TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN
Suivant les recommandations du Cafre, Willem et ses compagnons ne bougèrent pas du camp. Ils attendirent anxieusement sa visite, mais la journée se passa sans que Congo parût. Au coucher du soleil, la situation devint intolérable aux jeunes chasseurs.
— Nous ne pouvons rester ainsi, dit Willem. Congo serait ici s’il n’avait eu quelqu’empêchement majeur. Il faut nous mettre à sa recherche. Viens avec moi, Hendrick.
— Volontiers. Mais d’après ce que tu m’as dit, il ne paraissait pas désirer que tu reviennes au kraal.
— Sans doute, il craignait que ma présence n’attirât les soupçons sur lui et ne l’empêchât d’agir. Mais je suis sûr qu’il lui est arrivé quelque chose; autrement nous aurions de ses nouvelles.
— C’est juste. Allons, répondit Hendrick en préparant son cheval.
Mynheer Van Ormon ne prit pas, cette fois, la
peine de montrer la moindre civilité à ses visiteurs.
— Eh ! s’écria-t-il, quand ceux-ci demandèrent à voir le Cafre, ce grand coquin noir a disparu la nuit dernière. Je croyais qu’il était retourné avec vous. Si vous le retrouvez, emmenez-le au diable si cela peut vous faire plaisir, mais surtout qu’il y reste 1
Et il leur tourna le dos sans plus de cérémonie.
— Crois-tu qu’il soit réellement parti ? demanda Willem en s’éloignant.
— Oui, je ne vois pas de motif d’en douter.
— En ce cas, pourquoi n’est-il pas venu au camp, comme il me l’avait promis ?
— Là est le problème; il a eu un empêchement sérieux, un cas de force majeure, c’est ce qui est certain.
— Si encore nous savions quelledirection il a prise l
— Réflexion faite, je crois que ce n’est pas difficile à deviner ; nous avons rencontré nos deux hommes au nord du kraal le jour où nos girafes ont disparu : c’est par là qu’il faut aller.
— D’où conclues-tu cela ?
— De ce que c’est juste le point opposé à la direction qu’ils voulaient nous faire prendre.
— Ma foi, tu pourrais bien avoir raison. Partons vers le nord-est, et voyons si nous ne trouverons pas quelque indice.
— Seulement, comme on nous observe du kraal, sans nul doute, marchons vers le sud tant qu’on pourra nous apercevoir, puis une fois hors de vue, nous remonterons vivement vers le nord.
Ainsi fut fait. Quand ils eurent parcouru cinq ou six kilomètres vers le nord, ils aperçurent à l’horizon une ligne de collines.
— Voilà un endroit qui me paraît propre entre tous à recéler notre propriété, dit Hendrick. Personne ne songerait à cacher des girafes dans une plaine. Si nous ne les trouvons pas là-bas avant ce soir, c’est qu’elles sont perdues à tout jamais.
— Au galop I dit brièvement Willem devenu fort nerveux.
Le soleil disparaissait à l’horizon quand les jeunes gens atteignirent la crête de la première rangée de collines. Ils jetèrent les yeux derrière eux, et aperçurent un cavalier qui arrivait au galop, suivant le chemin qui les avait amenés eux-mêmes.
— Vite, cachons-nous, dit Hendrick en sautant à terre. Si nous avons la chance de ne pas avoir été aperçus, nous allons probablement apprendre du nouveau en suivant cet individu.
— Il me fait l’effet d’un messager de Van Ormon, dit Willem en l’imitant à la hâte.
Les chevaux furent attachés dans d’épais buissons, et les deux chasseurs, à l’abri eux-mêmes, observèrent le nouveau venu. Celui-ci ne paraissait pas se douter de la surveillance dont il était l’objet. 11 gravit lentement et péniblement la colline, un peu à l’est, et continuant sa route sur le plateau, se dirigea vers la colline prochaine.
— La nuit sera trop noire pour que nous ne le perdions pas de vue rapidement, dit Hendrick. Remontons à cheval et suivons à distance, pour qu’il n’entende pas notre marche.
— Tentons la chance.
Malgré l’obscurité, les jeunes chasseurs parvinrent à garder en vue leur homme, dont la silhouette se détachait parfois sur le ciel. Quand ils eurent gravi une colline située à un kilomètre environ de leur
première halte, ils aperçurent dans la vallée un grand feu, près duquel étaient attachés deux chevaux.
— Pied à terre, dit Hendrick. C’est leur camp.
Ils attachèrent leurs montures et s’avancèrent sans bruit.
— Les voilà, chuchota Willem. Je reconnais les deux hommes que nous avons rencontrés, et... oh t nos girafes l regarde l
— Parbleu 1 si je les vois. Que faire?... Nous exposer aux balles de ces bandits ? Ou tirer les premiers à couvert ?
— Donnons-leur une chance, dit Willem. S’ils veulent nous rendre notre bien, nous les laisserons libres de se faire pendre ailleurs. Sinon, je tire dessus comme sur des hyènes. Puisque dans le désert il n’y a ni lois ni juges, il faut nous faire nous-mêmes justice.
— Entendu. Gardons nos fusils tout prêts, avançons à couvert, et dès que nous serons à bonne portée, sommons-les de se rendre.
Quelques instants après, les deux jeunes gens sortaient brusquement du taillis, leurs fusils braqués sur les voleurs. Ceux-ci furent debout en un clin d’oeil.
— Pas un mouvement 1 cria Willem d’un ton impérieux. Le premier qui bouge, je le tue.
James seul ne tint pas compte de la menace et sauta sur son fusil. Mais avant qu’il eût eu le temps de toucher la détente, la balle de Willem l’étendit sur le sol. L’autre frère de Van Ormon montra alors quelques velléités de résistance : aussitôt Willem, usant de son fusil comme d’un bâton, l’abattit à côté de son digne acolyte. Ce que voyant, le troisième prit la fuite à une allure qui eût pu faire honneur à plus d’un cheval.
Les jeunes gens ne se souciaient pas de lui donner la chasse dans la nuit noire et dans ces ravins inconnus. Il se contentèrent de désarmer et briser les fusils. Puis, ils allèrent chercher leurs chevaux, prirent entre eux les girafes, et se mirent en marche vers le camp où ils avaient laissé leurs compagnons.
— Et ces deux blessés? les laissons-nous là? demanda Hendrick au moment du départ.
— Que leur camarade en prenne souci, grommela Willem. Si quelque lion les achève, cela ne fera que deux canailles de moins dans le monde.
Lorsque Congo se vit seul, attaché et bâillonné, dans un lieu infesté de bêtes féroces, il comprit qu’il n’avait plus à espérer de salut. Les carnassiers qui ne manqueraient pas de venir rôder aux environs dès le coucher du soleil allaient bientôt se charger de sa délivrance. Il n’avait nulle pitié à attendre des hommes qui l’avaient amené là; il le savait, et l’angoisse d’une mort imminente, affreuse, se mêlait à la douleur qu’il éprouvait de ne pouvoir apprendre à ses maîtres le secret qui allait mourir avec lui.
Une heure se passa; la nuit descendit tout à fait. Quelques antilopes vinrent se désaltérer à la mare, puis s’éloignèrent. Une dizaine de chacals leur succédèrent. D’autres visiteurs pouvaient être attendus d’instant en instant à cette heure, et le malheureux prisonnier, frémissant, l’oreille attentive au moindre craquement de branche sèche, cherchait à percer cette obscurité qui devenait de plus en plus épaisse.
Tout à coup, il vit un quadrupède qui s’approchait en rampant. Il eut un frisson : le moment était venu ; ce devait être un léopard, à juger par sa taille. Congo ferma les yeux. Un gémissement tout près de
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lui les lui fit rouvrir, et le pauvre Cafre eût poussé un cri de joie si son bâillon ne l’avait réduit impitoyablement au silence: c’était Bonflair, qui l’accabla de démonstrations affectueuses. L’arrivée de cet ami redonna à l’Africain un peu d’espoir ; peutêtre le fidèle animal pourrait-il lui être de quelque secours l II était blessé à l’épaule et marchait difficilement; pourtant il se dressait contre son ami, sollicitant une caresse, un mot d’amitié, et gémissait de n’obtenir ni l’une ni l’autre. Congo s’efforça malgré ses liens et son bâton, de faire un signe que son camarade pût comprendre. Tout à coup, un coup de fusil retentit à peu de distance et les fit tressaillir tous deux.
— C’est fusil de baas Will, pensa le Cafre. Comment est-ce possible?
Il tendit l’oreille plus anxieusement que jamais. Un quart d’heure se passa, puis des pas de chevaux résonnèrent sur les pierres, au-dessus de sa tête.
— Les voleurs, pensa Congo.
Les cavaliers étaient à une centaine de mètres, au plus. Le Cafre entendit une sorte de lutte, puis l’un des cavaliers cria :
— Hendrick, attends un instant, Toutla a passé d’un côté d’un arbre et mon cheval de l’autre.
C’était la voix de Willem, Toutla était le nom d’une des girafes. Quel moment d’horrible angoisse pour le pauvre Congo 1 Quoi ! ses maîtres allaient-ils passer si près de lui sans qu’il pût par le moindre signe les avertir de sa présence 1 A moitié fou de désespoir, il se tordit dans ses liens, il essaya de rompre le bâton qui l’empêchait de crier. Il ne put y parvenir. Puis il entendit les pas s’éloigner. Le désespoir qui étreignait le malheureux condamné
fut plus fort que tout. Ses pieds étaient libres : croyant que la douleur arracherait au chien un cri perçant, il frappa de toute sa force le pauvre Bonflair couché tout près. Contre toute attente, le chien surpris ne fit entendre qu’un gémissement si faible qu’on ne l’eût pas discerné à dix pas. Congo réitéra avec plus de violence encore, mais avec aussi peu de succès. Les pas s’éloignaient toujours. Congo sentait sa tête se perdre. Périr 1 après avoir entrevu de si près le salut 1 Non, c’était trop cruel 1 Ses bourreaux eux-mêmes n’eussent pas inventé ce raffinement de torture.
A ce moment, un long rugissement ébranla les échos de la vallée. Aussitôt, Bonflair, rappelé à ses devoirs, répondit par des aboîments vigoureux et continus. Bientôt, le Cafre put discerner, malgré tout ce vacarme, le bruit croissant d’un choc de sabots ferrés sur les pierres, enfin deux détonations retentirent, suivies d’un autre rugissement. Quelques minutes après, Willem et Hendrick arrivaient près du Cafre, coupaient ses liens et le délivraient de sa poire d’angoisse.
— Pauvre Bonflair 1 moi avoir été bien cruel pour toi, dit tout d’abord le Cafre en caressant son camarade.
Mais celui-ci ne montra pas la moindre rancune et lui rendit ses caresses avec usure.
Les chasseurs n’avaient malheureusement rien à offrir au malheureux qui était à jeun depuis trentesix heures. Voyant son état de faiblesse, ils ne le questionnèrent pas, et Willem le fit monter de force sur son cheval. Congo sollicita et obtint sans peine l’autorisation de prendre avec lui le chien blessé. La petite caravane se remit en marche et atteignit le camp une heure avant le lever du soleil.
Lorsque le Cafre se fut suffisamment restauré, il raconta ses aventures. Sa sagacité et son courage furent loués hautement, et Mocco, dans un accès d’enthousiasme qui semblait du délire, jura sur la tête des deux girafes que jamais, plus jamais, il ne dirait que Congo était un âne.
Enfin, le lendemain on reprit le chemin du retour. Pendant quelques jours, il fut nécessaire de porter le pauvre Bonflair, dont la blessure était assez grave. On le mit sur un des chevaux de somme, dans un grand panier fabriqué tout exprès par Congo ; et grâce aux soins dont nos amis l’entourèrent, il se remit en peu de temps. Le voyage ne fut plus signalé par aucun incident fâcheux, et, un beau matin, la caravane fit son entrée triomphale à Graaf-Reinett. La surprise des habitants en apercevant les deux girafes égala au moins celle des quatre Macololos quand ils virent le clocher de l’église. Tout le monde avait entendu parler de l’expédition dans laquelle s’étaient lancés nos jeunes aventuriers quelques mois auparavant. Personne n’ignorait non plus les échecs successifs éprouvés par les chasseurs les plus réputés de la colonie. De sorte que la majorité avait prédit que les quatre jeunes présomptueux rentreraient aussi piteusement que leurs prédécesseurs. Leur victoire souleva les applaudissements des uns et naturellement la jalousie des autres : c’est le revers de ce genre de médaille. Pendant plusieurs jours, ce brillant succès défraya toutes les conversations.
Les Macololos avaient accompli leur mission; lorsqu’ils furent suffisamment reposés pour se remettre en route, Von Bloom et Van Wyk leur firent présent à chacun d’un bon cheval, d’un fusil et d’un
* » * habillement complet. Willem envoya à son ami. et protecteur Macora u-n cheval chargé d’une quantité d’objets qu’il savait devoir lui être utiles ou agréables. Puis les adieux s’échangèrent, et les Macololos, enchantés de leur séjour chez les blancs, reprirent le chemin de leur pays.
Un mois après, Hans partit pour le Cap, d’où il devait s’embarquer pour l’Europe. Willem l’accompagna, emmenant les deux girafes et ^ivoire que Macora lui avait fait porter jusqu’aux bords de l’Orange. Les deux animaux furent livrés au consul, en échange de la somme promise, et devinrent les compagnons de voyage du jeune botaniste. Willem retira de sa provision d’ivoire une somme considérable qui paya et au-delà tous les frais de l’expédition. Il revint dans ses foyers, et c’est là qu’il vit à présent auprès de ses amis, variant ses occupations de boër par des expéditions- fréquentes dans les pays environnants. Jan et Hans sont maintenant les compagnons ordinaires de leurs aînés, et brûlent de se distinguer à leur tour, sous la direction de ceux qui ne sont plus connus aujourd’hui que sous le titre glorieux de Chasseurs de Girafes.