LE BOULEVART AU CLAIR DU GAZ
C'était l'heure où l'on parle bas, comme dit le poëte; il était même plus tard encore, c'était l'heure où l'on ne parle plus. Depuis cinquante minutes, à peu près, minuit sonnait h toutes les horloges de Paris, ce qui permettait de supposer qu'il pouvait être une heure du matin. A cette heure -là Paris est morne comme un sourd; on ne retrouve un peu d'agitation que sur les boulevarts, cette grande artère où bat toujours le pouls de la vie parisienne. Le mystère s'abat sur la ville la plus fantastique
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qui soit au mondr», — sans oxcoptor Nureniborg et Rfrlin, cos deux pôles du soninambulisuie allemand, — la ville qu'Hoffmann aurait aimée s'il l'avait connue. Les maisons ont clos leurs fenêtres, les gardes municipaux: leurs paupières, et les patrouilles grises procèdent à leur loilelte; les becs de gaz profitent du sommeil de l'aulon\6 pour s'éteindre ; le silence jette son écharpe de ia Bastille à la Madeleine : les rêves descendent des clochers ({ui crient les heures avec leurs voix de bronze. Le dernier des fiacres s'est échoué contre une borno. On entendrait un joueur de v^hist.
Des spectres ondulent le long du boulevart des Italiens; de vagabondes Dalilas s'échappent sans bruit par les escaliers dérobés qui s'ouvrent sur l'asphalte. L'escalier dérobé de Paris est une spirale immodeste qui commence par une porte bâtarde et finit par un cabinet particulier. On a froid parce qu'on a peur; on croise les châles et on boutonne les paletots pour protéger les broches et les bourses.
A cette heure-là le piéton est suspect ; tous les promeneurs se soupçonnent et louvoient pour s'éviter les uns les autres : quiconque s'informe de l'heure ou du chemin est un Cartouche contemporain. Le voleur est le cauchemar du Parisien. Cet homme qui court est un Schubry français ; cette femme qui s'arrête est une néo-Clara Wendel. Le Schubry est ordinairement un journaliste; Clara Wendel passe pour une Danaé qui aime trop do Jupiters.
Or, un matin, vers une heure, un jeune homme remontait le boulevart. entre la rue C range-Batelière et la
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nie Lcjirllclicr. l n |)li\ siolof^^slr aiirail lu l.i iii«-(|il;ilinii sur son visii^^c ri (IcNiiuMifUî pcnsi'r intimr dans Ir hrnii (|nr faisail le lalon de s(»s boMcs frappant Ir biluinc a ("niips in('f(iiii\. (loninur loul, le. niondi.', (•<• jcniic linminc riiMiail. \r (•ii.Mi'c csl la sinde chose (|ni ne s'iHeignr jamais à Paris. La iv<>;io a remplacé Vesta.
i)\\r\ h\mne chanlail la rimi('(^ fjnc le j('un(^ liominr ])oussait MM\s le ciel? l n(i ode on iin(M'l('L,n(*? Klail-ci' Tespérance ou le souvenir (jui alimentait sa rè\erie et son cif^^are, ces deux sources de la poésie au dix-neuvième siècle? Nous l'a\ons dil, un physiologiste seul aurait pu le savoir en combinant l'examen avec rinluition. et nialhcureusemenl un promeneur attardé ({ui descendait le boule\ art, tandis que le jeune homme au cigare le lemontait, n'était rien moins que cela. La physiologie ne se promène pas après minuit ; c'est une science rangée et qui met à la caisse d'épargne.
Des deux personnes qui passaient sur le boulevart en ce moment, celle qui descendait s'arrêta la première. Dans l'ordre des mouvements nocturnes, la station équi- MUit aune menace; c'est le casus belli des promeneurs parisiens. Cependant le fumeur n'y prit point garde. Un grand cœur se trahit par les moindres actions, et Napoléon aurait dit à ce fumeur : Tu es un bra^ e î
L'économie avait soufflé sur les candélabres, et la solitude entourait les deux passants qui se trouvaient face à face, lorsque la porte du café Douix s'ouvrant, un jet de flamme illumina le trottoir.
— Léopold ! s'écria l'un des deux llàneurs.
— Gaétan 1 répondit l'autre.
() M.s (;nA'n<\UK k\ i:spA(i\K.
Ils eiUendiruiU le frôlement soyeux de deux échappes qui s'envolaient aux bras de deux habits; la porte retomba sui' ses gonds éclatants et la flamme s'éteignit ; mais, au milieu des ténèbres, Gaétan et Léopold s'étaient pris la main.
— Où vas-tu? demanda Léopold.
— Nulle part, et toi?
— J'y vais aussi, et nous ferons route ensemble, situ veux ; mais que roules-tu donc entre tes doigts d'un air si tragique ?
— Un corps sans âme, c'est-a-dire un cigare sans feu, dit Gaétan.
— Eh! ne te souviens-tu pas que, plus heureux que Prométhée, j'ai dérobé le feu du ciel ? Prends une de ces allumettes qui ne m'abandonnent jamais, et rends la vie à la compagne du célibataire. Mon ami, continua Léopold qui n'avait pas l'humeur taciturne, tu es triste comme une question de cabinet ; prends garde, nous avons déjà l'ombre, si nous laissons arriver le silence, nous ressemblerons furieusement à un refrain d'Opéra-Gomiquc, et M. Glapisson nous mettra en musique s'il nous rencontre. Que faisais-tu sur le boulevart ?
— J'y promenais mon désespoir. Et toi?
— J'y promenais mon bonheur.
— Nous sommes aux antipodes.
— Tant mieux ; les extrêmes se touchent, et ton désespoir n'est peut-être pas aussi loin de mon bonheur que tu le crois. Je suis ton ami, Gaétan ?
— On me l'a dit.
— Et tu le crois. Tu m'as prêté de l'argent et je te l'ai
\.\ mAiTi: i)i:s iu.ondi.s. /
rt'ndu ; jt; l ai Irailc l'ii ciuii'iiii ; (inCxi^rs-lu dr plus/Jii crois il la Iransinulalion (\rs âmes, cl nous somiin's llarinodinsiM Aiislo^iloii : (lu'llarmotliiis parle, Arislo^nlon ri'coiiU'ra.
— C/csl riiisloirc (\r mon ilusespoir (iiie lu juc <1<luaudcs.
— Oui, mais r\\ ai)n'j^^('.
— La \oici vn uiiiiialurc : nioii |)ùi'o vcuUuç uiaricr.
— Ksl-cc loul ?
— Non ; mais c'i^sl trop.
— Qu'y a-t-il encore ?
— Mon père veut do [)lus me conlraindro à l'aire lorlun(\
— PauMV g'ai'con 1 un malheur n'arri\e jamais seu'. J'ai un piMH^ à roiïiir ; \eu\-(u changer, Gaétan?
— Je L'aime trop pour accepter. Apprends- que la foilune dépend de la liancée ; elles marchent de compagnie, l'une portant l'autre.
— 0^^'cst-ce que c'est que cette liancée ?
— Quelque chose comme une jeune lillc issue d'un bourgeois de Paris et d'une propriétaire berrichonne unis en légitime mariage. C'est atïreux !
— L'as-tu vue?
— Jamais , et je ne la verrai jamais : elle est brune I
— C'est bien , Gaétan ; tu seras le Brutus du blond.
— Mon père, poursui\i par son idée lixe, a voulu donner un bal. Un bal au mois de juin î tu le sais , Léopold î
— Je l'ai oublié.
— Ce bal était un prétexte pour me laire voir celle qu'on me destine. Tous les amis de la famille, tous nos
?> Li:s ciivti.aijx i:n lsi^agm:.
voisins étaiuiit présenls. Les amis d'une famille (]iii demeure au quarlier P()])incourl! des voisins de la rue des Amandiers', conçois-tu l)ien ce que cela pouvait èlre? La iiancée élail là, dans un océan de calicot, de madapolam, de jaconas, de barège, de lil d'Ecosse. Mon père a \ oulu me saisir par le bras i)our me présenter à Tinforlunée; mais l'imprudent m'avait confessé qu'elle était l)rune. J'ai glissé enire une pastourelle, et, profilant avec adresse de la queue-du-chat , j'ai pris la porte et me \oici. Une contredanse m'a sauvé. Allons a la rue Vivienne remercier Musard.
— jMusard est couché, restons ici. Tu m'as conté Ion désespoir; je veux te faire l'histoire de mon bonheur.
— Tu te venges î l'Évangile a dit : Quiconque sèmera des discours recueillera des homélies.
— Ingrat ! tu m'accuses lorsque c'est le seul amour de la science qui m'inspire ! Si M. Cousin nous connaissait, il dirait que nous sommes la représentation du dualisme humain ; ne nous séparons pas, PaOus tuerions un mythe; en mêlant nos peines et nos plaisirs, nous ferons de Téclectisme, et en causant nous approfondirons une ({uestion philosophique. Donc je commence. Mon bonheur est un effet dont une maîtresse est la cause.
— Quoi ! tu aurais abandonné Mathilde ?
— Au contraire, c'est Mathilde qui m'a abandonné; j'en pleure de joie; embrassons-nous. Tu t'en souviens, Mathilde était la femme dont les allures pronostiquaient le plus l'infidélité : elle avait vingt-cinq ans, l'humeur changeante et le tempérament nerveux; en outre, elle était Parisienne : combinez tout cela dans un creuset, et
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jr \rii\ (l('\«'iiir inili(jii;iiif s'il n'rn s<m I pas rinconslauri'. J<' serai (ralii. disais-jc. La pcilidc in'a ( iiH-llrincnl liom ])(''I \ii hiHil (le (l('U\ ;ins clic nraiinail cncorr. On ;i caloiniiii' les Parisiriinrs, iiioii ami. \ (jm s»- lirr dt'sorinais? J'aNais (oui mis r\\ usa^^^c pour pridre soncdiir: ('lie s'()l)sliiiail, avec un (l(*j)l()ral)le riiLêU'iiRMif , à inc !«' i;ar(l(M'. Knlin, j(^ t(^ roiuluisis chc/ Malliildo, avec rcsjx'ranciMiiic lu la si'duirais: on m'avail dit (jue la Iraliison ('lail. rapanaL;(* de rainilié : Un aussi, lu m'as élr Iklèlr : relie conduile m'a percé le CdHir, et voyanlque lu ne m ' IromjKiis pas, je me disais : Il n'esl plus mon ami! Mais ee ([u.' lu n'as pas \eulu faire, un aulre Ta l'ail.
— Qui ?
— In élranger, un baron, un Allemand comme tou^ les barons ; je ne sais pas son nom : c'esi un élernuemenl qui Unit par un coup de fouet; ma maîlresse et lui se sont donné toules les peines du monde pour me ravir ce que je brûlais d'envie de leur céder. Aliî mon cher Gaëlan, que de mal je me suis fait en me cognant conlre la \ertu; le vice a meilleur caractère.
— Et moi, que ferai-je de ma fiancée '!
— Tu peux en faire une \euve. Kpouse el meurs.
— Si je l'aimais, je pourrais lui faire ce plaisir: mais je ne l'aime pas ; d'ailleurs je ne suis pas généreux.
— C'est un effet du malheur ; moi qui ris dans mon cœur, je me ferais casser la tête par le premier malotru que la chose pourrait égayer.
— Léopold. tu n'as jamais aimé.
— C'est possible, car j'ai sou\ ent dit le contraire, tl toi?
— Moi, j'aime.
— Fat!
— J'aime la femme blonde, l'être divinement beau, la pure création à qui Adam donna sa vie éternelle pour un sourire, la femme inconnue qui palpite dans notre cœur, celle que tous cherchent, que nul ne trouve, la seule que je veuille épouser ! Tu ne la connais pas, car tu aimes les femmes; comprends-tu, les femmes? Quel abîme entre nos amours !
— Cet abîme est une lettre : tu aimes au singulier ce que moi j'aime au pluriel.
— Puisque mon père veut me marier, qu'il me laisse au moins choisir ma fiancée ! demain je lui expose mon plan et je commence mes recherches ; si je la trouve, je serai heureux, car la femme est l'enveloppe du bonheur. Quelle heure est-il ?
— Ma montre marque trois heures. Elle est garantie.
— Et la mienne quatre. Elle est infaillible.
— Je m'en doutais, les montres n'ont été inventées que pour marquer l'heure qu'il n'est pas.
— Qu'importe? Adieu, je vais me coucher à l'aide de ce milord qui vient de se lever.
— Bonne nuit, Gaétan.
— Bonjour, Léopold.
Quelques heures après cette nocturne conversation, Gaétan entrait dans le cabinet de son père.
— Ah ! vous voilà, monsieur ; qu'avez-vous fait depuis l'instant où vous avez si brusquement quitté le bal ?
— J'ai fait une réflexion.
— Peut-on la connaître ?
IK TnAITK DKS ni.ONDKS. 11
— Je l'îii lailc pour nous 1;i (•()iniiiiini(|ii<'r. Nous iii'avf/ proposi' (le uu! marici?
— Oui, avec inadcinoisulli'...
— Arrêtez ! mon père, je ne veux pas savoir sou iioui.
— Ktpouniuui?
— Parce que je ne Tépouserai jamais, et je ne l'épouserai jamais, ])arce (ju'elle est brune.
— Elle a cent mille écus et aura six cent mille francs un jour.
— 11 n'en faut pas tant pour être heureux.
— Oii'iiijporte? le trop n'est pas l'ennemi de Tassez.
— Sans doute. Ici la fortune n'est pas un inconvénient : mais la nuance est un obstacle que je ne franchirai jamais.
— Mais, mon ami, les cheveux ne font pas le bonheur.
— Pardonnez-moi, mon père, le bonheur est blond.
— Est-ce ton intention de me mettre en colère ?
— Non^ mon père ; mon intention est de vous faire une profession de foi. Puisque je suis un candidat au mariage, il est bien juste que je parle*
— Parle donc»
•—J'aime la femme par mtuition et le mariage par histinct ; mais je ne saurais ahner et épouser qu'une femme blonde. Le brun m'est odieux ; le brun c'est l'ombie, la négation de la lumière ; le châtain n'est pas une couleur, c'est une teinte, n'en parlons pas; Vénus, Eve, laMerge Marie étaient blondes ; le soleil, l'or, l'enfance sont blonds ; le blond, c'est le beau : or, je ne m'unirai jamais au laid. \'ous n'êtes pas mon père pour vouloir faire mon malheur. Laissez-moi la liberté de trouver la
12 h\i^ CHATEALX i'N ESPAGNE.
!;riii(<'<Mlc mes conviclioiis. Cliaciin, dil-on, prend son pliiisii'où il ]c (!(ui\(': c'est le proNerbe qirun pratique le moins peul-elre, parce que c'est un de ceux qu'on cite le |)lus. Je ne \ eux pas faire comme les imbéciles, qui eni^rènent leur vie à une cliose qui leur est anlipatbique, sous prétexte d'obéir à la raison ; la raison, mon père, c'est la folie, elle conseille toujours ce qui ennuie. Cbacun prend une femme par liasard et un métier par héritage, et on iinitpar s'iuibituer à tout cela comme on s'accoutume à un rhumalisme ; mais grattez l'habitude et vous trouverez l'ennui. \ous vous êtes ennuyé toute \otre vie. sans vous e]i douter, mon père. Permettez-moi de ne pas vous imi- 1er. Vous vouliez me donner vingt-cinq mille livres de lentes le jour de mes noces, je le sais ; donnez-m'en quinze mille tout de suite, et ce sera deux cent mille francs de gagnés. Avez-A ous souvent fait d'aussi bonnes affaires ?
— Et quand je t'aurai donné ces quinze mille livres annuelles, que feras-tu?
— Je voyagerai. Ma fiancée n'est pas à Paris, et jiiai la demander aux quatre points cardinaux.
— Tu perdras ton temps.
— Bah ! je le tuerai tout au plus.
— Ton projet m'afflige ; il dérange un plan (pie j'a\ ais mûri depuis ton enfance.
— A quoi servent les plans, si ce n'esta être dérangés ? I.e hasard attend les miens, epibusqué au coin des circonstances comme un bandit au coin d'un bois.
Loi conversation continua sur ce ton -là quelques instants encore, et, comme c'était sa coutume, le père de (jaëtan finit par céder.
i\ II; Mil, iiis iil.uNhhS. 1.'^
\<'rslr >(>ii\ L<'(»j)()|<| I (Miil un l)illcl ii pm |»irs coiimi (liiiis CCS lriiii('> :
(( Je |);irs (Icniiiin soir, mon cher conlidriil. ; I An^lc- Icrrc s(m;i lii prcinicrc (*la|HMrnn \()\a^'(M[ui Jiniraconiiiic nn \ aiulcN illc, |)ar un mariaj^^c. Mon bonlicur rsl, sus|)<'ii(lii il je m» sais ([UclK* lalilu(k',jc\aisk; clicrchcr; mes soupirs feront une reinluri* au monde. 0 ma blonde rhimùre, où es-lu? Quanl à loi, je l'attends dans la cour des M(»ssageries de la lue i\olre-l)ame des \ ictoires, demain à cin(j heures. Que les adieux me soient i)ropices ! »
Quand \int \v soir, les deux amis se rencontrèrent dans la cour louU»})l(Mne de elie\ aux hennissants. Léopold était sui\ i de deux Au\ eri^aials ((ui portaient des malles.
— Où ^ as-tu donc? lui demanda (laëlan.
— En Ani^leterre. P\ lade pouvait-il abandonner Oreste ?
— Mais, mon ami, ne te l'ai-je pas dit? VAngleterre sera pour moi rantichambre de l'univers.
— Il y a longtemps que j'ai fantaisie de \oir cette antichambre et le reste. Paris m'ennuie. J'ai aussi, moi, (juelquc chose à trouver.
— Qu'est-ce? une femme aussi, par hasard?
— Non, quoique ce soit aussi une chimère que je poursuis. Je vais voyager à la recherche de l'expérience.
— En route, cria le conducteur.
Un coup de fouet tomba sur les che\aux qui échangeaient des coups de dents et des coups de pied, et la diligence partit.