UN CŒUR BLASONNE
Au petit jour, les deux voyageurs entendirent au loin un bruit sourd et continu ; c'était la mer qui déferlait au pied des duneS;
En ce moment la diligence entra dans Boulogne, ville française. Quelques enfants qu'on aurait dit empruntés aux pages d'un Keepsake leur demandèrent un penny, et comme ils avaient besoin de se rafraîchir, une servante d'auberge qu'on appelait Betty leur servit une tasse de thé brûlant.
TA TRAITK DKS DLONDI.S. 15
— 11 ne iaul pas (jnc ccLi ri'loimc, dit I.éopold àGa*''laii; noire insaliabli' ciiiicniic n'a pas renonce àsesi)rojels (rensaiiissenienl. Le IIk-, le w liisl, cl le Sj)leen lui foui une a\ant-|<ai(le. Mlle a il(''jii conquis au midi H^èn^s, et au nord Boulogne, ([ui esl le Holany-lia^ d(^s dandvs ruinés par le sporl.
Comme le i)av[ueboL cliauri'ail, Léopoid liia de sa pocliL' un méchunl pelil livre bleu qu'il se mit à feuilleter.
— Qu'est-ce que lu fais là? lui dit Gaëlan qui le \oyail fort attentif.
— J'étudie mon almanach. Malbieu La}nsberg ne m'abandonne jamais en voyage, pas plus que mes cigares et mon briquel phosphorique. Je suis content, ajouta-t-il après a\ oir parcouru le livret prophétique ; les Nombres d'Or nous prédisent une heureuse traversée.
Quand vint le soir, ils aperçurent Londres. Cette ville gigantesque ressemblait à un brouillard criblé d'étincelles : le brouillard était de la fumée, les étincelles étaient des becs de gaz» Léopoid contemplait Londres, penché sur le bastingage*
— Singulier royaume bâti sur du coton ! Si Dieu u'a\ ait pas inventé le coton, TAngleterre n'existerait pas. -C'était bien la peine de faire pousser un arbrisseau pourenchahicr le monde avec des liens de calicot !
— Mais je ne trouve pas que le monde soit si malheureux, si ces liens lui servent de chemises!
De propos en propos, les touristes arrivèrent à riiôtel du Prince de Galles, dans Piccadilly, où ils se donnèrent les airs de deux gentlemen, en prenant un appartement où l'heure de location se payait une guinée.
10 LKS CH\TKALX EN ESPAONT.
— Je lie connais rien de la fiancée à venir, dit Léopold il ( laëlan, si ce n'est la couleur de ses cheveux ; or, comme je prétends te prêter ma collaboration dans tes recherches, esquisse-moi son portrait, afin que je puisse crier : La voilà î si par hasard elle passait à mes côtés.
— Ma chimère est élancée comme Diane chasseresse, réj)ondit Gaétan. La femme petite est plus qu'une faute, c'est une maladresse. Le petit est c{uelquefois joli, mais je n'aime pas le joli. Je ne tiens pas à la couleur des yeux; loutes les prunelles sont égales devant mon goût, f^lle est blanche comme un lys. Pour dissimuler l'horreur d'une ]>eau brune, les poètes qui avaient des maîtresses de cette leinte-là ont dit qu'elles étaient dorées par un baiser du soleil. Cet or-là est du cuivre, c'est un épidémie de gros sous. Ma fiancée n'a qu'un médiocre embonpoint; le gras est l'ennemi du beau. Voilà pour le plastique ; passons à l'esthétique. Elle ne sait pas broder, et par conséquent ne se livre jamais à la confection d'une paire de panloufles; la pantoufle tue la conversation; or une femme ([ui ne gazouille pas sur un divan comme une fauvette sur un saule, n'est pas une femme ; quand on lui dit : Vous avez de belles mains, elle répond: Un, deux, trois, ({uatre points; et c'est une chose humiliante pour un homme que d'avoir du canevas pour rival. Ma fiancée sait l'orthographe à peu près; j'aime dans une lettre (luelques fautes comme des fleurs dans une lande; ce m'est une garantie de son silence épistolaire. L'amour est la grammaire du cœur, et pourvu qu'elle m'aime correctement, il m'importe peu qu'elle écrive de même. Elle ne sait pas jouer du piano ; cet art d'agrément est
I \ I I. \l I I. 1)1 .s lll.o.NDI.S. 17
nn |M(''h'\lr pour chasser 1rs maris ;i cniips ilc sonalt'S : j ai eu lin de mes amis lin* sons la hem Un* Prnsr'r dr W rhrr. Mlle sera spiriliicllr si elle |)('iil, scntimrnialc si ca lui plail, cl. coijucllc si c'csl ncccssairc. i'.ii ces malièivs-là, je suis plein de lnl('Tance: mais j'cxi^^î (in'elN; soil capricieuse cl nonclialaiile ; ne me demande pas p(»ur(|Uoi, c'esl un secrel enire la plissiolo^'ie el moi. Je lit hais si elle porle un chapeau à mai'alxjuls : j(! la luis si une i^^oulle de j)ière louche se^ le\ res.
— Ton programme me lran(|uillise. (louune la cliimèn.' esl impossible, j'ai l'espérance de \oir réciualeur.
— Je le répondrai connue M. de Talle\ rand : Si (c u'esl ({u'impossible, ça se [)eul. D'ailleurs, si ce nélail pas une chimère, la \()udrais-je?
I.éopold connaissait un membre de la Chambre des conununes, sir Arthur Lcsly, qui allait chaque année iairt! c(Huir des chevaux à Chanlilly. Ordinairement il siégeait à Epsom ; le hasard voulut (ju'il se trouvât à Londres. Quand les deu\ Français se présentèrent cliez lui, il allait partir pour un château du comté de Middiesex.
— Venez avec moi, leur dit-il, et quand vous aurez \u miss Harrielt lladington \ous ne serez point Tâchés de m'a\oir accompagné.
Une cluiise de poste les emmena. L'aristocratie briUmiiiciue fait faire des cliemins de fer, mais ne s'en sert pas. Son AN agon est toujours un landau.
A quelques lieues de Londres, ils Irouxèrent des chevaux de selle que miss Harriett, que sir xVrlliur a\ail prévenue par un courrier, venait d'en\oyer au-de\ant d'eux.
— Le bai-bruii esL ///>////(//<(/('/-, issu de mis.s AnneUr et de Mac-Gregor ; ce noir est Se Uni, issu de Cambrian eL de Rosalba; celle jumenl ^ais pommelé est Mab, issue iVArif'l et de TitanUi. Ils ont gagné trois prix à New-Markel. Je ne les ai jamais vus,- mais je les reconnais, dit sir Arthur.
— A quoi donc, s'il vous plaît? demanda Gaétan.
— A des riens qu'un sporlman seul peut distinguer.
— Mon ami le baronnet représente le pur sang à la Chambre des communes, dit Léopold tout bas.
— Prenez Se7i7/i, c'est notre coureur par excellence, dit le baronnet à Gaétan, M. Léopold montera Mab, Quant à moi, je me contenterai de Highlander.
Gomme ils traversaient une plaine, ils entendirent un grand tumulte derrière un rideau d'arbres qui voilait un ruisseau, et tout aussitôt ils virent paraître des cavaliers lancés au galop et des chiens hurlant. A une lieue de là, sur une colline, un pauvre renard, visible à l'œil d'un Anglais seulement, arpentait le gazon, la queue au vent.
— Hup! hup! en chasse ! cria sir Arthur, et il partit. Ln avant, une jeune femme, la taille prise dans un
habit de cheval en drap vert, coiffée d'mi chapeau gris où flottait un panache, et livrant aux iièdes haleines du soir les tresses blondes de ses cheveux, fendait l'espace penchée sur l'encolure d'une jument blanche et rapide comme un cygne. ^
— 0 Diana Vernon! serai-je ton époux 1 s'écria Gaétan.
— Tu as la manie des comparaisons, lui dit Léopold, et tu as tort, car ça te fait parler quand tu devrais courir*
IV riiAiri: dks blondis. 19
(iaulan fraj)|)a de >(•.; l'ix'i'oiis son choval, un rlic\;il pur saiif; ! Selim Irc.'ssaillil ri parlil coinin»; un I)muIiîI. Mub boiidil à sa suilc.
Les pi'L'S, les bois, les clianips, les collages, les collines ru\;iii'nl. (Jatilan ri'o\ail n'iiNoii* louché StUnn (ju'au liane ; il l'iiNiUl ria|>|)('' au idur. Sa course t'iail indi^niée; il IVanchissail. les lorrrnls, escaladait les coleaux. el lilail comme une llrclic jxu-dessus les haies.
En dix minuLes il dépassa la chasse, éclaboussant les cavaliers. Vcnj (cetly cerjj ircll! cria sir Arlliui* (ju'il \enait d'atteindre.
La dame au panache \ei't le regarda. Sa bouclir purpurine était dédaij^^neuse comme une lè\re autrichienne ; elle a\ait le regard hautain d'une archiduchesse, mais ce regard était en même temps clair conmiele ciel, pur comme le diamant. Gaétan voulut s'arrêter, mais les jambes de Séllm, pareilles à des ressorts d'acier, continuèrent à l'emporter.
Le renard trottait dans une \ allée, fort essoufllé déjà. Gaétan qui n'avait jamais chassé que dans la plaine des \'ertus, courait droit à lui a\ ec une superbe hardiesse. On croyait qu'il conduisait S>7i//i, c'était Sélun qui l'enlevait.
Le renard comprit qu'il était perdu ; mais, plein de philosophie, il ne voulut pas tenter un etïort inutile, et, sans descendre à l'emploi de ruses humiliantes, il s'arrêta gravement sous un arbre. Sélim sauta par-dessus l'animal, bondit une douzaine de ibis, se cabra, pirouetta sur ses pieds de derrière et revint au renard, qui méditait le nez entre ses pattes.
Trois inimilus après, la chasse ucmnaiiU^. arriva. Sir Arthur donna une rude poignée de inain à Gaétan, et le piésenta, ainsi que Léopold, a Diana Vernon, qui s'appelait miss Harriett Hadington. Elle le salua avec un fier sourire.
— \ eus maintenez dignement l'iionneur du nom français, kii dit-elle ; c'est encore une victoire qu'il \ienl de remporter.
— Cette victoire est la défaite de mon cœur, lui répondit Gaétan.
Miss Harriett sourit comme mie reine habituée à de tels hommages.
— Je dois rendre justice au mérite, môme quand il se i^encontre chez mes amis, dit Léopold à Gaétan : de quel train tu allais !
— Eh! ce n'est pas moi qui allais, le coupable, ou si tu l'aimes mieux, Ihabile est Séllm, 11 sentait peut-être qu'il portait sur son dos mon mariage et sa fortune. Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il llairait la piste du l'enard ; les chevaux anglais sont des chiens de chasse.
Tandis qu'ils devisaient, les piqueurs, les chiens et les égarés accouraient les uns après les autres. Le renard l)assait ses pattes sur son museau coquettement.
In écuyer descendit de cheval et s'approcha de l'animal, qui regardait tout ce monde avec l'indiflérence de Caton assis sur les ruines d'U tique.
Tant de stoïcisme toucha Gaétan ; il s'avança vers sir Arthur.
— Est-ce qu'on va le tuer? lui dit-il.
— Non, on va le coucher.
I \ 111 MIT hl •> l;i <'\hi . 21
riiii'litii rrsUi pt'liili»' ne (•(miprriKini |);is hnn; rf*pon- (lanl ri'('U\(M' pri( !•' icii.'iid (l;)iic('iii('nl. rcssiiva .'incc iiti lin;;(' IVr.is, lui l.i\a les |)all('s, lui ||| \h)\iv. un peu d'eau nn'Ian.i;«'e (!(' iliiim. cl rmlci ma dans une IkhIc. sur mu lil de colon. Miss llanioll lui donna sa main à h'-clicr.
— \ousii\('/. uionsiour. un pou smiuioik- lopaiiNnl'o.i-. lui dil-cllo. il n'osi |)as liahihK' ii riro |)oursui\i d<' rc Irain-ià; mais dans doux ou Irois jour^ il sera rmiis e( nous j)ourn)ns ro(M)uunon((M'.
(laolaii ouvrait los yeux plus i^rands (pTil no les a\ail : il ivii^ardait lour à lour miss llaniotl (pii minaudail, lo renard cpii dormail dt'']-»' ^^' ^i'" \rll)ur (|ui a\ait la faoo cmposro commo sa rra\al(\
— C't'laiUl(^nc un riMiard pri\('^? s'rcria-l-il odiu \a' ])aronnot voulul l)ion lui apprendre que, depuis Tédil. d'Edouard l\ (pii suppi'ima les loups, il n'y a\ail pliisd'autres renards (mi Anp^lelerre que des renards privés. Les lords avaient des garennes de renards comme on a. en France, des garennes de lapins. Malheureusemenl il s'en égarait un gi'and nombre, beaucoup mouraient de latigue, des chasseurs maladroits en tuaient d'autres, et il fallait, en faire venir chaque année du continent.
Comme la cavalcade reprenait le cheiuin du château, elle rencontra dans un chemin creux, deux pauvres entants ciui pleui'aient : une jeune illle les tenait tous deux dans ses bras et cherchait à les consoler en les embrassant. Les enfants étaient blancs et roses, la jeune iille semblait une création vivante du pinceau de Greuze : tous trois mêlaient leurs larmes et leurs baisers. — Sauvez-vous ! cria un piqueur qui précédait la chasse.
22 LES CHATEAUX EN ESPAfiNE.
La jeune fillo roleva la tête, et, tout effarouchée, saisit les enfants comme une mère ; mais, au môme instant, elle aperçut miss Harrioft qui s'avançait royalement sur sa blanche haquenée.
Une douce pensée fit reluire les grands yeux humides de la jeune fille ; elle s'élança vers miss Harriett ; les deux enfants, dont la crainte avait séché les pleurs, restaient suspendus à ses mains.
— Madame, lui dit-elle, si vous êtes aussi bonne que vous êtes belle, ces deux pauvres petites sont sauvées.
— Qu'est-ce donc? demanda miss Harriett.
— Leur mère est malade ; la grêle a ravagé ses pommiers ; deux vaches qu'elle avait sont mortes ; elle ne peut payer les taxes, et son propriétaire, à qui ciieaolt deux ans de fermage, parle de la chasser de sa cabane. Elle a dit à ses enfants d'aller sur la route et que Dieu les prendrait en miséricorde quand il les verrait tendre leurs petites mains. Mais ils n'osent pas mendier, et ils pleurent. Sauvez-les ! madame.
— Quiêtes-vous?
— La fille du vicaire du village que vous voyez là-bas ; s'il n'y avait qu'eux de pauvres, ils n'auraient rien h demander, mais la famille des indigents est bien nombreuse ; mon père se doit à tous, et moi, je ne puis que les aimer. Cette aumône qu'ils n'osent mendier, donnezla-moi, madame.
De grosses larmes tremblaient aux paupières de la jeune fille qui tendait la main.
Miss Harriett y laissa tomberun chiffon de papier qu'elle tira d'un petit carnet. '
I \ TiiMTi: i)i:s nLONDKS. 23
— 11 y a rciil li\ rcs slo^lin^^ dil-cllo.
— Oliî iiHTci, ni( ici, madame, s't^cria la jcuno Dllo, on couvrant sa main de baisers.
Miss llarriiMI rclifa sa main oX fouella sa jtiment (|ni parlit.
— i:il(^ a du moins une des trois vcrlus théologales, ilit (lai'lan; Dieu \euille qu'elle m'en laisse uno îuiln'.
— Tu l(» (rompes, dit gravement Léopold, la charité est là, et il montra du doigt la jeune fille qui pleurait et riait à la fois, en ])ressant les enfants sur son cœur.
Miss Harriett était fille unique de lord lïadington, do son vivant mar([uis et chevalier de l'ordre du Hain. Le noble lord lui a\ail laissé une grande fortune territoriale et beaucoup de renies inscrites sur le grand-livre de la dette publi(iue. Indépendante par position et par caractère, jouissant de toute la liberté que les mœurs anglaises accordent aux jeunes filles, l'héritière du marquis était entourée de jeunes pairs, de riches gentlemen, de brillants ofliciers, qui tous aspiraient à sa main.
— La lice est ouverte, dit Gaétan comme il entrait au salonen compagnie de ses rivaux : il faut vaincre...
— Ou partir, reprit Léopold.
— Cette paie aristocratie m'étouffe : vois tous ces baronnets, on dirait des statuettes en biscuit. Ce sont des natures de porcelaine : polies mais froides.
— Que ceci te serve de leçon; l'excentricité, dont on parle tant à Paris, n'habite que la France sous le nom d'originalité.
Les hommes parlaient de la loi des céréales ; — en Angleterre il y a toujours une loi des céréales ; — les
:^'i ij;s chah: M \ i.\ i-.si'Acm:.
fc^mmes no pailaieiU do rien, (iai'lan parla du Grand Opéra. Tons les esprits se rencontrèrenl sur ce terrain. 11 y avait un piano dans le salon; comme on discutait à propos de Rossini, une miss, (jiii a\ ail une figure d'album, gazouilla la romance {][\ Sduh'. T(.uî au^^ilnl il Tul ((uoslinn (U' faii'o do la juusiquo.
— Si nous improvisions un opéra? dit hardimenl sir Arlhur. Colle incartade au sérieux britannique s'expliquait par une Irop grande consommation de vin de Champagne.
— Je ne chante plus, dit miss Harrioll. maintenant cpio les femmes d'attorney s'en mêlent.
— Et pourquoi chanteriez-vous? lui dit toutl)as Gaétan. N'ctes-vous pas la mélodie elle-même ! Vos paroles murmurent doucement comme des harpes éoliennes. Vos regards sont un hymne d'amour; toute harmonie est on vous. La muse inspire et ne chaule pas, laissez chanter.
-Miss llarrielt trouva ce marivaudage romantique do foiM. bon goût, elle récompensa ronihousiaslo par un sourire,
— Je triomphe, dit-il à Loopoïd, mais je ne me comprends plus.
— Tant mieux, on croira que tu as de l'esprit.
Un jour que toute la compagnie était allée couiro le daim, miss Harriett, ([ui s'élait fatiguée la veille pour avoir trop valsé, resla au château; Léopold, à qui la chasse n'avait plus de mystères à révéler, demeura près d'elle. Gaétan était parti à franc étrier pour aller chercher un bouquet de roses d'une espèce particulière, dont la belle miss avait ou fantaisie, et qui n'existaient que dans
i.\ iiiMii 1)1 > r.iciMiiv 25
la sorrc d'un illiisiic linriiciilh'ui-, ;i (jiiar.Hih* inilksdt* là. LOopoKl t'I miss liiuricU crraiciil dans |r parc et les galeries.
— Votre ami osl un \lrna\iva (|ni a rcsprii de Fi^^ro, disait-elle.
— (V('sl nn Kii^aro (\[i'\ a le eoMir de Saint-Preux, répondit Léo|)old, mais à vr Sainl-Pieiix il man(|U(3 une Jnlic On voulait lui en l'aire ('poiisci' une (jui ne lui conNcnail pas; elle devail a\nii- cependant cin([nanh' niill»- IVaiics de rentes.
— (lin(iuanlc* mille IVancs! ({u'esl-ce ([ue ra lait don* en or? Ahî deux mille guinées..., juste, je crois, la valeur des branchies mortes (pi'on ramasse dans mon parc. Quelle misère!
En ce moment h^s deux causeurs traversaient une galerie où s'alii^naitnil des ])anoplies sur des- socles de marbre noir.
— Voici l'armure de Robert Hadington, tué à llasting, dit miss Hadington; le haume d'acier a été fendu par la liache d'un Saxon, ^ous datons de la conquête comme les Plantagenet, et ce domaine est dans notre maison depuis Guillaume le Bâtard. Regardez cette ai-mure noire.
— Celle à laquelle il manque le casque?
— Elle a appartenu h sir Ralph Hadington, qui fut décapité du temps de Cromwell. ^otre famille a ses martyrs de la \ ictoire et ses martyrs de la royauté.
— Oh ! la divine tête! s^écria tout à coup Léopold, en s'arrétant devant un portrait de femme habillée à la mode du temps de la reine Anne.
20 TKS nHATE\UX F,N KSPAGNE.
— C'est une de nos aïeules, reprit miss Harriett; on dit qu'elle me ressemble, mais elle n'était que belle, et la beauté ne sullit plus aujourd'hui.
— Ah!... Et celle-ci qui a un si grand air dans sa robe de brocart d'or?
— C'est lady Arabelle Hadington, duchesse de Derby, ([ui fut ambassadrice du roi Guillaume d'Orange à Paris. On dit que Louis XIV l'aima.
— C'est encore une martyre de la royauté, dit Léopold avec componction.
Au bout de la galerie, le portrait de miss Harriett, peinte en pied, rayonnait dans un cadre étincelant. Il était d'une parfaite ressemblance.
— Comment le trouvez-vous? demanda miss Harriett .
— Comme son modèle. Raphaël est venu trop tôt. Miss Hadington sourit.
— C'est moi qui me suis faite. Lawrence m'a donné des leçons; ce n'est là qu'une mauvaise ébauche; mais j'ai brisé ma palette un jour que j'ai surpris la fille de mon intendant peignant devant un chevalet.
Gaétan survint avec son bouquet.
— J'ai trouvé les roses de miss Harriett, dit-il à Léopold.
— Et moi l'épine de la tienne, répondit l'autre.
Mais déjà Gaétan était auprès de miss Harriett et n'entendait plus son ami.
— Ne les humiliez pas trop en les approchant de vos lèvres, disait-il tout en lui présentant les fleurs embaumées et rougissantes.
Cependant sir Arthur Lesly était do tous les candidats
I \ ni M I I l)\> Kl HNhl s. 27
:iu ciiMii (le iiii.ss 11.11 licll celui (|iii piissaii pnur asoir \vs cliaiici'S les plus l'aNorablis. Ou disail loul bascjn'il scrail iiiai((iiis (le Iladin^loii a\anl six mois.
— (l'(\sl ((n'alois elle scia \cii\c (le moi, rc|)()ii(lil (Jaclan.
Mais sir Arlliiir ne \oulail la mori tic porsonno.
— \()lr(^ ami fail la cour à iniss Ilarricll, dil-il ii jj'opold le jour où la compagnie roprtMiait le chemin de Londres.
— Mais NOUS aussi, je crois?
— Oh! n(Mi. pas moi; ji* comple IVpouser. Je vous mvihM'ai à mes noces.
— Vous a\(V. donc r(unour d<' miss Harrielt?
— i\on.
— Sa promesse ?
— Non.
— L'aveu de sa Camille?
— Non.
— Mais \ous n'avez donc rien?
— J'ai tout, tandis que si. votre ami avait tout ce donl vous venez de me parler, c'est lui qui n'aurait rien.
Là-dessus sir Arthur piqua Uighlander et se rangea à la portière de miss Hari'iett; Gaétan galopait de l'autre côté sur Sclim. Léopold, sur .1/^/^, sui\ait derrière, cherchant et craignant en même temps de deviner le mot de l'énigme que le baronnet venait de soumettre à sa pénétration. Il en parla à Gaétan aussitôt ({u'ils furent arrivés.
— Ton sphinx en cravate blanche ne sait ce qu'il dit, répondit Gaétan ; j'ai à peu près tout ce qu'il n'a pas, et je m'en contente. C'est lui qui dansera à mes noces.
2(S u:s cHATi'AUx i:n i:si'\(.m.
— Utilisera bien (lui dansera le clci'iiier, dit Léopold, à ({ui sa naissante expérience faisait connaître le doute.
C'était en ce moment la saison des plaisirs à Londres. Toute l'aristocratie ou\rait ses hôtels et les fêtes succédaient aux fêles. Les orateurs ne faisaient qu'un bond de la tribune au bal. On quittait Queen's-Theatre oh chantaient les Italiens, pour hgurer dans un quadrille où dansaient les pairesses des trois royaumes. Bills et valses allaient de compagnie.
Un malin, Gaétan recul un petit billet sur lequel une main blanche avait écrit, de cette écriture nette, propre, souple, mais fade, qui est l'apanage de toutes les Anglaises : A M. Gaétan y baronnet.
Le billet ne signifiait rien, comme tous les billets qui sont des prétextes à paroles ; mais la suscriptioii étonna Gaétan, qui ne se croyait point si noble.
— Pardonnez-moi, imj dear friend, lui dit-elle le soir, si je vous ai appelé baron ; je ne sais pas vos titres : peulètre ôtes-vous marquis?
— Je ne suis rien.
IMiss Harriett fronça son joli sourcil, et pour la première ibis depuis longtemps son regard chercha sir Arthur dans la foule.
Le lendemain, Gaétan se rendit chez miss Harriett, à une heure où ils avaient l'habitude de se trouver seuls. Elle le recevait alors dans un petit salon tendu d'une étoffe de Chine où se jouaient des oiseaux fantastiques au milieu d'ombrages impossibles. A ces heures-là, Gaétan parlait volontiers comme Roméo.
Mais ce jour-là, la Juliette de Gaétan trouvait que la
l.\ m; Mil DIS lUnMil^. 2.»
priidulc iMar(|iiail hmjours riiriirc dr 1 alumltr cl j.iiiiai.s riu'mvdu rossi^niol. (iadan n'y prenait, pas j^ard<; c-l sui \ail la priilc de sa porsir. An l)()iil, d'un (|iiarl d'Iirnrc ils ne senlendaicnl plus. Il parlait en slroplns, elle ivj>ondait en phrases. La poésie de l'anianl heurlailla prose au arur de rainante; enlin la prose déborda.
— (loninieni se fait-il donc, s'écria-t-elle, (in'il y ait des pays oii les gentlemen ne soient pasno])les?
— ('/est parée (jue, dans ces j)a\ s-là, ranionr n'a i)as d*é'cusson, lui dit-il, eoniprenant enlin la cause de son dédain.
— Oh! je NOUS aime, reprit-elle \ivcnienl: mais les salons ne NOUS aiin(M'aient pas... Tenez. Noiei ce ([ue nous pouvez faire...
VA lii-dessus la jeune lille du feu lord iladin^^^ton développa un plan dont l'exécution permettait à Gaétan de de\ enir marquis tout comme un autre.
Miss Harriett parla comme un tor\ . Gaétan l'écoula comme un radical.
— Si ce n'était qu'impraticable, dit-il. je le ferais; mais ce serait ridicule, et je ne le tenterai pas.
— Mais enlin, s'écria-t-elle brusquement . si je devenais madame Gaétan, comment donc m'appellerais-je?
Gaétan changea la conversation, et prit le plus poliment possible congé de la trop noble marquise. Gomme il courait vers la Tamise, il rencontra Léopold.
— Où vas-tu? lui cria celui-ci.
— Où le premier paquebot n enu voudra m'emmener.
— Nous quittons l'Angleterre ? Et ton mariage?
— Il n'était point héraldique, c'est ce qui l'a tué. Le C(eur des Anglaises est un écu.
30 ij;s ciiATKALX i:n kspagm:.
GaëLau se mil ii racuiilcr à Léupold coiriiiieiil miss llarriett l'avail supplié d'écrire au garde des sceaux pour être autorisé à prendre le nom d'une terre, puis à solliciter du roi un lilre nobiliaire, comment il avait repoussé cette prétention étrange, et comment il était décidé à fuir la perlide Albion.
Au moment où Léopold faisait charger les malles sur U'i cabf il vit arriver sir Arthur Lesly, à (jui il annonça leur départ.
— Eh bien I lui dit le baronnet, ne vous l'avais-je pas prophétisé ? Il manquait à \ otre ami un blason, et de tout ce qu'il a gagné il ne lui reste rien.
En quittant l'Ézéchiel du sport, les deux touristes montèrent sur un paquebot qui ne tarda pas à descendre la Tamise entre deux haies de vaisseaux.
Gaétan méditait sur le gaillard d'arrière, regardant d'un œil triste Londres (jui s'effaçait dans la brume, et l'eau sombre du ileuve qui gémissait autour du na\ire conmie une mère au tombeau de son enfant.
— 11 faudra marquer la première étape de notre voyage d'une pierre noire, dit-il à Léopold. Pourquoi me suis-je heurté contre le plus superbe des sept péchés capitaux ; l'orgueil I miss Ilarriett est certainement la descendante des templiers.
— Eh! mon cher, ne te désole pas si fort ; au jeu du inariage, quand on n'épouse pas, on joue à qui perd gagne. L'univers est peuplé de liancées. D'ailleurs ne faut-il pas que l'expérience m'arriNe?