‹ Les châtimentsChapitre 53 sur 88 · AUX FEMMES · texte numérisé non relu

AUX FEMMES

Quand tout se fait petit, femmes, vous restez grandes.

En vain , aux murs sanglants accrochant des guirlandes.

Ils ont ouvert le bal et la danse; ô nos sœurs!

Devant ces scélérats transformés en valseurs,

Vous haussez, — châtiment ! — vos charmantes épaules.

Votre divin sourire extermine ces drôles.

En vain leur frac brodé scintille, en vain, brigands,

Pour vous plaire ils ont mis à leurs griffes des gants,

Et de leur vil tricorne ils ont doré les ganses ;

Vous bafouez ces gants, ces fracs, ces élégances,

Cet empire tout neuf et déjà vermoulu.

Dieu vous a tout donné, femmes ; il a voulu Que les seuls alcyons tinssent tête à l'orage, Et qu'étant la beauté, vous fussiez le courage.

Les femmes ici-bas et là-haut les aïeux. Voilà ce qui nous resté !

Abjection ! nos yeux Plongent dans une nuit toujours plus épaissie. Oui, le peuple français, oui, le peuple messie, Oui, ce grand forgeron du droit universel Dont, depuis soixante ans, l'enclume sous le ciel Luit et sonne, dont l'âtre incessamment pétille, Qui fit voler au vent les tours de la Bastille, Qui broya, se dressant tout à coup Souverain, Mille ans de royauté sous son talon d'airain, Ce peuple dont le souffle, ainsi que des fumées Faisait tourbillonner les rois et les armées, Qui, lorsqu'il se fâchait, brisait sous son bâton Le géant Robespierre et le titan Danton, Oui, ce peuple invincible, oui, ce peuple superbe Tremble aujourd'hui, pâlit, frissonne comme l'herbe, Claque des dents, se cache et n'ose dire un mot Devant Magnan, ce reître, et Troplong, ce grimaud! Oui, nous voyons cela! nous tenant dans leurs serres, Mangeant les millions en face des misères, Les Fortoul, les Rouher, êtres stupéfiants, S'étalent ; on se tait. Nos maîtres ruffians A Cayenne, en un bagne, abîme d'agonie, Accouplent l'héroïsme avec l'ignominie; On se tait. Les pontons râlent; que dit-on? rien Des enfants sont forçats en Afrique; c'est bien. Si vous pleurez, tenez votre larme secrète. Le bourreau, noir faucheur, debout dans sa charrette, Revient de la moisson avec son panier plein ;

Pas un souffle. Il est là, ce Tibère-Ezzelin

Qui se croit scorpion et n'est que scolopendre,

Fusillant, et jaloux de Haynau qui peut pendre;

Éclaboussé de sang, le prêtre l'applaudit;

Il est là, ce César chauve-souris qui dit

Aux rois : voyez mon sceptre; aux gueux : voyez mon crime;

Ce vainqueur qui, béni, lavé, sacré, sublime,

De deux pourpres vêtu, dans l'histoire s'assied,

Le globe dans sa main, un boulet à son pied;

Il nous crache au visage, il règne,! nul ne bouge.

Et c'est à votre front qu'on voit monter le rouge, C'est vous qui vous levez et qui vous indignez, Femmes, le sein gonflé, les yeux de pleurs baignés, Vous huez le tyran, vous consolez les tombes. Et le vautour frémit sous le bec des colombes !

Et moi, proscrit pensif, je vous dis : Gloire à vous! Oh! oui, vous êtes bien le sexe fier et doux, Ardent au dévoûment, ardent à la souffrance, Toujours prêt à la lutte, à Béthulie, en France, Dont l'âme à la hauteur des héros s'élargit, D'où se lève Judith, d'où Charlotte surgit ! Vous mêlez la bravoure à la mélancolie. Vous êtes Porcia, vous êtes Cornélie, Vous êtes Arria qui saigne et qui sourit; Oui, vous avez toujours en vous ce même esprit Qui relève et soutient les nations tombées, Qui suscite la Juive et les sept Macchabées, Qui dans toi, Jeanne d'Arc, fait revivre Amadis ; Et qui, sur le chemin des tyrans interdits Pour les épouvanter dans leur gloire éphémère, Met tantôt une vierge et tantôt une mère !

Si bien que, par moments, lorsqu'en nos visions Nous voyons, secouant un glaive de rayons,

Dans les cieux apparaître une figure ailée,

Saint Michel sous ses pieds foulant l'hydre écaillée,

Nous disons : c'est la Gloire et c'est la Liberté!

Et nous croyons, devant sa grâce et sa beauté,

Quand nous cherchons le nom dont il faut qu'on le nomme,

Que l'archange est plutôt une femme qu'un homme !

Jersey, mai 4853.

AU PEUPLE

Il te ressemble; il est terrible et pacifique.

Il est sous l'infini le niveau magnifique;

Il a le mouvement, il a l'immensité.

Apaisé d'un rayon et d'un souffle agité,

Tantôt c'est l'harmonie et tantôt le cri rauque.

Les monstres sont à l'aise en sa profondeur glauque ;

La trombe y germe ; il a des gouffres inconnus

D'où ceux qui l'ont bravé ne sont pas revenus ;

Sur son énormité le colosse chavire;

Comme toi le despote, il brise le navire ;

Le fanal est sur lui comme l'esprit sur toi ;

Il foudroie, il caresse, et Dieu seul sait pourquoi ;

Sa vague, où l'on entend comme des chocs d'armures,

Emplit la sombre nuit de monstrueux^murmures,

Et l'on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,

Ayant rugi ce soir, dévorera demain.

Son onde est une lame aussi bien que le glaive;

Il chante un hymne immense à Vénus qui se lève;

Sa rondeur formidable, azur universel,

Accepte en son miroir tous les astres du ciel;

Il a la force rude et la grâce superbe;

Il déracine un roc, il épargne un brin d'herbe ;

Il jette comme toi l'écume aux fiers sommets,

0 Peuple; seulement, lui, ne trompe jamais Quand, l'œil fixe, et debout sur sa grève sacrée, Et pensif, on attend l'heure de sa marée.

Au bord de l'Océan, juillet 1853.

Apportez vos chaudrons, so-rcières de Shakspeare

Sorcières de Macbeth, prenez-moi tout l'empire,

L'ancien et le nouveau; sur le même réchaud

Mettez le gros Berger et le comte Frochot,

Maupas avec Real, Hullin sur Espinasse,

La saint Napoléon avec la saint Ignace,

Fould et Maret, Fouché gâté, Troplong pourri,

Retirez Austerliz, ajoutez Satory,

Penchez-vous, crins épars, œil ardent, gorge nue,

Soufflez à pleins poumons le feu sous la cornue;

Regardez le petit se dégager du grand,

Faites évaporer Baroche et Talleyrand,

Le neveu qui descend pendant que l'oncle monte;

Que reste-t-il au fond de l'alambic? la honte.

Jersey, avril 1857.

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