Les chasseurs de girafes
L’année qui séparait nos jeunes chasseurs du terme fixé pour leur départ s’écoula sans événements remarquables; chacun vaqua à ses occupations ordinaires. Vers la fin seulement, il survint un incident qui changea complètement le caractère de l’expédition projetée.
La vocation de Hans l’avait mis en rapport avec quelques naturalistes, pour la plupart hollandais, auxquels il avait montré ses collections d’insectes et surtout de plantes. Ils ne marchandèrent au jeune savant ni les éloges ni les encouragements, et lui conseillèrent de se rendre en Europe, car ce n’était que là qu’il trouverait à utiliser ses connaissances botaniques et son riche herbier. Ces paroles trouvèrent facilement un écho dans l’esprit du jeune
homme : se faire un nom dans le monde des savants était une ambition qu’il caressait depuis longtemps in petto, et visiter la patrie de ses ancêtres était un de ses rêves. Il en parla à son père, et il fut décidé que dès qu’il serait revenu de son exploration, le jeune homme s’embarquerait pour la Hollande : la région qu’il allait visiter était peu connue, et il comptait y faire des découvertes importantes.
Or, tandis que Hans étudiait ses projets, une grande nouvelle venait révolutionner le monde des chasseurs: le consul des Pays-Bas avait reçu du gouvernement l’ordre de se procurer deux jeunes girafes vivantes, mâle et femelle, pour un important jardin zoologique. Une prime de 12. 5oo francs était offerte à celui qui livrerait ces deux animaux soit à Cape-Town, £oit à Port-Natal. Dès que cet avis avait été connu, une émulation extraordinaire s’étaitélevée parmi les chasseurs de profession, alléchés par la somme promise, et l’on put croire que les girafes allaient subitement afflueg dans les deux villes désignées. Mais des mois se passèrent; les chasseurs revinrent les uns après les autres, déclarant l’entreprise inexécutable : tuer des girafes, on le pouvait par douzaines, mais en capturer une seule vivante, saine et sauve, une jeune surtout, c’était chose matériellement impossible.
Willem avait suivi avec attention les événements, et lorsqu’il apprit le retour — et l’échec — d’un vieux professionnel célèbre à juste titre, il lui vint l’ambition de triompher là où tant d’autres avaient été vaincus. Malheureusement, une expédition de ce genre était fort coûteuse, et les frais qu’elle nécessitait dépassaient de beaucoup la somme que Van Wyk pouvait mettre à sa disposition.
— Mais la question d'argent n’est pas grand’ehose en pareille circonstance, lui dit Hendrick le jour où il lui en paria. Le pays des girafes est aussi celui des hippopotames et des éléphants: pourquoi ne chasserais-tu pas en même temps à l’ivoire pour couvrir les frais de ton voyage. Notre fortune n’a pas eu d’autre source.
L’idée était si bonne, que Willem l’adopta séance tenante. Les dents d’hippopotames fournissent un ivoire très apprécié et qui se paie quatre fois plus cher que tout autre sur les marchés d’Europe: il chasserait donc d’abord à l’hippopotame. Arend et Hendrick promirent d’ailleurs de le seconder énergiquement.
Nos jeunes militaires avaient aussi leur but personnel en se joignant à leurs frères : ils désiraient étudier de près le pays de ces Matabélés, dont le terrible chef Mosélékatse était une menace perpétuelle pour les boërs. Leur idée était de pousser une réconnaissànce en pays ennemi.
Comme il faliait arriver aussi vite que possible aux abords du Limpopo, et suivre des chemins de montagnes, les voyageurs ne prirent ni chariots ni bœufs. Tout ce qui leur était nécessaire, provisions de bouche, vêtements, munitions, fut chargé sur six vigoureux chevaux de sommg, dont la conduite fut confiée, bien entendu, à Congo et Mocco, et les jeunes gens, enfourchant les fidèles compagnons de leurs aventures précédentes, dirent adieu à leurs familles et partirent allègrement.
Pendant ce temps, Jail et Klaas soupiraient au collège, et tâchaient de se persuader que la connaissance parfaite de la grammaire et des règles de trois est un élément important du bonheur de l’existence.
Ils avaient bien tenté de fléchir la décision paternelle qui les condamnait à la réclusion pendant cette excursion de leurs aînés. Mais Van Bloom et Van Wyk étaient demeurés inflexibles; la jeunesse des enfants aurait pu devenir un embarras sérieux dans un voyage qui promettait d’être à la fois dangereux et pénible.
Nous ne suivrons pas nos chasseurs dans les événements qui précédèrent leur arrivée aux bords du Limpopo. Pressés de parvenir au but, ils ne s’attardèrent à aucune chose, et ne poursuivirent que le gibier nécessaire à leur nourriture de chaque jour. Rejoignons-les donc au pays qu’ils cherchaient, près de la rivière qu’ils viennent de franchir.
Comme dit Willem, c’est leur première station dans la Terre Promise.
Nos chasseurs avaient établi leur camp à une petite distance du gué qui leur avait donné passage. Dans cette partie, les berges s’abaissaient jusqu’au niveau de l’eau en pente douce, et un certain endroit battu par les animaux qui venaient habituellement se désaltérer là, montrait les traces de différentes espèces d’antilopes, mêlées aux larges empreintes de pieds d’éléphants et de rhinocéros. Congo y releva aussi des pistes de lions et de léopards, et si ses maîtres l’avaient écouté, ils n’auraient pas installé leur camp si près du passage. Mais tous étaient fatigués, et jugèrent qu’une distance d’un kilomètre était suffisante pour les mettre à l’abri des visites importunes.
En effet, ils ne furent pas troublés par les intrus; mais, au milieu de la nuit, un épouvantable charivari les éveilla en sursaut. Nos jeunes gens étaient depuis longtemps habitués aux concerts nocturnes des
LES CHASSEURS £)Ë GlRAt'ES
habitants du désert; pourtant ils ne purent écouter tout à fait de sang-froid cette formidable symphonie qui dénonçait la présence de tous les monstres de la forêt. Le cri aigu des éléphants perçait le rugissement continu des lions ; dans les rares moments où la voix des félins s’adoucissait, c’était le ricanement des hyènes qui prenait le dessus, mêlé à des cris dont les auditeurs ne purent reconnaître les auteurs.
— Congo avait raison de vouloir nous entraîner beaucoup plus loin, dit enfin Hendrick. Faute d’avoir voulu marcher une demi-heure de plus, nous allons passer une nuit blanche.
— Le mal est fait; il n’y a plus qu’à tâcher de nous habituer à cet horrible vacarme, répondit Willem. En tout cas, nous pouvons bien augurer pour nos futures chasses : Congo n’avait rien exagéré de la richesse de ce pays en gros gibier.
— Essayons de nous rendormir, dit Arend ; les chiens sauront bien donner l’alarme s’il y a lieu. Je suis harassé.
Les chasseurs s’habituèrent en quelques instants à cette musique, et bientôt tous les yeux se refermèrent pour ne se rouvrir qu’au premier rayon de l’aube.
Willem, impatient d’être fixé sur les adversaires qu’il allait avoir à combattre, partit avec Congo dans la direction du gué. Là, ils virent le sol plus piétine que jamais ; cinq antilopes gisaient sur le sable, une bande de hyènes s’occupait activement à les faire disparaître. A l’approche des deux hommes, elles s’écartèrent en grondant. Willem examina les victimes, mais ne put se rappeler avoir jamais aperçu cette espèce. Congo les connaissait bien, en ayant chassé souvent autrefois, mais le nom indigène dont il les désigna n’apprit pas grand chose à son maître.
D’après les pistes faciles à relever, Congo déclara qu’une troupe d’antilopes était d’abord descendue à la rivière ; quatre éléphants mâles étaient venus ensuite, et trouvant la place prise, avaient exécuté une charge sur les premiers occupants, et ceux-ci, fuyant en désordre, avaient rencontré une compagnie de lions dont ils étaient devenus la proie jusqu’au dernier, car aucune trace de pieds fourchus ne retournait se perdre dans la plaine.
— Connais-tu ces antilopes ? demanda Willem à Hans, qui apparaissait dans le passage.
— Ce sont des élans, répondit le jeune homme. Mais ils sont d’une espèce dont je n’ai pas encore entendu parler.
Le jeune botaniste examina avec satisfaction le magnifique paysage qui s’étendait devant lui. Le soleil levant illuminait une large vallée parsemée d’arbres majestueux, de gigantesques baobabs pour la plupart; des bouquets de palmiers se voyaient aussi çà et là. Mais ce qui émut surtout notre savant, ce fut la quantité de fleurs dont les couleurs vives et fraîches ressortaient gaîment sur le splendide tapis de verdure.
— Je crois que nous allons trouver ici l’un et l’autre de quoi nous satisfaire, dit-il. Aussi, je vous propose que nous reconnaissions un peu le pays avant d’aller plus loin: il me semble qu’il va nous offrir assez de ressources pour que nous puissions y prolonger avec avantage notre séjour.
Willem acquiesça avec empressement, et les jeunes gens revinrent au camp pour chercher leurs chevaux et les chiens. Hendrick se joignit à eùx, et ils partirent en remontant le cours du Limpopo.
Pendant une bonne demi-heure, ils suivirent des
berges très hautes, qui défendaient l’accès de la rivière; ce lieu ne pouvait être visité par les animaux que cherchaient nos chasseurs. Enfin ils atteignirent un endroit où les rives s’abaissaient, mais où l’eau restait néanmoins difficile à atteindre. Là, croissaient abondamment des arbres minces et hauts, propres entre tous à fournir d’excellents pieux de palissades.
— Cette place sera bonne pour la construction d’un kraal si nous nous décidons à entreprendre un pareil travail, dit Willem. Mais je ne vois jusqu’ici pas grand chose annonçant la présence d’hippopotames ou de girafes.
— Moi non plus, répondit Hendrick. Un kraal serait ici bien à l’abri, mais nous ne pouvons compter que sur le gué pour nous fournir ce que nous cherchons.
— Explorons encore avant de nous arrêter à une décision, dit le botaniste. Si nous ne trouvons rien en amont, demain nous descendrons la rivière ; je crois qu’elle nous réservera autre chose que des crocodiles.
Nos jeunes chasseurs reprirent leur marche le long des berges, en étudiant attentivement le sol.