LA TRAPPE DOUBLE
Quelques instants après le départ de Willem et de ses compagnons, Arend regarda par hasard du côté de la vallée, et aperçut une troupe d’antilopes qui paissait paisiblement dans la plaine, non loin d’un fourré distant d’un kilomètre environ. C’était une belle occasion d’ajouter un plat au dîner. Arend sauta sur son cheval et gagna le vent du troupeau en s’abritant sous un taillis de lauriers roses haut de près de quatre mètres.
Parvenu à portée de fusil, grâce à cet abri, il visa la plus grande antilope et fit feu. Tout le troupeau bondit vers le fourré, fit un saut prodigieux et plongea dans les broussailles où il disparut; une seule resta, étendue sur le sol. Arend s’assura qu’elle était bien morte, puis revint au trot vers le camp et dépêcha Congo et Mocco pour chercher la pièce de gibier. Ceux-ci revinrent bientôt avec l’animal. Ils le dépouillèrent prestement et se préparèrent à le mettre à la broche.
Tout à coup, Mocco remarqua qu’un des chevaux de bât s’éloignait du camp, tout en broutant, et se trouvait déjà à une certaine distance. Il le signala à Arend. Celui-ci, enchanté de cette nouvelle occasion de tuer son désœuvrement, sauta de nouveau en selle et partit à la suite de l’animal échappé, après avoir recommandé aux deux serviteurs de continuer leurs opérations culinaires.
Congo et Mocco, un instant distraits par l’incident, reprirent leur besogne. Quand vint le moment d’accrocher là marmite, il fallut de l’eau; ils prirent chacun un seau et se dirigèrent vers le gué en suivant le bord de la rivière.
Un peu avant d’arriver au passage, Congo, qui marchait le premier, disparut soudain sous terre.
Il avait mis le pied sur une de ces fosses que les naturels creusent souvent pour capturer l’hippopotame ou l’éléphant, et qui était si habilement dissimulée que rien ne pouvait en faire soupçonner la présence.
Quand il se releva, tout étourdi de sa chute, il se vit au fond d’un trou de trois mètres de profondeur; il fut à moitié aveuglé par le sable, la poussière et les menues branches sèches qu’il avait entraînées dans sa chute et tombaient en cascade à sa suite. Il se frotta les yeux, et regarda de nouveau vers le haut; cette fois, il aperçut la figure de Mocco grimaçant dans un rire de satisfaction malicieuse.
— Mocco, dit le pauvre Cafre, toi aider moi à sortir.
Mais le Boschiman semblait transporté de joie et exécutait autour de l’embouchure de la trappe une danse aussi fantaisiste que délirante. Il poussait des éclats de rire qui rappelaient désagréablement ceux
d’une hyène en fureur, et n’interrompait ses gambades que pour venir de temps en temps jeter un coup d’œil dans la fosse et jouir de la mine piteuse de son rival.
Le pauvre Congo connaissait trop bien son camarade et sa situation pour se déconcerter outre mesure de ce qui lui arrivait, il savait qu’avec un peu d’aide de la part de son compagnon, il lui serait facile de recouvrer sa liberté, et que, malgré sa joie maligne et exubérante, Mocco n’était pas méchant au fond. Il résolut d’attendre patiemment la fiii de cet accès, sûr d’obtenir sa délivrance dès que Mocco aurait repris son calme. '
A sa grande surprise, le silence se fit brusquement.
Congo appela. Pas de réponse. Quoi? le Boschimàn i’avâit-il abandonné? était-il retourné au camp, le livrant à son malheureux sort! Pour le coup, c’était trop fortl A l’idée que son compagnon pouvait être capable d’une pareille trahison, le Cafre entra dans une véritable rage. Puis, le premier moment de fureur passé, Congo se sentit gagner par l’inquiétude : si Mocco était revenu seul au camp, pourquoi Arend ne s’était-il pas enquis de l’absent? Pourquoi ne vënàit-il pas secourir son fidèle serviteur? Le trahissait-il aussi? Ou lui était-il àrrivé malheur?
Mocco était moins coupable que Congo ne supposait, et il payait chèrement le plaisir qti’il avait pris au mal de son prochain. Au milieu de ses plus effrénées cabrioles, il avait senti tout-à-coup le sol manquer sous lui, et, en une secondé, il s’était trouvé au fond d’une fossé, jumelle de celle qu’oeiupait bleu nuljfrâ UU Congo. Les naturels d«
l’Afrique australe creusent souvent ainsi des trappes doubles, et il arrive ordinairement que l’éléphant, en se garant de la première, tombe dans la seconde. C’est ce que le Boschiman n’avait pas prévu, lui, le rusé chasseur. Sa malignité lui avait fait oublier le souci de sa sûreté personnelle, et avait fait de lui le pendant de celui qu’il venait de trouver si ridicule.
Par un heureux hasard, le Boschiman ne s’était pas fait le moindre mal, et, ce qui était plus providentiel encore, il était tombé à côté du pieu pointu qu’on place toujours au fond de ce genre de piège, et sur lequel l’éléphant capturé s’embroche inévitablement.
Quand il eut repris ses esprits, Mocco songea aux moyens de sortir d’embarras sans que son voisin connût son humiliation. Il ne répondit par conséquent pas un mot à Congo qui s’égosillait à crier son nom, et à appeler « baasArend », et travailla de toutes ses forces à arracher le pieu, au moyen duquel il espérait se hisser jusqu’au bord du trou. Mais tous ses efforts furent inutiles; le pieu semblait enraciné dans la terre.
Alors, épuisé et irrité, Mocco se livra à une suite de raisonnements basés sur un système de logique bien connu des égoïstes. S’il se trouvait dans cette situation, quel autre que Congo en était cause? Pourquoi était-il, ce nigaud, tombé dans le premier trou ? Et le Boschiman qui, au bout de quelque temps, eût certainement compati au malheur de Congo, et eût tout fait pour l’aider à sortir de sa fosse, le Boschiman entra dans une fureur folle contre ce Cafre maladroit et imbécile. Mais tandis que le bon Congo se désolait surtout de se sentir abandonné, Mocco gardait ses idées plus nettes. Il
Lfcs CMASSEÜR.S i)E GIRAFES
calcula qu’Arend ne pouvait tarder à revenir au camp, qu’il remarquerait l’absence des deux domestiques et celle des seaux, et qu’il viendrait tout naturellement du côté du gué, la seule place où l’on pût puiser de l’eau. La délivrance était assurée, ce n’était qu’une question de temps et de patience. 11 résolut donc d’attendre en silence, dans l’espoir de laisser ignorer à son rival que le sort s’était chargé de sa vengeance.
Les heures passèrent; le soleil s’abaissa graduellement derrière la cime des arbres, et à mesure que la lumière décroissait, l’espérance s’éteignait en Mocco. La nuit venait, et toujours pas de secours 1 Qu’est-ce que cela pouvait signifier? Il était impossible que Willem et ses compagnons se fussent volontairement attardés à ce point dans leur excursion; et s’ils étaient de retour, ils se seraient sans aucun doute mis depuis longtemps à la recherche de leurs domestiques. Un malheur était arrivé. Quand Mocco en vint à ce point dans ses réflexions, l’anxiété devint plus forte en lui que l’amour-propre, la situation lui sembla intolérable, et il se décida à donner à Congo signe de vie.
— Ehl Congo! toi longue bétel où donc es-tu? Pourquoi toi ne retournes pas à maison? cria-t-il.
La voix de Mocco, si aiguë d’ordinaire, était si lointaine que le Cafre comprit immédiatement où se trouvait son compagnon : il était enterré vif comme lui-même.
— Bon Dieu! Mocco! cria-t-il à son tour, moi attends toi. Moi pas vouloir retourner au camp sans toi, bien sûr.
— Toi as plus de prétention encore que d’ordinaire! Qui donc voudrait loger à côté de grand âne
noir comme toi? Moi permets à toi d’aller sans moi au camp, et toi dire à baas Arend que Mocco voudrait voir lui, parce que Mocco a quelque chose de très important à dire à lui.
— Très bien, dit le Cafre, ne pouvant s’empêcher de rire, mais toi expliquer d’abord ce que toi vouloir dire à baas Arend. Moi lui faire tout de suite commission sans que lui avoir besoin de déranger lui.
— Toi diras que toi as été assez idiot pour jeter toi dans une trappe, et que bêtise à toi a fait tomber moi dans autre trappe, et que toi es plus bête et plus lourdaud que tous gros hippopotames de Limpopo, puisque eux y sont jamais tombés depuis des années que trappes sont là.
— Faut-il que moi dire aussi que toi été plus intelligent que moi ?
— Hé non ! moi deviens bête comme toi à force d’être en compagnie de toi.
— Grand malheur, vraiment... Aïe! fourmies mordre moi!
— Grand nigaud! et moi ai manqué être embroché dans pieu pointu par stupidité à toi! Et me voilà ici! et pendant que rôti brûle, ventre à moi criel et aussi pieds à moi sont dans la bouel et moi vois aussi ramper toutes sortes de bêtes ! Toi vois bien que toi n’es qu’un imbécile d’être tombé dans ton trou.
— Si toi y tenir, moi pas dire non davantage. Mais moi être inquiet. Comment cela pouvoir être possible que maîtres pas encore revenus?
— Eh 1 bien souvent blancs sont aussi maladroits que toi et perdent eux en chemin. Alors nous aurons plus qu’à manger crapauds et serpents, puis à étendre nous dans la vase et mourir.
Cette fois, le Cafre ne répondit pas. Il avait pii plaisanter un moment sur sa situation et ne la considérer que par son côté comique: ses appréhensions s’étaient un peu calmées pendant son altercation avec Mocco. Âlais la perspective évoquée par le Boschiman lui serra le cœur d’une angoisse indiciblç. Ses maîtres pouvaient bien avoir ét’é attaqués et faits prisonniers par une tribu sauvage; ils avaient été tués, peut-être. Le Boschiman, en proie aux mêmes conjectures, suivait également une série de suppositions toutes plus sinistres les unes que les autres. Tous deux s’abandonnèrent quelque temps à une sombre rêverie, sans que ni l’un ni l’autre éprouvât le désir de rompre le silence.
Tout à coup un aboîment sec, irrité, leur fit leyer brusquement la tête, et nos deux prisonniers aperçurent quelques animaux d’aspect farouche qu’ils reconnurent aussitôt pour des chiens sauvages. A la vue des deux hommes, les quadrupèdes sautèrent en arrière, en faisant entendre un aboîment différent du premier, et, au vacarme qui suivit cet avertissement, les captifs reconnurent sans peine qu’ils étaient en nombreuse compagnie.
Le chien sauvage a une peur instintive de l’homme; ceux-ci se retirèrent donc d’abord à quelque distance. Mais, voyant que personne ne les inquiétait, ils s’enhardirent, poussés d’ailleurs par la faim, et s’approchèrent peu à peu, avec précaution, jusqu’à ce que chaque fosse fût environnée d’un cercle d’yeux de flamme dardés sur les deux prisonniers qui semblaient à leur merci, et qu’ils sentaient, par instinct, hors d’état de leur nuire. Rendus courageux par l’absence du danger, ils commencèrent à gratter la terre pour achever de démolir la couverture des
deux trappes, et comme ie bois qui les formait était pourri par l’âge, il céda bientôt. Une véritable trombe dé terre, de sable, de cailloux s’abattit sur les deux malheureux placés au-dessous et faillit les suffoquer.
— Ma foi, pensa Mocco, si averse de chiens doit suivre celle-là, moi espère bien que cet imbécile de Congo aura aussi une belle part. Lui mérite pas une autre récompense.
Ce charitable souhait fut exaucé presqu’aussitôt que prononcé. Le Boschiman entendit tout à coup des hurlements horribles, qui ne pouvaient venir que de la fosse voisine. En effet, un chien y était tombé, et, moins heureux que le Cafre, il avait donné juste sur le pieu, et y était resté embroché ; l’animal se tordait dans des souffrances atroces, et ne réussissait, dans tous ses efforts, qu’à augmenter son supplice en s’enfonçant davantage. Congo n’eut que le temps de se jeter à plat dans la vase pour éviter les dents et les griffes qui revenaient à quelques pouces de sa figure à chaque tour qu’exécutait l’empalé, dans les convulsions de l’agonie. Au bruit qui s’échappait de la fosse, le Boschiman crut que Congo livrait contre les chiens un combat désespéré, et, pensant aussi au sort qui l’attendait lui-même, il ressentit une vive inquiétude au sujet de son camarade. L’idée que celui-ci était peut-être mis en pièces en ce moment, le remua profondément. Puis il pensa que, selon toute apparence, il était perdu, lui aussi, car le reste de la bande ne manquerait pas de s’attaquer bientôt à lui. Sa tête commença à s’égarer.
Un moment après, il lui sembla qu’il n’entend plus rien âu-dessns de sa, tête.
Il regarda en l’air : les spectateurs du bord du trou avaient disparu. Quelque chose de nouveau était survenu, sans doute, mais était-ce du secours pour lui? Etait-ce un autre ennemi plus redoutable ? Anxieux, retenant sa respiration, le Boschiman prêta l’oreille. Toujours rien 1 Tout à coup, une détonation d’arme à feu retentit tout près, suivie aussitôt d’un grand cri.
Instinctivement, le Boschiman poussa à son tour un véritable hurlement.
— Arend, est-ce toi? demanda la voix de Willem.
— Baas Willem ! Maître! crièrent en même temps les deux captifs.
— Vous dans ces trappes 1 s’écria Willem en écla- :ant de rire. Tiens, Congo, attrape le bout de mon 'usil et grimpe.
En un instant, les bras vigoureux du chasseur eurent extrait le Cafre de sa prison. Mocco remonta l’instant d’après de la même manière, les deux rivaux se trouvèrent en présence, et couverts de boue, et se considérant mutuellement d’un air piteux. Le bon Cafre, pourtant, était incapable defgarder rancune, et, en songeant que Mocco avait été rudement puni de sa malveillance à son égard, il se sentit tout prêt à pardonner ; sa figure s’épanouit dans un bon sourire.
— Mais où est Arend ? dit impatiemment Willem, que cette scène comique ne pouvait distraire longtemps de sa préoccupation.
— Moi pas savoir, baas Willem, dit Congo. Nous avoir quitté le camp pour chercher de l’eau; nous être tombés dans trappes, et attendre que vous et baas Arend venir tirer nous de là.
— Nous avons trouve le camp désert à notre retour, dit Willem. Des chacals dévoraient une antilope près du foyer éteint, et nos chevaux de bât étaient partis dans la plaine. Nous nous sommes mis à leur poursuite et les avons ramenés.. Nous avons conduit ensuite nos chevaux au gué pour les faire boire; chemin faisant, entendant les chiens sauvages aboyer furieusement, je me suis avance, et je les ai vus rangés en cercle autour d une fosse de laquelle sortaient des hurlements. Croyant qu’un des leurs était pris dans la trappe, j’ai mis pied à terre pour abréger son agonie; la bande a pris la fuite ; j’ai tiré sur celui qui était resté accroché au piquet, et j’ai découvert Congo. Mais que faisait Arend quand vous l’avez quitté ?
— Lui, parti pour poursuivre un cheval de bât échappé, dit Mocco. Nous avons pas revu lui, car nous avons culbuté tous deux dans trous tout de suite après.
Willem, et Hendrick qui avait rejoint le groupe pendant cette explication, restèrent un instant pensifs. Mais la nuit tombait, ils s’agissait de ne pas perdre en paroles des instants précieux. Ils remontèrent à cheval et se dirigèrent de nouveau vers le camp, suivis des deux domestiques. Après avoir mis, en quelques mots, Hans au courant de la situation, ils allèrent jusqu’à la lisière du bois, à un kilomètre du camp, et là, à tout hasard, ne sachant de quel côté se diriger, Willem tira un coup de fusil. Les deux jeunes gens prêtèrent l’oreille, espérant entendre une réponse. Elle vint, en effet, mais de la part des vautours, des babouins et des lions qui firent, pendant quelques minutes, un vacarme assourdissant. Dans ce sauvage concert, ils me dis-
as
tinguèrcnt rien qui dénonçât la présence d’un ctre humain.
— Que faire, Willem ? dit Hendrick.
— Retournons au camp chercher Congo et Bonflair; ils nous seront utiles dans nos recherches.
Les deux amis tournèrent bride, et galopèrent vers le lieu du campement où les deux serviteurs étaient déjà arrivés.
UNE AVENTURE D’AREND
Les dernières clartés du jour disparaissaient à l’horizon, quand Willem et Hendrick se mirent en route pour chercher leur compagnon si mystérieusement disparu. Ils s’étaient munis d’une torche, et le Cafre les accompagnait, menant Bonflair en laisse.
Bonflair était un grand chien de chasse, de race espagnole, que Willem avait acheté tout jeune dans une colonie portugaise du nord. Depuis le commencement de l’expédition, l’animal avait causé à lui tout seul plus d’ennuis et de difficultés que tout le reste de la meute.
Il supportait mal la faim, la soif et la fatigue; plusieurs fois il avait montré des intentions de quitter ses maîtres. Willem se fût donc débarrassé de ce mauvais serviteur, si Congo n’avait signalé en lui une finesse de flair surprenante, et n’avait fait ressortir tous les avantages que cette qualité peut donner au chasseur dans de certaines circonstances. Willem l’avait donc gardé, et le choisit tout naturellement pour suivre la piste d’Arend.
Ils longèrent d’abord la lisière de la forêt, pour croiser la ligne qu’avait prise Arend, derrière le cheval échappé, et ne tardèrent pas à la découvrir. Ils reconnurent distinctement les traces de deux chevaux, s’enfonçant dans la forêt, le long d’un sentier battu tracé évidemment par les buffles et les autres gros animaux qui se rendaient à la rivière. Ce sentier était bordé des deux côtés par d’épais buissons épineux absolument impénétrables. Ils parcoururent ainsi un demi-kilomètre, et débouchèrent tout à coup dans une clairière où le sentier disparaissait, mais où des traces divergentes se voyaient distinctement. Les empreintes de pas de Borée, le cheval d’ Arend, furent retrouvées, et le chien, détaché, fut placé sur la piste.
Contrairement à beaucoup de chiens de chasse, Bonflair ne se lançait jamais en avant en distançant le chasseur : toujours il réglait son allure sur celle de son maître. Suivre une piste devenait donc facile. Persuadés qu’ils obtiendraient bientôt des nouvelles d’Arend, nos chasseurs encouragèrent le chien et se lancèrent au trot à sa suite. Congo courait derrière.
Bientôt ils entendirent, à une faible distance devant eux, le bruit d’un combat d’animaux, et leur oreille exercée eut bientôt reconnu la voix d’un lion mêlée aux cris d’une bande de hyènes. Ils approchèrent, guidés par Bonflair, qui gardait toujours sa piste, et à la clarté de la lune qui venait de se lever, ils aperçurent une douzaine de hyènes grondant et ricanant, à distance respectueuse d’un lion accroupi sur quelque chose de sombre qu’il dévorait. A la vue des chasseurs, les hyènes s’éloignèrent de quelques pas, mais sans paraître songer à fuir.
— On dirait que c’est le cadavre d’un cheval, dit Hendrick à voix basse.
— Oui, j’en suis sûr, répondit Willem, car je vois la selle... Mon Dieu ! c’est le cheval d’Arend ! Et lui, où est-il ?
Bonflair avait continué d’avancer; arrivé à quinze pas du lion, il aboya d’un ton menaçant, comme s’il l’eût sommé d’interrompre son repas. Un grondement irrité lui répondit, mais le fauve ne bougea pas.
— Il faut ou le tuer, ou le faire partir de là, dit Willem. Que décidons-nous?
— Le tuer sera le plus sûr, dit son compagnon.
Tous deux mirent pied à terre, jetèrent les brides
au Cafre et, le doigt sur la détente de leurs fusils, ils s’avancèrent avec précaution, Bonflair grondant sur leurs talons.
Le lion les laissa arriver à quelques pas de lui sans bouger. La seule marque d’attention qu’il donna fut d’interrompre son repas, et de ramasser davantage son corps sur sa proie, comme s’il se préparait à sauter.
— Eh bien l chuchota Hendrick ; tirons-nous ?
— Oui 1 Feu !
Tous deux pressèrent la détente avec un tel ensemble que les deux détonations n’en firent qu’une, et sautèrent aussitôt de côté pour s’écarter de la ligne droite du fauve. Celui-ci, rugissant avec fureur, fit un bond prodigieux et tomba entre les deux chasseurs. Mais ce fut son effort suprême, il ne put se relever, et se tordit sur le sol dans les convulsions de l’agonie. Les chasseurs ne s’en occupèrent pas davantage et se précipitèrent vers le corps du cheval, qu’ils examinèrent attentivement.
C’était bien le pauvre Borée; mais ils ne découvrirent nulle trace du cavalier. Donc, Arend n’avait pas été tué avec son cheval ; mais cette certitude, si consolante qu’elle fût, ouvrait un vaste champ aux appréhensions poignantes.
— Cherchons si ce cheval a été tué où nous l’avons trouvé, ou bien si le lion l’a traîné ici, dit Hendrick.
Congo examina le terrain, et déclara que le cheval avait été tué à cette place, et par le lion.
La chose était assez étrange.
Un examen plus minutieux du cheval montra qu’une de ses jambes était entortillée dans la bride.
Ceci expliquait comment un animal aussi rapide avait pu se laisser atteindre dans une plaine.
— Tant mieux, dit Willem ; Arend n’est pas venu jusqu’ici avec son cheval.
— C’est positif, répondit Hendrick ; maintenant notre première affaire est de chercher où il a mis pied à terre.
— Revenons sur nos pas, dit Willem, et étudions les traces avec soin.
Tout en parlant, les chasseurs s’étaient remis en selle, après avoir rechargé leurs fusils.
— Baas Willem, dit Congo, vous laisser essayer Bonflair encore un peu par ici.
— Mène-le, mon garçon.
Congo, excitant le chien, se mit à décrire un cercle autour de l’endroit où gisait le cheval.
Quand le Cafre atteignit le côté de la plaine opposé au bois d’où ils sortaient, il appela les chasseurs et les invita à continuer de ce côté. Ils accoururent et reconnurent les traces du cheval d’Arend,qui s’éloignaient dans une direction contraire à celle du camp. Il était évident qu’il avait été plus loin que
cette place où étaient maintenant ses restes. Il avait perdu plus loin son cavalier, et retournait au camp quand le lion l’avait atteint et tué. Bonflair fila sur cette nouvelle piste, serré de près par Congo, et suivi d’un peu plus loin par les deux cavaliers.
Mais usons du privilège du conteur, qui est de savoir tout ce qui concerne ses héros, et voyons un peu ce qu’était devenu le chasseur disparu.
Lorsqu’Arend atteignit le cheval échappé, celui-ci se trouvait au bord d'un fourré très étendu, et paraissait bien disposé à s’éloigner encore davantage. Dès qu’il aperçut son maître, il se précipita parmi les arbres et prit un sentier frayé par les animaux sauvages. Arend s’y engagea à sa suite.
Ce sentier était trop étroit pour lui permettre de dépasser le fugitif ; craignant de le perdre tout à fait, le jeune homme continua d’emboîter le pas, espérant arriver, un moment ou l’autre, à un espace plus large où il pourrait tourner le vagabond et le forcer à revenir vers le camp.
Cet espoir sembla sur le point de se réaliser. Le sentier débouchait sur une plaine couverte de bruyère naine. Libre de ses mouvements, le chasseur éperonna sa monture et essaya de dépasser l’autre cheval.
Alors celui-ci, ému peut-être par le souvenir de son bât et de son fardeau pesant, partit au galop.
Arend prit aussitôt la même allure. Mais, arrivé à peu près au milieu 4e la plaine, le fugitif s’arrêta court, puis repartit comme un trait à angle droit avec sa direction première. Arend fut surpris d’une tactique si peu ordinaire chez un cheval, mais il découvrit bientôt le mystère : un énorme rhinocéros noir, un borelé, arrivait droit sur eux, se dirigeant probablement vers la rivière...
Le cheval s’était écarté brusquement de sa route, et plût au Ciel, que son poursuivant en eïit tait autant ! Mais lorsque le borelé passa près de lui, lui découvrant son endroit vulnérable, Arend ne put résister à la tentation et tira. Malheureusement, Borée, épouvanté à la vue du monstre, piaffa, encensa, et le coup, mal assuré, produisit un effet tout à fait contraire à celui qu’attendait le chasseur. Le borelé, mugissant comme un taureau furieux, se précipita sur son ennemi, qui n’eut plus d’autre ressource que de fuir à toute bride. Le borelé se lança dans une poursuite qui prouvait que, s’il était blessé, il était loin d’être hors d’état de tirer vengeance. Au début de la course, un espace très minime séparait le poursuivant du poursuivi, et il eût été facile à Arend de s’écarter brusquement de la ligne droite et de se laisser dépasser et perdre de vue par l’animal, dont il connaissait pourtant bien le défaut de vision. Mais, confiant dans la vitesse de sa monture, le chasseur continua en ligne droite, tout en rechargeant son fusil. Il eût certainement échappé ainsi à son poursuivant si un épais buisson de broussailles, connues dans l’Afrique Australe, sous le nom de «attends-un-peu» n’avait barré la plaine sur une assez grande étendue. Son cheval «attendit un peu », trop même, paraît-il, car le borelé fut sur scs talons avant que le cavalier eût eu le temps de tourner à droite ou à gauche. Arend avait enfin réussi à recharger son fusil, mais il avait peu de de chance de tuer un rhinocéros d’un seul coup, surtout monté sur un cheval terrifié. Il sauta donc à terre, dès qu’il entendit approcher le rhinocéros, espérant que le nasicorne poursuivrait le cheval et le laisserait lui-même paisible spectateur de la chasse.
LES CHASSEUnS DE GIRAFES
Le champ visuel qu’embrasse un rhinocéros n’est pas étendu, mais la mauvaise chance voulut que ce fût le chasseur et non le cheval qui s’y trouvât compris. Le borelé fondit sur son agresseur. Arend fit feu à bout portant, et prit aussitôt sa course vers un bouquet d’arbres qui se trouvait assez près de là. Le rhinocéros le suivit pesamment, ébranlant la terre à chaque pas, mais gagnant toujours du terrain, jusqu’à ce qu’Arend pût sentir derrière lui le souffle haletant de l’animal.
Se souvenant de l’aventure d’Hendrick, il imita sa manœuvre : faisant un brusque crochet, il se laissa dépasser par le rhinocéros au moment où celui-ci abaissait sa corne pour l’en frapper, et il repartit à toute vitesse dans une nouvelle direction. Cette manœuvre lui fit gagner quelque avance, mais son avantage ne fut pas de longue durée, et au bruit que faisait la lourde masse lancée à sa suite, il se rendit bientôt compte qu’il perdait du terrain. Rejoint de nouveau par le monstre, il eut encore la force de renouveler la tactique qui l’avait sauvé une première fois, mais il était à bout de forces.
Heureusement, il aperçut devant lui le tronc d’un énorme baobab étendu sur le sol, renversé sans doute par quelque ouragan, et que supportaient d’un côté ses racines, de l’autre ses branches, de manière à former une espèce de pont d’environ deux pieds de hauteur. Se jeter à plat ventre et se glisser sous cet asile inespéré fut pour Arend l'affaire d’un instant. La longue corne qui allait l’empaler le frôla encore à travers les branches.
Il put enfin reprendre haleine, car il était matériellement impossible à l’énorme bête de prendre le même chemin, et lorsqu’elle fit le tour de cette bar-
ricade improvisée pour atteindre sa proie de l’autre côté, Arend n’eut qu’à se glisser de nouveau sous l’arbre et à reprendre sa position première. Ce manège se répéta plusieurs fois, toujours avec le même succès pour le captif, qui espéra qu’à la longue, l’assiégeant se fatiguerait d’attaques inutiles et abandonnerait la partie. Mais le borelé, exaspéré des blessures qu’il avait reçues, était altéré de vengeance; pendant plus d’une heure il ne cessa de passer d’un côté à l’autre de l’arbre, ne perdant jamais l’espoir d’atteindre enfin son insaisissable ennemi, et, pendant ce temps, Arend, tout en passant et repassant sous son baobab, eut tout le loisir de ruminer un plan d’évasion. Son fusil était resté à l’endroit où il l’avait jeté en s’introduisant dans sa cachette, c’est-à-dire à portée de sa main.
Il le saisit, mais au moment de le recharger, il s’aperçut que la baguette manquait; et il se rappela qu’en effet l’attaque si soudaine du borelé ne lui avait pas laissé le temps de la remettre à sa place et qu’elle devait, par conséquent, être encore dans la plaine. C’était un accident fâcheux ; pendant quelque temps, le jeune homme ne vit plus aucun moyen de se tirer de là, et il n’espéra plus que dans la fatigue du rhinocéros, qui se déciderait peut-être à abandonner une vaine poursuite.
Mais si le borelé montrait, en effet, des signes très évidents de fatigue, rien n’annonçait qu’il fût décidé à s’éloigner; il finit même par se coucher au bout de l’arbre, à un endroit d’où il pouvait facilement surveiller les deux côtés de la forteresse, et son attitude disait clairement qu’il était déterminé à demeurer là pour attendre un occasion favorable d’atteindre son ennemi.
LES CHASSEURS DE GIRAFES 3l
Les deux adversaires restèrent donc à s’observer en silence. Des heures passèrent ainsi, combien lourdes et harassantes pour Arend 1 La nuit vint, peu à peu la lune monta au-dessus des arbres qui entouraient la plaine, et il voyait toujours l’énorme masse noire, agrandie encore par son ombre, immobile à son poste, ne bougeant que sa tête pour suivre les mouvements du captif selon que celui-ci passait à droite ou à gauche.
L’assiégeant ne paraissait éprouver aucun désir de manger ou de boire. La situation menaçait de s’éterniser.
Enfin une idée vint à Arend : idée si simple qu’il resta stupéfait de ne pas l’avoir rencontrée plus tôt. Il avait son fusil et de la poudre en quantité suffisante; une forte charge de poudre pourrait, faute de mieux, aveugler le rhinocéros et le mettre hors d’état de recommencer une chasse.
Sans perdre une minute, il versa dans son fusil une double charge et boucha l’ouverture du canon avec un tampon d’herbe sèche, dans la crainte qu’un faux mouvement ne lui fît verser le contenu, tandis qu’il guetterait un moment propice.
Ce moment ne se fit point attendre : à un mouvement que fit Arend, le borelé avança la tête, et le chasseur,visantundesesyeux, fit feu à bout portant.
Avec un mugissement de rage, l’animal se précipita vers lui et fit des efforts frénétiques pour retourner le baobab, mais sans réussir à l’ébranler. Pendant ce temps, Arend rechargea son fusil ; mais un nouvel incident survint. L’herbe sèche qui bouchait le canon du fusil s’était enflammée et avait allumé les feuilles mortes qui formaient un lit épais autour de l’arbre. En un instant, une nappe de
flammes s’éleva devant Arènd et s’étendit en toi sens, principalement vers lui. Le tronc allait êt enveloppé et brûler lui-même ; il fallait fuir, et sai perdre une seconde. Se coulant sous l’arbre comn une couleuvre, Arend passa du côté opposé et mit à courir comme un cerf, espérant que le rider de flammes et le pétillement des branches cach raient sa fuite.
Mais, décidément, la Fortune lui en voulait < jour-là. Il n’était pas à vingt pas de sa cachette t feu qu’il entendit de nouveau derrière lui le loui galop du borelé. Soit qu’un seul œil suffît à le gi der, soit que le sens de l’ouïe fût particulièreme développé chez lui, il suivait d’un traii\qui dev; le mettre bientôt sur les talons du fugitif.
Cette fois, le jeune chasseur se sentit perdu: ir possible d’atteindre des arbres qui eussent été < taille à lui donner asile. Encore quelques seconde et la longue corne acérée du rhinocéros allait l’cr paler.
L’instinct de la conservation le poussait seul e: core à ne pas se rendre, mais épuisé, haletant, r lant presque, il défaillait et allait s’affaisser sur sol, lorsqu’un aboîment de chien éclata dans plaine et une voix cria :
— Vous voir là-bas, baas Willem, homme cour vers nous.
Alors, confusément, Arend vit Bonflair sauter au oreilles du borelé, il entendit une détonation et galop d’un cheval, et quand il comprit un peu < qui se passait, il se trouva devant Willem et Hei driclc qui lui secouaient chacun une main avec vigoureuse cordialité dont on accueille un ami qu’c n’a pas vu depuis des années.
MW CHASSEURS DE OIRAPES
Eh bien, qu’est-ce donc ? demanda joyeusement Hendrick. Que deviens-tu, Arend ? Est-ce que cet animal te pourchasse depuis les douze heures que tu es parti ?
— Oui.
— Et combien de temps pensais-tu tenir encore ?
— A peu près dix secondes. Vous êtes arrivés à temps. Avez-vous trouvé mon cheval ?
— Hélas oui 1 un lion l’a à demi dévoré. Mais disnous donc comment nous te trouvons dans une situation si critique... Un arbre en feu... un borelé à tes trousses...
t Arend raconta sa mésaventure, sans chercher d ailleurs a atténuer les fautes qu’il avait commises coup sur coup, et qui l’avajent mis à deux doigts de sa perte.
lout en parlant, les jeunes gens se remirent en inarche et arrivèrent près des restes du pauvre Borée. Son maître le considéra tristement en songeant à ce fidèle camarade qu’il avait si légèrement sacrifié. On s arrêta un instant pour prendre la selle et la bride; mais comme ses compagnons allaient continuer leur route, Willem les arrêta.
Nous ferons bien de passer la nuit ici, dit-il. Le sentier qui conduit dans l’autre plaine est très étroit, à cette heure il est fréquenté par les buffles, les rhinocéros ou les éléphants, — pour ne citer que ceux-là, — et nous courrons risque d’être piétinés ou écrasés dans l’obscurité.
C est vrai, dit Arend ; il serait peut-être pru- .ent de rester ici jusqu’au lever du jour, mais deux raisons s’y opposent. L’une, c’est que je meurs de faim et que j’ai le plus grand désir de manger une côtelette de l’antilope que j’ai tuée ce matin.
— J’en ferais volontiers autant, répliqua. Hendrick, si les chacals n’avaient eu la prévenance de nous ôter jusqu’à la fatigue de ronger les os.
On raconta à Arend ce qui s’était passé en son absence. Il ne fut pas médiocrement amusé par la tragi-comédie dont la trappe double avait’ été la cause et le théâtre.
— Nous ne commençons vraiment pas mal pour ce qui concerne les aventures, dit-il. Mais jusqu’ici, notre expédition nous a rapporté tout autre chose que du profit : me voilà à pied.
— Tu prendras le cheval de Congo, dit Willem, et lui-même s’arrangera d’un des chevaux de bât. Quant au gibier que nous cherchons, nous ne le trouverons qu’en descendant la rivière, car nous n’avons pas relevé, en amont, la moindre trace d’hippopotame ou de girafe.
— A propos, dis-nous donc ton second motif si impérieux de retourner au camp, Arend, dit Hendrick:
— Ma seconde raison est encore meilleure que la première : Hans doit se ronger d’inquiétude à notre sujet.
Tous convinrent qu’en effet il fallait partir sans retard. Congo prit les harnais, la torche fut allumée quand on arriva aux fourrés, et le retour s’effectua sans encombre. Hans les attendait, plein d’anxiété, dans l’autre plaine ; il poussa un cri de joie en voyant enfin apparaître ses compagnons. Tout en faisant honneur au repas que Mocco avait réussi à improviser malgré tant de péripéties, on le mit au courant de ce qui s’était passé; puis les chasseurs harassés, prirent enfin un repos bien mérité que les hôtes de la forêt eurent l’attention de ne pas interrompre.
MÀCORA
Le lendemain matin, les chasseurs levèrent le camp et se remirent en marche en descendant le cours de la rivière. Willem partit en avant avec Congo, dans l’espoir d’abattre quelque bonne pièce de gibier avant que l’approche de la petite troupe eût effarouché et fait fuir les animaux sauvages.
Lorsqu’il eut franchi la rivière, il entra dans une région couverte de pandanus, dont quelques-uns étaient enveloppés presque entièrement de plantes parasites qui leur donnaient un aspect étrange.
Tandis qu’il examinait ce phénomène, il aperçut, à trois cents mètres de là, une vache de buffle avec son veau, abritée sous un de ces arbres.
La matinée était assez avancée, et le moment approchait où quelques côtelettes de veau de buffle pourraient être bien accueillies par toute la troupe. Le chasseur ordonna donc à Congo de l’attendre où il était, et, gagnant le vent du buffle, il s’avança vers lui à l’abri des buissons et des broussailles,
usant des plus grandes précautions, car il savait que la femelle du buffle s’effarouche facilement quand elle a un petit, et qu’elle devient féroce quand elle combat pour le défendre. Il importait donc que le chasseur la tuât du premier coup, ou qu’il pût se mettre hors de son atteinte en cas de représailles de sa part, si elle n’était que blessée.
Lorsqu’il fut parvenu aussi près que son abri le lui permettait, Willem visa le ruminant à la tête et tira. Mais, contrairement à ce qu’il attendait, l’animal ne tomba pas et ne fit pas même mine de fuir. Il se contenta de jeter un regard interrogateur du côté d’où était venue cette attaque. Willem ne perdit pas de temps à sonder ce mystère ; il rechargea son fusil et s’avança à découvert, sûr désormais que la vache ne lui échapperait pas. Lorsqu’il fut assez près d’elle, toutefois, elle le chargea furieusement, mais il l’arrêta net d’une balle entre les deux yeux. Elle s’abattit et mourut, suivant la coutume des buffles, les jambes écartées et le dos en l’air. Un autre coup tua net le petit, qui criait piteusement à côté de sa mère.
Congo s’approcha et examina le veau ; l’animal avait une jambe cassée. Cette circonstance expliquait pourquoi la vache n’avait pas cherché à fuir : elle savait que son petit était hors d’état de là suivre, et elle était restée à côté de lui pour le protéger.
Tandis que Willem rechargeait son fusil, un grand bruissement de feuillage froissé et des craquements de branches cassées se firent entendre dans l’épais manteau de plantes parasites qui enveloppait le pandanus sous lequel lui et Congo se trouvaient. Quelque chose s’agitait vigoureusement parmi le feuillage, mais restait invisible. Willem s’éloigna
vivement de l’arbre en ordonnant à Congo d’en. faire autant, et tout en marchant, acheva de recharger son arme. Quand il fut à dix ou douze pas de là, il se retourna et aperçut un homme de haute stature, qui ' s’était laissé tomber à terre pendant ce temps. Tout en lui, costume et couleur, annonçait un Africain, mais non de ces races inférieures qu’on -rencontre fréquemment dans ce pays. 11 pouvait avoir quarante ans ; ses traits étaient réguliers et exprimaient l’intelligence et le courage; soft teint était basané, et s.es cheveux semblables à ceux des Européens. Toutes ces observations furent faites par le jeune chasseur en six secondes, car l’individu apparu si soudainement ne lui accorda pas davantage. A peine eut-il touché terre qu’il partit comme un trait dans 'la direction de la rivière. Willem crut d’abord que la frayeur' avait causé cette fuite précipitée ; mais pourtant rien dans l’étranger ne décelait la crainte. Çe fut Congo qui devina la cause de cette étrange conduite.
— Lui mourir de soif! s’écria-t-il.
En effet, l’étranger devait être bien altéré, car il se précipita dans la rivière, y plongea sa tête, puis se mit à s’entrer de l’eau par la bouche comme si son corps eût été une bouteille qu’il voulait emplir. Willem le regardait faire curieusement, quand Hendrick et Arend apparurent près du gué. Ils avaient entendu la triple détonation, et craignant qu’il ne fût survenu quelque complication, ils avaient pris les devants au galop, laissant à Hans et à Mocco le soin d’amener les chevaux de bàt. Ils atteignirent l’endroit où était resté Willem, au moment où, l’Africain y revenait lui-même après avoir étanché sa soif. Sans faire la moindre attention aux autres voya-
LËS CHASSEURS fiË GÎRAËËS
geurs, l’homme s’avança vers Willem avec un air de dignité un peu hautaine, naturelle à beaucoup de ces indigènes à demi-sauvages, et commença un discours. Incapable d’en comprendre un seul mot, Willem attendit qu’il eût fini, puis demanda au Cafre s’il avait compris.
— Oui, baas Willem, dit le Cafre, un peu, mais pas tout. Lui dire que lui devoir vie à vous, et que lui donner à vous tout ce que vous pouvoir demander à lui.
— Oh 1 oh 1 voilà qui s’appelle s’engager beaucoup ! s’écria Hendrick. J’espère que Willem ne se montrera pas trop exigeant et qu’il laissera quelque chose au reste de l’humanité.
A ce moment, Hans et Mocco arrivèrent avec les chevaux. On choisit une place près de l’endroit où Willem avait tué le buffle, et le camp fut dressé. Pendant quelque temps, tout le monde fut occupé par les préparatifs : les uns allèrent chercher du bois sec, les autres déchargèrent les chevaux, et Mocco dépouilla et prépara le veau.
Tandis qu’il surveillait sa cuisine, les jeunes gens, avec l’aide de Congo, parvinrent à interroger l’étranger sur l’évènement auquel ils devaient sa présence au camp. L’Africain apprit d’abord à ses hôtes que son nom était Macora, qu’il était chef d’une tribu de Macololos, et que son kraal n’était pas très éloigné du camp. Puis, traduit à mesure tant bien que mal par Congo, il raconta son aventure. La veille, accompagné de trois de ses sujets, il avait remonté la rivière dans un canot. Son but était de chercher une plante, très abondante à l’endroit où il se trouvait actuellement, et dont on extrait un poison très-violent pour les flèches et les lances. En
passant à un endroit peu profond, ils aperçurent un hippopotame qui errait au fond de la rivière, broutant les herbes aquatiques comme ferait un buffle dans la plaine. Ils essayèrent de le tuer, mais ie monstre remonta brusquement à la surface, fit chavirer l’embarcation, et força les quatre hommes à se sauver à la nage. Macora y perdit un fusil qui lui avait coûté huit défenses d’éléphant. Depuis ce moment, il avait été séparé de ses compagnons, et ne savait ce qu’ils étaient devenus. Il avait atteint la rive sans autre accident; mais, à quelques mètres du bord, il avait rencontré un troupeau de buffles, vaches et veaux, qui se rendait à la rivière. Effrayés par son apparition, ces animaux s’étaient détournés pour l’éviter, mais dans cette volte-face subite, un veau avait été renversé par un buffle et blessé si grièvement qu’il n’avait pu suivre les autres. La mère, voyant son petit rester en arrière, était revenue sur ses pas, et croyant que Macora avait attaqué sa progéniture, s’était ruée sur lui. Macora avait fui vers l’arbre le plus proche, et poursuivi par l’animal furieux, n’avait eu que le temps de grimper sur un pandanus. Le veau vint péniblement rejoindre sa mère, mais, arrivé à l’arbre, il ne put marcher davantage. Elle se tint près de lui, et Macora resta là, bloqué pendant de longues heures, essayant de temps en temps de descendre, mais trouvant toujours le buffle prêt à le recevoir sur ses cornes. Il était aux trois-quarts mort de soif, quand il entendit le coup de fusil de Willem et vit qu un secours inespéré lui arrivait. Le chef termina son récit en invitant les chasseurs à l’accompagner le lendemain à sonkraal,où il leur promettait l’accueil le plus hospitalier,
LES CHASSEURS bE GIRAFES
Quand les chasseurs apprirent que son village était situé en aval de la rivière, ils acceptèrent son invitation avec d’autant plus d’empressement, que cette chasse à l’hippopotame tentée par Macora les renseignait sur un point encore obscur, et ils' chargèrent Congo de demander si ces animaux étaient nombreux dans la région.
Le chef répondit qu’à une journée de marche de là, il y avait une grande lagune 'traversée par la rivière, et où les hippopotames étaient aussi nombreux que les étoiles au ciel.
— C’est juste ce que nous cherchons, dit y/illem. Maintenant, Congo, demande-lui où nous trouverons des girafes.
Macora ne put donner que peu d’espoir de rencontrer des. girafes près du Limpopo. Il avait bien entendu dire quelquefois qu’on en avait aperçu, mais ce n’étaient que des animaux égarés.
— Demande-lui s’il sait où on peut en trouver, reprit Willem.
Cette fois, Macora réfléchit avant de répondre. Puis il dit que sa patrie était loin dans le Nord et l’Ouest, que la tyrannie du puissant roi des Zoulous, Mosélékatse, l’avait forcé à partir a> jc son peuple, surtout après que Sékélétou,un autre grand chef des Macololos, lui avait retiré son amitié et son aide.
— Voilà une chose qui m’intéresse fort peu, dit
Willem. Je m’inquiète à peine des affaires politiques de mon propre pays ; ce n’est donc pas pour m’occuper de celles d’un roitelet quelconque d’Afrique. Congo, demande-lui donc de dire clairement s’il sait où nous trouverons des girafes. - •
Congo ramena Macora à la question. Celui-ci ré-
LËS CHASSÉÜRS DE UiRAfÈS 41
pondit qu’il n’avàit parlé de ses propres affaires que pour montrer qu’il était plus que personne à même de renseigner son nouvel ami: car, dans aucun pays, les girafes n’étaient aussi nombreuses que dans l’ancien royaume des Macololos, et lui, Macora, y avait chassé la girafe dès son enfance.
Mais à ce moment intéressant, Mocco vint annoncër que les côtelettes étaient cuites à point. On se rendit en hâte à son invitation. Macora avait semblé attendre le dîner sans impatience; mais quand, il se trouva devant une pile de côtelettes, il parut éprouver quelque contrainte ; il mangea les premières bouchées d’un air embarrassé, puis il se mit littéralement à dévorer, et fit si bien, qu’il avala à lui tout seul autant de viande que tous les chasseurs ensemble. Quand il fut rassasié, il s’excusa de s’être montré si vorace, et avoua qu’il n’avait rien mangé depuis deux jours.
Le repas terminé, tous s’étendirent autour du feu et s’endormirent. La nuit se passa sans incidènt. Mais lorsque les chasseurs s’éveillèrent au lever du soleil, ils*constatèrent que leur hôte de la veille avait disparu.
— Hé! Mocco et Congo ! cria Arend ; voyez donc s’il ne vous manque pas un cheval. Il est bien possible que nous. ayons été bernés hier par un conteur d’histoires, et volés par dessus- le marché.
— Par qui ? demanda Willem.
— Par votre ami, le chef Macololo. Il s’est dérobé à notre amitié ; il est probable ..qu’il ne s’en est pas tenu là.
— Je parierais ma tête que cet homme est honnête !- s’écria Willem avec assurance. Je suis convaincu qu’il nous a dit en tout la vérité, quoique je
LES CHÀ&SEÜRS DË GiËAPËS
ne puisse m’expliquer sa disparition. C’est un chef, ii en a toute l’apparence.
— Eh oui, c’est un chef en tout cas, dit Hendrick. Vous savez bien que dans cette partie du monde, quiconque a seulement une famille est un chef. Quoi qu’il en soit, voilà un départ clandestin qui n’a pas très bon air.
Pendant cette discussion, Mocco avait fait une revue complète des objets appartenant à ses maîtres.
— Rien 1 s’écria-t-il. Moi ai jamais été attrapé de pareille façon !
— Hein ? demanda Arend. Combien d’objets disparus ?
— Pas un objet disparu, baas, pas un seuil Et pourtant lui parlait même langue que Zoulou,...
— Langue de Zoulou pas être langue de voleurs, répliqua Congo, mais langue deBoschiman être méchante comme celle de serpent.
— Paix, Mocco ! dit Hans en voyant le Boschiman rageur se préparer à répliqucraigrement. Tu n’as que ce que tu mérites. Quant à notre hôte d’hier, je ne suis pas surpris de constater que c’est un honnête homme, car je partage l’avis de Willem : je crois qu’il nous a dit la vérité... Et je serais bien trompé si nous n’avions de ses nouvelles avant peu.
— Je ne demande qu’à lui faire des excuses pour mon jugement téméraire, dit Arend.
Les côtelettes qui restaient de la veille fournirent un déjeuner solide, puis, tout se trouvant prêt, la marche fut reprise en descendant- le cours de la ri- . vière.
Au bout de trois heures environ, la caravane atteignit un pays qui offrait les marques les plus évidentes du séjour de l’homme. De petits palmiers
avaient été abattus, leurs têtes et les souches lestaient seules sur le sol; un demi-kilomètre plus loin, on apercevait des champs cultivés. Ce lieu devait être habité par une peuplade intelligente.
— Voyez 1 s’écria Arend, voici une troupe d’hommes qui s’avance vers nous.
Tous se tournèrent dans la direction qu’il indiquait, et aperçurent, en effet, une cinquantaine d’individus qui suivaient la crête d’une colline et se dirigeaient vers eux.
— Peut-être ont-ils l’intention de nous attaquer, dit Hans. Que faire ?
— Allons toujours à leur rencontre, dit Hendrick.
Nous ne leur avons rien fait : donc, attendons l’événement. . . .
Quand les étrangers furent assez près, les chasseurs reconnurent leur hôte, qui, monté sur un bœuf, marchait à la tête de la troupe.
Macora adressa à Willem un discours, que Congo
traduisit à peu près ainsi :■ .
« Je vous ai invité à venir a mon kraal et a y amener vos amis. Je vous ai quitté de bonne heure ce matin et je suis venu chez les miens pour veiller a ce que l’on vous préparât une réception digne de ceux qui se sont montrés les amis de Macora. J ai amené les plus braves et les meilleurs de mon peuple pour vous souhaiter la bienvenue.
Willem répondit de son mieux à l’allocution du chef: nuis, les Macololos se rangèrent autour des étrangers et les menèrent à leur village, situe a une très petite distance. A l’entrée, ils trouvèrent une troupe d’une centaine de femmes qui les accueillit avec un chant, ou plutôt une mélopée assez semblable à un chant de nourrice qui endort son nou .-
risson. Congo expliqua qu’elles -souhaitaient aussi la bienvenue aux voyageurs. La troupe arriva enfin au centre du village.
Les maisons des Macololos étaient toutes construites en palissades: des rangées de pieux plantés dans le sol étaient reliés par des roseaux ou de' longues herbes, et la cloison ainsi obtenue était recouverte d’une couche de boue. Une de ces habitations fut assignée aux voyageurs, autour desquels tout le monde s’empressa: les uns dêssellèrentleurs chevaux et les menèrent paître, les autres s’occupèrent du festin, et enfin, les jeunes gens furent invités à prendre place au repas de gala préparé en leur honneur. Malgré le peu de temps qui leur avait été accordé pour leurs préparatifs, les sujets de Macora avaient bien fait les choses. On servit successivement du rôti d’antilope, du ragoût d’hippopotame et de buffle, du poisson cuit au four, des épis dè maïs grillés, avec du miel sauvage, du potiron cuit, des melons, et du lait excellent. Macora offrait tous ces mets avec la plus grande courtoisie; pendant ce temps, les Macololos rivalisaient d’attentions et de prévenances envers Mocco et Congo, qui ne se sentaient pas d’aise de se voir traités avec tant déconsidération. Les chiens eux-mêmes furent comblés de choses délicieuses. „
Le repas terminé, Macora annonça à ses. hôtes qu’il leur avait réservé un spectacle fort divertissant. Pendant son absence, ses compagnons retournés au kraal avaient annoncé sa mort, et Sindo, un guerrier des plus considérables de la - tribu, s’était proclamé chef. Macora était rentré avant le lever du jour, quand l’usurpateur était encore endormi; vite il avait fait cerner sa maison et saisir le traître, lequel,
attaché maintenant à un arbre, était condamné à être tué avec son propre îusil; l’executeur était désigné, et l’on n’attendait que l’arrivée des chasseurs pour commencer le divertissement. Tout en donnant ces détails à ses hôtes, Macora les avait conduits hors du village, et il leur montra un homme d’une trentaine d’années, de figure sympathique, lié à un arbre autour duquel les Macololos faisaient cercle. ^
— Quoi 1 dit Hans; c’est là le divertissement qu’il nous promet! Cet homme n a d ailleurs pas la ph}sionomie d’un criminel ; c’est tout au plus un ambitieux sans patience. Toi qui as quelque influence sur le chef, Willem, tâche donc de le sauver.
— Je ne suis pas fort en éloquence, mais je vais toujours essayer, dit Willem en s’avançant vers Macora. Que faut-il dire, voyons ?
— Fais-lui comprendre que Sindo n’a pas trahi son chef, puisqu’on le croyait mort : qu’après tout, la nouvelle aurait pu être vraie, et qu’alors il aurait bien fallu proclamer un chef. Dis lui aussi quonne peut blâmer un guerrier parce qu’il a essayé de ressembler à celui qui, jusqu’ici, avait gouverné lalnbu à la satisfaction de tous.
— Merci. Allons, Congo, tâche de traduire bien
exactement mon discours.
Willem prononça son discours, et Congo remplit
son office.
Macora garda quelque temps le silence, quand Congo lui eut traduit les paroles de Willem. Enfin, il répondit qu’il n’y aurait aucune sécurité pour lui, tant que l’usurpateur serait dans la tribu.
— Bannissez-le, dit Willem ; qu’il lui soit défendu sous peine de mort de reparaître au kraal.
Macora hésita quelques instants encore, puis il
dit qu’il se rappelait la promesse faite à son sauveur, et qu’il cédait à sa prière.
L’étonnement fut grand dans le kraal quand cet acte de clémence fut connu; mais le plus étonné de tous, ce fut Sindo. Dès qu’il fut délié, il fit ses préparatifs de départ avec l’aide de sa famille, et s’éloigna pour toujours, suivi de tous les siens.
La soirée fut remplie par des chants et des danses au son du tam-tam et du violon africain à une corde. Enfin, les chasseurs furent conduits dans la maison qu’on leur avait cédée pour la nuit, et on les laissa se reposer, après leur avoir promis de les conduire le lendemain à un endroit où se trouvaient quantité d’hippopotames.
LES CÜASSËÜftS DiB GÎRÀFÉS