LES CIIAliFFKUUS
ne fit aucune observation, car il en sa\aifc l'iniUilité; il ôta le mors et desserra les sangles de sa monture, puis laissant au pauvre animal la permission d'accepter le régal annoncé, il suivit dame Pétronille, qui s'avançait vers la maison.
Cette femme, qui semblait avoir la surintendance dans le triste château du Breuil, était une paysanne de trois pieds et demi de haut, à laquelle plusieurs jupons superposés donnaient une rotondité extraordinaire. Mais le nombre de ces vêtements nuisait sans douto à leur qualité, car ils étaient presque en haillons. La figure osseuse de Pétronille, ses yeux rouges et clignotants, sa large bouche qui en s'ouvrant laissait voir deux dents uniques,
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noires, longues f^omme les défenses d'un sanglier, formaient un ensemble d'une laideur peu commune. Toul en marchant, la vieille tricotait un gros bas de laine pour son maître, et, son peloton placé dans la poche de son tablier rapiécé, une de ses longues aiguilles passée dans sa coiffe sordide, elle faisait fonctionner ses vieux doigts avec une étonnante agilité.
Pétronille était depuis plus de trente ans au service de M. Ladrange du Breuil, et elle avait connu Daniel tout enfant. Cependant elle n'eut pas un mot de bienvenue, pas un signe amical pour le neveu de son maître, qu'elle revoyait après une longue absence. Au contraire, elle lui jetait des
regards de mauvaise humeur, comme à un hôte importun. DmnioUsans s'offenser de cet accueil hostile, lui demanda comment tout le monde se portail au cliâteau.
— Bien, bien, vous allez voir, répliqua la vieille d'un ton maussade ; ça pourra déranger ceux qui comptent sur les souliers des morts, et qui, en attendant, viennent manger ici le sec et le vert; mais les choses sont ainsi, et nous nous portons à merveille.
Daniel, habitué aux grossières boutades de la gouvernante, ne jugea pas à propos de relever celle-ci, ou peut-être, dans sa
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distraction, n'en avait-il pas compris le sens. On marchait au milieu des décombres et des débris de tous genres pour gagner l'entrée de la maison, située du côté opposé de la façade. On passe devant la niche d'un vieux dogue hargneux, qui ne cessait de hui-ier en secouant sa chaîne; mais à peine le chien eût-il flairé le nouvel arrivant, que ses aboiements devinrent une espèce de grognement de plaisir, et il finit par remuer la queue d'un air caressant. Peut être se souvenaitil des morceaux de pain que Daniel, étant écolier, lui donnait parfois en cachette. Le jeun;' homme accorda une caresse distraite à ce gardien du logis, et continua son chemin.
Cette face du château était aussi lugubre
lôO LES CHAUFFEURS
que la première. Les fenêtres du premier étage étaient hermétiquement closes ; deux ou trois seulement, au rez-de-chaussée, annonçaient des pièces habitées. Mais les haies vives et les arbres du jardin, qui n'avaient pas été taillés depuis longtemps, formaient une espèce de forêt vierge et empêchaient qu'on pût remarquer du dehors cette circonstance. Tout semblait disposé, au contraire, pour laisser croire aux passants que ces bâtiments délabrés étaient abandonnés depuis longtemps par leurs propriétaires.
Comme Daniel allait monter un perron composé do deux ou trois marches descellées, quoiqu'un lui cria timidement :
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— Bonjour et fraternité, monsieur le citoyen Daniel.
Cette salutation baroque fit retourner le voyageur. A travers les broussailles qui servaient de limites au jardin, il aperçut un jeune paysan qui, appuyé sur sa bêche, lui souriait niaisement. Cette fois, Daniel revint sur ses pas, et s'approchant de celui qui venait de l'interpeller, il lui dit avec cordialité :
— Bonjour, mon cher Jérôme. Oh !
comme te voilà grand, imon brave garçon !
.Jérôme allait répondre, mais ia vieille
Pélronille intervint brusquement :
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— Allons! reprit-elle, '.oulez-vous encore lui faire perdre son temps? Un fainéanl qiii ne gagne pas ie pain qu'il mange !
I.e pauvre Jérôme se remit à l'ouvrage sans oser souffler, et Daniel, sentant la nécessilé de ne pas irriter en ce moment la revèi'he créature dont il connaissait le pouvoir sur l'espi-it de son cousin, ne chercha pas à prolonger la conversation. 11 se contenta d'adresser au jardinier un signe amical et entra dans la maison.
Une grande pièce non plafonnée, pauvrement carrelée en briques, semblait être la salle commune des habitants ac-
tuelsdu Breuil. C'était l'ancienne cuisine du château. On l'avait garnie de meubles éclopés et disparates ; un vieux lit à lideaux de serge en occupait un angle. Des ustensiles de ménage, une table chargée de papiers, une huche à pain, des fusils de chasse et une machine à briser le chanvre formaient sous une couche de poussière le plus étrange tohu-bohu qu'il fut possible d'imaginer. Cette pièce et une chambre attenante servaient seule dans le château ; toutes les autres, et elles étaient nombreuses, demeuraient fermées, et l'on n'y pénétrait jamais.
Un homme d'une soixantaine d'années, ;rand, maigre, efflanqué, au nez rouge et
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épaté, aux yeux petits et bi'iliants comme ceiix d'un porc, était assis devant une table boiteuse sur laquelle on voyait un peu de pain d'orge, un pot de cidre et deux pommes cuites. Sa tête était couverte d'un vieux chapeau à trois cornes surmonté d'une large cocarde tricolore, et par-dessous cette vénéi-able coiffure s'échappaient quelques mèches de cheveux d'un blanc jaunâtre. Le reste de son costume consistait en une longue redingote brune, trouée au coude et raccommodée dans le dos avec du fil blanc, et en une culotte de velours olive dont on avait fait un pantalon par l'addition de deux jambes en étoffe de nuance différente. Un gilet à mille raies et des souliers ferrés compléaient cet équipage misérable. (À't homme
si mal accoutré était pourtant le citoyen Michel Ladrange, propriétaire du château du Breuil, et disait-on, un des plus opulents capitalistes de l'ancienne province du Perche.
L'arrivée d'un visiteur semblait l'avoir alarmée; au bruit de la cloche, il avait interrompu son maigre repas et s'était mis à écouter avec anxiété. Aussi, en voyant entrer son neveu, poussa-t-il un soupir de soulagement. Il se leva et vint au-devant ^e lui avec plus de cordialité qu'il no. lui en avait jamais montré.
— Tiens, c'est toi, mon garçon? dit-il en lui présentant la main ; je ne l'attendais
IQQ LES CUAUFFEUHS
pas, et tu m'ds causé une frayeur... Mais qu'as-lu donc? poursuivil-il en remarquant l'air préoccupé de Daniel ; serais-lu porteur de quelque mauvaise nouvelle, par hasard? Y a-t-il du nouveau là-bas, à la ville?
— Non, non, mon oncle, rien que vous ne sachiez sans doute depuis longtemps
' — A la bonne heure ! En te voyant cette mine renversée... Mais c'est l'elfet de la fatigue du voyage, peut-être... Allons ! assieds- toi ; tu mangeras bien un morceau avec moi?
— Et il désignait les restes de son fru-
gai repas, Daniel s'assit, mais ii s'excusa* de manger.
— Ta ne peux du moins refuser de boire... Pétronille. tu trouveras dans l'armoire une bouteille encore à moitié pleine de vin ; apporte-nous-la, pour que Daniel et moi nous buvions à la santé de la nation et à la confusion des aristocrates
Quoi ! faut-il donc mettre la maison à l'envers ? dit la gouvernante de ce ton rèche qui lui était ordinaire ; ce 'petit est pourtant au fait de nos habitudes, je pense ! '
ftlais «n regard impérieux du vieux La-
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draiige lui imposa silence, et elle obéit en rechignant. Daniel, par complaisance, trempa ses lèvres dans l'espèce de vinaigre qu'on lui versa parcimonieusement; l'oncle vida son verre et reprit d'un ton joyeux ■
— Tu me croiras si tu veux, Daniel, mais je suis vraiment ravi de ta visite. Depuis longtemps je désire t'entretenir d'une affaire que j'ai sur le cœur. Tu es un honiiête citoyen, un bon patriote, et j'ai confiance en toi. Il s'agit de choses de la plus haute importance... tu verras... Ah ! je suppose que tu passeras ici la nuit?
EL Daniel annonça qu'à son grand regret
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il serait dans la nécessité de retourner le soir même à la ville.
— Vous n'ignorez pas, mon oncle, poiir« suivit-il à demi-voix, que depuis la mort de mon malheureux ami, l'illustre citoyen Péthion, je suis moi-même presque suspect aux membres du comité. Une absence trop prolongée de mon poste pourrait être mal interprétée.
— Suspect, toi! s'écria F^adrange, dont la cordialité diminua sensibltMnpnt, toi qui avais tant d'influence, toi qui faisais la pluie et le beau temps dans ce pays ! A quoi diable penses-tu? Vas-tu donc devenir un ennemi de la nation? Dans ce cas, je t'a-
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bandonnerais, je t'en avertis... Ton ami Péthioïi, on peut le dire maintenant, n'était en réalité qu'un modéré, un partisan •secret de Capet et de sa famile, peut-être même un agent de l'étranger, et l'on a eu raison...
— Mon oncle, interrompit Daniel indigné, oubliez-vous que son crédit m'a fait obtenir le certificat de civisme auquel vous devez en ce momunt votre repos et votre SU! Ué?
— Paix, paix ! mon garçon, dit Ladrange en promenant autour de lui un regard inquiet; il n'est pas nécf^ssaire de crier cela si haut... nul ne sait où peut se cacher
LliS CHAUFFEURS 171
un espion ou un délateur. iMais écoutemoi, înon entant ; je suis plus âgé que toi et j'ai plus d'expérience. Je veux te donner un conseil. Tâche de te mettre au mieux avec le gouvernement actuel, coûte que coûte. Àh ! par exemple, il n'aime pas les aristocrates, et il les mène grand train , mais où est le mal? Tous les malheurs de la nation viennent de ces aristocrates dont noiK ne pouvons parvenir à purger le pays !
Mon cher oncle, répondit Daniel, vous oubliez sans doute que, peu d'années avant la révolution, vous avez écril à la Chancellerie de France pour réclamer les privilèges de la noblesse, prétendant que la famile Ladrange était noble de temps
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immémorial, bien que des ancêtres négligents eussent laissé tomber leur titre en désuétude? J'ai vu vos lettres à la municipalité, mon oncle.
Ladrange devint livide.
— Tu as vu mes lettres? demanda- t-il d'une voix étranglée; et où sont-elles?,
— Je les ai brûlées, car si ces pièces fussent tombées dans des mains ennemies, vous étiez perdu,
— Bien! je te remercie: tu es un brave garçon! s'écria le vieillard avec explosion.
LES CHAUFFEUUS 173
Je pourrais cerlainemenl expliquer d'une manière 1res naturelle la démarche qu'on me força de faire autrefois, mais il y a des gens si mal intentionnés... Enfin, laissons cela ; puisque lu es véritablement mon ami. Daniel, je vais te conter l'affaire qui m'occupe en ce moment ; mais, ajouta-t-il en regardant avec inquiétude la grosse Pétronille, qui allait et venait autour d'eux en bougonnant, lu préférerais peut-être passer dans ma chambre?
— A vos ordres, mon oncle, dit Daniel; cependant, permettez -moi d'abord de vous entretenir de l'objet de ma visite, et ensuite, j'aurai l'esprit bien plus libre pour écouter vos communications. Je viens
174 LES CHAUFFE uns
de la ferme, où j'ai vu les personnes que vous savez...
— Ali I tu les as vues, répliqua I iivare dont le visage se rembrunit de nouveau ! eh bien! que veulent-elles?
Daniel exposa d'une manière chaleureuse le danger qu'il y avait pour les dames de Méréville à résider plus longtemps chez Bernard, où elles pourraient être recorvnues, malgré leur déguisement, et il finit par conjurer son oncle de les recevoir immédiatement au château du Breuil. En entendant cette proposition, le vieux La- ' drange bondit sur sa chaise.
— Malheureux enfant! dit-il avec une
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extrême véhémence, veux-lu donc me perdre ?N'est-ce pas assez de m'avoir embarrassé di- ces maudites femmes? Si je m'exposerais à être considéré comme leur complice, moi qui suis un bon patriote et qui déleste les aristocrates. Elles sont à la ferme? qu'elles y l'estent ! quant à les recevoir dans ma maison, je n'y consentirai jamais. De par tous les diables! ce serait porter moi-même ia îètesur le billot.
— Il n'y a pas moins de danger pour vous, mon oncle, de les avoir reçues à la ferme, qu'il n'y en aurait de les recevoir au château. Elles sont toujours chez vous, sous voire protection, et si l'on venait à les découvrir, soit là-bas, soit ici, vous n'en seriez pas moins compromis.
— Tu as raison, je n'avais pas pensé à cela ; je vais signifier a Bernard qu'il ail à les congédier au plus vite, ou sinon... Oui, oui, il les renverra, ou je le chasserai luimême ! je ne veux pas pour ces pécores devenir suspect à mon tour.
— Mon oncle, ce serait une infamie dont vous êtes certaineînent incapable. Refuser votre appui, enlever leur dernier asile à deux parentes si dignes et si malheureuses! vous n'avez pu concevoir un pareil projet.
— Je l'a'i conru poiirlanl, et je vais l'exécuter à rinstant. dii Ladrangc avec résolution en se lovanl. Pélronille, donne-
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moi ma canne ; il faut que je descende à la ferme.
— Monsieur, s'écria Daniel avec impétuosité, finissez, je vous en conjure, celte cruelle plaisanteiie 1 V^ous ne pouvez sérieusement songer à une semblable lâcheté, et si vous en étiez capable, je vous déclare que je m'attacherais à votre sœur et à sa fille pour les protéger, que je les suivrais partout au risque de me perdre avec elles. Peut-être ma mort, comme la leur, ne laisserait-elle pas un grand vide dans vos affections , cependant mes bons offices peuventtncore ne pis vous être inutiles. Trois fois déjà vous avez été dénoncé et sur le point d'être arrêté, trois fois j'ai paré le coup... J'ai tort de vous rappeler cela, mais vous m'y forcez.
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Ladrange luttait contre les suggestions divr^rses de la peur.
— Je te crois, reprit-il ; ce doit être vrai, puisque tu l'assures... Mais voyons, Daniel, mon eiifanl, tu n'as aucune raison de te sacrifier ainsi? Ou peut êtie bon parent, mais quand il y va de la tète... Tu ne le ferais pas ce que tu dis là ; je gage que tu ne le ferais pas?
— Je le ferais, mon oncle, aussi vrai qu'il y a un ciel au-dessus,de nous.
La solennité de celle afïïrmalion consterna le vieillard, il léflécliit un moment.
LKS CHAUFFEUKS 179
— Allons, reprit-il, puisque tu y tiens tant, Bernard sera libre d'agir envers ces femmes comme il voudra : il peut les garder, s'il en a la fantaisie ; quand à les installer ici, je n'y consentirai jamais, dût-on me couper en morceaux... N'est-ce pas, Pétronille, que nous ne recevrons jamais chez nous des aristocrates ?
— Miséricorde ! dit la gouvernante avec colère; si vous aviez cette faiblesse, j'enverrais tout promener! Des princesses qui bouleverseraient la maison... La-bas, à la ferme, on n'est occupé que de leurs repas; ce sont des œufs par-ci, des poulets parlà... une ruine enfin !
— On pourrait s'arranger pour que le
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séjour de ces dames au chûleau ne vous induisît pas en dépense, reprit Daniel prompt à saisir l'à-propos; je m'engagerais à payer une pension suffisante.
— N'en parlons plus, n'en parlons plus, interrompit Ladrange sèchement; je suis pauvre et une pension ne serait pas à refuser... Mais brisons la... Par considération pour toi, Daniel, je veux bien encore laisser à la ferme ces sottes créatures, que Dieu confonde ! mais ne demande rien de plus, car tu me rendrais fou.
Toute insistance devenait inutile devant les considérations d'inlérol personnel qui dominaient le vieillard. Cepen-
danl Daniel voulut tenter encore quelques efforts.
— Assez, assez, mon parti est pris, interrompit de nouveau Ladrange avec impatience; pas un mot déplus à ce sujet ou nous nous fâcherons. Suis-moi plutôt, poursuivit-il en se levant et en clignant les yeux d'un air de mystère ; dans ma chambre nous serons plus à l'aise pour causer de choses importantes.
Et il prit Daniel par le bras.
— Ah! ah î dit l'acariâtre Pélronille à son maître, est-ce de moi que vous vous défiez? Il est bien temps de commencer
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des cachotteries? Ne sais-je pas tous vps secrets, même la place où vous cachez votre argent?
— ■ Silence! brute! As-tu donc perdu l'esprit? s'écria Ladrangeavec un geste menaçant.
Puis, se tournant vers son neveu :
— Ne l'écoute pas, reprit - il , est-ce que j'ai de l'argent? Je suis ruiné comme tout le monde ; on ne me paie pas, les impôts m'écrasent... mais cette femme est si taquine!... Que veux - tu, Daniel, poursuivit - il avec un sourire d'indulgence, il faut passer bien des choses à
LES CUALFFiURS 183
de vieux serviteurs. J'ai laissé prendre à Pétronille un mauvais pli, et il est trop tard maintenant pour qu'elle se corrige.
11 conduisit son neveu dans une pièce voisine et referma soigneuscjment la port« derrière lui.
La confidence.
La chambre à coucher du vieux î.adrange présentait le même pù!e-mèle de meubles boiteux et sordides que la première pièce. Le maître du logis installa Daniel dans un fauteuil luisant de graisse,
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et s'asseyant à son tour, il reprit à voix basse :
— Figure-toi, mon garçon, que cette stupide Pétronille s'est mise en tête d'avoir ma succession, et, pour obtenir la paix, j'ai dû ne pas lui ôter toute espérance... Aussi le moindre mystère lui cause-tilde l'ombrage. Mais on y regardera, comme lu penses, à deux fois, avant de lui accorder autre chose qu'une petite pension alimentaire.
— Mon oncle, en pareille matière, vous avez seulement à consulter votre conscience... Mais permettez-nioi de vous rapr peler que je ^uis pressé...
— Bon, bon, nous y voici... Tu vas voir que l'affaire en vaut la peine.
Il passa la main sur son front sillonné de rides, et parut se recueillir :
— Il faut vraiment, mon garçon, repritil, que je te porte une estime extraordinaire pour te révéler des choses de cette importance. Tu es si jeune que j'ai longtemps hésilé à te dire mon secret; mais je te crois prudent, désintéressé, bon patriote, et je veux me confier à toi... d'autant plus, s'il faut l'avouer, que je n'ai pas le choix des confidents.
Le vieillard sourit malicieusement. Peu-
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dont ces préambules, Daniel bouillait d'impatience.
— Tu sais, continua Ladrange après une pause, ou peut-être tu ne sais pas, que dans ma jeunesse j'ai fait quelques fredaines tout comme un autre. J'ai voulu rester garçon, mais ce n'était pas une raison pour vivre en austère^ anachorète, et, ma foi ! l'on s'est donné par-ci, par-là, un peu de bon temps. Ces fredaines, cependant, ne dépassèrent pas certaines bornes; mon père, le premier bailli de notre nom, était très sévère sur le chapitre des mœurs.
J'avais aussi de grands ménagements à garder à cause de ton père, Daniel, et à cause de ma sœur, cette ci-devanl marquise. D'autre part, j'ai toujours été éco-
LES CHAUFFtUUS 189
iiomo, et je m'arrangeais pour que mes folies ne me coûtassent pas bien cher. Ce qu'il faut surtout éviter, dans ce cas, c'est la prodigalité, le scandale; souviens-toi de cela, mon garçon, toi qui es jeune, et tu te trouveras bien, dans l'âge mûr, d'avoir suivi mes conseils.
Ce précepte fut donné d'un air grave, comme si Ladrange eût débité l'axiome de morale le moins contestable. Daniel fit un imperceptible mouvement. L'oncle poursuivit :
— D'après cela, mon garçon, tu ne seras pas étonné d'apprendre qu'un beau jour, il y a vingt-cinq environ ans de cela, je me
trouvai tout à coup père d'un enfant sain et vigoureux qui ne demandait qu'à vivre. De la mère je ne dirai rien, sinon qu'elle n'était pas un prodige de beauté, d iiujocence et de vertu; aussi ne tenais-je guère plus à elle qu'elle ne tenait à moi. Elle me fit promettre que je prendrais soin de cet enfant, puis elle me quitta; depuis ce temps, je n'ai pas eu de ses nouvelles et j'ignore ce qu'elle est devenue.
» D'abord je voulus remplir l'engagement que j'avais contracté, et je mis le petit gars en nourrice chez de bons paysans aux environs du Mans. J'avais eu la précaution do ne pas traiter directement avec eux, et ils ne connaissaient pas le père de leur nourrisson. Tous les trois mois, je
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recevais, par l'intermédiaire d'un ancien domestique de la famille, des nouvelles de l'enfant, et par la même \^oie j'envoyais les termes de la modeste pension que je devais payer. Les choses allèrent ainsi pendant cinq ou six acs: j'avais recommandé que les fermiers élevassent mon fils comme s'il eût été le leur, et qi*'ils l'habituassent aux travaux de la campagne. Le petit drôle, si j'en croyais Ips rapports qui m'arrivaient périodiquement, se pliait fort bien à cette existence; il était fort, hardi, et promettait, disait-on, un bon travailleur.
Satisfait de ce résultat, je commençai, je l'avoue en rougissant, à m'occuper beaucoup moins du sort de cette pauvre
iy,2< LES CHAUFFKURS
créature ; peu à peu je négligeai de répondre aux lettres que je recevais, je n'envoyai plus les quartiers échus de la pension ; bref, je finis par ne plus songer à cet enfant, et je rompis toute relation avec ceux qui prenaient soin de lui.
» Je devine ta pensée, Daniel ; tu es un philosophe et tu as trop adopté les idées nouvelles pour voir une grande difTérence, au point de vue du sentiment paternel, entre les enfants légitimes et ceux qui ne le sont pas : tu blâmes sans doute énergiquement ma conduite. Mois que veux-tu?
j'avais alors des idées bien différentes; peut-ôti"e aussi trouvais-je un peu lourde robligation que j'avais imprudemment acceptée. Je me rnis donc à oublier si com-
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plètemont cette faute de jeunesse , que pendant de longues années elle ne se présenta pas à ma mémoire.
» Depuis quelque temps seulement, depuis que je vis dans la solitude de cette vieille maison, depuis surtout que la révolution a fait place nette des anciens préjugés de naissance, le souvenir de cet enfant abandonné m'est revenu. J'ai eu honte de ma conduite passée, j'ai éprouvé des remords. Plus je réfléchis à la condition actuelle de mon fils, plus je me reproche amèrement mes torts ; et le désir de* les réparer a pris dans mon cerveau l'importance d'une idée fixe. Enfin, que te diraije, Daniel? j'ai l'intention de rechercher ce malheureux enfant pour lui assurer ma fortune et mon nom. »
'i9i LES CllAl FFEliU-i;
CeMe fois, Daniel no [lU réprimer un mouv^tnenl de chaleureuse approbation.
— Bien, bien, mon oncle! s'écria-t-il ; ces sentiments vous honorent... La réparation est peut-être tardive, mais elle est juste. Si mon concours vous était nécessaii e, disposez de moi ; aucune démarche ne me coûterait pour vous aider à réaliser vos projets.
Les petits yeux de Ladrange brillèreni de plaisir.
— J'avais bien niison de compter sur loi, rcprit-il avec coi'dialilé ; lu m'ofTros précisément ce que j'allais te demander. Du
LES CIIAUFFKUUS 195
reste, Daniel, sache-le bien, tu ne perdras pas trop si nous parvenons à retrouver mon fils. Je t'ai assuré, par mon testament, un legs suffisant, et comme tu es modeste dans tes goûts, comme tune peux manquer de parvenir par tes talents à lin poste élevé...
— De grâce, mon oncle, ne parlons pas de moi; tout ce que vous aurez fait sera juste et bien. Dites-moi plutôt par quel moyen nous pouvons espérer de retrouver la trace de votre fils. Vous avez hâte, sans doute, de le retirer de la position obscure et misérable où Ta placé votre fâcheux abandon ?
— Oui, oui, j'ai hâte, car il ne s'agit
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pas seulement de ses intéi-ùLs, il s'agit aussi des miens. Tu m'as appris tou(, à l'heure, Daniel, que j'avais été plusieurs fois dénoncé comme aristocrate, et que je devais à ta seule vigilance de n'avoir pas été arrêté, malgré juon certificat de civisme. Je n'ai donc pas de temps à perdre si je veux me mettre au-dessus de toute suspicion. Comme je te l'ai dit, l'enfant en question a été placé ciiez de pauvres paysans, et, depuis l'âge de. six ans, il n'a rien reçu de moi. Nous pouvons supposer que, forcé de travailler pour gagner sa vie, il sera devenu un l'obusle laboureur, fort peu lettré, mais franc et serviable; tout au plus un honnête ouvrier. Eh bien ! quand on saura que ce paysan, cet ouvrier, csl le fils d'un homme prétendu riche, bien posé
LES CllADFFKURS 197
dans le monde, et que cet homme, au lieu de rougir de lui, veut lui assurer son nom et sa fortune, ne crois-tu pas que celte nouvelle produira une impression très favorable pour moi dans les assemblées populaires du canton? N'aurai -je pas trouvé un excellent nioyen de démocratiser notre famille, qui, malgré mes efforts et les tiens, Daniel, passe toujours pour être un peu aristocrate? Enfin no serai-je pas alors aux yeux de tous un bon citoyen, un ami de l'humanité, un vertueux philosophe, qu'aucun soupçon ne saurait plus atteindre?
Ces calculs de l'égoïsme refroidirent beaucoup l'admiration de Daniel. Le jeune fonctionnaire n'était pas indifférent à la
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coDsidéralion qui s'attachait à son nom d^ famille, et il voyait avec une peine secrète toute tentative pour la diminuer. Cependant il répondit avec calme :
— Vos prévisions peuvent être sages, mon oncle ; et une action de ce mérite devra vous faire grand honneur en effet auprès des honnêtes gens. Mais qui vous empêche de commencer dès à présent d'activés démarches?
— Elles sont commencées depuis longtemps déjà, mon garçon, et malheureusement elles n'ont pas eu de résultats favorables. La ferme où mon tils a été nourri, aux envu'ons du Mans, fut incendiée il y a
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quinze ou seize ans, et, à la suite de cet événement, les fermiers quittèrent le pays pour aller s'établir à Fromenceau, en Anjou. J'ai demandé des renseignements à Fromenceau ; mais il n'existe plus dans ce village qu'une personne du nom de ces geijs, et c'est une vipille femme idiole dont on ne saurait lirer rien de précis. Ces temps de troubles ne sont pas propices à de semblables investigations. 11 serait nécessaire d'aller en Anjou, et l'on hésite à quitter sa maison, au risque de mauvaises aventures. D'ailleurs, pour réussir dans une pareille besogne, il faudrait êlre plus jeune, plus actif que je ne suis.
Je vous comprends, mon oncle» Ce
sera donc moi qui me chargerai de ces recherches. J'écrirai, en ma qualité d'officier de police judiciaire, aux maires des diverses communes où voire fils a pu résider pendant son enfance. Si les réponses ne sont pas satisfaisantes, je me rendrai dans les ci-devant provinces du Maine et de l'Anjou, et je ne négligerai rien pour réahser votre espoir. Maintenant donc, je vous prie de me communiquer tous les documents que vous avez, afin que je puisse remplir ma mission.
Le vieux Ladrange ouvrit un secrétaire vermoulu, mais solide encore; il en tira des papiers jaunes et poudreux, parmi lesquels il prit un chiffon chargé d'une grosse écriture.
LES CUAL'FFi:UUS 201
— Voici la choso, dit-il en posant sur son nez des lunettes de corne. La mère de l'enfant se nommait Catherine Gauthier, couturière à Chartres. Couturière! tu vois que sa profession n'était pas très relevée ; mais je voudrais qu'elle fût plus humble encore, cela ne produirait qu'un meilleur effet dans le public. IVenfant fut baptisé à l'église de Saint-Pierre à Chartres, le 12mai 1768, sous le nom de Jean-François Gauthier , et confié aux soins de Gaspard Langevin et de sa femme Joséphine Langevin, cultivateurs au village de Lagravière. Ces gens quittèrent Lagravière, vers 1778, pour aller s'étabUr à Fron eiiceau, département de Maine-et-Loire, où. comme je te le disais, il n'y a plus aujourd'hui de leur nom et de leur famille qu'une vieille
â()2 LES CUAlFFliURS
femme infirme et tombée en enfance.
Mais j'apprécie mal Ion zèle et ton inleiligence, ou ces renseignements seront très suffisants pour te mettre sur la voie des découvertes.
— Je l'espère, mon onde. Donnez-moi donc ce papier et fiez-vous à moi.
— Prends-le : j'en ai un double, et d'ailleurs ma mémoire est encore excellente.
^'est-ce { as, Daniel, poursuivit Ladrange tout joyeux en se frottant les mains, que ma conduite causera une admiration générale? On ne s'avisera plus de me traiter d'aristocrate, je pense.
— Je voudrais, mou oncle, que vous
LES CUAUFFEUllS WZ
eussiez été déterminé par d'autres considérations à cet acte de justice, reprit Daniel en soupirant; mais il n'importe! je tiendrai ma parole. Permettez-moi seulement de vous adresser encore une question et une prière.
~ Parle, mon garçon, je t'écoute.
— Il est des sujets fort délicats à traiter, reprit le jeune homme avec embarras, et croyez bien que sans une absolue nécessité... Mon oncle, avez-vous songé, en assurant tous vos biens à ce fils encore inconnu, que vos bienfaits pourraient aussi être très nécessaires à d'autres personnes de votre famille?
204 LKS CllAl'l'F. UKS
Ladrange gnrna(;a uu sourire.
— Je l'ai dit déjà qu'en ce qui te concernait...
— A f3ieu ne plaise que j'aie la bassesse de solliciter pour mou compte! Je veux parler de pei'sonnes qui vous touchent de plus près encore que moi, de madame de Méréville, voire sœur, etde sa fille. Depuis la mort du ci-devanl mai'quis, leurs propriétés ont été saisies, mises sous séquestre. Si la vente en était oi'doiuiée, vos plus pi'oches panantes se trouveraient réduites à la misère. Je vous conjure donc de faire une petite part dans votre fortune, que je sais considérable...
LKS CIIAIIFFEUKS 205
,j. r- Ce ii'esl pas vrai, je suis pauvre! s-'écria Lad range avec chaleur, ou du moins je n'ai qu'une modeste aisance...
Mais, morbleu ! on se dispute déjà ma succession comme si je devais mourir demain! J'ai pourtant bon pied, bon œil, et mes héritiers, quels qu'ils soient, pourraient l'attendre longteuips. Qu'y aurait-il de surprenant, par exemple, si ces mijaurées de la ferme partaient avant moi ? Leur position n'est déjà pas des meilleures, et 'si l'on s'avisait de les dénoncer... Tiens, Daniel, dit-il d'un ton indifférent, je ne me ferai pas plus méchant que je ne suis, et je t'avouerai que j'ai songé dans mon testami^nt à ces très hautes et très puissantes dames ; mais, avant de t'en dire plus long, je veux à mon tour t'adresser une question
â06 LES CHAUFFEURS
à laquelle je te prie de répondre avec sincérité... Voyons, la main surlaconsciem^e^ n'y aurait-il pas eu quelque chose comme une amourette entre toi et Muria, ci-devant de Méréville?
Daniel baissa les yeux.
— Parle fiaïuhement; serait-il possible que tu aimasses celte petite et que lu fusses aimé d'elle?
— Mon oncle, balbutia le |jeune fonctionnaire, je n'oserai affirmer que no tre allection mutuelle depuis noire enfance. .
I ICS CHAllFFKUBS 201
— Pût être autre chose que l'affection ordinaire entre cousins et cousines, n'estce pas? Gela s'est vu pourtant. Allons! ne crains rien. Souviens-toi que j'ai été jeune aussi.
— En vérité, moi] oncle, vous m en demandez plus que je n'en sais moi-même.
Maria est entièrement soumise aux volontés de sa mère, el madame de Méréville me témoigne tant de mépris, tant de haine...
— Que tu n'as plu.^ aucun espoir de rester en bons termes ovec la mère et avec la fille?... C'est à merveille, mon enfant. Puisqu'il en est ainsi, lu connaîtras mes plus
208 LLS CHAUFFEURS
secrets desseins. J'avais craint que Ion intimité avec cette fillette ne fût devenue une véritable passion ; encore une fois, cela s'est vu, mais puisque je me suis trompé, écoule-moi bien :
Tu penses sans doule comme moi, mon cher Daniel, qno !o règne de la noblesse est fini ; ce sei'ail folie de croire que les titres el les distinclions d'autrefois reparaîtront jamais; je cherche donc, ainsi que je te le disais tout à l'heure, les moyens de démocratiser notre famille, et j'y parviendrai peut-être tout en me montrant bon parent pour ces femmes orgueilleuses. Dans le teslament que j'ai di'cssé en forn.e authentique, j'ai assure un legs considérable à
LES CIlAUFFiSURS 2!09
ma nièce Maria, ci-devant de Méréville, à la condition qu'elle donnerait sa main à mon fils Jean-François Gauthier. Si Gauthier ne se trouvait pas, s'il était marié, ou enfin s'il refusait d'épouser ma nièce, Maria pourrait être mise immédiatement en possession de ce legs ; mais si mon fils était prêt à la prendre pour femme, elle s'y refusait au contraire, elle n'aurait plus rien à prétendre dans ma succession. Tu comprends les motifs de ces diverses clauses? Si cette jeune fille consentait à épouser mon fils, c'est qu'elle ne partagerait pas de ridicules préjugés de naissance, et alors elle serait digne d'avoir part à mes bienfaits ; dans le cas contraire, je ne voudrais pas qu'elle pût retirer quoique ce fut d'un bon patriote tel que moi.
^\0 LES CttAUPFiURS
Daniel restait interdit; une pâleur subito s'était répandue sur son visage.
— Mon oncle, dit-il enfin d'une voix altérée, je vous ai mal compris, sans doute. Comment avez-vous pu concevuir la pensée de cette monstrueuse alliance! Imposer une pareille obligation à une jeune fille délicate, bien élevée, habituée à l'élégance et à la richesse ! l'obUger à épouser un campagnard aux mœurs grossières!
ne serait-ce pas peut-être faire le malheur de l'un et de l'autre? D'ailleurs, que savez-vous si ce fils, cet enfant perdu, ne sera pas devenu quelque chose de pis qu'un honnête ouvrier ou quuii simple paysan?
Livré à liii-m^Mne, saii.-- instruction, sans
protecteur, n'aurait-il pu s'écarter du droit chemin? Je vous afflige, mon oncle, et je vous supplie de me pardonner, mais n'estil pas juste de mettre sous vos yeux toutes les éventualités ? Oh ! je vous en prie, renoncez à un plan qui peut avoir les conséquences les plus funestes ; celte combinaison serait certainement une source intarissable de chagrins pour les personnes dont vous voulez assurer la prospérité.
Le vieillard le regarda fixement.
— Tu m'as trompé, Daniel, dit-il avec colère; tu aimes ta cousine.
— Ne vous inquiétez pas de moi, mon
21 â LES CHAUFFEURS
oncle; voyez plutôt si je n'aurais pas deviné juste.
— Je ne dis pas le contraire , il se pourrait, en eflet... Mais, encore une fois, Daniel, lu aimes ta cousine, j'en suis sûr.
— Eh bien ! oui, mon oncle, répliqua le jeune homme en baissant la tête et en fondant en larmes ; je voudrais vainement me le dissimuler. Quand vous avez exprimé le vœu que Maria épousât votre fils, j'ai senti dans mon cœur comme un déchirement!
Je l'aime malgré les obstacles qui nous séparent, malgré l'aversion que j'inspire à sa mère, et que Maria partagera peut-être
tôt OU tard. ..Oui, je l'aime, etje mourrais de douleur si je la voyais jamais appartenir à un autre!
Ladrange éprouva un vif désappointement, et regretta sans doute d'être allé si loin dans ses confidences.
— Diable! reprit-il, j'avais cru, quand tu m'affirmais qu'il ne te restait plus aucun espoir... Mais, allons! mon enfant, consoletoi, tout peut aisément se réparer. Puisque cet arrangement te cause tant de peine, j'en trouverai un autre qui sera beaucoup plus 'à ton avantage; car, aussi bien, je te dois une récompense pour les services que tu m'as rendus, pour ceux que tu vas me
214 LES CH4DFFIÎURS
rendre encore... Je déchirerai ce testament qui te déplaît, et j'arrangerai les choses à ta satisfaction. Va! va I tu seras content, je te le promets ! Mais, de ton côté, t'engages-tu à ne rien négliger pour m'aider à retrouver mon fils?
— En pouvez-vous douter, mon oncle?
Lorsque même que vous conserveriez cette clause qui me désole, je ne reculerais pas devant l'accomplissement d'un devoir sacré.
— A merveille mon garçon. Je vais donc songer à poser les bases d'un autre testament ; quand à Tancien, il sera jeté au feu.
— Eh bien ! mon oncle, si lelle est votre résolution, pourquoi tarder à l'exécuter ? J'éprouverai des angoisses mortelles tant que je saurai que ces funestes dispositions existe dans l'acte de votre volonté suprême. Sans doute ce testament est là avec vos papiers; ne pourriez-vous le déchirer à l'instant même, en ma présence.
Ce serait pour moi une immense consolation, et je vous en serais reconnaissant toute ma vie.
— Peste! comme vous y allez, mon cher, dit le vieillard avec aigreur; nous avons du temps devant nous, je pensel Ne dirait -on pas que je dois mourir demain? Selon toute apparence, ce testa-
mont ne sera pas ouvert avant quelques années d'ici, et je poun-ai le récrire à mon aise. D'ailleurs, il faut que je consulte maître Laforêt, mon notaire, qui a un double de cette pièce... Allons, Daniel, poursuivit-il d'un ton plus doux, aie patience et lie-toi à moi ; tout ira bien.
■— Il suffit, mon oncle ; pardonnez-moi si j'ai trop insisté peut-être sur ce sujet pénible... Il est t-ird, continua Daniel en se levant, et je veux arriver de bonne heure à la ville... Je vais donc partir, et je compte m'occuper dès demain de la mission d^ confiance dont vous m'avez chargé ; mais en retour, mon oncle, ne ferez vous rien pour nos pauvres parentes?
Lr.S CHAUFl-liUUS 217
— Ne me parlez plus d'elles, Daniel, interrompit Ladranged'un tonpéremptoire; je ne veux pas risquer ma tête pour ces maudites aristocrates, je te le répète. Arrange-toi comme tu voudras avec elles, mais je ne me compromettrai pas davantage. Et qu'on ne m'échauffe pas la bile, ou, morbleu ! je donnerai l'ordre à Bernard de les renvoyer, et elles deviendront ce qu'elles pourront.
Us rentrèrent dans la pièce voisine, et "la porte, en s'ouvrant brusquement, laissa voir Pétronille qui avait tout à fait la mine de les avoir épiés à travers la serrure ; mais ni Tun ni l'autre ne parut s'en inquiéter. Ils gagnèrent la cour tout en cdiisant, tandis que la mégère murmurait à l'écart :
218 LES CUAl'FFEL\l<S
— Ah! le traître! le menteur! il a fait son testament pour les autres, malgré ses promesses!... Mais il me le paiera, le vieil avare ! il me le paiera avant qu'il soit longtemps, quand je devrais le dénoncer moimême comme aristocrate !
La Grêlée.
Au moment où Daniel descendait au grand trot l'avenue pour retourner à la ferme, le soleil était près de se coucher, et un calme profond s'étendait sur la campagne. Les voix des oiseaux s'éteignaient une
h une dans les bois ; seul, le chant du rossignol continuait à se faire entendre, et semblait même acquérir plus de force aux approches de la nuit. L'ombre s'épaississait déjà sous les vieux chênes, bien que des langues de feu, venues du couchant, perçassent encore çà et là leur sombre feuillage.
Daniel comprit qu'il ne lui faudrait pas s'arrêter longtemps chez Bernard s'il voulait arriver à N*** avant le milieu de la nuit. H pressait donc sa monture, quand il aperçut la Grêlée assise au bord du chemin, pendant que son enfant jouait près d'elle sur l'herbe. En n^con naissant le voyageur, elle se leva précipitamment; une expression de joie brilla sur son visage
affreusement sillonné par la petite vérole. Comme Daniel allait passer, elle lui fit une humble révérence, tandis que le petit garçon, qu'elle avait prévenue tout bas, lui envoyait un baiser.
Le juge de paix les remercia d'un sourire.
— Eh bien î ma bonne femme , dit-il en ralentissant le pas de son cheval, cela va mieux, à ce que je vois? Je vais m'arrêter un instant chez l'homme du Breuil et je lui remettrai quelque chose pour vous.
— Quoi donc! mon bon monsieur... je
^'^t LES CHAUFFEURS
veux dire digne citoyen... allez-vous retourner au château pour y passer la nuit?
La voix de la pauvresse trahissait tant d'inquiétude que Daniel arrêta brusquement sa monture.
— Pourquoi cette question ? demandat-il.
— Dame! citoyen, répliqua la Grêlée avec embarras, on dit le gros bourgeois de là-bas si dur, si méchant!... Les braves gens doivent craindre de s'abriter sous le toit du mauvais riche.
— Que diable me chantez-vous là, ma chère? Ignorez-vous, pour me parler ainsi, que le maître du Breuil est mon proche parent?... Du reste, rassurez-vous; je ne retournerai pas au château ce soir.
— : Alors, sans doute, vous passerez la nuit à la ferme ?
L'insistance de la mendiante excita les soupçons de Daniel.
— Que vous importe? dit-il.
— Oui, oui, restez chez Bernard, reprit la Grêlée avec agituLion; on sait que vous
êtes un homme d'importance, et peut-être on n'osera pas... Je ne puis rien, moi ; je suis seule, toute seule... .0 mon Dieu! comme vous me punissez I
Elle fondit en larmes. Daniel commençait à croire que cette malheureuse avait l'esprit dérangé.
— Voyons, ma bonne femme, reprit-il avec impatience, parlez-moi plus clairement. Est-ce qu'un danger quelconque menacerait la ferme ou le château?
— Je ne sais pas ; mais il est bon de prendre des précautions. Oh ! si seulement
LES CUAUFFKURS 225
VOUS aviez le temps de faire venir des secours!
— Pourquoi des secours? Où seraientils nécessaires?
— Je ne puis le dire... Et cependant, monsieur, on a vu des dames aristocrates qui sont cachées à la ferme du Breuill
Ces paroles alarmèrent Daniel plus que tout le reste.
— Des dames aristocrates! reprit-il avec une colère feinte; songez-vous à ce que
LUS CHAUFFF.URS
VOUS dites, ma chère? Où avez-vous vu des aristocrates chez maître Bernard?...
Rêvez -vous tout éveiUée ou bii'u êtes-vous folle?
— Je voudrais l'être, monsieur, répondit la Grêlée d'un air égaré ; oui, il est des moments où je remercîrais Dieu s'il m'avait ôté la raison et la mémoire... Mais le temps presse... avertissez les gens de la .ferme, comme ceux du château, d'être sur leurs gardes, et dites-leur...
— La Grêlée! cria une vdix retentissante derrière elle.
La mendiante tressaillit et se ratourna
vivement. Le Borgne-de-Jouy venait de sortir d'un hallier à dix pas de là. En l'apercevant, la Grêlée lit à Daniel un geste mystérieux, puis elle prit son enfant dans ses bras et s'empressa de rejoindre le Borgne. Ils se perdirent alors dans les plantations, et on eût dit qu'une vive discussion s'était élevée entre eux, à en juger par leurs gestes animés.
Daniel demeura dans une grande perplexité. Il ne devinait pas à quelle sorte de danger la pauvresse avait voulu faire allusion ; mais une chose le frappait : c'était que l'incognito des dames de Méréville avait été trahi, et cette circonstance seule avait la plus haute gravité.
228 LES CHAUFFEUUS
Peu de minutes après, il arrivait à la ferme. Bernard était retourné aux champs, et Daniel remit son cheval à un valet de charrue en lui recommandant d'en prendre soin. Dans la salle commune, il trouva maîtresse Bernard seule et plongée dans une morne rêverie; il lui demanda s'il pouvait voir ses parentes. La fermière ne » parut pas l'avoir entendu, et il lui fallut répéter sa question. Alors seulement la bonne fejiime se redressa, comme si on l'eût réveillée en sursaut, et elle dit avec précipitation :
— Les dames?... ce sontjes dames de Méréville que vous demandez? Oui, oui, elles sont là dans leur chambre... Entrez; je crois que vous pouvez entrer.
En tout autre moment, Daniel se fut informé de la cause de cette vive préoccupation où il voyait la bonne maîtresse Bernard ; mais fort agité lui-même, il se hâta de profiter de la permission qu'on lui donnait.
Madame de Méréville et Maria étaient seules. La mère parlait avec véhémence, quoique à voix basse; la fille écoutait, les yeux rouges et la tête baissée.
A la vue de son neveu, la marquise ne put retenir un mouvement d'humeur, tandis qu'un l^er coloris reparaissait sur les joues de Maria.
— Eh ! c'est encore le citoyen Daniel !
230 LtS CHAUFFEURS
dit la mère avec ironie ; en vérité, n«us n'osions plus espérer sa visite pour ce soir. Eh bien ! hâtez-vous de nous apprendre comment vous avez rempli votre mission. Mon excellent frère consent-il enfin à nous recevoir dans sa récréative demeure?
— Madame, à mon grand regret, mes sollicitations ont été inutiles»
— Voyez -vous cela! dit la marquise sans manifester le moindre étonnement; et pourtant, sans doute, vous avez parlé son langage à cet excellent patriote. Recevez nos remercîments, ci(j>yen Daniel ; mais SI notre parent afiectionné nous refuse un asile chez lui, il faudra bien nous résigner à rester où nous sommes.
— Malheureusement, madame, votre séjour à la ferme ne saurait se prolonger davantage sans un danger imminent pour mademoiselle Maria et pour vous. Vous êtes reconnues. Tout à l'heure, une personne dont les allures me sont fortement suspectes vous a désignées l'une et l'autre comme des aristocrates... 11 est donc urgent que vous quittiez le Breuil, et si vous vouhez suivre mes conseils, si vous vouliez mettre en moi la confiance que vous aviez jadis...
— Oh! écoutez-le, ma mère! s'écria Maria transportée ; il sait mieux que nous ce que nous avons à espérer ou à craindre.
233 LES CUAUFFEURS
— Encore ! dil la marquise en attachant sur sa lille un regard sévère.
Elle poursuivit avec impatience :
— Pourquoi tant s'inquiéter des espions et des dénonciateurs? Il n'v a de sécurité réelle pour personne. Le citoyen Daniel pourrait-il donc nous offrir un refuge plus sûr que le Breuil ?
— Je n'oserais l'affirmer, madame, et.
cependant peut-être parviendrais-je à découvrir dans la ville que j'habite, et où j'ai quelque autorité , une maison tranquille où vous vous cacheriez en attendant des jours plus heureux.
LFS CHAUFFEURS 233
La marquise parut réfléchir.
— Non, dit-elle enfin d'un ton sec, ce serait vous exposer vous-même , et je ne veux ni de votre générosité ni de vos sacrifices.
11 y eut un silence pénible. Les ombres du soir commençaient à s'épaissir, et c'était à peine si ces trois personnes eussent pu* se reconnaître au milieu de cette obscurité croissante. Tout a coup on frappa vivement à la porte, et Bernard entra.
Le fermier était tout en nage ; son air effaré faisait prévoir une mauvaise nouvelle,
234 LES CUAUFFEUUS
— Pardon, excuse, mesdames', dit-il ' d'une voix haletante. J'entre sans crier gare, mais ce n'est pas le moment des cérémonies... Ah 1 vous êtes encore là, monsieur Daniel! ajouta-t-il en reconnaissant le jeune juge de paix. Tant mieux ! car vous allez sans doute nous aider à sortir d'un mauvais pas... Je tremblais que vous ne fussiez déjà parti pour la ville.
— De quoi s'agit-il donc, Bernard ?
— S'il faut l'avouer, monsieur Daniel, j'ai bien peur qu'on ne songe à venir arrêter nos pauvres dames cette nuit.
Maria se rapprocha tremblante de sa
LES GUALFFLURS SS35
mère, qui, elle-même, ne put s*empêcher de frissonner.
— Parlez, Bernard, expliquez-vous, dit Daniel non moins effrayé, mais plus maître de lui.
— Voici la chose, monsieur... Jetais donc sorti ce soir pour faire une tournée dans les champs, "parce que, voyez-vous, ma sotte créiature de femme m'avait fourré dans la tête de vilaines idées, et je voulais me distraire. J'y étais parvenu, et j'avais fini par surmonter ces désagréables souvenirs qui reviennent pourtant quand on y pense le moins... Tout à l'heure, comme je suivais le sentier qui traverse l'herbage
de la Vache-Pie, j'ai vu s'agiter quelque chose sur la lisière du boisMandar, cette haute futaie qui se prolonge jusqu'au bord de la grande route. J'ai pensé que c'étaient des fagoteurs qui en voulaient à mes arbres, et je me suis caché derrière la haie pour les épier. J'ai écarté le feuillage avec précaution, et qu'ai-je vu, monsieur Daniel? Doux gendaimes qui causaient ensemble avec vivacité, en se montrant de loin les bâtiments du i>reuil.
— Des gendarmes ! répéta Daniel. En êtes-vous bien sûr, maître Bernard?
- J'ai vu de mes yeux leurs uniformes, et il faisait encore assez clair pour qu'il
LES CHAUFFl'UUS 237
fût impossible de s'y tromper. Du reste, ils devaient avoir de nombreux compa- ' gnons dans la forêt, car j'ai cru entendre à différentes reprises un bruit de voix et dos hennissements de chevaux. J'ai même aperçu un autre homme à travers les cépées, derrière eux, et il m'a semblé que celui-là portait l'uniforme de garde national, mais je n'oserais l'afTirmer. Toujours est-il qu'au bout d'un moment on a rappelé les gendarmes, et ils sont rentrés dans lu bois en continuant de gesticuler. J'ai attendu encore, mais comme personne ne se montrait plus, je suis revenu bien vile en me glissant le long des buissons.
Les dames de Méréville étaient muettes d'épouvante.
â38 LES CHAUFFEUnS
— Eh bien ! Bernard, reprit Daniel, que peut-il, à votre avis, résulter de tout ceci?
— Comment ! monsieur, vous un citoyen d'importance et un jeune homme savant dans les affaires publiques, ne le devinezvous pas? La chose est pourtant assez claire. Les gendarmes des brigades voisines ont reçu l'ordre de se réunir dans le bois Mandar. Quant il sera nuit, ils cerneront la ferme et ils arrêteront tous ceux qui leur paraîtront suspects; c'est leur manière, vous le savez bien.
Daniel se frappa le front.
— Mais c'est impossible, cela ! reprit-il
avec anxiété; les agents de la force publique dans ce pays ne sauraient agir sans un ordre de moi. Or, je suis sûr de n'avoir signé ces jours derniers aucun acte de ce genre, et je ne suis parti ce matin de la ville qu'après avoir l'eçu le courrier de la journée. Ces gendarmes ne peuvent donc exécuter un mandat régulier, à moins...
— Achevez donc.
— A moins que des ordres supérieurs ne soient arrivés en mon absence, et que je ne sois moi-même destitué, mis hors la loi peut-être.
Maria ne put retenir un gémissement;
la marquise elle-même manifesta une vive émotion.
— Oh! vous vous trompez sans doute.
Daniel! s'écria la jeune fille; laisseznous espérer encore que vous vous trompez!
Daniel la remercia par un sourire.
— Je l'espère aussi , reprit-il ; mais ne nous occupons pas de moi. Quel que soit le pouvoir dont le coup est parti, la découverte de maître Bernard mérite la plus sérieuse attention. Le péril est maintenant certain, et il importe de lui faire face. Madame la marquise, ma bienfaitrice, ma
chère parente, je vous en conjure, n'hésitez plus à suivre le conseil que je vous donnais tout à l'heure. Il faut partir à l'instant pour la ville avec moi. Dieu m'aidera sans doute à vous sauver, voi]s et ma chère Maria. Hâtez-vous donc de commencer vos préparatifs, car il n'y a pas une minute à perdre.
Et sans attendre la réponse des dames, il se mit à concerter avec Bernard les mesures à prendre. Il fut convenu entre eux qufe l'on attellerait les deux meilleurs chevaux de la ferme à un vieux cabriolet d'osier dont l'homme du Breuil se servait pour courir les foires et les mairches. Le fermier se chargeait de conduire les dames à la ville par des chemins délournés, en
Mt LES CHAUFFEUUS
évitant le bois où se tenait cachée la gendarmerie. Daniel devait suivre à cheval, et, grâce à l'obscurité, on arriverait peut-être à la ville sans mauvaise rencontre.
Ce plan seaiblaii le meilleur auquel on pût s'arrêter dans les circonstances présentes, dépendant la marquise ne l'agréa pas.
— Daniel et vous, maître Bernard, ditelle avec fermeté , songez, je vous prie, aux conséquences terribles que peut avoir votre dévoûmf>nl. Si l'on venait à nous arrêter, vous seriez passibles dos mômes peines que nous pour nous avoir prêté
LES CUAIFFKURS ^43
assistance... Je ne souffrirai pas que vous couriez de pareilles chances. Cachez-nous quelque part, dans un bois, dans un trou de rocher, jusqu'à ce que les agents de la force publique soient repartis ; tout asile nous sera bon.
— Bernard n'a rien à craindre, reprit le jeune homme avec non moins de résolution; la responsabilité de ce qui peut arriver retombera sur moi seul. Je n'ai plus rien à ménager. Ou bien mon autorité existe encore, et je dois en faire usage pour vous protéger, ou bien je suis moimême décrété d'accusation, et alors rien ne saurait aggraver ma situation . . . Laissezmoi donc, madame, suivre les inspirations
244 LES CIIAUFFKUhS
de mon cœur, et puisse mon dévoûmenl, quel qu'en soit le résultat, rachètera vos yeux et à ceux de 3faria les torts que vous me reprochez avec tant d'amertume !
La marquise ne se rendait pas et revenait toujours à son projet de chercher un refuge dans les bois. Daniel s'efforça de lui prouver combien un pareil moyen présenterait de difficultés, et il parvint enfin à la convaincre. Cotte victoire obtenue, il engagea Bernard à mettre au plus vite les chevaux à la carriole. Lui-même allait sortir pour laisser aux dames la faculté de préparer leurs modestes bagages, quand un bruit de gémissements et de sanglots s'éleva dans la pièce voisine. Le fermier,
qui avait cru reconnaître la voix de sa femnfie, ouvrit précipitamment la porte et ses hôtes le suivirent dans la salle d'entrée, qu'éclairait faiblement une chandelle.
Maîtresse Bernard, pale et presque sans connaissance, était assise sur une chaise de paille. La mendiante, à genoux devant elle, couvrait ses mains de baisers et de larmes. Le pauvre petit enfant, agenouillé aussi, pleurait sans savoir pourquoi, peutêtre de voir pleurer sa mère. A quelque pas, une des filles de la ferme regardait, bouche béante, ce groupe douloureux.
Avant toute explication, une pensée étrange vint étreiiidre le cœur de maître
216 LES CIIAUFF1.UHS
Bernard. Cependant, il demanda d'une voix rude :
— Ah ça ! qu'ont donc ces créiatures à se lamenter ainsi? Ne saurait-on plus avoir la pajx dans la maison? Morbleu! nous avons autre chose à faire ici ce soir que d'écouter des jérémiades!
Aux accents de cette voix redoutée, la fei'mière parut se ranimer. Elle se pencha vers la pauvresse et lui posa la main sur la bouche :
— Tais-toi, murmura-t-elle; je te disais bien qu'il pouvait t'entendre... Tais-toi, je l'en supplie !
LES CHAUFFliUnS 247
Mais la Grêlée, hors d'elle-même, n'avait peut-être pas 'compris ces supplications; elle tendit vers l'homme du Breuil ses
mains amaigries.
— Mon père 1 s'écria-t-elle d'un ton déchirant, pardonnez-moi comme elle m'a déjà pardonnée... Je suis la pauvre Fanchette, votre fille!
Bernard demeurait immobile, l'œil fixe et hagard. Enhardie par ce silence, la malheureuse femme prit son enfant dans ses bras, et, se traînant sur ses genoux, elle poursuivit d'une voix entrecoupée de sanglots :
— Grâce ! grâce ! mon père ; si j'ai été
coupable, j'ai cruelleinenl expié ma faute... Souvenez-vous de ce que jetais autrefois et voyez ce queje suis devenue ; ma beauté, ma jeunesse, magaîLé, tout s'est évanoui du jour où vous m'avez repoussée ; depuis ce temps, j'erre de pays en pays en demandant mon pain. Je n'aurais jamais osé me rapprocher de vous ; mais puisqu'un heureux hasard m'a conduite au heu que vous habitez, prenez enfin pitié de moi... Ne me chassez plus ; laissez-moi près de vous et de ma mère. Je serai votre servante ; vous m'occuperez aux travaux les plus bas et les plus durs, je ne me plaindrai pas... Pardonnez-moi, mon père;- si ce n'est pour moi, que ce soit du moins pour ce pauvre petit enfant innocent; si vous saviez déjà comme il a souffert I 11 a eu faim,
Li:S CilAUFFLURS 249
il a eu froid ; nous avons souvent l'un et l'autre couché dehors, par des nuits de tempête... Ayez pitié de lui! voyez comme il vous ressemble! Ah! tout à l'heure, quand vous le teniez dans vos bras, il me semblait que le bon Dieu voulait enfin mettre un terme à mes peines ! Vous avez embrassé mon enfant, mon père; vous l'avez embrassé, je l'ai vu. Aimez-le donc, je vous suppUe de l'aimer, et pardonnezmoi à cause de lui !
En même temps elle voulut saisir h\ main du fermier, mais il recula d'un air farouche. Cependant il se taisait toujours, et des sentiments contraires se livraient sans doute un combat dans 8on cœur.
250 LES CUAUFFKUUS
LesdamesdeMéréville et Daniel, debout sur le seuil de la chambre intérieure, étaient profondément émus. La marquise crut devoir intervenir avec ce ton d'autorité qu'elle conservait, malgré l'humilité de sa situation présente.
Vous le savez, Bernard, dit-elle, j'ai fort peu d'indulgence pour les fautes semblables à celles de votre fille. Cependant je crois la punition suflisante, et peut-être serait-il lemps d'accorder un généreux pardon.
— Oui, oui, mon bon Bernard, dit Maria, bas, d'un ton suppliant, elle est si malheureuse !
— Maître Bernard , dit Daniel à son tour, je n'ai jamais approuvé votre excessive sévérité à l'égard de votre enfant. Vous avez obéi jusqu'ici à de barbares préjugés qui se sont enracinés, je ne sais comment, dans ces campagnes, et que la saine raison condamne. Il se présente maintenant une occasion d'effacer vos rigueurs passées ; la laisserez-vous échapper? Soyez père, mon ami, et écoutez les suggestions de voire cœur plutôt que celles de votre orgueil.
A toutes ces représentations, à toutes ces instances, le fermier ne répondait pas et conservait son attitude sombre.
— Morbleu ! dit-il enfin d'une voix dure.
252 LES CUAUFFEUUS
ni riches, ni nobles ne me feront changer dans une affaire qui ne regarde que moi. Chacun a spn idée ; moi, j'ai la mienne, de par le diable!
Puis, regardant Fanchelte prosternée à ses pieds ;
— Va-t'on, reprit-il, lu es une affronteuse; je no le connais pas. Je n'ai pas de fille... J'en avais une autrefois, mais elle est morte; j'ai porté son deuil pendant deux ans. Je n'ai plus de fille; lu mens, je ne te connais pas.
— Mon père ! s'écria la pauvresse, qui 6e méprenait sur le sens de ces paroles,
serait-il possible, en effet, que vous ne me reconnussiez pas? Cette affreuse maladie ra'au L'ait-elle défigurée à ce point? Je suis votre Fanchette, vous dis-je; je suis la pauvre enfant que vous aimisz tant, que vous embrassiez sur le front quand le soir vous reveniez de vos travaux !
— J'ai oublié tout cela ; j'ai chassé de ^ chez moi Xine infâme qui me déshonorait ;
je ne m'en repens pas ; je ne m'en suis jamais repenti... Je le ferais encore.
— Ne dis pas cela, Bernard! s'écria la fermière chaleureusement; malgré tes emportements, tu aimes encore ta fille, lu l'as toujours aimée... L'oublier, toi*^... A
1^54 LES CHAUFFKUIIS
quoi penses-tu donc quand tu te lèves la nuit et quand je t'entends pleurer tout bas? „ Pourquoi te sauves-tu, pourquoi devienstu triste et bourru quand nous recevons la visite de la petite Jeanne, qui est née le même jour que Fanchette? A qui donc appartenait cette bague d'argent que lu caches dans ton portefeuille et que tu portes toujours avec toi?... Bernard, ne te calomnie pas toi-même. Tu aimes ta fille ; pardonne-lui comme je lui pardonne, et Dieu te récompensera.
En écoutant ces paroles, Bernard avait changé plusieurs fois de couleur. Mais ces révélations, en présence de tant de personnes, ne parurent éveiller en lui que de
la confusion et de la colère. La pauvre mère comprit sa faute avant même que son mari eût fait aucune réponse.
— Misérable femme! s'écria Bernard d'une voix terrible en frappant du pied, dire de pareils mensongesj et devant le monde encore! Poui' qui vais-je passer?
Mais tonnerre ! on saura si je suis le maître!... Toi, la mendiante, tu vas sortira l'instant de chez moi ; tu es une menteuse; je ne te connais pas, je ne veux pas te connaître... Allons! dépêchons, car nous avons de l'ouvrage ici.
— Grâce, mon père! répéta Fanchette éperdue.
— Sors de chez moi, te dis-jeî Si tu étais en effet celle que tu prétends, tu porterais malheur à ma maison, tu la ferais crouler sur nos têtes.
Malgré sa frayeur, la fermière ne put se contenir encore.
— Bernard, Bernard, reprit-elle, du moins laisse-lui pour cette nuit une place dans ton étable, comme à tous les pauvres et tous les mendiants qui viennent te demander le gîte I
— Qu'elle parte ! cette fois la saison est belle, et elle dormira très bien sous un chêne, si elle peut encore dormir... Allons!
LES CIIAUFFEUUS 257
qu'elle sorte bien vite, car elle souille la demeure d'un honnête homme!
Personne n'osait combattre une résolution qui semblait irrévocable.
— Eh bien, mon père, poursuivit Fanchette toujours agenouillée, puisque cinq années d'humiliations, de misères et de souffrances n'ont pu vous toucher, je vais reprendre ma vie errante et vous ne me reverrez plus. Mais serez-vous aussi sans pitié pour ce pauvre enfant que vous caressiez tout à l'heure, qui vous ressemble^ qui vous aime déjà ? Il n'est pour rien, lui y dans les fautes de sa mère, et il ne doitpas en porter la peine. Je vous en conjui e,
rorevez-le chez vous, chaigez-vous de son sort- taiLes-en un homme honnête el laborieux tel que vous êtes. Un enfant coûtera si peu à nourrir! Celui-ci annonce les dispositions les plus heui-euses; il sera la joie de, votre foyer ; il consolera ma pauvre mère de mon absence. Je vous en supplie, ne le repoussez pas! Écoulez : s'il reste avec moi, s'il partage cette existence vagabonde à laquelle je suis condamnée, mon fils, en grandissant, se trouvera exposé à de cruelles tentations; l'honnêteté est bien difficile quand on est sans vêtements et sans pain. Je n'ose et je ne puis m'expliquer davantai^e; mais vous frémiriez si je vous disais quel est l'avenir certain, inévitable qui l'attend. Sauvez-le de
LES CIIAUFFLUUS 239
celte affreuse exlréiuité; il est votre petitfils, prenez-le, aimez-le. Mon pauvre cœur va se déchirer quand je me séparerai de lui ; mais la conscience d'avoir rempli mon devoir, d'avoir assuré le bonheur de mon enfant, me soutiendra , me donnera du courage. Et ne cî'âignez pas, mon père, que je compte plus tard prendre occasion de lui pour vous importuner de ma présence; non, je ne le reverrai plus, s'il le faut; je m'éloignerai des lieux où vous serez l'un et l'autre. Vous et lui , vous pourrez me croire morte, vous ne me connaîtrez plus, vous ne parlerez plus de moi. Prenez-le donc, il est à vous, je vous le donne ; et si sévère que vous ayez été pour moi, je vous bénirai tous les jours de ma vie en pensant que vous ferez de lui
260 LES ClIAUFFl UUS
un homme qui vous ressemble, dût-il me mépriseï' comme vous !
Les traits de Fanchette, si repoussants d'ordinaire, rayonnaient en ce moment d'un enthousiasme maternel qui leur donnait une beauté véritable. Elle élevait son enfant au niveau du visage de son pèr^, et la pauvre petite créature, en reconnaissant celui qui l'avait caressé le jour même et lui avait donné du pain, souriait naïvement. Le fermier semblait à demi vaincu ; il détournait latèln; ses yeux brillaient comme s'ils eussent été pleins de larmes.
la formièro . avec l'imprudence d'un
LES GHAUFFiiiDKS %Q\
sentiment irrésistible, commit encore la faute de relever cette circonstance.
— Bernard, mon bon Bernard î s'écriat-elle, tu essayerais vainement de le cacher, tu pleures, je le vois... Tu garderas ton petit-lils et tu pardonneras à ta fille !
Elle avait tout perdu. Les yeux de Bernard se séchèrent subitement.
— A quoi penses-tu donc? reprit-i! avec dureté; moi, pleurer? Est-ce que les hommes pleurent, si ce n'est par-ci, par-là, une larme de colère... Mais allons! que tout coda finisse. . Nous avons de grandes
2C2 LES CUALFFf.lTRS
affaires ce soir ; ii faut préparer la car^
riole, car je vais partir à l'instant pour la ville avec M. Daniel et... et d'autres personnes. Toi , la mendiante, hâte-toi de franchir le pas de ma porte et ne reviens jamais ici, ou il t'en cuira ! Quant à ton mioche, je n'en veux pas. Rends-le à son digne père, si tu le connais ; je n'ai pas besoin chez moi d'une pareille race; ma maison n'est pas un hôpital d'enfants trouvés. Tu pourrais juger commode de te débarrasser ainsi de tes gars ; pendant que tu irais courir la prétentaine, le bonhomme les nourrirait!... Pas de ça, morbleu! et faites place nette au plus vite !
Celte réponse brutale consterna les as-
LES CHAUFFKUKS 263
sistants. Chacun d'eux se récria et voulut reprocher au fermier son inhumanité.
Bernard écoutait, les sourcils froncés, les dents serrées. Mais la voix de la jeune mère domina les autres.
— Mon père, dit Fanchette en présentant toujours son enfant au fermier, encore une fois ce n'est pas pour moi que je vous implore... Je mérite peut-être toutes vos rigueurs, toute votre haine; mais ce pauvre innocent, que vous a-t-il fait?
Bernard proféra un effroyable blasphème.
— Emporte-le ! s'écria-t-il avec violence,
emporte-!o! ou par tous les diables d'enfoi! je vous écraso riiu et l'autre comme des vei's de terre. "
Mon père, je vous supplie...
Bernard écumant, fou de rage, voulut s'élancer sur elle, le poing levé. Daniel le retint, tandis que les femmes s'interposaient en poussant de grands cris.
— Sauvez-vous, pauvre Fanchette! dit la marquise en voyant Daniel lutter avec peine contre le robuste fermier; cet homme que je croyais si doux et si bon est un véritable forcené.
LKS CUAlJFri!,UKS 265
— Oui, oui, sauve-toi, ma fille, reprit maîtresse Bernard, il te tuerait!
La mendiante était épouvantée, non pour elle-même, mais pour son enfant.
— Calmez-vous, mon père, baibutiat-elle; nous allons vous délivrer de notre présence. Mais, avant de m'éloigner, laissez-moi vous donner un avis important que la joie de retrouver ma mère m'avait fait omettre jusqu'ici. Celte nui'...
— Partiras-tu î s'écria Bernard d'une voix terrible.
Par un effort désespéré, il se dégagea
î,% LES CHAUFFLUUS
des étreintes de Daniel. Fancheite n'y tint plus.
— Ah ! mon père, dit-elle avec un accent déchirant, puissiez-vous ne vous repentir jamais de votre dureté envers votre petitfils!
Et elle s'enfuit en pressant contre sa poitrine l'enfant effrayé, dont on entendait
encorelescris quand l'une etl'autre avaient disparu.
Daniel craignit d'abord que le fermier, parvenu au paroxysme de la fureur, ne voulût la poursuivre, et il se plaça devant lui pour lui barrer le passage; mais ces
LES CHAUFFEURS 2l67
appréhensions étaient vaines; la frénésie de Bernard s'apaisa tout à coup dès qu'il ne vit plus sa fille ; il s'assit, se couvrit le visage de ses deux mains et tomba dans un sombre accablement.
L'effet de cette douloureuse scène de famille avait été si puissant que les dames de Méréville et Daniel avaient oublié les dangers de leur propre situation. Bernard parut être le premier à s'en souvenir.
Après un court silence, il releva la tête et dit d'une voix encore un peu altérée, mais ferme :
— Allons ! qu'on ne me parle plus de celte affaire! Si jamais quelqu'un était
io8 LUS CHAUFFEURS
assez hardi pour en ouvrir la bouche devant moi... Mois nous perdons du temps; mesdames, songez à vos paquets ; moi, je vais alleler la carriole; il faut que dans dix minutes nous soyons en route.
Et il sortit brusquement.
Alors maîtresse Bernard s'abandonna sans contrainte à son ch.igrin ; mais Daniel parvint à la consoler un peu en lui apprenant le départprochain de son mari. Cette circonstance dcv;ùt permettre à la fermière de revoir Fanchelte qui, selon toute apparence, ne s'était pas éloignée de la maison, peut-être même de la garder avec elle un jour ou deux. Les dames de
LES CH.VUFFEUUS 209
Méréville confirmèrent leur hôtesse dans cet espoir, puis, la voyant plus calme, elles lui glissèrent quelques assignats pour sa fille, et elles rentrèrent précipitamment dans leur chambre.
Cependant la nuit était tout à fait venue; on entendait dans la cour le piétinement des bestiaux qui rentraient à l'étable. Les valets et les servantes vaquaient aux derniers travaux de la journée. Pendant que Daniel et la termière causaient à voix ' basse, un homme entra timidement dans la salle; c'était le colporteur François. Sa pâleur ressortait sous le bandeau ensanglanté qui entourait son front. 11 paraissait très faible et marcfiait avec difilcullés, appuyé sur son bâton noueux.
270 LES CUAllFFÏL'llS
En le reconnaissant, Daniel vini au-devant de lui et lui dennanda d'un air d'intérêt conaraent il se trouvait.
— Beaucoup mieux, cher citoyen, répliqua François d'un ton singulièrement humble et doucereux, grâces en soient rendues à vous et à cette bonne citoyenne. Cependant, je crains fort de ne pas me trouver en état de me remettre en route demain matin avec ma balle sur le dos.
— Eh bien ! dans ce cas, voici maîtresse ^Bernard qui consentira, ponr l'amour de
moi, à vous garder chez elle jusqu'à ce que vos forces soient un peu revenues.
La fermière fit un siiçne d'assentiment.
l.i:S CHAUFFKURS 271
— Bernard ! répéta le colporteur comme si ce nom l'eût frappé.
Mais, comprenant sans doute aussitôt qu'il se trompait, il continua :
— Que la volonté du bon Dieu s'accomplisse! Mais si demain soir je ne me trouvais pas à l'endioiL où doit m'altendre ma pauvre femme, elle serait dans une mortelle inquiétude. Enfin il faut se soumettre à ce qu'on ne peut changer. Si je suis forcé de séjourner ici, je prétends bien n'être à charge à personne et payer convenablement ma dépense. D'ailleurs, on doit avoir besoin à la ferme de quelqu'une de mes marchandises, et ma balle est très bien
assortie. J'ai du fil, des aiguilles, des rubans, des lacets, des mouchoirs.
Le colporteur avait débité ces dernières paroles avec le ton hâbleur et la volubilité ordinaires aux gens de sa profession. Maîtresse Bernard, qui avait hâle de se débarrasser des importuns, lui dit avec empressement :
— Oui, oui, nous verrons à nous entendre là-dessus. Mais vous feriez bien, mon cher, de retourner à votre étable et de dormir d'un bon somme jusqu'à demain.
Il n'y a rien de tel pour rafraîchir le sang et cicatriser les blessures Avez-vous encore besoin de quelque chose ici?
LES CHÀUFFKURS 273
François demanda un peu de nourriture, en promettant toujours de bien payer ce qu'on lui fournirait. La fermière lui coupa un énorme quignon de pain et un bout de fromage; puis elle lui remit une bouteille de cidre et lui souhaita une bonne nuit.
Après avoir remercié, le colporteur allait se retirer quand le Borgne-de-Jouy entra en fredonnant.
-►•Tout est tranquille dans le pays, ditil en s'adressant en apparence à la fermière, et chacun ne paraît songer qu'à se coucher au plus vite ; nous devrions en faire autant... Mais, pour Dieu! citoyenne Bernard, qui donc chez vous va partir à
f7'A LES CHAUFFE uns
pareille heure, que volro mari est en train d'atteler sa carriole?
— Quelqu'un va partir? s'écria François involontairement.
— Que vous importe, l'ami? demanda Ladrange.
— C'est que je piMisais.. . Ma femme sera bien inquiète! Si I;î personne qui part allait à la ville, j'aurais pu la charger d'une commission, peut- être même aurait-dle consenti à me donner upe plaee auprç.sçl'ellp.
Daniel suspectait vaguement ces deux
LIS CHAUFFE LUS 27o
hommes ; d'ailleurs, il ne voulait pas qu'ils pussent voir les dames de Méréville, qui allaient sortir de leur chambre d'un moment à l'autre.
— C'est impossible, répondit-il sèchement; la personne qui part, et c'est moimême, s'il faut le dire, ne va pas où vous allez, et ne peut se charger d'aucune commission.
— Vous? demanda le colporteur; je croyais que vous voyagiez à cheval?
— On est plus commodément en voituture, surtout lorsqu'on a une joli compagne, n'est-ce pas, citoyen? dit la Dorgne en ricanant.
276 LKS CHAUFFEURS
Ces questions irritaient de plus en plus Daniel ; cependant il modéra son impatience, et il fit observer à ses interlocuteurs que le citoyen Bernard, fort peu endurant de sa nature, pourrait trouver mauvais qu'on eût l'air d'épier ses actions. En conséquence, il les engagea encore une fois à se retirer dans l'étable où ils devaient coucher l'un et l'autre, suivant l'usage. La fermière appuya cette invitation, si bien que les curieux n'eurent rien à alléguer pour résister davantage. Ils sortirent donc, le colporteur en souhaitant toutes sortes de prospérités à maîtresse Bernard, le Borgne en lui adressant le bonsoir avec une espèce de raillerie sinistre.
Daniel les suivit; un sentiment dont il
ne pouvait se rendre compte lui disait qu'il devait se défier de ces deux personnages, malgré leurs allures inoffensives.
Il les accompagna donc jusqu'à Pétable ; dès qu'ils furent 'entrés, il ferma la porte sur eux et en tourna deux fois la clé.
— Ces ^ens' peuvent être fort honnêtes, dit-il à la fermière quand il fut de retour, mais ils ne s'en trouveront pas plus mal pour être tenus sous clé cette nuit. Demain matin vous les délivrerez, et peutêtre ne se seront-ils pas aperçus de leur captivité. On ne saurait être trop prudent.
■il
Maîtresse Bernard, que cette mesure
278 LES CHAUFFELUS
débarrassait d'une gênante surveillance, ne la désapprouva pas.
— Et dire, murmura-t-elJe, que ma pauvre fille devait loger avec ces vagabonds!... Mais peut-être aura-t-elle nn gîi,e plus convenable aussitôt que Bernard sera parti ! Mon Dieu ! accordez-moi cette nuit encore, et je mourrai contente!
En ce moment, les dames entrèrent avec leurs paquets. Daniel se chargea de leur modeste bagage, et on allait se rendre dans la cour où la voiture attendait quand Bernard accourut hors d'haleine.
— Ilâtoz-vous, hâtfz-vous ! dit-il avec
émotion ; on entend un galop de chevaux et un cliquetis de sabres dans l'avenue... Partons, partons bien vite... Peut-être aurons-nous le temps.
— Oui, oui, en voiture ! s'écria Daniel chaleureusement.
Et il entraîna Maria, tandis que Bernard entraînait la marquise, sans même leur laisser le temps de dire adieu à la fermière. Mais à peine eurent-ils mis le pied dans la cour, que le bruit de chevaux dévint plus distinct.
— 11 est trop tard, reprit Bernard ; ils ne sont pas à cinquante pas d'ici l
- Sauvez ma fille! dit la marquise.
— Non, non, Daniel, ne pensez qu'à ma mère, je vous en conjure!
Daniel ne savait quel parti prendre.
— Fermez la grande porte, dit-il enfin à Bernard.
Celui-ci s'empressa de pousser les lourds battants de la porte charretière, qu'il assujettit avec d'énormes barres de bois.
— Maintenant, fuyons par le jardin, dit
LES CUAOi-FKllRS 281
Daniel: qui soutenait les pauvres femmes ' éperdues.
Mais, dès les premiers pas, ils reconnurent avec terreur que cette voie de salut leur était aussi fermée. On entendait une grande rumeur dans cette direction , comme si l'habitation eût été complètement cernée.
En même temps on frappa des coups violents à la porte de la cour, et une voix forte somma les gens de la ferme, au nom de la loi, de laisser entrer des gendarmes et des gardes nationaux chargés de s'assurer si la maison ne contenait pas des émigrés et des suspects.
vu
Une nuit d'angoisse.
Daniel Ladrange, en entendant cette sommation, fut aussi surpris qu'effrayé. Il ne pouvait comprendre comment un rassemblement de gendarmes aussi nombreux que celui qui entourait la ferme du Breuil
284 LliS CIIAUFFEUUS
avait pu se fo!*mer à son insu, et il cherchait à coordonner dans son esprit des circonstances tout à fait inexplicables.
Bernard se rapprocha de lui.
— Nous sommes pris comme dans un filet, dit-il à voix basse; pas moyen de fuir... Que ferons-nous, monsieur Daniel? Nous défendrons-nous? "
Toute retraite du côté du jardin était décidément Impossiblr . On voyait pardessus la haie de clôture les chapeaux bordés des cavaliers ; on entendait même un bruit dans les branchages, comme si quelqu'un eût tenté de se frayer passage à travers le buisson.
UîS CHAUFFEURS 285
— Nous défendre ! reprit Daniel en secouant b tête, gardons-nous-en bien; ils sont dix contre un, et toute velléité de résistance serait funeste... Non, non, rentrez dans la maison avec ces darnes, maître Bernard , et faites aussi rentrer votre monde. Pour moi, je vais recevoir ces gens et m'assurer s'ils sont en règle. Peut-être découvrirai-je dans leur mandat quelque omission, quoique illégalité; et si cela était, j'userais de mon droit en les empêchant de pénétrer ici.
— Bon, bon ! monsieur Daniel, vous savez mieux que personne comment il faut s'y prendre; mais allez bien vite savoir ce qu'ils veulent, car ils commencent à s'impatienter. -
En effet des coups de crosse de fusil ébranlaient la porte charretière. Diiniel adressa un mot encourageant à ces dames et il se dirigea vers l'entrée de la ferme, sans écouter Maria qui lui disait à demivoix :
— De grâce, mon cousin, ne vous exposez pas !
Plus il y réfléchissait, plus Daniel se confirmait dans la pensée que les assiégeants du Breuil n'agissaient pas en vertu de pouvoirs réguliers. Il n'était pas rare alors que des partisans ou même des malfaiteurs prissent le costume des agents de la force publique afin d'accomplir avec
LES CHAUFFKURS 287
moins d^ danger quelque hardi coup de main. Peut-être ces hommes appartenaientils à l'une ou à l'autre de cette espèce d'ennemis: et, chose singuUère, celte double éveiituahté qui en tout autre moment eût frappé Ladrange de terreur, lui semblait à peine moins à craindre qu'une perquisition légale. Avant de parlementer avec ces inconnus, il eût voulu examiner à loisir; mais en appliquant son œil aux fentes de la porte, il entrevoyait seulement une masse compacte où rien ne se détachait d'une manière distincte.
Indifférent aux menaces et aux imprécations qui s'élevaient du dehors, Daniel alla chercher une échelle sous un hangar voisin et la posant contre la muraille du
fournil qui dominait l'entrée principale de la ferme, il monta sur le toit de ce petit bâtiment. De là il put enfin reconnaître la force imposante qui bloquait la demeure de Bernard.
Outre les individus disséminés autour de l'enclos, il y avait là une douzaine de gendarmes à cheval couverts de manteaux galonnc'^s, et une vingtaine de gardes nationaux à pied. Cette troupe était armée de sabres, de fusils et de pistolets qui brillaient à la clarté de la lune. Le désordre et l'indiscipline qui régnaient dans les rangs eussent pu justifier les soupçons de Daniel, mais à cette époque les milices nationales manifestaient souvent la turbulence et les passions tumultueuses des réunions populaires.
En l'absence d'indices significatifs , le jeune juge de paix cherchait si parmi ces gens il n'apercevrait pas des visages connus. Ses fonctions l'avaient mis en rapport avec tous les officiers et sous-officiers de gendarmerie du département ; il avait donc l'espoir de retrouver dans ce nombreux rassemblement des personnes qu'il avait vues bien des fois. Malheureusement, les grands chapeaux et les manteaux cachaient les traits de ces hommes, qui, du reste, étaient dans une agitation extrême et continuaient de frapper contre la porte en poussant des cris forcenés. Un peu à l'écart se tenait un cavalier qui semblait être le chef de la troupe; mais tout ce qu'on pouvait remarquer dans son extérieur, outre le manteau et le chapeau de
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rigueur, étaient ses cheveux noués en queu(; à la mode militaire. Plus loin encore, sous les arbres de l'avenue, une femme, tenant un enfant dans ses bras, donnait des signes de douleur et d'épouvante, bien qu'elle parût joiiir>de toute sa liberté.
Comme on peut croire, Daniel n'employa pas longtemps à faire ces observations; impatient de connaître la qualité véritable des assaillants, il se dressa sur le toit du fournil et cria d'une voix forte qui domina le tumulte :
— Vive la nation I
Cecçi était alors un signe de ralliement
LES CHAUFFl uns 291
pour les amis du gouvernement, et les gendarmes y répondaient d'ordinaire avec ' un ensemble plein d'enthousiasme. Cependant, cette fois, il ne produisit que de l'étonnement et de l'inquiétude ; on se tut; toutes les tètes se levèrent. Aussitôt qu'on aperçut Daniel, plusieurs fusils et pistolets furent braqués sur lui ; mais avant qu'aucun coup fût parti, le personnage qui paraissait être un ofïicier se précipita en avant, le sabre nu :
— Bas lès armes ! dit-il en jurant; vous savez bien qu'il est défendu de tirer jusqu'à nouvel ordre.
Et comme l'un des gardes nationaux ne
se hâtait pas d'obéir, rofficier frappa le fusil avec son sabre si violemment que des étincelles jaillirent.
Quoique brave, Daniel n'avait pu s'empêcher de frémir en se voyant menacé ainsi; mais il se remit aussitôt, et le silence s'étant subitement rétabli au-dessous de lui, il reprit d'une voix encore un peu émue :
— Vos hommes, citoyen officier, ne sont ni bons patriotes ni bien disciphnés...
Mais que voulez-vous?
— Belle demande ! répliqua le chef d'un ton moqueur ; nous voulons entrer.
— Fort bien ; les habitants de la ferme n'ont pas l'intention de résister à la force publique si elle est munie d'un mandat légal. Mais ce mandat, l'avez-vous?
— Oui ! certes , et nous vous le montrerons aussitôt que vous nous aurez ouvert.
— Je vous avoue que je doute un peu de son existence... Pouvez-vous du moins me dire de qui il est signé?
— Rien de plus facile, répliqua l'officier en goguenardant toujours; il porte la signature du citoyen Daniel Ladrange, juge de paix de N*** et commissaire du pouvoir exécutif.
i94 LES CHAUFFEUUS
Un rire général apprit alors à Dairiel qu'il était reconnu et qu'on se raillait de son autorité. Cependant il allait reprendre^ la parole pour demander des explications, quand l'officier s'écria impétueusement en s'adressant à ses gens :
- Pas tant de bavardages ! Puisqu'on ne veut pas ouvrir cette porte^ il faut l'enfoncer à la bombe!
— A la bombe I répétèrent tous les autres.
Des poutres mal équarries étaient couchées le long du mur extérieur de la ferme. Un certain nombre de gardes nationaux
LES ClIAUFFIiUKS 2i)5 *
confièrent leurs fusils à leurs camarades, allèrent prendre l'a plus grosse de ces pièces de bois et la posèrent sur des mouchoirs roulés, de manière à former une espèce de bélier. Après avoir exécuté cette manœuvre avf^c une dextérité qui témoignait d'une grande habitude, ils se dirigèrent vers l'habitation, balancèrent la poutre un moment et la poussèrent contre la' porte avec un bruit formidable.
Les planches se fendirent, les ais craquèrent, et bien que la porte ne tombât pas encore, elle ne pouvait évidemme.it résister à cette puissante machine mise en mouvement par tant de bras vigoureux.
Daniel comprit qu'il était temps de descendre; il avait presque la certitude main-
tenant que ces hommes n'étaient ni des gendarmes, ni des gardes nationaux; mais qui étaient-ils? Des chouans? On se trouvait en effet assez rapproché du Bocage de la Vendée pour qu'une de ces bandes qui infestaient le pays eût poussé une pointe jusqu'au Breuil. Des brigands? la chose n'avait non plus rien d'impossible, bien que les scéléi'ats qui désolaient alors la Beauce, le pays Chartrain et l'Orléanais ne se fussent pas encore présentés dans cette partie du Perche. Quoi qu'il en fût, le danger n'était pas moins pressant pour les dames de Méréville, et Daniel cherchait avec angoisses comment il les soustrairait aux entreprises des misérables qui allaient forcer l'habitation.
On ne lui donna pas le temps d'y pen-
LES CllAUFFKURS 297
ser; comme il touchait du pied le pavé de la cour, il entendit marcher derrière lui, . et aussitôt il se sentit retenu par des mains robustes. Deux hommes, en uniforme de gardes nationaux, avaient pénétré dans la ferme par le jardin et venaient de se jeter sur lui. En quelques secondes il fut renversé, garrotté, et un bâillon posé sur sa bouche l'empêcha de pousser des cris, qui, du reste, se fussent perdus au milieu d'un vacarme assourdissant.
Tout à coup la grande porte vola en éclats, et Daniel eut la douleur devoir les brigands, car c'étaient bien les brigands, envahir tumultueusement la cour. Plusieurs, en passant, lui adressèrent des insultes et des menaces; mais guidés par
298 LES CUAl'FFKURS
l'officier, qui était descendu de cheval avec quelques-uns de ses camarades, tandis que les autres gardaient l'entrée principale, ils coururent vers la maison où les habitants de la ferme s'étaient barricadés.
Après une courte délibération, on conclut à l'unanimité qu'il fallait renverser ce dernier obstacle. Mais cette fois on n'eut pas besoin d'employer un bélier manœuvré h foic3 de bras : deux hommes expérimentés dans ces sortes d'opérations s'emparèrent d'un contre de charrue qui se trouvait sous un hangar; dès le second coup, la porte tomba, entraînant avec elle l'échafaudage de meubles qu'on avait en-
LES CUALFKEUKS 299
tassée par derrière. Les brigands s'élancèrent, et aussitôt des cris déchirants s'élevèrent dans l'habitation.
Il y eut là une scène courte mais terrible dont Daniel ne put que soupçonner les affreuses circonstances. La grande lumière qu'on avait aperçue du dehors, ' après la chute de la porte, s'était subitement éteinte ; on entendait un choc de meubles, des piétinements, des blasphèmes effroyables que dominaient des lamentations de femmes. Le prisonnier crut même reconnaître Isi voix de Maria de Méré ville. Par Uh-effort convulsif, il essaya de briser les ctJrdes qui l'attachaient, mais il réussit seulement à les faire entrer plus profonde^
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ment dans sos chairs. Frappé d'impuissance, il poussa, malgré son bâillon, une espèce de rugissement qui excita les moqueries de ses gardiens.
Enfin le tumulte cessa dans la maison et le chef cria aux personnes qui s'étaient emparées de Ladrange :
— Amenez aussi celui-là, on les mettra tous ensemble... et dépêchons!
On enleva de terre le pauvre Daniel, qui ne pouvait marcher à cause de ses liens; on le transporta dans la salle basse, et on le jeta sur le plancher avec tant de vie-
LES CUALFFLURS * 301
lence qu'il en demeura un moment étourdi. Néanmoins la conscience du danger que couraient des personnes chères l'empêcha de s'évanouir tout à fait, et bientôt, surmontant ses atroces souffrances, il souleva imperceptiblement la tête pour examiner ce qui se passait autour de lui.
Soit effet de la lutte qui venait d'avoir lieu, soit prévoyance des brigands qui craignaient d'être reconnus, toutes les lumières, comme nous l'avons dit, avaient été éteintes ; la salle était seulement éclairée par la flamme tremblotante du foyer et par un faible rayon de lune que laissait passer la porte brisée. A cette douteuse clarté, Daniel put s'assurer que tous les
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habitants du Brëuil, maître et maîtresse, valets et servantes, garrottés et bâillonnés comme lui , étaient gisants à terre. On avait poussé la précaution, jusqu'à loiir envelopper la tête de linges pour les empêcher de voir leurs persécuteurs, en sorte que ces victimes d'une épouvantable férocité étaient elles-mêmes méconnaissables.
Immobiles dans l'ombre, elles ne manifestaient leur existence que par de sourds gémissements. Sans plus songer à elles, les bandits, armés de pinces et de crochets de fer, forçaient les armoires de maîtresse Bernard.
Un des coquins voyant que Ladrange n'avait pas de bandeau, saisit un morceau
de toile épaisse et lui en enveloppa la tête; mais avaut de peidre ainsi l'usage de ses yeux, le jeune homnrie avait eu le temps de distinguer non loin de lui une forme svelte et gracieuse qu il croyait appartenir à Maria de Méréville.
Bientôt la voix de rofficierse fit entendre de nouveau :
T— N'avez-vous pas honte, dit-il à ses gens dans un langage étrange qui semblait être de l'argot, de perdre le temps à fouiller les guenilles d'un pauvre diable de fermier, quand cette nuit doit nous rapporter tant d'or et tant d'argent? Ton-
nerre! est-ce qu'on s'amuse é ramasser le son quand on peut avoir sa charge de farine?
Malgré ces observations, les brigands poursuivirent le pillage des armoires, ce qui prouvait que l'autoriié de ce chef n'était pas très respectée. II. reprit après une pause, mais celle fois en français et en accentuant chaque mot :
— Allons ! voici lous nos agneaux devenus bien gentils, et sans doute ils seront sages jusqu'à demain matin. On ne leur fera point de mal s'ils veulent se tenir en paix; mais s'ils bougent, gare à eux! Ah çà! vous autres, a-t-on vu s'il n'y avait
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pas des mendiants gîtes dans cette ferme?
. — Oui, oui, répondit une autre voix en ricanant; nous avons trouvé dans l'étable deux rôdeurs qu'il a fallu mettre à la raison; c'est un colporteur blessé qui ne pouvait être dangereux, car il avait à peine la force de se tenir sur ses jambes, et un petit drôle d'aouteron dont la langue a l'air plus leste que le bras... Nous avons laissé ces deux gaillards enfermés dans le fenil, une muselière sur la bouche et les mains prises dans des menottes de chanvre.
Or, celte voix avait des intonations qui
rappelaient précisémen t celle de l'aouteron 1- 20
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dont il s'agissait. De plus, ce qui venait d'être dit avait sans doute une signification fort plaisante pour les malfaiteurs car tous se mirent à rire bruyamment.
Un nouveau personnage vint comprimer cette gaîté intempestive.
— De par le diable ! disait-on du dehors avec énergie, allez-vous me faire attendre longtemps?... Amen.'Z le fermier; nous aurons besoin de lui.
Un profond silence s'établit aussitôt dans la maison, et celte fois on s'empressa
d'obéir à l'autorité qui venait de se révéler.
La plupart des brigands sortirent; d'autres s'emparèrent de Bernard qui était couché à terre avec les gens de la maison, et, relâchant les cordes de ses jambes, ils voulurent l'obliger à marcher. Le pauvre homme résistait; on le frappa.
— Pas de violence ! dit encore le chef mystérieux. Vous savez quels sont les ordres? Quiconque y contreviendra sera puni.
On entraîna Bernard. L'officier restar
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seul dans la salle avec deux autres brigands et les prisonniers.
— Toi, Gros-Normand; et toi, Sans- Pouces, dit-il en argot à ses compagnons, vous êtes de garde ici. Ne tourmentez pas les pantes, et ne vous enivrez pas avec le vin du fermier... Vautre est de mauvaise humeur, et il retourne de coups de bâton et de balles dans la tête, je vous en avertis. Il y aura encore deux camarades pour faire gaffre autour de la maison; ainsi vous serez en force. Mais pas de mauvais traitements aux prisonniers s'ils se tiennent tranquilles... Par exemple, poursuivit-il en français et en grossissant sa voix, s'ils se révoltent, enfermez-les dans la
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baigné de sueur. Il demeura donc immobile et étudia la situation des divers personnages réunis dans la salle basse de la ferme.