‹ Les Chasseurs d'abeillesChapitre 36 sur 44 · IK · texte numérisé non relu

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— Oui, murmura-t-il, il est mort en soldat, en faisant face à l'ennemi, mais, hélas! il est tombé dans une embuscade, victime d'une trahison, tué par un homme de sa couleur. Mon vieil ami devait-il donc finir ainsi !

— Dieu Ta voulu, répondit philosophiquement le jeune homme.

— Oui, dit le major, à nous d'accomplir notre devoir comme il a accompli le sien.

Ils relevèrent le cadavre, le placèrent en travers sur un cheval, et la petite troupe regagna tristement le présidio.

Cependant don ïorribio était en proie à un violent dépit; son projet n'avait pas réussi. Ce n'était pas la mort du gouverneur de la colonie qu'il voulait, car cette mort, loin de lui être utile, lui était, au contraire, préjudiciable, en inspirant aux Mexicains le désir de la vengeance et en les engageant à résister jusqu'au dernier soupir, et à s'ensevelir sous les ruines du présidio plutôt que de se rendre à leurs féroces ennemis. Ce qu'il avait voulu, c'était s'emparer de don José, de le tenir prisonnier entre ses mains, et par ce moyen arriver à traiter avec les habitants.

Mais la résistance énergique du vieux soldat et le parti qu'il avait cris de se brûler la cervelle plutôt que de se rendre avaient dérangé tous ses plans. Aussi, pendant que ses compagnons se réjouissaient entre eux de ce qu'ils regardaient comme un succès, mais qui pour lui était une défaite, rentrait-il sombre et mécontent.

Manuelaet donallermosa avaient profité de l'absence du chef pour quitter leur déguisement indien et reprendre leur costume.

Lorsque don Torribio arriva à son toldo, le sorcier, qui ne s'était pas éloigné depuis qu'il y avait introduit les deux femmes, s'avança vers lui.

— Que veux-tu? IuLdemanda-t-il.

— Que mon père me pardonne, répondit respectueusement le sorcier; deux femmes se sont cette nuit introduites dans le camp.

— Que m'importe cela? interrompit le chef avec impatience.

— Ces femmes, quoique revêtues du costume indien, sont blanches, dit ramantzin en appuyant sur ses paroles.

— Que me fait cela? ce sont probablement des femmes de vaqueros.

— Non, répondit le sorcier en secouant la tête, leurs mains sont trop blanches et leurs pieds trop petits pour cela.

— Àh ! fit le chef que ces mots commençaient à intéresser, et qui les a faites prisonnières?

— Personne, elles sont venues seules.

— Seules?

— Oui, elles ont, disent-elles, d'importantes communications à faire à mon père.

— Ah 1 fit le chef en lançant un regard profond au sorcier, et comment mon père sait-il cela?

— C'est moi qui les ai protégées et les ai introduites dans le toldo de mon père.

— Elles sont donc là?

— Oui, depuis près d'une heure.

Don Torribio prit quelques onces qu'il remit au sorcier. ; '< — Je remercie mon frère de ce qu'il a fait, dit-il avec agitation, il abien agi.

L'amantzin s'inclina avec une grimace de singe.

Le jeune homme s'élança vers le toldo, dont il souleva vivement le rideau ; il ne put retenir un cri de joie et d'étonnement en reconnaissant dona Hermosa.

Celle-ci sourit.

— Que signifie cela? dit-il à part lui.

Et il s'inclina gracieusement devant la jeune fille. Dona Hermosa ne put s'empêcher d'admirer le jeune homme : son riche

costume militaire lui allait à ravir; en faisant ressortir tous les mâles avantages de son visage et de sa taille, il lui donnait quelque chose de majestueux dont l'attrait était indéfinissable.

— Quel nom dois-je vous donner,, caballero? lui dit-elle en lui faisant signe de prendre place à ses côtés.

— Donnez-moi le nom qui vous conviendra le plus, seiiorita, répondit-il respectueusement : si vous vous adressez à l'Espagnol, nommez- moi don Torribio; au contraire, si c'est à l'Indien que vous voulez parler, les Apaches ne me connaissent que sous le .nom de McmilU, ajoufca-t-il avec tristesse.

— Pourquoi cette redoutable qualification ? dit-elle. Il y eut un moment de silence.

Les deux interlocuteurs s'examinaient avec soin. Dona Hermosa cherchait une transition pour arriver à parier du but de sa

visite. Lui, il se demandait intérieurement quelle raison avait pu déterminer la jeune fille à se rendre auprès de lui.

Ce fut don Torribio qui, le premier, reprit la parole.

— Est-ce bien moi que vous cherchiez en venant ici, senorita? dit-il.

— Et qui donc? répondit-elle.

— Vous excuserez cette insistance de mauvais goût, reprit-il, mais ce qui m'arrive en ce moment me semble tellement extraordinaire, que j'ai peine encore, quoique je vous voie, quoique je vous entende, à ajouter foi à un si grand bonheur : tout cela me semble un rêve, je crains de me réveiller.

Cette espèce de madrigal fut prononcé avec l'accent qu'aurait employé don Torribio Quiroga en visite chez don Pedro de Luna, accent qui ajoutait encore à Pétrangeté de cette scène, tant il était en désaccord avec les objets intérieurs et le lieu dans lequel se trouvaient les deux interlocuteurs.

— Mon Dieu! dit dona Hermosa du même ton léger que le jeune homme employait avec elle, je veux faire cesser votre peine, et me dépouiller à vos yeux de cette apparence de sorcière dont vous n'êtes pas loin de me croire

SI douée.

fl — Vous n'en resterez pas moins une enchanteresse pour moi, inter-

rompit-il avec un sourire.

— Vous êtes un flatteur; dans toute cette affaire, s'il existe un sorcier, c'est le pauvre Estevan, qui, sachant que je voulais absolument vous voir, m'a dit en quel lieu je vous rencontrerais : ainsi, si vous avez un brevet de

Il sorcier à accorder, donnez-le à Estevan, car lui seul y a droit.

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— Je rie l'oublierai pas dans l'occasion, dit le jeune homme, sur le front duquel passa un nuage : mais revenons à vous, je vous prie, car vous Seule m'intéressez; après le bonheur de vous voir, bonheur dont je vous serai éternellement reconnaissant, m'est-il permis de vous demander à quelle circonstance extraordinaire je dois cette faveur dont je jouis et que je ne puis m' expliquer?

— Oh ! à une cause bien simple, fit la jeune fille en lui lançant un regard acéré. .

Le jeune homme s'inclina sans répondre, dona Hermosa continua :

— Une jeune fille de mon âge et surtout de- mon rang, dit-elle d'une voix profondément accentuée, ne tente pas une démarche aussi... tranchons le mot, aussi singulière que celle que je fais en ce moment, sans y être poussée par des motifs graves.

— J'en suis convaincu.

— Quels motifs peuvent être assez graves pour déterminer une femme à mettre de côté la modestie instinctive de son sexe et à faire bon marché de sa réputation? Il n'en est qu'un. Lorsque les intérêts de son cœur sont enjeu, lorsque son amour est intéressé à la question,.. Trouvez-vous que je parle clairement, don ïorribio? commencez-vous à me comprendre?

— Oui, s en o ri ta, répondit-il avec émotion.

— La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, mon père vous reçut un peu brusquement peut-être, vous mon fiancé; fou de jalousie, croyant notre mariage rompu, furieux contre mon père et contre moi, quelques minutes plus tard vous preniez congé et vous vous retiriez la rage et la haine dans le cœur.

— Ma cousine, je vous jure...

■ — Je suis femme, don ïorribio; nous autres femmes, nous possédons un instinct qui ne nous trompe jamais : croyez-vous donc que moi, qui allais vous épouser, je n'avais pas deviné l'amour que vous aviez pour moi?

Le jeune homme la regarda avec une expression indéfinissable.

— Quelques jours plus tard, continua-t-elle, don Fernando Carril tombait dans un guet-apens et était laissé pour mort sur la place. Pourquoi avez-vous fait cela, don ïorribio ?

— Je ne nierai pas, senorita, que j'ai cherché à me venger de celui que je considérais comme un rival : mais, je vous le jure, je n'avais pas ordonné sa mort.

— Je le savais, dit-elle avec une expression adorable; il est inutile de vous disculper.

Don ïorribio la regardait sans comprendre, - Elle continua en souriant :

— Celui que vous croyiez votre rival ne Tétait pas; à peine aviez-vous quitté l'hacienda que j'avouais à mon père que je n'aimais que vous, et que jamais je ne consentirais à en épouser un autre. ' %*

— Il serait possible! s'écria le jeune homme en se levant avec impétuosité : ohl si je l'avais su!

— Rassurez-vous, le mal que vous avez fait est en partie réparé : don Fernando, enlevé par mes ordres des mains de Pablito, est en ce moment à l'hacienda de las Norias, d'où il ne tardera pas à partir pour Mexico; mou père, qui n'a jamais rien su me refuser, m ? a permis d'aller rejoindre celui que je préfère.

Et elle lança au jeune homme un regard chargé d'une indicible expression d'amour. * •

Don Torribio était confondu ; une foule de sentiments opposés se combattaient dans son cœur; il n'osait croire aux paroles de la jeune fille ; un doute lui restait, doute cruel : si elle se jouait de lui?

— Eh quoi! dit-il, vous m'aimeriez encore?

— Ma présence "n'est-elle pas assez significative? répondit-elle. Pourquoi serais-je venue ici? quelle raison pouvait m'y obliger?

— C'est vrai, s'écria-t-il en tombant à ses genoux ; pardonnez-moi, sefiorita, je suis fou, je ne sais ce que je dis, oh! c'est trop de bonheur!

Un sourire de triomphe éclaira Je visage de la jeune fille.

— Si je ne vous aimais pas, dit-elle, ne pouvais-je pas épouser don Fernando, puisque maintenant il est près de nous à" l'hacienda?

— Oui, oui, vous avez raison, cent fois, mille fois raison! femmes ! créatures adorables, qui peut jamais sonder vos cœurs?

Dona Hermosa réprima un sourire sardonique : elle avait abattu le lion à ses pieds; cet homme si fort était vaincu; elle était sûre désormais de sa

vengeance.

— Que répondrai-je à mon père? dit-elle.

Le jeune homme se releva, ses yeux lancèrent des éclairs, son front s'éclaira, et, d'une voix profonde :

— Senorita, répondit-il avec une expression de bonheur inexprimable, dites à votre père que ma vie entière ne suffira pas pour payer le doux instant que je viens de passer près de vous. Dès que le présidio de San-Lucar sera pris, j'aurai l'honneur de me présenter à l'hacienda de don Pedro de Luna.

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