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jeune fille avec hardiesse; Daniel nous a rendu déjà de tels services...
Daniel l'iiiterrom^àt :
— M/1 cousine, de grâce, dit-il, n'attirez pas sur vous, en défendant ma cause, une colère que tant de fatales circonstances expliquent, si elles ne la justifient pas. . Je ne prétends point chercher une excuse, poursuivit-il en se tournant vers la marquise, dans les services que j'ai pu rendre; , dès les premiers temps do celte révolution, je l'avoue, la réflexion, l'étude du droit, des instincts particulieis peut-ôtrc, m'avaient fait adopter certaines idées que je vois triompher aujourd'hui. Je ne saurais
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approuver l'appliration rigoureuse, inexorable, de ces principes; je déploi-e les excès qu'elle enlrnîne; uiai^, comnoe beaucoup d'autres, je pense que le bien naîtra de celte tourmente passagère. En attendant, je vous le jure, luadanie, je n'ai que respect et pitié pour ses victimes ; je voudrais les sauver; mais que peut un homme contre un ouragan?
— Encore une fois, phrases que tout cela, dit la marquise d'une voix sombre; si vraimt^nt vous aviez les sentiments généreux dont vous faites étalage, ne pouviezvous tenter quelque chose, employer votre crédit , exposer votre sûrelé même pour arracher votre oncle, mon mari, à l'é-
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pouvantable vengeance de vos dignes amis?
— Tar pitié ! madame, ne m'accablez pas, reprit Daniel avec une sorte de désespoir ; ne me reprochez pas ce qui est l'œuvre de la fatalité. Si pénibles que soient pour vous et pour Maria ces cruels souvenirs, permettez-moi de vous rappeler les circonstances de cette catastrophe. Ni vous, ni votre mari, par un sentiment que j'approuve, vous n'aviez voulu émigrer.
Assurés de l'estime et de l'afi^clion de vos voisins, vous résidiez paisiblement à votre château de Méréville, dans une campagne écartée, où le souffle de la tempête sociale n'arrivait quailbibli et presque insensible. M. de Méréville appartenait à cette portion
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intelligente de la noblesse qui n'avait pas désapprouvé la révolution à son origine ; il reconnaissait la nécessité de réformer les abus monarchiques ; il n'avait ni la morgue, ni les préjugés de sa casle ; il vous avait épousée, vous, madame, qui apparteniez à une famille honorable, mais bourgeoise. Par-dessus tout, il avait cette bonhomie de mœurs, cette simplicité de manières qui gagnent les cœurs. On pouvait donc espérer que vous seriez oubliés par les passions mauvaises, et je comptais user de mon influence dans la province pour écarter de vous toutes les atteinteset tous les dangers.
i> Sur ces entrefaites, les événements du 10 août éclatèrent à Paris. Le monde en-
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lier trembla du coup terrible que le peuple vetiait de frapper. Cependant il ne semblait pas que cette commotion nouvelle dût encore influer sur votre destinée, quand j'eus connaissance que M. de Méréville avait disparu, et que, ma cousine et vous,, vous étiez restées seules au château. Je ci'us que mon oncle avait émigré, et j'accourus tout inquiet à votre résidence. Vous essayâtes do me rassurer : « Le mar^ quis, disiez-vous, était absent pour ses affaires et il ne pouvait manquer de revenir bientôt. » Je ne partageais pas voire tranquillité apparente, mais vainement je tâcliai de vous arracher votre secret. Je vis avec douleur que vous commenciez à vous défier de moi , et je me relirai le
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cœur navré, sans avoir obtenu de vous aucun éclaircissement.
y> Que s'était-il passé? Je devinais que la patience du gentilhomme libéral avait enfin été poussée à bout; mais à quelle périlleuse entreprise s'était-il laissé entraîner? Je l'appris seulement quand il était trop tard pour intervenir d'une manière efficace.
» Un jour, il y a environ deux mois de cela, je vis dans les papiers publics une sinistre nouvelle. Je ne pouvais d'abord y croire; mes yeux se troublèrent, la tête me tourna. Cependant le fait était positif, indubitable. Je savais enfin ce que vous aviez eu le triste courage de me cacher.
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» Le marquis de Méréville, effrayé de la marche rapide do la révolution, poussé peut-être secrètement par d'imprudents amis, était allé à Paris prendre part à une entreprise audacieuse, dont le but était la délivrance du roi el de la famille royale. Les conjurés, n'ayant pu prévenir la catastrophe du 21 janvier, n'en persistèrent pas moins dans leur plan pour sauver la reine et le dauphin ; mais ils furent trahis, arrêtés, et vingt-quatre heures après leur arrestation, tout était fini.
■ » Vous le voyez, madame , le journal m'apprenait à la fois et la tentative insensée de ces téméraires gentilshommes et les suites funestes de cotte tentative. Peutêtre, si vous m'aviez révélé, dès le prin-
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cipe, dans quelle entreprise périlleuse mon oncle était engagé, serais-je parvenu' à l'en détourner; en désespoir de cause, je serais accouru à Paris , et à tous risques... Mais vous vous étiez défiée de moi, et nous devions tous porter la peine de cette défiance.
» Malgré l'immense douleur qui m'accablait, il me fallut songer d'abord à votre sûreté. Je prévoyais qu'on ne vous laisserait pas longtemps en paix à Méréville; et, en effet, deux jours après la tragique nouvelle, je recevais, en ma qualité d'officior de la police judiciaire, un mandat d'arrestation décerné contre vous, avec ordre de le faire exécuter sur-le-champ. Mais déjà
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j'avais pu vous prévenir et vous trouver une retraite. N'osant me rendre moi-noôme. à Méréville, car mon absence eût excité des soupçons dangereux, je vous avais envoyé un homme de confiance pour vous conduire ici en toute hâte, sous un déguisement et de nuit. Il me semblait que vous n'auriez plus rien à craindre au château du Breuii, sous la protection de votre frère, qui a obtenu un certificat de civisme, et dont les opinions démocratiques sont connues. Je tus donc un peu rassuré, quand mon agent revint m'annonccr que vous et ma chère cousine vous étiez arrivées heureusement dans ce paisible canton.
» Voilà quelle a été ma conduite, ma-
daiTitJ. et, je vous le demande, n'a-t-elle pas été celle d'un honnête homme et d'un bon parent? Depuis cette époque, je m'étais contenté de veiller de loin sur vous, n'osant venir , car je suis surveillé moimême, et la moindre imprudence pourrait me perdre avec vous. Mais je vous croyais sous le toit de notre parent, dont l'intérêt même était de vous protéger; aussi, jugez de mon étonnement, de mon indignation, quand, bravant des risques réels pour vous rendre visite, j'apprends que l'oncle Ladrange a refusé un asile à sa sœur et a la fille de sa sœur ! Apres les avoir reçues pendant une seule nuit duus sa maison, ii a cédé aux suggestions de l'égoïsme et de la peur; il a remis à son fermier le soin de p;roiéger deux pauvres femmes pros-
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crites et sans défense. Depuis ce temps, il n'a pas voulu les voir une fois; il n'a pas daigné descendre à la ferme ; elles n'ont reçu de lui ni secours ni consolations... Mais je vais le faire rougir de sa coupable conduite... )>
" Pourquoi seriez-vous surpris de cette conduite, et pourquoi mon frère en rougiraiL-il? demanda la marquise avec son ironie a mère ; votre oncle, citoyen Daniel, est conséquent avec lui-même, et il ne cherche pas, comme tant d'autres, à cacher son égoïsme sous un masque de dévoûment et de générosité. Quand il a tant fait pour conserver sa fortune et sa vie, irait-il les exposer en donnant asile chez lui à la fille ei è la veuve d'un conspi-
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rateur aristocrate? La citoyenne Pétronille, sa gouvernante, ne le lui pardonnerait pas... D'ailleurs, mon excellent frère est économe, et ce serait une trop grande charge pour lui d'héberger et de nourrir des ci-devant nobles ; il vaut bien mieux, sous prétexte de leur sûreté, les mettre au régime sobre et peu coûteux d'une ferme percheronne... Mais laissons cela, monsieur; ma fille et moi, nous ne nous plaignons de rien , nous ne demandons aucune faveur, et si nous avons le choix de nos bienfaiteurs, nous préférons à tous autres les honnêtes campagnai'ds qui nous ont accueiUies dans notre inl'oi lune.
La persistance de cette haine, qui per-
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çait dans chaque parole de la marquiâe^ consterna Daniel.
Il reprit avec un accent douloureux :
;,- — Je vois, madame, que rien ne saurait surmonter, quant à présent, vos cruelles préventions; mes explications ne peuvent vous convaincre, mes prières ne peuvent vous toucher. Aigrie par le malheur et la persécution, vous vous en prenez même à vos amis de ce qui est l'œuvre de la fatalité. Je conjpte donc sur le temps, qui ne peut manquer d'opérer une réaction favorable dans votre esprit judicieux. En attendant, votre retraite actuelle ne présente pas une sécurité suffisante. La ferme du
Brcuil, à cause des habitudes hospitalières du fermier, est fréquentée par un grand, nombre de personnes; quelque soin, que Maria et vous, vous preniez de vous tenir enfermées, vous pouvez être aperçues, et il ne faudrait pas une grande perspicacité pour deviner votre condition véritable; dans ce cas la tentation semblerait peutêtre trop forte pour certaines gens. Au contraire, là-bas, au château que mon oncle habite presque seul et où l'on ne reçoit personne, vous ne serez pas exposées aux observations indiscrètes ; vous y trouverez plus de liberté, plus de bien-être, et j'espère décider notre paront à vous y recevoir. Il ne faut pas oubher, madame, que vous êtes encore sous le coup d'un mandat d'arrestation, et, que la moindre nédi-
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gence peut avoir des conséquences terribles.
— Eh bien ! qu'importe ! répliqua madame de Méréville avec un désespoir farouche ; je suis lasse de souffrir, et je me résignerai au sort de mon excellent mari, s'il le faut.
— Et voire fiUc, madame, votre fille si jeune, si digne de toutes les prospérités humaines, voulez-vous donc la condamner à une mort prématurée? Oh ! je vous en conjure, pour elle et pour vous, consentez à supporter vos maux avec patience et résignation. La crise où nous sommes ne saurait se prolonger longtemps. Je profi-
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terai de la première occasion favorable pour vous tirer de celte situation fâcheuse; en attendant, laissez-moi prendre les mesures qu'exige impérieusement votre sûreté. Je vous le répète, vous êtes trop en vue dans cette ferme; l'espion le moins rusé vous reconnaîtrait à votre air de noblesse, il reconnaîtrait ma cousine à ses grâces naïves, à sa beauté...
— Cessez, monsieur, dit la marquise avec impatience, des flatteries qui ne réussiront ni auprès de ma fille ni auprès de moi. Le temps n'est plus où, pleines de confiance dans la franchise de votre carac- ' 1ère, nous pouvions prêter l'oreille à ces paroles doucereuses. Mais faites l'essai dont vous parlez auprès de mon frère,
citoyen Daniel; je ne m'y oppose pas. S'il faut quitter cette maison, je la quitterai sans résistance, puisque le salut de ma flUe, dites-vous, esta ce prix... Et maintenant, ajouta-t-elle Jroidement, permettezmoi de vous rappeler que cette conférence prolongée avec deux femmes suspectes pourrait être remarquée et compromettre un zélé citoyen tel que vous.
Daniel poussa un profond soupir ; il se sentait impuissant contre celle av<^rsion déraisonnable qui méconnaissait les services les plus réels.
— Je vais m'éloigner, madame, repritil, car aussi bien ma présence vous devient
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Mi
importune; ce soir jo vous rendrai compte du résultat de ma mission auprès de mon oncle Ladrange. Mais, avant de vous quitter, j'aurais encore un mot à vous dire touchant vos intérêts. Vos biens et ceux du marquis de iMérévilie ont été mis sous séquestre; j'aurais voulu , vous épargner ce malheur, mais un ami puissant que j'avais à Paris vient d'être proscrit à son tour ; il a dû s'enfuir pour sauver sa tête, et l'appui que je trouvais dans son crédit me manque tout à fait Cependant, grâce aux influences que j'ai employées, vos propriétés n'ont pas encore été déclarées biens nationaux, et j'espère, en traînant les choses en longueur, arriver à vous les faire restituer intégralement dans des temps plus tranquilles.
-;— Ah! répliqua la marquise, dont les yeux brillèrent comme en dépit d'ellemême.
— Jusque-là, balbutia timidement Daniel, si vous éprouviez de la gêne, et si vous vouliez permettre à un parent, que vous avez autrefois (^.omblé de bienfaits, de vous ofTi'ir ses services...
— Assez, monsieur, interrompit durement madame de iMéréville ; quand j'aurai besoin de vos services, je vei rai si je dois vous les demander; en attendant, épargnez-moi l'humiliation de vous entendre me les offrir.
Daniel leva les yeux au ciel comme pour
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le prendre à témoin de l'injustice de sa tante, et il fit ses préparatifs de départ.
— Madame, dit-il enfin, ne vous offensez pas si je vous conjure, ainsi que mademoiselle Maria, de ne pas quitter cette chambre avant mon retour. Il se trouve en ce moment à la ferme des personnes dont les allures m'inspirent des soupçons, et le plus infime ennemi peut être à craindre.
— Il suffit, monsieur, répliqua son altière parente; ayez l'esprit en repos, nous sommes habituées de longue date à la réclusion la plus austère. Merci de votre avis, pourtant; il est d'autant plus généreux que si vos amis les révolutionnaires
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venaient à découvrir noU-e retraite, vous et VDtre digne oncle vous hériteriez de dos domaines.
Ce dernier trait était si cruel, si peu fondé en ce qui concernait Daniel, que le jeune homme ne put plus se contenir, et des lai'mes brûlantesjaillirent de sesyeux. Mademoiselle de Méréville courut à son cousin, et, lui prenant la main dans les siennes, elle dit avec effusion :
— Daniel, mon pauvre Daniel, pardonnez à ma mère... elle a le cœur déchiré I Un jour viendra, comme vous le disiez tout à l'heure, ou elle saura mieux vous apprécier 1 Quant à moi I je suis pénétrée
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de reconnaissance pour votre dévoûment, et si vous avez réellement des torts, je vous les pardonne.
— Que signifie ceci, mademoiselle? s'écria |a marquise irritée.
La jeune fille recula, épouvantée ellemême de ce qu'elle venait de dire ; mais déjà Daniel avait relevé la tète, et une ineffable satisfaction se peignait sur son visage :
— Merci, Maria, ange du ciel ! s'écria -til; vouS'm'avez rendu la force et le courage.- Ayez confiance en moi ; malgré les funestes préjugés de votre mère, je vous
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sauverai l'une et l'autre, ou je périrai à la peine.
Daniel sortit de la chambre, et bienfôt après on l'entendit galoper dans l'avenue.
Le château du Breuil.
Avant d'aller plus loin, il nous faut encore donner au lecteur quelques détails rétrospectifs sur la famille Ladrange, dont les divers membres vont jouer les rôles principaux dans cette histoire.
. Les Ladrange formaient une de ces riches familles bourgeoises qui, en province, marchaient presque de pair avec la noblesse. Peut-être mAme, si l'on en croyait certaines prétentions, avaient-ils aussi une origine nobiliaire, dont deux ou trois générations consécutives avaient négligé de se prévaloir. Leur richesse remontait à Pierre Ladrange ou. de la Drange (là était le point do discussion), qui, vers la fin du seizième siècle, s'était établi armateur à Nantes, et avait réalisé des bénéfices importants dans le commerce maritime. Ses descendants renoncèrent au négoce ; mais, par un hasard assez rare, leur fortune n'avait pas subi de diminution notable pendant deux siècles, si bien qu'au mo-
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ment de la révolution, elle était encore considérable.
D'autre part, les Ladrange n'avaient rien négligé de ci' qui pouvait ajouter à leur influence. Ils s'étaient alliés aux familles les plus honorables de la Beauce et du pays chartrain ; plusieurs d'entre eux avaient suivi avec distinction la carrière de la magistrature. La ville de Chartres avait même eu deux baillis de leur nom : le dernier, Paul-Anselme Ladrange, mort en 1780, était le père de Daniel.
Paul-Anselme, qu'on appelait habituellement le bailli dans sa famille et daus le pays, avail eu un frère et une sœur plus
âgés que lui. Lo fî'ère aîné, propriétaire actuel du château du Breuil, où il demeurait, hérila, selon l'usage d'alors, tous les biens de la famille, et il était, dès sa jeunesse, trop avare |^ur laisser à ses puînés autre chose que leur misérable légitime. Paul-Anselme dut donc se contenter d'une modeste charge que son père lui avait achetée au présidial de Chartres, et sa sœur fut destinée au couvent. Heureusement, Paul-Anselme était un homme de haute inteUigence, et la sœur était jolie; pendant que l'un devenait un des premiers magistrats de sa ville natale, l'autre épousait le marquis de Méréville, gentilhomme campagnard qui possédait une belle terre dans rOrléanais.
Le bailli, malgré les fonctions impor-
tantes dont il avait été revêtu, mourut pauvre, et son fils Daniel, demeuré orphelin à l'âge de douze ans, n'avait d'autre fortune qu'une modeste rente provenant de sa mère. A la vérité,' Daniel pouvait être considéré comme le futur héritier de son oncle LadrangQ du Breuil, qui n'avait jamais été marié, et qui, loin de dissiper sa fortune, l'augmentait par toutes sortes de moyens plus ou moins avouables ; mais l'oncle du Breuil, avec lequel nous ferons bientôt connaissance, n'était pas homme à s'imposer le moindre sacrifice pour uni parent peu fortuné. Il ne consentit à devenir le tuteur de Daniel qu'après s'être assuré que l'orphehn avait des ressources suffisantes pour ne pas tomber à sa charge. Du reste, ses devoirs de tutelle se réduisi-
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renl à peu de chose ; iL mil son neveu en pension au collège de Chartres, et il ne le voyait qu'aux vacances, quand Técolier venait au Breuil recevoir des leçons de rigoureuse économie. Plus tard, il l'envoya prendre ses degrés à Paris, d'où le jeune homme revint à Chartres pour suivre la carrière d'avocat; mais, dans les différentes phases de son existence, Daniel avait été averti qu'il n'eût pas à dépasser d'un hard le chiffre de sa petite rente, et il s'était conformé exactement à ces prescriptions.
Si Daniel ne trouvait qu'égoisme et dureté du côté de son tuteur, il n'en était pas de môme du côté de sa tante de Méréville. La marquise avait toujours aimé son jeune
frère, et elle reportait sur le fils la tendresse qu'elle avait eue pour le père. Le marquis lui-même s'était pris d*une vive tendresse pour l'orphelin. Quand Daniel venait passer quelques jours à Méréville, il le comblait de cadeaux; il lui faisait counaîlre ces douces joies de l'enfance dont le privait son tuteur. Pkis tard, quand le jeune Ladrange eut acquis la connaissance des lois, le marquis, un peu processif, comme il convient à tout bon propriétaire campagnard, aimait à le consulter sur ses affaires litigieuses et à s'entretenir avec lui de ses droits imaginaires ou réels. Mais ce qui attirail surtout Daniel à Méréville, c'était la présence de sa cousine Maria, charmante enfant qu'il avait vu grandir, dont il avait vu se développer succès-
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sivoment toutes les perfections. Une douce intimité s'était établie entre eux, et peutêtre, depuis qu'ils avaient passé l'adolescenco, cette intimité était-elle devenue de l'amour ; mais aucun aveu n'avait été échangé. Ils s'aimaient depuis si longtemps et si naturellement, qu'ils ignoraient peut-être eux-mêmes ce qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. D'ailleurs, leurs rapports avaient élé si rares, et dans ces derniers temps, les circonslances étaient devenues si gi'aves, qu'ils n'avaient pas eu le calme nécessaire pour faire cet examen de conscience.
C'était entre ces doux maisons si difl'érentes, le Brouil et Méréville, que Daniel avait partagé les courts loisirs que lai
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laissait l'étude, et l'on devinera facilement laquelle des deux obtenait ses préférences. Quand il avait passé quelques semaines - chez son oncle Ladrange, il était contraint, soucieux et morne. Au contraire, après un court séjour au joyeux et hospitalier ma- Doir du marquis, la fraîcheur reparaissait sur ses joues, son œil reprenait son éclat ; son âme ardente se répandait au dehors en juvéniles élans. Toutefois, sesagréables séjours à Méréville, non plus que les longues heures d'ennui qu'il affrontait au Breuil, n'étaient point capables de lui faire oublier le soin de son avenir. Plein d'une noble ambition et ne comptant que sur lui-même, il se préparait par un travail assidu, opiniâtre, à jouer son rôle dans le monde. Aussi quand il vint s'établir à
Chartres avec le titre d'avocat, promellaitil atf barreau de cette ville une gloire de plus et un magistrat intègre tel qu'avait été son père. Un mot ici pour expliquer ces opinions libéi'ales qui indisposaient si fort la marquise contre lui.
Comme personne ne l'ignore, les principes qui causèrent la chute de l'ancienne monarchie n'appartenaient pas exclusivement à tf^lle ou telle csale. Quand l'explo- • sion eut lieu, tous les esprits éclairésydans la noblesse comme dans le Tiers-État, dans le clergé comme dans le peuple, s'accordaient sur la nécessité d'une réforme ; la divergence d'opinion commençait seulemenf à la question de savoir dans quelles limites cette réforme devrait s'accomplir. La magistrature notamment, qui, par l'or-
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ganedes parlemonts, avail fait une si longue et si constante opposition au pouvoir absolu, avait déjà des habitudes de résistance et de liber ',é. Ce fut là le point de départ de Daniel La-irange. Dès légistes distingués, anciens amisdeson père, l'avaient initié à certaines doctrines traditionnelles. D'autre part, l'éîu'l ^ approfondie des ori^ gines du droit, la méditation des ouvrages que nous ont laissés les gi-ands penseurs du dix huitième siècle et peut-être aussi ce sentimeht généreux qui pousse les jeunes gens à prendre la défense des classes opprimées contre les classes privilégiées, le jetèrent avec passion dans les idées nouvelles, et nul ne salua la révolution avec plus d'enthousiasme et de bonne foi.
Cependant, à mesure que des factions
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eiJiieniies se disputaient la direction du mouvement révolutionnaire, Daniel Ladrange eût voulu pouvoir l'arrêter à de certaines limites ; mais s'il regretta que ces limites fussent dépassées, il ne s'en effraya pas outre mesure. Voilà pourquoi.
Quand Daniel avait débuté au barreau de Chartres, il s'était lié d'amitié avec un de ses nouveaux confrères dont on vantait partout la merveilleuse éloquence et la haute probité. Ce confrère était le fameux Pétliion de Villeneuve, qui fui nommé député aux États-Généraux par le Tiers-Etats du bailliage de Chartres. Péthion avait apprécié à leur juste valeur los idèesélevées,le courage et l'énergio de Daniel Ladrange. Dès qu'ils furent séparés, une correspon-
dance active s'établit entre eux. C'était Péthion qui dirigeait son jeune ami, le soutenait dans les défaillances que lui causaient les violences des factions, lui montrait sans cesse, au bout de la route, la grande et magnifique régénération sociale qu'ils avaient rêvée l'un et l'autre. Devenu maire de Paris et président delà Convention nationale, Péthion mit en Daniel une confiance absolue, et lui accorda une grande autorité dans leur pays natal. Ladrange, si modeste que fussent ses fonctions officielles de juge de paix, était en réalité un des chefs du parti révolutionnaire modéré dans sa province, et il avait profité souvent du crédit de son ami pour sauver des proscrits ou prévenir de funestes excès.
Malheureusement la protection qu'il avait trouvée jusqu'à ce moment dans son ancien collègue veiiait de lui manquer tout à coup. Péthion, vaincu dans sa lutte contre la Montagne . décrété d'accusation, obligé de fuir, avait péri misérablement^ aux environs de Bordeaux avec deux autres députés mis hors la loi comme lui. Cétail de Péthion que Daniel avait voulu purlei' à madame de Méréville, quand il avait annoncé la perte récente d'un ami puissant.
Cruellement blessé dans ses alTectioris et dans ses croyances, Ladrange éprouvait une horreur véritable pour la faction victorieuse. Mais comment s'arrêter sur la pente redoutable où il était lancé? Ses re-
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lations bien connues avec Pélliion l'avaient rendu suspect au parti dominant, il le savait; à la première hésitation qu'il montrerait, il se sentait perdu. D'ailleurs sa retraite eût laissé sans soutien les dames de Méréville et son oncle lui-même, que son crédit défendait seul contre les passions du moment. Ces considérations l'avaient décidé à dissimuler ses opinions réelles, et à cacher soigneusement son aversion pourlafat tion qui s'était emparée du pouvoir.
Aussi l'injustice outrageante de sa tante, injustice dont les bonnes paroles de Maria n'avaient pu qu'atténuer l'efTet, avait-elle , éveillé dans son esprit des doutes poignants. Tout en galopant dans l'avenue, il
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se demandait si vraiment les reproches de la marquise n'étaient pas fondés, si des motifs d'intérêt personnel ou d'intérêt de famille pouvaient excuser sa conduite ; mais la façade sombre et retrognée du château, qui se montra bientôt à travers les arbres vint donner un nouveau couis à ses pensées.
Le château du Breuil était une vieille et massive construction, de forme carrée, que la parcimonie de son propriétaire actuel laissait dans un état voisin du délabrement. Des chênes séculaires qui l'entouraient lui interceptaient l'air et le jour. A voir ses volets toujours clos, on eût dit qu'il était inhabité. La mousi^î avait envahi les toitures; les grandes cheminées de
pierre qui surmontaient les pignons ne donnaient aucune fumée; les mauvaises herbes se haussaient de toutes parts sur leurs tiges épineuses comme pour les dérober aux regards. Aucune poule ne caquetait dans les cours, aucun pigeon ne roucoulait sur les girouettes rouillées.
Rien ne vivait, ne bruissait dans cette lugubre habitation. Les chants de quelques oiseaux solitaires résonnaient à l'entour comme dans la profondeur des bois.
Une grille de fer, selon l'usage, fermait l'avant-cour; mais cette grille était munie intérieurement d'une cloison do fortes planches qui ne permettait pas au regard de pénétrer dans l'enceinte. La porte, solidement barricadée, ne semblait pas avoir
tourné sur ses gonds depuis bien des années ; la loge du portier, qu'on apercevait par-dessus les barrières, avait son toit crevé et tombait en ruine. Aussi Daniel, suivant un étroit sentier à peine tracé au milieu des plantes parasites, se dingea-l-il vers une porte bâtarde pratiquée dans un mui- élevé et à demi-cachée sous des toulles de lierre • c'était l'entrée ordinaire du château du Breuil.
Comme il allait mettre pied à terre, il , aperçut à quelques pas un homme immobile, qui observait l'habitation avec une grande curiosité. Absorbé par sa contemplation, cet individu n'avait pas entendu venir le cavalier. Au bruit qui se faisait derrière lui, il tourna l'nfm la tète ; après
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avoir jeté un coup d'œil sur le voyageur, il s'empressa de franchir un échalier voisin en ^sifflotant, et disparut derrière les buissons, (cependant Daniel avait eu le temps de* reconnaître l'aouteron qu'il avait vu à la ferme un moment aupavant, et que l'on appelait le Borgne-de- Jouy.
A cette époque de troubles, la moindre circonstance était matière à soupçons, et si le jeune Ladrange avait eu l'esprit plus bbre, il eût voulu savoir ce qui attirait ce rôdeur près de la maison de son oncle. Mais l'nnpression de défiance causée par cet incident s'effaça rapidement, et Daniel, sautante bas de sou cheval, vint tirer une
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vieille corde à nœuds qui pendait à côté de la petite porte.
Aussitôt, la maison, qui paraissait déserte et abandonnée, donna quelques signes de vie. Des aboiements sonores, qui devaient provenir d'un dogue de la plus haute taille, s'élevèrent dans l'intérieur et continuèrent sans interruption. Toutefois, il fallut attendre encore plus de cinq minutes avant qu'une créature humaine se présentât pour répondre à l'appel de la cloche, et Daniel allait sonner une seconde fois, lorsqu'enfin des sabots cliquetèrent sur le pavé de la cour, et une voix aigre dit en patois de l'autre côté de la porte :
— Qui donc vient sonner chez nous?
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Un vagabond sans doute... Passez votre chemin, on ne donne rien ici.
Daniel connaissait cette voix peu harmonieuse, et il répondit avec impatience : •
— C'est moi, PélroniUe; allons dépêchez-vous de m'ouvrir, car j'ai hâte de voir mon oncle.
Mais on ne se pressa pas de se rendre à cette invitation ; un judas pratiqué daiis la porte s'ouvrit sournoisement, et une vieille femme rechignée examina le visiteur. Enfin on dit avec plus d'étonnement que de joie :
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— Tiens, c'est le petit Daniel!... Qui diable se serait al-lendu à le voir aujourd'hui? Mais vous avez passé par la ferme, mon gars, et vous y aurez dîné sans doute; ce sera fort bien fait, car notre garde-manger n'est pas des mieux fournis.
Tout en parlant, la vieille écartait avec lenteur d'énormes verroux. Jamais prison ou forteresse n'avait été mieux protégée que le château du Breuil contre les visites et les sui prises. La porte liiiit pourtant par s'ouvrir avec un grand bruit de ferraille, et Daniel eut la permission d'entrer; mais, en voyai.t qu'il traînait avec lui son cheval, la vieille s écria d'un ton acariâtre :
— Miséricorde! petit, à quoi pensezvous donc de nous amener cette bête?
Nous n'avons ni foin ni paille; quant à l'écurie, elle n'a plus de toit, et j'ai brûlé, l'hiver dernier, les auges et la crèche... Ensuite, poursuivit-elle, vous ne resterez pas longtemps ici, n'est-ce pas? vous repartirez sans doute ce soir, et il broutera ces grandes herbes qui poussent partout... Jérôme lui tirera un seau d'eau et ça passera pour cette fois.
La cour où l'on venait d'entrer présentait, en effet, une grande abondance d'orties et de chardons, qui croissaient vigoureusement au milieu d'instruments de labourage à demi pourris, de charrettes sans roues, de tonneaux effondrés. Daniel