III
ifii — A/vos ordres.
— ta nuit esj; noire, continua le jeune homme, des bandes de vagabonds indiens se sont répandues dans tout le pays : nous allons probablement faire une ou deux lieues au-devant de nos hommes; je crois qu'il n'est pas prudent que nous nous aventurions seuls.
— Ce que vous dites est on ne peut plus juste, répondit don José.
— Vous comprenez, vous êtes le gouverneur du présidio, reprit don Torribio avec un sourire indéfinissable; si les Peaux-Rouges nous attaquaient et qu'ils vous fissent prisonnier, cela pourrait avoir pour la ville des conséquences on ne peut plus graves; je ne parle pas de moi, dont la prise serait d un mince avantage pour les Indiens, mais vous, c'est autre chose; je vous engage à y réfléchir sérieusement avant que nous nous aventurions plus loin. Qu'en dites-vous ?
■ — Ma foi ! je dis que vous avez raison, colonel, et que ce serait une imprudence impardonnable.
— Ainsi...
— Ainsi, je crois que le mieux que nous ayons à faire est de prendre une escorte.
— Oui, appuya don Torribio, de cette façon nous serons tranquilles, n'estce pas? Combien prenons-nous d'hommes?
■ — Oh I une dizaine tout au plus.
— l?ahl prenons-en vingt, on ne sait pas qui on peut rencontrer sur la |" route à cette heure de nuit; qui sait si nous ne tomberons pas au milieu d'une j.- centaine d'Indiens? Il faut pouvoir leur tenir tête.
|;| — Va pour vingt, puisque vous le désirez, répondit don José d'un ton de
bonne humeur, et soyez assez complaisant, puisque c'est ainsi, pour les
fj; choisir vous-même.
{y; — Soyez tranquille, répondit don Torribio avec un sourire sardonique.
v; Alors il s'avança vers les défenseurs du poste, qui à l'arrivée du gouver-
^ neur s'étaient mis sous les armes, et sépara vingt cavaliers qui sur son ordre
('il vinrent immédiatement se ranger derrière lui.
p — Maintenant, lorsque vous le voudrez, gouverneur, nous partirons.
{j-; — En roule, alors, répondit celui-ci en piquant son cheval.
ta L'escorte s'ébranla en même temps. Don José Kalbris et don Torribio
fi'! Quiroga marchaient à quelques pas en avant de ceux qui les accompagnaient.
| Tout alla bien pendant -trois quarts d'heure environ. Au bout de ce temps,
|i; le gouverneur, malgré l'attrayante causerie de don Torribio, dont la conver-
b sation était un feu roulant de reparties spirituelles et qui jamais ne s'était
autant mis en frais pour plaire à don José, celui-ci commença à ressentir une vague inquiétude.
— Pardon! colonel, dit-il a son compagnon en l'arrêtant subitement, mais ne trouvez-vous pas comme moi qu'il soit étrange que ceux au-devant desquels nous allons ne se présentent pas encore?
— Pas le moins du monde, senor, répondit don Torribio, peut-être le capitaine qui les commande n'a-t-il pas osé s'engager avant mon retour dans des routes qu'il ne connaît pas.
Si"*
LES CHASSEURS D'ÀBMLLES 27b
— Gela est possible, dit au bout d'un instant le gouverneur.
— Je le crois probable, reprit Torribiô, et en ce cas nous avons encore une lieue à peu près à faire avant de les rencontrer.
— Marchons donc alors.
Ils reprirent leur marche, mais cette fois elle était silencieuse; nos deux personnages semblaient absorbés dans de profondes méditations.
Parfois, don Torribiô relevait la tête et jetait autour de lui un regard investigateur.
Tout à coup le hennissement lointain d'un cheval traversa l'espace.
— Qu'est cela? demanda don Torribiô.
— Eh! mais, répondit le gouverneur, ce sont probablement ceux que nous cherchons.
— Qui sait? reprit l'autre : dans tous les cas, soyons prudents.
Et après avoir fait signe au gouverneur de l'attendre à l'endroit où il se trouvait, il piqua des deux et ne tarda pas à disparaître dans l'ombre.
Dès qu'il fut loin et seul, don Torribiô descendit de cheval et appliquant son oreille sur le sol, il écouta :
— Demonios ! murmura-t-il en se relevant en toute hâte et en se remettant en selle. On nous poursuit, il n'y a pas un instant à perdre; ce bandit de don Estevan m'aurait-il reconnu?
— Eh bien ! lui demanda le gouverneur dès que don Torribiô fut de retour, que se passe-t-il?
— Rien, répondit don Torribiô d'une voix brève, rien qui doive vous intéresser.
— Alors?...
— Alors, repartit le jeune homme en lui posant la main gauche sur le bras et avec un accent terrible : Don José Kalbris, rendez- vous, vous êtes mon prisonnier !
— Que voulez-vous dire? répondit le vieux soldat en tressaillant; êtesvous fou, don Torribiô?
— Ne m'appelez plus don Torribiô, senor, dit le jeune homme d'une voix sombre. Je suis maintenant un misérable sans nom et sans patrie que la soif de la vengeance a poussé parmi les Apaches.
— Trahison ! s'écria le gouverneur. A moi, soldats ! défendez votre colonel !
— Ces hommes ne vous défendront pas, don José, ils me sont dévoués; rendez-vous, vous dis-jet
— Non, je ne me rendrai pas! reprit résolument le gouverneur; don Torribiô ou qui que vous soyez, vous êtes un lâche 1
Et, faisant faire un écart à son cheval, il se débarrassa de l'étreinte du jeune homme et mit le sabre à la main.
Le galop rapide de plusieurs chevaux se lit entendre au loin.
— Ah t ah I dit le gouverneur en armant un pistolet, serait-ce un secours qui m'arrive?
— Oui, répondit don Torribiô froidement, mais il viendra trop tard.
Sur son ordre les vaqueros entourèrent le gouverneur, sur lequel il se précipitèrent tous à la fois*
De deux coups de pistolets don José en renversa deux.
Alors il y eut une mêlée terrible dans les ténèbres.
Don José, sachant que tout moyen de salut lui manquait, résolu à vendre chèrement sa vie, accomplissait des prodiges ; faisant cabrer son cheval à droite et à gauche, il parait les coups qui lui étaient portés et ripostait en frappant dans la masse confuse qui s'agitait autour de lui avec des hurlements sauvages.
Cependant le bruit des cavaliers qui arrivaient augmentait à chaque instant, le galop des chevaux résonnait avec un bruit semblable à celui du tonnerre.
Don Torribio vit qu'il fallait en finir, s'il ne voulait pas que sa proie lui échappât: d'un coup de pistolet il cassa la tête du cheval du gouverneur.
Don José roula sur le sol, mais se relevant vivement, il porta au renégat un coup de sabre que celui-ci para en faisant un bond de côté, et, appuyant le canon d'un pistolet sur sa tempe :
— Un homme comme moi ne se rend pas à des chiens comme vous, dit don José; tenez, bêtes fauves, disputez-vous mon cadavre.
Et il se fit sauter la cervelle.
Au même instant plusieurs coups de feu retentirent et une troupe de •cavaliers bondit comme un tourbillon sur les vaqueros.
Le major Barnum et Estevan guidaient les arrivants.
La lutte ne dura que quelques secondes. A un coup de sifflet de don Torribio, les vaqueros tournèrent bride et se mirent à fuir dans toutes les directions.
Ils eurent bientôt disparu dans les ténèbres.
Sept ou huit cadavres restèrent étendus sur le terrain.
— Que faire? demanda le major Barnum.
— Nous sommes arrivés trop tard, répondit tristement Estevan, don José se sera fait tuer plutôt que de se laisser enlever.
— Oui, dit le major, c'était un brave soldat : mais comment rejoindre ces démons à présent, afin de savoir à quoi nous en tenir?
— Ne nous occupons pas d'eux, major, ils sont déjà dans leur camp; je me trompe fort, ou nous aurons bientôt le mot de l'énigme, laissez-moi faire.
Le mayordomo mit pied à terre et coupa avec son machete une branche de ces pins résineux qui croissent si abondamment dans ce pays ; il alluma du feu, et au bout de quelques minutes il eut une torche.
Alors à la lueur de la flamme . rougeâtre et incertaine, il commença, suivi du major, à examiner les corps étendus sans vie sur la terre.
Leur recherche ne fut pas longue. Le gouverneur gisait, le crâne horriblement fracassé; il tenait encore à la main l'arme fatale; son visage avait conservé une expression de défi hautain et de courage indomptable.
— :Le voilà! dit don Estevan.
Le major ne put retenir une larme qui coula silencieusement sur son visage hâlé.