LA CARAVANE
Sur la terre, tantôt sable, tantôt savane,
L'un à l'autre liés en longue caravane,
Echangeant leur pensée en confuses rumeurs,
Emmenant avec eux les lois, les faits, les mœurs,
Les esprits, voyageurs éternels, sont en marche.
L'un porte le drapeau, les autres portent l'arche;
Ce saint voyage a nom Progrès. De temps en temps,
Ils s'arrêtent, rêveurs, attentifs, haletants,
Puis repartent. En route ! Ils s'appellent, ils s'aident,
Ils vont ! Les horizons aux horizons succèdent,
Les plateaux aux plateaux, les sommets aux sommets.
On avance toujours, on n'arrive jamais.
A chaque étape un guide accourt à leur rencontre;
Quand Jean Huss disparaît, Luther pensif se montre;
Luther s'en va, Voltaire alors prend le flambeau;
Quand Voltaire s'arrête, arrive Mirabeau.
Ils sondent, pleins d'espoir, une terre inconnue.
A chaque pas qu'on fait, la brume diminue ;
Ils marchent, sans quitter des yeux un seul instant
Le terme du voyage et l'asile où l'on tend,
Point lumineux au fond d'une profonde plaine,
La Liberté sacrée, éclatante et lointaine,
La Paix dans le travail, l'universel Hymen,
L'Idéal, ce grand but, Mecque du genre humain.
Plus ils vont, plus la Foi les pousse et les exalte.
Pourtant, à de certains moments, lorsqu'on fait halte,
Que la fatigue vient, qu'on voit le jour blêmir,
Et qu'on a tant marché qu'il faut enfin dormir,
C'est l'instant où le Mal, prenant toutes les formes,
Morne oiseau, vil reptile ou monstre aux bonds énormes.
Chimère, préjugé, mensonge ténébreux,
C'est l'heure où le Passé, qu'ils laissent derrière eux,
Voyant dans chacun d'eux une proie échappée,
Surprend la caravane assoupie et campée,
Et, sortant hors de l'ombre et du néant profond,
Tâche de ressaisir ces esprits qui s'en vont.
Le jour baisse; on atteint quelque colline chauve Que l'âpre solitude entoure, immense et fauve, Et dont pas même un arbre, une roche, un buisson, Ne coupe l'immobile et lugubre horizou; Les tchaouchs, aux lueurs des premières étoiles, Piquent des pieux en terre et déroulent les toiles; En cercle autour du camp les feux sont allumés ; Il est nuit. Gloire à Dieu ! voyageurs las, dormez.
Non, veillez ! car autour de vous tout se réveille.
Ecoutez! écoutez! debout! prêtez l'oreille! Voici qu'à la clarté du jour zodiacal, L'épervier gris, le singe obscène, le chacal, Les rats abjects et noirs, les belettes, les fouines, Nocturnes visiteurs des tentes bédouines, L'hyène au pas boiteux qui menace et qui fuit, Le tigre au crâne plat, où nul instinct ne luit, Dont la férocité ressemble à de la joie, Tous, les oiseaux de deuil et les bêtes de proie, Vers le feu rayonnant poussant d'étranges voix, De tous les points de l'ombre arrivent à la fois. Dans la brume, pareils aux brigands qui maraudent, Bandits de la nature, ils sont tous là qui rôdent. Le foyer se reflète aux yeux des léopards. Fourmillement terrible ! on voit de toutes parts Des prunelles de braise errer dans les ténèbres. La solitude éclate en hurlements funèbres. Des pierres, des fossés, des ravins tortueux, De partout sort un bruit farouche et monstrueux. Car lorsqu'un pas humain pénètre dans ces plaines, Toujours, à l'heure où l'ombre épanche ses haleines, Où la création commence son concert, Le peuple épouvantable et rauque du désert, Horrible et bondissant sous les pâles nuées, Accueille l'homme avec des cris et des huées. Bruit lugubre ! chaos des forts et des petits Cherchant leur proie avec d'immondes appétits ! L'un glapit, l'autre rit, miaule, aboie, ou gronde. Le voyageur invoque en son horreur profonde Ou son saint musulman on son patron chrétien.
Soudain tout fait silence et l'on n'entend plus rien.
Le tumulte effrayant cesse, râles et plaintes Meurent, comme des voix par l'agonie éteintes, Comme si, par miracle et par enchantement,
Dieu même avait dans l'ombre emporté brusquement Renards, singes, vautours, le tigre, la panthère, Tous ces monstres hideux qui sont sur notre terre Ce que sont les démons dans le monde inconnu, Tout se tait.
Le désert est muet, vaste et nu.
L'œil ne voit sous les cieux que l'espace sans borne.
Tout à coup, au milieu de ce silence morne
Qui monte et qui s'accroît de moment en moment,
S'élève un formidable et long rugissement!
C'est le lion.
Il vient, il surgit où vous êtes, Le roi sauvage et roux des profondeurs muettes !
Il vient de s'éveiller comme le soir tombait,
Non, comme le loup triste, à l'odeur du gibet,
Non, comme le jaguar, pour aller dans les havres
Flairer si la tempête a jeté des cadavres,
Non, comme le chacal furtif et hasardeux,
Pour déterrer la nuit les morts, spectres hideux,
Dans quelque champ qui vit la guerre et ses désastres;
Mais pour marcher dans l'ombre à la clarté des astres,
Car l'azur constellé plaît à son œil vermeil;
Car Dieu fait contempler par l'aigle le soleil,
Et fait par le lion regarder les étoiles.
Il vient, du crépuscule H traverse les voiles,
Il médite, il chemine à pas silencieux,
Tranquille et satisfait sous la splendeur des cieux;
Il aspire l'air pur qui manquait à son antre;
Sa queue à coups égaux revient battre son ventre,
Et. dans l'obscurité qui le sent approcher,
Rien ne le voit venir, rien ne l'entend marcher.
Les palmiers, frissonnant comme des touffes d'herbe,
Frémissent. C'est ainsi que, paisible et superbe,
Il arrive toujours par le même chemin,
Et qu'il venait hier, et qu'il viendra demain,
A cette heure où Vénus à l'occident décline.
Et quand il s'est trouvé proche de la colline,
Marquant ses larges pieds dans le sable mouvant,
Avant même que l'œil d'aucun être vivant
Ait pu, sous l'éternel et mystérieux dôme,
Voir poindre à l'horizon son vague et noir fantôme,
Avant que, dans la plaine, il se soit avancé,
Il se taisait; son souffle a seulement passé,
Et ce souffle a suffi, flottant à l'aventure,
Pour faire tressaillir la profonde nature,
Et pour faire soudain taire au plus fort du bruit
Toutes ces sombres voix qui hurlent dans la nuit.
Ainsi, quand, de ton antre enfin poussant la pierre,
Et las du long sommeil qui pèse à ta paupière,
0 Peuple! ouvrant tes yeux d'où sort une clarté,
Tu te réveilleras dans ta tranquillité,
Le jour où nos pillards, où nos tyrans sans nombre
Comprendront que quelqu'un remue au fond de l'ombre,
Et que c'est toi qui viens, ô lion! ce jour-là,
Ce vil groupe où Falstaff s'accouple à Loyola,
Tous ces gueux devant qui la probité se cabre,
Les traîneurs de soutane et les traîneurs de sabre,
Le général Soufflard, le juge Barabbas,
Le jésuite au front jaune, à l'œil féroce et bas,
Disant son chapelet dont les grains sont des balles,
Les Mingrats bénissant les Héliogabales,
Les Veuillots qui naguère, errant sans feu ni lieu,
Avant de prendre en main la cause du bon Dieu, Avant d'être des saints, traînaient dans les ribottes Les haillons de leur style et les trous de leurs bottes, L'archevêque, ouléma du Christ ou de Mahom, Mâchant avec l'hostie un sanglant Te Deum, Les Troplong, les Rouher, violateurs de chartes, Grecs qui tiennent les lois comme ils tiendraient les cartes, Les beaux fils dont les mains sont rouges sous leurs gants ; Ces dévots, ces viveurs, ces bedeaux, ces brigands, Depuis les hommes vils jusqu'aux hommes sinistres, Tout ce tas monstrueux de gredins et de cuistres Qui grincent, l'œil ardent, le rauffle ensanglanté, Autour de la raison et de la vérité, Tous, du maître au goujat, du bandit au marouffle, Pâles, rien qu'à sentir au loin passer ton souffle, Feront silence, ô peuple! et tous disparaîtront Subitement, l'éclair ne sera pas plus prompt, Cachés, évanouis, perdus, sous la nuit sombre, Avant même qu'on ait entendu dans cette ombre Où les justes tremblants aux méchants sont mêlés, Ta grande voix monter vers les cieux étoiles !
Jersey, juin 1855.
Cette nuit, il pleuvait, la marée était haute,
Un brouillard lourd et gris couvrait toute la côte,
Les brisants aboyaient comme des chiens, le flot
Aux pleurs du ciel profond joignait son noir sanglot,
L'infini secouait et mêlait dans son urne
Les sombres tournoîments de l'abîme nocturne;
Les bouches de la nuit semblaient rugir dans l'air.
J'entendais le canon d'alarme sur la mer. Des marins en détresse appelaient à leur aide.
Dans l'ombre où la rafale aux rafales succède, Sans pilote, sans mât, sans ancre, sans abri, Quelque vaisseau perdu jetait son dernier cri. Je sortis. Une vieille, en passant effarée, Me dit : — il a péri. C'est un chasse-marée. Je courus à la grève et ne vis qu'un linceul De brouillard et de nuit, et l'horreur, et moi seul ; Et la vague, dressant sa tête sur l'abîme, Comme pour éloigner un témoin de son crime, Furieuse, se mit à hurler après moi.
Qu'es-tu donc, Dieu jaloux? Dieu d'épreuve et d'effroi, Dieu des écroulements, des gouffres, des orages, Que tu n'es pas content de tant de grands naufrages, Qu'après tant de puissants et de forts engloutis, Il te reste du temps encor pour les petits, Que sur les moindres fronts ton bras laisse sa marque, Et qu'après cette France, il te faut cette barque !
Jersey, avril 1855.
Ce serait une erreur de croire que ces choses Finiront par des chants et des apothéoses ; Certe, il viendra, le rude et fatal châtiment ; Jamais l'arrêt d'en haut ne recule et ne ment, Mais ces jours effrayants seront des jours sublimes. Tu feras expier à ces hommes leurs crimes, 0 peuple généreux! ô peuple frémissant!
Sans glaive, sans verser une goutte de sang, Par la loi ; sans pardon, sans fureur, sans tempête. Non, que pas un cheveu ne tombe d'une tête ; Que l'on n'entende pas une bouche crier ;
Que pas un scélérat ne trouve un meurtrier. Les temps sont accomplis ; la loi de mort est morte. Du vieux charnier humain nous avons clos la porte. Tous ces hommes vivront. — Peuple, pas même lui !
Nous le disions hier, nous venons aujourd'hui Le redire, et demain nous le dirons encore, Nous qui des temps futurs portons au front l'aurore, Parce que nos esprits, peut-être pour jamais, De l'adversité sombre habitent les sommets ; Nous, les absents, allant où l'exil nous envoie ; Nous, proscrits, qui sentons, plein d'une douce joie, Dans le bras qui nous frappe une main nous bénir, Nous, les germes du grand et splendide avenir Que le Seigneur, penché sur la famille humaine, Sema dans un sillon de misère et de peine.
Ils tremblent, ces coquins, sous leur nom accablant :
lis ont peur pour leur tête infâme, ou font semblant;
Mais, marauds, ce serait déshonorer la Grève !
Des révolutions remuer le vieux glaive
Pour eux! y songent-ils? d'iffamer j'échafaud !
Mais, drôles, des martys, qui marchaient le front haut,
Des justes, des héros, souriant à l'abîme,
Sont morts sur cette planche et l'on faite sublime!
Quoi ! Charlotte Corday, quoi ! madame Roland
Sous cette grande hache ont posé leur cou blanc,
Elles l'ont essuyée avec leur tresse blonde,
Et Magnan y viendrait faire sa tache immonde !
Où le lion gronda, grognerait le pourceau!
Pour Roulier, Fould et Suin, ces rebuts du ruisseau,
L'échafaud des Camille et des Vergniaux superbes !
Quoi, grand Dieu, pour Troplong la mort de Malesherbes!
Traiter le sieur Delangie ainsi qu'André Chénier !•
Jeter ces tètes-là dans le même panier,
Et, dans ce dernier choc qui mêle et qui rapproche,
Faire frémir Danton du contact de Baroche!
Non, leur règne, où l'atroce au burlesque se joint,
Est une mascarade, et, ne l'oublions point,
Nous en avons pleuré, mais souvent nous en rîmes.
Sous prétexte qu'il a commis beaucoup de crimes,
Et qu'il est assassin autant que charlatan,
Paillasse, après Saint-Just, Robespierre et Titan,
Monterait cette échelle effrayante et sacrée !
Après avoir coupé le cou de Briarée,
Ce glaive couperait la tête d'Arlequin!
Non, non! maître Rouher, vous êtes un faquin,
Fould, vous êtes un fat, Suin, vous. êtes un cuistre.
L'échafaud est le lieu du triomphe sinistre,
Le piédestal, dressé sur le noir cabanon,
Qui fait tomber la tête et fait surgir le nom;
C'est le faîte vermeil d'où le martyr s'envole ;
C'est la hache impuissante à trancher l'auréole;
C'est le créneau sanglant, étrange et redouté,
Par où l'âme se penche et voit l'éternité.
Ce qu'il faut, ô Justice, à ceux de cette espèce,
C'est le lourd bonnet vert, c'est la casaque épaisse,
C'est le poteau : c'est Brest, c'est Clairvaux, c'est Toulon;
C'est le boulet roulant derrière leur talon,
Le fouet et le bâton, la chaîne, âpre compagne,
Et les sabots sonnant sur le pavé du bagne !
Qu'ils vivent accouplés et flétris! L'échafaud,
Sévère, n'en veut pas. Qu'ils vivent, il le faut,
L'un avec sa simarre et l'autre avec son cierge !
La mort devant ces gueux baisse ses yeux de vierge.
Jersey, juillet 1833.
Quand l'eunuque régnait à côté du César, Quand Tibère, et Caïus, et Néron, sous leur char Foulaient Rome, plus morte, hélas! queBabylone, Le poète saisit ces bourreaux sur leur trône ; La muse entre deux vers, tout vivants, les scia. Toi, faux prince, cousin du blême hortensia, Hidalgo par ta femme, amiral par ta mère, Tu règnes par Décembre et tu vis par Brumaire, Mais la muse t'a pris; et maintenant, c'est bien, Tu tressailles aux mains du sombre historien. Pourtant, quoique tremblant sous la verge lyrique, Tu dis dans ton orgueil : — je vais être historique. - Non, coquin! le charnier des rois t'est interdit; Non, tu n'entreras point dans l'histoire, bandit! Haillon humain, hibou déplumé, bête morte, Tu resteras dehors et cloué sur la porte.
Jersey, octobre 1833.