pas tromper la confiance de ceux qui m'emploient, ce serait me perdre de réputation.
Le cavalier éclata de rire.
— On vous a donc payé bien cher pour cette expédition? dit-il.
— Pas beaucoup, mais le besoin fait faire bien des choses, j'ai reçu cent piastres.
— Pas davantage? fit l'étranger en allongeant les lèvres avec dédain : ce n'est guère* je croyais valoir mieux que cela.
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En lin les brandies s'écartèrent cl cinq personnes parurent.
— Beaucoup mieux, d'autant plus que l'expédition est difficile, mais la première fois, je prendrai une balle d'argent.
— Vous êtes idiot, compagnon, vous ne me tuerez pas plus cette lois que les autres; réfléchissez à ce qui est arrivé aujourd'hui. Déjà à quatre reprises différentes j'avais entendu vos balles siffler à mes oreilles, cela m'a fatigué; j'ai voulu enfin vous connaître; vous voyez que j'ai réussi.
LlY. 207. Ft ROY, édit. — Reproduction interdite, chasseuhs d'abeilles. 2
A0> LES GHASSEDRS D'ABEILLES
\ — C'est vrai. -Après cela, peut-être ne vous doutiez-vous pas que j'étais si
iv près de vous?
r; Le cavalier haussa les épaules.
r- Je ne veux même pas vous demander, dit-il, le nom de l'homme qui
2~ vous a commandé ma mort. Tenez, voilà votre couteau, dont je n'ai que faire ;
>;\ .allez-vous-en; je vous méprise trop pour vous craindre. Adieu!
È; Eh .disant cela, le cavalier s'était levé et avait congédié le bandit d'un geste
^ plein de majesté et de dédain.
g Le lepero demeura un instant immobile, puis, saluant profondément son
£■ "généreux ennemi :
î — Merci! Seigneurie, dit-il d'une voix légèrement émue; vous valez mieux
% que moi; c'est égal, je vous prouverai que je ne suis pas aussi coquin que
r / vous le supposez et qu'il y a encore quelque chose chez moi qui n'est pas
f~ complètement gâté.
f Le cavalier ne lui répondit pas et lui tourna le dos en haussant les
.;!; épaules.
>■ Le lepero le regarda s'éloigner avec une expression dont ses traits farou-
;f r ches semblaient incapables; un mélange de tristesse et de reconnaissance
h imprimait à sa physionomie un cachet tout différent de celui qui lui était
h habituel.
■ j; — Il ne me croit pas, murmura-t-il, — nous avons déjà remarqué qu'il
||| . avait un goût prononcé pour les monologues, — il ne me croit pas; au fait
:"U pourquoi ajouterait- il foi à mes paroles? tant pis 1 ce sera dur, mais un hon-
nête homme n'a que sa parole, je lui prouverai qu'il ne méconnaît pas encore.
F; En route t
"j; Réconforté par ces paroles, le bandit retourna au rocher derrière lequel il
s'était primitivement embusqué; en passant, il ramassa son rifle, puis, tournant le rocher, il détacha son cheval qu'il avait caché dans un enfoncement, lui remit la bride, sauta en selle et s'éloigna au galop après avoir jeté un
regard en arrière en murmurant avec un accent de sincère admiration :
— Garait quel rude homme! quelle forte nature! quel malheur, si on le tuait derrière un buisson comme un antilope! Vive Dios! ce ne sera pas, si je puis l'empêcher, foi de Zapote !
Il traversa à gué le rio Vermejo et ne tarda pas à disparaître au milieu des hautes herbes qui bordaient la rive opposée.
Lorsque l'inconnu se fut assuré du départ du lepero, il calcula l'heure à l'ombre démesurément allongée des arbres, et, après avoir attentivement regardé autour de lui, il poussa un sifflement aigu et prolongé qui, bien que contenu, fut cependant répété par les échos de la rive, tant le son en était puissant.
Au bout de quelques secondes un hennissement éloigné se fit entendre, suivi presque immédiatement d'un galop précipité semblable aux roulements d'un tonnerre lointain.
Peu à peu le bruit se rapprocha, les branches craquèrent, les buissons furent écartés violemment, et le mustang de l'inconnu parut sur la lisière d'un bois peu éloigné.
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Arrivé. là, le noble animal s'arrêta, aspira l'air avec force en allongeant le cou et tournant la tête dans toutes les directions, puis il s'élança et vint, en faisant des courbettes» s'arrêter tout joyeux devant son maître, qu'il regarda d'un air intelligent.
Celui-ci le flatta doucement en lui parlant d'un ton avenant; puis, après s'être assuré que le lepero avait définitivement disparu et qu'il était bien seul, il rajusta les harnais un peu en désordre de son cheval, se mit en selle et partit à son tour.
Mais, au lieu de continuer à suivre les bords du rio Vermejo, il lui tourna le dos et s'éloigna dans la direction des montagnes.
L'allure de l'inconnu avait complètement changé; ce n'était plus cet homme que nous avons d'abord présenté au lecteur, à demi endormi, vacillant sur sa selle et se laissant mener au gré de sa monture; non, maintenant il se tenait droit et ferme sur son cheval, dont ses genoux serraient les flancs; son visage avait pris une expression sombre et réfléchie, ses regards erraient autour de lui comme s'ils eussent voulu percer les mystères de l'épaisse forêt dans laquelle il s'engageait; la tête légèrement penchée en avant, il prêtait l'oreille au moindre bruit avec une attention extrême, et son rifle placé en travers devant lui avait la batterie juste sous sa main droite, de façon à ce qu'il put faire feu immédiatement si les circonstances l'exigeaient.
On aurait dit, tant cet homme avait subitement changé, que la scène étrange à laquelle nous avons fait assister le lecteur n'était pour lui qu'une des mille péripéties sans conséquence auxquelles l'exposait sa vie d'aventure au désert, mais que maintenant il se préparait à lutter contre des dangers réellement sérieux pour lui.