‹ Les châtimentsChapitre 83 sur 88 · L'ELYSEE · texte numérisé non relu

L'ELYSEE

Les abat-jours aux couleurs sombres Au front des carcels sont placés Et jettent de sinistres ombres Sur les doubles rideaux baissés; Dans la profonde cheminée, La bûche, par le feu minée, Craque et se relève en deux parts, Et de fumée un blanc panache Sort, tourbillonne et se détache Des tisons sur la cendre épars.

Livrés aux terreurs de l'attente, Autour d'une table groupés, Trois hommes, la prunelle ardente, Parlent par mots entrecoupés; Un quatrième se promène; Mais un instinct bas le ramène Aux flacons d'un large plateau ; Et, d'une main tremblante, il noie La fièvre dont il est la proie Dans des flots épais de Porto.

C'est Bonaparte et ses ministre-, Instruments de son coup d'État ; Sur leurs lèvres aux plis sinistres Se lit un infâme attentat.

Au bruit que le vent leur apporte, Leur œil se tourne vers la porte, Leur oreille écoute et se tend :

Telle, à l'affût sur la grand'route, De brigands une bande écoute Le bruit du coche qu'elle attend.

Soudain le feu monte à leurs joues; Leurs yeux s'observent tour à tour; C'est qu'ils ont entendu des roues Brûlerie pavé de la cour; Puis du salon la porte s'ouvre Et la large table se couvre D'or qui s'échappe à flots pressés De sacs escortés par la garde-, Et que chacun compte et regarde Avec des rires d'insensés.

Du palais où veille le crime, Au même instant, les favoris, Pour se joindre au conseil intime, S'arrachent des bras des houris.

Avertis par des émissaires, D'autres accourent : — commissaires Et colonels, et généraux, — Surpris, achevant leurs toilettes, Sans écharpes, sans épaulettes, ïraîuant des sabres sans fourreaux.

Les voilà qui viennent en masse, Vautours dont l'aile frappe l'air, Troupe de corbeaux qui croasse, Chiens hideux, guidés parle flair; lis ont deviné le carnage Qu'un brigand, honte de notre âge, Réserve à Paris endormi ;

Leur âme au meurtre préparée Attend la sanglante curée D'une autre Saint-Barthélémy.

Le Cartouche de l'Elysée, A tous ces bravi rassemblés, En voyant leur dent aiguisée, Montre ses écus empilés.

Il ne leur parle pas de gloire ; Le salaire après la victoire Tente bien plus leur appétit; Chacun prend un rôle à sa taille :

C'est la veille de la bataille De Napoléon le Petit.

Voilà donc, dit ce chef de bande, Ce qui, jusqu'ici, nous manqua!

Bénissons la grasse prébende Que nous verse Casabianca !

Allons ! du héros de Brumaire, Malgré les erreurs de ma mère, Prouvons que je suis le neveu ; x\gissons quand Paris sommeille, Et que demain il se réveille Dans les fers, le sang et le feu.

Toi, de qui la Caisse d'escompte, Pour deux millions en retard, Attend une réponse prompte, De mon destin suis le hasard, Morny, de la niche à Fidèle Que Phryné te bâtit près d'elle, Tu vas couvrir d'or les parois...

Notre mère dut s'y connaître :

Elle a dit que nous devions être Heureux... comme le beau Dunois.

Saint- Arnaud, demain la tempête Peut souffler, du côté d'Alger, Sur les noirs feuillets d'une enquête Où ton honneur court grand tlanger.

Malheur si le coup d'État manque î Il nous faut des billets de banque...

Que le Rubicon soit franchi !

Sinon, à côté de ton maître, Bientôt tu pourrais reparaître Dans les cellules de Clichy.

Maupas, couvre d'or ta police,

Toi qui sais, sans être sorcier,

Comment, pour perdre un homme, on glisse

Un petit faux dans un dossier

De la Justice de Toulouse.

Si ton âme n'est pas jalouse

De subir la sévère loi,

Contre nos ennemis sois ferme :

Si Mazas sur eux ne se ferme

Toulon pourrait s'ouvrir pour toi.

Toi, Magnan, prends pour tes factures,

Et, retire, car c'est pressé,

De Lille, tes dix signatures

Qui sont dans les mains de Tencé.

Tu renverras à Gand, à Liège

Chaque créancier qui t'assiège ;

Et nos ennemis immolés,

Je veux, pensant à ta famille,

Qu'aux fleurs d'oranger de ta fille,

Quelques boutons d'or soient mêlés.

Persigny, toute honte bue, Reprends ton grade de sergent, Règle la paie et distribue

Rations de vin et d'argent.

Mais songe à faire la besogne

Mieux qu'à Strasbourg, mieux qu'à Boulogne;

Car tu signes en ce moment,

D'une main faite aux tricheries,

Pour Vincenne... ou les Tuileries

Notre billet de logement.

La presse est à moi tout entière. . .

J'entends celle qui survivra;

Car je prétends faire litière

De journaux — j'ai pour moi Yieyra : —

Craignant qu'une feuille sincère

Ne l'accuse d'être faussaire,

Il ira, l'épée à la main,

Destructeur cynique et farouche,

Au cicero fermer la bouche

Et broyer le petit-romain.

A nous, toute plume servile, Qui nous fit la guerre d'abord ; Pour son papier taché de bile Nous aurons de la poudre d'or.

A nous le banquier journaliste Qui, pour Ledru, dressa la liste De tous les Turcaret vaincus, Disant qu'il serait ridicule Que Février eût un scrupule A faire suer leurs écus.

A nous le gros docteur encore, Favori du hasard moqueur, Qu'une double lèpre dévore, L'une à la face, l'autre au cœur A nous de ce Fontanarose Le compère de qui la prose

Jamais ne s'aligna pour rien, Artiste prêt pour tous les rôles, Que Guizot nomma roi des drôles... Et Guizot s'y connaissait bien !

« A nous encor Laguéronnière

« Qui marcha dans tous les chemins,

« Qui servit sous toute bannière

« Et qui reçut de toutes mains.

« L'on argentera la dragée,

« Vers son grand journal dirigée,

« L'on rafraîchira son clairon,

« Si sa nouvelle apostasie

« Ne naît pas de sa jalousie

« Pour Cassagnac et pour Véron.

« Je veux mettre dans ma patrie,

« Quoiqu'on me sache un peu pervers,

« Cet écrivain de sacristie,

« Veuillot qui bénit YUnivers.

« Pour la calomnie et l'insulte,

« J'y joindrai ce jurisconsulte,

« Cauvin, Triboulet de barreau,

« Quasimodo de guillotine,

« Qui, dans les rangs vaincus, butine

« Des victimes pour le bourreau.

:< Payons grassement un volume

x A Mayer, scribe mirmidon,

c< Payons Césena dout la plume

;< Jadis s'éraillait pour Proudhon ;

:< Payons Mauduit qui pour Pégase

x Monte un grand sabre avec emphase :

k (Dans l'armée il faut des mouchards...)

:< Payons l'auteur du Spectre rouge,

« Que nous enlèverons au bouge

« Pour qu'il trône sur les Beaux-Arts.

« A nous, ces faiseurs de nouvelles

« Dont les canards fort peu légers

« Portent, sous leurs épaisses ailes,

« La calomnie aux étrangers;

« Mouchards de plume, Argus de style,

« Dont la conscience ductile

« A tant la lettre fit marché,

« Qui, pour un bon mot éphémère

« Livreraient ami, frère ou mère...

« Et dont le type est Paul Fouché.

« A nous la muse bicéphale

« Des deux Marseillais siamois ;

« Après leur chanson triomphale

« Ils émargeront tous les mois.

« A nous Boyer, Arsène Houssaye,

« Et que leur mandoline essaye

« A prix d'or un air fanfaron ;

« Faute de voix qui nous enchante,

« Enfin que Belmontet me chante,

« Lui qui jadis chanta Néron.

« Venez, vous dont la blanche hermine

« Couvre les noires passions ;

« Venez, frais prélats dont la mine

« Trahit les macérations.

« L'or est l'appoint de mes promesses ;

« A nous l'Eglise avec ses messes ;

« Nous ne craignons plus son veto;

« A nous, salutaire complice,

« La balance de la Justice

« Dont nous emplirons un plateau.

« Qu'au sein de Paris, tous les Corses « Dont le dévoûment m'est acquis, « Grâce à mes sonnantes amorces,

« Fassent la guerre des maquis.

« C'est l'embuscade meurtrière,

« C'est le coup porté par derrière

« Qui mettront Paris en émoi.

« Bacciocchi, parle, agis, combine,

« Va, bourre d'or leur carabine...

« Et gardes-en beaucoup pour toi !

« Marquises, actrices coquettes,

« Et vierges du quartier Bréda,

« Que, pour varier mes conquêtes,

« Fleury met sur son agenda.

« Parcourons la gamme du vice,

« Du salon jusqu'à la coulisse,

« De la coulisse au boulevard;

« De mon boudoir que les bougies

« S'allument donc pour les orgies

« Où présidera miss Howard.

« A nous ceux qui veulent un maître,

« Tant corrupteurs que corrompus,

« Ceux qui brûlent de se repaître

« Et surtout ceux qui sont repus.

« A nous, modérés frénétiques,

« A nous, Tartufes et sceptiques ;

« Lorsqu'en plein drap d'or nous taillons.

« Sur le succès qu'on se repose :

« A défaut de la bonne cause

« Nous aurons les gros bataillons.

« A moi, tous les sergents de ville,

« Ecoutez ce son argentin;

« A moi, mouchards, engeance utile,

« Je veux dorer votre rotin.

« A moi, mes braillards à la course,

« Qui veniez puiser à la source

« D'un ruisseau par vos soifs tari...

« A moi, soldats, faites merveille...

« Je joins de l'or à la bouteille

« Que vous vidiez à Satory.

« Sur les quais que le canon roule,

« Sombre et bruyant comme un tocsin !

« Que la balle s'ajuste et coule

« Dans le fusil du fantassin !

« Que le cavalier sur la selle,

« Hors du fourreau qui le recèle

« Agite son sabre dans l'air !

« L'or nous assure, en digne frère,

« Chacun des éléments de guerre :

« Le bronze, le plomb et le fer. »

Ainsi cet esprit taciturne Répand les secrets de son cœur, Comme on voit, sur ses bords, une urne Trop pleine épancher sa liqueur.

De cette parole abondante, Fôbrile, moqueuse, imprudente, Kien ne peut arrêter l'essor; Elle est, sous l'élan qui la presse, Le produit d'une double ivresse :

Ivresse du vin et de l'or.

Aussitôt cette tourbe, accrue De vingt séides factieux, A l'ordre du maître, se rue Sur cet or qui brûle leurs yeux.

Ce n'est plus un trompeur mirage, Dans le vil métal, avec rage Toute main plonge et se salit ; On voit Bérard, de ses deux poches Faire deux immenses sacoches Que jusqu'à la gueule il emplit.

Alors Persigny se transporte Chez Espinasse qui, cent fois, - Jura de mourir sur la porte Du temple sacré de nos lois : , « — Colonel, Bonaparte compte « Sur votre épée ardente et prompte ; « Le coup d'Etat est décrété...

« Mais quand un tel coup s'exécute, « On se munit avant la lutte « Contre une éventualité. »

A ces mots — audace inouïe ! —

Cent billets de mille, entassés,

Vont frapper sa vue éblouie

Et sur sa table sont laissés.

Espinasse les considère...

Il tremble, il hésite... il adhère :

« — Vos vœux ne seront pas déçus, »

Dit-il... Il les prend, il les place

Sous son habit... Noble cuirasse! —

La croix d'honneur brille au-dessus î

Et l'homme aux folles équipées, Du crime, habile recruteur, Va brocanter d'autres épées Avec son papier tentateur.

Et pas un chef, l'âme indignée, D'un glaive en serrant la poignée, Ne ressent de mâles frissons ; Nul ne le brise à cet outrage, Et du sergent, nul, au visage N'en jette les nobles tronçons.

Déjà, la prunelle enflammée, Le hardi brelandier Morny, Au ministère, à main armée,

S'en va détrôner Thorigny.

Soumis aux caprices du maître, Celui-ci n'ose se permettre Un mot qui pourrait le fâcher...

Et Morny dicte, écrit, paraphe, Puis fait parler le télégraphe...

En style menteur de Faucher.

A ses cinquante commissaires Qui déjà grouillent dans les^cours, Troupe d'aveugles janissaires, Maupas adresse ce discours : .

« Prenez lanternes sourdes, limes « Et rossignols, engins des crimes, « Pendant que partout le sommeil « Epand ses rêves fantastiques, « Aux voleurs de nuit, vos pratiques, « Que chacun de vous soit pareil.

« Partagez-vous en sept cohortes ;

« Droit aux cinq généraux d'abord !

« De Baze allez briser les portes,

« Ayez-nous Charras vif ou mort.

« N'écoutez ni les pleurs des femmes,

« Ni les noms de traîtres, d'infâmes

« Qu'à la face on vous jettera;

« Subissez l'injure... et le reste...

« C'est pain bénit, manne céleste ;

« Demain tout vous profitera. »

A l'Imprimerie où Saint-George Gouverne, tous les ouvriers, Par des soldats, pris à la gorge, Sont traînés à leurs ateliers; Ils ignorent ce qu'ils composent; A côté de chacun se posent

Deux soldats, pistolet en main...

Quel silence! c'est le nuage Calme et noir où se fait l'orage...

La foudre en sortira demain.

Foudre qui tombe sur la ville ! C'est le coup d'Etat proclamé!

Dieu grand ! c'est la guerre civile, C'est le parjure consommé !... , Attendez... Paris dort encore...

Du bourgeois les feux de l'aurore N'ont jamais coloré le lit...

Mais du travail a sonné l'heure; L'ouvrier quittant sa demeure Au carrefour s'arrête et lit.

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