‹ Les châteaux en EspagneChapitre 29 sur 30 · I.AZAHINE. 35f · texte numérisé non relu

I.AZAHINE. 35f

Lazarine. 11 (k'iiiaiula la permission de lui faire, ([uckiues visiles eL roblinl.

J.o lendemain, Conrad lui envoya de nouvelles Heurs, avec un billet ])ar lequel il la priait de permettre qu'il donnât une compagnie aux violettes qui se mouraient chez elle. Elle accepta en riant, et un petit commerce de lettres et de bouquets s'établit entre eux.

Entre un jeune homme de vingt-sept à vingt-huit ans et une jolie fille de vingt et un, l'amour ne tarde pas à se mettre de la partie. Ils avaient tous deux l'esprit vif el (in, et leurs caractères sympathisaient à merveille. Celui de Conrad avait, en outre, un certain penchant à la rêverie, qui, en lui donnant un faux air d'étudiant allemand, tel qu'on en voit dans les comédies, augmentait le charme de toute sa personne.

Lazarine, naturellement joyeuse comme un moineau franc, et portée à rire bien plus qu'à soupirer, aimait en lui ce qu'elle ne trouvait pas en elle. Conrad était bien l'homme qu'elle aurait voulu pour mari, mais il n'y fallait malheureusement pas songer. 11 y avait, de ce côtélà, une famille -pour laquelle les femmes de théâtre étaient les vraies filleules de Lucifer. Au seul nom d'une actrice^ toute la parenté aurait fait le signe de la croix.

Nous devons dire que cette conviction n'épouvanta pas autrement Lazarine, et ne fut pas un obstacle bien puissant à la pensée que caressait son esprit. Conrad lui avait avoué bien franchement qu'il l'aimait, et qu'il l'aimait du plus profond de son cœur.

— C'est ce que nous verrons bien, dit-elle ; vous êtes jeune, je ne suis pas vieille, rien ne presse.

356 L1«:S CHATEAUX EN ESPAGNK.

— Oh ! reprit Conrad, je n'exige pas de réponse aujourd'hui ni demain; mais si quelque jour vous me rendez la centième partie de ce que je sens pour vous, eh bien ! placez à votre ceinture un bouquet de ces marguerites, je comprendrai que vous acceptez l'offre de mon cœur et de ma vie.

Lazarine prit la main de Conrad et la lui serra.

' — C'est convenu, dit-elle d'un petit air moitié riant, moitié sérieux.

Conrad plaisait certainement beaucoup à Lazarine; mais avant de rien faire qui pût l'engager, elle voulait être sûre d'elle-même, et ne pas s'exposer, surtout, a prendre l'ombre pour la chair. Élevée en quelque sorte au théâtre, Lazarine avait trop d'expérience pour s'abandonner à ses premières émotions avec la naïveté d'une âme qui en ignore les conséquences, mais elle avait le cœur trop jeune aussi pour ne pas chercher un sentiment sincère et durable dans l'amour. Et puis, elle trouvait dans la résistance le plaisir de la résistance même. Cet amour qu'elle inspirait à un cœur honnête et ardent était comme la consécration publique de sa valeur, et elle en savourait toutes les tendresses et toutes les impatiences avec la secrète volupté d'une âme qui se sait en état de payer un jour ce qu'on lui aura prêté.

Par un bizarre effet de son caprice, Lazarine portait chaque soir dans sa loge, au théâtre, un petit bouquet de ces marguerites qui devaient être le signe de sa capitulation. Elle aimait à les voir, à les regarder, à les embrasser aussi. Quelquefois même, elle en ghssait deux ou trois dans sa poche avant d'entrer en scène. Elle sou-

LAZAKlNb:. .'i57

liail alors à Coiinul, patieiiimeiil assis à rorchesLic, el lui faisait un petit signe des yeux.

— Ah ! se disait-elle, comme je pourrais le rendre heureux rien (ju'en mettant à ma ceinture les Heurs que je sens là sous mes doigts!.. Je n'ai qu'à faire un geste, et ce soir, tout à l'heure, il tombera à mes pieds, fou de bonheur î

Et ce geste, Lazarine ne le faisait pas. La fierté de son cœur, bien plus que la coquetterie, la retenait. Deux ou trois fois, elle faillit céder aux mouvements de sa jeunesse et de son amour ; mais au moment d'attacher à son corsage les niarguerites qu'elle touchait de la main, elle sentait le sang lui monter au visage et elle s'arrêtait.

Un jour Conrad lui écrivit pour lui dire que son courage était à bout. 11 l'aimait de plus en plus, mais il ne se sentait pas la force d'attendre plus longtemps.

« Ce soir, ajouta-t-il en finissant, je serai à ma place accoutumée; si vous ne portez pas de marguerites, demain je partirai... Ne sera-ce pas me dire que vous ne m'aimerez jamais?»

Un bouquet de violettes de Parme entourées de marguerites accompagnait cette lettre.

Lazarine, sans qu'elle pût s'expliquer pourquoi, se sentit blessée de cette lettre ; cependant, le soir venu, elle prit le bouquet et partit pour son théâtre.

Il y avait trois ou quatre jours qu'elle n'avait vu Conrad. Au premier pas qu'elle fit en scène, elle l'aperçut à l'orchestre. Elle ne portait pas de fleurs à la ceinture et affectait de ne pas tourner les yeux de son côté.

La pièce que Lazarine jouait avait trois actes. Pendant les deux preniiers, elle garda son indifférence apparente ^

et s'efforça de mettre beaucoup de gaieté dans son jeu. Mais au troisième, elle regarda Conrad tout à coup. Le pauvre garçon était si pâle, qu'elle sentit tout son dépit s'en aller. Il n'y avait plus que quelques scènes avant le dénoûment. Lazarine paraissait dans Tune des dernières. Elle monta précipitamment dans sa loge pendant Tintervalle, prit vivement un bouquet de marguerites, les attacha à son corsage, descendit en courant, et le^œur tout palpitant , entra en scène.

Conrad n'était plus à sa place.

Lazarine pâlit et faillit tomber.

^' — Bon, dit-elle en jouant, il va rentrer avant la lin.

Elle débitait son rôle avec une fiévreuse lenteur. Elle ne voyait dans tout le théâtre que cette place vide.

Les dernières répliques arrivaient coup sur coup ; enfin le rideau tomba et Lazarine ne revit pas Conrad.

Quand elle fut chez elle, Lazarine se plaignit d'un violent mal de tête, et renvoya sa mère, qui la pressait de souper.

— Non, disait-elle, je veux dormir.

Restée seule, elle se mit sur son balcon ; il lui semblait que Conrad allait paraître dans la rue.

— Je suis folle, dit-elle après, c'est un moment de colère; bien sûr demain il viendra... Je mettrai ces marguerites dans un verre , sur la cheminée , et il les apercevra en entrant.

Elle prit les fleurs, les embrassa, les glissa sous son oreiller et se coucha.

Le lendemain, elle se leva avec le jour et plaça des marguerites à sa ceinture.

LAZARINF. :]j[)

— 11 les aimera mieux là, pensa-t-elle. Et elle attendit tout le jour.

Le soir vint et Conrad ne parut pas. Lazarine arracha les fleurs, qui se fanaient sur son cœur, les jeta par terre et les foula aux pieds.

Trois jours après, elle demanda des nouvelles de Conrad au jeune homme qui le lui avait présenté.

— Vous ne le savez donc pas? dit cet ami, Conrad est parti pour la Lorraine.

Cette fois, Lazarine éprouva une violente et sincère douleur, mais elle ne pleura pas.

La nuit venue, elle s'enferma seule et relut toutes les lettres de Conrad, une à une. Il lui semblait qu'elle remontait le sentier fleuri de ses rêves et de ses chères espérances. La lecture achevée, Lazarine plia les lettres, les noua d'un ruban noir, et les plaça avec quelques marguerites dans un petit coffret.

EUe était debout, les coudes appuyés sur le marbre de la cheminée et se regardait dans la glace, qui reflétait la tristesse et la pâleur de son visage.

Lazarine était jeune, elle était belle, elle écoutait dans ce profond silence qui l'entourait les battements de son cœur, où la vie et l'amour bouillonnaient.

— A quoi tout cela sert-il ? murmura-t-elle. Et elle ferma le coffret.

Un assez long temps se passa. Deux ou trois ans après cette nuit, le hasard ramena Conrad auprès de Lazarine, qu'il n'avait plus revue. C'était dans un foyer de théâtre. Elle courut à lui et lui prit les mains avec une tendresse et un abandon qu'elle ne cherchait pas a dissimuler.

— C'est VOUS ! dit-elle, c'est vous ! que je suis heureuse de vous revoir ! Et elle l'entraîna dans un coin où ils pouvaient causer librement.

Lazarine raconta à Conrad l'épisode des marguerites.

— Ah ! dit-elle avec un sourire trempé de larmes, vous ne savez pas tout le mal que vous m'avez fait !

— Ainsi, vous m'aimiez! reprit Conrad ému.

— Oui.

— Et à présent?

Lazarine sourit tristement.

• — Oh ! à présent ! regardez ! dit-elle.

Et touchant du doigt le lobe rose de son oreille, Lazarine fit voir à Conrad deux gros boutons de diamants qui brillaient de mille feux.

— Ah ! mes pauvres marguerites ! reprit-elle. Et elle s'en alla.

Page 1