‹ Les châtimentsChapitre 63 sur 88 · L'ÉGOUT M ROME · texte numérisé non relu

L'ÉGOUT M ROME

Voici le trou. Voici l'échelle. Descendez. Tandis qu'au corps-de-garde en face, on joue aux dés En riant sous le nez des matrones bourrues ; Laissez le crieur rauque, assourdissant les rues, Proclamer le Numide ou le Dace aux abois, Et, groupés sous l'auvent des échoppes de bois, Les savetiers romains et les marchandes d'herbes De la Minerve étrusque échanger les proverbes ; Descendez.

Vous voilà dans un lieu monstrueux, Enfer d'ombre et de boue aux porches tortueux, Où les murs ont la lèpre, où, parmi les pustules, Glissent les scorpions mêlés aux tarentules. Morne abîme !

Au-dessus de ce plafond fangeux, Dans les cieux, dans le cirque immense et pJein de jeux, Sur les pavés sabins, dallages centenaires, Roulent les chars, les bruits, les vents et les tonnerres; Le peuple gronde et rit dans le forum sacré ; Le navire d'Ostie au port est amarré, L'arc triomphal rayonne, et sur la borne agraire, Tettent, nus et divins, Rémus avec son frère Romulus, louveteaux de la louve d'airain ; Non loin, le fleuve Tibre épand son flot serein, Et la vache au flanc roux y vient boire, et les buffles Laissent en fils d'argent l'eau tomber de leurs muffles.

Le hideux souterrain s'étend dans tous les sens ; Il ouvre par endroits sous les pieds des passants

Ses soupiraux infects et flairés par les truies; Cette cave se change en fleuve au temps des pluies ; Vers minuit, tout au bord du soupirail vermeil, Les durs barreaux de fer découpent le soleil, Et le mur apparaît semblable au dos des zèbres ; Tout le reste est miasme, obscurité, ténèbres. Par places le pavé, comme chez les tueurs, Paraît sanglant ; la pierre a d'affreuses sueurs ; Ici, l'oubli, la peste et la nuit font leurs œuvres. Le rat heurte en courant la taupe; les couleuvres Serpentent sur le mur comme de noirs éclairs; Les tessons, les haillons, les piliers aux pieds verts, Les reptiles laissant des traces de salives, La toile d'araignée accrochée aux solives, Des mares dans des coins, effroyables miroirs, Où nagent on ne sait quels êtres lents et noirs, Font un fourmillement horrible dans ces ombres. La vieille hydre chaos rampe sous ces décombres. On voit des animaux accroupis et mangeant; La moisissure rose aux écailles d'argent Fait sur l'obscur bourbier luire ses mosaïques. L'odeur du lieu mettrait en fuite des stoïques, Le sol partout se creuse en gouffres empestés; Et les chauves-souris volent de tous côtés Comme au milieu des fleurs s'abattent les colombes On croit, dans cette brume et dans ces catacombes, Entendre bougonner la mégère Âtropos; Le pied sent dans la nuit le dos mou des crapauds L'eau pleure; par moments quelque escalier livide Plonge lugubrement ses marches dans le vide. Tout est fétide, informe, abject, terrible à voir.

Le charnier, le gibet, le ruisseau, le lavoir,

Les vieux parfums rancis dans les fioles persanes,

Le lavabo vidé des pâles courtisanes,

L'eau lustrale épandue aux pieds des dieux menteurs,

Le sang des confesseurs et des gladiateurs,

Les meurtres, les festins, les luxures hardies,

Le chaudron renversé des noires Canidies,

Ce que Trimalcion vomit sur le chemin,

"Tous les vices de Rome, égout du genre humain.

Suintent, comme en un crible, à travers cette voûte,

Et l'immonde univers y filtre goutte à goutte.

Là-haut, on vit, on teint ses lèvres de carmin,

On a le lierre au front et la coupe à la main,

Le peuple sous les fleurs cache sa plaie impure

Et chante; et c'est ici que l'ulcère suppure.

Ceci, c'est le cloaque effrayant, vil, glacé.

Et Rome tout entière avec tout son passé,

Joyeuse, souveraine, esclave, criminelle,

Dans ce marais sans fond croupit, fange éternelle.

C'est le noir rendez-vous de l'immense néant;

Toute ordure aboutit à ce gouffre béant,

La vieille au chef branlant, qui gronde et qui soupire,

Y vide son panier, et le monde, l'empire.

L'horreur emplit cet antre, infâme vision.

Toute l'impureté de la création

Tombe et vient échouer sur cette sombre rive.

Au fond, on entrevoit, dans une ombre où n'arrive

Pas un reflet de jour, pas un souffle de vent,

Quelque chose d'affreux qui fut jadis vivant,

Des mâchoires, des yeux, des ventres, des entrailles,

Des carcasses qui font des taches aux murailles ;

On approche, et longtemps on reste l'œil fixé

Sur ce tas monstrueux, dans la bourbe enfoncé,

Jeté là par un trou redouté des -ivrognes,

Sans pouvoir distinguer si ces mornes charognes

Ont une forme encor visible en leurs débris,

Et sont des chiens crevés ou des césars pourris.

Jersey, avril 1853.

C'était en juin, j'étais à Bruxelles; on me dit : Savez-vous ce que fait maintenant ce bandit? Et l'on me raconta le meurtre juridique, Charlet assassiné sur la place publique, Cirasse, Cuisinier, tous ces infortunés Que cet homme au supplice a lui-même traînés Et qu'il a de ses mains liés sur la bascule. 0 sauveur, ô héros, vainqueur de crépuscule, César! Dieu fait sortir de terre les moissons, La vigne, l'eau courante abreuvant les buissons, Les fruits vermeils, la rose ou l'abeille butine, Les chênes, les lauriers, et toi, la guillotine.

Prince qu'aucun de ceux qui lui donnent leurs voix Ne voudrait rencontrer le soir au coin d'un bois î

J'avais le front brûlant; je sortis par la ville. Tout m'y parut plein d'ombre et de guerre civile, Les passants me semblaient des spectres effarés ; Je m'enfuis dans les champs paisibles et dorés; 0 contre-coups du crime au fond de Fàme humaine ! La nature ne put me calmer. L'air, la plaine, Les fleurs, tout m'irritait; je frémissais devant Ce monde où je sentais ce scélérat vivant. Sans pouvoir m'apaiser, je fis plus d'une lieue. Le soir triste monta sous la coupole bleue; Linceul frissonnant, l'ombre autour de moi s'accrut; Tout à coup la nuit vint, et la lune apparut Sanglante, et dans les cieux, de deuil enveloppée, Je regardai rouler cette tête coupée.

Jersey, mai 18b3.

CHANSON

Sa grandeur éblouit l'histoire.

Quinze ans, il fut Le dieu que traînait la victoire

Sur un affût; L'Europe sous sa loi guerrière

Se débattit. — Toi, son singe, marche derrière,

Petit, petit.

Napoléon clans la bataille,

Grave et serein, Guidait à travers la mitraille

L'aigle d'airain.

ïl entra sur le pont d'Arcole,

11 en sortit. — Voici de l'or, viens, pille et vole,

Petit, petit.

Berlin, Vienne, étaient ses maîtresses

♦Il les forçait, Leste, et prenant les forteresses

Par le corset ; Il triompha de cent bastilles

Qu'il investit. — Voici pour toi, voici des filles,

Petit, petit.

Il passait les monts et les plaines,

Tenant en main La palme, la foudre et les rênes

Du genre humain ;

Il était ivre de sa gloire

Qui retentit. — Voici du sang, accours, viens boire,

Petit, petit.

Quand il tomba, lâchant le monde,

L'immense mer Ouvrit à sa chute profonde

Le gouffre amer ; Il y plongea, sinistre archange,

Et s'engloutit. — Toi, tu te noîras dans la fange,

Petit, petit.

Jersey, septembre d853.

YII

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