Les Châteaux Royaux de Saint-Germain-en-Laye 1124-1789
La génération actuelle des habitants de Saint-Germain-en-Laye n’a — c’est un fait certain — que des notions très vagues sur le passé historique du pays, et plus vagues peut-être encore de l’histoire du Château Vieux dont la façade est le premier monument frappant les yeux de l’étranger à son arrivée dans la
ville.
Cette génération a bien été, d’année en année, le témoin de la substitution lente, pierre à pierre, du monument actuel restauré d’après les plans d’Eugène Millet (1862-1907) au vieil édifice, devenu minable en 1860, après cent quatrevingts ans de destinées lamentables que J. Hardouin-Mansart n’avait certes pas prévues lorsque, entre 1681 et 1685, il présidait à une autre restauration d’agrandissement décidée par Louis XIV, en 1680.
Mais les hommes des temps antérieurs à ces dates déjà lointaines, ceux qui ont vécu certains jours sombres de notre histoire nationale, comprise entre le milieu du XIIe siècle et cette année fatidique de 1680, ont vu, de loin en loin, d’autres maisons princières s’élever sur le même emplacement, s’y effriter et céder le champ à une nouvelle construction plus en rapport avec les besoins d’une société nouvelle.
Il a semblé qu’il convenait de fixer, s’il se pouvait définitivement, dans un ouvrage où rien ne serait abandonné aux hypothèses sans fondement, l’historique de ces transformations ou substitutions successives, non pas en compilant adroitement les travaux de nos devanciers, mais en nous adressant directement aux documents officiels qui, seuls, ont une valeur aux yeux du chercheur impartial.
INTRODUCTION
C’est ainsi que nous avons été amené à acquérir la preuve de la superposition de quatre châteaux, l’un chassant l’autre, entre 1124 et 1862. Chacun d’eux a dressé, pendant un temps assez long, son faîte altier au-dessus des masures de l’humble village environnant.
La restauration qui vient de prendre heureusement fin (1907) équivaut elle-même — tant l’œuvre fut importante — à un nouveau et cinquième château, puisque, en faisant abstraction des nombreux détails conservés d’un style antérieur, aucun de nos rois n’a connu un édifice de cette nature, si on le considère dans son ensemble merveilleux.
Photograv. F. Bouché
Cliché L. Bichon
Fig. 1. — Etat du Vieux ChàUau de Saint-Germain, angle S. 0., restauré entre 1!J02 et 1907
sur les plans d’Eug. Millet
ni
On a Irop vile fait de dire que « C’est le château restauré tel qu’il était sous François Ie1'. Les lignes générales des baies majestueuses et les balustrades des terrasses supérieures sont bien du style imaginé par le constructeur du château de la Renaissance (1540-1548), mais une infinité d’additions et de suppressions, que nous n’avons pas à juger en ce moment, nous autorisent à proclamer que François Ier, s’il revenait parmi nous, serait émerveillé à la vue d’un monument qu’il n’a jamais connu sous cet aspect, sauf dans la cour intérieure où il se retrouverait chez lui.
Photograv. P. Bouché
Cliché L, Bichon
Fig. 2. — Elévation du monument dans la cour intérieure. (Gravure par J. Androuet du Cerceau, en 1576, sous Henri III.) (Les plus excellais baslimens de France.)
A l’extérieur, les différences sont énormes. Pour s’en convaincre dès maintenant, — car nous les signalerons en détail quand il sera opportun, — il suffît de comparer l’état des façades sud et ouest du côté de la chapelle ogivale de Saint Louis, dessinées par Israël Silvestre vers 1650, alors quelles n’avaient subi aucune transformation depuis François Ier (v. fig. 3 et 4), avec la même partie du monument restauré entre 190*2-1 1)07 (v. fig. 5).
Cette étrange façon de raccorder deux bâtiments trouve sa justification naturelle dans le fait (pie François Ier a utilisé les lignes des fondations d’un édifice préexistant : celui de l’époque de Charles Y, dont l’orientation générale avait elle-même obéi à des considérations similaires au regard du château antérieurement transformé par Saint Louis, lequel n’était autre que le primitif château fort de Louis VI (1124). La filiation est ainsi certaine.
INTRODUCTION
La question sera étudiée à fond lorsque nous arriverons à l’époque de Saint Louis.
Ouest
Pan coupé S.-O.
Est
Photograv. F. Bouché Cliché L. Bichon
Fig. 3. — Etat du Vieux Château, côté Sud en 1650.
Cet affreux pan coupé terminant gauchement la Salle des Fêtes de la façade Ouest sur la place actuelle du château, et adossé à la chapelle, a disparu pour faire place de nos jours à un élégant pavillon à deux tourelles en saillie sur l’alignement de la chapelle même (v. fig. 1).
J. H. Mansart avait déjà supprimé cette anomalie, lorsque, dans l’ensemble du travail de remaniement opéré entre 1681 et 1685, l’addition du gros pavillon S. O. avait prolongé la façade Ouest un peu au-delà de l’avancée du gracieux pavillon d’Eug. Millet.
C’est là le changement le plus radical apporté par l’architecte chargé de la restauration, en plan, du monument de François Ier. On achèvera de s’en persuader en considérant la même partie du château vue de la place actuelle ■du même nom (v. fig. 4 et 5).
Il n’est pas besoin d’être doué d’un sens artistique très délicat pour se trouver choqué de l’effet disparate se dégageant de cette masse hétéroclite : ce cube de maçonnerie nue servant d’épaulement à la construction hybride appuyée à sa droite ; cette porte à prétentions majestueuses plaquée de guingois, hors de proportions admissibles avec le reste ; cette bâtisse d’avantgarde de l’entrée aperçue comme au fond d’une sorte de tunnel !
Nord
Sud
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crtnrun cm.
Fhotograv. F. Bouché
Cliché L. Bichon
Fig. 4. — Façade Ouest du Vieux Château en 1650.
Quel est l’homme de génie qui a pu imaginer un tel embellissement, — sous Louis XIII sans doute, — car ce côté du château n’avait pas, en 1576, reçu ces retouches de haut goût, et présentait une unité de lignes rationnelles? (v. FIG. 6).
Mettant à part ces détails malheureux, il reste, comme fond de tableau, le bâtiment que François Ier avait fait édifier.
INTRODUCTION
Qu’en a-t-on conservé dans la restauration actuelle? rien de plus, fort heureusement d’ailleurs.
L’apparence générale,
Photograv. F. Bouché
Cliché L. Bichon
Fig. S. — Façade Ouest restaurée entre 1895-1900 sur les plans de feu Eug. Millet.
Notons au passage que la porte actuelle surmontée de ce fronton sculpté en pleine pierre, et composé de deux personnages encadrant le médaillon, n’est ]ias autre chose que le motif décoratif de l’ancienne Entrée royale ouverte au milieu du pavillon Sud (rue I hiers actuelle), sous Louis XI\ , pai J. H. Mansart, entre 1682-1684.
On a prétendu que cette décoration était un rare spécimen de la sculptuie de l’époque de la Renaissance. L’anachronisme de cent cinquante ans est inexcusable si réellement il a été commis. Les dates extrêmes 1682-1684 fixent l’époque de la construction de cette entrée. Nous n avons pas encoie îéussi à découvrir le nom du sculpteur.
N’anticipons pas davantage sur une étude comparative qui ne doit venir que beaucoup plus tard, et revenons aux grandes lignes de notre exposé préliminaire.
Les quatre châteaux réellement historiques ont été successivement :
L — Le Chateau des Capétiens, de 1124 à 1364 (environ) : de Louis YI, le Gros à Jean II, le Bon, inclusivement, plus quelques années du règne de Charles V, le Sage.
On n’en sait rien de certain; mais par une suite de déductions plausibles, on peut arriver à se faire une idée admissible de sa forme et de son architecture.
IL — Le Chateau des Premiers Valois, de 1364 environ à 1539 : de Charles V à François Ier (trois premiers quarts de son règne).
On ignore à peu près tout de ce second château, sauf pour son plan qui a été respecté par François Ier, lorsque ce monarque décida, en 1539, la reconstruction de la demeure royale connue dès lors sous le nom célèbre de :