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DU LANGAGE DES CHATS

Un philosophe naturaliste, de ceux qui purent s'inspirer directement des doctrines des grands esprits du xviii^ siècle, Dupont de Nemours, ne crut pas inutile d'étudier l'intelligence des animaux & le parti qu'en pourraient tirer les hommes.

Dans un Mémoire adressé à l'Institut, Dupont de Nemours donnait aux observateurs un moyen de comprendre les animaux.

Etudier les animaux en jîous. telle était sa méthode .

Les arides controverses sur l'âme des bêtes, il les abandonnait aux métaphysiciens; pour

lui, il se rattachait à l'école de Montaigne, se posant ce problème :

(( C'est à deviner, dit-il, à qui est la faulte de ne nous entendre point, car nous ne les entendons pas plus qu'elles nous : par cette mesme raison, elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les en estimons^ »

L'homme, intelligence supérieure, a la faculté de se rendre compte des intelligences inférieures. Ses sensations les plus intimes, il peut les passer à l'alambic de la raison & les étudier jusque dans leur infinitésimale atténuation. Si l'enfant ne peut suivre les rouages compliqués dont la civilisation a armé l'homme, l'homme juge nettement des perceptions de l'enfant, de même que la nourrice comprend l'enfant qui ne comprend pas la nourrice.

L'animal , c'est l'enfant. Or Dupont de Nemours, faisant un pas de plus que Mon-

I. Montaigne dit encore : « Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens : aussi ont les bestes des nostres, environ a mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent & nous requièrent : & nous elles. Au demeurant, nous découvrons bien évidemment qu'entre elles il y a une pleine & entière communication, & qu'elles s'entr'entendcnt...»

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taigne, voulait pénétrer les mystères du langage animal.

« Ce qui nous empêche, disait-il, de comprendre les raisonnements de la plupart des animaux est la peine que nous avons à nous mettre à leur place : peine qui tient aux préjugés par lesquels nous les avons avilis en même temps que nous exagérions notre importance.

(( Mais quand nous avons acquis la conviction que les animaux qui nous sont inférieurs sont néanmoins des êtres intelligents, & que par cela même qu'ils n'ont à exercer leur intelligence que sur un moindre nombre d'idées & d'intérêts, ils y portent une attention plus durable, plus répétée, en sont plus fortement frappés, les repassent plus souvent dans leur mémoire; quand, re\enant ensuite sur nousmêmes, nous réfléchissons à ce qu'éprouverait notre intelligence a^ec des organes semblables, dans des circonstances pareilles, nous pouvons, d'après leurs sensations de la même nature que les nôtres & leurs conclusions conformes à notre logique, découvrir la chaîne de leurs pensées; nous pouvons reconnaître

la suite de souvenirs, de notions, d'inductions, qui mène de leurs perceptions à leurs œuvres. »

Tout ceci est d'une extrême justesse. Aucun naturaliste, je crois, n'a mieux posé la question.

Dans notre manie de classement, d'étiquettes & de pancartes, on appellerait sans doute aujourd'hui l'idéologue : matérialiste ou athée, car en 1868 c'est un crime considérable que d'apparenter de trop près l'homme & l'animal.

Dupont de Nemours parlait en observateur de l'école de Bonnet, de Saussure, d'Hubert de Genève. Et il est bon de dire ce que ces naturalistes entendent par observations. Ce sont des séries de faits étudiés d'après nature, des années d'attention scrupuleuse, une existence de solitaire cénobite (car la science n'admet pas de partage), le détachement de toutes passions, des dossiers de notes, qui ne sont rien encore si un cerveau sainement équilibré ne préside à leur classement & ne commande la soumission aux capricieuses inductions.

Bronze égyptien, dessin de M. Prisse d'Avesnes.

Pas de métaphysique chez l'observateur.

Des faits, un sens droit (chose peu commune), une méthode de groupement & des méditations dont plus tard profitera le public.

Poussant son système jusqu'à ses dernières limites, Dupont de Nemours disait :

« On me demande comment o?î peut apprendre des langues d' animaux & parvenir à se former de leurs discours une idée qui en approche ?

(( Je répondrai que le premier pas pour y réussir est d'observer soigneusement les animaux, de remarquer que ceu*x: qui profèrent des sons y attachent eux-mêmes & entre eux une signification, & que des cris originairement arrachés par des passions, puis recommencés en pareille circonstance, sont, par un mélange de la nature & de l'habitude, devenus l'expression constante des passions qui les ont fait naître.

(( Lorsque l'on vit familièrement avec des animaux, pour peu que l'on soit susceptible d'attention, il est impossible de ne pas demeurer con\aincu de cette vérité.

(( Ces langues reconnues, comment les ap-

prendre?' Comme nous apprenons celles des peuples sauvages, ou même de toute nation étrangère dont nous n'avons pas le dictionnaire & dont nous ignorons la grammaire. — En écoutant le son, nous le gravons dans la mémoire, le reconnaissant lorsqu'il est répété, le discernant de ceux qui ont avec lui quelques rapports sans être exactement les mêmes, l'écrivant quand il est constaté, &, à l'occasion de chaque son, observant la chose avec laquelle il coïncide, le geste dont il est accompagné.

(( Les animaux n'ont que très-peu de besoins & de passions. Ces besoins sont impérieux & ces passions vives. L'expression est donc assez marquée ; mais les idées sont peu nombreuses & le dictionnaire court ; la grammaire plus que simple; — très-peu de noms, environ le double d'adjectifs, le verbe presque toujours sous-entendu ; des interjections qui, comme l'a très-bien prouvé M. de Tracy, sont en un seul mot des phrases entières : aucune autre partie du discours.

(( En comparaison de cela, nous avons des langues très-riches, une multitude de manières d'exprimer les nuances de nos idées. Ce

n'est donc pas nous qui devons être embarrassés pour traduire de Vanimal en langue humaine.

(( Ce qui est plus difficile à comprendre est que les animaux traduisent nos langues si abondantes dans la leur si pauvre. Ils le font cependant; sans cela, comment notre chien, notre cheval, nos oiseaux privés obéiraient-ils à notre voix } »

Une théorie si ingénieuse aboutit malheureusement à la traduction d'une chanson de rossignol, dont les adversaires de Dupont de Nemours purent se moquer trop facilement.

Marco Bettini^ avait donné deux siècles auparavant une transcription du chant du rossignol.

Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, tiouou , Zpe tiou zqua Quorrror pipi Tio, tio, tio, tio, tio, Quoutio, quoutio, quoutio, quoutio,

Zquo, zquo, zquo, zquo^ Zi, zi, zi, zi, zi, zis, zi, zi, zi, Quorrror tiou zqua pipiqui.

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