DE L EGOISME DES CHATS
Au moment de terminer ces études, je tombe sur un passage de Plutarque qui donne à réfléchir.
L'historien conte que César voyant, à Rome, de riches étrangers qui allaient partout, portant dans leur giron de petits chiens & de petits singes, & les caressant avec tendresse, s'informa si dans le pays de ces voyageurs les femmes ne faisaient pas d'enfants. « C'était, dit Plutarque, une façon tout impériale de reprendre ceux qui dépensent, sur des bètes, ce sentiment d'amour & d'affection que la nature a mis dans nos cœurs, & dont les hommes doivent être l'objet. »
Que dirait aujourd'hui César des kingscharles adorés, à qui les femmes à la mode font prendre l'air du bois de Boulogne, de quatre à six heures? Mais ces affections bizarres pour certains animaux de grand prix sont les passe-temps de gens désœuvrés; & tout en reconnaissant dans le passage de Plutarque la raison habituelle à l'auteur des Vies des hommes illustres^ on peut dire que l'homme a été assez étudié & glorifié depuis l'antiquité, & que l'attention qu'on porte aujourd'hui aux animaux méconnus & trop maltraités prouve en faveur des idées d'humanité du xix^ siècle.
Des mauvais traitements les tribunaux font aujourd'hui justice. L'étude des sciences naturelles donne des notions plus exactes sur la nature des animaux & je ne crois pouvoir mieux terminer qu'en traitant du prétendu égoïsme des chats.
(( Ne croyez pas que le chat vous caresse, il se caresse, » dit spirituellement Champfort.
Ce joli mot toutefois doit être discuté, & pourrait au besoin se retourner contre l'homme.
Quand le chat a faim & que, pour solliciter sa pâture, il ronronne, frotte son corps contre les jambes de la personne qui a l'habitude de lui donner à manger, il est certain que ces vives démonstrations sont destinées à l'être dont il a besoin. Si, dans ce moment, il se caresse par la même occasion, des marques d'affection n'en sont pas moins prodiguées à son maître.
Le chat est naturel, c'est ce qui le fait calomnier. Jouant naturellement dans le monde sa partie, quand il a faim, il le dit. Veut-il dormir? Il s'étend. S'il a besoin de sortir, il le demande.
Mais pourquoi cette constante ingratitude, reprochée sans cesse au chat, ne lui a-t-elle pas aliéné le cœur de pauvres gens qui ont reporté toutes leurs affections sur la tête d'un animal si égoïste } Car le culte du chat, pour n'être plus une religion, n'a pas été interrompu depuis l'Egypte ancienne ; & si aujourd'hui on ne l'enveloppe plus de bandelettes après sa mort, il est entouré pendant sa vie de soins qu'il préfère à coup sûr à l'embaumement.
Dans les palais & les mansardes, le chat est traité sur un pied d'égalité par le riche & le pauvre.
Ce n'est ni un « serviteur infidèle » ni « un serviteur inutile », comme BufFon l'a écrit* : l'animal travaille suivant sa mesure avec un dévouement d'esclave ^
Voilà dans la cour un chat tapi près d'un tuyau de plomb qui sort d'une maison. On peut appeler l'animal, il est à son poste & ne lèvera pas la tête. Accroupi sur le pavé, de temps en temps il fourre sa patte dans le tuyau & l'en retire avec des signes de vive contrariété.
Le chat a vu un rat disparaître par ce tuyau. De lui-même il s'est condamné à guetter pendant des heures entières le rat qui finira par succomber.
Ainsi un animal qualifié d'égoïste aura rendu service ce jour-là.
Pour débarrasser un appartement de souris,