‹ Les châteaux en EspagneChapitre 28 sur 30 · I.K ROI DE COMIJK · texte numérisé non relu

I.K ROI DE COMIJK

Quand \l. de Pons sorlil, du salon, Diane l'accompagna jusque dans l'antichambre.

— Puisse une femme vous rendre heureux ! lui (Ht-elle avec des yeux tout humides. Vous méritez de Pôtre ; mais quoi qu'il vous arrive, vous avez une amie, et celle-là ne vous oubliera jamais!

Il y a des instants dans la vie où les mots les plus simples produisent un effet extraordinaire. M. de Pons était resté maître de lui durant tout son entretien avec madame de Fribourg ; mais aux dernières paroles qu'elle prononça avec toute l'exaltation d'une femme touchée jusqu'au fond de l'âme, son cœur se brisa, et fou de douleur, il- s'échappa des mains de Diane avec un sanglot pour adieu

Georges reprit la route de Paris à Saint-Gloud au galop; mais l'agitation furieuse de sa course , loin de l'apaiser, semblait augmenter le trouble de son cœur.

Lorsqu'il entra dans la chambre où Lina attendait devant ces lettres cachetées dont la vue seule la faisait frémir, il était si livide, et son visage bouleversé avait pris un aspect si terrible, que la pauvre femme épouvantée tomba sur ses genoux et s'écria folle de peur :

— Ne me tuez pas, je suis mère!

Six semaines ou deux mois après l'événement que nous venons de raconter, deux jeunes mariés allèrent s'établir dans un château voisin de Loches, en Touraine : c'étaient M. de Pons et Lina Walker,que des nœuds indissolubles avaient unis.

Le départ de M. de Pons n'avait pas laissé d'intriguer vivement ce petit monde parisien qiii vit du faubourg Saint-Honoré à la Ghaussée-d'Antin, entre la place Beauvau et la rue Laffitte. On en'êtVait causé au Jockey-Club, au foyer de l'Opéra, au café de Paris et dans vingt bals. C'était, dans ce monde amoureux de caquets et de médisances, à qui bâtirait une conjecture nouvelle sur ce départ et sur le mariage qui l'avait précédé. Jamais on n'avait vu un jeune homme, appartenant par sa naissance et sa fortune à la société la plus aristocratique, faire plus mince figure un jour de noces. Personne n'avait assisté à la signature du contrat, personne n'avait accompagné les époux à l'église. M. de Nayral aurait seul pu donner une satisfaisante explication aux mille suppositions qui couraient ; mais il n'avait garde de parler. Diane aurait pu l'entendre.

Les formalités légales qui restaient à remplir pour rendre valable et indestructible le mariage contracté en

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Amérique n'avaient pas demandé plus de trois semaines; Georges employa le reste du temps à liquid(;r st^.s affaires, et se retira bientôt après à Loches, où sa présence éveilla l'attention de tout le pays.

Au bout d'un mois de l'existence la plus paisible, on ne mit plus en doute dans l'arrondissement tout entier le projet qu'avait M. de Pons d'arriver à la députation par le conseil général; le bruit, colporté jusqu'à Paris, y fut adopté d'emblée. — Où diable la politique va-t-elle se nicher? dit à ce sujet M. le vicomte de Saint-Gilles.

Le fait est que jamais en aucune circonstance M. de Pons n'avait pensé à l'élection ; mais ce qu'on disait, il ne l'entendait guère, et s'il l'avait entendu il ne s'en serait point occupé.

Depuis la fatale soirée où le cri arraché à Lina par la terreur maternelle avait frappé sur son cœur comme un coup de marteau, Georges avait bravement pris son parti en homme qui ne sait point faiblir devant l'accomplissement d'un devoir. Lina l'avait trahi, mais Lina s'était donnée tout entière à lui , et la veille du jour où il était parti pour Londres, celle qu'il s'était habitué à nommer sa femme avait bégayé de saintes espérances à son oreille. Un instant il avait pu penser à rompre les liens qui l'attachaient à elle ; quelques feuilles de papier jetées au feu les auraient tous les deux rendus libres ; mais la maternité, qui sanctifie la plus misérable créature, était descendue sur elle : M. de Pons épousa Lina.

Mais une triste vie attendait la jeune mariée dans le château où Georges la conduisit. Si quelque jour elle s'é-

tait reprise à l'espérance en le voyant la mener à son père et lui rendre le nom de sa femme, elle tomba bien vite des hauteurs de ce rêve dans la réalité froide et désespérée. Ils étaient unis tous deux, mais tous deux étrangers l'un à l'autre.

Aussitôt qu'ils furent seuls entre les murs du vieux manoir, ils vécurent ainsi que deux ermites, ensemble, mais solitaires. Ils se voyaient aux heures des repas et les jours de réception ; dans ces moments-là, Georges souriait à Lina, et à voir leur air calme et doux, on les pouvait croire heureux ; mais si la sérénité brillait sur leur visage, le deuil était dans leur cœur. Après ces heures où tous deux se devaient au nom qu'ils portaient et au monde, le mari s'inclinait devant la femme et ils se séparaient. Alors, l'un courait dans la campagne, l'âme rongée par un souvenir, et l'autre allait cacher dans sa chambre silencieuse le désespoir et le remords. Il y avait des jours où d'indispensables devoirs les conduisaient.au chef-lieu du département ou dans quelque château du voisinage. Lina, plus belle et plus pâle qu'un lis, parée de sa jeunesse et de sa grâce, traversait le monde comme ui^e étoile, et mille regards jaloux suivaient l'époux qui l'accompagnait avec le sourire joyeux d'un amant. Ils vivaient une nuit, échangeant aux clartés des lustres de caressantes paroles ; puis, quand l'heure du départ sonnait, ils montaient ensemble dans une voiture, et les chevaux ne s'étaient pas encore élancés, que, déjà muets et froids, ils dénouaient leurs mains et se réfugiaient dans leur solitude. Leurs vêtements se touchaient et l'abîme les séparait. Quelquefois on entendait un sanglot éclater dans

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le silence de la nuit : c'otair, une femme qui pleurait.

Ils élaienr, tous deux jeunes et beaux, libres et forts, sous le ciel enchanté de la Touraine; l'haleine du matin, tout humide de rosée, soulevait le voile blanc sous lequel frissonnait l'épaule de Lina ; l'azur lointain semé d'étincelles était moins pur et moins doux que ses yeux ; les fleurs du pommier moins blanches que ses mains ; autour d'eux tout était silence et parfums; les enchantements de la nuit remplissaient l'air de bruits mystérieux et caressants ; ils s'aimaient, et tous deux se mouraient de désespoir.

Car c'était là une des misères de leur vie. Georges avait bien pu, l'espace d'une nuit, oublier Lina , mais il n'ai-, mait qu'elle. Lina, elle aussi, livrée quelque temps aux dangereuses sollicitations de l'isolement, avait bien pu, dans une heure de fièvre et de délire, trahir tous ses devoirs ; mais revenue de cet entraînement fatal , elle avait bien vite compris que Georges seul était le maître de sa vie. Combien de fois, folle de douleur, agenouillée dans sa chambre, la tête perdue dans ses mains trempées de larmes, n'avait-elle pas appelé Georges! mais alors, au lieu de cet époux qu'elle sollicitait par toutes les voix de sa jeunesse, de son amour, de son désespoir, une femme de chambre entrait discrètement, et lui disait : Monsieur de Pons prie madame de descendre au salon.

Lina se réveillait en sursaut, essuyait ses larmes et descendait.

Depuis le soir où le cri de la mère épouvantée avait décidé du sort des deux jeunes gens, jamais Georges n'était

revenu sur le passé. Aucune parole offensante ne tombait de ses lèvres, aucun reproche, pas un retour sur l'outrage fait à l'époux. Ce jour fatal était entre eux comme un cercueil dont l'aspect effraye et qu'on ne touche pas. Toutes les actions du mari étaient pleines de respect, prévenantes et polies ; mais on sentait que cette conduite était un rôle qu'il s'imposait. S'il se fût abandonné à sa nature, à sa tendresse, à ses ressentiments, Georges aurait peut-être tué sa femme ; mais sans doute aussi, la manquant du premier coup, il l'aurait emportée dans ses bras, ivre d'amour.

Quand venait la nuit, après que le monde s'était retiré, Georges quittait son fauteuil et saluait Lina ; sa gaieté tombait comme un masque, et il sortait sombre et muet. La porte qui servait de communication entre leurs appartements se fermait ; le bruit de la clef tournant dans la serrure retentissait au cœur de Lina, et la lourde draperie tremblait encore sur ses anneaux qu'elle était tombée à genoux priant et pleurant.

Souvent tous deux se levaient au milieu de la nuit et venaient, le cœur saignant, se coller à cette porte, épiant leur souffle. Combien de sanglots ne s'éteignirent pas dans les plis soyeux de la draperie, combien de larmes ne mouillèrent pas le tapis que pressaient leurs genoux !

Un soir, tous deux ensemble se jetèrent hors du lit solitaire où ils ne trouvaient que l'insomnie. Ils vinrent s'agenouiller devant cette porte que l'époux implacable fermait chaque jour, et leurs fronts s'y reposèrent ;

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le silence était profond, la nuit sereine, par les balcons ouverts montaient le chant du rossignol et les senteurs de la campagne; leurs poitrines à tous deux se gonflèrent, et deux noms, les noms de Georges et de Lina, moururent entre des soupirs embrasés. L'un et l'autre entendirent cet appel que la nuit arrachait à leur cœur, et tous deux se reculèrent épouvantés, mais heureux d'un bonheur âpre et cruel. Lina croisa ses mains tremblantes sur sa poitrine, et, haletante, fixa ses yeux sur cette porte qui la séparait de Georges. Elle attendait, ouvant son âme à l'espoir, mais Georges se retira lentement, et le matin trouva Lina roide et glacée, étendue devant la draperie qu'il n'avait pas voulu soulever.

Cette existence devenait chaque jour à tous deux plus lourde et plus douloureuse. D'un naturel ardent, expansif et tendre, Lina se mourait dans cette atmosphère morne et lugubre. La menace, la haine, l'insulte, lui eussent semblé préférables à ce silence qui l'enveloppait comme un linceul. — Qu'il se venge, mon Dieu, disait-elle, mais qu'il parle î

Deux ou trois fois, brisée par ce long supplice, elle tomba à genoux, les mains jointes, avec des sanglots pour prière. Georges, dans ces instants suprêmes, pâlissait horriblement; mais, plus froid que le marbre, il la soulevait, la reconduisait à sa place et s'éloignait, toujours impénétrable et silencieux.

Un jour, lasse de cette torture, elle s'arracha des bras de Georges, et, se jetant à ses pieds, elle s'écria :

— Mais tuez-moi, monsieur, par pitié, tuez-moi !

302 LES CHATr-AlIX EN KSPAGNK.

— Vous êtes mère, madame, lui répondit Georges ; et agitant le cordon d'une sonnette, il reprit en se tournant vers une servante : — Madame de Pons demande à voir

sa fille.

C'est qu'au milieu de ces tortures sans nom un enfant leur était né. Cette naissance, que tant de joie aurait accueillie dans d'autres circonstances, n'avait pu rapprocher les deux époux ; l'un y puisait sa seule consolation, l'autre y goûtait une ivresse amère, tantôt couvrant la chère créature de baisers et tantôt la repoussant, mais jamais leurs bouches ne se rencontrèrent sur les joues de l'enfant au berceau.

Madame de Pons était d'une constitution trop délicate pour résister longtemps à une pareille existence : sa santé s'altéra, une pâleur transparente effaça le frais coloris de son teint ; autour de ses yeux, où la fièvre allumait un éclair, un cercle bleuâtre s'arrondit, ses joues se creusèrent et sa taille s'inclina comme un roseau. L'insomnie dévorait ses nuits, la fièvre ses jours, et sa seule joie était d'embrasser sa fille en pleurant.

Tandis que la vie de Lina se consumait lentement, Georges allait et venait dans une agitation inexprimable, Souvent il s'échappait du château, sautait sur un cheval, et courait par les champs à bride abattue. Les paysans qui le voyaient passer le suivaient du regard, bondissant à travers les halliers. « Un rendez-vous l'appelle, il chasse, il essaye un nouveau cheval, disait-on. 11 est heureux ! ))

Hélas ! M. de Pons espérait que, renversé dans sa

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course insensée, il se casserait la tête contre un caillou.

Sur ces entrefaites, un riche propriétaire du voisinage réunit dans son cliâteau la meilleure société de l'arrondissement pour fêter l'arrivée d'un nouveau sous-préfet. M. et Madame de Pons comptaient au premier rang des invités, et tous deux se rendirent au bal champêtre qui devait donner au premier magistrat du lieu une merveilleuse idée de la population qu'il était appelé à administrer. Or , ce nouveau sous - préfet n'était autre que M. le vicomte de Saint-Gilles, chassé, par les hasards de la vie parisienne, du boulevard des Italiens au clocher d'une sous-préfecture.

La vue de M. de Saint-Gilles, en lui rappelant les souvenirs d'un dîner oii le premier éclair de la vérité avait brillé, contrista M. de Pons ; il voulut s'éloigner, mais le vicomte l'avait aperçu, et déjà courait à lui les deux main^ tendues.

— Oh ! parbleu! je ne vous quitte pas, lui dit-il ; je n'ai rien vu que des contribuables, permettez-moi d'accaparer un homme. Quoique Tourangeau, vous êtes resté Parisien, ajouta-t-il en riant ; c'est une consolation que le ciel me devait dans mon exil.

— Je ne réussirai guère à vous égayer, mon cher, répondit M. de Pons, deux ans de province m'ont bien vieilli.

— Bah! vous serez toujours plus jeune, fussiez-vous centenaire, que tous ces gens-là à vingt ans. Ne tentez pas de m'échapper, vous seriez cause de la mort d'un

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sous-préfet. C'est grave, mon cher ; je suis tombé d'un maire à un juge de paix, et d'un conseiller d'arrondissement au vice-président du tribunal civil. Un substitut du procureur du roi m'attend à gauche, et là-bas me guette le lieutenant de gendarmerie. Vous êtes mon bouclier, protégez-moi !

— Avant un quart d'heure vous serez las de ma protection.

— Ah çà ! mais l'air de cet arrondissement est donc pernicieux ?... on y respire la mélancolie. Vous êtes plus triste que le mercredi des Cendres !

— Pardonnez-moi, mon cher, ma femme est malade.

— Vous êtes marié?... Et moi qui l'avais oublié... Vous allez me présenter bien vite à madame de Pons. Ce doit être la seule femme de ma sous-préfecture.

— Elle est dans une salle voisine , vous la verrez bientôt.

— Et souvent, j'espère. Je vous nomme ma providence en service ordinaire , et vous répondrez de mes jours à mes administrés. D'abord vous dînez tous deux chez moi demain.

Georges voulut s'excuser, mais M. de Saint-Gilles lui coupa la parole.

— Oh ! je n'admets pas de refus, dit-il ; d'un ami à un sous-préfet , c'est illégal ; quand je donne à dîner, je suis dans l'exercice de mes fonctions, et ce serait insulter à la majesté du gouvernement constitutionnel que de ne pas se rendre à mon invitation. Vous acceptez, c'est entendu.

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Georges, acculé dans ses derniers retranchements, inclina la tête en signe d'adliésion.

— J'imagine, reprit M. de Saint-Gilles, qui éprouvait comme un jeune député le besoin de parler beaucoup, j'imagine (jue c'est dans votre ménage comme dans la la charte : votre femme règne et vous gouvernez. Elle régnera sur tous mes dîners, et nous gouvernerons Tarrondissement à nous deux. Par exemple, j'ai grand'peur que nos festins ne soient pas aussi gais que le dernier que nous avons fait ensemble à Paris. Vous en souvenezvous ?

— Oui, répondit Georges avec un sourire amer.

— Quel dîner! il y avait là, si je me le rappelle bien, Lénor la blonde et Lucrèce la brune, et M. de'Nayral, ce bon Victor, qui lui aussi s'est marié. On dit qu'il est fort heureux en ménage.

— Ah ! fit Georges, qui ne put s'empêcher de songer à Diane.

— Mon Dieu, oui ! Victor était né pour les doux liens de l'hymen, comme disent les opéras comiques. Il est d'un naturel fort paisible, et je crois, entre nous, que chez lui ce n'est plus comme dans la charte, il règne...

— Et madame de Nayral gouverne, reprit Georges.

— Précisément. Mais, bah ! il n'en est pas moins content ; je voudrais seulement savoir si notre ami Victor a oublié ses bonnes fortunes de garçon, sa dernière surtout.

— Sa dernière ? dit Georges, qui pâlit.

— Eh oui !.. . ne vous en souvient-il pas ? une mystérieuse inconnue qui demeurait quelque part. Parbleu! il

nous en fit une description assez poétique... Et tenez, je crois même qu'il m'a dit son nom.

— A vous? son nom! s'écria Georges, dont le cœur brillait.

— Attendez, je le tiens... c'est quelque chose comme Lina... Et parbleu! c'est bien cela... oui, Lina!

En ce moment, M. de Pons saisit le bras de M. de Saint- Gilles avec violence ; mais ses yeux rencontrèrent le visage effaré de Lina dont une glace réfléchissait les traits livides. Il se tut, mais les yeux de madame de Pons, qui avait tout entendu, se fermèrent tout à coup, et elle tomba comme une morte.

Georges s'élança vers elle. M. de Saint- Gilles la vit, et, du premier regard, il comprit tout.

— L'Américaine, c'était donc elle! dit-il.

Cette fois, le coup avait porté trop profondément pour que Lina pût y résister. Aussitôt que M. de Pons l'eut ramenée chez elle, elle se coucha et ne se releva plus. Les médecins, appelés dans la nuit, déclarèrent qu'elle était perdue.

M. de Pons se sentit froid au cœur en écoutant cette condamnation.

— Aucun remède, aucun? dit-il.

— Une fièvre lente et continue a usé la vie de madame de Pons, répondit le plus âgé des docteurs; il ne fallait plus qu'une secousse, un accident, pour l'achever. Cet accident est survenu sans doute. Elle est presque morte.

Les médecins prescrivirent quelques potions calmantes

et se retirèrent. M. de Pons s'assit au chevet de la mourante.

Les tempes de Lina étaient mouillées d'une sueur glacée ; le cercle bleuâtre creusé sous ses paupières se plombait de tons terreux.. Des spasmes violents l'agitaient par instant. Ses mains froides et humides tremblaient dans les mains de Georges.

La nuit se passa sans que Lina eût repris connaissance; mais vers le m.atin elle ouvrit les yeux et jeta autour d'elle un regard vague et flottant. Un jour incertain donnait aux objets des formes et des couleurs indécises. Elle ne reconnut pas d'abord son mari, et l'examina curieusement comme fait un enfant craintif; mais au moment où le sentiment de la réalité lui revint, elle se rejeta en arrière avec un cri d'effroi, et ses joues, tout à l'heure livides, devinrent pourpres.

Georges eut peur de la voir mourir. Il se pencha vers elle les mains tendues.

— Lina! s'écria-t-il.

Émue à l'accent de cette voix, Lina se tourna vers Georges les yeux pleins de larmes et le visage frémissant d'espérance.

— Pitié! mon Dieu, pitié! me pardonnez-vous? s'écria-t-elle.

— Te pardonner ! dit Georges le cœur tout bondissant de tendresse et de désespoir. Te pardonner! mais je t'aime !

Lina poussa un cri, et levant les yeux vers le ciel, elle jeta ses bras autour du cou de Georges.

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Us restèrent ainsi une minute les yeux éteints ; mais tout à coup les bras de Lina coulèrent sur l'épaule de Georges, le souffle s'arrêta sur ses lèvres, et sa tête alourdie tomba sur l'oreiller. Elle était morte.

Si quelqu'un avait jamais pu douter de l'amour du mari pour la femme, tous les soupçons se seraient évanouis devant le désespoir de M. de Pons. Pendant plus d'un mois il demeura enfermé dans son château, ne voulant voir personne et rôdant comme un fou de l'alcôve où Lina était morte au berceau où sa fille dormait. Quelquefois il s'échappait la nuit, et on le trouvait le matin gisant sur le tombeau de sa femme.

M. de Saint-Gilles, à qui on en parlait, haussait les épaules avec un geste de suprême philosophie.

— Que voulez-vous? disait-il; moi, qui l'ai connu, je n'y comprends rien!... 11 paraît qu'il y a des maris comme ça.

Le reste de son oraison se perdait dans un sourire énigmatique.

Au bout d'un an de la vie la plus solitaire, M. de Pons partit un beau matin pour Paris avec sa fille. La veille de son départ, il avait eu avec son notaire une longue conférence, à la suite de laquelle tous les baux de ferme avaient été renouvelés et toutes ses affaires réglées. On en conclut dans l'arrondissement que M. de Pons quittait laTouraine pour un temps considérable.

Sur ces entrefaites, un certain jour que M. de Nayral causait avec sa femme, après déjeuner, un domestique vint le prévenir qu'une petite fille en deuil, conduite par

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un valet velu de noir, était dans i'antichanil)re demandant à lui parler.

— A moi? dit M. de Nayral un peu surpris; et que m veut-elle ?

— Je l'ignore ; mais il paraît qu'elle a une lettre h remettre à monsieur, reprit le domestique.

— Eh bien , qu'elle entre; nous verrons ce que c'est, dit madame de Nayral avec un joli sourire.

Victor n'était plus le jeune homme fringant d'autrefois. Il avait rompu avec le café de Paris, le bal masqué et les courses de Chantilly. Conseiller référendaire à la cour des comptes, Victor suivait d'un pas prudent et mesuré la carrière administrative.

En ce moment la petite fille parut. C'était une charmante enfant qui pouvait avoir trois ou quatre ans ; autour de sa tête pleuvait une cascade de cheveux blonds et bouclés ; souriante et craintive à la fois, elle s'avança vers M. de Nayral, et lui tendit timidement sa main rose où reposait une lettre.

M. de Nayral prit la lettre, tandis que Diane tout émue embrassait sans savoir pourquoi cette petite fille qui balbutiait tout effarouchée.

— Mais c'est de Georges! s'écria Victor en reconnaissant le cachet et l'écriture.

— Ah ! fit madame de Nayral en rougissant un peu. IMais tandis que Diane inclinait sa tête sur l'enfant pour

cacher sa rougeur, M. de Nayral parcourait rapidement la lettre de Georges.

— C'est étrange! s'écria-t-il , M. de Pons nous confie sa fille.

— Cette enfant, à nous? reprit Diane ; mais lui?

— Il m'annonce son départ pour l'Amérique, peut-être ne reviendra-t-il jamais, ajoute-t il. En cas de mort, il nous prie de servir de tuteurs à sa fille, de l'aimer et de la protéger.

— Certes, nous l'aimerons ! s'écria madame de Nayral en serrant la petite fille sur son cœur Pauvre Georges !

— Oui, sa lettre est une preuve nouvelle de ce que notre ami, M. de Saint- Gilles, nous écrivait encore dernièrement. La mort de madame de Pons a presque troublé la raison de son mari... Il y a des choses singulières dans cette lettre!... Et tenez, après m'avoir demandé ma protection pour sa fille, déjà orpheline, comme une preuve de dévouement et de souvenir, il y a aussi un paragraphe pour vous.

— Pour moi! dit madame de iNayral.

— Eh ! mon Dieu, oui ; écoutez-le : « La vue de cette chère créature me rappelle de trop cruels souvenirs ; chaque fois que je l'embrasse , mon cœur se brise. Vous me comprendrez, Victor...»

En lisant ces mots, la voix de M. de Nayral s'altéra légèrement. Diane le regarda, mais il reprit :

« Elle n'a plus de mère ; priez madame de Nayral d'être la sienne et de l'aimer ; je la lui confie , bien sûr qu'elle exaucera le dernier vœu d'un ami qui s'éloigne pour toujours de tout ce qu'il a aimé. Vous lui remettrez vousmême le souvenir que je lui envoie. »

— Un souvenir, à moi ! dit madame de Nayral émue.

— A VOUS, reprit Victor en interrompant sa lecture ; la douleur a décidément égaré l'esprit de ce pauvre Georges ; savez-vous ce qu'il vous envoie comme une chose qui doit l'assurer de votre amour pour sa fille ?

— Non, vraiment.

— Une carte à jouer toute froissée.

— Une carte! s'écria Diane, qui, toute rouge, embrassa l'enfant.

— Oui, le roi de cœur.

Vers le commencement du mois de septembre 1852, un jeune homme descendait la Saône de Châlon à Lyon sur le bateau à vapeur VEole. Il était alors à peu près six heures du matin. Le lleuve, un peu grossi par des pluies récentes, couvrait ses deux rives, où l'on apercevait çà et là des bouquets d'arbres et des maisons à demi submergées ; un petit vent humide et frais qui s'élevait avec le matin chassait de légers flocons de brume, qui semblaient glisser sur l'eau et fuir devant les roues bruyantes du bateau comme des fantômes surpris par le jour.

La plupart des passagers, peu curieux d'un paysage

gris et monotone, étaient descendus dans le salon, où, assis au hasard, ils dormaient bravement en attendant l'heure du déjeuner ; quelques autres, mais en plus petit nombre, se promenaient sur le pont, dans l'étroit espace réservé entre les colis amoncelés par douzaines et les bords du bateau. Ceux-là fumaient, ceux-ci rêvaient.

Une jeune femme parut alors à l'entrée de l'escalier qui conduit du pont au salon intérieur, fit quelques pas sur le tillac, regarda gaiement autour d'elle, et se mit en devoir de chercher une place sur les banquettes à claires-voies disposées le long des bastingages pour la commodité des passagers ; mais les banquettes étaient mouillées, comme si toute l'eau du fleuve eût passé sur le bateau ; et, après avoir touché le bois çà et là du bout de sa main gantée, la voyageuse s'arrêta en faisant une petite moue de mauvaise humeur.

Elle était alors à l'arrière de VEole, tout auprès de la barre du gouvernail ; le jeune homme dont il a été question au commencement de ce récit s'y trouvait aussi ; il souleva sa casquette en souriant, et s'approchant de la jeune femme :

— Vous n'avez donc pas trouvé à vous loger là-bas ? lui dit-il.

— A me loger, oui, dit-elle ; mais à m'égayer, non ; et puis les braves gens qui dorment dans ce trou ont des figures si drôles, que j'ai failli, à plusieurs reprises, éclater de rire au nez de la compagnie. Il m'a paru que je ferais bien de monter, et me voici.

Le jeune homme, que nous appellerons Gustave de G..., regarda autour de lui rapidement.

LE r.HALE VERT. 317

— Vous voilà, j'en suis fort aise, reprit-il, mais il fait un peu froid ici.

— Et là-bas il fait trop chaud ; c'est une compensation, et tout irait pour le mieux dans le plus vilain bateau de la Saône si les banquettes m'offraient une hospitalité moins humides.

— N'est-ce que cela? Attendez.

Gustave ramassa un gros caban jeté sur une malle, retendit sur la banquette et le montra à sa compagne.

— Bon ! dit-elle, vous êtes un homme charmant. Que serais-je devenue sans vous?

Elle s'assit, tira de sa poche une petite bourse orientale pleine de tabac turc, en prit deux ou trois pincées, les roula dans une feuille de papier et confectionna une cigarette avec une dextérité qui eût fait honneur à un étudiant.

— En usez-vous? reprit-elle en offrant la cigarette à Gustave.

— J'ai mieux que cela ; des cigares planteurs !

— Bien ! alors il ne nous manque plus que des allumettes.

— Il ne nous manque rien ; j'en ai là dans une boîte. Une seconde après, cigare et cigarette fumaient de

compagnie.

— Ah ! dit la jeune voyageuse en chassant les bouffées bleues du tabac turc , voilà qui commence à me réconcilier avec cette matinée !

Et voyant que son voisin la regardait d'un air surpris:

— Cela vous étonne, ce que je fais là ? ajouta-t-elle.

— Pas beaucoup.

— Mais un peu ?

— Dame ! j'ai vu des griseltes, des actrices, de grandes dames aussi quelquefois, fumer, chez elles, mais sur le pont d'un bateau à vapeur, c'est la première fois, je l'avoue, que cette bonne fortune m'arrive.

— Vos grandes dames et vos grisettes n'allaient pas, comme moi, à Rome.

— A Rome ?

— Eh ! mon Dieu ! oui, et seule encore. Mais si la chose vous contrarie, j'éteindrai ma cigarette.

'— Non pas.

— Tant mieux !

Comme elle achevait ces mots , Berthe — c'est le nom de la voyageuse — frissonna et toussa légèrement.

— Hum! dit-elle, il fait un peu froid ici ; de l'eau sous les pieds, du vent sur la tête et du brouillard partout, c'est trop.

— Voulez-vous redescendre ?

— Pas du tout... à cause de ces figures, vous savez....

— Ces bonnes figures de dormeurs qui vous font rire ?

— Justement.

— Alors, restez.

— C'est à quoi je me décide volontiers, et le froid ne serait rien si j'avais mon vaiaque... Attendez seulement que j'aille le chercher.

— Si votre vaiaque est une espèce de Turc qui porte un bonnet fourré sur les oreilles et une vieille houppelande sur le dos, vous le trouverez en train de boire une tasse de café au lait dans la salle à manger.

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— Mon valaque ?

— Je ne sais pas si ce Turc est valaque ou non... il a un bonnet fourré en peau d'agneau noire... Voulez- vous que j'aille le prévenir?

— Mais, monsieur, vous confondez ! mon valaque n'est pas un homme.

— Ah I

— C'est un châle.

— Diable! il faut s'entendre ; je vais vous l'apporter.

— Un châle vert; je l'ai laissé dans la cabine entre un monsieur trop gras et une Anglaise trop maigre qui dorment conjugalement dans leur pelisse et leur boa... Allez.

Gustave se leva et revint un moment après avec le châle vert.

Le châle était fort beau et en véritable cachemire des Indes.

•— Voilà le valaque, dit Gustave, il reposait bien tranquille, mais un peu froissé, entre les deux insulaires que vous savez ; je crois même que l'un d'eux avait emprunté un bout de ses franges pour envelopper un king'charles qui est du voyage.

— Pauvre ami ! répondit la dame d'un air câhn ; et, déployant le châle, elle en chercha les plis pour l'ajuster et s'en enveloppa.

Le soleil commençait à percer le rideau de brume répandu sur la campagne ; cet air vif et frais qui accompagne le réveil du matin soufflait sur le pont ; Berthe battit du pied et fit quelques pas au hasard, fredonnant un bout de chanson.

Gustave regardait au loin devant lui; le paysage n'of-

frait rien aux regards que les coteaux chargés de vignes et les plaines monotones de la Bourgogne; de petits groupes de maisons ombragées de grands arbres égayaient seuls la vue et le distrayaient du spectacle des eaux livides et bourbeuses de la Saône qui filait en clapotant entre ses rives inondées.

Bertlie vint à lui en roulant une cigarette entre ses jolis doigts blancs.

— Vous paraissiez rêveur, dit-elle; à quoi pensezvous? Regrettez-vous quelqu'un que vous aimez?

— Non, dit-il, je pense à ce châle auquel vous avez donné le nom d'un pays.

Berthe sourit.

— C'est qu'il vient d'un hospodar de la Valachie, reprit-elle ; un capitaine de dragons me l'a donné, et c'est à lui que se rattachent les plus doux souvenirs de ma vie.

Ce fut au tour de Gustave de sourire.

— Ah ! dit-il, ce valaque a donc connu la cavalerie française.

Berthe fit un petit signe de tête affirmatif.

— Bon ! dit Gustave, il est venu à cheval, il s'en ira à pied.

Et, sifflant un air de chasse, il fouetta l'air d'une petite canne qu'il tenait à la main.

Berthe le regarda.

— Vous me dites cela d'un air singulier, reprit-elle, je vois bien que je vous ai parlé trop librement et que vous me jugez mal. Je ne me donne pas pour meilleure que je ne suis, mais enfin si vous me connaissiez mieux, vous sauriez que je ne suis ni fausse ni méchante, et que je dis

volontiers ce que je pense. Je porte un ehàle vert et j'aime la personne qui me l'a donné. Est-ce ma faute à moi si cette personne est capitaine de dragons , et où est le mal ? Je ne suis pas mariée et je n'ai ni père ni mère ; mon cœur est donc bien libre, et je le laisse à qui Ta pris.

Ayant ainsi parlé rapidement et d'un petit air délibéré, Berthe détourna la tête, et Gustave vit qu'elle essuyait une larme qui grossissait entre ses cils.

Gustave était un de ces jeunes gens qui se font de l'ironie une parure ou un bouclier, comme on voudra, et qui, sous des dehors moqueurs, cachent un naturel bon et ouvert ; race assez nombreuse qui croit devoir ce vêtement à la mode du temps, et qui recèle un peu de naïveté même, et de la plus délicate, dans des coins ignorés du cœur oii elle vit là, comme une fleur dans un buisson. L'accent de Berthe le toucha, et, par un mouvement rapide, il lui tendit la main.

— Ne m'en veuillez pas, lui dit-il ; je parle quelquefois un peu brusquement, mais je n'ai pas eu l'intention de vous offenser.

— Voilà qui est oublié, reprit-elle, n'y pensez pas plus que moi.

— Ainsi vous allez à la rencontre du capitaine ? reprit Gustave.

— Vous l'ai-je dit?

— Non pas, mais je l'ai deviné.

— Eh bien! c'est presque vrai; c'est-à-dire qu'au lieu d'aller à sa rencontre, je vais à sa recherche.

— Bien loin ?

— A Rome, où son régiment tient garnison. — • Et vous y allez toute seule ?

— Voulez-vous pas que je me fasse accompagner par quelque hussard de ses amis ? C'est une escorte à laquelle il ne se fierait pas.

— Ainsi il vous attend ?

— C'est lui qui m'a écrit de partir. J'étais fort tranquillement à Lunéville, auprès de ma sœur, lorsqu'une lettre m'arrive ; elle était de mon dragon et me cherchait depuis Paris. « Je m'ennuie à périr, me disait-il, viens me rejoindre au plus vite ; si tu n'as pas d'argent, vends tout et ne perds pas une minute pour te mettre en route.»

— Et là-dessus vous êtes partie ?

— Tout de suite. Prendre mon passe-port, vendre mon mobilier, empaqueter mon linge et mes effets, arrêter ma place et dire adieu à ma sœur, tout cela ne m'a pas pris plus de quarante-huit heures. Pauvre Albert ! sera-t-il content de me voir !

— Ah ! il s'appelle Albert.

— Oui, Albert de Meulan. Le connaissez-vous?

— Non.

— C'est un très-bon garçon, brun, avec des moustaches et une cicatrice sur le front. Vous l'aimeriez si vous le connaissiez ; toujours gai et en belle humeur, et le cœur sur la main.

— Comme vous.

— Oh ! moi, c'est différent. Dans le commencement, j'ai eu beaucoup de peine à m'habituer à lui. 11 avait une manière de mettre sa cravate qui me déplaisait. Un jour, une pauvre fille chez laquelle je l'avais rencontré tomba

malade. Il s'y montra si bon, que cela me toucha. Tout ce qu'il avait, son temps, son argent, ses soins, mille attentions, il lui prodiguait tout ; une sœur n'eût pas fait mieux. Quand elle mourut, il pleura comme un enfant. Voilà comment je l'ai aimé.

Comme elle achevait ces mots, Berlhe toussa légèrement.

— Est-ce que vous êtes enrhumée ? lui demanda Gustave.

— Non, mais il m'arrive assez souvent de tousser comme je viens de le faire. On dit que j'ai la poitrine délicate... Mais, bah ! on vit toujours assez.

Berthe ramena le valaque sur sa poitrine et frissonna.

— Hum ! dit-elle, il fait froid, ici.

— Vous aurez plus chaud à Rome.

Elle se mit à rire et toussa plus fort.

— Qui m'eût dit, quand je dînais avec Albert au petit Moulin-Rouge, qu'un jour j'irais au pays du pape? Est-ce bien beau, Rome?

Une bourrasque de vent passa sur le bateau, et Berlhe porta la main à sa bouche pour réprimer un accès de toux. Gustave remarqua alors à l'un de ses doigts un gros anneau d'or à chaton, constellé de caractères arabes.

— Vous regardez ma bague, dit-elle ; c'est un ami d'Albert, un chasseur d'Afrique, qui me l'a donnée. Elle lui venait d'un cheik, auquel il avait sauvé la vie un jour de combat. Cette pâte brune que renferme le chaton est un poison violent, m'a-t-on dit. Le cheik portait cette bague pour s'en servir dans le cas où il tomberait entre les mains de ses ennemis.

32f[ LES CHATEAUX EN ESPAGNE.

— Et voas ?

— Oh ! moi, je la porte parce qu'il n'y en a pas deux comme celle-là à Paris.

La conversation continua sur ce ton-là quelque temps. Quand VEole arriva à Lyon, Gustave n'avait plus rien à apprendre sur la vie de Berthe, et ils étaient ensemble sur le pied d'une grande intimité.

La ville de Lyon n'a rien de remarquable que la laideur de ses rues et la beauté de ses quais. Il y pleut d'ailleurs presque toujours, et le mieux qu'on puisse faire, quand on y est entré, c'est d'en sortir. Malheureusement, les choses ne vont pas toujours au gré des voyageurs, et, le Rhône aidant, ils sont obligés, le plus souvent, d'y demeurer une nuit. Un accord secret fait du fleuve le complice des aubergistes.

Gustave appartenait à cette race de voyageurs qui ne s'arrêtent jamais. Il prétendait qu'il suffît de traverser une ville pour la connaître, et Vetiise avec tous ses canaux, ses palais, ses gondoliers, ses souvenirs, ses tableaux, la place Saint-Marc et le reste, ne l'aurait pas retenu plus de trois jours, et encore eût-il pensé que c'était trop de la moitié.

Mais, grâce à Berthe, il supporta patiemment le séjour de quelques heures que l'entente cordiale du fleuve et des hôteliers le contraignait de faire à Lyon. Berthe était assez de l'humeur d'un pinson et trouvait moyen d'égayer toute chose. Elle l'entraîna un peu partout, de rue en rue, sous prétexte de mille emplettes qu'elle n'avait pas eu le temps de faire à Lunéville, jarretières, gants, parfumeries,- et, son babil allant toujours, le soir vint sans que Gustave pensât même à regretter le temps perdu.

LK CHAT.K Vi:UT. 325

Comme ils étaient ensemble au théâtre des Célestins, 011 un acteur de Paris était en représentation, un jeune homme qui portait la barbiche au menton et un bout de ruban rouge à la boutonnière salua Bertlie d'un mouvement de tête. Elle lui rendit son salut, et lui lit signe du doigt d'approcher.

11 enjamba deux ou trois banquettes lestement.

— Monsieur Gustave de C..., monsieur Louis Gaubert, dit Berthe en présentant les deux jeunes gens l'un à l'autre.

Puis elle ajouta :

— Monsieur Louis Gaubert, lieutenant au P'" lanciers, un ami d'Albert.

— Du diable si je m'attendais à vous voir à Lyon ! dit alors le lancier ; y demeurez-vous ?

— Non pas ; j'y passe.

— Ah ! et vous allez ?

— A Rome.

— A Rome ? pour voir Albert.

— Tout juste.

Louis regarda Gustave, sourit et retroussa sa moustache.

— Le voyage est un peu long, reprit-il, mais quand on est en bonne compagnie, la route se fait vite.

Et il ajouta plus bas ;

— Vous prendrez bien le chemin des écohers pour aller à Rome, Genève, Aix-les-Bains, Turin, Gênes et Florence.

— Non pas, vraiment, je descendrai du chemin de fer pour sauter en bateau à vapeur.

— Tiens ! tiens ! Et l'idée de ce voyage vous a pris un matin en mettant votre bonnet ?

— Point ; c'est Albert qui m'a écrit de partir.

— Ah!

Louis jeta de nouveau un regard furtif sur Gustave, qui n'avait pas mêlé un monosyllabe à cette conversation, hésita un instant, puis prenant la main de Berthe :

— Ma foi, à votre place, reprit-il, je n'irais pas.

— Pourquoi donc ?

— Dame ! le voyage est long, fatigant, le pays médiocrement gai, et vous n'êtes pas d'une santé à toute épreuve.

— Bah ! bah ! j'ai vu le bal masqué, je puis bien voir Rome ; et puis, Albert m'attend.

— Comme vous voudrez. Alors, bonne nuit et bon voyage î

Louis serra la main de Berthe, et, saluant Gustave, s'éloigna.

— - Voilà un plaisant adieu ; et pourquoi diable a-t-il souri comme il l'a fait tout à l'heure en me regardant ? dit Gustave.

Berthe haussa les épaules.

— Ne voyez-vous pas qu'il suppose déjà que vous êtes mon amant? dit-elle... Aussitôt vus, aussitôt mariés.

Gustave secoua la tête d'un air de doute.

— C'est peut-être cela, mais c'est aussi autre chose, reprit-il.

— Bon ! répondit Berthe, nous y penserons demain ; voilà la toile qui tombe, donnez-moi le bras et allonsnous-en.

Un peu après, en rentrant à l'hôtel, Berthe toussa

beaucoup ; elle porta son mouchoir à sa bouche et le retira taché de sang.

— Voilà qui vous effraye, dit-elle en voyant le visage inquiet de Gustave, j'y suis accoutumée ; un jour, c'est ainsi; le jour d'après, il n'y a plus rien, et voilà deux ou trois ans que ça dure. Bonsoir.

Le lendemain, Gustave et Berthe descendaient le Rhône et arrivaient à Avignon. Trois heures après, ils étaient à Marseille, et se faisaient conduire à l'hôtel des Empereurs. Fatiguée de l'immobilité qu'elle avait gardée pendant tout le voyage, Berthe voulut marcher. Elle n'avait jamais vu la mer; son premier soin fut d'y courir. Un bateau à vapeur sortait du port en ce moment. Des tourbillons d'étincelles jaillissaient de la cheminée, et le battement des roues traçait un long sillon de feu dans l'eau phosphorescente.

— Où va ce bateau? demanda Berte à un matelot qui passait par là.

— En Italie, madame, répondit le marin. Berthe pressa le bras de Gustave :

— C'est d'un bon augure, dit-elle ; moi aussi, j'irai en Italie !

Elle retourna à l'hôtel, joyeuse comme une hirondelle qui regagne son nid.

Gomme elle passait la porte de l'hôtel des Empereurs, un grand jeune homme en sortait. Une femme le suivait à quelques pas, ajustant son mantelet.

Berthe tressaillit.

— Pardon, monsieur, dit ce grand jeune homme à Gustave, auriez-vous l'obligeance de me donner du feu ?

— Faites, dit Gustave, et il présenta son cigare à l'étranger.

— Voyons, viendras-tu? dit alors sa compagne... tu n'en finis jamais.

— Voilà! voilà! reprit l'étranger en riant; et il offrit son bras à cette femmme, qui paraissait jeune et jolie.

Ils s'éloignèrent en causant et disparurent dans la foule.

Berthe s'était appuyée contre le mur, tenant d'une main son voile sur son visage.

— Qu'avez-vous? on dirait que vous souffrez î lui dit Gustave.

— Moi, non ; l'air du soir m'a un peu saisie, mais ce n'est rien.

Elle prit le bras de Gustave et monta l'escalier précipitamment. Quand elle fut devant la porte de sa chambre, elle tendit la main à son compagnon :

— Adieu ! lui dit-elle, je me sens un peu fatiguée ; j'ai besoin de repos.

— Vous êtes pale à faire peur ; voulez-vous que je fasse appeler un médecin?

— Non pas... un peu de sommeil me remettra; demain, il n'y paraîtra plus.

Aussitôt qu'elle fut seule, Berthe sonna; un garçon de l'hôtel parut.

— Vous avez ici un capitaine de dragons , lui dit-elle d'une voix brève, le capitaine Albert de Meulan, qui arrive de Rome ?

— Oui, madame.

— Est-il seul?

LE CIIALK VERT. 320

— Non pas... il est avec sa femme.

— Sa femme? répéta Berthe.

— Dame ! vous comprenez, poursuivit le garçon en souriant d'un air fin... Il sont arrivés de Toulon en chaise de poste ensemble. Si M. le maire n'a pas passé par ce mariage-là, ça ne nous regarde pas.

— Et sont-ils ici depuis longtemps ?

— Depuis deux jours. Ils partent demain.

— Merci.

Le lendemain, Gustave monta de bonne heure chez Berthe, et cogna à la porte légèrement. On ne lui répondit pas. En écoutant, il lui sembla entendre des sanglots et des gémissements. Les portes d'hôtel ne ferment jamais très-bien; un coup d'épaule, vigoureusement' appliqué, fit sauter la serrure ; Gustave entra, et un pitoyable spectacle frappa ses regards.

Berthe était couchée sur le lit, encore tout habillée, les cheveux en désordre et plus pâle qu'une morte. Une cuvette posée sur un meuble était à demi pleine de sang. Le mouchoir qu'elle pressait contre ses lèvres pour réprimer ses sanglots en était tout rouge.

— Mon Dieu ! qu'avez-vous ? s'écria Gustave. Berthe voulut se soulever sur le coude et retomba.

— Je crois bien que je m'en vais; je souffre horriblement, dit-elle.

Gustave chercha une sonnette pour appeler.

— C'est inutile, reprit Berthe en arrêtant sa main ; je l'ai revu.

— Oui?

— Albert. . .

— Le capitaine ?

— C'est lui qui vous a demandé du feu hier pour allumer son cigare ; j'ai cru que je mourrais sur le coup

Je n'ai fait que pleurer toute la nuit.

— C'est de la folie.. . Un capitaine de dragons ! ce n'est

pourtant pas si merveilleux Commencez d'abord par

vous soigner.

Berthe hocha la tête.

— Je comprends à présent, ajouta-t-elle , pourquoi Louis, ce lieutenant de lanciers que nous avons rencontré à Lyon, me parlait d'un air si singulier de mon voyage à Rome; il devait savoir qu'Albert n'y était plus. Pourquoi ne me l'a-t-il pas dit? il m'aurait évité une rencontre qui me tue !

— Bon ! bon ! poursuivit Gustave, on dit toujours qu'on en meurt, et on en guérit ensuite. . . Au lieu d'aller à Rome, vous irez à Paris...

Berthe mit sa main dans celle de Gustave, et du doigt ouvrit le chaton de la bague arabe. Le chaton était vide.

Gustave devint tout pâle.

— Vous vous êtes empoisonnée ! s'écria-t-il. Berthe lui fit un petit signe de tête affirmatif.

—Ah! dit-elle, je ne croyais pas que cela fît tant de mal.

Une convulsion la prit , et un flot de sang lui vint aux lèvres.

Gustave, cette fois, sesuspenditau cordon delà sounette.

Le médecin mandé en toute hâte examina Berthe, et prescrivit quelques remèdes qu'elle prit sans résistance. Mais on voyait bien, à son air, qu'il n'avait aucun espoir delasauver.

J)aiis un momeiil où il était occupe à écrire nue ordonnance sur le coin d'une table, J^ertlie prit doucement la main de Gustave et l'attira vers elle.

— Écoutez, lui dit-elle, je suis perdue, et, à vrai dire, je ne le regrette pas... Un peu plus tôt, un peu plus tard, on meurt toujours ; et que serais-je devenue sans Albert ? 11 me semble que vous êtes mon ami, promettez-moi de faire ce que je vais vous demander.

— Je vous le jure, répondit Gustave.

— Quand je serai morte, vous irez à Paris, rue Louisle-Grand, 9. Vous demanderez à parler au capitaine Albert, et vous lui remettrez mon pauvre valaque.

— Le châle vert !

— Oui ; il me vient de lui, je veux le lui rendre ; je l'ai si souvent porté étant à son bras !

Elle essuya une larme qui tombait de ses yeux. Gustave détourna la tête pour ne pas lui laisser voir qu'il pleurait aussi.

Berthe lui serra la main.

— Vous êtes bon, reprit-elle, embrassez-moi et ditesmoi adieu.

Gustave l'embrassa sans pouvoir parler.

Ce dernier effort avait épuisé Berthe ; elle se recoucha , tourna la tête du côté de la ruelle et ferma les yeux. On pouvait croire qu'elle dormait. Une heure après, elle agita ses bras dans le vide , essaya de se soulever, ouvrit les yeux tout grands, remua les lèvres et mourut.

A quelque temps de là, Gustave de G... sonnait à la porte du numéro 9, rue Louis-le-Grand.

— Monsieur le capitaine Albert de Meulan ? demandat-il au concierge.

— Au second, au-dessus de l'entre-sol; il y a un pied de biche à la porte.

Gustave monta et fut introduit dans un joli petit appartement au milieu duquel fumait et fredonnait un beau jeune homme en robe de chambre.

— Monsieur Gustave de G..., dit un domestique en poussant la porte.

Le capitaine s'inclina.

— Je viens de la part d'une personne que vous avez beaucoup connue, dit Gustave, de la part de mademoiselle Berthe.

— Ahî... Mais asseyez-vous donc, monsieur, je vous en prie, répondit le capitaine, qui rougit un peu. Cette chère Berthe... où donc l'avez-vous laissée?

— A Marseille.

— Et comment se porte-t-elle ?

— Elle est morte.

— Morte !

— Oui, monsieur, et elle m'a chargé, à sa dernière heure, de vous remettre un objet qu'elle tient de vous.

Gustave présenta un carton au capitaine, qui l'ouvrit et en tira le châle vert.

— Le valaque ! s'écria-t-il.

Il brisa par terre la longue pipe turque qu'il tenait à la main et fit quelques pas dans la chambre :

— Pauvre fille ! dit-il , elle valait mieux que moi, Dieu me pardonne !

— Je le crois, répondit Gustave.

Ll-: CIIALE Vl'UT. 333

Albert s'arrêta devant lui.

— Sacreblcu ! monsieur, voilà une impertinence ! s'ccria-t-il...

11 s'arrêta brusquement, et passant la main dans ses cheveux.

— Bah! reprit-il, je la mérite ; mais n'y revenez plus. Je serais désolé d'avoir une querelle avec un brave garçon qui a vu Berthe a ses derniers instants. . . Voyons, touchez là, et racontez-moi bien tout.

Gustave lui raconta comment il avait rencontré Berthe sur le bateau de la Saône, et comment elle était morte à Marseille.

— C'est pourtant vrai ! dit le capitaine , je. lui ai écrit un soir après avoir pris du punch, étant à Rome; et j'en suis parti un matin, après la parade, n'y pensant plus.... Cette femme qu'elle a vue à mon bras, je l'ai rencontrée à Toulon, et nous avons fait route ensemble jusqu'à Paris, du diable si je sais pourquoi ! Pauvre Berthe !

Le capitaine regarda le valaque, et du revers de sa main essuya deuxgrosses larmes qui tombaientsur sa moustache.

— Bon ! suis-je bête ! dit-il, voilà que je pleure!

Et collant le châle vert sur son visage, il éclata en sanglots.

Quinze jours après cette scène, tournant un soir l'angle du boulevard et de la Chaussée-d'Antin, Gustave reçut presque dans ses bras une femme qui sortait en courant du café Foy.

— Pardon, monsieur, dit-elle en riant.

— Pardieu! dit un grand jeune homme qui la suivait, une autre fois tu ne t'en iras pas si vite.

La voix de ce jeune homme frappa Gustave. Il se retourna, et reconnut le capitaine. La femme qu'il accompagnait portait sur ses épaules le châle vert de Berthe.

— Pauvre valaque ! dit Gustave.

Et il passa.

LAZARINE.

On voyait, il y a quelques années, sur l'un des plus charmants petits théâtres de Paris, une actrice jeune et jolie qu'on appelait Lazarine.

Lazarine avait bien un autre nom, — un nom de famille, — mais celui-là on ne le connaissait pas, et à vrai dire personne ne le lui avait demandé. Elle avait débuté, elle avait réussi. L'affiche du théâtre lui donnait en lettres majuscules le nom de Lazarine ; c'était assez. Comme ces oiseaux qui passent en ne laissant après eux que l'écho d'une chanson, les actrices brillent et disparaissent sans qu'on sache, le plus souvent, d'oii elles viennent et où elles vont. Elles ont été, elles ne sont plus, et c'est tout.

A réi)oque où commence ce récit, Lazarine venait

d'atteindre sa majorité. Elle jouait déjà depuis deux ou trois ans, et sa réputation commençait, sur l'aile du feuilleton, à gagner la province et l'étranger. Nous avons dit que Lazarine était jolie ; elle avait, en outre, de l'esprit et du talent. C'est indiquer assez que beaucoup de gens s'occupaient de Lazarine.

Mais Lazarine était^, à sa manière, une étrange personne. Si on lui connaissait beaucoup d'amis, on ne lui connaissait pas un protecteur. 11 fallait vraiment que ce miracle fût d'une incontestable authenticité, car ses camarades, qui la jalousaient beaucoup et la détestaient un peu, avouaient elles-mêmes que Lazarine vivait trèstranquille et très-retirée.

Elle arrivait tous les jours au théâtre et en partait accompagnée de sa mère, bonne et inoffensive personne qui parlait fort peu et n'éprouvait nul besoin de vanter sa fille à tout propos, comme ont assez coutume de le faire toutes les mères d'actrices. Cette silencieuse femme, fort polie et fort obligeante d'ailleurs, se tenait dans un coin du foyer des artistes tandis que sa fille jouait ou répétait , et passait le plus clair de son temps à broder quelque vieille tapisserie, qui lui donnait un air de ressemblance avec Pénélope. Au premier signe de Lazarine, elle se levait, roulait sa tapisserie, la glissait dans son cabas en été, dans son manchon en hiver, et s'en allait aussi vite que le lui permettaient ses jambes un peu courtes et sa taille im peu forte. La porte du théâtre franchie, Lazarine relevait sa robe d'une main légère, et, quel que fût le temps, regagnait sa maison à pied, sans que jamais personne l'attendît à la sortie ou la rejoignît dans la rué.

LAZARINE. ^ 330

Elle était toujours simplenient mise et portait des vêtements de couleur sombre. Sa jeunesse et sa bonne grâce faisaient toute sa parure.

L'intérieur de Lazarine répondait à sa toilette ; il était pi'opre, mais sans recherche. F^lle occupait un petit appartement dans une vaste maison, rue du Sentier, au quatrième au-dessus de l'entresol ; l'appartement se composait de cinq pièces et avait la jouissance d'un balcon , oii Lazarine mettait les pots de fleurs que ses amis lui envoyaient en cadeau. Les meubles étaient en acajou vieux, mais bien luisant; les tentures en damas de laine. La chambre à coucher de Tactrice trahissait seule quelque semblant de coquetterie. On y voyait quelques petits tableaux dans de jolis cadres, un petit bureau en bois de rose et une glace de Venise d'un charmant dessin ; la pendule rocaille, qui sonnait les heures sur un appui de velours, était d'un excellent modèle, et les rideaux du lit en tulle broché avaient des nœuds et des garnitures de rubans de soie rose qui en rendaient l'aspect frais et souriant.

Le tout ensemble ne valait pas cent louis , mais Lazarine se plaisait dans cet intérieur modeste , oi^i elle allait et venait comme un oiseau dans sa cage.

Ce n'est pas que Lazarine n'aimât, comme tant d'autres, les diamants et les cachemires, et qu'elle n'eût volontiers enfermé sa jolie taille, souple et ronde, dans des robes de moire et de satin, mais elle avait un amour extrême de l'indépendance et je ne sais quelle fierté qui la rendait rétive aux séductions.

11 ne faudrait pas croire, sur ce tableau, que Lazarine vécut dans son appartement comme dans une cellule* Per-

o/|0 Ll-S CHATEAUX EN ESPAGNE.

sonne, au contraire, n'avait l'abord plus facile, l'humeur plus avenante et le caractère plus ouvert. Aussitôt qu'on l'avait vue trois fois, on était admis chez elle sans aucune difiiculté, et les bouquets qu'on lui offrait étaient mis sans façon sur sa cheminée. Les visites étaient donc continuelles dans la maison de la rue du Sentier ; un pauvre auteur crotté y rencontrait souvent un dandy tiré à quatre épingles et ganté de frais , mais tout se bornait à des conversations. La porte était toujours ouverte et le cœur toujours fermé.

Quand Lazarine créait un rôle dans une pièce nouvelle, on remarquait aux stalles d'orchestre une ou deux douzaines de jeunes gens, bruns, blonds ou chauves, et même un peu grisonnants, qui ne la quittaient pas des yeux. Ils étaient rangés par file, ceux-ci à droite, ceux-là à gauche, tous sur le pied de guerre et applaudissant de toutes leurs forces. Elle les connaissait tous de vue, mais quand elle ne savait pas leurs noms, elle leur donnait gaiement un numéro d'ordre. A la fin d'une saison où elle avait eu de beaux succès, Lazarine était arrivée au numéro trentesept. Un soir qu'elle semblait triste, ce qui lui arrivait rarement, on lui demanda ce qu'elle avait.

— Je ne sais, dit-elle, mais je crois que le numéro quinze est mort, voilà huit jours que je ne le vois plus.

Cependant, Lazarine avait ses préférences ; si aucun de cesnumérosne l'avait touchée, quelques-uns lui plaisaient, ceux-ci pour leur air, ceux-là pour leur esprit. Avec ces préférés, et il y en avait bien sept ou huit, elle était coquette sans le savoir, mais coquette comme Gélimène, et d'une coquetterie d'autant plus dangereuse qu'elle était

LAZARINE. 3/4I

nalurellc. Quand elle causait avec l'un d'eux, sa bouche avait un sourire, ses yeux une expression et un éclat qui en faisaient une personne toute nouvelle. Lazarine était de ces femmes qui ne se ressemblent jamais et qui changent sous le regard qui les étudie. Son visage désespérait les peintres qui avaient tenté de faire son portrait. La moindre émotion s'y peignait subitement, et on la voyait devenir rose, rouge ou pâle en cinq minutes, selon la nature des impressions qu'elle ressentait. Cette disposition à montrer tout ce qui se passait en elle, avec la mobilité d'un lac qui réfléchit toutes les nuances du ciel, irritait Lazarine, mais tous ses efforts ne l'avaient pu vaincre. Ses traits expressifs étaient comme une eau vive qui tremble au moindre souffle.

Parmi les préférés de Lazarine, il en était un qu'elle ne pouvait s'empêcher de remarquer. Pourquoi ? Elle n'en savait rien, mais cela était. 11 avait quelque temps porté le numéro huit. C'était un jeune homme blond , que nous appellerons Georges de la Moère. Il avait quelque fortune, les manières très-distinguées, et remplissait dans je ne sais quelle administration un emploi qui ne lui donnait pas grande occupation.

Depuis quelque temps déjà, M. de la Moère s'asseyait tous les soirs à l'orchestre du théâtre où Lazarine jouait. Sa stalle y était retenue d'avance , et Georges arrivait aussitôt que Lazarine entrait en scène. Cela dura un mois ou six semaines. Un soir que Lazarine avait créé • un rôle nouveau avec beaucoup de malice et de gaieté, M. de la Moère lui envoya au théâtre un bouquet de roses blanches et de bruyères roses, accompagné d'une

lettre qu'il signa de son nom. Cette lettre parlait de son amour en termes simples et vrais.

Lazarine prit la lettre, la lut et garda le bouquet.

Le lendemain, une autre lettre arriva avec un nouveau bouquet. Cette fois, la lettre joignait au nom l'adresse de M. de la Moère.

Lazarine lut la lettre, flaira le bouquet, mais ne répondit pas.

A partir de ce jour-là, ce furent tous les matins nouvelles fleurs. Les lettres n'arrivaient pas aussi fréquemment, mais il en venait bien deux ou trois par semaine. Disons que les jours où Lazarine n'en recevait point, elle n'était contente qu'à moitié.

Ces lettres étaient presque toujours délicatement pensées et finement écrites. Elles témoignaient d'un amour profond et d'un esprit alerte et vif. Lazarine les lisait avec un singulier plaisir. Souvent même, le soir, elle les relisait, et plus d'une fois elle les oublia sous son oreiller. Les bouquets, où l'on voyait toujours quelques branches de bruyère, étaient soigneusement placés dans des vases que Lazarine remplissait d'eau elle-même. Cela fait, elle se mettait sur son balcon et regardait dans la rue. Il lui semblait que M. de la Moère ne pouvait manquer de venir. Qi\diï\d un coupé tournait l'angle du boulevard et s'arrêtait devant la porte de la rue du Sentier, le cœur lui battait. M. de la Moère allait en descendre certainement et monter chez elle. Mais la portière s'ouvrait, et quelque bonne femme ou quelque marchand de calicot descendait sur le trottoir.

Lazarine portait dans la comédie qu'elle jouait une es-

LAZARINE. 3^3

pèce (le petit sac ouvragé dans le(iuel elle serrait des papiers qui lui servaient en scène. Chaque soir, elle ne manquait pas de glisser quelques brins de bruyère dans ce petit sac; pendant les entr'actos, elle y fourrait sa petite main et les caressait des doigts. Quand par hasard M. de la Moère n'était pas dans la salle au moment où elle entrait en scène, elle se sentait attristée, puis elle se sentait devenir pourpre sous son rouge quand il arrivait.

A quelque temps de là, après une lettre où M. de la Moère se montrait piqué du silence de Lazarine, il resta huit ou dix jours sans écrire, bien qu'il ne cessât pas d'envoyer des bouquets. Il ne se faisait pas voir non plus dans sa stalle. Un soir, — au bout de six mois, — Lazarine, en sortant de la coulisse, aperçut M. de la Moère dans une loge d'avant-scène du rez-de-chaussée. Il était seul avec une femme très-élégante, jeune et jolie, à laquelle il parlait tout bas. Lazarine eut comme un éblouissement ; mais elle se remit aussitôt et regarda M. de la Moère bien en face. Elle joua, ce soir-là, avec une verve et une grâce incroyables. Rentrée chez elle, elle pleura à chaudes larmes ^et eut la fièvre toute la nuit.

Pendant trois jours, elle vécut dans une agitation dont il lui était impossible de se rendre maîtresse. Elle avait la tête en feu et le cœur serré.

— Mais je l'aimais donc! se dit-elle, et elle se mit de nouveau à pleurer.

La jalousie était comme un éclair qui lui faisait voir au fond de son cœur.

Un instant elle pensa à écrire à M. de la Moère, mais elle y renonça aussitôt, sa fierté native ne lui permettant

3/il LES CHATEAUX EN ESPAGNE.

pas de faire aucune démarche après ce qu'elle avait vu. Sa mère, qui ne comprenait rien à ce qui se passait dans le cœur de Lazarine, l'accablait de questions.

— Ce ne sera rien ! ce ne sera rien ! répétait Lazarine. Mais la mère, qui sentait que les mains de sa fille

étaient brûlantes, insistait:

— Il y a pourtant quelque chose! reprenait-elle.

— Eh bien ! s'il y a quelque chose, ça passera ! répondait Lazarine, dont l'orgueil se révoltait à la pensée de laisser voir sa blessure.

Le matin du quatrième jour, elle prit dans un petit coffret où elle les serrait toutes les lettres de M. de la Moère et les brins de bruyère qu'elle avait portés, et jeta le tout au feu résolument. Quand la flamme eut dévoré le dernier morceau de papier, elle respira comme une personne qui recouvre les sens après un long évanouissement.

Elle s'habilla, sortit et alla se promener aux Tuileries.

Le soir, elle embrassa sa mère sur les deux joues.

— Va! lui dit-elle, tu peux dormir tranquille, je suis guérie.

Mais Lazarine avait vingt et un ans depuis quelques mois déjà ; elle vivait dans une atmosphère de feu où les sentiments s'exaltent comme les plantes dans les serres chaudes. Une secrète inquiétude l'agitait et la rendait plus facile aux émotions, sans lui rien faire perdre de sa fierté et de sa sauvagerie. Elle se sentait attirée vers l'amour par sa jeunesse, son esprit, sa beauté, et ce qu'elle voyait de l'amour dans les coulisses la révoltait. Son cœur était donc comme suspendu et ballotté entre deux courants contraires.

LAZARINE. 3/|5

Une actrice fort expérimentée, qui la comprenait à demi-mot, la voyant un jour sourire à l'un de ses préférés, la prit familièrement par les épaules.

— Toujours coquette ! jamais amoureuse ! lui dit-elle. Lazarine la regarda en riant.

— Eh! dit-elle, je pourrais vous répondre comme la chanson : l'amour, qu'est-ce que c'est que ça ?

— Hum ! vous faites la forte, ma petite, mais tôt ou tard vous le saurez. Il en est du cœur comme des feuilles: ça a beau être vert, il faut que ça tombe.

— Alors, ça tombera bien tout seul sans que je m'en mêle ! répondit Lazarine d'un petit air délibéré.

L'actrice lui donna un léger coup de ses doigts sur la joue:

— Oui-dà! ma belle, prenez garde alors que ce petit cœur si rebelle ne tombe pas entre les mains d'un malotru.

— Oh ! fit Lazarine indignée.

— Eh ! ma chère, qui attend trop ne choisit plus. Tous ces discours et mille autres semblables, mêlés aux

petits événements de chaque jour, augmentaient le trouble de Lazarine. Elle ne savait que faire et à quoi s'arrêter.

Il y avait des instants oî^i la pensée du mariage entrait plus sérieusement dans son esprit et semblait s'y fixer. Elle était jeune et sage ; à cette vertu que beaucoup avaient attaquée et que personne n'avait pu vaincre, elle ajoutait une séduction qui la faisait aimer de ceux-là même qu'elle repoussait. Pourquoi, comme tant d'autres qui ne le méritaient pas, ne trouverait-elle pas un homme qui voulût répouser ? Une fois mariée, elle aurait un ap-

pui, un protecteur, et ne serait plus livrée à ces tentations qui, à la longue, minent les résolutions les plus fortes et les font succomber.

Se marier est bientôt dit, mais il est malaisé de le faire, au théâtre surtout ; Lazarine, qui se sentait le cœur assez ferme pour se dévouer à qui se donnerait à elle tout entier, n'était pas femme, et tant s'en faut, à prendre le premier venu. Elle voulait un homme assez bien tourné pour qu'on pût le montrer à tout le monde, et se montrer à son bras avec un certain orgueil ; il fallait, en outre, qu'il fût intelligent, bien élevé, et dans une position de fortune convenable, afm qu'elle fût assurée de vivre si, par hasard, elle venait à quitter le théâtre ; et toutes ces conditions, on en conviendra, ne sont pas si communes que du premier coup on les puisse rencontrer.

Sur ces entrefaites, et tandis qu'elle attendait bravement l'oiseau bleu de sa fantaisie, une de ses camarades vint à se marier. Ce mariage n'était en soi ni bon ni mauvais. Il s'était fait un peu à la diable et fut conclu presque aussitôt qu'annoncé. Le mari, que la nouvelle mariée présenta à Lazarine, avait assez bonne mine et gagnait quelque argent dans un commerce d'exportation. Tel qu'il était, on pouvait l'aimer, et Lazarine soupira un peu en le voyant au bras de son amie.

Mais que devint-elle lorsqu'elle apprit , au bout de quelques semaines, que le ménage était un enfer où l'on disputait sans relâche ! Il y avait des soirs où la femme était pourpre et pleurait dans les petits coins ; d'autres fois, elle affectait de rire aux éclats et de prendre des airs évaporés ; le mari était maussade et chagrin ; il roulait

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des yeux jaloux de tous côtés et rôdait tragiquement par les couloirs. L'aclrice ne pouvait pas se résoudre à rompre avec les habitudes un peu libres des coulisses ; le mari n'avait pas la philosophie d'accepter cette vie ou la Bohême a tant de part.

Un jour que la patience du pauvre époux avait été mise à une épreuve un peu rude, Lazarine se jeta entre la femme et lui pour éviter une explosion et ramener la paix dans ce ménage troublé. Elle ne réussit qu'à les aigrir davantage l'un contre l'autre.

— C'est singulier, disait-elle, ils ont cependant tout ce qu'il faut pour être heureux, de la jeunesse, de la beauté, de l'aisance ! Que leur manque-t-il donc ?

— Eh! ma mignonne, lui répondit l'actrice qui déjà avait parlé à Lazarine à propos de ses coquetteries, il leur manque de ne pas être ce qu'ils sont. Si seulement notre camarade était parfumeuse ou mercière, si son mari était bonnetier, ils jouiraient d'un bonheur parfait, non moins bête que régulier. Mais quoi ! ils ont marié l'eau et le feu, le monde et le théâtre ! Le diable s'est mis de la partie et tout va de travers.

— C'est bien triste ! dit Lazarine.

— Triste ? non ! Que dirais-tu de gens qui marcheraient pieds nus sur des épines et qui s'étonneraient de voir leur sang couler ?

— Que faire, alors?... Tout cela est bien difficile !

— 11 est certain qu'il est plus commode de naître avec cinquante mille livres de rentes... Malheureusement, ma chérie, ce sont de ces bonheurs qui ne peuvent pas arriver à tout le monde.

Lazarine retomba dans ses incertitudes. Elle n'avait presque plus d'espoir. La fierté de son cœur la protégeait seule, et aussi peut-être une certaine insouciance qui la faisait se soutenir au-dessus des contrariétés comme un alcyon flotte endormi au-dessus des vagues.

Quand la période durant laquelle Lazarine eut des visées de mariage fut un peu passée, elle tourna les yeux sur l'escadron volant des amoureux. Il n'était ni moins nombreux ni moins empressé. Elle jouait, ce soir-là, un rôle qui avait été créé par une actrice fameuse, et dans lequel elle paraissait pour la première fois. Pendant une scène où elle n'avait presque rien à dire, elle s'amusa à les compter, analysant du regard leurs défauts et leurs qualités. Ils étaient vingt et un, tous lorgnant et applaudissant.

— Pauvres chers petits ! dit-elle.

Et elle fit avec ses épaules un mouvement si mignon, qu'il lui valut un murmure d'approbation.

— Le numéro quatorze? reprit-elle mentalement. Il est gentil!... bien ganté... bien verni!... Si doux!... blond comme un agneau... mais si bête !... Le numéro six?... oui... il est spirituel, prompt à la réplique,^ avec un air castillan qui plaît !... Mais c'est un Bohême ! S'il ne finit pas à Ghchy, il finira plus loin!... Le numéro deux?... hum ! il a les plus belles moustaches de l'orchestre ; mais des moustaches, ce n'est pas assez !... Le numéro dix?... ah ! celui-là a un beau nom et une belle fortune ! mais il a un nœud de cravate vraiment trop régulier!... Toujours le même nœud ! un nœud perpétuel ! On dirait qu'il en compte les plis et en mesure les angles !. .. C'est un nœud

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pétrifu'î il m'agace! On n'ainio pas un nœud!... Le numéro quinze?... ail! l)ali ! il écrit cominc un écolier! quatre pages de points d'exclamation!... Le numéro sept?... il rit toujours! 11 parle avec ses dents, il regarde avec ses dents!. ...Il a les dents stupides... bonsoir!... Le numéro dix-huit?... Oh ! c'est un charmant garçon, fin comme une soubrette, leste comme un chat... On n'aurait pas le temps de s'ennuyer avec lui... mais on n'aurait pas le temps d'être heureuse non plus... Il a le cœur comme une balle... aussitôt revenu que parti... Trois de mes camarades lui ont servi de raquette... merci, je ne veux pas être la quatrième... Le numéro treize ?... Il est trop gras... Le numéro un?... C'est un parfait honnête homme, et qui ne tromperait ni sa maîtresse ni sa femme; mais il a l'humeur par trop mélancolique... Ce n'est pas un homme, c'est un soupir... Il me condamnerait à la tristesse à perpétuité... Le numéro onze?.., est-il majeur, seulement, ce numéro onze ? Pauvre cher agneau ! il suce sa canne comme un sucre d orge.

Et Lazarine continua sa revue jusqu'au dernier. Au vingt et unième elle soupira.

— Ma foi ! murmura- t-elle , je ne mettrai pas la main dans ce sac plein de zéros.

Et Lazarine se leva pour achever son rôle.

Un jour qu'elle revenait d'une répétition, sa bonne lui dit qu'une dame était venue pour la voir, et avait paru fort chagrine de ne pas la rencontrer.

— Cette dame est de Lyon, où mademoiselle a joué étant en congé, ajouta la bonne, et elle m'a dit qu'elle avait mille choses h vous dire de la part des personnes

que mademoiselle y a connues. Elle a, de plus, un service à vous demander. Elle reviendra demain à midi.

— Vous a-t-elle dit son nom ? demanda Lazarine.

— Oui, elle s'appelle madame Renne ville. Voici sa carte.

— Renneville ? dit-elle, je n'ai jamais connu personne de ce nom à Lyon... Enfin, si elle revient demain, vous la ferez entrer.

Le lendemain, au coup de midi, madame Renneville entra ; Lazarine ne l'avait jamais vue ; elle remarqua seulement qu'elle était un peu trop richement habillée pour une visite si matinale.

— Madame, lui dit-elle, que puis-je faire pour votre service ? et de la main elle lui montra un fauteuil.

Madame Renneville s'y jeta.

— Ah ! mademoiselle, laissez-moi respirer un peu, je vous en prie ! je n'ai plus mes jambes de vingt ans, et votre quatrième est un peu haut ! Est-ce le quatrième.

— Oui, madame, au-dessus de l'entre-sol, répondit Lazarine d'un petit air sec.

— Ah ! voilà qui va mieux, répondit la visiteuse sans se déconcerter, et je commence à pouvoir parler. Mon Dieu ! comment vous décidez-vous donc à demeurer si près des cheminées avec les yeux que voilà !

Lazarine regarda l'étrangère bien en face. Elle se sentait rougir malgré elle.

— Vous arrivez de Lyon, madame? reprit-elle.

— Pas directement ; ah ! vous y avez laissé de délicieux souvenirs, trop courts malheureusement. Tous vos amis s'entretiennent encore de vous ; ils espèrent vous

LA/AIUNK.

revoir Tan prochain... Lcnir seul élomieinenl est que vous ne soyez pas aux Francjais. Là est votre place... Là vous appellent votre talent, votre grâce, votre beauté , votre esprit.

Lazarine ne bronchait pas. Elle commençait à se douter du motif qui amenait l'étrangère à son quatrième étage. Le cœur lui sautait dans la poitrine ; quand elle n'était pas rouge de confusion, elle était pâle de colère.

La visiteuse, embarrassée de ce silence, se tut.

— Est-ce là tout ce que vous avez à me dire ? dit alors Lazarine.

— Franchement, non.., et, ma foi, je vous dirai les choses comme elles sont. Vous avez trop d'esprit pour ne pas m'excuser... C'est la première fois qu'une pareille démarche me conduit auprès d'une jolie femme... Un de mes amis vous a remarquée, et depuis ce moment il me parle sans cesse de vous. Je n'ai jamais vu d'homme plus amoureux. Vous êtes son unique pensée. Quand j'ai vu que rien n'y faisait, je me suis décidée, par amitié pour lui, à yenir vous trouver.

— Ah ! par pure amitié ! dit Lazarine.

— C'est un jeune homme très -bien, ajouta la dame sans s'arrêter à cette interruption, il porte un très-beau nom, le duc de V..., et jouit d'une fortune immense. 11 n'est rien qu'il ne fasse pour vous. Vos désirs seront ses lois. Le duc de V... n'a pas trente ans... Il est charmant.

Madame Renneville continua sur ce thème-là avec une éloquence que le lecteur comprendra sans peine. Lazarine sentait des larmes de rage gonfler ses pau-

pières ; elle ouvrait ses yeux tout grands poui* ne pas pleurer.

Quand la visiteuse eut fini, elle se leva.

— Vous ne répondez pas, mademoiselle, reprit celleci... ne me suis-je pas sufïisamment expliquée? Mon cher duc fera tout ce que vous voudrez. Ordonnez, il obéira. Que faut-il que je lui dise ?

— ^^ Rien, madame... absolument rien, répondit Lazarine.

Et elle s'inclina, pour faire comprendre à madame Renneville que l'entretien devait en rester là.

L'étrangère fut bien obligée de se lever.

— Ah ! mademoiselle, dit-elle en se retirant, comme vous avez tort!... on voit bien que .vous êtes très-jeune ! Enfin, si quelque jour vous changiez d'avis, rappelez-vous que je me nomme madame Renneville, et que je demeure rue Thérèse, 19.

— Et Lyon ? demanda Lazarine avec un imperceptible sourire.

Madame Renneville, malgré son assurance, rougit un peu.

— Je dois y retourner, mais plus tard^ dit-elle. Et elle sortit.

A quelques jours de là, Lazarine se trouvait à l'Opéra, où les débuts d'une chanteuse nouvelle attiraient tout Paris. Un de ses amis monta dans sa loge pendant un entr'acte. Ils causaient depuis quelques minutes, lorsqu'on promenant sa lorgnette un peu partout, cet ami l'arrêta sur une loge du balcon.

— Eh ! vraiment, c'est lui ? dit-il.

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— Qin, lui? demanda Lazarine.

— Un de vos admirateurs les plus zélés... lîegardcz Ih-bas... la seconde loge découverte en partant de l'avantscène... un jeune homme en cravate blanche, avec des moustaches... près d'une dame en robe rose...

— Ah ! oui... Mais il est très-bien... ce jeune homme!

— Lui ! dites donc qu'il est très-beau ! .Et le caractère le plus aimable!... Son admiration pour vous, ma chère Lazarine, pourrait, je crois, s'appeler d'un autre nom.

— Et lui, comment le nommez-vous?

— Le duc de V...

— Le duc de V... ? sait-il que vous me connaissez? demanda vivement Lazarine.

— Oui.

— L'imbécile ! murmura-t-elle tout bas.

Le duc de V... était jeune, charmant, distingué, et Lazarine comprenait que la visite faite par madame Renne- \ille creusait un abîme entre elle et lui.

Elle y pensa toute la nuit, et le prit en haine parce qu'il lui avait plu.

Trois jours après, on sonna chez elle vers midi. La bonne entra chez Lazarine.

— Mademoiselle, dit-elle, madame Renneville est là qui désire vous parler.

— Dites que je n'y suis pas! s'écria Lazarine.

— Mon Dieu ! est-il bête ! est-il bête ! reprit-elle quand elle fut seule. Il pouvait se faire présenter chez moi, m'aimer, me le dire, et il m'envoie une abominable coquine. Quel sot !

Au milieu de ces événements de tous les jours, lettres

et boiiqueis ne se faisaient pas faute de venir. Ils augmentaient l'état d'irritation morale dans lequel Lazarine vivait. Pour y couper court, elle voulait parfois quitter le théâtre brusquement, se retirer dans une petite ville où elle avait des parents, et s'y marier avec quelque honnête garçon, bien simple et bien modeste qui l'eût fait vivre de son travail. Mais elle avait vécu dans un monde ([ui ne lui permettait pas ce retour vers l'isolement et l'obscurité. Dans de telles conditions, trouverait-elle un mari qui fût au niveau de son intelligence et de son langage ? C'était au moins douteux. Et les premiers temps passas, que ferait-elle avec un mari ennuyeux et la perspective de trois ou quatre enfants !

Au plus fort de ses perplexités, le hasard lui fit rencontrer au bal des artistes qui se donne annuellement à l'Opéra-Comique un jeune homme de bonne mine qui l'invita à danser. Lazarine dansa et dansa gaiement. Elle avait reçu, dans la journée, un magnifique bouquet de violettes de Parme, modestement fermé par une couronne de marguerites. Lazarine avait apporté ce bouquet au bal.

Après ^u'il eut dansé, le jeune homme lui fut présenté dans les formes par un ami commun. Il s'appelait Conrad Bernier Sa famille habitait la Lorraine, et lui vivait à Paris, mangeant quelque argent.

La pente de la conv ersation apprit à Lazarine que les violettes de Parme lui avaient été envoyées par Conrad.

— • Eh bien ! dit-elle en saluant, violettes et marguerites auront l'honneur de mourir sur ma cheminée»

Conrad ne manquait pas d'esprit, il était bien élevé, et son humeur, ainsi que l'air de son visage, plaisaient à

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