‹ Les châtimentsChapitre 36 sur 88 · DÉJÀ NOMMÉ · texte numérisé non relu

DÉJÀ NOMMÉ

Malgré moi je reviens, et mes vers s'y résignent, A cet homme qui fut si misérable, hélas ! Et dont Mathieu Mole, chez les morts qui s'indignent, Parle à Boissy d'Anglas.

0 loi sainte ! Justice ! où tout pouvoir s'étaie, Gardienne de tout droit et de tout ordre humain ! Cet homme qui, vingt ans, pour recevoir sa paie, T'avait tendu la main,

Quand il te vit sanglante et livrée à l'infâme, Levant tes bras, meurtrie aux talons des soldats, Tourna la tête et dit : qu'est-ce que cette femme? Je ne la connais pas !

Les vieux partis avaient mis au fauteuil ce juste ! Ayant besoin d'un homme on prit un mannequin. Il eût fallu Caton sur cette chaise auguste, On y jucha Pasquin.

Opprobre! Il dégradait à plaisir l'Assemblée; Souple, insolent, semblable aux valets familiers, Ses gros lazzis marchaient sur l'éloquence ailée Avec leurs gros souliers.

Quand on ne croit à rien, on est prêt à tout faire.

Il eût reçu Cromwell ou Monk dans Temple-Bar. Suprême abjection ! riant avec Voltaire, Votant pour Escobar î

Ne sachant qui lécher à droite et mordre à gauche, Aidant, à son insu, le crime; vil pantin, Il entrouvrait la porte aux sbires en débauche Qui vinrent un matin.

Si l'on avait voulu,, pour sauver du déluge, Certes, son traitement, sa place, son trésor, Et sa loque d'hermine et son bonnet de juge Au triple galon d'or,

Ilfceût été complice, il eût rempli sa tâche; Mais les chefs sur son nom passèrent le charbon; Ils n'ont pas daigné faire un traître avec ce lâche; Ils ont dit : à quoi bon?

Sous ce règne où l'on vend de la fange au pied cube, Du moins cet homme a-t-il à jamais disparu, Rustre exploiteur des rois, courtisan du Danube, Hideux flatteur bourru !

Il s'offrait aux brigands après la loi tuée; Et pour qu'il Iâehât prise, aux yeux de tout Paris, Il fallût qu'on lui dit : vieille prostituée, Vois donc tes cheveux gris !

Aujourd'hui méprisé, même de cette clique, On voit pendre la honte à son nom infamant, Et le dernier lambeau de la pudeur publique A son dernier serment.

Si par hasard, la nuit, dans les carrefours mornes, Fouillant du croc l'ordure où dort plus d'un secret,

Un chiffonnier trouvait cette âme au coin des bornes, Il la dédaignerait!

Jersey, décembre 1852.

Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent; ce sont

Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front,

Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cîme,

Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime,

Ayant devant les yeux sans cesse, nuit et jour,

Ou quelque saint labeur ou quelque grand amour.

C'est le prophète saint prosterné devant l'arche,

C'est le travailleur, pâtre, ouvrier, patriarche;

Ceux dont le cœur est bon, ceux dont les jours sont pleins

Ceux-là vivent, Seigneur! les autres, je les plains.

Car de son vague ennui le néant les enivre,

Car le plus lourd fardeau, c'est d'exister sans vivre.

Inutiles, épars, ils traînent ici-bas

Le sombre accablement d'être en ne pensant pas.

Us s'appellent vulgus, plebs, la tourbe, la foule.

Us sont ce qui murmure, applaudit, siffle, coule,

Bat des mains, foule aux pieds, bâille, dit oui, dit non,

N'a jamais de figure et n'a jamais de nom ;

Troupeau qui va, revient, juge, absout, délibère,

Détruit, prêt à Marat comme prêt à Tibère,

Foule triste, joyeuse, habits dorés, bras nus,

Pêle-mêle, et poussée aux gouffres inconnus.

Ils sont les passants froids, sans but, sans nœud, sans âge;

Le bas du genre humain qui s'écroule en nuage;

Ceux qu'on ne connaît pas, ceux qu'on ne compte pas,

Ceux qui perdent les mots, les volontés, les pas.

L'ombre obscure autour d'eux se prolonge et recule ;

Us n'ont du plein midi qu'un lointain crépuscule,

Car, jetant au hasard les cris, les voix, le bruit,

Us errent près du bord sinistre de la nuit.

Quoi, ne point aimer! suivre une morne carrière

Sans un songe en avant, sans un. deuil en arrière !

Quoi ! marcher devant soi sans savoir où l'on va î

Rire de Jupiter sans croire à Jéhova !

Regarder sans respect l'astre, la fleur, la femme!

Toujours vouloir le corps, ne jamais chercher Famé!

Pour de vains résultats faire de vains efforts!

N'attendre rien d'en haut ! ciel ! oublier les morts !

Oh non, je ne suis point de ceux-là! grands, prospères,

Fiers, puissants, ou cachés dans d'immondes repaires,

Je les fuis, et je crains leurs sentiers détestés;

Et j'aimerais mieux être, ô fourmis des cités,

Tourbe, foule, hommes faux, cœurs morts, races déchues

Un arbre dans les bois qu'une âme en vos cohues !

Paris, décembre 1818.

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