‹ Les châteaux en EspagneChapitre 24 sur 30 · ATTEND · texte numérisé non relu

ATTEND

PYRAME ET THÏSBE

Si quelque Almaviva nocturne, chassé brusquement de chez sa Rosine par l'irruption d'un Bartholo parisien, eût passé vers deux heures du matin, le jour de la Sainte-Eulalie, à l'angle où la rue des Jeûneurs rencontre la rue du Sentier, un grand bruit de cornets à piston sonnant à toute outrance n'eût pas manqué de lui faire lever les yeux vers le second étage d'une maison dont la façade portait sur toute sa largeur une enseigne de toile grise le long de laquelle on voyait écrit : t« H.-D. BisLerman fils et neveu, de Mulhouse. »

Les fenêtres d'où partaient ces fanfares étincelaient comme des fournaises au milieu de la nuit ; des ombres

noires passaient et repassaient devant leur transparent éclat, emportées au vol par le tourbillon des valses; et rangée en bataille au bord du trottoir, dans toute l'étendue de la rue jusqu'au boulevard , une file de voitures peuplées de cochers endormis attendait la fin du bal, dont la rumeur retentissante tenait tout le quartier en éveil.

En ce moment, un coupé du genre de ceux que les Anglais nomment des Brougham arriva au grand trot du côté du boulevard Poissonnière, et s'arrêta devant la porte béante sous laquelle bâillaient les gens de service. Tandis que le cheval reniflait en secouant sa tête fumante, un jeune homme descendit du coupé, jeta un paletot aux mains d'un groom qui venait de sauter à bas du siège, passa la main dans ses cheveux, monta lestement les deux étages et entra chez MM. H.-D. Bisterman fils et neveu.

La foule des invités commençait à s'écouler, mais on s'étouffait encore suffisamment pour l'amusement d'une maîtresse de maison ; il ne fallait pas moins de trois quarts d'heure au voyageur le plus habile pour aller de l'antichambre au boudoir lointain où les joueurs de whist se livraient une bataille acharnée et silencieuse. Les valets, chargés de plateaux, espoir des danseurs épuisés, louvoyaient péniblement au travers de cet océan d'hommes incessamment agité par le vol capricieux de la polka.

Grâce à la confusion bruyante de cette heure oii la tarentule de la danse mord les jeunes filles au talon, le nouveau venu put se glisser sans être aperçu jusqu'à la porte d'une galerie où , comme un touriste fatigué , il s'arrêta.

PYRAMK KT TflISBÉ. 189

De cette porte il pouvait voir à la fois le salon où la danse était le plus animée et la chambre où se l'efugiaient les {paresseux' de tout âge et de tout sexe, les notaires qui n'ont jamais été jeunes et les douairières qui n'ont jamais été femmes. Le bruit des conversations particulières, comme on dit à la Chambre, et la rumeur du bal se confondaient et bourdonnaient à son oreille distraite sans qu'il prêtât la moindre attention aux propos interrompus dont le murmure flottait autour de lui.

Comme il regardait sans voir, les bras croisés sur sa poitrine, le dos contre le mur, le chapeau régulièrement suspendu par l'aile entre la manche et le revers de l'habit, et les jambes repliées l'une sur l'autre, un monsieur qui portait des lunettes d'or, un gilet blanc et une chaîne de montre dont la cornaline antique voltigeait sur un ventre rebondi, le toucha légèrement du doigt.

— Eh! vous voilà, monsieur le baron. Que me disait donc ma fille? s'écria le monsieur à la cornaline.

— Au fait, monsieur, que vous disait mademoiselle votre fille? répondit le baron, tiré de son rêve en sursaut par cette brusque interpellation.

— Eh mais, elle me disait que vous étiez parti sans plus penser à la contredanse qu'elle vous a promise.

— Qu'a donc fait ma mémoire à mademoiselle Bisterman pour l'accuser ainsi ?

M. Bisterman se creusa l'esprit un instant pour découvrir ce que la mémoire du jeune baron pouvait avoir fait à sa fille; voulant répondre et ne trouvant rien à dire, il entortilla quelques bouts de phrases et termina ses monosyllabes par un gros éclat de rire.

— Voilà deux heures que je cherche mademoiselle Eulalie, reprit le baron à qui son avantage donnait un nouvel aplomb; à bout de poursuites, je me suis embusqué à l'entrée de cette galerie, comme un corsaire à l'entrée d'un détroit, pour m'emparer de mademoiselle Eulalie aussitôt qu'elle viendrait à passer.

— Vous pouviez attendre longtemps, répondit cette fois M. Bisterman. Eulalie est dans le salon bleu auprès de sa mère. Gourez vite, voilà l'orchestre qui donne le signal.

— Merci, s'écria le baron, et il se dirigea vers le salon bleu, de l'air d'un homme qui se rend à Clicliy entre deux gardes du commerce.

— Il paraît, pensait-il, que j'ai demande une contredanse à mademoiselle Bisterman. Du diable si je m'en souvenais ! J'ai presque aussi bien menti qu'un ministre un jour d'interpellation. Mais aussi, pourquoi m'obliger à me rappeler une chose que j'avais oubliée avec tant de bonne foi?

Au moment où le jeune homme que M. Bisterman venait d'appeler le baron parut dans le salon bleu, mademoiselle Bisterman commençait à promener ses regards inquiets tout autour d'elle. Sept ou huit jeunes gens, diversement inclinés, sollicitaient l'honneur de remplacer h'on partner absent. Déjà l'un d'eux avait saisi le bout des doigts de la jeune fille, lorsque, retirant vivement sa main captive, elle s'écria :

— Merci, mon cousin, voici M. Dufrêne.

Le regard, l'accent, le geste de madem.oiselle Bisterman donnaient à ses paroles une valeur dont tout autre (|ue M. le baron Dufrêne aurait été flatté, c'était mieux et plus que de la politesse ; mais le baron était dans une de ces

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dispositions d'esprit qui ne permettent pas de voir et de comprendre.

Il salua mademoiselle Bislorman, s'excusa en (jucUiues mots d'avoir failli la faire attendre, lui offrit son bras el l'entraîna dans le salon où les danseurs étaient pressés comme des épis mûrs dans un champ.

Cependant le bruit de l'orchestre, l'éclat vibrant des instruments de cuivre, le tumulte et l'animation de la danse arrachèrent enfin le baron Dufrêne à sa préoccupation et ramenèrent sur les lèvres de mademoiselle Bisterman le sourire que la gravité froide de son partner en avait chassé.

Au moment oi\ les derniers accords de la musique s'éteignaient et que les couples enchaînés par la danse dénouaient leurs bras, le bouquet de madenioiselle Bisterman glissa de ses mains et un bouton de rose s'en détacha.

M. Dufrêne se baissa rapidement et le ramassa.

— Je l'ai pris et je le garde, dit-il de cet air fade qu'ont tous les danseurs dans un bal.

— Non pas, reprit vivement Eulalie ; comme je n'entends pas que vous preniez rien, je vous le donne.

Et plus vermeille qu'une fraise des bois, elle disparut comme une biche.

M. Dufrêne regagnait lentement son poste d'observation, tortillant entre ses doigts la tleur qu'il avait prise sans savoir pourquoi, lorsqu'un bras se glissa tout à coup sous le sien.

— Eh bien, mon cher Oscar, que pensez-vous de mademoiselle Bisterman? lui demanda un grand jeune homme blond en se penchant à son oreille.

— Moi ! répondit Oscar de l'air d'un homme à qui l'on demande une chose extravagante.

— Oui, vous?

— Mais, mon cher Léon, que diable voulez-vous que j'en pense?

— Pensez-en ce que vous voudrez, et puis dites-le moi ; à voir votre air ébahi, on dirait que vous arrivez de Chine et que je vous parle japonais.

— C'est qu'en vérité je n'en pense rien.

— Tant pis !

— Et pourquoi, s'il vous plaît?

— Parce que rien c'est peu de chose et que mademoiselle Bisterman mérite mieux que cela.

— C'est possible, répondit froidement Oscar.

— Vous parlez comme un empereur romain, à présent, mais tout à l'heure vous parliez comme Tircis.

— Tout à l'heure, je dansais.

— Alors la danse avait raison.

— Ah çà, mon cher Léon, quoique vous soyez attaché au ministère des affaires étrangères en qualité de souschef de bureau, je ne crois pas qu'il soit indispensable de parler comme un protocole jusque dans les salons de M. Bisterman, négociant alsacien. Expliquez-vous donc, je vous prie.

— Volontiers.

— J'écoute.

— Permettez-moi d'abord, mon cher Oscar, de commencer mon explication par une nouvelle question. Comment trouvez-vous mademoiselle Bisterman ?

— Mais pas mal, répondit Oscar.

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— Voilà une réponse qui vous brouillerait avec toute la famille si on vous entendait; aussi n'en dirai-je jamais j'ien.

— Merci.

— Vous remercierez plus tard ; mais, d'abord, regardez bien mademoiselle Bisterman.

— Je l'ai déjà vue cent fois.

— Deux cents, peut-être ; mais à coup sûr vous ne la connaissez pas.

M. Dufrêne obéit à la main de son ami Léon, et tourna ses yeux du côté où était mademoiselle Bisterman.

En ce moment Eulalie, accoudée contre une cheminée, effeuillait doucement son bouquet en écoutant une de ses amies. Sa pose abandonnée faisait valoir la souplesse de sa taille et la grâce de son bras plus blanc que l'anse d'une amphore d'albâtre.

Oscar resta quelques instants à la regarder.

— Je dirai qu'elle est fort jolie si vous voulez, reprit-il sans détourner les yeux.

— Je veux ce qui est.

— Eh bien, soit! Elle est jolie, très-jolie et même quelque chose de plus; après?

— Après, voici. Ces cheveux de soie, ce visage doux et rêveur, ces grands yeux qui font croire au ciel, ce pied timide qui disparstît sous la mousseline, toute cette jeunesse, cette pureté, cette grâce et tous ces charmes innocents, savez- vous sur quel piédestal ils s'appuient? sur un million !

— Voilà un piédestal honnête et qui sonne bien à l'oreille. *

— Vous trouvez ?

— Il faudrait être bien mal avisé pour penser le contraire.

— Homère lui-même, qui était cependant d'une assez belle force sur les nomenclatures, aurait grand'peine à énumérer la quantité de ballots de toile, de calicot, de madapolam, de guingans, de jaconat, de mousseline, d'indienne, de cotonnade et autres tissus fabriqués en Alsace qui reposent dans sa petite main.

— J'en suis ravi pour les ballots.

— Eh bien, si vous voulez, la petite main et tout ce qu'elle renferme sont à vous. Est-ce clair?

— Si clair, que j'en suis ébloui. A moi tant de choses!

— A vous.

— Des preuves, mon cher, des preuves? comme disent les journaux de l'opposition.

— Je n'en voudrais pas d'autres cjue le gage que vous tenez encore à la main et les paroles qui l'ont accompagné.

— Ah ! vous êtes donc de ceux qui voient une épopée dans un sourire et une tragédie dans un regard.* Pour ma part, je vous préviens que je ne vois dans la plupart des phrases qui se disent au bal qu'une enfilade de mots plus ou moins gracieusement combinés, mais des preuves, jamais.

— Vous êtes modeste.

— C'est qu'aussi vous mettez la vanité à trop bas prix.

— Puisque vous voulez d'autres preuves, en voici.

— Voyons.

— Vous êtes baron et vous avez dix bonnes mille livres de rente.

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— La première partie de votre proposition est exacte, mais je ne suis pas aussi sûr de l'exactitude de la seconde.

Léon sourit .

— Enfin, vous les avez eues, reprit-il.

— C'est vrai, répondit Oscar en soupirant.

— Vous êtes en outre auditeur au conseil d'État, et de cette bonne pâte d'administrateurs qu'on fait maîtres des requêtes pour avoir le droit de les nommer préfets.

— Je l'espère.

— Et moi j'en suis sûr. Votre oncle le pair de France n'est-il pas de la nouvelle combinaison ministérielle ?

— C'est juste.

— Étant votre femme, mademoiselle Eulalie Bisterman sera baronne, ce qui est très-flatteur pour une fille qui a tant de calicot; elle ira aux bals de la cour et y conduira sa maman, ce qui rendra la bonne dame folle de joie; le mariage d'Eulalie avec votre préfecture ouvre à toute cette famille de gros marchands les salons d'un monde ennuyeux qu'elle rêve plus brillant que l'Eldorado, plus fantastique que les jardins d'Armide, plus joyeux que l'île de Galypso; vous êtes prédestiné au Moniteur, madame Bisterman pourra dire, en parlant de vous : (^ Mon gendre le préfet;» votre influence attachera un bout dç ruban rouge à la boutonnière de M. Bisterman, sous prétexte ([u'il aurait pu manufacturer les tissus qu'il débite ; et vous voulez qu'on vous refuse ! mais la sottise humaine n'a pas, que je sache, donné sa démission!

— Il est certain, reprit Oscar, qui avait écouté sans rire la tirade de son ami Léon, qu'en spéculant sur cette bonne

et candide sottise qui a tant de part aux actions des hommes, tout cela peut être vrai.

— Et puis encore, continua Léon, qui s'échauffait en parlant, vous avez l'amitié de Bisterman père, qui est le Bisterman fils de la raison sociale ; c'est vainement que vous refusez avec obstination les dîners auxquels il vous invite ; il vous réinvite perpétuellement. Quant à M. Bisterman cousin, il ne peut plus se passer de vous depuis que vous lui avez appris comment on tombe de cheval au bois de Boulogne en compagnie de gentlemen riders. Si M. Bisterman neveu vivait encore, il aimerait trop sa famille pour avoir un autre sentiment à cet égard ; malheureusement le pauvre homme, quoique vivant sur l'enseigne, est

^ défunt depuis dix ans. Madame Bisterman s'extasie amoureusement sur la coupe et la couleur de vos gilets, et on sait ce que veulent dire ces extases en style de bellemère. Reste donc Eulalie ; vous savez là-dessus mon opinion. Décidez-vous promptement, et vous n'aurez plus qu'à choisir le jour de la bénédiction nuptiale.

— Tout cela est bien beau, répondit Oscar après un long soupir, mais tout cela est impossible.

— Pourquoi?

Oscar se pencha vers Léon comme un homme qui a une confidence difficile à faire, et lui parla bas quelques instants à l'oreille.

— Ah, diable ! lit Léon.

Oscar se tut et secoua tristement la tête. Son attitude semblait dire : Que voulez^ vous que j'y fasse? Tout est fini!

— Voilà, reprit Léon, une histoire dont je ne savais

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pas le premier mot. Gomment la chose vous est- elle arrivée?

Oscar haussa les épaules.

— Eh ! qu'en sais-je ! dit-il. Pourquoi la pluie tombet-elle et pourquoi le vent soufïle-t-il ? Je me suis trouvé pris dans cette aventure comme un oiseau dans un filet; elle a commencé je ne sais pourquoi, elle finira je ne sais comment.

— Expliquez-moi du moins comment il se fait que je n'en aie rien appris.

— Il m'a fallu des efforts surprenants de diplomatie pour dérober ce secret à tous les yeux. Si le ministre des affaires étrangères en savait quelque chose, il me nommerait d'emblée ambassadeur. Mais tout a un terme, même la rouerie ; avant trois semaines le boulevard connaîtra cette histoire mieux que moi.

— Vous ne pouvez donc pas rompre ? demanda Léon en entraînant Oscar dans un boudoir où ils pouvaient parler plus librement.

— Ah ! qu'on voit bien que vous ne la connaissez pas ! s'écria Oscar en se laissant aller sur un sofa, Agathe n'a pas un défaut.

— Quelle perfidie !

— Elle est comme le lierre, elle étouffe ce qu'elle enlace ; son amour m'empêche de respirer.

— Elle vous aime donc beaucoup ?

— Elle m'aime trop; qui l'eût cru? Je l'ai rencontrée un soir de bal masqué aux Variétés ; entendez-vous, au théâtre des Variétés î

— Hélas!

— Il y a deux ans de cela, et voilà vingt-quatre mois que nous ne nous sommes pas quittés.

— C'est long.

— Dites donc que c'est éternel !

— L'Académie des sciences cite de ces exemples de longévité, mais je n'y croyais pas.

— Ça tombe dans le ridicule , mais là n'est pas tout le mal... Voilà trois ou quatre mois que le même toit nous abrite.

Léon joignit les mains et leva les yeux au ciel.

— Au commencement, continua Oscar, elle demeurait rue Neuve-Saint-Georges et moi rue du Helder. C'était décent, et le conseil d'État n'avait rien à y voir. Un jour elle oublia d'arrêter un nouvel appartem^ent après avoir donné congé du sien.

— Ah ! mon Dieu !

— Cette étourderie... ,

— Vous appelez ça de l'étourderie, homme naïf?

— Cette ruse, si vous voulez, conduisit Agathe rue du Helder.

— Et elle y est restée ?

— Parbleu ! aurait-il fallu que je la misse à la porte î

— Je n'y vois pas d'inconvénient.

— Elte serait rentrée par la fenêtre.

— Pourquoi diable aussi demeurez -vous au rez-dechaussée ?

— Vous plaisantez, Léon, et je n'en ai guère envie.

— Je parle sérieusement comme un drame... Voyons, mon cher Oscar , il faut vous tirer de là ; si vous vous fâchiez ?

PYRAMK ET THISni^;. 190

— C'est impossible ; elle a le caractère rond comme une bille d'ivoire ; ma colère glisse dessus. Agathe est d'une douceur inaltérable et d'une prévenance à nulle autre pareille. Je n'ai pas le temps de former un désir ; elle voulait s'en aller, c'est moi, je crois, qui l'ai retenue.

— Imprudent !

— Que voulez-vous ? elle parlait toujours de louer un entresol rue de Vaugirard, à une de ces distances folles que les omnibus connaissent seuls.

— Quand on parle d'aller si loin , c'est qu'on a envie de ne pas s'en aller du tout.

— Vous croyez ?

— Certes !

— Au fait, c'est possible; et puis je l'aimais encore.

— Quel âge avez-vous, Oscar ?

— Vingt-neuf ans.

— Merci, votre cœur retarde de deux lustres; il a seize ans.

— Ce n'est pas moi qui l'ai fait, et je n'en suis pas responsable. Agathe s'était mis en tête de faire mon bonheur malgré moi ; elle y réussit à peu près durant les premières semaines ; mais quand je vis que ce bonheur menaçait de devenir perpétuel, j'en fus tout épouvanté.

— Voilà de ces événements qui font comprendre le suicide.

— Sa prétention était de faire de mon rez-de-chaussée un nid pour deux.

— Quel guêpier î

— Que voulez-vous ? Est-ce ma faute à moi si j'attrape une colombe dans une volée d'hirondelles ?

— Pauvre Oscar !

— Tout ce que je veux , elle le fait ; Agathe est tout sucre et tout miel... mais à la longue je ne sais rien de de plus amer que toutes ces sucreries.

— Et de plus cher.

— C'est vrai ! Ce n'est pas qu'Agathe soit prodigue , au contraire ; mais que peut-on refuser a une femme qui ne demande jamais rien ?

— Vos dix mille francs de fente en savent quelque chose !

— C'est le capital qui le sait ; les rentes n'ont pas eu le temps de s'en apercevoir. Et cependant, ai-je rien à lui reprocher ? Si elle se doutait de mon enîbarras , elle vendrait tous ses bijoux et m'en prêterait l'argent.

Léon hocha la tête.

— Voilà un désintéressement qui m'effraie , dit-il ; un petit vice ferait bien mieux mon affaire.

Oscar soupira.

— Encore six mois de cette vertu, ajouta Léon, et vous êtes un homme perdu.

— Je le crains.

— Voilà ce qu'il faut empêcher à tout prix.

— Je ne demande pas mieux. Pour me séparer d'Agathe il me faudrait un motif et je n'ai pas même un prétexte !

— Si vous la quittiez tout bonnement, un beau matin, laissant le mobilier dans l'appartement, la maîtresse dans son boudoir et la clef sur la porte ?

— Elle saurait bientôt pourquoi.

— Qu'importe !

PYHAMF l'T THISRl';. 201

— On voit tout de suite que vous n'avez jamais pjissf'î par les douceurs mystérieuses d'un mariage morganatique. La tendresse d'Agathe est plus indestructible que du bronze ; je ne fais pas un pas sans trouver à mes pieds la chaîne de son amour, et pour si loin que j'aille, elle en tient le bout dans sa main. Tenez, ce soir même, je suis venu à ce bal par lassitude de refuser... elle avait la migraine, des maux de nerfs... ce que nos grand'mères appelaient des vapeurs ; que sais-je ! Elle a pleuré en me voyant partir, et j'ai dû retourner chez elle vers minuit pour lui serrer la main et calmer ses vagues inquiétudes par de vagues paroles !

— C'est égal... à votre place j'essaierais toujours.

— Mais savez-vous bien qu'avec ses yeux couleur du temps et sa physionomie d'ange exilé , Agathe est femme à me poursuivre jusque chez tous les Bisterman de France et d'Alsace, à s'évanouir aux pieds de la mère de famille, et, au besoin même, à s'empoisonner un peu en présence des grands parents !

— Mai c'est un démon que cette ange-là !

— Mariez-vous donc après une tel esclandre ! Les négociants de la rue du Sentier n'ont pas, je crois , un goût très-prononcé pour les gens qui inspirent de si féroces passions. M. Bisterman offrirait des sels à mon Agathe, après quoi il ferait venir une citadine où nous serions enfermés très-courtoisement l'un à côté de l'autre , et il ne me serait plus permis de voir Eulalie autrement qu'en rêve.

Léon tambourinait du bout des doigts sur la tenture en écoutant Oscar; on aurait dit qu'il cherchait, sans la

trouver, une issue à cette position née du hasard et cimenté par l'habitude. Un instant les deux amis gardèrent le silence, après quoi Oscar reprit avec plus de force :

— Tenez, mon cher Léon, la nécessité où je suis d'aimer Agathe me la fait presque détester ; il y a des heures où je la hais ; je lui en veux de s'imposer à moi par ses qualités. Pensez de mon cœur ce que vous voudrez, cela est, et le raisonnement n'y peut rien changer. Est-ce la pensée de mon avenir compromis, de mon présent embarrassé , de ma liberté détruite ? Je ne sais ; me direz-vous que c'est le fruit de l'ingratitude naturelle à l'homme, j'y consens; mais toujours est-il que j'enrage de me sentir garrotté dans des hens d'autant plus robustes qu'ils sont invisibles. Un prétexte ! un prétexte ! je donnerais tous les débris de ma fortune pour un prétexte î au moins pourrais-je rompre ! mais rompre avant , c'est impossible ! Pourquoi faut-il qu'elle n'ait pas de tort, pas un seul ! Ce que je vous dis-la , nul ne s'en doute , bien qu'un autre, avant vous, ait pénétré le secret de mon intimité.

— Ah ! fit Léon en relevant la tête, un autre a déchiré le voile de votre bonheur anonyme ?

— Oui. . . Jules Dervieu , mon ami d'enfance ; tous les jours il vient chez moi, tous les jours il voit Agathe , et il me croit le plus heureux des auditeurs.

— Quoi ! s'écria Léon en pressant de la main le bras d'Oscar, vous avez un ami, et elle ne vous trompe pas.

Oscar regarda fixement Léon d'un air pensif, puis un sourire glissa sur ses lèvres.

— Vous avez raison, dit-il, elle me trompera.

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