LES GRANDS CORPS DE L'ÉTAT
Ces hommes passeront comme un ver sur le sable. Qu'est-ce que tu ferais de leur sang méprisable? Le dégoût rend clément.
Retenons la colère âpre, ardente, électrique. Peuple, si tu m'en crois, tu prendras une trique Au jour du châtiment.
0 de Soulouque-deux burlesque cantonnade ! 0 o\ucs de Trou-Bonbon, marquis de Cassonnade,
Souteneurs du larron, Vous dont la Poésie, ou sublime ou mordante, Ne sait que faire, gueux, trop grotesques pour Dante,
Trop sanglants pour Scarron.
0 jongleurs, noirs par l'âme et par la servitude, Vous vous imaginez un lendemain trop rude,
Vous êtes trop tremblants, Vous croyez qu'on en veut, dans l'exil où nous sommes, A cette peau qui fait qu'on vous prend pour des hommes;
Calmez-vous, nègres blancs !
Cambyse, j'en conviens, eût eu ce cœur de roche De faire asseoir Troplong sur la peau de Baroche;
Au bout d'un temps peu long, Il eût crié : cet autre est pire ! qu'on l'étrangle ! Et, j'en conviens encore, eût fait asseoir Delangle
Sur la peau de Troplong.
Cambyse était stupide et digne d'être auguste; Comme s'il suffisait pour qu'un être soit juste,
Sans vices, sans orgueil, Pour qu'il ne soit pas traître à la loi, ni transfuge, Que d'une peau de tigre ou d'une peau de juge
On lui fasse un fauteuil !
Toi, peuple, tu diras : — ces hommes se ressemblent. Voyons les mains-, — et tous trembleront comme tremblent
Les loups pris aux filets.
Bon. Les uns ont du sang, qu'au bagne on les écroue,
A la chaîne! Mais ceux qui n'ont que de la boue, Tu leur diras : — Valets !
La loi* râlait, ayant en vain crié : main-forte; Vous avez partagé les habits de la morte.
Par César achetés, De tous nos droits livrés vous avez fait des ventes ; Toutes ses trahisons ont trouvé pour servantes
Toutes vos lâchetés !
Allez, fuyez, vivez! pourvu que, mauvais prêtre, Mauvais juge, on vous voie en vos trous disparaître,
Rampant sur vos genoux, Et qu'il ne reste rien, sous les cieux que Dieu dore, Sous le splendide azur où se lève l'aurore,
Rien de pareil à vous !
Vivez, si vous pouvez ! l'opprobre est votre asile. Vous aurez à jamais, toi, cardinal Basile,
Toi, sénateur Crispin, De quoi boire et manger dans vos fuites lointaines Si le mépris se boit comme l'eau des fontaines,
Si la honte est du pain ! --
Peuple, alors nous prendrons au collet tous ces drôles Et tu les jetteras dehors par les épaules
A grands coups de bâton; Et dans le Luxembourg, blancs sous les branches d'arbre, Vous nous approuverez de vos têtes de marbre,
0 Lycurgue, ô Caton !
Citoyens! le néant pour ces laquais se rouvre ; Qu'importe, ô citoyens! l'abjection les couvre
De son manteau de plomb.
Qu'importe que le soir, un passant solitaire, Voyant un recureur d'égouts sortir de terre,
Dise : tiens ! c'est Troplong !
Qu'importe que Routier sur le Pont-Neuf se carre, Que Baroche et Delangle, en quittant leur simarre,
Prennent des tabliers, Qu'ils s'offrent pour trois sous, oubliés quoiqu'infârae; Et qu'ils aillent, après avoir sali leurs âmes,
Nettoyer vos souliers !
Jersey, juin 18oo.
Mil
Le progrès, calme et fort et toujours innocent,
Ne sait pas ce que c'est que de verser le sang.
Il règne, conquérant désarmé, quoi qu'on fasse,
De la hache et du glaive il détourne sa face, ■
Car le doigt éternel écrit dans le ciel bleu
Que la terre est à l'homme et que l'homme est à Dieu
Car la force invincible est la force impalpable. —
Peuple, jamais de sang! — Vertueux ou coupable,
Le sang qu'on a versé monte des mains au front.
Quand sur une mémoire, indélébile affront,
Il jaillit, plus d'espoir; cette fatale goutte
Finit par la couvrir et la dévorer toute ;
Il n'est pas dans l'histoire une tache de sang
Qui sur les noirs bourreaux n'aille s'élargissani.
Sachons-le bien, la honte est la meilleure tombe,
Le même homme sur qui son crime enfin retombe,
Sort sanglant du sépulcre et fangeux du mépris.
Le bagne dédaigneux sur les coquins flétris
Se ferme, et tout est dit; l'obscur tombeau se rouvre;
Qu'on le fasse profond et muré, qu'on le couvre
D'une dalle de marbre et d'un plafond massif,
Quand vous avez fini, le fantôme pensif
Lève du front la pierre et lentement se dresse.
Mettez sur ce tombeau toute une forteresse,
Tout un mont de granit, impénétrable et sourd.
Le fantôme est plus fort que le granit n'est lourd.
II soulève ce mont comme une feuille morte.
Le voici, regardez, il sort; il faut qu'il sorte;
II faut qu'il aille et marche et traîne son linceul!
Il surgit devant vous dès que vous êtes seul ;
Il dit : c'est moi-; tout vent qui souffle vous l'apporte ;
La nuit, vous l'attendez qui frappe à votre porte.
Les exterminateurs, avec ou sans le droit,
Je les hais, mais surtout je les plains. On les voit,
A travers l'âpre histoire où le vrai seul demeure,
Pour s'être délivrés de leurs rivaux d'une heure,
D'ennemis innocents, ou même criminels
Fuir dans l'ombre entourés de spectres éternels.
Jersey, octobre 1852.