LE PLAN DE CONGO
Retournons près de notre Cafre, jeunes lecteurs, et voyons les motifs qui lui avaient dicté une conduite si étrange.
Lorsque Congo eut constaté la disparition des girafes, sa consternation fut d’autant plus grande qu’il s’en attribua toute la faute, et sans s’accorder la moindre circonstance atténuante. Puisque son maître lui avait confié la garde de son trésor, il devait résister à tout ce qui pouvait ralentir un seul instant sa vigilance, et par conséquent ne pas se laisser enivrer comme le premier lourdaud venu. Or, il était de toute évidence que le Hottentot qui était venu s’asseoir en la compagnie des voyageurs avait un but déterminé en les excitant ainsi à boire, et n’agissait que par ordre exprès. Eût-il sans cela disposé d’une pareille quantité de liqueur, même chez un Boër riche et généreux ? Ce fait seul eût dû ouvrir les yeux à Congo, et sur ce sujet il s’adressait les blâmes les plus sévères. A la première inspection
des poteaux renversés, Il acquit la conviction que la démolition des palissades était l’œuvre de mains humaines : si les girafes avaient déraciné elles-mêmes les pieux, elles les auraient traînés quelque temps avec leurs longes. D’ailleurs, des efforts assez grands pour arracher ou briser tout ce bois auraient dû faire un bruit capable de réveiller même un homme ‘en état d’ivresse. Or, Congo couché à dix mètres de là n’avait absolument rien entendu.
Voyant que son maître ne paraissait pas douter de l’évasion de ses prisonnières, il garda pour lui tous ses soupçons. Attache-t-on la moindre importance aux dires d’un témoin encore sous l’influence de la boisson ? 11 se laissa donc malmener sans répondre, et tâcha de se remémorer tout ce qu’il avait entrevu ou entendu cette nuit comme à travers un rêve.
D’abord, il se souvenait d’un son de voix inconnue, et il croyait bien avoir aperçu dans l’embrasure de la porte deux hommes blancs, en costume de chasse, qui adressaient à voix basse quelques questions au Hottentot.
Puis il lui revint tout à coup que ce même Hottentot avait parlé d’une chasse aux girafes dans laquelle il avait suivi ses maîtres, et de laquelle il était rentré le matin même.
Enchaînant peu à peu tous ces détails, Congo parvint à une idée claire de ce qui avait dû se passer, et dans l’impossibilité où il était actuellement de donner quelque poids à ses opinions, il adopta le plan dont nous avons vu déjà les premiers effets.
Une heure après le départ de ses maîtres, le Cafre vit apparaître deux cavaliers qu’il reconnut aussitôt : c'étaient les deux hommes qui étaient venus parler au Hottentot. Ils entrèrent dans la maison comme
des gens qui sont chez eux, s’entretinrent quelque temps avec le Hollandais, puis remontèrent à cheval et s’éloignèrent dans la direction qu'avaient prise Willem et ses compagnons. Congo n’osa bouger, de peur d’exciter les soupçons, car il avait pu remarquer qu’on l’observait d’assez près. Dans la journée, les cavaliers revinrent, et tandis qu’on leur préparait d’autres chevaux, s’assirent à un repas qui les attendait. Ils ne s’y attardèrent pas, et après avoir encore causé à voix basse avec Van Ormon, ils s’éloignèrent, cette fois vers le nord. Congo étudia soigneusement leurs traces, et sûr de les reconnaître au moment voulu, alla tranquillement s’étendre sous son hangar quand l’heure du repos fut venue.
Vers une heure du matin, le Cafre se leva doucement, appela Bonflair, et le mit sur la piste. Le chien le mena à une dizaine de kilomètres de là, dans une région couverte de collines escarpées et séparées les unes des autres par des gorges étroites. Il gravit la première élévation, et, du sommet, aperçut une mince colonne de fumée qui montait d’un ravin tout près de là.
— Voilà l’affaire, se dit-il. Et il jeta son kaross sur le sol, ordonna à Bonflair de le garder sans bouger — il ne pouvait emmener le chien dans une exploration semblable — et il se dirigea vers l’endroit où devait se trouver le camp des voleurs. Tantôt rampant, tantôt se coulant sans bruit derrière des buissons, il parvint à une crête qui plongeait directement dans le vallon d’où s’échappait la fumée. Ce qu’il vit confusément à travers le crépuscule le transporta de joie : deux animaux étaient attachés à des mimosas ; d’après leur taille, ce ne pouvaient être que des girafes. Lorsque la clarté devint suffisante, Congo les
reconnut : c’étaient bien celles de son maître. Alors il chercha les gardiens. Un homme seulement était étendu près du feu. Ceci surprit l’observateur, car il croyait bien retrouver là les deux frères de Van Ormon — il avait appris d’un Hottentot la qualité des deux inconnus de la veille. Il attendit un moment ; rien ne bougea.
— Peu importe, se dit-il. Principal être que girafes être retrouvées toutes deux, et que moi savoir où reprendre elles. Faut partir.
Il n’avait pas fait vingt pas qu’il entendit une détonation suivie d’un hurlement qu’il connaissait bien, et presque au même moment, deux cavaliers parurent sur le plateau. Du premier coup d’œil, le •Cafre les reconnut : c’étaient les deux hommes dont la piste l’avait amené jusque-là. Il se jeta contre terre derrière des buissons, espérant rester inaperçu, mais il était trop tard : un des hommes le héla, et ne recevant pas de réponse, éperonna son cheval pour le rejoindre. Instinctivement, le Cafre prit la fuite. Tant qu’il descendit le versant fort raide de la colline, il eut l’avantage, mais arrivé dans la plaine, les cavaliers furent bientôt sur ses talons, et celui qui l’avait appelé l’envoya, d’un coup de crosse sur la tête, rouler dans la poussière.
Les deux cavaliers poussèrent un cri de triomphe.
— Pourquoi ne répondais-tu pas ? dit celui qui l’avait frappé.
— Va donc à présent porter des nouvelles des girafes à ces imbéciles qui les ont laissées fuir, dit l’autre en riant aux éclats.
— Sais-tu que nous avons vraiment de la chance tout d’un coup, reprit le premier. Après nous être épuisés cinq mois en poursuites inutile?, voilà que
coup sur coup nous trouvons des girafes, et l’espion qui voulait nous les faire perdre 1
— Ma foi, j’en conviens. Si les provisions en-, voyées par mon frère avaient été suffisantes, nous n’aurions pas pris la peine d’aller en chercher d’autres, et nous n’aurions pas surpris ce fidèle serviteur. Hein , James ? Je disais bien qu’il ne fallait pas se fier à ses airs moroses.
— Est-il mort ?
— Non. Qu’allons-nous en faire ?
— Le tuer, parbleu ; il n’y a que lés morts qui ne parlent pas. J’ai fait ma part, à toi de l’acheter.
— Ma fol non, James 1 Tu as si bien commencé que c’est à toi de finir.
A demi évanoui, Congo entendit la discussion qui s’était élevée à son sujet, et il s’étonna même des scrupules que les deux scélérats montraient pour l’achever : ni l’un ni l’autre ne voulaient lui donner le coup de grâce, tout en le déclarant indispensable. Enfin, le Cafre eut conscience qu’on le remettait sur ses pieds, et qu’on le soutenait pour le faire marcher. 11 arriva ainsi au camp des voleurs, qu’il reconnut malgré le peu de netteté de ses idées. Là, on le laissa rudement retomber dans l’herbe, où il resta étendu, incapable de faire un mouvement, et il sentit qu’on lui liait les mains et les pieds.
Au bout d’un certain temps, il reprît l’usage de ses sens et parvint à distinguer des mots à travers le bourdonnement confus de ses tempes. Il comprit que les trois complices discutaient le parti qu’il convenait de prendre à son endroit.
— Une seule chose est certaine, disait l’un, c’est qu’il en sait trop long à présent. Qui vous 'dit qu’il n’est pas envoyé par ses maîtres ?
C’est vrai. Et s’il a été envoyé par ses maitres, ls se mettront à sa recherche qu^nd ils l’auront attendu un certain temps eu vain. Et s’ils découvrent notre cachette, nous sommes tous sûrs de notre affaire.
— Surtout si nous avons tué leur fidèle moricaud.
— Le mieux est de ne rien décider avant d’être
fixé sur son rôle, reprit James. Je vais retourner au kraal ; mon frère saura bien me renseigner : il n’a cessé de faire surveiller par des hommes sûrs le camp et le Cafre. *
— Soit; va, et reviens vite.
Congo entendit un moment après le galop d’un cheval qui décrût peu à peu. Tout rentra dans le silence. Quand il devint capable d’ouvrir les yeux, il vit que les deux gardiens jouaient aux cartes à quelques pas de lui. Il continua à ne pas donner signe de vie, tout en observant les joueurs: l’un était un frère de Van Ormon, l’autre était un inconnu.
Quatre heures se passèrent ainsi. Elles parurent interminables au pauvre Congo. Il souffrait cruellement du coup de crosse qu’il avait reçu derrière la tête, et la position incommode qu’il était obligée de garder augmentait encore ses douleurs. A ce supplice venait s’ajouter la trop juste appréhension du sort qui l’attendait : sûrement il n’avait plus longtemps à vivre. Et que devait penser son maître en ne le voyant pas revenir? Combien il regrettait de ne pas lui avoir communiqué ses soupçons l S’ils avaient été informés de ses projets, les chasseurs auraient pu venir à son secours, sauver leur • propriété et sa vie. Tandis qu’ainsi, tout était perdu pour tous.
Dans le courant de la journée, James revint.
— Tout va bien, dit-il. Les chasseurs ne savent rien de ce qui s’est passé. Mon frère a fait constamment surveiller leur camp : ils ne Pont pas quitté et se préparent à retourner chez eux.
— Van Ormon est-il sûr qu’il n’ont pas eu de communication avec ce Cafre ?
— Ils ont essayé d’en avoir. L’un d’eux, le gros qu’ils appellent Willem, est venu hier matin pour lui parler. Mais les deux Hottentots ne l’ont pas perdu devue, et disent que le noir ne lui a pas répondu une syllabe.
— Pourtant je garde quelques doutes. Les mêmes soupçons qui les ont poussés à revenir parler au Cafre peuvent bien les amener jusque par ici. Pourquoi diable ne partent-ils pas immédiatement? Il y a pour sûr quelque chose là-dessous.
— Je dis que tout va bien. Nous n’avons plus qu’à nous débarasser de l’espion, et nous serons tranquilles, reprit James.
— Soit, mais comment ferons-nous?
— Une bonne balle peut lui régler son compte.
— Fort bien, mais je vous avoue que, maintenant que j’ai repris mon sang-froid, cette besogne me répugne.
— Moi aussi. C’est dommage que nous n’ayons pas tiré sur lui pendant qu’il courait
— Ecoutez, j’ai une idée, reprit James. Allons l’attacher à un arbre, près de la mare qui est derrière cette colline. Je vois là des traces de lions sur le sable tous les matins. Je parierais ma tête contre un liard qu’au soleil levant nous ne trouverons plus Un morceau de ce grand gaillard.
— Excellente idée; menons-le là-bas sans retard.
Aussitôt Congo fut relevé, on lui détacha les jambes et on le conduisit, en longeant la gorge, dans une étroite vallée parallèle à celle qui servait de refuge aux trois coquins. Un vley en occupait le milieu, et des arbres croissaient çà et là. Congo fut solidement attaché à un tronc, non loin de la mare; et pour lui ôter toute chance de se faire entendre, si par hasard un voyageur passait, ils lui mirent en travers dans la bouche, un gros morceau de bois qu’ils lui fixèrent derrière la tête à l’aide d’un bout de corde. Toutes les précautions étant bien prises pour qu’il ne pût échapper au sort qu’ils lui réservaient, les trois hommes lui firent un grave et profond salut, lui souhaitèrent ironiquement une bonne nuit, promirent de revenir la lendemain prendre de ses nouvelles, et s’éloignèrent en riant à gorge déployée.