‹ Les Chasseurs d'abeillesChapitre 41 sur 44 · Environ 37,500 francs en ■monnaie française · texte numérisé non relu

Environ 37,500 francs en ■monnaie française

Celui-ci les saisit avec un mouvement de joie qu'il ne chercha pas à dissimuler, les considéra un instant avec des yeux étincelants de plaisir, puis il les serra précieusement dans sa poitrine.

— Un instant! dit en souriant don Fernando, je ne vous ai pas dit encore mes conditions.

— Quelles qu'elles soient, je les accepte, seigneurie! s'éeria-t-il vivement; caspita! sept mille cinq cents piastres, c'est une fortune pour un pauvre diable comme moi; jamais une navajada, si bien qu'on me la paie, ne me rapportera autant.

— Ainsi, vos réflexions sont faites ?

— Canarios! je le crois bien; qui faut-il couper?

— Personne, répondit sèchement le jeune homme; écoutez-moi, il s'agit simplement de me conduire à l'endroit où s'est réfugié le Chat-Tigre.

Le lepero secoua la tête d'un air mécontent à cette proposition.

— Je ne puis faire cela, seigneurie, dit-il, sur mon salut éternel, cela m'est impossible.

— Ahl ahl très bienl reprit le jeune homme, j'avais oublié de vous dire quelque chose. ,

— Quoi donc, seigneurie? répondit le lepero assez inquiet de la tournure que prenait l'entretien.

— Simplement ceci : que si vous n'acceptez pas mes propositions, je vous fais immédiatement sauter la cervelle.

El Zapote considéra un instant son interlocuteur avec la plus sérieuse attention; il reconnut, avec ce flair que possèdent les bandits, que l'heure de plaisanter était passée et que la conversation menaçait de tourner au tragique.

— Laissez-moi au moins m'expliquer, seigneurie, dit-il.

— Faites, je ne demande pas mieux; je ne suis pas pressé, répondit froidement le jeune homme.

— Je ne puis pas vous conduire où s'est retiré le Chat-Tigre, c'est vrai, mais je puis vous indiquer l'endroit et vous dire son nom.

— C'est déjà quelque chose. Allons, il y a progrès. Je suis convaincu que nous finirons par nous entendre; je suis désespéré d'être contraint d'en venir avec vous h des extrémités toujours désagréables.

— Malheureusement, seigneurie, je vous ai dit la vérité. Yoici ce qui s'est passé : le Chat-Tigre, après 'sa fuite du présidio, avait réuni une vingtaine d'hommes résolus, au nombre desquels je me trouvais, qui, comprenant que d'ici à quelque temps le territoire de la confédération mexicaine serait trop brûlant pour eux, étaient déterminés à s'enfoncer dans le désert pour donner à l'orage le temps de se calmer. Les choses allèrent bien pendant quelque temps, mais. au bout de trois semaines à peu près le Chat-Tigre changea soudain de direction, et, au lieu de continuer à parcourir Papacheria, il nous conduisit du côté des abeilles et de la cascarilla.

— Il a fait cela ! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise et d'épouvante.

— Oui, seigneurie ; vous comprenez que je me soucie fort peu d'aller jouer ma vie à pair ou .non, dans des régions infestées de bêtes féroces et surtout de

serpents dont la blessure est mortelle. Voyant que le Chat-Tigre était bien résolu à se réfugier dans ces régions affreuses, ma foi! je vous l'avoue, seigneurie, la peur s'empara de moi et, au risque de mourir de faim dans le désert ou d'être scalpé par les Indiens, je suis tout doucement demeuré en arrière, et j'ai profité de la première occasion qui s'est présentée à moi pour fausser compagnie au Chat-Tigre.

Don Fernando fixa sur le bandit un regard qui semblait vouloir lire jusqu'au plus profond de son cœur, et que le lepero supporta sans sourciller.

— C'est bien? dit-il, tu ne m'as pas menti, je le sais; depuis combien de temps as-tu abandonné le Chat-Tigre?

— Depuis quatre jours seulement, seigneurie. Comme je ne connais pas cette partie du désert, j'errais à l'aventure, lorsque j'ai eu le bonheur de vous rencontrer.

— Hum! maintenant, quel est le nom de l'endroit où le Chat-Tigr e voulait vous conduire?

— El Voladero de las Animas, répondit sans hésiter le lepero.

Une pâleur mortelle envahit soudainement le visage du jeune homme, à cette révélation à laquelle cependant il s'attendait presque, à cause du caractère cruel et implacable de l'homme qui l'avait élevé.

— Oh! s'écria-t-il, la malheureuse est perdue, ce misérable l'a conduite dans un véritable repaire de serpents.

Un frisson de terreur fit tressaillir les assistants.

— Quel est donc cet endroit terrible? demanda don Pedro avec inquiétude.

— Hélas! répondit don Fernando, le Voladero de las Animas est un lieu maudit où les plus intrépides chasseurs d'abeilles et les cascarilleros les plus hardis ne se hasardent qu'en tremblant; ce voladero est une montagne élevée qui surplombe à une grande distance sur des marécages infestés de cobras capels, de serpents corails et de serpents rubans dont la piqûre la plus légère donne, en moins de dix minutes, la mort à l'homme le plus robuste; à dix lieues autour de cette redoutable montagne vivent des myriades de reptiles et d'insectes venimeux contre lesquels il est presque impossible de se défendre.

— Mon Dieu! et c'est dans cet enfer que ce monstre a conduit ma fille ! s'écria don Pedro avec désespoir.

— Rassurez-vous, répondit le jeune homme, qui reconnut la nécessité de rendre quelque courage au pauvre père, le Chat-Tigre connaît trop bien ce lieu, maudit pour s'y être hasardé sans avoir pris les précautions nécessaires; les marécages seuls sont à redouter; le Voladero, par sa position élevée et la raréfaction de l'air qu'on y respire, est à l'abri de ces animaux malfaisants, dont pas un seul ne rampe jusqu'à son sommet; si votre fille, comme je l'espère, a atteint saine et sauve le Voladero, elle est en sûreté.

— Mais, hélas 1 répondit don Pedro, comment traverser cette barrière infranchissable, comment parvenir jusqu'à ma fille, sans s'exposera une mort certaine?

Un sourire indéfinissable se dessina sur les lèvres du jeune homme.

— J'y parviendrai, moi, don Pedro, dit-ii d'une voix ferme et assurée : ne vous souvenez-vous donc plus que je suis le Cœur-de Pierre, le plus renommé

chasseur d'abeilles des prairies? Les secrets que possède le Chat-Tigre, il me les a révélés, à l'époque où lui et moi, non seulement nous chassions les abeilles, mais encore nous allions à la recherche de la cascarilla. Prenez courage, tout n'est pas perdu encore.

L'homme qu'un soudain et épouvantable malheur vient de frapper, quelle que soit l'intensité de sa douleur, s'il rencontre près de lui un ami au cœur fort qui lui laisse entrevoir une lueur d'espoir, si lointaine et si fugitive qu'elle soit, se sent tout à coup réconforté, son courage abattu lui revient et, confiant dans les paroles qui lui ont été dites, il se retrouve plus fort pour la lutte qui s'apprête. Ce fut ce qui arriva à don Pedro ; les paroles de don Fernando, que depuis un mois il avait vu à l'œuvre, qu'il avait appris à aimer et dans lequel il avait une foi entière, lui rendirent comme par enchantement le courage et l'espoir qui l'avaient abandonné.

— Maintenant, reprit don Fernando en s'adressant au lepero, dites-moi de quelle façon le Chat-Tigre traitait sa prisonnière : vous êtes demeuré assez longtemps auprès de lui pour me renseigner sûrement à cet égard.

—. Quant à cela, seigneurie, je vous répondrai franchement qu'il avait pour la senorita les soins les plus assidus, s'inquiétant d'elle à chaque instant avec la plus grande sollicitude et faisant souvent ralentir la marche, de crainte de trop la fatiguer.

Les auditeurs respirèrent: ces ménagements delà part de cet homme pour qui rien n'était respectable semblaient indiquer des intentions meilleures que celles qu'on était en droit d'attendre de lui. Don Fernando reprit son interrogatoire.

■ — N'avez-vous jamais entendu le Chat-Tigre, dit-il, causer avec dona Hermosa?

— Une seule fois, répondit le lepero; la pauvre senorita était bien triste ; elle n'osait pleurer tout haut pour ne pas indisposer le chef, mais ses yeux étaient constamment pleins de larmes, et des sanglots étouffés soulevaient péniblement sa poitrine. Un jour que pendant une halte elle s'était assise à l'écart au pied d'un arbre et que, les yeux fixés sur la route que nous venions cle parcourir, de grosses larmes coulaient sur ses joues en y laissant un long sillon humide, le Chat-Tigre s'approcha d'elle, et, après l'avoir un instant considérée avec un mélange de pitié et de colère, il lui dit à peu près ceci :

« — Enfant, c'est vainement que vous regardez en arrière : ceux que vous attendez ne viendront pas; nul ne vous arrachera de mes mains jusqu'au jour où je jugeraià propos de vous rendre la liberté. C'est à vous seule que je dois. la ruine de mes projets et le massacre de mes amis au présidio de San- Lucar; je le sais; je me suis emparé de vous par vengeance, mais, si cela peut vous consoler et vous rendre le courage, sachez que cette vengeance sera douce, puisque, avant un mois d'ici, je vous réunirai à celui que vous aimez. » « La jeune senorita le regarda d'un air incrédule.

« Il s'en aperçut, et continua avec une expi^ession de méchanceté implacable :

« — Mon désir le plus vif est de vous voir un jour l'épouse de don Fernando Garril; je n'ai jamais eu d'autre but que celui-là. Ainsi, reprenez courage et séchez des larmes qui ne peuvent que vous enlaidir sans vous être d'aucune utilité, car ce que je vous annonce arrivera ainsi que je l'ai résolu, au jour et à l'heure marqués par moi. »

« Puis il la quitta sans attendre la réponse que la jeune tille se préparait à lui faire. J'étais couché dans l'herbe, à quelques pas de don-a Hermosa. Le Chat-Tigre ne m'aperçut pas probablement, ou, s'il me vit, il me crut endormi. Voilà comment il m'a été facile d'entendre cet entretien. Du reste, à ma connaissance, cette fois fut la seule que le chef causa avec sa prisonnière, bien qu'il continuât à la traiter de son- mieux.

Après ces paroles du lepero, il y eut un assez long silence causé par Tétrangetô de cette révélation.

Don Fernando se creusait vainement la tête pour chercher à deviner les motifs de la conduite du Chat-Tigre; il se rappelait les paroles qu'un jour le chef avait prononcées devant lui, paroles qui se rapportaient à ce qu'il venait d'entendre, car déjà à cette époque le vieux partisan semblait caresser le même projet. Mais dans quel but agissait-il ainsi? voilà ce que le jeune homme se demandait sans qu'il lui fût possible de se répondre.

Sur ces entrefaites, le soleil s'était couché, et la nuit était venue avec cette rapidité particulière aux zones intertropicales où le crépuscules n'existe pas.

Il faisait une de ces délicieuses nuits américaines pleines d'acres senteurs et de mélodies aériennes ; le ciel, d'un bleu profond, était érnaillé d'un nombre infini d'étoiles brillantes; la lune, alors dans son plein, répandait une clarté éblouissante qui permettait de distinguer, grâce à la limpidité de l'atmosphère, les objets à une grande distance; la brise du soir en se levant avait tempéré l'écrasante chaleur du jour, les voyageurs groupés devant le jacal respiraient à pleins poumons cet air vivifiant qui frissonnait dans le feuillage et se laissaient aller à l'influence de cette nuit chargée de si séduisantes langueurs.

Lorsque don Pedro et ses deux mayordomos de confiance s'étaient, sous la conduite de don Fernando, mis à la recherche de doua Hermosa, Na Manuela, cette femme au cœur si pur et au dévouement si vrai, n'avait voulu abandonner ni son maître ni son fils; elle avait hautement revendiqué sa part de périls et des risques qu'ils allaient courir, en disant que, nourrice de la jeune fille, son devoir exigeait qu'elle les accompagnât; la vieille dame avait insisté auprès de don Pedro et d'Estevan avec tant d'opiniâtreté que l'haciendero, touché plus qu'on ne saurait dire d'une si complète abnégation, n'avait pas eu la force de résister à ses prières, et elle les avait suivis.

C'était Sa Manuela qui s'occupait de tous les détails du ménage des voyageurs, surveillant avec soin leurs besoins matériels, soignant les malades, jouant en quelque sorte le rôle d'une mère de famille de ces quinze ou vingt hommes qui avaient pour elle le plus grand respect, et auxquels son âge lui permettait de donner des avis, sans que cependant elle essayât jamais de s'initier dans leurs projets autrement que pour essayer de les consoler ou de soutenir leur courage.

" '".:.ir„t-. : :

■rt-i. .11

N-st&i-. — ^

gràco à l'ardeur tjue tous deux mettaient à dépouiller la liane, une grande quantité

de feuilles joncha la terre,

La digne femme avait la surveillance des provisions de campagne. Aussitôt que la nuit fut complètement tombée) elle sortit du jacal avec des rafraîchissements pris dans les caisses particulières de Phaciendero, et elle les distribua avec la plus complète impartialité à tous les voyageurs., maîtres et serviteurs* ; La digne femme, bien qu'invisible, avait assisté à l'interrogatoire du lepero; son cœur s'était serré au récit du Zapofce, mais elle avait renfermé

LlV. 246. F. ROY, édit. — Reproduction interdite 44

sa douleur dans sou cœur pour ne pas augmenter l'angoisse de don Pedro, et ce fut les yeux secs et le visage riant qu'elle vint se mêler aux voyageurs.

Cependant le temps se passait, l'heure du repos était arrivée, les peones s'étaient les uns après les autres roulés dans leurs zarapés et s'étaient endormis, moins les sentinelles chargées de veiller au salut commun.

Don Fernando, la tête appuyée sur la paume de la main droite, était depuis longtemps déjà plongé dans de sérieuses réflexions ; ses amis n'échangeaient qu'à de longs intervalles de courtes paroles entre eux à voix basse, pour ne pas le troubler; ils soupçonnaient que le chasseur mûrissait quelque hardi projet; seul, le lepero, avec cette insouciance qui le caractérisait, s'était allongé sur le sol, et assez indifférent à ce qui se passait autour de lui, il se préparait à dormir; déjà ses paupières s'alourdissaient; il se trouvait arrivé à ce degré de somnolence qui n'est plus la veille sans être complètement le sommeil, lorsqu'il fut brusquement tiré de cette demi-léthargie par don Fernando qui le secouait vigoureusement :

■ — Holàï seigneurie, que me voulez-vous? dit-il en se redressant brusquement et en se frottant les yeux.

— Es-tu capable d'un véritable dévouement ? lui dit brusquement le chasseur.

— Déjà vous m'avez une fois adressé cette question, seigneurie, répondit-il; je vous ai répondu oui, si je suis bien payé : or vous m'avez payé royalement ; un seul homme aurait pu prendre dans mon esprit la priorité sur vous : cet homme était don Torribio Quiroga; il est mort; vous restez seul, parlez : jamais chien ne vous aura obéi plus fidèlement que je le ferai à votre moindre

signe.

— Je ne veux pas mettre à une trop rude épreuve, quant à présent, cette fidélité de fraîche date : Je me bornerai donc à vous laisser ici; seulement souvenez-vous d'agir franchement et sans arrière-pensée avec moi, car de même que je n'ai pas hésité à vous donner des arrhes du marché que je consens faire avec vous, de même, je n'hésiterai pas, soyez-en bien sûr, à vous tuer raide, si vous me trompez, et soyez bien persuadé que nul endroit, si caché qu'il soit, ne pourra, le cas échéant, vous soustraire à ma vengeance.

Le lepero s'inclina et répondit avec un accent de franchise rare chez un pareil bandit :

— Senor don Fernando, sur la croix deNotre-Seigneur, qui est mort pour la rédemptiom de nos péchés, je vous jure que je me donne loyalement à vous.

* — Bien! fit le chasseur, je vous crois, Zapote, maintenant vous pouvez dormir, si bon vous semble.

Le lepero ne se fit pas répéter l'autorisation, cinq minutes plus tard il dormait effectivement à poings fermés.

— Sefiores, dit don Fernando en s'adressant à ses amis, vous êtes libres de vous livrer au repos; quant à moi, je veillerai une partie de la nuit; don Pedro, ayez bon courage, la position est loin d'être désespérée; plus j'y réfléchis, plus je crois que nous réussirons à enlever au Tigre la proie qui palpite sous sa griffe et qu'il se prépare à dévorer; ne soyez pas inquiet, et si demain vous ne me voyez pas, — du reste, mon excursion ne sera pas

longue, — sous aucun prétexte ne quittez ce campement avant mon retour» Bonsoir à tous!

Après ces quelques mots, le chasseur laissa de nouveau retomber sa tête sur sa loyale poitrine et se replongea dans ses méditations.

Ses amis respectèrent le désir qu'il manifestait ainsi de demeurer seul,, et ils se retirèrent silencieusement.

Quelques minutes plus tard, tout le monde, excepté don Fernando et les sentinelles, dormait ou semblait dormir dans le camp.

XYII

Page 1