DANS .LA FORET
L'inconnu s'était engagé dans une épaisse forêt dont les derniers contreforts venaient mourir presque sur les bords du rio Vermejo.
Les forêts américaines sont loin de ressembler à celles du vieux monde : là des arbres poussent au hasard, se croisant et s'enchevè.trant les uns dans les autres, laissant parfois de, larges espaces complètement découverts et jonchés d'arbres morts renversés et amoncelés de la façon la plus bizarre.
Certains arbres, tout à fait ou en partie desséchés, présentent dans leurs | lacunes les restes vigoureux d'un sol mâle et fécond, d'autres également
antiques sont soutenus par des lianes entortillées qui, avec le temps, ont presque égalé la grosseur de leur premier appui; la diversité des feuilles y forme le plus agréable contraste; d'autres, recelant dans leur tronc creux un 1 fumier qui, formé des débris de leurs feuilles et de leurs branches à demi-
î mortes, a échauffé les graines qu'ils ont laissées tomber, semblent par les
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arbrisseaux qu'ils renferment, promettre uu dédommagement de la perte de leurs pères.
On croirait que la nature a voulu mettre à l'abri des injures du temps certains de ces vieux arbres affaissés sous le poids des siècles, enleur donnant un manteau d'une mousse grisâtre qui pend en larges festons depuis la cime des branches jusqu'à terre; cette mousse, nommée barbe d'Espagnol, donne aux arbres qu'elle recouvre une apparence presque fantastique.
Le sol de ces forêts, formé par l'humus des arbres tombés depuis des siècles, est des plus accidentés, tantôt s'élevant en forme de montagne pour s'abaisser tout à coup en marécages fangeux, peuplés de hideux alligators qui se vautrent dans leurs boues verdâtres, et de millions de moustiques qui tournoient en bourdonnant au milieu des vapeurs fétides qu'ils exhalent, tantôt s'étendant à l'infini en plaines d'une régularité et d'une monotonie désespérantes.
Des rivières sans nom traversent ces déserts ignorés, n'emportant sur leurs eaux silencieuses que les cygnes noirs qui se laissent nonchalamment aller au courant, tandis que les flamants roses postés le long de leurs rives pèchent philosophiquement leur dîner, l'air béat et les yeux à demi fermés.
Bien que la vue soit bornée, parfois de fortuites éclaircies laissent entrevoir des points de vue pittoresques et délicieusement accidentés.
Des bruits incessants, des rumeurs sans nom, s'entendent sans interruption dans ces régions mystérieuses, grandes voix de la solitude, hymne solennelle des mondes invisibles créés par Dieu!
C'est au sein de ces forêts redoutables que se réfugient les fauves et les reptiles qui abondent au Mexique; çà et là on aperçoit s'ouvrir les sentes séculaires suivies incessamment par les jaguars et les bisons et qui, après des méandres sans nombre, aboutissent toutes à des abreuvoirs ignorés.
Malheur au téméraire qui, sans être accompagné d'un guide sûr, s'engagerait dans le dédale inextricable de ces immenses océans de verdure I Après des tortures inouïes, il succomberait et deviendrait la proie des bêtes fauves ; combien de hardis pionniers sont morts ainsi sans qu'il fût possible de soulever le voile mystérieux qui cachaitleur fin misérable! Leurs os blanchis" retrouvés au pied d'un arbre, apprenaient seuls à ceux qui les rencontraient que là des hommes étaient morts en proie aux plus atroces souffrances et que le même sort les menaçait sans doute.
L'étranger devait être l'hôte habituel de la forêt dans laquelle il s'était si audacieusement engagé au moment où le soleil, abandonnant l'horizon, avait laissé les ténèbres envahir la terre, ténèbres rendues plus épaisses encore sous le couvert où les rainures touffues des arbres ne tamisaient qu'une incertaine et fugitive lumière, même au milieu de la journée.
Légèrement incliné en avant, l'œil et l'oreille au guet, l'inconnu s'avançait d'un pas aussi rapide que le lui permettait la nature du sol que foulait son cheval, suivant sans hésiter les capricieux détours d'une sente de bêtes fauves dont la trace disparaissait presque au milieu des hautes herbes qui tentaient continuellement de l'effacer.
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Depuis plusieurs heures déjà il marchait ainsi sans avoir ralenti l'allure de son cheval, s'enfonçant de plus en plus dans la forêt.
Il avait traversé, à gué, plusieurs rivières, franchi des ravins escarpés, entendant à peu de distance à droite et à gauche les rauquements sourds des jaguars et les miaulements ironiques des chats-tigres qui semblaient le poursuivre de leurs menaçants hurlements.
Lui ne s'inquiétait pas de ces cris et de ces rumeurs, il avançait toujours, bien que d'instant en instant la forêt prît un aspect plus sauvage et plus désolé.
Les buissons et les arbres de basse futaie avaient disparu pour faire place à des mahoganys gigantesques, à des chênes-lièges séculaires et à des acajous dont les sombres ramures formaient des arceaux de verdure à quatre-vingts pieds au-dessus de sa tête; la sente s'était élargie et se dirigeait en pente douce vers une colline de médiocre élévation complètement dégarnie d'arbres.
Arrivé au pied de la colline, l'inconnu s'arrêta, puis, sans descendre de cheval, il jeta aux environs un regard circulaire et investigateur.
Le calme de la mort régnait autour de lui : les hurlements des bêtes fauves se perdaient dans le lointain; on n'entendait d'autre bruit que celui d'un mince lilet d'eau qui suintait à travers les fentes d'un rocher et tombait d'une hauteur de trois à quatre mètres dans un réservoir naturel.
Le ciel, d'un bleu profond, était pailleté d'un nombre infini d'étoiles brillantes, et la lune, nageant au milieu d'un flot de nuages blanchâtres, déversait à profusion ses rayons argentés sur la colline, dont les pentes fantastiquement éclairées formaient un étrange et saisissant contraste avec le reste du paysage, plongé dans une obscurité complète.
Pendant quelques minutes, l'inconnu conserva une immobilité de statue, prêtant avec le plus grand soin l'oreille au moindre bruit, la main sur ses armes, prêt à faire feu à la plus légère apparence de danger.
Convaincu enfin probablement que tout était calme aux environs et que rien d'insolite ne troublait le silence de la solitude, il fit un geste pour mettre pied à terre, mais tout à coup son cheval releva la tête par un mouvement brusque, coucha les oreilles et respira l'air avec force à plusieurs reprises.
Soudain un craquement violent se fit entendre dans les broussailles, un élan magnifique se leva du milieu des buissons et, bondissant tout effarouché à peu de distance du cavalier, il traversa rapidement la sente en secouant ses ramures d'un air effaré et disparut dans l'obscurité.
Pendant quelques instants le bruit de sa course précipitée résonna sur les S feuilles sèches qu'il foulait d'un pas de plus en plus agile.
| L'inconnu, par un mouvement presque imperceptible de pression, fit peu
| à peu rétrograder son cheval jusqu'au pied du monticule, la tête toujours
I tournée vers la forêt comme une sentinelle vigilante qui se replie devant une
force qu'elle suppose supérieure.
Arrivé à l'endroit qu'il voulait atteindre, l'inconnu sauta légèrement à terre et, se faisant un rempart du corps de son cheval, il épaula son rifle, en posa l'extrémité du canon sur la selle et attendit.
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Son attente ne fut pas longtemps : au bout de quelques instants à peine le bruit de la marche de plusieurs personnes qui se rapprochaient du lieu où il se tenait en embuscade parvint à son oreille.
Sans doute, avant même d'apercevoir les personnes qui arrivaient ainsi, l'inconnu avait deviné qui elles pouvaient être, car il quitta son abri provisoire, passa la bride de son cheval à son bras, et, désarmant son rifie, il en laissa tomber la crosse à terre avec l'apparence de la plus entière sécurité, pendant qu'un sourire d'une expression indéfinissable se jouait sur ses lèvres.
Enfin les branches s'écartèrent et cinq personnes parurent.
De ces cinq personnes, quatre étaient des hommes; deux d'entre eux soutenaient les pas chancelants d'une femme qu'ils portaient presque entre leurs bras. Et chose extraordinaire dans ces régions, ces étrangers, qu'à leur costume et à la couleur de leur peau il était facile de reconnaître pour des blancs, n'avaient pas de chevaux avec eux.
Ils continuèrent d'avancer sans s'apercevoir de la présence de l'inconnu, qui, toujours immobile, les regardait s'approcher de lui avec un mélange de pitié et de tristesse.
Soudain un des étrangers leva la tète par hasard.
— Dieu soit loué! s'écria-t-il en mexicain avec une expression de vive satisfaction, nous sommes sauvés, voici enfin un homme.
Les étrangers s'arrêtèrent alors; celui qui avait le premier aperçu l'inconnu s'avança rapidement vers lui avec la plus exquise politesse :
— Gaballero, lui dit-il, permettez-moi de vous prier de m'accorder ce qui ordinairement ne se refuse pas au désert : aide et protection.
L'inconnu, avant de répondre, jeta un regard profond sur son interlocuteur.
Celui-ci était un homme d'une cinquantaine d'années; ses traits étaient nobles, ses manières distinguées; bien que ses cheveux commençassent à blanchir aux tempes, sa taille, droite et cambrée, n'avait pas perdu une ligne, et le feu de son œil noir était aussi vif que s'il n'eût eu que trente ans.
La richesse de son costume et l'aisance de ses manières montraient clairement qu'il appartenait aux rangs les plus élevés de la société mexicaine.
— Vous venez de commettre deux erreurs graves en quelques minutes* caballero, répondit l'inconnu : la première, c'est de vous être ainsi avancé vers moi à découvert, la seconde, de me demander sans me connaître aide et protection.
— Je ne vous comprends pas, senor, répondit l'étranger avec étonnement ; les hommes ne se doivent-ils pas une assistance mutuelle?
— Dans la vie civilisée, cela peut être, fit l'inconnu avec sacasrne, mais au désert la vue d'un homme présage toujours un danger; nous sommes des sauvages, nous autres.
L'étranger fit un geste de stupeur.
■ — Ainsi, dit-il, vous laisseriez, faute de secours, périr vos semblables dans ces horribles solitudes?
— Mes semblables, reprit l'inconnu avec ui}e mordante ironie, mes sem-
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blables sont les bêtes fauves de la prairie; qu'ai-je à faire avec vous autres hommes des villes, ennemis nés de tout ce qui respire l'air pur de la liberté? Il n'y a rien de commun entre vous et moi ; retirez-vous et ne me tourmentez pas davantage.
— Soit, répondit l'étranger avec hauteur, je ne vous importunerai pas plus longtemps. S'il ne s'agissait que de moi, je ne vous aurais adressé aucune prière; la vie ne m'est pas assez chère pour que je cherche à la prolonger par des moyens qui répugnent à mon honneur, mais ce n'est pas de. moi seulement qu'il s'agit : il y a là une femme, presque une enfant, ma fille» qui réclame de prompts secours et qui mourra peut-être, si elle ne peut en recevoir.
L'inconnu ne répondit pas : il s'était détourné comme s'il lui répugnait de continuer plus longtemps l'entretien.
L'étranger rejoignit à pas lents ses compagnons, arrêtés sur la lisière de la forêt.
— Eh bien ? leur demanda-t-ilavec inquiétude.
— La sefiorita s'est évanouie, répondit l'un d'eux avec tristesse. L'étranger fit un geste de douleur; pendant quelques instants il demeura
les yeux lixés sur la jeune fille, avec une expression de désespoir impossible à rendre.
Tout à coup il se détourna brusquement et courut vers l'inconnu.
Celui-ci s'était remis en selle et se préparait à s'éloigner.
— Arrêtez! s'écria l'étranger.
— Que me voulez-vous encore? répondit l'inconnu d'un ton de mauvaise humeur, laissez-moi partir, et remerciez Dieu que notre rencontre imprévue dans cette forêt n'ait pas eu pour vous des conséquences plus graves.
11 y avait dans ces paroles énigmatiques un ton de menace qui, malgré lui, inquiéta l'étranger. Cependant, il ne se rebuta pas.
— Il est impossible, reprit-il avec véhémence, que vous soyez aussi cruel que vous vous plaisez à le paraître : vous êtes bien jeune encore pour que tout sentiment soit mort dans votre cœur.
L'inconnu rit d'un rire étrange.
— Je n'ai pas de cœur, dit-il.
— Je vous en supplie au nom de votre mère, ne nous abandonnez pas !
— Je n'ai pas de mère.
— Eh bien! quel qu'il soit, au nom de l'être que vous aimez le plus au monde.
— Je n'aime plus personne.
— Personne ! répéta l'étranger en frissonnant malgré lui, je vous plains | alors, car vous devez bien souffrir.
^ L'inconnu tressaillit, une rougeur fébrile envahit son visage, mais se
^ remettant presque aussitôt :
| — Maintenant, dit-il, laissez-moi aller.
ê — Non, pas avant de savoir qui vous êtes.
— Qui je suis ? ne vous fai-je pas déjà dit ? Une bête fauve, un être qui n'a d'humain que l'apparence et porte à tous les hommes une haine que rien né
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pourra jamais rassasier. Priez Dieu de ne plus jamais me rencontrer sur votre route. Je suis comme le corbeau, moi : ma vue porte malheur, adieu!
— Adieu ! murmura l'étranger avec une profonde tristesse, que Dieu vous prenne en pitié et ne vous punisse pas de votre cruauté !
En ce moment une voix mourante, mais dont les ondulations tristes étaient aussi douces et aussi mélodieuses que celles du Centeonlie, le rossignol américain, s'éleva dans le silence.
— Mon père ! mon père ! disait-elle, où êtes-vous ? ne m'abandonnez pas! - — Me voilai me voilà! ma fille, s'écria l'étranger avec tendresse, en se
détournant vivement pour accourir auprès de celle qui l'appelait ainsi.
Au son de cette voix harmonieuse, un nuage était passé sur le visage pâle de l'inconnu, son œil bleu avait lancé un fulgurant éclair, il avait en frissonnant porté la main à son cœur, comme s'il avait reçu une commotion électrique.
Après une hésitation de quelques secondes il fit tout à coup bondir son cheval en avant et, posant sa main droite sur l'épaule de l'étranger :
— Quelle est cette voix? lui demanda-t-il avec un accent singulier.
— La voix de ma fille qui va mourir et qui m'appelle, répondit-il avec un ton' de douloureux reproche.
— Mourir! balbutia l'inconnu, en proie aune émotion étrange, mourir, elle f
— Laissez-moi me rendre auprès de mon enlant.
— Mon pèrel mon père ! répéta la jeune fille d'une voix de plus en plus faible.
L'inconnu se redressa. Son visage avait pris subitement une expression d'implacable volonté.
— Elle ne mourra pas ! dit-il d'une voix sourde. Yenez. Ils rejoignirent le groupe.
La jeune fille étendue sur le sol avait les yeux fermés, son visage était pâle comme celui d'un cadavre, sa respiration faible et saccadée montrait seule que la vie ne l'avait pas encore complètement abandonnée.
Les personnes qui l'entouraient la considéraient avec une expression de tristesse profonde, pendant que de grosses larmes coulaient silencieusement sur leurs joues brunies.
— Oh! s'écria le père en tombant à genoux auprès de la jeune fille, dont il saisit la main qu'il couvrit de baisers, tandis que son visage était inondé de larmes, ma fortune, ma vie à qui sauvera mon enfant chérie!
L'inconnu avait mis pied à terre, il fixait sur la jeune fille un regard sombre et pensif. Enfin, après quelques minutes de cette muette contemplation, il se tourna vers l'étranger.
— Quelle est la maladie de cette jeune lille? lui demanda-t-il brusquement.
— Hélas! répondit celui-ci, une maladie incurable, elle a été piquée par un serpent de verre.
L'inconnu fronça les sourcils presque à les joindre.
— Alors elle est perdue, dit-il d'une voix sourde.
— Perdue! mon Dieu ! Ma fille ! ma pauvre fille 1
Le Chat-Tigre., bondissant avec l'agilité de l'animal dont il portait le nom, avait sauté
du sommet d'une roche.
— Oui! A moins... puis se reprenant : Depuis combien de temps a-t-elle été piquée?
— Il n'y a pas encore une heure.
Le visage de l'inconnu s'éclaircit; il demeura un instant silencieux pendant que les assistants, anxieusement penchés vers lui, attendaient avec impatience l'arrêt qu'il allait probablement prononcer.
LlY, 208» F. ROY, édit. — Reproduction interdite. 3
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— Moins d'une heure? dit-il enfin, elle peut encore être sauvée. L'étranger poussa un soupir de joie.
— Vous m'en répondez? s'écria-t-iL
— Moi, fit l'inconnu en haussant les épaules, je ne réponds de rien autre que de tenter l'impossible pour réussir à vous la rendre.
— -Oh! sauvez-la! s'écria le père avec effusion; qui que vous soyez, je vous bénirai.
— Que m'importe ce que vous ferez? dit-il, ce n'est pas pour vous que je tenterai de sauver cette enfant; du reste, quels que soient les motifs qui m'y engagent, je vous tiens quitte de toute reconnaissance...
— C'est possible que vous pensiez ainsi, mais moi...
— Assez! interrompit rudement l'inconnu; nous n'avons que trop perdu de temps en paroles oiseuses; hâtons-nous, si nous ne voulons qu'il soit trop tard.
Tous se turent.
L'inconnu regarda alors autour de lui.
Nous avons dit que les étrangers s'étaient arrêtés à la lisière de la forêt; au-dessus de leur tête les derniers arbres du couvert étendaient leurs puissantes ramures.
L'inconnu s'approcha des arbres qu'il considéra avec soin, semblant chercher quelque chose qu'il ne trouvait pas. Soudain il poussa un cri de joie étouffé et, dégainant le long couteau attaché, à son genou droit, il coupa une liane, ramassa le morceau qu'il avait détaché et revint auprès des étrangers, qui suivaient tous ses mouvements avec une avidité inquiète.
— Tenez, dit-il à l'un d'eux qui semblait être un peon, ôlez toutes ]es* feuilles de cette branche, puis hachez-les. Surtout hâtez-vous : chaque seconde vaut un siècle pour celle que nous voulons sauver.
Le peon s'occupa activement de la Lâche qui lui était donnée. L'inconnu se tourna alors vers le père de la jeune fille.
— A quelle partie du corps cette enfant a-t-elle été piquée? lui demanda- t-il.
— Un peu au-dessous de la cheville gauche.
— Est- elle courageuse?
— Pourquoi cette question?
— Répondez, le temps presse.
— La pauvre enfant est bien accablée, bien faible.
— Enfin, il n'y a pas à hésiter, l'opération est nécessaire.
— Une opération? s'écria l'étranger avec effroi.
— Aimez-vous mieux qu'elle meure?
— Cette opération est-elle donc indispensable?
— Oui; nous n'avons perdu que trop de temps déjà.
— Faites, alors! Dieu veuille que vous réussissiez!
La jambe de la jeune fille était affreusement enflée, le tour de la piqûre faite par le serpent, horriblement tuméfié, prenait déjà une couleur verdâtre.
— Oh! oh! murmura l'inconnu, il n'y a pas une seconde à perdre; maintenez cette jeune fille pendant que je l'opérerai, de façon à ce qu'elle ne puisse faire un mouvement.
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La voix de Tin connu avait pris un tel accent de commandement que les étrangers obéirent sans hésiter.
Celui-ci s'assit à terre, posa l'extrémité de la jambe de la jeune fille sur son genou et se prépara.
Heureusement la lune répandait en ce moment une lumière telle qu'une vive clarté inondait; le paysage et permettait de voir presque comme en plein; jour.
Lorsque la jeune fille s'était sentie piquée, son premier mouvement avait été heureusement d'arracher son bas de soie; l'inconnu saisit son couteau à un pouce de la pointe, et, fronçant les sourcils avec une détermination terrible, il enfonça cette pointe dans la piqûre et pratiqua une incision cruciale profonde de près de dix ligues et longue de plus d'un pouce.
La pauvre enfant éprouva probablement une douleur horrible, car elle poussa un cri épouvantable et se tordit dans une crise nerveuse.
— Maintenez-la, cuerpo de Gristol s'écria l'inconnu d'une voix tonnante, tandis qu'avec un sang-froid et une adresse inouïs il pressait les lèvres de laplaie avec force pour en faire sortir le sang noir et décomposé qu'elle contenait: à présent, les feuilles ! s'écria-t-il.
Le peon accourut.
L'inconnu prit alors les feuilles, entrouvrit les lèvres de la blessure, et lentement, avec soin, il en exprima le suc sur les chairs palpitantes, puis il fit une espèce d'emplâtre de ces feuilles, les appliqua sur la piqûre, les y assujettit fortement au moyen d'une ligature, et, posant avec précaution le pied à terre, il se releva.
La jeune fille, aussitôt qu'une certaine quantité du suc de la liane fat tombée sur la plaie, parut éprouver une sensation de bien-être extrême; ses spasmes nerveux cessèrent peu à peu, ses yeux se fermèrent; enfin, elle se laissa aller en arrière, sans tenter plus longtemps de lutter contre les personnes qui continuaient à la tenir entre leurs bras.
— Maintenant, dit l'inconnu, vous pouvez la lâcher : elle dort. En effet, la respiration mesurée, bien que faible, de la jeune fille, prouvait
qu'elle était plongée dans un profond sommeil.
— Dieu soit loué ! s'écria le pauvre père en joignant les mainsavec extase: ainsi elle est sauvée?
— Oui, répondit lentement rinconnu, à moins d'un acident imprévu, elle n'a plus rien à craindre.
— Mais quel remède extraordinaire avez-vous donc employé pour obtenir un si heureux résultat?
■| L'étranger sourit avec dédain et parut ne pas vouloir répondre; cependant,
! après une courte hésitation, cédant peut-être maigre lui à cette vanité secrète
| qui pousse à son insu tout, homme à faire parade de sa science, il se décida
j à donner l'explication qui lui était demandée.
| — Les moindres choses vous étonnent, vous autres gens des villes, dit-il.
| avec ironie ; l'homme dont la vie entière s'est écoulée dans le désert sait bien
I des choses que les habitants de vos brillantes cités ignorent, quoiqu'ils se
| plaisent à faire devant nous, pauvres sauvages, parade de leur fausse science
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dans le seul but de nous humilier; la nature ne conserve pas de secret pour celui qui sans cesse épie dans l'ombre de la nuit ou à la clarté du soleil, avec une patience à toute épreuve, sans se laisser décourager par l'insuccès, ses mystérieuses harmonies; Y Architecte sublime, quand il a créé cet immense univers, ne Fa laissé tomber de ses mains puissantes que lorsqu'il a été bien complet et que la dose du bien balança partout celle du mal, en plaçant, pour ainsi dire, l'antidote auprès du poison.
L'étranger écoutait avec une surprise croissante les paroles de cet homme, dont le caractère véritable était pour lui une énigme et qui, à chaque instant, se faisait connaître à lui sous des jours diamétralement opposés et des apparences entièrement distinctes.
— Mais, continua l'inconnu, l'orgueil et la présomption rendent l'homme aveugle; habitué à tout rapporter à soi-même, s' imaginant que tout ce qui existe a spécialement été créé pour sa convenance, il ne se donne la peine d'étudier les secrets de la nature que dans ce qu'ils paraissent avoir de directement en rapport avec son bien-être personnel, sans se soucier d'interroger ses actes les plus simples : ainsi, par exemple, la région où nous nous trouvons étant basse et marécageuse doit naturellement être infestée de reptiles, d'autant plus dangereux et plus redoutables qu'ils sont à demi calcinés et rendus furieux par les rayons d'un soleil torride. Or, la nature prévoyante a fait croître en abondance dans ces mêmes parages une liane nommée mikania, celle-là même dont je me suis servi, qui est contre la morsure des serpents un remède infaillible.
— Je n'en saurais douter, maintenant que j'en ai vu les effets, mais comment a-t-on découvert la propriété de cette liane? dit l'étranger, intéressé malgré lui au plus haut point.
— Un coureur des bois, continua l'inconnu avec une certaine complaisance, remarqua que le faucon noir, plus connu sous le nom de gaaco, oiseau qui fait sa nourriture ordinaire des reptiles, semblait surtout se plaire à faire aux serpents une guerre acharnée; ce coureur des bois remarqua aussi que, si parfois, pendant la lutte, le serpent réussissait à piquer le guaco, celui-ci cessait aussitôt le combat et s'envolait vers cette liane dont il arrachait quelques feuilles qu'il broyait dans son bec, puis il retournait plus acharné au combat jusqu'à ce qu'il fût parvenu à vaincre son redoutable ennemi; ce coureur des bois était un homme sage et expérimenté qui savait que les animaux, étant dénués de raison, sont plus spécialement placés sous la surveillance de Dieu, et que tout ce qu'ils font a une cause réglée d'avance; après mûre réflexion, il se décida à tenter l'expérience sur lui-même.
— Et il exécuta son projet! s'écria l'étranger.
— Certes, il se fit piquer par un corail, le serpent le plus dangereux de tous; mais, grâce à la mikania, la piqûre fut aussi inoffensive pour lui que si elle avait été faite par une épine d'églantier ; voilà de quelle façon a été trouvé ce précieux remède. Mais, ajouta l'inconnu en changeant subitement de ton, j'ai accédé à votre désir en portant secours à votre fille; elle est sauvée. Adieu 1 il est temps que je m'éloigne. •
— Pas avant de m'avoir dit votre nom.
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— A quoi bon cette insistance?
— Parce que je veux, conserver dans ma mémoire ce nom comme étant celui d'un homme auquel j'ai voué une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie.
— Vous êtes fou! répondit rudement l'inconnu; il est inutile que je vous dise un nom que vous n'apprendrez peut-être que trop tôt.
— Soit, je n'insisterai pas, quelles que soient les raisons qui vous obligent à agir ainsi; je ne chercherai pas à vous connaître malgré vous, mais, si vous refusez de me dire votre nom, vous ne pouvez m'empêcher de vous faire savoir le mien : je me nomme don Pedro de Luna. Bien que jamais je n'aie jusqu'à présent pénétré aussi loin dans les prairies, ma résidence n'en est cependant pas fort éloignée : je suis propriétaire de l'hacienda de las Norias de San-Antonio, située presque sur la frontière des Despoblados, auprès de l'embouchure du rio San-Pedro.
— Je connais l'hacienda de las Norias de San-Antonio ; l'homme qui la possède doit être un des heureux de la terre suivant vos opinions des villes ; tant mieux! si elle est à vous, je ne vous envie nullemeut une richesse dont je n'ai que faire. Maintenant vous n'avez plus rien à me dire, n'est-ce pas? Eh bien, adieu!
— Comment, adieu 1 vous nous quittez?
— Certes, pensiez-vous donc que je demeurerais avec vous la nuit entière?
— J'espérais du moins que vous ne laisseriez pas inachevée l'œuvre que vous aviez entreprise.
— Je ne vous comprends pas, caballero.
— Eh quoi! nous abandonnerez-vous ainsi, laisserez-vous ma fille dans l'état où elle se trouve, perdue dans le désert sans moyen d'en sortir, au milieu de cette forêt qui déjà a failli lui être fatale!
L'inconnu fronça les sourcils à plusieurs reprises ; il jeta à la dérobée un regard sur la jeune iille. Un violent combat semblait se livrer dans son esprit; il demeura silencieux pendant quelques minutes, comme s'il eût hésité à prendre un parti quelconque. Enfin il releva la tète.
— Écoutezj dit-il d'une voix saccadée, je serai franc avec vous; je n'ai jamais su mentir; j'ai à peu de distance d'ici un jacal, comme vous appelez le misérable calli qui m'abrite, mais, croyez-moi, mieux vaut pour vous demeurer ici que de m'y suivre.
— Pour quelle raison? dit l'étranger avec surprise.
— Je n'ai pas d'explication à vous donner et je ne vous en donnerai pas, seulement, je vous le répète, croyez-moi, restez ici. Cependant, si vous vous obstinez à me suivre, je ne m'y opposerai pas, je vous servirai de guide.
— Un danger nous menacerait-il sous votre toit? Je ne puis m'arrêter à une telle hypothèse : l'hospitalité est sacrée dans la prairie.
— Peut-être; je ne puis vous répondre ni oui ni non; décidez-vous, seulement décidez-vous promptement, parce que j'ai hâte d'en finir.
Don Pedro de Luna jeta un regard douloureux sur sa fille, puis se tournant
I vers l'inconnu :
— Quoi qu'il advienne, je vous suivrai; ma fille ne peut demeurer ainsi, vous avez trop fait pour elle pour ne pasla sauver; je me fie à vous, indiquezmoi le chemin.
— Soit! répondit laconiquement l'inconnu, je vous avertis, c'est à vous d'être sur vos gardes.
LE CAX.LT
Autant l'inconnu semblait avoir mis d'hésitation à offrir un abri à don Pedro de Luna et à sa fille, — et nous savons dans quels termes celte offre avait à la fin été faite, — autant, dès qu'il eut pris son parti, il se montra pressé de quitter la partie de la forêt où s'était passée la scène que nous avons rapportée dans notre précédent chapitre. Ses yeux erraient continuellement autour de lui avec une inquiétude qu'il ne se donnait pas la peine de déguiser, tournant la tète du côté du monticule, comme s'il se fût attendu à voir surgir tout à coup au sommet de cette colline quelque effroyable apparition.
Dans l'état où se trouvait la jeune fille, la réveiller eût été commettre une grave imprudence qui aurait sérieusement compromis sa santé; sur les indications données d'une voix sèche par l'inconnu, les peoaes de don Pedro et Thaciendero lui-même se hâtèrent de couper des branches d'arbres, afin de confectionner un brancard qu'ils couvrirent de feuilles sèches par-dessus lesquelles ils étendirent leurs zarapés, dont ils se dépouillèrent afin de former à leur jeune maîtresse une couche moins dure.
Lorsque ces préparatifs lurent terminés, la jeune fille fut soulevée avec la' plus grande précaution et placée doucement sur le brancard.
Des trois hommes qui accompagnaient don Pedro, deux étaient despeones ou domestiques indiens; le troisième était le capataz de l'hacienda.
Ce capataz était un individu de cinq pieds, huit pouces environ, aux épaules larges et aux jambes arquées par l'habitude d'être à cheval; il était d'une maigreur extraordinaire; mais on pouvait avec raison dire de lui qu'il n'était que muscles et nerfs; sa vigueur était extraordinaire; cet homme, âgé de quarante-cinq ans environ, se nommait Luciano Pedralva et était dévoué corps et âme à son maître, que sa famille servait sans interruption depuis près de deux siècles.
Ses traits, brunis par les intempéries des saisons, bien que vulgaires, avaient cependant une expression d'intelligence et de finesse à laquelle ses yeux noirs et bien ouverts imprimaient un cachet d'énergie et d'audace peu communes; don Pedro de Luna avait la plus grande confiance en cet homme, qu'il considérait plutôt comme un ami que comme un serviteur.
Lorsque la jeune. fille eut été déposée sur le. brancard, les peones le soulevèrent, tandis que don Pedro et le capataz se placèrent l'un à droite et l'autre
à gauche de la malade, afin de veiller sur elle et de la garantir des branches d'arbres et des lianes.
Sur un signe muet de l'inconnu, qui était remonté à cheval, la petite troupe se mit lentement en marche. .
Au lieu de rentrer dans la forêt, l'inconnu continua de s'avancer vers le monticule dont bientôt on atteignit le pied; un étroit sentier serpentait le long de ses lianes par une pente assez douce. La petite troupe s'y engagea sans hésiter.
Ils montèrent ainsi pendant quelques minutes, suivant à une longueur de dix ou quinze mètres l'inconnu qui marchait seul en avant. Soudain, arrivé à un angle du chemin derrière lequel le guide avait déjà disparu, un sifflement tellement aigu s'éleva dans l'air que les Mexicains tressaillirent et s'arrêtèrent malgré eux, ne sachant s'ils devaient avancer ou reculer.
■ — Qu'est-ce que cela signifie? murmura don Pedro avec inquiétude. — Sans doute quelque trahison, répondit le capataz en jetant autour de lui un regard investigateur.
Mais tout était calme autour d'eux; rien en apparence n'était changé dans le paysage, qui paraissait toujours aussi solitaire.
Cependant, à peine quelques minutes s'étaient-elles écoulées que plusieurs sifilements semblables au premier qu'ils avaient entendu, mais beaucoup plus éloignés, s'élevèrent dans différentes directions à la fois, répondant évidemment au signal qui leur avait été fait.
En ce moment, l'inconnu reparut; son visage était en proie à une vive émotion.
— C'est vous qui l'avez voulu, dit-il, je me lave les mains de ce qui arrivera.
— Dites au moins quel péril nous menace? répondit don Pedro avec agitation .
— Eh! fit-il d'un ton de colère sourde, le sais-je moi-même? D'ailleurs, à quoi cela vous avancerait-il de le savoir? en seriez-vous moins perdu pour cela? Vous avez refusé de me croire. Maintenant priez Dieu qu'il vous aide, car jamais danger plus terrible ne vous a menacé que celui qui en ce moment est suspendu sur votre tête 1
— Pourquoi ces perpétuelles réticences? Soyez franc; nous sommes des hommes, vive Diosl et, quelque grand que soit ce péril, nous saurons bravement l'affronter.
— Vous êtes fou : un homme en vaut-il cent? vous succomberez, vous dis-je? Mais vous n'avez de reproches à adresser qu'à vous-même, c'est vous qui vous êtes obstiné à braver le Chat-Tigre dans sa tanière.
| — Oh! s'écria Thaciendero avec un frisson de terreur, quel nom avez- vous
| prononcé là?
| — Celui de l'homme entre les mains duquel vous êtes en ce moment.
jj — Eh quoi 1 le Chat-Tigre, ce redoutable bandit, dont les crimes sans
î nombre épouvantent le pays depuis si longtemps, cet homme qui semble doué
I d'un pouvoir diabolique pour l'accomplissement des forfaits odieux dont il se
I souille sans cesse, ce monstre est près d'ici.
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— Oui, et, je vous eu avertis, soyez prudent, car peut-être il vous entend en ce moment même, bien qu'invisible à vos yeux et aux miens.
— Que m'importe ! s'écria avec énergie don Pedro ; maintenant que mon mauvais destin m'a fait tomber au pouvoir de ce démon, je n'ai plus de ménagements à garder, car cet homme est sans pitié, eL ma vie ne m'appartient déjà plus.
— Qu'en savez-vous, senor don Pedro de Luna? répondit une voix railleuse.
L'haciendero tressaillit et fit un pas en arrière en poussant un cri étouffé.
Le Chat-Tigre, bondissant avec l'agilité de l'animal dont il portait le nom, avait sauté du sommet d'une roche élevée qui surplombait le sentier à quelque distance, et était venu tomber légèrement à deux pas de lui.
Il y eut un instant d'un silence terrible. Les deux hommes placés ainsi face à face, les regards étincelants et les lèvres crispées par la colère, s'examinaient avec une ardente curiosité.
C'était la première fois que l'haciendero voyait le terrible partisan dont la sanglante renommée s'étendait jusque dans les bourgades les plus ignorées du pays, et qui depuis trente ans promenait la terreur sur les frontières mexicaines.
Nous donnez'ons en quelques mots le portrait de cet homme appelé à jouer un rôle important dans cette histoire.
Le Chat-Tigre était une espèce de colosse de près de six pieds; ses épaules larges et ses membres sur lesquels se dessinaient des muscles d'une rigidité marmoréenne, montraient que, bien que depuis longtemps il eût dépassé le milieu de la vie, sa vigueur était encore dans toute son intégrité; ses longs cheveux blancs comme les neiges du Coatepec tombaient en désordre sur ses épaules et se mêlaient à sa barbe aux reflets argentés qui couvrait sa poitrine, son front était large et ouvert; il avait le regard de l'aigle sous des sourcils de lion ; toute sa personne offrait, en un mot, le type complet de l'homme du désert, grand, fort, majestueux et implacable; bien que son teint flétri parles intempéries des saisons eût acquis presque la couleur de la brique, il était cependant facile de reconnaître aux lignes pures et accentuées de son visage que cet homme appartenait à la race blanche.
Son costume tenait le milieu entre celui des Mexicains et des Peaux- Rouges, c'est-à-dire que, bien qu'il portât le zarapé, ses mitasses en deux parties, cousus avec des cheveux attachés de place en place, et ses moksens de couleurs différentes brodés en piquants de porc-épic et garnis de verroteries et de grelots, témoignaient de sa préférence pour les Indiens, dont au reste il semblait avoir entièrement adopté les coutumes et le genre de vie.
Un large couteau à scalper, une hachette, un sac de plomb et une poire à poudre étaient pendus à une ceinture de cuir fauve qui lui serrait étroitement les flancs.
Détail singulier chez un Blanc, une plume d'aigle à tête blanche était plantée au-dessus de son oreille droite, comme si cet homme affichait la prétention d'être le chef d'une tribu indienne.
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Immédiatement une éblouissante lumière jaillit de l'intérieur du souterrain.
Enfin il tenait à la main un magnifique rifle américain damasquiné et ciselé en argent avec le plus grand soin.
Voilà quel était au physique l'homme auquel chasseurs blancs et Peaux- Rouges avaient donné le nom de Chat-Tigre, nom que si sa renommée n'était pas fausse et si seulement la moitié des faits que l'on rapportait sur lui étaient vrais, il méritait à tous égards.
LlV. 209. F. ROY, édit, - Reproduction interdite. 4
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Cependant nous nous abstiendrons, 'quant à présent, de nous appesantir sur le caractère* de cet être: étrange; les scènes qui suivront le feront, nous en sommes persuadé, suffisamment connaître.
Bien que frappé de surprise par l'apparition aussi subite qu'inattendue du. redoutable partisan, don Pedro de Lima ne tarda pas cependant à reprendre toute sa présence d'esprit.
— Vous paraissez me connaître beaucoup mieux que je ne vous connais moi-même, répondit-il froidement; pourtant, si la moitié des choses que j'ai entendu rapporter de vous sont vraies, je ne dois, m'attendre de votre part qu'à des procédés semblables à ceux dont vous usez envers les malheureux qui tombent entre vos mains.
Le Chat-Tigre sourit avec ironie.
— Et ces procédés, vous ne les redoutez pas ? demanda-t-il avec sarcasme.
— Pour moi personnellement, non, répondit don Pedro avec dédain.
— Mais, reprit le partisan en jetant un regard de côté à la dame blessée, pour cette jeune fille ?
L'haciendero tressaillit, une pâleur livide couvrit soudain son visage.
■ — Vous ne pensez pas ce que vous dites, répondit-il, pour l'honneur de l'humanité je veux le croire : les Apaches eux-mêmes, si féroces, sentent leur rage s'éteindre devant la faiblesse d'une femme.
— N*ai-je pas parmi les habitants des villes la réputation d'être plus farouche que les Peaux-Rouges et même les bêtes fauves ?lil-il avec sarcasme.
— Finissons-en, reprit avec hauteur don Pedro de Lima : puisque j'ai été assez fou, malgré des avertissements réitérés, pour venir me livrer entre vos mains, disposez de moi comme bon vous semblera, mais délivrez-moi de la torture de subir votre conversation.
Le Chat-Tigre fronça le sourcil; il frappa avec violence la crosse de son rifle sur le sol en murmurant quelques paroles inintelligibles ; mais, par un effort de volonté extrême, ses traits reprirent presque instantanément leur impassibilité habituelle; toute trace d'émotion disparut de sa voix et ce fut du ton le plus calme qu'il répondit :
— En commençant avec vous cette conversation dont vous semblez si. peu vous soucier, caballero, je vous ai dit : « Qu'en savez-vous? »
— Eh bien? fit l'haciendero surpris et dominé malgré lui par le changement, étrange de son redoutable interlocuteur.
— Eh. bien 1 reprit celui-ci, je vous répète cette phrase, non pas, comme vous pourriez le supposer, pour vous narguer, mais simplement pour avoir' votre opinion franche sur moi.
— Cette opinion vous importe peu, j'imagine.
— Plus peut-être que vous ne le supposez : mais laissons cela et veuillez me répondre.
L'haciendero demeura un instant silencieux. Le Chat-Tigre, les yeux fixés sur lui, l'examinait attentivement.
Quant au chasseur qui presque malgré lui avait consenti à servir de guide à don Pedro de Luna, sonétonnement était extrême; croyant connaître à fond le caractère du partisan, il ne comprenait rien à cette scène et il se demandait
intérieurement à quelle horrible tragédie aboutirait cette feinte mansuétude
du Chat-Tigre.
Doii Pedro, lui, jugeait tout autrement des sentiments du bandit : à tort ou à raison, il croyait avoir saisi un accent de sincérité triste dans le ton dont celui-ci lui avait en dernier lieu adressé la parole.
— Puisque vous le voulez absolument, lui dit-il, soit, je vous répondrai franchement; je crois que votre cœur n'est pas aussi cruel qu'il vous plaît de le faire supposer, et je suppose que cette conviction que vous en avez intérieurement vous rend extrêmement malheureux, car, malgré tous les actes odieux qu'on vous reproche, il en est d'horribles qui vous sont venus à la pensée, et devant l'exécution desquels vous avez reculé, malgré l'impitoyable férocité qu'on vous prête.
Le Chat-Tigre fit un geste.
Ne m'interrompez pasi continua vivement l'haciendero. Je sais que je marche sur un terrain brûlant : mais vous avez exigé que je vous parle avec franchise; bon gré mal gré vous m'entendrez jusqu'au bout! La plupart des hommes sont les artisans de leur bonne ou mauvaise fortune en ce monde; vous n'avez pas échappé au sort commun. Doué d'un caractète énergique, de passions vives, au lieu de chercher à dompter ces passions, vous vous êtes laissé dominer par elles, et, de chute en chute, vous êtes parvenu au point où aujourd'hui vous en êtes réduit, et pourtant tout bon sentiment n'est pas mort
en vous.
Un sourire de mépris erra sur les lèvres du vieux bandit. — Ne souriez pas, continua 4'haciendero, la question que vous m'avez faite en est une preuve : menant au fond d'un désert la vie d'un sauvage pillard haïssant la société qui vous a renié, vous tenez cependant à connaître l'opinion que cette société a de vous. Pour quelle raison? je vous le dirai : c'est que à votre insu peut-être, ce sentiment de justice que Dieu a déposé fj. au fond du cœur de tous les hommes se révolte en vous contre cette répro-
S bation universelle qui pèse sur votre nom, vous avez honte de vous-même I
L'homme qui en arrive là, si criminel qu'il soit, est bien près du repentir, car cette voix qui parle ainsi dans son cœur, c'est le remords qui s'éveille.. Le Chat-Tigre, bien que don Pedro se fût tu depuis quelques instants déjà, semblait encore prêter l'oreille à ses paroles, mais tout à coup, relevant 1 orgueilleusement la tète, il promena un regard railleur sur les personnes qui
| l'entouraient et éclata d'un rire sec et nerveux qu'on ne peut comparer qu'à
I celui que Gœthe prête à Méphistophélès.
| Ce rire fit mal à l'haciendero, qui comprit que les mauvais instincts du
partisan avaient repris le dessus sur les bonnes pensées qui, un. instant, avaient semblé vouloir germer en lui.
Au bout d'un instant le visage du Chat-Tigre reprit sa gravite marmoréenne.
— Bien t s'écria-t-il d'un ton de faux enjouement auquel ne se trompa nullement don Pedro; je m'attendais à un sermon, je vois que je ne me suis pas trompé I Eh bien 1 au risque de déchoir dans votre opinion ou, pour être plus vrai, de vous donner un grain d'orgueil en vous laissant supposer que vous
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avez raison de me juger comme vous l'avez fait, je veux que vous et les vôtres rentriez dans votre hacienda de las Norias de San-Antonio, non seulement sans avoir perdu un cheveu, mais encore après avoir été bien traités par moi. Cette détermination vous étonne, n'est-il pas vrai? vous étiez loin de vous y attendre.
— Nullement, j'ai toujours pensé qu'il en serait ainsi.
— Ah! fit-il avec étonïiement : ainsi, si je vous offrais l'hospitalité dans mon calli, vous accepteriez ?
— Pourquoi non, si cette offre était sérieuse?
— Alors, venez sans crainte: je vous donne ma parole que vous et ceux qui vous accompagnent vous n'aurez à redouter de moi aucune insulte.
— Soit! fit don Pedro, je vous suis.
Mais l'inconnu avait, avec une anxiété croissante, suivi les péripéties
singulières de cette conversation. En ce moment il s'élança brusquement en avant et, étendant les bras vers l'haciendero :
— Arrêtez ! sur ivotre tête, s'écria-t-il d'une voix que rémotion intérieure qu'il éprouvait faisait trembler malgré lui. Arrêtez! ne vous laissez pas tromper par la feinte bienveillance de cet homme, il vous tend un piège : son offre cache une trahison.
Le Chat- Tigre redressa sa haute taille et, lançant au jeune homme un regard dédaigneux :
— Tu divagues, garçon, répondit-il avec un accent empreint d'une majesté suprême, cet homme ne court aucun danger en se fiant à moi: s'il existe au monde beaucoup de choses que je ne respecte pas, il en est une au moins que toujours j'ai respectée et que je n'ai pas souffert qu'on mit en doute, c'est ma parole; cette parole, je l'ai donnée a ce caballero : allons! livre-nous passage, la jeune femme que tu as si à propos secourue n'est pas complètement sauvée encore, son état réclame des soins que tu serais impuissant à lui donner.
L'inconnu tressaillit; un sombre éclair jaillit de son œil bleu, sa bouche :| ;, :|;; souriait comme pour une réponse; cependant il demeura muet, fit quelques
pas en arrière et baissa la tête avec un mouvement de colère concentrée.
— D'ailleurs, continua imperturbablement le partisan, quelle que soit la force dont tu disposes dans d'autres parties du désert, tu sais qu'ici je suis tout-puissant et que ma volonté fait loi : laisse-moi donc agir à ma guise, sans me contraindre à employer des moyens qui me répugnent, je n'aurais qu'à faire un geste pour dompter ton fol orgueil.
— Bon ! répondit le jeune homme d'une voix sourde, je sais que je ne puis rien ; mais prenez garde à la façon dont vous traiterez ces étrangers, qui se sont placés sous ma protection, car je saurais prendre ma revanche.
— Oui, oui, fit le Chat-Tigre avec mélancolie, je sais que tu n'hésiterais pas à te venger même de moi, si tu croyais avoir des motifs de le faire, mais peu m'importe; quant à présent, je suis le maître.
— Je vous suivrai jusque dans votre repaire, ne croyez pas que je laisse ainsi ces étrangers entre vos mains.
— Soit, je ne m'oppose pas à ce que tu nous accompagnes, ^loin de là, j'aurais été fâché qu'il en fût autrement.
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L'inconnu sourit avec dédain, mais il ne répondit pas.
— Venez, reprit le Chat-Tigre en s'adressant à Fhaciendero.
La caravane se remit à gravir le monticule sur les traces du vieux partisan, auprès duquel marchait d'un air sombre leur premier guide.
Le Chat-Tigre, après quelques tours et détours dans le sentier de plus en plus abrupt que les Mexicains ne gravissaient qu'avec une certaine difficulté, se tourna vers l'haciendero et, s'adressant à lui du ton le plus dégagé :
— Je vous prie de m 1 excuser de vous guider par d'aussi mauvais chemins, dit-il ; malheureusement ce sont les seuls qui conduisent à ma demeure ; du reste, nous approchons, et dans quelques minutes nous serons arrivés.
— Mais je ne vois aucune trace d'habitation, répondit don Pedro, dont le regard interrogeait vainement le paysage dans toutes les directions.
— C'est vrai, fit le Chat-Tigre en souriant, cependant nous sommes à peine à cent pas du but de notre voyage, et je vous certifie que l'endroit où Je vous mène contiendrait facilement dix fois plus d'individus que nous ne sommes eu ce moment.
— A moins que cette demeure ne soit un souterrain, ce que je ne saurais supposer, je ne vois pas trop où elle pourrait se trouver.
— Vous avez presque deviné : j'habite non pas un souterrain dans la véritable acception du mot, mais du moins une retraite placée au-dessous du sol;
; bien peu y sont entrés qui comme vous en seront sortis sains et saufs.
— Tant pis, répondit nettement l'haciendero, tant pis pour eux et surtout pour vous !
Le Chat-Tigre fronça les sourcils, mais se remettant aussitôt :
— Tenez, dit-il en reprenant le ton léger et insouciant qu'il affectait depuis I quelques minutes, je vais faire cesser ce mystère; écoutez, ceci est assez
intéressant: lorsque les Aztèques sortirent de l'Aztlan, c'est-à-dire de la terre : ; des Hérons, pour conquérir l'Anahuac, ou pays entre les eaux, leur pérégri- ;i nation fut longue, elle dura plusieurs siècles ; parfois, pris de découragement
;ï pendant cette longue course, ils s'arrêtaient, fondaient des villes dans les- 7 quelles ils s'installaient comme s'ils ne devaient plus s'éloigner du lieu qu'ils
j avaient choisi, ou bien, dans le but peut-être de laisser derrière eux des traces i ineffaçables de leur passage à travers les contrées désertes qu'ils traversaient,
'! ils construisaient des pyramides : de là les ruines nombreuses qui jonchent
;;| le sol du Mexique et les teocalis que de loin en loin on rencontre, derniers et
;j mornes vestiges d'un monde disparu. Ces teocalis, bâtis dans des conditions
|| de solidité incroyable, loin de s'émietter sous la toute-puissante étreinte du
;'; temps, ont fini par former corps avec le sol qui les supporte, et cela si complè-
i tement, que souvent on a peine à les reconnaître; je ne veux d'autre preuve
| de ce que j'avance que celle qui se trouve devant nous. Le monticule que
I nous gravissons en ce moment n'est pas, comme vous le pourriez supposer,
| une colline due à quelque perturbation du sol, mais un teocali aztèque.
■j — Un teocali 1 s'écria don Pedro avec étonnement.
I — Mon Dieu ! oui, continua le partisan, mais tant de siècles se sont écoulés
depuis le jour où il fut construit que, grâce à la terre végétale incessamment transportée par le vent, la nature a en apparence repris ses droits, et la sen-
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ïf$M£i tin elle aztèque est devenue une verte colline. Vous savez sans doute que tous
IlSfe- les teocalis sont creux 1
— lin effet, répondit Thaciendero.
f||:^ — C'est dans les entrailles de celui-ci que j'ai placé ma demeure ; mais nous
||ijf? voici arrivés, permettez-moi de vous servir d'introducteur.
§||$g En effet, les voyageurs arrivaient alors devant une espèce de portique
v grossier, construction cyclopéenne qui donnait entrée dans un souterrain où
régnait une obscurité profonde qui empêchait d'en distinguer les dimensions. IflfS/ Le Chat-Tigre se pencha en avant et siffla d'une façon particulière : immé-
8f$iï ; : ^ diatement une éblouissante lumière jaillit de l'intérieur du souterrain et en
Wff.; illumina toute la profondeur.
|ff|v. — Venez, dit alors le partisan en précédant les voyageurs.
§Hv,; Sans hésiter don Pedro se prépara à le suivre après avoir fait à ses com-
IHll;': " pagnons un geste pour les engager à renfermer dans leur cœur les craintes
qu'ils pourraient éprouver.
Pendant quelques secondes l'inconnu se trouva pour ainsi dire seul avec 5|||;fc Thaciendero ; il se pencha vivement vers lui, et d'une voix faible comme un
:j SM-£" souffle:
— Prudence I murinura-t-il, vous entrez dans le repaire du Tigre.
Kj^f; El il s'éloigna rapidement comme s'il craignait que le partisan ne s'aperçût
W&\ du conseil que pour la dernière fois il donnait aux étrangers.
■ zib'iïî-
r ■•■/-■v xl ~
Mais, bon ou mauvais, cet avis venait trop tard, toute hésitation était une faute, car la fuite était impossible.
De toutes parts, comme par enchantement, sur chaque pointe de rochers
apparaissaient les silhouettes sombres d'une foule d'individus qui avaient
surgi autour de la caravane, sans qu'il fût possible de savoir comment, tant
leur arrivée avait été silencieuse.
$,.. Les Mexicains entrèrent donc, bien qu'avec un secret serrement de cœur,
dans l'antre terrible dont la bouche. s'ouvrait béante devant eux. Ce souterrain était vaste, les murs en étaient élevés. IIW Après avoir marché pendant environ dix minutes, les Mexicains attei-
^p|; gnirent une espèce de rotonde au centre de laquelle un immense brasier était
§S|U allumé; quatre longs corridors coupaient cette rotonde à angles droits.
Le Chat-Tigre, toujours suivi par les voyageurs, s'engagea dans l'un d'eux. ,£.$#£' Arrivé à une porte fermée par une claie en roseaux, il s'arrêta.
-"k* /.-■) ï.iV ■:■■■
HlfS; — Vous voici chez vous, dit-il, votre appartement se compose de deux
pièces sans communication avec les autres parties du souterrain; d'après flffjy nies ordres, vous aurez des rafraîchissements, du bois, pour faire du feu, et
lïMS des torches d'ocote pour vous éclairer.
!§ll|!' ■ ■ . — Je vous remercie de ces attentions auxquelles j*étais loin de m'attendre,
j|||^ répondit don Pedro.
3§ffe ; , — Pourquoi donc cela"? Croyez- vous donc que 5 lorsque cela me convient, je
Iglj^: ne sache pas pratiquer l'hospitalité mexicaine dans toute son étendue?
Sfltl — Oh I... fit Thaciendero avec un geste de dénégation.
— Bref, vous êtes mes hôtes pour cette nuit; dormez en paix ; nul ne trou-
RENSEIGNEMENTS SU PERF1GIELS
Quoi qu'en aient dit certains auteurs mal renseignés, les haciendas de l'Amérique espagnole ne sont nullement clés .majorât s, mats seulement de grandes exploitations agricoles, ainsi que l'indique assez clairement leur nom. Ces haciendas, disséminées sur le sol mexicain à de grandes distances les unes des autres et entourées de vastes étendues de terrains inhabitées pour la plupart, s'élèvent ordinairement sur le sommet de collines abruptes, dans une position facile à défendre.
Gomme l'hacienda proprement dite, c'est-à-dire l'habitation du proprié-' taire de l'exploitation, forme le centre de la colonie, et en sus des greniers e t ' des écuries, renferme encore les granges, le logement. des peones et surtout la chapelle, ses murs sont élevés, épais et entourés d'un fossé, afin de la mettre à l'abri d'un coup de main.
Ces haciendas fort nombreuses entretiennent souvent six: à sept cents individus de tous métiers; les terrains qui dépendent de ces fermes sont la plupart plus étendus qu'un département entier de notre France.
C'est dans ces haciendas que se fait en grand l'élève des chevaux sauvages et des taureaux paissant en liberté dans les prairies, surveillés de loin par des peones vaquer os aussi indomptés qu'eux-mêmes. .
L'hacienda de las Norias de San-Antonio, c'est-à-dire des puits de Saint- Antoine, s'élevait gracieusement au sommet d'une colline couverte de bois épais: : de . mahoganys, d'arbres du Pérou et de mezquites qui lui formaient une éternelle ceinture de feuillage dont le vert un. peu pâle tranchait avec la blancheur mate de ses hautes murailles couronnées d'almenas, espèces de I créneaux destinés à faire connaître la noblesse du propriétaire de l'exploita-
! tien.
j En effet, don Pedro, de Luna était ce qu'on appelle un cristiano viejo et
\ descendait en droite ligne des premiers conquérants espagnols, sans que
I jamais une goutte de sang indien se fût mêlée dans les veines d'un de ses,
1 ancêtres.
* Aussi, bien que depuis la. déclaration de l'indépendance les vieilles cou-
•i tûmes commençassent à tomber en désuétude, don Pedro.de Luna était fier:
!jit:-
sr.
blera votre sommeil; dans une heure j'enverrai quelqu'un vous apporter une .'|j c
potion que vous ferez boire à la jeune dame. A demain !
Et s'inclinant avec une aisance et une courtoisie que don Pedro était loin d'attendre d'un pareil homme, le Chat-Tigre prit congé et se retira.
Pendant quelques instants, son pas retentit sous les voûtes sombres du corridor, puis il s'éteignit. Les voyageurs étaient seuls ; l'haciendero se décida alors à pénétrer, dans les chambres préparées pour lui.
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de sa noblesse et tenait aux almenas de ses murailles, marques distinctives dont-autemps.de la domination espagnole les gentilshommes seuls avaient le droit de faire parade.
Depuis l'époque où, à la suite de Fernand Cortez, l'aventurier de génie, un Lopez deLuna avait posé le pied en Amérique, la fortune de cette famille, — bien pauvre et bien réduite alors, car ce don Lopez ne possédait littéralement que la cape et Pépée, — la fortune de cette famille, disons-nous, avait pris un essor incroyable et était entrée dans une voie de prospérité que rien dans la suite des temps n'avait pu entraver : aussi don Pedro de Luna, le représentant actuel de cette ancienne maison, jouissait-il d'une richesse dont certes il eût été bien empêché de connaître le chiffre: richesse qui s'était accrue encore de la part de don Antonio de Luna, son frère aîné, disparu depuis plus de vingt-cinq ans à la suite d'événements sur lesquels nous aurons à revenir, et que Ton supposait mort tragiquement dans les mystérieux déserts qui avoisi naient l'hacienda, soit qu'il eût succombé aux horribles atteintes delà faim, soit, ce qui était plus probable, qu'il lut tombé entre les mains des Apaches, ces implacables ennemis des Blancs auxquels ils font sans relâche une guerre acharnée.
Bref, don Pedro était le seul représentant de son nom et sa fortune était immense; nul ne peut se figurer, s'il n'a visité l'intérieur du Mexique, les richesses enfouies dans ces contrées, presque ignorées, où certains propriétaires, s'ils se souciaient de mettre ordre à leurs affaires, se trouveraient cinq ou six fois plus riches que les plus gros capitalistes européens.
Bien que tout semblât sourire à l'opulent haciendero et qu'aux yeux superficiels du monde, il parût avec quelque apparence de raison jouir d'un bonheur sans mélange, cependant le front de don Pedro, creusé par deux rides profondes, la sévérité triste de son visage, son regard souvent fixé vers le ciel avec une expression de sombre désespoir, laissaient deviner que cette existence, que tous se figuraient si heureuse, était sourdement agitée par une douleur profonde que les années, en s'accumulait augmentaient encore au lieu d'y apporter un soulagement.
Mais quelle était cette douleur?
Quels orages avaient troublé le cours de cette vie si calme à la surface? Les Mexicains sont les hommes les plus oublieux de la terre; cela tient sans doute à la nature de leur climat sans cesse bouleversé par les plus effrayants cataclysmes : le Mexicain, dont la vie se passe sur un volcan, qui sentie sol incessamment trembler sous ses pieds, ne songe qu'à vivre vite, au jour le jour; pour lui hier n'existe plus, demain ne se lèvera peut-être jamais, car aujourd'hui seul lui appartient.
Les habitants de l'hacienda de las Norias, sans cesse exposés aux excursions de leurs redoutables voisins les Peaux-Rouges, sans cesse occupés à se défendre contre leurs attaques et leurs déprédations, étaient naturellement encore plus oublieux que le reste de leurs compatriotes d'un passé qui ne les intéressait pas.
Le secret de la douleur de don Pedro, si réellement un tel secret existait, appartenait donc à peu près à lui seul ; et comme jamais il ne se plaignait et
Tout à coup la jeune fille poussa un cri de douleur, un serpent l'avait piquée.
jamais il ne faisait allusion aux premières années de sa vie, les suppositions étaient impossibles, et partant l'ignorance complète.
Un seul être avait le privilège de dérider le front soucieux de Thaciendero et de faire épanouir un pâle et fugitif sourire sur ses lèvres.
Qet être privilégié était sa fille.
Dona Hermosa, âgée de quinze ans à peine, était admirablement belle.
LlV. 210. F. UOY, étlU. — Reproduction interdite.
CHASSEURS l/ÀBEILLES, 5
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L'arc de jais de ses sourcils, tracé comme avec un pinceau, relevait la grâce de son front un peu bas et d'une blancheur mate; ses grands yeux bleus et pensifs, frangés de longs cils bruns, contrastaient harmonieusement avec ses cheveux d'un noir d'ébène qui se bouclaient autour d'un col délicat et sur lesquels des jasmins odorants se mouraient de volupté.
Petite comme toutes les Espagnoles de race, sa taille cambrée était d'une Iffg finesse, extrême ; jamais pieds plus mignons n'avaient foulé en dansant les
pelouses mexicaines, jamais main plus délicate n'avait effeuillé les dahlias d'un parterre. Sa démarche nonchalante comme celle de toutes les créoles avait des mouvements ondulés et serpentins pleins de désinvolture et de salero, comme on dit en Andalousie.
Cette délicieuse jeune fille répandait la joie et la gaîté dans l'hacienda, dont les échos, du matin au'soir, répétaient amoureusement les modulations mélodieuses de sa voix cristalline, dont le timbre frais et pur faisait mourir de jalousie les oiseaux blottis sous la feuillée de la huerta.
Don Pedro idolâtrait sa fille, il éprouvait pour elle un de ces sentiments d'amour passionné et sans bornes dont ceux-là seuls qui sont pères dans la véritable acception du mot comprendront l'immense puissance.
Hermosa, élevée à l'hacienda, n'avait qu'à de longs intervalles fait de courtes apparitions dans les grands centres delà confédération mexicaine, dont elle ignorait complètement les mœurs ; habituée à mener la vie libre et sans entraves de l'oiseau, à penser tout haut, sa franchise et sa naïveté étaient extrêmes, sa douceur la faisait adorer de tous les habitants de l'hacienda, sur lesquels sa tendre sollicitude veillait sans cesse.
Cependant, par le genre même de l'éducation qu'elle avait reçue, eiposée sur cette frontière éloignée à entendre souvent retentir à ses oreilles l'effroyable , cri de guerre des Peaux-Bouges, et à assister à des scènes de carnage, son cœur s'était accoutumé de bonne heure à envisager, sinon froidement, le péril, du moins avec un courage et une force d'âme qu'on aurait été loin d'attendre d'une si frêle enfant.
Du reste, l'influence qu'elle exerçait sur tous ceux qui l'approchaient était incompréhensible : on ne pouvait la connaître sans l'aimer et sans éprouver le désir de risquer sa vie pour elle.
A plusieurs reprises, dans des attaques tentées sur l'hacienda par les Apaches et les Comanches, ces féroces pillards du désert, des Indiens blessés étaient tombés entre les mains des Mexicains.
Dona Hermosa, loin de souffrir qu'on maltraitât ces malheureux, les avait fait soigner avec soin, puis, une fois guéris, leur avait rendu la liberté.
De cette-fa^on d'agir il était résulté que les Peaux-Rouges avaient peu à peu renoncé à leurs attaques contre l'hacienda et que la jeune fille, accompa- |||0; ' & née seulement d'un ; homme avec lequel nous ferons bientôt faire connais-
sance au lecteur, exécutait insouciamment de longues courses à cheval dans le' désert et souvent, emportée par l'ardeur de la chasse, s'éloignait à de grandes distances-de l'hacienda, sans que les Indiens qui la voyaient passer cherchassent à lui nuire ou seulement à entraver sa course : au contraire, ces hommes primitifs, qui avaient conçu pour elle une superstitieuse vénération ,
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s'appliquaient, tout en demeurant invisibles, à éloigner de sa route les obstacles ou les dangers qui auraient pu l'entraver.
Les Peaux-Rouges, avec cette poésie native qui les distingue, l'avaient nommée le Papillon blanc *, tant elle leur semblait légère et frêle lorsque, comme une jeune biche effarouchée, elle bondissait à travers les hautes herbes de la prairie, que le poids de son corps courbait à peine.
Un des buts de promenade les plus fréquents de la jeune fille était un rancho situé à environ cinq kilomètres de l'hacienda.
Ce rancho, bâti dans une charmante situation, entouré de terres bien entretenues et cultivées avec soin, était habité ï>ar une femme d'environ cinquante ans et son fils, grand et beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, au regard fier et au cœur brûlant, nommé Estevah Diaz. :
Na Manuela, ainsi qu'on appelait la vieille femme, et Este van, avaient pour la jeune fille une amitié et un dévouement sans bornes;
Manuela avait nourri Hermosa de son lait et considérait presque sa jeune maîtresse comme son enfant, tant son attachement pour elle était grand.
Cette femme appartenait à cette classe de domestiques dont malheureusement pour nous la race est à tout jamais perdue en Europe, qui font pour ainsi dire partie de la famille et que leurs maîtres considèrent plutôt comme des amis que comme des serviteurs.
Celait sous l'escorte d'Estevan que Hermosa faisait ces longues promenades dont nous avons parlé plus haut; ces continuels tète-à-tête entre une jeune fille de quinze ans et un homme de vingt-cinq qui, dans nos contrées si hypocritement collet monté, paraîtraient compromettantes, n'avaient rien que de fort naturel aux yeux des habitants de l'hacienda, qui savaient le profond respect et la loyale amitié qui liaient Estevan à sa jeune maîtresse, que tout enfant il avait fait sauter sur ses genoux et dont il avait dirigé les premiers pas.
Hermosa, rieuse, folle et taquine comme toutes les jeunes filles de son âge, trouvait un plaisir extrême dans la société d'Estevan, qu'elle pouvait tourmenter et agacer sans que jamais celui-ci essayât de se regimber contre un des caprices extravagants de la jeune fille et qui endurait ses taquineries avec une patience à touLe épreuve.
Don Pedro témoignait v k Manuela et à son fils une affectueuse amitié, il avait en eux la plus, grande confiance, et depuis deux ans il avait confié à Estevan l'emploi important de mayordomo, emploi qu'il partageait, vu l'étendue de la terre, avec. Luciano Pedralva, qui cependant était placé sous ses ordres.
Estevan Diaz et sa mère étaient donc, après le propriétaire, les personnages les plus considérés de l'hacienda, dans laquelle, non seulement à cause du poste qu'ils occupaient, mais encore à cause de leur caractère apprécié de tous, ils jouissaient d'une grande considération.
Les hacienderos mexicains, dont les propriétés sont d'une immense
4. Le nom indien comanclie, dont nous faisons grâce an lecteur, est Iztacpcqmlotzin, dont voici la racine : iztac, blanc ; paiyaloili papillon, G. A.
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étendue, ont l'habitude, à certaines époques de Tannée, de faire une tournée dans leurs fermes, afin de jeter sur leurs exploitations ce coup d'œil du maître qui, selon l'expression consacrée dans l'Amérique du Sud, fait mûrir les récoltes et engraisser les bestiaux. Don Pedro ne manquait jamais d'accomplir cette tournée annuelle anxieusement attendue par les employés inférieurs et les peones des haciendas, auxquels la présence fortuite de leur maître apportait un léger soulagement à leur existence misérable.
Au Mexique, l'esclavage, aboli en principe à la proclamation de l'indépendance, s'il n'existe plus de droit, existe cependant de fait dans toute l'étendue de la confédération.
Voici de quelle façon adroite la loi a été éludée par les riches possesseurs du sol :
Chaque hacienda emploie nécessairement un grand nombre d'individus, soit comme peones, vaqueros, tigreros, etc.; ces gens sont tous des Indiens mansos ou civilisés, c'est-à-dire que l'on a baptisés et qui pratiquent tant bien que mal une religion qu'ils ne se donnent pas la peine de comprendre et qu'ils entremêlent des pratiques les plus absurdes et les plus ridicules de leurs anciennes croyances.
Abrutis par la misère, les peones se louent pour des prix tort modiques aux hacienderos, afin de satisfaire leurs deux vices principaux, le jeu et l'ivrognerie; mais, comme les Indiens sont les êtres les moins prévoyants de la création, il arrive que leur modeste salaire ne leur suffit pas pour se nourrir et se vêtir, et que chaque jour ils sont exposés à mourir de faim, s'ils ne parviennent à se procurer les choses indispensables au maintien de leur vie.
Voilà où les attendent les riches propriétaires.
Dans chaque hacienda, d'après les ordres du maître, les mayordomos et 4es capataz ont des magasins remplis de vêtements, d'armes, d'ustensiles de ménage, etc., qu'ils mettent à la disposition des peones en leur avançant sur leur travail les objets dont ils ont besoin; bien entendu que ces objets sont toujours payés dix fois au moins plus chers qu'ils ne valent.
Il résulte de cette combinaison bien simple que, non seulement les pauvres diables de peones ne touchent jamais la plus minime partie du fantastique salaire qui leur est alloué, mais encore qu'ils sont continuellement à découvert vis-à-vis de leurs maîtres auxquels ils se trouvent, sans s'en douter, devoir en quelques mois des sommes énormes dont il leur est impossible de s'acquiter jamais; et comme la loi est positive à cet égard, les peones sont contraints de rester au service de celui qui les emploie jusqu'à ce que, à force de travail, ils soient parvenus à se liquider entièrement; malheureusement pour eux leurs besoins sont toujours aussi impérieux, leur position aussi précaire, la dette, au lieu de diminuer, s'accroît dans de formidables proportions, et après une vie passée dans d'incessants labeurs, les peones meurent insolvables, c'est-à-dire qu'ils ont continuellement vécu esclaves, et fatalement attachés à la glèbe, exploités sans pudeur jusqu'à leur dernier soupir par des hommes dont leurs sueurs et leurs fatigues ont décuplé les richesses.
Dona Hermosa, bonne comme le sont généralement les jeunes filles
lorsqu'elles ont été élevées sous l'aile protectrice de la famille, accompagnait ordinairement son père dans ses visites annuelles, heureuse de laisser parmi les pauvres peones des haciendas la trace lumineuse de son bienfaisant passage.
Cette année, comme les précédentes, elle avait suivi don Pedro de Luna, signalant sa présence dans chaque rancho par quelque secours donné aux infirmes, aux vieillards ou aux enfants.
Le jour où commence cette histoire, don Pedro avait depuis quarante-huit heures environ quitté une bonanm d'argent qu'il faisait exploiter à quelques lieues dans le désert et s'était remis en route pour Las Norias de San-Antonio. Arrivé à une vingtaine de lieues environ de l'hacienda, don Pedro, convaincu que, si près de sa propriété, son escorte lui devenait inutile, avait expédié en avant don Estevan Diaz et les domestiques armés, afin d'annoncer son retour à l'habitation, et n'avait conservé auprès de lui que le capataz Luciano Pedralvaet trois ou quatre peones.
Don Estevan avait cherché à dissuader son maître de demeurer ainsi presque seul dans le désert, lui faisant observer que les frontières indiennes étaient infestées de pirates et de maraudeurs de la pire espèce, qui sans donte embusqués dans les buissons épiaient le moment d'attaquer et de piller la caravane; mais, par une fatalité singulière, don Pedro, se croyant certain de n'avoir rien à redouter de ces gens sans aveu, qui jamais n'avaient montré d'intentions hostiles à son égard, avait insisté pour que le capataz s'éloignât, et force avait été à celui-ci d'obéir, bien qu'à contre- cœur.
L'escorte partie, l'haciendero continua doucement son voyage, causant avec sa fille et riant de Tair désappointé et des sinistres pressentiments que le mayordomo avait laissé voir sur son visage en prenant congé de son maître.
La journée s'écoula sans que rien vînt donner raison aux sombres préoccupations de don Estevan; nul accident ne troubla la monotone régularité de la marche; nul indice suspect n'éveilla les craintes des voyageurs; le désert était calme; aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'apercevait que quelques troupes éparses d'elks et d'antilopes qui broutaient paisiblement l'herbe haute et touffue de la forêt.
Au coucher du soleil, don Pedro et ses compagnons atteignirent les
premiers contreforts d'une immense forêt vierge qu'il leur fallait en partie
traverser pour arriver à l'hacienda, éloignée à peine d'une douzaine de lieues.
L'haciendero résolut de camper sur la lisière du couvert, afin d'arriver
aux Norias le lendemain avant les grandes chaleurs du milieu du jour.
En quelques minutes /tout fut installé; un local en branchages. fut construit pour dona Hermosa, des feux allumés et les chevaux entravés solidement, afin qu'ils ne pussent s'éloigner du campement.
Les voyageurs soupèrent gaîment, puis chacun s'installa le plus confortablement possible pour dormir.
Cependant le capataz, homme rompu aux ruses indiennes, jugea prudent' de ne négliger aucune précaution, afin d'assurer le repos de ses compagnons; après avoir placé une sentinelle à laquelle il recommanda la plus extrême
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vigilance, il sella son cheval dans l'intention de faire une reconnaissance aux alentours du camp.
Don Pedro, déjà à moitié endormi, souleva la tête et demanda à don Luciano ce qu'il prétendait faire.
Lorsque le capataz lui eut expliqué ses intentions, l'haciendero se mit à rire et lui ordonna péremptoirement de laisser son cheval paître tranquillement et de s'étendre devant le feu, afin d'être le lendemain, au lever du soleil, prêt à se remettre en route.
Le capataz obéit en hochant la tête; il ne comprenait rien à la conduite de son maître, qui ordinairement usait de tant de prudence et de circonspection. La vérité était que don Pedro de Luna, poussé par une de ces fatalités inexplicables qui souvent aveuglent, sans cause apparente, les hommes les plus intelligents, était convaincu que, si près de son habitation et pour ainsi dire sur son territoire, il n'avait rien à redouter des rôdeurs de frontières et des maraudeurs, qui y regarderaient à deux fois avant de s'attaquer à un homme de son importance, qui avait en main des moyens de leur Taire payer cher le plus léger attentat à sa personne.
Cependant, malgré les injonctions de son maître, le capataz, agité par une secrète inquiétude qui le tenait éveillé, quelques efforts qu'il tentât pour s'endormir, résolut de faire bonne garde pendant toute la nuit.
Aussitôt qu'il vit don Pedro plongé définitivement dans un profond sommeil, il se leva doucement, prit son rifle et s'avança à pas de loup du Gôté de la forêt, afin de pousser une reconnaissance; mais à peine le capataz était-il sorti de la zone de lumière produite par la flamme des feux de veille et avait-il fait quelques pas sous le couvert, qu'il fut tout à coup saisi rudement par des mains invisibles, renversé sur le sol, bâillonné et garrotté, et cela si vivement, qu'il ne put faire usage de ses armes, ni même pousser un cri de détresse, afin de prévenir ses compagnons.
Cependant, particularité étrange dans les annales funèbres de la prairie, les gens qui s'étaient si brusquement emparés du capataz ne lui firent éprouver aucun mauvais traitement: ils se contentèrent de le lier solidement afin de le mettre dans l'impossibilité de tenter la moindre résistance et le laissèrent étendu sur le sol.
— Ma pauvre maîtresse! murmura en tombant le digne homme, qui ne songea pas un instant à lui.
11 demeura ainsi pendant un assez long laps de temps, prêtant avidement l'oreille aux bruits du désert, s'attendant à chaque instant à entendre les cris de désespoir de don Pedro ou de dona Hermosa. Mais aucun cri ne se fit entendre, rien ne troubla le calme de la prairie, sur laquelle semblait peser un silence de mort.
Enfin, au bout de vingt ou vingt-cinq minutes, on lui jeta un zarapé sur le visage afin probablement de l'empêcher de reconnaître ses agresseurs; il fut soulevé de terre avec une certaine précaution et deux hommes lui firent faire sur leurs bras un assez long trajet.
La situation se compliquait de plus en plus; vainement le capataz se creusait l'esprit pour deviner les intentions de ses ravisseurs, ceux-ci étaient
muets et semblaient glisser sur la terre comme des spectres, tant leurs pas étaient légers et silencieux.
Lès Mexicains sont en général fatalistes; le capataz, reconnaissant rinutilité de ses efforts, prit philosophiquement son parti de ce qui lui arrivait et attendit patiemment le dénoûment de cette scène singulière.
Ce dénoûment ne se fit pas attendre longtemps : arrivés probablement à l'endroit qu'ils voulaient atteindre, les inconnus s'arrêtèrent et déposèrent le capataz sur le sol, puis tout redevint calme et silencieux autour du prisonnier. <
Au bout de quelques minutes celui-ci, résolu à reconquérir sa liberté à tout risque, tenta un effort désespéré pour rompre ses liens.
Mais alors une surprise nouvelle lui était réservée : les cordes qui rattachaient, si solides quelques moments auparavant, se rompirent après une légère résistance.
Le premier mouvement du capataz fut d'enlever le zarapé qui lui couvrait le visage et de se débarrasser de son bâillon.
Alors il regarda autour çle lui avec une poignante anxiété, ahn de se reconnaître et de savoir ce qu'étaient devenus ses compagnons.
Il poussa un cri d'étonnement et d'effroi; doua' Hermosa, son père et les peones, étaient étendus non loin de lui, garrottés comme il l'avait été luimôme et la tête enveloppée dans des z&rapés.
Le capataz s'empressa de voler au secours de la jeune fille et de son père, puis il coupa les cordes qui attachaient les peones.
L'endroit où les voyageurs avaient été transportés par leurs invisibles agresseurs différait complètement du site choisi par eux pour établir leur camp .
Ils se trouvaient au centre d'une épaisse foret dont les arbres gigantesques formaient a une hauteur prodigieuse, au-dessus de leurs têtes, des dômes de verdure presque impénétrables aux lueurs du jour.
Les chevaux et les bagages des voyageurs avaient disparu. Abandonnés, sans vivres et sans chevaux, dans une forêt vierge, la position des voyageurs était affreuse; tout espoir de salut leur était 'enlevé; ils se voyaient condamnés à une mort horrible après des souffrances intolérables. Le désespoir de don Pedro ne se peut décrire; il reconnaissait, mais trop tard, combien sa conduite avait été folle; ses yeux baignés de larmes se . fixaient sur sa tille avec une expression de tendresse et de douleur indicibles, s'aceusant tout bas d'être la seule cause du malheur qui lés accablait. ■ Dona Hermosa, dans cette circonstance critique, 'fut 1 -l'a seule qui ne se laissa -pas aller au désespoir; après avoir, par de douces et consolantes paroles, cherché àrendre unpeu-de courage à son 'peires la première elle=parla de> ■quitter l'endroit ou Ton se trouvait et de tâcher -de retrouver la route I perdue. ; ":. '"■ ' - '■ .' :'. ;.'. "■: : . '-■'. : ■'/. .: ^.. ' A '.:. '■■ - : v - -
La détermination qui brillait dans l'œil de la jeune fille ■ranima le courage de ses compagnons, et, s'ils ne reprirent pas espoir, du moins ils sentirent renaître en eux les forces nécessaires pour soutenir la lutte qui se préparait.
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Un dernier mot de la jeune fille fit cesser en eux toute hésitation et compléta l'heureuse réaction qu'elle avait opérée clans leur esprit.
— Nos amis, dit-elle, en ne nous voyant pas arriver, soupçonneront un malheur et se mettront immédiatement à notre recherche. Don Este van, pour lequel le désert n'a pas conservé de secrets, retrouvera inévitablement notre piste : notre position est donc loin d'être désespérée; ne nous abandonnons pas nous-mêmes, si nous voulons que Dieu ne nous abandonne pas. Partons ; bientôt, je l'espère, nous. sortirons de cette forêt et nous reverrons le soleiL ,
On se mit en marche.
Malheureusement, à moins de la connaître à fond, il est impossible de se diriger dans une forêt vierge, où tous les arbres se ressemblent, où l'horizon : manque et dans laquelle la seule science doit être l'instinct de la brute et non la raison de l'homme. ,
Les voyageurs errèrent ainsi à l'aventure pendant la journée entière, tournant sans s'en douter toujours dans le même cercle, marchant beaucoup sans avancer, et se fatiguant vainement à retrouver une route qui n'existait pas. / ■ -
Don Pedro cherchait quelle raison avait pu exciter les hommes qui avaient volé leurs chevaux aies abandonner ainsi dans un labyrinthe inextricable, pourquoi on les avait ainsi froidement condamnés à une mort horrible et quel était l'ennemi assez cruel pour avoir eu la pensée d'une aussi atroce vengeance.
Mais Thaciendero avait beau se creuser l'esprit pour en faire jaillir la lumière, nul indice ne venait le mettre sur la voie et lui faire soupçonner l'auteur probable de cet inqualifiable attentat.
Depuis le matin les voyageurs marchaient; le soleil s'était couché, le jour avait fait place à la nuit, ils marchaient encore, errant machinalement à , droite et à gauche sans tenir de direction fixe, marchant plutôt pour échapper à leurs pensées par la fatigue physique que dans l'espoir de sortir de l'infernale forêt qui leur servait de prison.
Dona Hermosa ne se plaignait pas; froide, résolue, elle poussait en avant d'un pas ferme, encourageant ses compagnons du geste et de la voix et trouvant encore en elle la force de les gourmander et de leur faire honte de leur peu de persévérance.
Tout à coup la jeune fille poussa un cri de douleur : un serpent l'avait piquée.
Ce nouveau malheur, qui semblait devoir achever de désespérer les voyageurs, leur causa, au contraire, une surexcitation fébrile telle qu'ils oublièrent tout pour ne plus songer qu'à sauver celle qu'ils appelaient leur ange gardien.
Cependant les forces humaines ont des limites qu'elles ne peuvent franchir; les voyageurs, accablés par la fatigue et les poignantes émotions de cette journée, convaincus en outre de l'inutilité de leurs efforts, étaient sur le point de succomber à leur désespoir, lorsque Dieu les avait tout à coup mis face à face avec le chasseur.
— Le louveteau sent les dents qui lui poussent, il voudrait mordre celui qui l'a ïiouitu