‹ Les châtimentsChapitre 37 sur 88 · AUBE · texte numérisé non relu

AUBE

Un immense frisson émeut la plaine obscure.

C'est l'heure où Pythagore, Hésiode, Epicure,

Songeaient; c'est l'heure où, las d'avoir, toute la nuit,

Contemplé l'azur sombre et l'étoile qui luit,

Pleins d'horreur, s'endormaient les pâtres de Chaldée.

Là-bas, la chute d'eau, de mille plis ridée,

Brille, comme dans l'ombre un manteau de satin ;

Sur l'horizon lugubre apparaît le matin

Face rose qui rit avec des dents de perles;

Le bœuf rêve et mugit, les bouvreuils et les merles

Et les geais querelleurs sifflent, et. dans les bois

On entend s'éveiller confusément les voix;

Les moutons hors de l'ombre, à travers les bourrées,

Font bondir au soleil leurs toisons éclairées;

Et la jeune dormeuse, entr'ouvrant son œil noir, Fraîche, et ses coudes blancs sortis hors du peignoir, Cherche de con pied nu sa pantouffle chinoise.

Louange à Dieu ! toujours, après la nuit sournoise, Agitant sur les monts la ronce et le genêt, La nature superbe et tranquille renaît; L'aube éveille le nid à l'heure accoutumée, Le chaume dresse au vent sa plume de fumée, Le rayon, flèche d'or, perce l'âpre forêt; Et plutôt qu'arrêter le soleil, on ferait Sensibles à l'honneur et pour le bien fougueuses Les âmes de Baroche et de Troplong, ces gueuses !

Jersey, avril i853.

Vicomte de Foucault, lorsque vous empoignâtes L'éloquent Manuel de vos mains auvergnates, Comme l'Océan bout quand tressaille l'Etna, Le peuple tout entier s'émut et frissonna; On vit, sombre lueur, poindre mil huit cent trente; L'antique royauté, fière et récalcitrante, Chancela sur son trône, et dans ce noir moment On sentit commencer rce vaste écroulement; Et ces rois, qu'on punit d'oser toucher un homme, Etaient grands, et mêlés à notre histoire, en somme; Ils avaient derrière eux des siècles éblouis, Henri quatre et Coutras, Damiette et saint Louis. Aujourd'hui, dans Paris, un prince de la pègre, Un pied plat, copiant Faustin, singe d'un nègre, Plus faux qu'Ali pacha, plus cruel que Rosas, Fourre en prison la loi, met la gloire à Mazas, Chasse l'honneur, le droit, les probités punies, Orateurs, généraux, représentants, génies,

Les meilleurs serviteurs du siècle et de l'Etat,

Et c'est tout! et le peuple, après cet attentat,

Souffleté mille fois sur ces faces illustres,

Va voir de l'Elysée étinceler les lustres,

Ne sent rien sur sa joue et contemple César !

Lui, souverain, il suit en esclave le char!

Il regarde danser dans le Louvre les maîtres,

Ces immondes faisant vis-à-vis à ces traîtres,

La fraude en grand habit, le meurtre en apparat,

Et le ventre Berger près du ventre Murât!

On dit : — Vivons! adieu grandeur, gloire, espérance !-

Comme si, dans ce monde, un peuple appelé France

Alors qu'il n'est plus libre, était encor vivant!

On boit, on mange, on dort, on achète et l'on vend.

Et l'on vote, en riant des doubles fonds de l'urne ;

Et pendant ce temps-là, ce gredin taciturne,

Ce chacal à sang froid, ce corse hollandais.

Etale, front d'airain, son crime sous le dais,

Gorge d'or et de vin sa bande scélérate,

S'accoude sur la nappe, et cuvant, noir pirate,

Son guet-apens français, son guet-apens romain,

Mâche son cure-dent taché de sang humain !

Bruxelles, mai i8èr2.

A QUATRE PRISONNIERS (i).

(après leur condamnation.)

Mes fils soyez contents; l'honneur est où vous êtes. Et vous, mes deux amis, la gloire, ô fiers poètes,

(1) Paul Maurice, Auguste Vacquerie, Charles Hugo, François- V. Hugo, rédacteurs de Y Evénement.

Couronne votre nom par l'affront désigné ; Offrez aux juges vils, groupe abject et stupide,

Toi, ta douceur intrépide,

Toi, ton sourire indigné.

Dans cette salle où Dieu voit la laideur des âmes, Devant ces froids jurés, choisis pour être infâmes, Ces douze hommes, muets, de leur honte chargés, 0 justice! j'ai cru, justice auguste et sombre,"

Voir autour de toi dans l'ombre

Douze sépulcres rangés.

Ils vous ont condamnés, que l'avenir les juge! Toi, pour avoir crié : la France est le refuge Des vaincus, des proscrits! — Je t'approuve mon fils! Toi, pour avoir, devant la hache qui s'obstine,

Insulté la guillotine,

Et vengé le crucifix !

Les temps sont durs; c'est bien. Le martyre console. J'admire, ô vérité, plus que toute auréole, Plus que le nimbe ardent des saints en oraison, Plus que les trônes d'or devant qui tout s'efface,

L'ombre que font sur ta face

Les bourreaux d'une prison !

Quoique le méchant fasse en sa bassesse noire, L'outrage injuste et vil là-haut se change en gloire. Quand Jésus commençait sa longue passion, Le crachat qu'un bourreau lança sur son front blême

Fit au ciel à l'instant même

Une constellation !

Conciergerie, novembre iSM.

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