Les chauffeurs
Grâce au\ renseignements fournis par mademoiselle de Méréville, Daniel n'eut pas de peine à trouver la maison où logeait la mendiante. C'était un cabaret de la plus
mauvaise apparence et du [)lus mauvais
renom, à demi-caché dans des arbres et des buissons, au bord du chemin, comme un voleur en embuscade. Ladrange pénétra dans un rez-de-chaussée noir et sale, meublé de tables' boiteuses et de bancs éclopés. Il n'y avait pas en ce moment de consommateurs dans cette pièce. Une vieille femme, aux vêtements sordides, sans doute la maîtresse du logis, était assise devant une fenêtre et ravaudait du mauvais linge. A la vue d'un visiteur si différent des gens qu'elle recevait d'ordinaire, elle se leva d'un air empressé, et connue Daniel, révolté par l'odeur de ce lieù^ s'était a n'été après avoir fait quelques pas, elle lui dit, en donnant à ses traits ignobles une expression caressanle :
— Entrez, entrez, citoyen; que faut-il
LKS CUAIJFFEURS 3
VOUS servir? Asseyez-vous donc, je vous prie.
Mais Daniel s'y refusa, et, surmontant son dégoût, il se hâta de demander à la cabaretière si elle ne logeait pas chez elle, depuis plusieurs jours, une femme qu'il dépeignit et que l'on supposait exercer la mendicité. La cabaretière, déçue dans son espoir, ne parut pas disposée à comprendre ce qu'on lui demandait. Uepreuanl sa place et son ouvrage, elle répondit d'un ton maussade :
— Est-ce que je sais, moi ! Nous voyons ici tant de monde.
Daniel insista, et ajouta des particularités très précises sur la personne qu'il
cherchait. Ses efforts échouèrent devant le mauvais vouloir de la vieille. Alors, changeant de ton, il déclina sa quaUté de magistrat, et annonça que si l'on ne répondait pas avec franchise à ses questions, il se verrait obligé d'agir de rigueur. Ces menaces eurent un plein succès ; la vieille recouvra subitement l'intelligence de la mémoire.
— Ah I ah ! je sais qui vous voulez dire, reprit-cUo avec un embarras mal dissimulé, c'est cette femme qu'on appelle la Grêlée, et qui logo en eflel chez nous depuis la semaine dernière... Riais elle n'a pas fait de mal, j'espère : et Ton n'a rien à lui dire pour avoir honnêtement demandé l'aumône aux passants el aux voyageurs?
— C'est possible; mais si vraiment elle n'a rien à redouter de la justice, pourquoi donc avez-vous feint d'abord de ne pas la connaître?
— Dame! citoyen, on craint toujours de mettre une pratique dans l'embarras... Et puis comment s'imaginer qu'un grand monsieur tel que vous eût affaire à la Grêlée?
Ladrange dut se contenter de cette excuse, et recommença ses questions sur nouveaux frais; mais il ne put tirer de la vieille que des détails sans intérêt. La Grêlée sortait quelquefois dans la journée pour aller mendier, mais la plupart du temps elle demeurait enfermée dc^ns une petite chambre dont elle avait payé le loyer d'à-
va nce jusqu'à ce jour; du reste, nul ne savait qui plie était.
De son côté, Daniel, comme on peut croire, n'avait garde de soupçonner, dans la pauvresse qu'on appelait la Grêlée, Fanchette Bernard, la fille déshonorée de l'ancien fermier de son oncle. Il n'avait fait qu'enirevoir Fanchette, et il nn l'avait jamais entendu appeler par son sobriquet.
Maria olle-méme, qui avait reçu la mendiante à la villa le malin, ne l'avait pas reconnue; car, ainsi que son cousin, elle n'avait vu la fille de Bernard qu'une fois, dans une salle faiblement éclairée, et au milieu de circonstances bien capables de troubler l'esprit. Cependant le jeune magistrat poursuivit ses investigations sans se laisser décourager par ce premier échec.
r- Mnintenant, bonne fomme, reprit- il avec sévérité, réflécliissez bien à ce que vous allez répondre... Personne n'est-il venu chez vous demander la Grêlée? Ne l'avez- vous jamais vue s'entretenir avec quelqu'un, soit ici, soit ailleurs?
La cabaretière éluda la question.
— Ah! citoyen, re[)rit-elle , comment saurais-je ce qu'elle fnit, quand elle va de droite et fie gauche demander son piiii)? M8(is, voye^-vous, quqique jeime encore, la pauvre Grêlée n'est pas belle, et il n'y a pas de danger que les hommes lui adressent la parole.
Et la mégère se mit à ricaner.
— Soit; mais ne recevait-elle la visite
8 LES CllALTFEUUS
d'aucune femme? N'essayez pas de nier, citoyenne; j'ai des raisons de croire...
— Eh bien! puisque vous le savez... oui, oui, je crois avoir vu deux ou trois fois une fenirae^de la ville venir demander la Grêlée.
— Une femme encore jeune, fort jolie, et vêtue avec une CéTtaine recherche?
— C'est bien cela ; noire pensionnaire disait que c'était une marchande colporteuse, et elles s'enfermaient dans la chambre pour causer ensemble.
Daniel venait d'éclaircir un point important; sans aucun doute, la colporteuse qui visitait la Grêlée était relie qui avait joué
LPS CîîAUFFKrRS 9
un rôle dans les événements du \)nç do Grandmaison.
— li suffit, repril-il; quand cette colporteuse est-elle venue chez votre pensionnaire pour la dernière fois?
— Pas plus tard que ce malin, et il n'y a pas une heure qu'elles sont sorties.
— Sorties 1 répliqua Daniel alarmé; mais sans doute la Grêlée va revenir?
— Je ne sais trop, citoyen ; elle a payé sa dépense hier au soir, et je viens de m'npercevoir qu'elle avait emporté ses effets. Ce n'est pas bien lourd, allez! le tout tien draitdans les pochesd'unehonnête femme.
Mais, reviendra-l-e\le ou non ? Elle n'a ri(^n
10 LES CllAUFFEUBS
dit, tant elle était pressée; sa compagne et elle se sont dirigées du roté de la ville.
Danipl éprouva une violente contrariété en voyant se rompre dans sa main le fil de de cette intrigue. Cependant il ne dit rien qui pût trahir ses impressions secrètes, et, après avoir recommandé très sévèrement à la vieille de ne parier a personne de sa visite, il quitta le cabaret.
1! marchait tout pensif et d'un pas rapide; telle était sa préoccupation, qu'il n'aperçu' pas, à vingt pas de lui, un homme hien vêtu qui venait en sens inverse; cet homme, en U» reconnaissant, se jeta derrière un buisson, au bord de la route. Daniel passa ; quand il fut à une certaine distance, le personnage qui avait
LtS CHAUFFEURS \ 1
fui à SOI] approche, et qui n'était autre que le Peau-François, éleva doupeu^epl la tête fîu-dessus du feuillage et le suivit des yeux jusqij'au détour de la route. Alors, eufin, il quitta sa cachette, et se dirigea vers le cabarpt, p|j il entra, noï] sans s'être retoijrné plusieurs fois.
Le jpune magistrat continua d'avancer vers la ville, en réfléchissant aux moyens ips plus sûrs de déjouer les machinations dontii avait constaté l'existence. J^es choses en étaient venues à ce point qu'il ne devait plus hésiter à user de l'autorité que lui donnajt sa charge. La mort dp cjiien de garde à la suite de la visite de la Grêlée, l'avis menaçant transmis a mademoiselle de Méréville, et la disparition ^ubif-e de la Tupndinnte justifiaient suffisamment l'in-
12 LIS ClIAÎ'FFKUnS
lorvonlion do raiilorilé judiciaire. Daniel, s'arrêla donc à la pensée de lancer un mandat de comparution contre la Grêlée et contre la colporteuse, sauf à les relâcher aussitôt si elles fournissaient des explications satisfaisantes. Quant au cabaret où avait logé la Grêlée, il devenait urgent d'y établir une surveillance occulte, d'autant plus que, de ce poste, les agents de la force publique pourraient également veiller à la sûreté des dames de Méréville qui demeuraient en face.
Ces déterminations une fois prises, on ne sera pas étonné de retrouver une heure plus tard, le jeune magistrat rédigeant les ordres nécessaires dans le grand cabinet officiel qu'il occupait au Palais de Justice de Chartres. Comme il apposait les der-
Li:S CliAUFti.LUS 13
nitMS cachets sur ces mandats, et comme il allait sonner pour qu'ils fussent expédiés sur-le-champ à qui de droit, on vint lui annoncer que le lieutenant de gendarmerie de la ville demandait à le voir pour affaire de service. Cet officier ne pouvait arriver plus à propos, el Daniel donna l'ordre de l'introduire sur-le-champ : c'était l'exbrigadier Vasseur.
Ladrange ne l'avait pas revu depuis la fameuse soirée oîi il avait trompé la surveillance du brave militaire. Pendant ces dernières années, Vasseur était resl;^ à sa résidence de N**\ à l'autre extrémité du département ; c'était seulement depuis quelques jours qu'il avait été envoyé à Chartres avec un grade supérieur, récompense niériléc de ses sei-vioes, et il
venait pour la première fois prendre les ordres du magistrat chargé de Tadministration de la justice départementale.
Nous connaissons déjà sa haute taille, sa belle tournure, sa grosse moustache noire et sa figure mâle; mais il semblait qu'en ce moment, malgré son épaulette d'argent toute neuve, il eût perdu l'air d'assurance fet de lierté qui le caractérisait habituellemenl. Quand il entra, il marchait avec embarras, la tête baissée, en tortillant son chapeau galonné; il salua timidement.
Daniel, au contraire, s'était levé avec empressement, et avait fait quelques pas au-devant de lui.
— Enchanté de vous voir, hcuteiiant
LES CUAUFFkURS l6
Vassetir, dit-il en souriant; eli quoi! ne me reconnaissez- vous pas? Nous nous sommes pourtant vus autrefois, et dans des circonstances assez ciitiques pour l'un et pour l'autre.
— Je vous reconnais, citoyen Ladrange, je vous reconnais parfaitement, répliqua Vasseur en jouant avec la dragonne de son âabre.
— Eh bien ! alors, ne saurions-nous, en dehors du service, nous considérer comme de bons amis?. .
L'oificier, d'abord étonné, finit par ri.-prendro quelque assurance.
— Ainsi, citoyen Ladrange, demanda-
10 LLS tllAUFFfXiVS
l-il en attachant son œil noir sur Daniel, vous me pardonnez... là, bien vrai?
— Quoi donc? De nous avoir arrêtés, mes parentes et moi, et d'avoir voulu nous conduire devant le tribunal révolutionnaire? Pourquoi vous gnrderais-je rancune, Vasseur? vous remplissiez votre devoir.
— Non, non, ce n'est pas cela, citoyen, répliqua l'officier avec confusion; je vous demande si vous pourrez jamais o-ublier ia faute que j'ai commise en vous laissant échapper, vous et vos dames, et si vous pouri'ez avoir désormais confiance en moi, quand je me suis laissé berner si ridiculement en votre présence ?
Daniel crut qu"il plaisnntail, et le rc-
LliS CHAUFFEURS 17
garda fixement à son tour ; mais voyant l'air contrit et sérieux du pauvre homme, il partit d'un éclat de rire.
— Morbleu! dit il, la question est impayable. Savez-vous bien que si vous ne vous étiez pas laissé berner, comme vous dites, nous eussions pu nous tire.r fort mal de cette aventure, et que, selon toute apparence, je ne serais pas aujourd'hui directeur du jury de ce département?... Allons, mon cher Vasseur, asseyez-vous...
Je vous pardonne très aisément la faute dont vous parlez, je vous assure.
Lui-même reprit sa place, et l'officier de gendarmerie obéit macliinalemont.
— Vous êtes un digne jeune homme, ri-
jv 2
18 LliS CHAUFFEURS
loyen Ladrange, dit-jl d'un? ton cte reconmi^dtïïëe, mais moi je me reprocherai toujours mon jnconcevflble stupidité dans la circonstance dont il s'agit. Avec quelle facilité ces gens se sont moqués de moi! Me persuader que le pont avait été emporté par une inondation quand j'aurais pu reconnaîlro le mensonge en faisant une centaine de pas de plus! Et ce niédecin-vétérinaii'e, qui vint me farcir la tête de sornettes pendant que les autres préparaient leur coup!... Le coquin! si jamais je remettais la main sur lui... Mais vainement ai-je battu le pays dans tous les sens depuis c(aie époque; le drôle n'y a pas reparu, et personne n'a pu me donner de ses nouvelles... Oui, oui, j'ai élé un niais, un imbécile, un une bâté, et je ne me pardon-
LES CHAUFFE UKS {%
lierai pas ma sottise, que je n'aie tiré vengeance de ce tour sanglant!
— Allons, mon cher Vasseur, cette ancienne affaire est aujourd'hui tombée dans l'oubli, il n'y faut plus revenir... Quant à moi, je vous en ai voulu si peu de votre? conduite passée, que vous me devez votre nouveau grade et votre nomination à la résidence de Chartres. Je vous connais de longue date; je sais combien vous êtes brave, énergique, vigilant; j'ai souhaité de vous avoir près de moi afin que vous m'aidassiez dans une œuvre difficile.
— Quoi! citoyen Ladrango, c'est vous!
s'écria Vasseur avec impétuosité; c'est à votre bonté que je dois cet avancement inespéré dont je me croyais indigne... Merci,
20 n:s en Ai iFKUiis
merci !... je vous promets, sur mon honneur, de réparer bienlôLTunique faule que l'on puisse me reprocher.
— Encore une fois, hen tenant Vasseur, personne plus que moi n'est disposé à excuser la fanle dont il s'agit... N'en parlons plus. Je compte vous fournir des occasions où votre sagacité si connue pourra prendre sa revanche.
— Oui, oui, mellfz-moi à l'épreuve, citoyen Ladrange! s'écria chaleureusement roiïicier, et vous verrez si je me laisserai encore jouer par les malins... Pourvu toutefois, ajouta t-il aussitôt avec une sorte de timidité, que vous ne nous employiez pus à la politique; dans ces temps de révolutions, c'est la politique qui nous perd,
LES CUAUFFi:URS f^\
nous autres agents de Tautorité. Sans elle, les malfaiteurs seuls devraient nous détester et nous craindre. Tenez, citoyen Ladrange, quand je souge que vous, si bon, si juste, si honorable, vous qui en ce moment occupez un poste éminent, j'ai élé chargé de vous conduire dans cette maison même, il y a quatre ans, avec des chaînes aux pieds et aux mains, je ne puis m'empêcher de songer parfois que les affaires de ce bas monde ont i'air d'aller à tous les diables,
— Ceci, Vasseur, reprit Daniel en souriant, est au retour fort ordinaire des choses humaines... Toutefois vous êtes soldat, et je vous conseille de ne pas trop vous arrêter à de pareilles réHoxions.
— Sans doute, mais on p(.Mii l)i(Mi ètro
soldat et exprimer dans l'occasion une * préférence. Aussi, je vous^ le répète, donnez-moi des malfaiteurs à tarabuster, et vous verrez si je rechigne à la besogne.
— Et c'est aussi contre les malfaiteurs
que je vais me servir de vous, mon cher Vasseur. Vous savez combien les crimes se multiplient depuis quelque temps dans ce pays; j'ai reçu les pouvoirs les plus étendus pour arriver à leur répression, et j'espère avec votre concours remplir dignement ma tâche.
— A la bonne heure, citoyen Ladrange, vous verrez, en pareil cas, de quoi je suis capable... Eh bien! avez vous quelques révélations, quelques indices, au sujet des
criÉQ es commis réoenKnent au moulin de Saipt-Avit et sur la foute de Rambouillet? Il faudrait si peu de chose pour nous mettre stir la voie de la vérité.
— Malheureusement, mon cher Vasseur, les premières données nous manquent absolument. L'infernale habileté de ces scélérats déjoue loutes les suppositions, mmule tous les efforts.
— On y arrivera, citoyen Ladrange, on y arrivera, réphqua l'officier de gendarnuerie d'un air pensi ; nous finirons bien par avoir notre tour, que diable! Et tenez, poursuivi t-il, je songe toujours, malgré moi, à ce qui se passa la nuit que vous savez, à la ferme du Breuil. Ça vous afflige' df» rovenJr sur code vilaine aflairo
24 Li:S CUAUFFKLUS
où voire oncle et sa servante périrent d'une manière si effroyable; mais plus j'y réfléchis, plus je suis persuadé que j'avais là sous la main les deux principaux coupables, deux meneurs de la bande.
Daniel tressaillit et releva vivement la tète.
~ De qui parlez-vous, lieutenant Vasseur? demanda-t-il, et qui soupronnezvous?
— Avez-vous donc oublié, citoyen Ladrange, ces deux particuliers qui prétendirent avoir été enfermés dans la grange du Dreuil tandis que le meurtre se commettait nu château? Pour moi, je les ai toujours présents à la mémoire, et leur
LIS CIIAUFFKURS 25
nom, comme leur signalemoul, est gravé dans ma cervelle... L'un d'eux, qu'on appelle Jean Auger, esl un grand gaillard bien bâti, qui se dit colporteur; l'autre est un borgne à mine fûtée, qui s'appelle le Borgne-de-Jouy de son nom de plaine ; je les reconnaîtrais l'un et l'autre entre mille.
— Et d'où vous vient cette opinion, Vasseur, que ces deux hommes n'étaient pas étrangers au crime? Ne fûtes-vous pas le [iremier à donner l'ordre de les relâcher après un interrogatuire?
— Oui, citoyen, j'ai fait cela, et en pareille circonstance je le ferais peut-être encore, alicndu que leurs réponses ne donnaient pas ;)rise sur eux ; et pourtant
?6 LES CHAUFFi:UUS
je jurerais bien que ces deux gaillards avaient joué un rôle important dans les' aboffiinations de la nuit.
— Mais, encore une fois, sur quoi basezvous cette croyance? demande Daniel, qui, comme on le peut croire, prenait un vif intérêt à cette conversation ; auriezvous revu cesxleux hommes, ou bien des faits nouveaux venus à votre connaissance...
— Je ne les ai pas revus, et de leur côté, selon louie apparence, ils ne tiennent pas beaucoup à se retroiivei' sur mon chemin. Mais, que voulez-vous ! c'est chez moi de l'instinct, et cet instinct ne me trompe pas. Si donc jamais l'un ou l'autre de ces drôles venait à être conduit devant vous.
LES CUAUFFEUUS %,
examinez-le minutieusement, et je vous garantis...
Jl s'interrompit tout à coup. Une sourde rumeur qui s'élevait depuis un instant de }'antichambre voisine devint plus brgyante, et l'on distingua une voix qui disait •
- Je vous répète qu'il est toujours visible pour moi, que diable! J'ai à l'entretenir d'affaires de famille.
El la porte s'ouvrant avec fracas , le Beau-François, toujours en costume d'incroyable, entra fièrement, le sourire sur les lèvres.
Daniel s'était levé d'un bond. Cette vi^ pite inattendue, juste au moment où la
28 LES CUAUFFliURS
co'iviclioH cFiergiqae de Vasseur confirmait les soupçons du jeune magistrat contre son parent, le troublait au dernier point, il regarda l'officier de gendarmerie poui- s'assurer s'il avait reconnu dans le brillant muscadin li colporteur de la ferme du Breiiil ; l'air grave et contenu de Vasseur ne lui laissa plus de doutes à cet égard; le Beau-François avait été reconnu du premier coup d'œil.
Pendant que Ladrange pris à l'improviste demeurait stupéfait, François s'était avancé sans montrer ni hésitation, ni crainte.
— Parole panachée ! Daniel, dit-il avec gaîté en se jetant dans un fauteuil qu'il trouva vide, on n'arrive pas facilement
LES OUAUEIŒUKS 29
jusqu'à vous! Il m'a fallu emporter dassaut l'entrée de votre cabinet... Dites donc à ces braves gens (et il montrait les garçons de bureau qui se tenaient sur le seuil de la salle), que depuis longtemps vous avez le désir de me voir, et qu'ils ne doivent pas me refuser la porte quand je viens enfin cuiser amicalement avec vous.
Telle était l'aisance de Gauthier, que Vasseur lui-même ne savait plus que penser; mais Daniel, excité par la grave responsabilité qui pesait sur lui, recouvra bientôt sa présence d'esprit.
— En effet, citoyen, ô\ïA\ froidement ou Beau-François, nous avons à nous (;n- Irelenir de ciioses graves, et je suis en-
30 LES CUAUFFEURS
ctaUéde vous voir... Laissez-nous, dif*il aux garçons de service, qui se retirèrent aussitôt. Quant à vous, lieutenant Vasseur, excusez-moi un instant, et veuillez m'attendre dans la pièce voisine; je vous rappellerai bieiitôt pour vous donner des ordres. Avez- vous ici quelques-uns de vos hommes?
— Deux de mes gendarmes sont en bas dans la cour, répliqua Vasseur avec empressement, faut-il les appeler?
— Oui, qu'ils montent et qu'ils restent avec vous; soyez prêts au moindre signal.
— Il snlTii, Jtoyen ; cependant, ajoutRt-il plus bas en désignant le Beau-François par un signe de tète, s'il ne s'agissait que
LF> CIIâUFFKURS 31
de ce particulier-là, nous n'aurions pas besoin de tant de monde ; je me ferais fort, tout seul...
Un geste impatient de Daniel lui coupa la parole. Rappelé au sentiment de son inférioîilé, Vasseur salua pi'ofondémeut, et, après avoir jeté uu dernier coup d'œil sur le visiteur, il sortit.
. Quelle que fût la force d'âme du Beau- François, sa posiliori actuelle semblait être des plus critiques et mériter des réflexions sérieuses, il se trouvait seul vn présence d'un magistral touî-puiss;int dans l'exercice de ses fondions et qui, sans aucun doute, avait des soupç(»ns sur son véritable caraclère. Il avait ontendu les ordres donnés au lieutenant Vasseur; la porte
était gardée; il paraissait impossible de s'échapper par force ou par adresse. Cependant il ne se montrait pas inquiet; nonchalamment étendu dans son fauteuil, il fredonnait une chanson nouvelle.
Daniel ne savait plus que penser en voyant l'attitude calme et insouciante de cet homme (]ui se mettait ainsi de luiinème on son pouvoir. Il vint reprendre sa place, derrière un bureau chargé de papiers, et demanda d'un air un peu embn/'rassé :
— Vous vous êtes donc enfin décidé à me rendre visite, monsieur? Sur ma foi! je commençais à croire que vous aviez quoique raison d'éviter ma présence.
— Ce n'est pas ma faute, cousin Daniel,
répliqua le Beau-François en approchant familièrement son fauteuil de manière à n'être séparé de Ladrange que par la largeur du bureau; un hasard extraordinaire a fait que nous ne nous sommes jamais rencontrés.
— Est-ce la faute du hasard, monsieur?
Mais soit... Il n'est pas moins inconcevable que les dames de Méréville et moi nous n'ayons pas eu connaissance jusqu'ici de votre demeure.
— A quoi bon, puisque j'allais chaque jour à Saint-xMaurice? répliqua nonchalamment le Dcau-François en croisant les jambes. Du reste, ce n'est pas un mystère; depuis le lendemain de mon w-
rivéo, je loge à l'auberge des Qii;àre- IV • j
34 IS3 CMMIFFEUIVS
Nations, ii)ien coiioue à (^h/: rires, et j'y logerai j.usqu'à mon départ, qui ne tardera ^uère.
—, Vraiment, vous auriez l'intention de quitter si tôt la ville?
— Peut-être, et vous conviendrez, cousin Daniel, que mon départ ne vous causerait pas un ch-agfin excessif.
— Monsieur, il s'agit de savoir...
— Tenez, Ladrange, poursuivit François dont la voix devenait mélancolique, quoiquej'aic fait pour méri;s'r l'affection de la famille de mon père, je suis loin d'avoir xéussi. Excepté madame de Mérévilie qui lu'a montré un peu de bon vouloir, je n'ai trouvé que froideur chez Maria, et chez
LKS CHAUFFLUUS 35
VOUS, Daniel, qu'une inimitié mal dégui- -sée. Je me rends bien justice; mes manières, mon langage ont pu vous déplaire; mais devais-je penser que vos,préventions contre moi iraient jusqu'aux plus outrageantes suppositions ?
— De quelles préventions parlez-vous, monsieur?
— Ne cherchez pas à les nier ; vous me les avez manifestées dès notre première entrevue. x\ussi, avant de nous séparer, suis-je résolu à vous prouver de la manière In plus positive que je ne méritais pas vos funestes défiances.
Ce Ion de franchise frappa le jeune magistra'l. Ne se pouvait-il pas qu'il eût manqué de justice envers ce parent dont
3(i LKS CîlALiTi;UKS
la condition jusqu'alors avait été si rude et si précaire? Il se disposa donc ù Técoutersans passion et avec l'attention la plus scrupuleuse.
— Je crois connaîln^', Daniel, poursuivit le Beau-François, la cause première de votre inimitié à mou égariJ. Vous avez crajul qu'abusant de la faiblesse de madame de Méréville et do ma position particulière, je n'exigeasse la main de notre cousine qui vous aime et que vous aimez. Je l'avouerai, en arrivant ici, il y a Imit jours, j'espérais pouvoir suivre à la lettre les })rescriptions de mon jjère, cl la vue de Maria était bien de nature à me confirmer ce désir. Mais, dès ma première visite, je soupçonnai la nature de l'affection qui existait entre vous et madcmoi-
LES CUAUFFimRS 37
selle de Méréville: et, trop généreux pour troubler ces arrangements secrets, j'essayai de vous rassurer par de bonnes paroles. Ces bonnes paroles, vous n'y avez pas cru sans doute; or, savez-vous à quoi j'étais occupée Chartres pendant que vous ne vous gêniez pas peut-être pour me desservir auprès de nos parentes de Saint- Maurice? Je faisais rédiger les pièces que voici : elles vous convaincront peut-être enfin de mon désintéressement et de ma loyauté.
Il tira de sa poche deux actes en bonne forme, dressés par un notaire de la ville, et les remità Daniel. L'un autorisaitTexécuteur testamentaire de feu Michel Ladrange à payer immédiatement le legs de Daniel. L'autre était une renonciation au
38 LES CflALTFIîUhS
bénéfice de l'article du testament qui déboulait Marie de Méréville de toute prétention à la fortune de son oncle, dans le cas où la jeune fille refuserait d'épouser François Gauthier.
Daniel n'eut besoin que d'un coup d'œil pour apprécier la parfaite authenticité de ces actes ; néanmoins il demeurait grave et pensif en'froissant les papiers entre ses doigts.
— Vous voyez, reprit François, que vous pouvez dès à présent, et sans conditions, réclamer du notaire Laforêt les vingt mille écus montant des deux legs réunis. Peut-être cette somme suffira-telle pour racheter Méréville ; dans le cas tonlpaire, je serais heureux et fier de con-
LES CHAUFFE uns 3^
trfbner de mes deniers au rachat d'un bien ôée famille ; mais, sans doule, Daniel, vous refuserez de m'admettre à cette œuvre de réparation ; vous voulez avoir seul le monopole du dévoûment auprès de nos chères parentes..
— J'espère, monsi^Mir, répliqua froidement Ladrarige, que maiiame de Mérévilfe n'aura besoin ni de vos secoui's ni drs miens pour rentrer en possession de ses propriétés. Eh bien ! je reconnais que votre conduite est honorable dans cette affaire, et que, sur ce point du moins, je vous avais mal }U'^('... Puis-je encore avoir d'autres erreurs du même genre è me foire pardonner !
peut-être le Heau- François avait- il
43 LES CUAL'l'FiiURS
compté que son désintéressement produirait une impression plus profonde; mais il ne laissa rien paraître de son désappointement.
— Monsieur, reprit Ladrange après une pause, il me faut vous demander quelques éclaircissements sur un fait qui s'est passé aujourd'hui chez les dames de Mérévilie et dont, je pense, vous êtes informé déjà.
Il fit en peu de mots le récit des événements de la matinée, puis, présentant au Beau-François le billet remis à Maria par la mendiante et qu'il avait conservé :
— Connaissez-vous ce papier? demanda-l-il.
François lut le biJlêl, avec attention, le
u:s ciiAirFEUus 41
retourna deux ou trois fois, et le rendit en souriant.
— Parfaitement, mon cousin, répliqual-il.
— Ainsi, vous convenez...
— Que je sais d'où part cette ridicule accusation, hélas! oui. et le moment est venu de tout vous dire. Mais volis serez indulgent, rnon cher Daniel; vous excuserez sans doute des faiblesses dont je veux vous faire l'aveu le plus complet. Par la même occasion , voi:s comprendrez bien des choses obscures pour vous jusqu'à présent et qui ont pu entretenir vos déplorables préjugés. Écoutez donc.
Il y a plusieurs années que je renconlrni
42 LES CHAUFFiURS
dans ma vie nomade une jeune et jolie filîe dont je parvins à me fnire aimer. Elle s'attacha si bien à moi, qu'elle quitta pour me suivre, ses parents, son pays, et qu'elle accepta sa part dans les fatigues de ma profession. Nous ne sommes point mariés, et cette liaison vous paraîtra blâmable; mais songez qu'abandonné par mon père des ma première jeunesse, livré sansguide aux hasards de l'existence, je suis peutêtre moins coupable qu'un autre de m être laissé aller à de pareils entraînements. Cette liai; on donc s'est prolongée jusqu'à ce jour, et la femme dont je vous parlo, forte de ses propres sacrifices et du respect qu'ils m'imposent, du reste fière, impétueuse, et d'une jalousie poussée aux dernières limiles, prétend sur moi à tous
les droits d'une épouse. C'est elle qui a écrit ce billet à mademoiselle de Méréville.
Déjà' une fois, il y a quatre ans, vous pouvez vou» souvenir de l'avoir vue dans la maison où vous trouvâtes un asile temporaire aprè^ votre délivrance au bac de Grandmaison. Rose, c'est son nom, con^ naissait mes rapports avec cette bande de chouans qui' vous rendit un si grand service; elle apprit, je ne sais comment, l'entreprise où je devais jouer un rôle, et quoiqu'elle fût alors à plusieurs lieues de là, elle fit diligence pour venir me surprendre à l'endroit du rendez-vous. La beauté de mademoiselle de Méréville ne manqua pas d'éveiller son aveugle jalousie. Rose, dans son PTJaltMlion presque sauvage, ne pou-
4i Lr.s CîiAUFF uns
vail comprendre riinmense distance qui séparait une demoiselle de condition d'un simple colporteur. Une démarche mal interprétée d'un de nos hommes servit de prétexte à ses emportements. D'ailleurs, je n'en disconviens pas, les personnes que j'employais ù votre service laissaient beaucoup à désirer sous certains rapports. Vous comprenez fort bien, Lad range, que pour de pai'eils coups de main, on n'est pas libre de choisir les gens les plus honnêtes et 1(-^ plus déhcats. Véritablement, il se trouvait parmi ces chouans plusieurs mauvais sujets : je puis le dire aujourd'hui qu'ils sont protégés par une amnistie du gouvernement contre toute poursuite relitive à leurs méfaits passés. Leurs .allures suspectes pouvaient donc, en mon absence,
LUS CH\UFiiiLRS 43
VOUS inspirer des craintes ; les folies de Rose achevèrent ce que la maladresse des autres avait commencé. Vos parentes, et vous-même, vous crûtes à quelque mauvaise intention, quand onavait seulement pour but de vous sauver d'une mort inévitable. Obéissant aux inspira tions de Rose, vous consentîtes à chercher ailleurs une retraite douteuse, au lieu d'attendre paisiblement mon retour dans la maison où vous étiez en sûreté, où j'avais un pouvoir suffisant pour vous protéger. A la suite de cette démarche inutile, madcmoiseile de Méréville, dans un transport do reconnaissance, lit remettre à Rose la bague qui lui est revenue aujourd'hui d'une manière si bizarre.
A mesure que Daniel écoutait, son li'ont
40 Li:S CHAUFFKURS
s'éclairdsiait visiblement. Le Beau-Frun^^ çois, voyant son avantage, poursuivit avec assurance :
— Voilà, mon cherLadrange, les détails que je ne pus vous donner, lors d^ notre première entrevue à Saint- Maurice , en présence des dames de Méréville; il m'eût trop coûté d'avouer devant notre cousine, si chaste et si pure, la liaison coupable qui se trouvait au fond de cette aventure. Malheureusement, de;puis quatre ans, il ne m'a pas été possible de rompre d'une manière complète avec Rose ; elle me poursuit en quelque endroit que j'aille. Fière, audacieuse, ne reculant devant aucun moyen pour assurer son pouvoir mr moi, elle m'épie sans relâche.
l^ien des fois j'ai voulu me révolter con-
LES (JHAUFFEUKS 47
tre ses obsessions; elle me. désarme par la sincérilé deson atFeoLion, par son dévoûmenU Elle m'a suivi à Chartres malgré inoi, et, obéissant à ses instincts jaloux, elle a voulu savoir quel motif m'amenait si fréquemment à Saint- Maurice. Sans doute, en rôdant autour de la maison, elle aura reconnu mademoiselle de Méréville, tt aussitôt son ardente imagination se sera exaltée. Toujours esl-il qu'elle a placé en embuscad(3, dans un cabaret voisin de la maison, une mendiante appelée la Grêlée, avec ordre de lui rendre compte de mes démarches. Furieuse d'apprendre par son espionne que je multipliais mes visites chez ces dames, elle aura cherché un moyen de les frapper de teneur, afin de les décider a quitter la place, ou tout au
LiiS CHAUFFEURS
moins à me donner congé. Pour cela, on a rédigé l'avis alarmant que vous avez lu, et on y a joint cette bague qui, en éveillant de sombres souvenirs, devait donner à la lettre une plus grande portée. Vous avez vu comment l'intrigue de ces deux maudites femmes a réussi, et tout à l'heure, quand Maria m'a fait part de ce qui s'était passé, je n'ai pas eu de peine à reconnaître d'où partait le coup.
Ces explications étaient arrangées avec une habileté perfide; le mensonge et la vérité s'y mêlaient avec tant d'art, elles s'accordaient si bien avec les événements déjà connus de Daniel, que le jeune magistrat sentait toutes ses préventions se dissiper une à une. Au point de vue où l'on venait de le placer, tout somblail clair et inno-
LES CUAUFFEUUS 49
cent. Cependant, avant de reprendre la parole, il réfléchit pour s'assurer si dans- le récit de son interlocuteur ne se trouvait pas quelque ambiguilé, quelque circonstance omise. Après une minute d'examen, il reprit d'un ton ouvert et presque cordial :
— C'est avec bonheur, monsieur Gauthier, jque j'ai entendu cette justification. Si, dès notre première entrevue, vous m'aviez parlé avec cette franchise, vous m'eussiez épargné des supy)ositions fâcheuses, qui provenaient seulement de vos hésitations dans la voi(} tle lu véi'ité. Cependant, une circonstance encore me paraît devoir être éclaircic. Quel intérêt la mendiante et cette autre femme dont elle sert les passions jalouses pouvaient-olles avoir àiairo
50 LKS CHAUFFEURS
périr par le poison le chien de garde de Saiiit-Maurice?
— Est-il sûr que cette bête soit morte en effet par le poison? répliqua le Beau- François avec beaucoup d'assurance ; et puis, si mon pauvi-e ami César a été vraiment empoisonné, la Grêlée est-elle coupable de cette méchanceté? N'a-t-on pu jeter le poison, par-dessus le mur du jardin? aucune autre personne du- dehors n'a t-elle pénétré dans l'habitation? Du reste, je n'ai pu m'informer auprès de la Grêlée sur ce point; aussitôt après avoir remis la lettre à mademoiselle de iMérévilie, elle a deviné sans doute l'esclandre qui allait suivre. Saisie de frayeur, elle a quitté définitivement le cabaret où elle logeait; elle est allée rejoindre sa patronne
LES CUAUFFEUKS 51
Rose, ^X je viens d'acquérir la certitude que l'une et l'autre étaient parties ensemble.
— Vous croyez donc qu'elles ont quitté le pays? J'en suis fâché, dit Daniel avec réflexion. Je ne conserve aucun doiite sur la sincérité de votre récit, monsieur Gauthier; mais j'aurais voulu moi-même interroger ces deux femmes, et j'avais préparé des ordres en conséquence.
En même temps il désignait les mandats signés et paraphés qui se trouvaient sur son bureau. Le Beau-François y jeta un coup d'oeil et il ne chercha pas à cacher un vif déj)laisir^
— Vous ne ferez pas cela, cousin Ladrange, dil-il humblement; vous no puni-
55; iKS CllAliFFELUS
rez pas ainsi une simple espièglorio. Je vous demande gi'ace pour ces pauvres femmes... Rose esl une folle étourdie; quant à sa compagne, c'est une malheureuse créature inoffensive. Par respect pour mademoiselle de Méréville, dont le nom serait coiiipromis pai' un semblable éclat, je vous prie de ne pas donner suite à celle affaire.
— Au fait, vous avez raison, reprit le magistrat, en préseiioe de vos loyales explications, ces mandats deviennent sans objet.
Et il déchira les ordres relatifs à Rose et à la Grêlée.
— Eh bioi. ! el cet ordre de surveillance, reprit Fran(;oisen examinant l'autre nièce
restée sur le bureau, allez-vous donc- effrayer nos chères parentes par un appareil de protection peut-être inutile?
— Cette fois, je ne prendrai conseil de personne, répliqua Daniel d'un ton péremptoire; je ne dois rien négliger quand il s'agit d'un aussi grand intérêt. L'accident arrivé au chien de garde mérite une sérieuse attention. Peut-être des malfaiteurs comptent-ils profitei* de l'isolement de la maison, de la faiblesse des personnes qui l'habitent... Je seraisinexcusablesi je m'abandonnais à une enlière sécurité. Dans une heure, une surveillance rigoureuse, quoique inaperçue, sera établie autour de l'habitation, et cette surveillance durera indéfiniment.
Le Beau-François éprouvait la plus vie-
54 LES CIIALFF URS
lente contrariété, comme si ces précautions eussent déconcerté quelque projet secret; mais il sentit qu'il ne parviendrait pas à persuader Daniel; il reprit donc d'un air d'acquiescement :
— Bon ! bon ! vous savez mieux que moi ce qu'il convient de faire, Ladrange ; peutêtre avez-vous raison : l'on ne saurait être trop vigilant quand il s'agit de la sûreté de nos bien-aimées parentes. D'autant plus, Daniel, que vous serez seul désormais à veiller sur elles et à les protéger. Tout bien considéré, je vais quitter Chartres, et je vous prie de recevoir mes adieux.
— Quoi! vous voulez partir?
— Que me reste-t-il à faire ici? J'ai rempli mon devoir autant que j'ai pu en-
ver.^ la famille de mon père; mais, je le vois bien, ni mes manières ni mon éduca^ tien ne me permettent de fréquenter des parents qui appartiennent à une classe supérieure de la société, et je suis résolu à à ne plus me rapprocher d'eux sans y être invité très expressément.
— Vous vous prisez trop bas, monsieur Gauthier, répliqua Daniel qui paraissait lutter contre un sentiment intérieur. Mais quels sont donc vos projets pour l'avenii?
— Je ne sais trop; peut-être, quand j'aurai touché les sommes considérables provenant de la succession de mon père, me déciderai-je à m'établir paisiblemen dans quelque jolie propriété dont j'aurai fait l'acquisition et où je vivrai on bon
56 LKS CHAUFFEURS
bourgeois- Aussitôt que j'aurai pris une détermination], je vous en informerai ainsi que les dames de Méréville; non pas que j'ose espérer avec vous ou avec elles des relations suivies, mais peut-être, dans la mesure de mes forces, pourrai-je un jour vous être utile, et, dans ce cas, vous de vrez comptersur mon zèle, sur mon dévoûment... Ne l'oubliez pas, monsieurLadrange, et rappelez-le en temps et lieu à nos dignes parentes.
— Mais avant de partir, monsieur Gauthier, ne verrez-vous pas ces dames encore une fois?
— A quoi bon, Daniel? Après ce qui s'est passé, je rougirais trop en leur présence. A vrai dire, je leur ai déjà fait pressentir
lt:s ciiAUiriuiRS 5/
ce matin mon prochain départ... Aussi, mon cher cousin, c'est vous que je charge de leur présenter mes adieux et mes vœux pour leur prospérité.
En 00 moment, il se leva.
Daniel était vaincu. Il avait beau examiner un à un ses anciens griefs contre son interlocuteur, ils s'étaient tout subitement dissipés. Peul-étie In certitude d'être débarrassé d'un rival dangereux et la pensée qu'aucun obstacle sérieux ne s'opposerait désormais à son mariage avec sa cousine contribuaient-t-elles à le confirmer, à son insu, dans son optimisme. Toujours est-il que, se levant à son tour, il prit la main de son cousin avec émotion.
— J'avoue, monsieur Gauthier, dil-il,
58 LES CUAUFFFATRS
que dans nos courtes relations, vous avez eu le beau rôle , maintenant que nous nous connaissons mieux, laissez -moi l'espoir que toutes relations amicales ne seront pas rompues entre nous. En quelque lieu que vous alliez, vous pourrez disposer de moi, de mon crédit, et je chercherai avidement une occasion de vous servir.
— Bien, bien, Daniel, je vous remercie ; votre crédit n'est pas chose à dédaigner, je le sais, et peut-être y aurai-je recours plus tût ([{\e vous ne pensez.
Tout en causant, ils l'emontaient la salle, et ils gagnèrentla porte, que le Beau-François ouvrit pour sortir. Comme il allait traverser l'antichambj-e, il vit se dresser
LES CnAUFFEURS 59
devant lui le lieutenant Vasseur et deux autres gendarmes, qui, la main sur la poignée de leurs sabres, semblaient vouloir lui disputer le passage. En outre deux garçons de bureaux se disposaient à leur prêter main-forte.
Si vigoureux que fût le Beau-François, il ne pouvait résister, dans le cas où l'on eût tenté de l'arrêter. Mais il n'eut même pas l'air de remarquer l'attitude menaçante de l'officier et de son monde; se retournant vers Ladrange , il lui dit haut avec un redoublement de familiarité :
— Assez, mon cher Daniel ; je ne souffrirai pas que vous alliez plus loin. Je vous laisse à vos importantes occupations. Allons I adieu, encore une fois, et puissiez-
CO LKS CHAUFFEURS
VOUS réussir dans lout ce que vous entreprendrez !
— Et vous, monsieur Gauthier, répliqua Daniel sans défiance, n'oubliez jamais que vons avez en moi maintenant un ami qui ne vous fera pas défaut au besoin.
Il se serrèrent la main de nouveau; puis le Beau-François, enfonçant son chapeau sur ses yeux, passa fièrement au milieu des gendarmes ébahis ei sortit d'un pas assuré.
Comme Daniel rentrait dans son cabinet, Vasseur s approcha de lui, et dit avec précipitation :
— Citoyen, connaissez-vous bien le per-
sonnage que vous venez de laisser partir? Ètes-vous sûr qu'il soit digne...
— Paix, lieutenant Vasseur, interrompit Daniel avec sévérité ; je le connais assez pour être sûr qu'il a droit à l'estime des honnêtes gens, et prenez soin qu'il ne puisse jamais se plaindre d'une vexation, d'un abus d'autorité de votre part. Sachezle bien, dans l'exercice de vos fonctions, ce que vous appelez votre instinct ne mérite aucune croyance, et épargnez-moi désormais des insinuations qui ne s'appuyent sur aucun fait positif. Vos en-eui's pourraient avoir les plus graves conséquences, et je saurais bien vous en demander compte... Maintenant, venez recevoir mes ordres.
El il rentra dans son cabinet. Vasseu.",
Q% LES CBAUFFEUilS
confondu par celle verte mercuriale, le suivit, l'oreille basse, sans oser ajouter une parole.
Pendant ce temps, le Beau-François était sorti du Palais de Justice, etens'enfonçanl, par mesure de précaution, dans les rues étroites de ce vieux quartier, il se disait à lui-même :
— Il était temps ! quelques minutes plus tard, tout était perdu. Bien m'a pris de m'être précautionné d'avance. iMais ce n'est que partie remise; j'aurai mon tour contre cet orgueilleux Daniel et l'adorable petite cousine... En attendant, il faut que je me venge des misérables femmes qui ont fait manquer au dernier moment des projets si habilement combinés. De par l'enfer I elles vont payer cher leur trahison.
VJl
Le voyage.
C'est ci le lieu de donner au lecteur quelques détails puisés à des sources officielles, sur la bande de scélérats dont le Beau-Fiançois était le chef.
Celte association, qu'où a nommée plus
64 LES CUALFFELRS
tard la bande </' Or gf ères, avait ses traditioDS et son histoire, histoire lugubre dont chaque page était écrite avec du sang, traditions effroyables qui perpéluaienf, les crimes de la barbarie primitive. De temps immémorial, en effet, la forêt d'Orgères et les immenses carrières du même nom dont on avait extrait la pierre pour la consti'uction de la magnifique cathédrale de Chartres, semblaient avoir servi de retraite à des malfaiteurs qui s'y étaient succédé de génération en génération.
Au moyen- âge, des partis politiques, vaincus et réduits au banditisme, y avaient trouvé un asile. Quand, à la suite du procès criminel de la troupe, on fouilla les vastes souterrains d'Orgères, on découvrit des caches secrètes qui contenaient des
LES CUAIFFI-.URS 60
monnaies d'or et d'argonl à l'effigie de Cliarles IX, de Charles V et même de Philippe-Auguste; des vases sacrés qui semblaient provenir du pillage des églises au temps des albigeois ou des calvinistes; une croix en diamants-qui avait appartenu à la duchesse d'Elarapes, et jusqu'à la livrée galonnée d'un coui'rier de M. de Pontchartrain, ministre de Louis XIV. Ces monuments historiques du vol ne laissent donc aucun doute sur l'ancienneté de la redoutable compagnie.
Mais les investigations de la justice n'eurent pas à remonter si haut, et l'on n'a rien su de bien positif au sujet de ces malfaiteurs jusqu'à Poulailler et Fleur-d'Épine, les deux chefs dont le Oeau-François fut
le successeur immédiat. Poulailler, se .-lé- IV 5
G6 LES CHAUFFE uns
rai vulgaire, dont l'histoire est fort conïmr» , fut roué n l^aris, et Fleur-d'Épine périt dans les pi'isons au n^joment de porter la peine de ses crimes. Le Beau-François, lieutenant de Fleur-d'Épine, fut choisi pour lui succéder, malgré sa jeunesse, à peu pt*ès au moment où éclatait la révolution.
Ces temps de tt'oubies ne furent que trop favorables au développement de la bande. La nation éprouvait les convulsions d'une rénovation sociale; toutes ses forces vives étaient employées à combattre les poî'tis qiîi la déchiraient; l'action de la jusliie ( t;^it iiicessaniment paralysée par l'instëbililé du pouvoir. D'ailleurs la guerre dvileel la guerre étrangère, la ci'ise financière, la misère, la faim étaient pour la
Ll-S CHAIJFFEUHS G7
troupe des causes de progrès. Outre les repris de justice, elle se recrutait continuellement de déserteurs, de mendiants, de vagabonds qui pullulaient dans le pays. Les vieillards, les femmes, les enfants euxmêmes étaient admis, comme nous l'avons vu, dans l'association, et contribuaient pour leur part à la perpétration des méfaits communs. Au moment où la justice put enfin sévir contre ces scélérats, la bande se composait de plus de trois cents personnes, sans compter un nombre encore plus considérable d'affiliés ou de complices contre lesquels on ne put réunii' des charges suffisantes. Depuis huit ans, elle avait commis plus de deux cents assassinats, vols, arrestations à main armée sur les grands chemins, sans qu'aucun indico
68 Li:s CHAI LT uns
eût pu faire d(;viiier la terrible organisation qui faisait sa force.
Cette organisation elle-même n'est pas moins étonnante. On ignore si elle était due en entier à l'initiative du Beau-Fi'ancols; mais il est cerlain, si toutefois elle existait avant lui, qu'il la modifia profondément et qu'il en appliqua les règles avec une sévérité nouvelle. Le pouvoir du chef était absolu; il avait droit de vie et de mort sur tous les associés; il pouvait les condamner coi'rectionnellemenl à la bastonnade pour infraction à la discipline.
Les expéditions à faire se discutaient dans le grand conseil de la bande, sous la présidence du chef; mais la détermination une fois prise, le chef seul dirigeait l'exéculion. Il indiquait le lieu du rassemble-
LES CHAUKFEUI\S 69
ment, il désignait nominativement ceux qui devaient prendre part à l'action, et personne ne pouvait refuser le rôle qui lui étsU assigné. En revanche, le crime accompli, le dictateur n'avait pas droit à une plus grande part que les autres dans le partage du butin, et il devenait le primus inter pares de ses associés. Mais ce qu'il y avait surtout de bizarre dans cette réunion d'hommes et de femmes, perdus do vices, c'était la surveillance que le chef exerçait sur les mœurs. Un homme et une femme de ia troupe ne pouvaient s'unir sans avoir obtenu son consentement. L'autorisation étant accordée, ils devaient comparaître devant le (luré-desPègres, qui les mariait avec des cérémonies particulières que nous connaîtrons bientôt. De
LES CHAUFFE uns
mêaie les divorces étaient admis, mais toijours avec la permission du supéiieur; et si, pendant la durée de ces unions temporaires, l'un des deux conjoints avait à se plaindre de l'autre, il portait sa plainte au chef, qui ne manquait jamais de condamner le coupable a la bastonnade.
Du reste , une hiérarchie rigoureuse était étabhe dans la bande ; outre le Beau- François , chef suprême, et le Rouge d'Auneau, son Heulenant, il y avait de nombreux officiers et dignitaires qui exerçaient l'autorité en sous-œuvre. Chacun de ces officiers avait un canton spécial où il résidait plus habituellement avec' les brigands de son escouade et où il exerçait ses ravages. Quand il s'agissait d'une expédition importante nécessitant de grandes
forces , plusieurs escouades se réunissaient sous les ordres du chef lui-même ou de son lieutenant. Les officiers seuls avaient le droit d'assister au conseil, où se traitaient les intérêts généraux de l'association et où l'on discutait les aifaires qui exigeaient le secret.
Les associés subuiternes, disséminés sur le territoire de plusii urs déparlenients, ne se connaissaient pas toujours entre eux; aussi existait-il des signes de ralliemciit, une espèce de franc-mnçoniifv rie, au moyen desquels ils ne risquaient pas de s'attaquer les uns les autres. Des mots de passe convenus d'avance, une manière particulière de poser leurs chapeaux, d'arranger leurs vêtements, un argot com[>ris seulement des affilés, leur
72 LF-S CIIAUFFKURS
permettait de communiquer ensemble sans difïïcuUés.
La plupart du temps ils battaientle pays par troupe de cinq on six, évitant les grands centres de population ; ils préféraient assaillir les habitations isolées, où ils se présentaient ia nuit et. à l'improviste, Ordinairement ils avaient lapparence de mendiants, et ils exerçaient la mendicité dans l'occasion ; parfois aussi ils se montraient richement vêtus, mais ce cas était rare, vu que des costumes élégants devenaient un grave embarras dans leur vie nomade. En effet, ils ne s'arrêtaient pas volontiers dans les auberges, soumises comme aujorird'hui à une active surveillance, mais bien dans les fermes, où ils allaient demander le gîte, comme cela se
LF.S CHAUFFl-UKS 73
pratique encore maintenant dans nos campagnes ; souvent même ils couchaient dans les bois, où ils se réunissaient pour se divertir. Ils ne portaient d'autres armes que des bâtons, hors le cas où ils allaient commetti'e un crime, et alors ils avaient des fusils, des pistolets et des sabres; mais le coup lorminé,les armes, les costumes et jusqu'aux chevaux qui avaient servi à l'expédition étaient mis en dépôt, comme nous l'avons vu, chez les francs ou receleurs les plus voisins, qui se chargeaient aussi de vendre les produits du vol.
Os francs étaient nombreux; il y en avait à Orléans, à Chartres, à Paris et dans toutes les localités où los brigands exerçaient leurs déprédations. On trouvuiL
chez eux une retraile sûre, et ils jouissaient pour la plupart, cofnrae le traiteur Doublet, d'une excellente réputation qui leur garantissait l'impunité.
- Nous savons qu'aucun membre de l'association ne devait rester inactif; aussi les plus faibles servaient-ils la cause commune suivant leur pouvoir. Les enfants ou mioches^ placés sous la surveillance du farouche Jacques-de-Pithiviers, étaient lancés en éclaireurs quand on voulait connaître la force d'une habilation et des moyens de résistance : c'étaient le.-^ espions de la troupe.
Les femmes, qui suivaient d'ordinaire leurs maris, étaient employées au même usage; leur-présence avait surtout pour
LES CHAUFFEUllS 7t)
but d'endormir les soupçons que la vue des hommes seuls n'eût pas manqué d'exciter dans certaines circonstances ; quelques-unes pourtant, revêtues d'un costume masculin, avaient pris une part plus active aux crimes de la bande et trempé leurs mains dans le sang.
Du reste, Une faut pas croire que toutes ces expéditions se fissent avec un grand appareil et qu'elles eussent toutes pour résultat un butin considérable, comme au château du Breuil ; la chaumière, aussi bien que le châluau, devait redouter l'attaque de ces brigands, et de grands excès étaient commis pour le plus misérable gain.
Parmi les deux cents vols et nssasinats qui furent constatés plus tard dans l'acte
76 LES CHAUFFliUllS
d'accusation de la bande d'Orgères, un certain nombre avaient eu pour prétexte de pauvres bardes, du chélives provisions, de la volaille dérobée dans la basse-cour d'un petit cultivateur. Le moindre objet avait du prix pour ces scélérats, et les poussait aux plus cruelles extréuiilés.
Dans l'affaire du bedeau d'Affamés, qui fut assassiné avec sa femme par six homme.'^ (Je la troupe, un des coupables avoua devant le juge instructeur, que chacun d'eux avait reçu seulement, pour sa part de butin, quatre sous en argent et quelques vieux effets de lingerie.
Malgré cela, peut-être même à cause de cela, une inexprimable terreur s'était répandue dans les campagnes. On était sans cesse en armes ; on ne voulait plus cou-
LES CnAÏFFUURS 77
cher clans les rez-de-chaussée; on passait les nuits à garder sa demeure et ses biens (1). Cependant les dévastations continuaient, le nombre des victimes augmentait sans cesse. Les pauvres campagnards ne savaient à qui s'en prendre, et ils tombaient dans l'hébétement du désespoir.
Pouvaient-ils penser, en effet, que ces ennemis invisibles , qui massacraient leurs amis , pillaient leurs maisons, incendiaient leurs récoltes, étaient ces mêmes mendiants qui venaient avec humilité demander du pain et un gîte qu'on ne leur refusait jamais ?
Mais ce qui méritait autant (l'attention que l'organisation de la bande, c'était le chef lui-même, la tête de ce corps hideux,
(1) Ilisloriqiie.
rintelligence qui faisait mouvoir tous ses bras impitoyables ; c'était le Beau-P'rançois, le Meg, comme on l'appelait.
Nous connaissons l'origine du Beau- François. Enfant illégitime d'un homme sans cœur, qui l'avait abandonné par avarice, il avait vécu jusqu'à quatorze ou quinze ans dans un étal voisin de la pauvreté. Dès son enfance, il avait eu conscience de l'irrégularité de sa position au milieu des hommes, et cette brutale épithète de bâtard que lui jetaient à la face les enfants du village semblaient avoir ulcéré son âme. L'instruction élémentaire qu'il reçut d'un curé du voisinage, et que la nécf^ssité de gagner son pain le força bientôt d'interrompre, n'eut sur lui aucun effet favorable; au contraire, ce sol pré-
LES Ca\UFFEURS 79
paré par la culture n'ayant pu recevoir la semence, n'en produisit qu'avec plus de force des orties et des ronci^s ; les instincts mauvais germèrent avec une vigueur nouvelle.
Toutefois, il ne paraît pas que jusqu'à l'âge dont nous parlons, le Beau-François eût laissé deviner en lui un ennemi futur de la société. Sauf un caractère taciturne et contraint, sauf quelques escapades de garnement campagnard, ses parents adoplifs n'eurent rien de plus grave à lui reprocher. Mais à cetle époque, dégoûté de la vie monotone qu'il menait auprès d'eux, il les quitta brusquement pour se joindre à des marchands ambulants qui avaient consenti à se charger de son sort, et dont l'existenci; aventureuse l'.-ivait séduit.
8) LES CHAUFFhUHS
A partir de ce moment, tout devenait obscur et mystérieux dans son histoire.
On supposait seulement que les colporteurs, ses nouveaux patrons, étaient affiliés à une bande de scélérats, et qu'ils l'avaient fait admettre dans la troupe. Il faut croire que le jeune homme, tout préparé qu'il fût-à cf'tle initiation, résista d'abord aux entraînements du crime; mais la force des choses, la contagion de l'exemple, finirent par triompher sans doute de ces scrupules.
Seul au monde peut-être, le Beau-François connaissait le seciel de la multiple existence qu'il avait menée pendant celte période. Changeant sans cesse de nom et de personnagi\ de pi'ofession et de pays, c'était une espèce de Prolée dont les trans-
LES CHAUFFhUUS 81
formations successives semblaient surtout avoir pour but de dérober aux regards la filiation de ses crimes nombreux. Tour à tour Jean Âuger, François Girodot, François Pelletier, car il avait porté ces divers noms, et il était muni de papiers en règle sous chacune de ces dénominations, il avait travaillé constamment à embrouiller le fil de ses aventures. Entouré de dangers, il ne vivait que de ruses et de duplicité; jamais il n'evait dit la vérité qu'il n'eût un intérêt direct et immédiat à la dire; encore possédail-il au plus haut point, conmie nous l'avons vu, l'art perfide de la combiner avec le mensonge, de telle sorte qu'on ne pût plu? les diï^tinguer l'une de l'autre/Il n'avait pas de confidecl; ceux qui le connaissaient le mieux eus >'nt
1^ ti
LES CHAUFFKUU6
trouvé dans sa vie des lacunes impossibles à remplir. Cependaiil, l'asluce Ji'excluait pas chez lui l'audace dans l'action et l'énergie dans le commandement. Nommé chef de la bande après la mort de Fleurd'Épine, il avait montré tout d'abord la fermeté nécessaire dans son nouveau poste. Quoiqu'il afïiBCtât parfois de traiter ses inférieurs comme ses égaux, il était inflexible pour l'exécution de ses ordres, et il u'.ivait jamais fait grâce. Les plus féroces redoutaient son mécontentement et treuiblaient devant lui, parce qu'ils le savaient capable de les surpasser en férocité.
Quel était donc le mobile qui poussait incessamment l'impitoyable chef à des cruautés dont la liste épouvanta ses con-
LIS CUAUFFiiURS 83
temporains? C'est encore là une énigme qui est restée insoluble. Le Beau-François n'était pas un fanfaron d'assassinat, comme son lieutenant le Uouge-d'Auneau, ni un lâche aimant le sang par tempérament comFne le Borgne-de-Jouy, ni une brute cruelle comme la plupart de ceux qu'il commandait. Ses passions étaient violentes, mais con'enues; aucune ne semblait dominer assez pour rompre l'équilibre de cette effroyable nature. Toujours maître de lui, il marchait sans pitié comme sans remords vers le but'q«'il s'étuit marqui'. Aussi peut-on dire seulement du Beau- François que soit caractère, soit habitude du crime, il manquait de Vimtinct humain, celle faculté commune à l'espèce, dont l'absence, bien plus encore que les pas-
84 LES CllAlFFElIRS
sions violentes, produit les grands scélérats.
Jeune et bien fait, d'une figure agréable qui ne trahissait pas la perversité de son âme, le chef de' la bande d'Orgères avait dû dans le courant de sa vie errante, contracter de ces liaisons éphémères que la morale réprouve. Plusieurs fois, en effet, il avait aimé avec la fiévreuse ardeur de la jeunesse, mais ces amours ne duraient pas plus qu'un accès de fièvre, et ses malheureuses victimes, abandonnées et oubliées, comme Fanchette Bernard, n'avaient pris aucune placedans son existence. Seule, Rose Bignon, qu'il avait épousée scion les formes de l'association, exerçait Uîio certaine influence sur cette âme indomptable. Depuis plusieurs années, il
LES CUAUFFKURS 85
demeurait attaché à elle; il lui manifestait, par intervalles, une affection qu'il n'avait jamais éprouvée pour personne.
Cependant les plus clairvoyants de la troupe avaient pu observer que l'ascendant de Rose allait toujours en déclinant depuis l'affaire du château du Breuil.
Maintenant, le Beau-François restait plusieurs mois sans la voir, et, quand il la retrouvait, sa froideur était visible. On concluait de là qu'une autre femme avait dû faire impression sur lui ; mais cette femn^e, personne ne la connaissait, et nul n'eût été assez hardi pour l'interrogera ce sujet.
A partir de la même époque, un chan-
geQienl non moins remarquable s'était manifesté dan&.les nlanières et les allures du Beau-François. Lui jusque-là indifférent sur sa mise, brutal dans son langage, grossier dans ses goûts, comme ses compagnons, avait insensiblement montré. quelque recherche dans son extérieur, une sorte de déhcatesse dans ses préférences. Entre tous les costumes dont sa criminelle profession l'obhgeait à se revêtir, il portait plus volontiers et plus longtemps ce costume d'incroyable sous lequel il s'était présenté chez les dames de Méréville. Sa balle de colporteur, gainie autrefois de menues merceries, se composait maintenant de bijouterie et d'orfèvrerie, comme s'il eût voulu par la valeur de ses marchandises rehausser l'importance de son
appUi'ente profession. Il allait souvent à Paris, et il y faisait de longs séjours afin d'étudier, dans les promenades et les lieux publics, les manières des gens de distinctiott. îl avait de fréquentes et intimes conférences avec Baptiste -le -Chirurgien , homme de science avorté, sorte de praticien de bas étage, qui, seul de la bande, connaissait un peu les classas élevées de la société, et il prenait de lui des leçons pour apprendre à modérer sa rudesse native. Nous avons vu que, malgré ses efTorts, il n'avait pu soutenij* devant les dames de Méréville son rôle mondain et qu'il avait dû bientôt revenir à la feinte bonhohiie, qui convenait mieux à ses habitudes et à son caractère. Toutefois, une transformation impoitante s'opérait dans
88 LîS CH\UFFiiUUS
le Beau-Fiançols; et que cette transformation fût due à la conscience de la grande fortune et du nom honorable qui allaient lui échoir, ou bien à une passion réelle pour la belle et déhcate Maria, elle pouvait, dans un terme rapproché, amener des changements inattendus.
Mais nous en avons assez dit, pour le moment, sur cette sombre individualité que la suite de cette histoire fera mieux connaître, et nous allons poursuivre le récit des événements.
En quittant le palais de justice de Chartres, le Beau-François s'était dirigé vers la demeure du traiteur Doublet. Il pénétra dans la maison, après avoir pris les précautions ordinaires, et il trouva le franc
Lies CHAUFFEURS 89
au milieu de ses casseroUes et de ses fourneaux. En reconnaissant le Meg, Doublet ôta respectueusement son bonnet de colon et salua très bas. François lui adressa quelques questions.
— Suivant vos ordres, tout le monde est parti, Meg, répliqua Doublet avec un sourire doucereux, et vous savez mieux que moi où vous devez les relrouvei'. Il n'y a plus ici que Baptisle-le-Chirurgicn et le Rouge-d'Auneau, qui doivent faire route avec vous. Ils sont dans la chambre d'en haut à jouer et à boire en vous attendant. Faut-il les prévenir?
— Tout à l'heure. Mais parle-moi de Rose, de ma femme, qui, m'as-tu dit, est partie ce malin précipitamment.
LES CHlL'FFEUnS
>-- Je croyais déjà vous avoir conté toute la chose, Meg; mais je vais vous la répéter : madame Rose est donc arrivée ici sur les neuf heui'es avec celte pleurnicheuse qu'on appelle la Grêlée, qui pleurnichait plus que de coutunie... Madame Rose s'impatientait à la consoler , mais je n'ai pas entendu leurs paroles. Enfin, votre dame a fail mettre le cheval à sa petite carriole, et elles soiit parties ensemble.
— Et sais-tu où elles sont allées?
— Mais où sont déjà tous les autres... dans les bois de la Muette, où la nuit prochaine Lonjunieau doit épouser la Belle- Victoire... Ah ! Meg, quelle ripaille que vous alliez faire là-bas! quelles belles fricassées ! et je n'y serai pas.
LES CIIAUFFEUUS 91
Le Beau-François réfléchit, puis il sourit avec satisfaction.
— A merveille, dit-il; je les retrouverai l'une et l'autre, car je vais partir aussi. Dis un Kouge-d'Auneau et à Baptiste d'aller m'attendre sur la route à deux cents pas de la porte Guillaume; je les rejoindrai dans un quart d'heure-.
Et il sortit pour se rendre à l'auberge, où il demeurait ostensiblement afin de dérouler les soupçons.
Le quart d'heure n'était pas écoulé que le Beau-François, monté sur un excellent cheval et enveloppé d'une ample roquelaure, franchissait la porte Guillaume. A l'endroit convenu > il trouva lo llouged'Auneau et Baptiste-le-Ghirurgien à chG-
92 LKS CIIAUFFLUUS
val comme lui. Aucune parole ne fut échangée entre e\u : seulement, le Meo; leur adressa un signe imperceptible en passant, et les autres le suivirent. Bientôt on gagna la route d'Orléans eton chemina bon train dans cette direction.
Les compagnons du Beau- François étaient enveloppés de grands manteaux qui cachaient la redingote râpée et la culotte mûre du Chirurgien, comme le gilet écarlnle, l'habit à boutons d'or et tout le costume riche mais de mauvais goût du Rouge-d'Auneau. Baptiste n'avait plus son cher Bucéphale, mort de vieillesse deux ans auparavant, mais une bête qui, avec moins d'apparence, pouvait encore le tirer d'embarras en cas de nécessité. A voir les trois voyageurs sur le grand chemin, on
LES CUvLI'FIlUUS - 93
eûl dit plutôt d'honnêtes propriétaires que des brigands féroces qui, plus d'une fois en pareille circonstance, avaient demandé au passant la bourse ou la vie.
On marcha plusieurs heures en silence, et l'on devait avoir fait déjà sept ou huit lieues. La journée s'avançait, mais le ciel était clair, et une brise sèche et froide jouait avec les feuilles arrachées aux arbres de la route. C'était un temps favorable pour voyager, et les montures ne semblaient pas trop fatiguées de cette longue traite. Mais soit que le Beau-François, qui marchait en avant, crût nécessaire de les laisser un peu reprendre haleine, soit que son isolement connnençat ù lui peser, il mit son cheval au pas et retourna la léle conime i)ûui' inviter i^es coujpagiions à le
LES CHAUfFRURS
rejoindre; en effet, au bout de quelques secondes, ils étaient à ses côtés.
Cependant aucun des trois cavaliers ne se pressa de rompre le silence. Le ROuge, un pan de son manteau jeté sur son visage, éprouvait un de ces actes d'humeur noire auxquels il était sujet, et le Chirurgien, le sourcil froncé, semblait rêver à la composition de quelque merveilleux élixir. Le Beau-François les observa un moment à la dérobée, et il souriait avec un inexprimable dédain, comme s'il eût su ce qui se passait dans leur âme. Enfin, après s'être assuré que la route était déserte aussi loin que la vue pouvait s'étendre, il dit tout à coup à son lieutenant :
revoyons, le Rouge^d'Auneau , qug
LHS CHAUFFEURS 95
penserais-tu si je te faisais nommer Meg et ciief unique de la baude à ma place?
Le Rouge n'élail pas préparé à cette question, et il tressaillit comme si un coup de feu eût inopinément retenti à ses oreilles. Cependant son visage s'empourpra sous ses taches de rousseur et ses yeux larmoyants se desséchèrent tout à coup.
— Moi , s'écria-t-il, maître de tous les autres! Moi, je donnerais seul les ordres et...
Il s'interrompit : le sourire moqueur du Beau-François lui faisait craindre un piège.
- Bah ! c'est impossible 1 poursuivit-il plus froidement. Comment, après avoir commandé, vous décidoricz-vous à obéir?
90 Lfc:s ciiAUFbi:uus
— Ne t'occupe pas de cela. Suppose, qu'après l'avoir mis à ma place, je disparaisse tout à coup, et qu'on n'enleude plus parler de moi.
— Meg, vous savez bien que, d'après nos lois, il ne saurait exister un autre chef que vous tant qu'il vous restera un souffle de vie.
— Eh! tonnerre I celui qui a fait la loi pourrait bien la défaire! Voyons, parle nettement : Dans le cas dont il s'agit , accepterais-tu?
Ainsi pressé, le Rouge-d'Auneau parut réfléchir; il répondit eiifin :
— Si j'étais Meg, je voudrais laisser la réputation du plus tei rible ravageur que la tciTO ait produit depuis mille ans. Ce-
pendant, tout bien considéré, peut-être ne conviendrais-je pas pour ce poste. Le Meg de la bande doit avoir une poigne de fer afin de maintenir ces diables incarnés ; or, je ne nri'abuse pas : quoique à certains moments je me seule l'ardeur d'un lion, il en est d'autres aussi où je suis faible comme un enfant. Quand mes maudites idées me prennent...
— Tu te rends mieux justice que je ne pensais, répliqua le Beau-François avec une espèce de pilié ; cependant loi seul pourrais me remplacer si je me décidais à pi'endre ma reliaile... Et toi, Baptiste, poursuivit-il en s'adi-essant au Chirurgien, que penses-tu de mojj idée?
— .le devine votre projoi tout on ior,
Meg. répliqua Baptiste en lui jetant un regard significatif, mais il nie paraît dangereqx et tout à fait impraticable. Nos gens ne souffrirqnt jamais que vous les abandonniez ainsi pour rentrer dans la voie Qrçlinuire ; conime vous l'a dit le Pouge-d'Auneau, entre vous et eux, c'est à la vie et à la mort..
,— Tu crois, reprit le Beau-François, qu'un s.eul de ces drôl -s oserait qie regarder en face?
— Ils ne vous regarderaient pns en face. M(^g, mais tous ensemble vous frapperaient par d(T!'^ère. D'ailleurs, si, contrairement à nos lois, ils vous laissaient partir, quelle retraite choisiricz-vous qu'ils ne découvrissent tôt ou tard? Alors vous n'auriez
LES CHAUFFEl'RS 99
plus ni paix ni sécurité, et, malgré vous, vous seriez obligé de revenir à eux.
Les considérations rendirent le Beau- François tout pensif. Baptiste continua :
— Et puis, comment vous soumettriezvous maintenant à la règle commune? Habitué à commander, impatient de tout frein, de toute gène, toujours prêt à punir quiconque vous offense, pourriez- vous supporter les mille liens qui embarrassent les mouvements de chaque individu dans la société? Je ne le crois pas, moi qui vous connais bien... Dès les premiers pas, vous vous insurgeriez de nouveau contre les institutions, et il vous faudrait reprendre votre premier genrei^le vie avec l'humiliation de l'avoir un momoiit quitté.
LTS CHAUFFKUUS
La justesse de ces objections frappait le Beau-François, et il gardait toujours le silence. Baptiste-le-Cliiruigien n'eut pas la sagesse d'user do son avafituge avec modération.
— Croyez-moi, Meg, reprit-il de ce ton pédant auquel il l'ovenail toujours volontiers, restez ce que vous êtes. César aimait mieux être le premier dans wi village que le second à Rome ; Syila n'eut jamais à se louer d'avoir renoncé à la dictature; et quand l'empereur Chai-les-Quint, après avoir abdiqué l'empii'e, se fut retiré à Saint'Just...
— Eh! que diable avons-nous à faire avec tout ce monde-là? interrompit le Bcau-Fi'ançois avecun mélange d'impatience et de gaîié; César est mort... lu le
sais bien, puisque c'est toi qui lui as préparé une boulette... Quant à Saint-Just le conventionnel, Il a été exécuté voilà bientôt quatre ans; ainsi, qu'on n'en parle plus. Mais voyons, en deux mots : tu es d'avis, n'est-ce pas, que mon projet de quitter la bande n'est pas réalisable? Eli bieni c'est justement cette impossibilité - qui me donnerait en^vie de le réaliser.
— N'y songez plus, Meg, je vous en conjure, répliqua Baptiste doucereusement pour tenter de regagner le terrain perdu; je n'ignore pas d'où vous viennent ces idées ; mais ne l'oubliez pas, l'amour est le plus mauvais conseiller pour un homme de courage. Je pourrais vous citer la fable de ce lion amoureux qui se laissa rogner les ongles et les dents...
\0i LES CHAUFFEURS
Le Beau-Fràhçois l'arrêta par un effroyable blasphème.
— ïais-toi ! tais-toi ! dit-il avec violence; tu sais plus de mes secrets que je n'aurais dû t'en confier peut-être. C'est dangereux pour toi, Baptiste; très dangereux, tu peux m'en croire... Je n'aime pas qu'on m'épie.
Ces paroles étaient prononcées d'un ton si farouche, que Baptiste et le Rouged'Auneau lui-même en frémirent.
— Allons, reprit-il brusquement après iine pause, qu'il ne soit plus question de t:ela. J'ai voulu seulement vous éprouver l'un et l'autre. Veillez donc bien sur votre langue, et malheur à celui de vous qui osera se souvenir de ce qu'il ferait tnieux d'oublier !
En même temps il attaqua vivement son
'cheval de l'éperon, et repartit avec une rapidité nouvelle. Ses compagnons l'iinitèrent, sans rien répliquer, et l'on ne parut plus avoir d'autre pensée que celle d'atleindre pt'oraptement le terme du voyage.
Cependant le Beau-François , tout en galoparit, était fort préoccupé de l'objet de la conversation précédente et on eût pu l'entendre murmurer :
— Ce cuistre deChirui'gien a encore une fois raison, j'étais fou, archifou de songer à cela... Il est trop tard maintenant; n'y pensons plus... Le pouvoir que j'ai en mains n'est pas à dédaigner , et à quoi bon deiriander humblement ce que l'on peut prendre? Je resterai ce que je suis.
Le soleil se couchait quand on atlèigiiil Angervilie. Si vigoureux que fussent les
104 LES ciiAUFFi uns
chevaux au départ, ils commençaient à donner des signes de lassitude. Mais leur lâche était finie pour ce jour-là ; les voyageurs devaient, en raison de la difficulté des heux, poursuivre leur route à pied. Évitnut la grande rue où ils auraient pu être remarqués, ils s'engagèrent dans une ruelle déserte, située sur les derrières du bourg, etils s'arrêtèrent devantune grange qui semblait dépendre d'une ferme importante. Là, ils mirent pied à terre, et le Beau-François siffla doucement. Après deux ou trois minutes d'attente, la porte s'entr'ouvrit, et une personne qui se trouvait dans l'ombre prononça une espèce de mot de ralhement; le Beau-François y répondit, puis cavaliers et montures furent introduits dans l'habilntion.
Li:S CHAUFFEURS 105
Toutefoisles voyageurs ne s'y arrelèronl pas longtemps; moins d'un quart d'heure après, ils ressortaient par la même porte etavec de grandes précaution?. Maintenant ils étaient à pied ; leurs éperons avaient disparu, et ils tenaient à la main des bâtons normands dont la poignée était en forme de crosse. Après s'èiro assurés qu'il ne se trouvait personne dans la ruelle, ils partirent en silence, et la porte se referma derrière eux.
En peu d'instants ils eurent gagné la campagne, et, à la lu( ur du crépuscule, ils s'enfoncèrent dans un pays accidenté qui leur était familier. Plus ils avançaient, plus les craintes qu'ils avaient habituellement pour leur sûreté semblaient so dissiper et plus leurs alluies devenaionl hardies. On
eût dit qu'ils se sehtaienl maîtres et bhez eiik dans ce canton Ils se mirent à causiRi' librement, à voix haute. Le Beau-François fit t'emarqiier à ses compagnohs une liiebt* lointaine qui éclairait la cime des arbres comme le reflet d'un vaste iricendie.
— Allons! dit-il joyeusement, voila nos gens qui se divertissent là-bas; d ns un quart d'heure nous les aurons rejoitits. 11 en. est parmi eux qui ne se doutent pas de la fête que je leur prépare 1... Tiens, Baptiste, tu disais vrai tout à l'heure; je ne pourrais, dans aucun cas, renoncer au plaisir de me venger quand on m'aurait offensé. C'est si bon de se venger!
11 sourit d'un air faiouche et il doubla le pas.
Dans les bois.
Le pays où le Beau-Francois et ses coriipagnolis venaient d'entrer était uiie espèce de tel're franche où la bande pouvait impunément se livrer à tous les excès. Celte contrée, comprise entre Autt-uys et Arce-
LES CIlAlFFl-UilS
ville, (''tait peu fréquentée, moiilueuse, entrecoupée de ruisseaux et de ravins qui en rendaient l'abord très difficile. Des bois considérables, qui communiquaient entre eux, présentaient des retraites sûres aux malfaiteurs; aussi, depuis plus de quarante ans ces bois avaient-ils le plus mauvais renom, justifié suffisamment par les vols et les assassinats dont ils avaient été le ih^àtre. Depuis l'avènemenl du Beau- Fraiiçois au conunandement delà bande d'Oi"i,ères, ils étaient surtout devenus redoutables auN populations d'alenlour. Là, en effet, comme nous l'avons dil, se faisaient les rassemblements généraux de la troupe; c'était là qu'affluaient de trente lieues à la ronde, à certaines époques, les scélérats de tout sexe et de tout âge qui
Li:s cHvUFFEuns 109
désolaient une des plus riches portions de la France. Nul voyageur n'osait traverser ces bois dangereux; nul -cultivateur n'osait s'y l'isquer après le soleil couché. La force armée elle-même se fût trouvée impuissante contre les groupes sinistres qui s'y montraient par intervalles .
Aussi les brigands d'Orgères en avaientr ils pris ouvertement possession comme de leur domaine. Le B(^au-Fran(;ois, parodiant la délimitation territoriale que le gouvernement venaitd'établir, avait divisé ces vastes forôtson départements, districts et cantons, surchacun desquels ses lieutenants exerçaient une juiidictio i particulière. Ainsi, par exemple, les bois de Liferneau et Pussin formaient des districts; ceux d'EscobilK', de Cotlainvil!e el de Le-
110 LKS CHAUFFEURS
tonrville formaienl des cantons. Les chefslieux étaient les bois de la fluette et de Chambeaudoin,quise louchent; à la Muutte se trouvait le bâtiment qui servait de quartier - général aux dignitaires de la troupe. Afin que personne n'ignorât ces diverses circonscriptions , leurs rioms étaient gravés, de distance en dislance, sur le tronc des arbres de la forêt, el ces noms pouvaient être lus par les gens du pays que la nécessité forçait de traverser furtivement ces lieux maudits (1).
En effet, les malfaiteurs inspiraient une telle terreur, qu'ils croyaient à peu près inutile de se cacher ici. Mieux instruits que les habitants des cantons éloignés, les
(1) Historique.
LÇS CHAUFFEURS \\\
fermiers du voisinage, on en eût la certitude plus tard, connaissaient la profession réelle de ces mendiants et vagabonds qui venaient souvent Itiur demander l'hospitalité; ils gavaient leurs noms, leur organisation secrète; ils eussent pu à la rigueur énumérer les crimes que chacun d'eux avait commis. Continuellement pressurés parles exactions de ces misérables qui les obligeaient à les rccevon* et à les nourrir pendant plusieurs jours, ils n'osaient ni les repousser ni se plaindre; ils se soumettaient humblement à leurs exigences, sans songer que, par cette faiblesse, ils devenaient presque leurs complices. Ce fut seulement après la disporsion delà bande qu'ils reirouvèrent le courage de parler, et les juges constatèrent avec tristesse tout
i 12 LKS CIlArFFF.URS "
ce qu'il peut y avoir d'égoïsme et de lâcheté, même chez d'honnêles gens.
Les voyageurs eurent une preuve nouvelle de la basse servihté que la crainte inspirait aux paysans. Ils avaient fait dans la journée plus de douze lieues, et depuis une heure ils marchaient, embarrassés de leurs manteaux, sur un sol raboteux et dilfu'ile. I.a fatiguercommençait à les gagner; ils ressentaient une soif ardente. Quoiqu'ils ri'eussent plus guère qu'une heure de marche pour arriver ;ui lieu du reiidez-vouSj ils éprouvèrent le besoin de SB reposer un peu et de prendre quelques rafraîchissements. Le Beau-François s'ar- I èla au sommet d'un tertre d'où l'on dominait la campagne environnante. La nuit était venue depuis longtemps, mais
LES CHALFFICURS 1 13
un beau clair de lune permeltait de distinguer les objets à une grande dislance. Après un moment d'examen , le Meg étendit le bras vers une ferme assez considérable qui sélevait sur la lisière du bois :
— Voici la demeure de ce vieux ladre de Marchon , dit-il laconiquement ; allons-y.
Et ils se dirigèrent de ce côté.
Bientôt une lumière qui brillait dans l'habitation leur apprit que, malgré l'heure avancée, les gens de la ferme n'étaient pas encore couchés. Sans doute le voisinage d'un grand rassemblement les tenait en éveil; cependant, aucun signe appare/Jl ne trahissait leurs alarmes. Ils u'avaKn' lait
M 4 i^s cuauff; URs
aucun préparalif de défense; loin de là, les chiens étaient enchaînés et la porte extérieure n'était pas forniée. Peut-être craignaient-ils que le moindre signe de défiance n'appelât sur eux les périls qu'ils désiraient tant éviter.
Le Beau-François n'eut donc qu'à pousser ia porte pour pénétier dans une salle basse où ils étaient réunis, (/était l'heure du souper; autour d'une grande table chai'gée de mets rustiques, le fermier, sa femme, ses enfants, ses domestiques, prenaient leur repas du soir. Des bougies de résine el le feu de la cheminée éclairaient la failli iie. Kx\ moment où entrèrent les trois voyageurs, qui étaient bien connus des assistants, on cessa de manger, on n'acheva pas la phrase commencée ; il se
us CllAUFFi:URS 115
-fil un grand silence. Tons les convives devinrent pâles ; quelques-nns se levèrent par \v\ mouvement automatique.
Le Beau-François, de l'air d'un homme qui savait que nul ne serait assez hardi pour s'offenser de aes actions, s'approcha delà table; saisissant un verre et un potde cidre, il se versa une rasade qu'ilbut avidement. Ses camarades en firent aulant, sans s'excuser, sans même adresser une parole à ceux dont ils partageaient ainsi le repas.
Il y avait .pourtant là six grands jeunes gens, robustes et bien découplés, qui eussent pu facilement tenir tête à «'es intrus, sans compter de robustes filles de ferme dont le secours n'eût pas élé à dédaigner en cas de collision. Do plus on voyait,
11 (j LKS CHADFFF.UUS
suspendus au maïUeau do la cheminée, plusieurs fusils de braconniers qui devaient être chargés à l'intention des lièvres et des lapins du voisinage. Mais personne ne songeait à la résistance, et les convives demeuraient immobiles, tremblants, muets de terreur.
Cependant le fermier Marchon, d'abord anéanti par celte formidable apparition, était revenu de son saisissement. Il recouvia enfin la parole, et il dit en se livrant à des démonstrations exagérées de politesse :
— Eh! c'est le citoyen Beau-François...
et ce bon Kouge-d'Auneau, et puis le Sirurgien... Vous voici donc revenus dans nos pays? C'est très bien cela... Mais asseyez-vous, moi'bleu ! vous mangerez un
œorceaii en buvant un coup... Voyons. la maîtresse, et vous, sottes fainéantes, ajoutat-il en s'adressant aux femmes qui l'entouraient, remuez-vous, que diable ! apportez du jambon, du salé, du vin... Je parie que le Beau-François et ses braves amis boiront volontiers un verre de vin !
Les pauvres femmes, électrisées par cet appel, se levèrent à la fois et se mirent à courir de çà et de là en chancelant sans savoir ce qu'elles faisaient. D'un geste impérieux le Beau-François leur rendit leur immobilité de statue.
— C'est inutile, dit-il avec mépris ; nous ne pouvons nous arrêter ici qu'un instant... nous somrnes attendus.
Ses compagnons, toujours debout, se versèrent de nouveaux verres de cidre.
1 18 LES CUAUFFEUUS
— Quoi donc 1 allez-vous nous quitter si vilo? demanda le fermier d'un ton patelin, quoique la frayeur lai donnât un léger bégâîment. Ah! citoyen Beau-François, vous êtes bien pressé aujourd'hui! Ensuite, me direz-vous, vous avez des amis qui vous attendent dans le bois, et il ne faut pas faire attendre les amis... Ma foi! ils s'en donnent joliment, à ce qu'il paraît. Tout à l'heure, du bout de notre clos, on les entendait chanter, quoiqu'ils soient quelque part du côté de la Muette. Mais ce n'est pas dommage que les bonnes gens s'amusent; il y a bien assez de misère comme ça !
On ne l'écoutait pas, et les trois sombres vii^iteurs, leur soif apaisée, se dirigeaient déjà vers la porte. Lefeimier, voyant qu'il
en serait quille à bon marché pour cette fois, reprit un peu courage, et, en vrai paysan, essaya de tirer parti de la circonstance.
— Ah ! Sinirgien, dit-il d'un ton cauteleux en les reconduisant, il y a notre vache blonde qui est toujours malade... ne pourriez-vous lui donner quelque chose pour la soulager? Vous savez tant de beaux secrets pour guérir les vaches !
Baptiste, flatté dans son amour-propre de praticien, promit de visiter, en repassant par la ferme, la bète malade. Ce point obtenu, Marchon ne parut pas encore satisfait; au moment où les voyageurs venaient de sortir, il s'ari'êta sur le seuil de la porte , son bonnet à la main , et il
120 Li;S ClIAUl'TEUKS
s'enhardit jusqu'à dire en élevant la voix :
— Et vous, citoyen Beau-François, vous seriez bien gentil de dire à vos gens de ne pas dévaster mon poulailler, comme la dernière fois... Ne faut pas être dur avec ses voisins... A la moisson dernière, ils ne me laissèrent qu'un vieux coq dont le renard lui-même n'aurait pas voulu!
Mais le fermier, par ses demandes imprudentes, avait épuisé la patience des scélérats.
— Allons! rentre chez toi, vieux bavard, dit une voix formidable qui sortait des ténèbres : couchez-vous tous et ne vous avisez pas de nous épier, ou vous serez traités comme vos poulets à la moisson dernière.
LES CHAUFFKUHS 121
, Le pauvre homme recula jusqu'au fond de la salle, et vint tomber sur un siège au milieu de sa famille glacée d'épouvante.
Quelques minutes après, quand le Beau- François, qui continuait son chemin, se retourna vers la ferme, la porte et les volets étaient clos, les lumières étaient éteintes et-lout semb'aiL endormi déjà dans l'habitation.
Après avoir qui. té la ferme de Marchon, les trois voyageurs atteignirent le bois où ils s'engagèrent sans hésitation, malgré l'obscurité. Comme ils traversaient un carrefour, une voixrauque fit entendre une espèce de qui vive.
— A la bonne heure, dit le Renu-François: je croyais que le Borgne-du->lans
\t^ MÎS CHArFFKlTRS
avait oublié de mellre un ga/fre (senfinello) à cette place, et nous aurions vu beau jeu!
La sentinelle, en reconnaissant le Meg, vint respectneusemeni prendre le mot d'ordre , et après de rapides pourparlers, on continua d'avancer vers la Muette. Mais, pour l'intelligen? e de ce qui doit suivre, nous allons précéder les voyageurs de quelques moments au lendez-vous générai de la bande.
Le bois de la Muette, si célèbre dans l'histoire des brigands d'Orgères, s'étendait sur le penchant de plusieurs colhnes élevées. Entre ces collines se trouve un vallon étroit au fond duquel jaillit une source abondai te qui forme la rivière de Juine^. Le pays était âpre, inculte, so-
litaire, éloigné des grandes routes et, en beaucoup d'endroits , inaccessible aux chevûux. La forêt couvrait les hauteurs comme d'un tapis irrégulier de feuillage et se l'attachaient par plusieurs de ses ramifications à tout le syslème des forêts de la contrée. Une troupe d'individus, traqués dans ce boiiy, pouvait, sans jamais se découvrir en plaine, gagner les bois voisins et se dérober facilement aux poursuites. Ce poste était donc bien choisi; les driïicullés locales y rendaient une surprise à peu près impossible, et, pour remporter de vive force, il eût fallu presque une armée.
Sur le penchant d'une des collines qui donûiiaienl le vollon, au centre d'une lùUle futaie de chenues, s'étendait une
121 LF.S CUAUFFEURS
clairière doiit le sol uni était couvert de bruyères et de genêts. A l'exlrémité de cette esplanade, sous des chênes séculaires, on voyait une grande loge, construite en pierre, qui pouvait contenir cinquante ou soixante personnes. Elle servait de lieu de réunion au conseil de la bande, et l'on y contractait les mariages suivant le cérémonial usité parmi ces scélérats. Aussi était-elle considérée comme un lien privilégié par le vulgaire de la troupe, et l<'b chefs seuls avaient le droit d'y pénétrer.
C'est dans cette clairière et "devant la porte de cette loge, encore soigneusement fermée, que s'étaient réunis les brigands d'Orgères dans la soirée dont nous parlons. Bien que de bruyants cris de joie
LKS CilAUFri.LIlS 125
saluassent à chaque instant de nouveaux venus, l'assemblée se composait déjà de cent cinquante à deux cents personnes, hommes et femmes, enfants et vieillards, les uns demi-nus et portant sur leurs épaules le bissac du mendiant, les autres revêtus, pour la solennité, d' habits propres et même élégants. Cependant tous, en dépit de la différence des costumes, semblaient être sur le pied d'une égalité parfaite; le drap fin et les dentelles fraternisaient sans vergogne avec les guenilles. Au milieu de figures bourgeoises et débonnaires, de quelque? jolis visages de femme et de mines égrillard l's, de petits garçons, on apercevait des physionomies basses, féroces, sinistres, qui irispilaiciil l'ellroi. Un (crlain noird)re de ces
\t6 LES CflAUFFEUKS
gens étaient estropias ou atteints d'infirmités: cinq ou six étaient borgnes; les boiteux, les manchots, les épileptiques ne ■manquaient pas. On eût dit d'une seène de malingreux au milieu des bois.
Toute cette société. '^si misérable que fussent certains de ses membres, ne songeait en ce moment qu'à se divertir. Plusieurs grands feuic avaient été allumés dans la clairière et des groupes animés s'étaient formés à l'en tour. Là, des vieillards à barbe blanche, Nestors dn brigandage, assis gravement sur leurs sacs, leurs bâtons à la main, racontaient les exploits de leur jeunesse. Plus loin, des bandits affamés lorgnaient une vaste chaudière qui. posée sur un brasier ardent, contenait les poules, les oies et les dindons de plusieurs basses-
LES CHAU*i'RURS 127
cours, et il tallnit qu'un maître cuisinier les écartât à grands coups de gaule pour les empêcher de prélever une dîme exorbitante sur le repas rommun. Cette lutte, sans cesse renouvelée, excitait continuel- ■lement de nouveaux rires et de nouvelles huées. Les plus jeunes et les plus ingambes de la compagnie, filles et garçons, J se tenaieiit par la main et dansaient autour d'un autre feu, en chantant des rondes en «vrgot, tandis que les liiioches, piètrement vêtus, se pom'Suivai(?iJt sur la bruyère et se battaient pour s'échauffer. La flamme des bivouacs, constamm^^nt ravivée pas les branches que les brigands allaient couper aux arbres voisins, éclairait ces groupes d'une manière pittoresque, et, à mesure rpie li* jour tombait, elle proje-
128 Ll.S CHALFFKUHS
tait jusqu'à la cime des chênes les plus hauts cette] lueur rougeâlre qui ressemblait ('e loin à un incendie.
Un peu à l'écart, derrière une touffe de houx et de nerpruns , trois personnes étaient réunies autour de quelques sarments embrasés; c'étaient deux femmes et un enfant, Rose Bignon, Fanchette la Grêlée et le fils de cette dernière, le Pelit- Gars-d'Etrechy. Le jeune garçon, un genou en terre, alimentait le feu avec des brochettes de bois ramassées à droite et à gauche, tandis que sa mère et Rose, assises sur des feuilles sèches, causaient à demi-voix. Sa besogne n'absorbait pas a^sjz l'enfant qu'il n'observai du coin de l'œil avec inquiétude ses camarades, qui continuaient de se poursuivre sur la fou-
LES CHAlIFFtUUS 129
gèro à quelque dislance, et dont les jeux effrontés se rapprochaient souvent de lui pour le narguer. Le petit Gars-d'Étreohy, comme le plus faible et le {)Uis timide, paraissait être le souffre-douleur de ces démons impitoyables, et quoiqu'il fut en ce moment sous la protection de madame Rose, ainsi qu'on app^^lait la femme du Beau-François, il craignait tout du mauvais vouloir et de la turbulence de ses p^îlits compagnons. t-Spendant, par intervalle, il oubliait ses crainLes pour venir appuyer sa tête pale sur l'épaule de sa mère, et celle-ci, iiilcrrompant sa conversation, le couvrait de baisers et de caresses.
Nous savons que Rose l)igi!nn et la Grêlée avaient quille Charlrr-s le iiialiii, au si- IV y
130 LES CUAL'FFKUKS
totaprèsia remise du billot mystérieux qui avait joté llalarrue chez les damos de Méréville. Elles avaient voyagé rapidement dans le petit fourgon qui servait à Rose pour le Iraiisporl de ses marchandises; puis, laissant la voituie chez un franc du voisinage, elles étaient revenues à pied au rend<'Z-vous de la .M'uette, où elles se ti'ouvaicnt (iepuis quelques instants seulement.
Rose, par-dessous la mante épaisse dont elle s'enveloppait pour se garantir du froid, était vêtue avec plus de coquetterie etjjlus de recherche encoi'e qu'à l'ordinaire. Sa robe de siamoise, d'une grande fraîcheur, avait les reflets d'une robe de soie; ses pieds mignons, qu'elle avançait vers le feu, ne portaient plus les gros sou-
LES CllAUFFKURS 131
liers larés de sa profession, mais dé fii.s escarpins qui en faisaient ressortir la petitesse. Ses mains étaient chargées de bagues; une chaîne d'or avec sa croix s'arrondissait sur son col, conjointement avec un tour de gorge en magnifique dentelle. Tout en causant, elle avait tiré de sa poche un petit miroir, et, à la lueur du feu, elle lissait du plat de la main les belles boucles brunes qui s'échappaient de son bonnet de malines.
La Grêlée, au contraire, avait toujours cet aspect pauvre, chétif, souffreteux,, que nous lui connaissons, et le mantelet d'indienne troué qui couvrait ses autres vêtements la garantissait mal contie la brise ôe novembre. Mais elle ne semblait pas songer que ses membres étaient ^ngour-
122 LES CHAlFF. URS
dis, que son visage était bleui par le froid. Une inquiétude croissante la dévorait; des larmes coulaient de ses yeux, et les caresses de son fils ne parvenaient pas à la distraire dosa douleur.
— Ah! madame ilose, disait-elle en s'efforçant de contenir ses sanglots qui pouvalent importuîiersa compagne, vous avez eu bien tort de me pousser à faire ce que j'aifait! Que nous importaient ces grandes dames dont il fréquentait la maison ? // est t(M'rible quand on veut pénétrer ses secrets ou déranger ses plans! Il ne me pardonnera jamais... jamais !
— Bah ! répliqua Rose en inclinant la tête'devant son miroir; tu n'es même pas sûr qu'il sache déjà le bon tour que nous lui a von s joué.
LES CIIAIFFKURS , 133
— N'espérez pas cela, madame Rose^ on n'aura pas manqué ce matin de lui montrer la bague et le billet ; il n'en aura pas fallu davantage pour qu'il comprît toute l'intrigue. Il ne pourra me pardonner cette trahison, à moi qu'il n'aime pas... Il va venir d'un moment a l'autre, et sa colère tombera sur moi comme la foudre...
— Allons! calQie-toi, ma pauvre Grêlée, répliqua Rose distraitement en arrangeant une boucle rebelle ; je te dis que je prends tout sur moi. Sa colère est violente, en effet, mais elle passe vite ; dans le trajet de Chartres ici, elle aura le temps de s'user. Je lui ai fait d'autres plaisanteries de ce genre et il a toujours fini par me pardonner ; il pardonnera celte fois encore. Je
134 LES ClIAUFFkUUS
te promets de tout arranger avec lui ; quelqiics bonnes paroles suffiront.
La belle colporteuse, satisfaite d'ellemême, sourit encore une fois à son image el remit le miroir dans sa poche. Fanchette la regarda d'un air d'admiration et de crainte.
— Vous êtes bien jolie, il est vrai, madame Rose, dit-elle timidement,* mais souvent les hommes ne se laissent toucher ni par la beauté, ni par les larmes, ni par raffection la plus vive et la plus éprouvée. Leur cœur devient tout à coup comme de la pierre ; plus nous les avons aimés, plus ib nous montrent de colère et de mépris !
— Eh ! mais vraiment, la Grêlée, répliqua Rose d'un air de pitié dédaigneuse, on dirait que lu en sais quelque chose
pour ton compte? mais, sans voutoir t'of-. fensijr, ma chère, il y a bien quelque différence entre nous.
Et elle se mit à draper avec complaisance les plis de sa mante.
Je n'ai pas toujours été aussi laide et aussi abandonnée que je le suis aujoui'd'hui, répliqua tristement la pauvre créature. J'ai été jeune, j'ai été belle ; j'ai aimé avec un entier dévoôment; à cel; amour, j'ai sacrifié honneur, famille, tout, et maintenant on me repousse, on me méprise, on ne me connaît plus...
En dépit d'elle-même, la colporteuse était devenue pensive; mais elle ne tarda pas à relever la tête avec fierté.
— Cela ne m'nrrivera pas, à moi, ditelle; si celu m'arrivait...
13G Li:s C11AUFFHJRS
— Que feriez-vous, madame Rose?
— Je ne sais ; mais il me semble que je renverserais, que je briserais...
— Vous feriez comme moi, madame Rose ; vous vous résigneriez el vous pleureriez en secret.
Rose se taisait; elle avait les narines gonflées, le sourcil froncé. Enfin elle secoua la tête d'un air d'impatience.
— Bah! repri(-ille, ce sont des enfantillages. Voyons, la Grêlée, sois donc raisonnable. J'ai eu tort, je l'avoue, de te pousser à une démarche qui peut irriter mon mari contre toi ; mais, que veux -tu ? je perds la lèle quand la jalousie me vient. Enfin, il n'y a pas de remède. D'ailleurs , que peux-Lu craindre du Beau- François? Il ne te tuera pas, peut-être!
LKS CHAI'FFIUUS 137
— Ah ! s'il ne s'agissait que de mourir ! répliqua la Grêlée ; depuis longtemps la vie est un fardeau pour moi... Mais, madame Rose, madame Rose, poursuivit-elle avec une sombre terreur, ne croyez vous pas que pour se venger il pourrait s'en prendre à mon enfant, mon pauvre enfaut innocent !
En même temps elle saisit son fils avec uiife sorte de frénésie et le dévora de baisers. La frivole Rose elle-même fut émue par cet élan de tendresse maternelle; cependant elle dit avec un nouveau mouvement d'impatience :
— Sur ma foi ! ma chère, lu devi(Mis complètement folle. Comment François, qui est juste, s'en prendrait-il à ton fils d'une faute dont tu es coupable ? Si le
Petil-Gars-d'Elrechy n'a rien fait lui-mènie pour exciter la colère du Meg, il n'a pas sujet de la craindre.
— Malheureusement il n'en est pas ainsi, madame Rose, répliqua Fanchette en serrant toujours son fils contre sa poitrine ; il paraît que Jacques-de-F^ithiviers, le Maître-des-iMioches, a des plaintes à porter contre ce pauvre enfant, et le Meg sera sans doute fort irrité.
Le Petit-Gars-d'Etrechy se dégagea de ses étreiirtes convulsives, et il dit les larmes aux yeux :
— Je suis bien fâché de le causer du chagrin, mère; mais ils veulent toujours m'obliger à voler, lu m'a dis que c'est mal... d'ailleurs, je ne veux pas boire de l'eau-de-vie, moi, parce que cela me rend
malade ; et puis je ne veux pas aller avec les autres, parce qu'ils me battent touvi jours.
Fanchette posa vivement la main sur la bouche de son fils. . '
— Tais-loi, tais-toi, dit-elle avec inquiétude. Ne l'écoutez pas, madame Rose; c'est un enfant, il bavarde à tort et à travers... Tenez, madame Rose, peut-êtrç ferait-on bien de nous laisser partir, mon fils et moi; nous nous en irions jusqu'à
l'autre bout de la Fj'ance, et nous deviendrions ce que nous pourrions... Si vous vouliez demander pour nous cette grâce au Beau-Franfjois, il ne vous la refuserait pas, je le gage.
.Mais l'esprit de Rose, singulier mélange
140 LES CHAUFFI'URS
de passion, d'égoïsnie et de légèreté, était déjà fatigué de ces doléances.
— Je n'ai pas à m'occuper de tout cela, dit-elle sèchement; je ne me mêle jamais des affîiires de la bande. François peut agir comme il l'entendra ; je ne veux pas le blâmer, je ne veux pas le juger; qu'il m'aime toujours, cela suffit. Cependant, poursuivi-telle d'union plus doux, comme je SUIS la cause de l'embarras où tu te trouves, j^' ne t'abandonnerai pas, suivant ma promesse ; ni toi, ni ton fils, vous n'aurez rien à craindre pour cetle malheureuse affaire de ce malin.
— Que Dieu vous entende, madahie Rose ! dit Fanchette en levant les yeux au ciel.
— Dieu ! répHqua la jeune femme en
LES CHALTFF.UIIS 141
tressa illa Ml; tu penses donc encore à Dieu, toi?
— Bien souvent, murmura Fanchette avec un soupir.
Rose resta quelques minutes silencieuse, le visage caché dans ses mains, enfin, elle fit un geste d'impatience comme pour repousser une pensée importune.
— Bah ! laissons cela, dit-elle. Eh bien ! la Gi'ôlée, François ne peut tarder d'arriver; je m'étonne même qu'il ne soit pas ici déjà. Toute réflexion faite, il ne sera pas mal peut-être qu'il ne le voie pas d'abord; il vaut mieux que j'aie eu le temps de lui parler, de l'adoucir. Je sais comment m'y prendre, et s'il consent à m'écouler, je réponds de lui. Quant à loi, lu devrais le Ciiclier (!ans le bois jusciu'à ce que je le
142 LES CBAUFFEURS
donnasse avis que tu peux te présenter sans danger. Voyons, pourquoi ne le retirerais-tu pas, par exemple, à la hutte du Charbonnier qui est à cinq ou six cents pas d'ici? L'endroit est désert; nos gens vont passer la nuit à chanter el à danser; aucun d'eux n'ira l'y déranger. Tu resteras là tranquille jusqu'à ce que je t'envoie prévenir.
Fanchelte réfléchit.
— Vous avez raison, madame Rose, ditelle enfin ; vous parviendrez à calmer le ftîeg; moi, je vais me rendre à la hutte du Charbonnier. Mais,ajoula-t-elle en fondant en larmes de nouveau, je rve serai plus avec mon fils, que je n'ai pas vu depuis huit jours, et quand il faut me séparer de
LES CHAUFFtURS 143
lui, même pour un ruoment... Pourquoi ne viendrait-il pas avec moi?
— Non, son absonce pourrait être remarquée et inspii'er des soupçons à nos gens. D'ailleurs, dans la so'rée, le mioche se glissera de temps -en tenijis jusqu'à la cabane pour te tenir compagnie.
— Oui, oui, mère, dit le Petit-Gars avec empressement; cache-toi puisque l'on veut te. faire du mal. '"oi j'irai te voir à la hutte, et si l'on me donne du pain et de la viande, je t'en apporterai.
La Grêlée se leva lenîement pour obéir; mais, au iiioment de s'éloigner, elle eut un nouvel accès de douleur et d'épouvante.
— Madame Rose, dil-(>lle en sanglotant, je fais ce qU(i voub nn' conseillez; mais je
l'ii LKS CIlAUFFi:UJ\S
ne sais pourquoi mon cœur se déchire en embrassant mon gars... il me semble que je ne dois plus le revoir... Oh! vous me promettez de veiller sur lui, n'est-ce pas? Vous me le rendrez, madame Rose ; je vous le confie.
— L'insupportable pleureuse ! répliqua Rose avec c-olère. Oui, on te rendra ton lils; que veux-tu donc qu'on en fasse?
La pauvre Fanchette craignit d'avoir offensé son orgueilleuse protectrice; elle i)aibutia des excuses ; puis, après avoir encore recommandé au Petit-Gars-d'Etrechy de venir la voir dès qu'il pourrait s'échapper, elle l'embrassa rapidement, et disparut dans la profondeur des bois.
La loçe de la Muette.
Deux heures s'écoulèrent. Le Pelit-Garsd'Iitrechy, rassuré pour le momeut au sujet de sa mère, qui avait excité, il ne savait trop pourquoi, le mécontpntemontduclief, était aller se mêler avec l'insouciance de
im
LE h CHAUFFEURS
son âge aux plaisirs de la fête. Rose resta donc seule devant le feu, qui, n'étant plus alimenté par les soins de l'enfant, finit par s'éteindre. La tète cacliée dans sa mante, elle était tombée dans une profonde rêverie. Personne n'osait troubler sa solitude, et elle demeurait à l'écart, indifférente aux chants et aux danses de la turbulente assemblée.
C'est qu'en effet la belle colporteuse, malgré l'assurance qu'elle avait montrée à Fanchette. commeiîcait à se défier de son pouvoir. A hi vérité, le Beau-François lui avait plusieurs fois déjà pardonné ses actes de jalousie, notamment la nuit où elle avait renvoyé les dames de Méré ville et Daniel de la maison du franc. Mais Rose ne se dissimulait pas que depuis ce temps elle
Li:S CHALTFI'URS 147
avait beaucoup perdu dans l'afTyction de son mari : ii ne la voyait plus aussi souvent et nv(»c autant de plaisir* qu'autrefois, il lui avait témoigné en diverses circonstances une froideur de mauvais augure.
Qu'allait-il donc arriver si le Beau-François tournait contre elle cette colère impitoyable qu'elle avait vu si souvent frapper les autres autour d'elle? A cette pensée, elle frissonnait, en dépit de son courage; mais bientôt son orgueil se ranimait, et la conscience de son amour lui rendait sa force.
— Bah! répétait-elle, il faudra bien qu'il m'écoute, et s'il m'écoute , il seia désarmé.
Pendant qu'elle se livrait à ses réflexions, il se fit un grand cri de l'autre coté de la clairière.
148 M-.S CIIALFFIUIIS
— Voici le Mog ! disait-on ; il arrive avec le Rouge-d'Aunoau elle Chirurgien.
Les danses furent interrompues, les chants cessèrent, et presque tous les assistants coururent vers la portion du bois où Ton venait de signaler les voyageurs.
Rose, en apprenant cette nouvelle, avait bondi comme une biche sauvage. Elle ne songea plus qu'au bonheur de revoir cet homme qu'elle aimait, et partit de toute sa vitesse en criant :
— François! mon cher François!
Mais le Meg était entouré de gens qui demandaient des ordres ou qui faisaient fête aux nouveaux venus. Les paroles de Rose se perdirent au milieu du bruit; elle-même ne pouvait percer la foule. Elle finit néanmoins par se rapprocher du Beau-Fran-
çois, qui continuait d'avancer en causant avec les dignitaires de la bande, et elle voulut lui prendre le bras.
— Ah! François, dit-elle d'un ton joyeux, te voilà donc enfin ! Pourquoi viens-tu wsi lard? Je commençais à m'inquiéter.
François la repoussa et lui dit froidement, sans la regarder :
— Je viens encore trop tôt pour toi.
Rose; et tu en auras la preuve tout à l'heure.
— Allons! mon ami, quitte cet air farouche qui me fait peur : ne me parle pas ainsi... à moi, ta Rose bien-aimée. Ecoute, je devine pourquoi tu m'en veux; mais laisse-moi l'expliquer...
— Paix! c'est inutile; lu sauras bientôt ce qu'il en coûte de ni'ofiVnser.., Mais où
\bO
LJS CHAUFFEUUS
est cette misérable Grêlée? Je ne la vois pas.
— La Grêlée! répéta Rose. Eh! qui s'inquiète de cette pauvre laide créature? Elle était là tout à l'heure... iMais c'est de moi que je veux te parler d'abord, mon François; je veux te dire...
— Paix ! encore une fois ; tu parlerais en vain, la mesure (^st comblée. Quant à cette autre traîtresse, je la retrouverai; elle ne saurait être loin, car j'aperçois son maudit avorton de fils.
En efîet, le Petit-Gars-d'Étrechy s'était ghssé curieusement dans la foule pour voir ce qui se passait. Quand il s'aperçut qu'il avait attiré l'attention ,du chef, il s'empressa de s'esquiver; mais il était déjà trop tard.
LKS CHAUFFEURS 1 f)|
Pendant la convei's;ilion précédente, on s'était approché des feux de bivouac, l.'affluonce ne diminuait pas autour du Meg. Rose comprit que le moment n'était pas favorable pour une explication intime, et elle se contenta de dire d'un ton cajoleur :
— Nous reviendroiîs sur tout cela, mon cher Françoi'^; la me juges maf... Et puis, commeni pourrais-tu refusai' fie me pardonner? Ne sais-tu pas iOipbien je t'airne?
Le Meg ne lavnit pas écoulée et s'était tourné d'un autre c<Mé pour répondre à Jacques-de-Pithivicrs qui lui faisait un rapport à voix basse. Rose n'avait jamais été traitée par son mari avec cette froideur insultante, et quoiqu'elle continuât de sourire, elle était cruellement al.irmée.
— H lit m'fi pas tOée dès le [dctiiier
152 LES CUAUFFl^UKS
abord, pensait-elle, juste ciel! que me réserve-l-ildonc?
Le Beau-François s'était assis sur une bourrée devant le feu principal et disait gaîmentà Jacques-de-Pithiviers :
— Tonneri e ! que me chantes-tu là? Les provisions manquent? La belle affaire ! on va chercher des provisions où il y en a. j'entends que 1 on s'amuse, que diable ! Nous avons un mariage ici ce soir... et autre chose encore peut-être. LeCuré-des- Pègres a-t-il pris soin de préparer la loge?
— Oui, oui, Meg, dit en s'approchant le Borgne-de-Jouy, qui avait le teint empourpré par les danses effrénées auxquelles il venait de se livrer; le Curé travaille encore avec plusieurs femmes à orner la loge, et j'ai vu la boniie mère d'Apreux apporter
Li:s chauff::urs 153
une bnlle de chandelles de résine quVUe a volées je ne sais où... Ça sera superbe! et Longjumeau pourra se vanter d'avoir une noce fièrement distinguée!
— C'est bon, répliqua le Beau-François un peu sèchement, on te trouve toujours, général Finfin, là où tu n'as que faire. Mais voyons, Jacques, poursuivit-il en s'adressant au Maîti'e-des-Mioches,.que manquet-il donc?
— Un peu de tout, Meg; du pain, du vin, du lard, (^ette chaudière contient sei:lemeiit une douzaine de canards et deux ou trois oies ; il nous en faudrait le double.
— Bah! vous êtes embarrassés de peu de chose. Il existe de bonnes maisons dans le voisinage; que n'allez- vous à la feirne de Poly, parexernple?C'est la plus proche.
154 LES CHAUFFEUUS
— Voilà pourquoi, Meg, on n'a pas voulu aller à Poiy saus vos orur(^. Vous n'aimez pas que l'on moleste trop les voisins de la Muette.
— Et en cela, dit le Beau -François, j'imite la prudence du loup et du renard qui se gardent bien de commettre des ravages près de leur dempure, car ils seraient trop tôt et trop facilement découverts. Mais une fois n'est pas coutume. Allez à Poly et prenez ce qui vous conviendra... rans bruit po* rtant, si la chose est possible.
. — .r. n suis, s'écria l'i vigogne Gros-Normand ; nous trouverons là-bas du vin et de l'eau-de-vie.
— Oui, reprit le Borgne-.de-Jouy en ricanant, mais outre les garçons de ferme, vous y trouverez sept ou huit bûcherons et
LES CHAUFFKURS 155
scieurs de long qu'on a pris dernièrement pour exploiter la garenne, et vous serez reçus à coups de fourches.
— Bah! les bûcherons ont déjà quitté Poly.
— Je te dis que non.
— Je te dis que si.
Il !>'éleva une contestation animée sur ce point. Comme chacun desdisputeurs maintenait son opinion, le doyen des voleurs, le père Provenchèi*e, vieillard fort peu respectable, quoiqu'il eût plus de quatrevingts ans, une baibe blanche et la tète chauve, ouvrit d'une voix ctissi'e l'avis suivant :
— Faut de la prudence, mes enfants, et ne pus se risquer sans savoir. J'ai vécu longtemps, et jai toujours reconnu qu'on
156 ii;s ciiauffi:liis
ne pouvait pi'endre trop de précautions dans les affaires... Eii bien! pourquoi n'enverriez-vous pas un de vos mioches pour s'informer si , oui ou non , ces bûcherons sont encore à Poly?
— Le père Provenchère a raison,- dit le Beau-François avec un empressement marqué. Jacques, amène-moi le Petit-Garsd'Étre^hy, qui rôdait par là tout à l'heure.
— Le Petit-Gars- d'Étrechyî répliqua Jacques-de-Pilhiviers avec étonnement; y song(z-vous, Meg? ïl fera certainement quelque maladresse ; c'est le plus indocile, le plus stupide de tous mes mioches... Je ne puis rien obtenir de lui qu'à force de coups. Il me désole par sa sottise et son mauvais vouloir.
— N'importe! amène-le-moi.
LI s CMAUFF l'ftS 157
Jacques-de-Pilhiviers n'eut pas de peine à découvrir le pauvre petit diable qui s'était réfugié derrière un buisson voisin, pour grignoter une croûte de pain dur. Il le prit sans façon par l'oreille et l'introduisit ainsi dans le cercle que formaient les dignitaires de la troupe autour du feu.
L'enfant, ébloui par la clarté des flammes, terrifié de se trouver en présence de son rude précepteur et du Beau-François, semblait vouloir se cacher dans les entrailles de la terre. Use reposait tantôt sur l'un, tantôt sur l'antre do ses pieds nus, n'osant lever les yeux, et une do ses mains, agrandissait machinalement une trouée faite par le temps à son méchant pantalon de toile.
Le Beau-François fixa sur lui son regard perçant.
— Eh bien ! petit drôle, dit-il, tu eonlinues doîic à lasser notre patience? Ça ne peut pas aller ainsi ; il faut que celn finisse... Où est la pécore de mère?
Une rougeur suijiîe colora les traits uiaigres du Petit-Gars, comme s'il eût ressenti vivement l'injure adressée à la pauvre Fanchette.
Cependant il baissa la tête et répondit à demi- voix :
— Je ne sais pas.
— Elle est pourtant arrivée ici ce soir*^
— Je ne sais pas.
— Enfin, où l'as-tu vue pour la dernière fois?
— Je ne sais pas.
LES CIIAUFPKITIIS 459
Le Meg frappa rlu pied. Jacques-de- Pithiviers dit avec iim sourire sinistre :
— Vous voyez bien... on n'en peut nen tirer... Lui. donnerai -je quelques coups de ma férule pour lui appi-eiidre la politesse ?
Et il portait la main à la b.iière de cuir qu'il avait toujours a sa ceinture.
Le Beau-François paraissait tout disposé à donner Tautorisation demandée. Mais Rose, qui était resiéf debout derrière lui, sans que personne prît garde à elle, se souvint alors qu'elle avait promis à la Grêiéede protéger son fils dans l'occasion; et, quoique incertaine elle même du sort qui l'attendait, elle osa intervenir en faveur de la ohé (ivè créature.
— François, dit-elle doucement en se pei:chant sur l'épaule d<^ son mari, ce
IGO LKS CHALFFFUIIS
pauvre enfant est-il digne de ta colère? Que pensera-t-on de toi ?
— Paix ! dit brutalement le Meg sans se retourner.
Cependant il fit tigne à Jacques-de-Pithiviers délaisser sa lanière ; puis, s'adressant au Petit-Gars-d'Étrechy :
— On t'a sans doute appris ta leçon, reprit-il; mais je saurai bien retrouver cette traîtresse de Grêlée.. ^ Maintenant, ccoute-moi. Tu connais la f(^rme de Poly?
— Oui, Meg.
— Tu vas y aller sur-le champ ; tn demanderas le gîte, et comme on ne se défiera pas de toi, tu t'informeras si les bûcbej'ons sont encore à la ferme. Quand (u sauras cla, tu te sauveras adroitement, et
LES CHAUFFEURS iGl
lu viendras rendre compte à Jacques de ta commission... Me comprends-tu bien?
— Oui, Meg.
— Alors, pars; et si tu restes plus d'une heure absent, lu auras affaire à moi... Si tu commels quelque sottise, il t'en cuira... File maintenant!
Le Petit-Gars^'Étréchy semblait avoir de nombreuses objections à faire contre les ordres du chef; mais il ne pouvait ou n'osait les exprimer, et il demeurait dans une anxiété visible sans bouger. Rose en eut pitié, et elle intervint de nouveau en sa faveur.
— François, dit-elle h voix basse, cet
enfant est bien jeune pour une pareille
tache! Ne vaudrail-il pas mieux...
iv u
iGâ LES CHAUFFEURS
François ne dit rlèn cotto fois : mais se relournanl vers la suppliante, il lui lança un regard qui la glaça d 'effroi. En uiême temps, il menaça de la main le fils de Fanchetle, qui, surmontant ses hésitations, décampa lestement au milieu des risées.
Cependant le Peti4,-Gars-d'Étrechy ne s'éloigna guère. Voyant que personne ne s'occupait plus de lui, il s'arrêta sur le bord de la clairière; là, tout en agrandissant outre mesure la déchirure de son vêtement, sans doute afin d'aider le travail de sa pensée, il se disait à part lui :
-- Si je vais à la ferme de Poly, on ne vuudr<i pas me recevoir, et les chiens me mangeront; il vaut mieux aller voir ma nièie à la hutte du Charbonnier. Je ne lui dirai rien de ce qu'on m'a commandé;
puis je reviendrai et je soutiendrai qu'il n'y a plus personne à Poly... ils iront s'en assurer s'ils veuleijt! Quand on les tuerait tous, qu'e>t-ce que cela nie ferait à moi? Ils me battent toujours et ils obligent ma mère à se cacher. Je les attraperai bien... Et le pauvre enfant, enchanté de son projet, qu'il considérait comme une excellente espièglerie, se glissa d'un pas agile dans les buissons pour se rendre à la hutte du Charbonnier.
Cependant le Meg, après avoir donné les ordres pour l'expédition projetée, s'était levé de son siège.
— Eh bien ! dit-il avec enjouement, qu'uttendons-nous pour commencer la cérémonie du mariage? Ce maudit (]uré-des- Pègres n'en fjnii*a-t-il [)as avec ses prépa-
1G4 LES (llAlFFiLKS
ralifs? Je gage que les futurs se meurent d'impatience.
En ce moment, comme si le vœu du chef eût été enleiidu. in porto de la loge s'ou-, vi'il, et une femme vint annoncer que tout était prêt.
— A la bonne heure! dit le Beau-François ; eh bien ! donc, mes amis, allons mai-ier ces gaillards de la bonne manière !
Des acclamations joyeuses accueillirent cette invitation, et la plupart des brigands se hâtèrent de se former en cortège pour se rendi'eà la loge, les mariés en tète. Dans ce cortège, tous ks coutumes,, tous les grades étaient confondus. Un cavaher, en sanau de toile et en sabots, donnait le brc^s à une élégante voleuse, couverte de bijoux, tandis qu'un peu plus loin une
LES CllAUFFKUUS 165
mendiante en haillons s'appuyait sur un incroyable enrnbané. Cependant, tout ce monde paraissait également fier, également content; on échangeait à distance dus lazzis moqueurs, on riait, on chantait. Un ménétrier boitepx, qui faisait partie de la bande, vint se placer au premier rang, attaqua de son archet crasseux les cordes grinçantes de son violon cassé; et surexcita la gaîté générale en jouant des airs grivois.
Commfion allait se mettre en marche, le Beau-François se retourna tout à coup vers sa femme.
— Eh bien ! ma chère, dit-il d'un ton doucereux on lui offrant le bras, no vienstu pas aussi? Il faut pourtant (jue tu assistes à cette fêle, j'y liens,.
166 m: s CHAUFFEURS
Pioso, frappée de ce retour subit, regarda fixem/^nt le Meg pour essayer de deviner sa pensée; mais rien dans le ion et les manières de son mari ne pouvait justifier une espéranee. Elle prit le bras qu'on lui offrait et dit en soupirant :
— Je ferai ce que tu voudras, François; mais j'aimerais mille fois mieux ta colère que cette douceur ironique dont je ne comprends pas le but.
Le Beau-François sourit sans répondre, et le cortège se dirigea vers la loge, aux sons aigres du violon qui jouait l'air populaire de : Bon voyage, cher Dumollet.
La loge ne contenait aucune espèce de meuble,; elle n'avait d'autre plancher que le sol battu, portant encore les traces de la pluie qui'fillrait habiluelleinent à travers
le l(»it délabré: mais l'imagination, des femmes delà bande s'était ingéniée à pa-r rer ce vaste hangar. La niidilé des murs disparaissait sous des branchages debiiis, de sapin, de houx et d'autres arbres toujours verts. Des g;;irland^s de lierre qu'on avait parsemées de quelques fleurs d'automne partaient (\e^ qiiatre angles et venaient se réunir au centre pour soutenir une volumineuse couronna de verdure.' Une grande quantité de bougies de résine, disposées dans des chandeliers rusiiques en bois de sureau, formaient autour de la salle une éblouissante ceinture de feu. Outre ces bougies, quatre grosses to^ches de sapin brûlaient en péuUani et répandaient autour d'elles une fumée 1)lanchp et ammatiquf^. Ces lumières, celte verdure,
1C8 LI'S CUAUFFEUUS
ces fleui's, composaient un ensemble bizarre mais pittoresque etd'un Wet saisissant.
Au fond de la loge, le Curé-des-Pègres se tenait debout, dans une attitude majestueuse.
H avait revêtu pour Ja circonstance la vieille soutane noire qu'il avait usurpée; il tenait à la main un gros livre ouvert qui paraissait être un livre de liturgie, et il feignait de lire tout bas, afin de compléter celte ignoble parodie d un respectable ministère (i). A ses pieds, sur la terre nue, étaient déposés deux bâtons normands à
(I) Tous ces détails et ceux qui vont suivre sur la cérémonie des mariages parmi les brigands -d'Orgères soiii bistoriques. Voir les pièces du procès.
Mis CIUUFFCURS 169
crosse, comment ceux que portaient la plupart des hommes de la bande; ces butons semblaient avoir une destination symbolique.
Les gens du cortège, en entrant dans la salle ainsi décorée, firent entendre un murmure de surprime et d'admiration. Les rires bruyants cessèrent, le violon se tut. Celte décoration prestigieuse imposait à ces êtres dépravés, qui ne reculaient devant aucun crime. Peut-être aussi la présence du Beau-François, très pointilleux sur l'observance des usages traditionnels, les maintenait-elle dans la réserve. Quoi qu'il en fût, le silence s'établit peu à peu, et les assistants semblèrent éprouver une sorte de recueillemcFit qui les étonnait eux-mêmes.
170 LES CHAI'FFRUllS
On se plaça sur an triple rang autour de la loge, de manière à ne laisser au milieu qu'un étroit espace pour le célébi^ant et pour les acteurs principaux de la cérémonie. Comme tous les brigands n'avaient pu trouver place dans la salle, un certain nombre, groupés devant la porte, admiraient du dehors ce brillant appareil. Au loin, l'^s feux de bivouac qui biûlaient toujours, et les grands arbres de la forêt, éclairés parla lune, formaient le fond du tableau.
Quand lout le monde fut placé et immobile, le Curé-des-Pegres dit gravement en élevant la voix :
— Où sont les futurs époux?
— Aussitôt Longjumeau et la Belle-Vie-
LES CHAUFFE UHS 171
toire sortirent de la foule et entrèrent dans dans le cercle en se donnant le bras.
Pierre Beaumont, dit Longjuineau, était un jeune honnme de dix-huit ans, gros, court, au visage sanguin. Il avait été garçon ma!'':hand de vin dans la banlieue de F^aris, et, malgré sa jeunesse, il passait pour un des plus féroces de la bande. Il portait une carmagnole de drap bleu, un chapeau à cornes et une culotte de velours rayé. Tout fier de cet équipage quasi neuf et de la solennité de la fête dont il était le héros, il se rengorgeait, un poing posé sur la hanche, tandis que l'autre bras s'arrondissait prétentieusement pour soutenir sa fiancée. (]elle-ci, ancienne blanchisseuse, ancienne servante à Paris, et dont le vrai, i.om étnit Victoire Laverlu (les noms soni
173 LF.S CUAIFFEURS
Parfois bien Irompeurs), paraissait de six ou sept ans plus âgée que le futur. C'était une grande brune, au visage long et maigre, à l'air niaussade ; elle était mise avec une recherche de mauvais goût, des boucles d'or pendaient à ses oreilles, et une croix d'or à la Jeannette reposait sur sa poitrine un peu hâlée. Elle ne s'embarrassait nullement des regards briqués sur elle ; elle marchait d'un pas assuré, à côté de son futur qu'elle dépassait de toute la tête, et. si l'on apercevait une teinte rouge sur ses joues creuses, ce n'était certes pas le rouge de la modestie.
Cependant, ils furent l'un et l'autre accueiUis avec faveur par l'assemblée, elle ménétrier, saisissant son violon criard, les
LES CUAUFFi:,LllS 173
salua de l'air populaire : Gai, gai, marionsnous, qui lui semblait de circonstance.
Quand la dernière ritournelle se fut éteinte, le Curé-des-Pègres dit aux futurs à voix haute :
— (ritevr et toi gneusc, vous ètes-vous pourvus du consentement du Meg des pègres ?
Le Meg répondit avec une sorte d'impatience :
— Oui! oui! ce consentement, je l'ai donné et je le donne.
— Alors que les témoins et les pan-ains s'avancent, reprit le Curé.
Le Beau-Fran(^ois et son lieutenant le Uouge-d'Auneau avaient voulu eux-mêmes servir de parrains à Longjumeau, pour honorer davantage un des principaux olli-
ciers de la bande, lis s'approchèrent donc, et chacun d'eux saisit un des bâtons posés aux pieds du célébrant.
Celui-ci fit placer les parrains devant lui, et ils tinrent cliacun par un bout, à la hauteur de deux pieds de terre, les bâtons normaîids dont les crosses se joignaient. Puis il plaça le futur d'un côté et la future de l'autre, séparés seulement par les bâtons étendus.
Ces dispositions prises, le Curé ouvrit de nouveau son livre et marmotta une sorte de formule inintelligible. Enfin, il se retourna vers Longjumeau et lui dit à haute voix :
— Gueux, veux-tu de la gncusp pour ta largue (femme)?
— Oui, gueux, répondit Longjumeau.
LHS CHAIjFFI URS ' ^' 175
— Et toi, gueuse, poursuivit le Curédes-Pègres en s'ad ressaut à la Belle-Victoire, veux-tu du gueux \)ouv ton mari et ton me g ?
— Oui, gueux, répoiidit la Belle-Victoire.
Alors le célébranf revenant au marié :
— Saule, gueux, lui dit-il.
Longiumeau, quoique peu leste par nature, fit un effoi-i désespéré et franchit les bâtons que tenaient le Rouge-d'\uneau ei le Beau-François.
— Saute, gueuse, lui dit le (Airé en s'adressaiit à la Belle-Victoire.
Celle-ci s'avança pour franchir les bâtons à son tour; mais les deux parrains les reLirori.'Mt a eux avec galanterie, et la
1TG Li:S CUALFFELUS
mariée passa libremenl. La cérémonie était terminée elle mariage conclu.
Des vivats ironiques et des plaisanteries saluèrent les nouveaux époux. L'ordre qui avait régné jusque-là dans l'assemblée fut rompu; on allait, on venait: l'espace réservé au centre de la loge était envahi,
A la noce maintenant! disait-on ; cillons boire et allons danser !
Uis mariés, pour obéir au vœu général, so dirigèrent vers la poi'te, et le ménétrier ai laqua victorieusement l'air de la Boulangère.
— Halte ! cria tout à coup le farouche François, d'une voix fortv^ qui doniina cet irifo.rnal vacarnxB , nous n'avons pas encore fini.
Aussitôt tout le inonde s arrêta. H se fit un profond silence.
— Non, tout n'est pas fini, répéta le Beau-François avec un sourire sardonique ; nous venons de procéder à un mariage ; par la même occasion, ne procéderonsnous pas à quelque divorce? Voyons, qui de vous n'est pas content de son lot? ,
Des rires s'élevèrent, mais personne ne se présenta; l'époux malheureux, qui avait demandé le divofce dans une autre circonstance, ayant sans doute fait des réflexions.
— Bah ! dit un des assistants d'un ton railleur, on ne gagne rien au change et l'on a les coups do bâton en plus.
178 ^LES ClUTjt^Fl-UttS
-' Chatl^ef un bt)ilenx pour un borgne, dil uîie femme à son tour, ou bien un ivrogne pour un fainéant, ce n'est, ma foi ! pas la peine.
Une explosion de quolibets accueillit ces observatioûs ; mais le silence se rétablit sur un signe impérieux du chef. ,
— Eh bien donc, reprU le Beau-François, SI pesofme ne demande le divorce, je le demande, moi !
Il alla chercher au milieu de la foule Rose, éperdue, la saisit par le bras et l'entraîna devant le ('.uré-des-Pègres en disant avec autorité :
-- Curé, démarie-nous sur-le-champ ; jelteVeux!
Une grande slupéFaclioii se peignit è\ïr tous les visages à ce coup de théâtre. On
LES (Jhauffeuus 179
connaissait la vive el ancienne affection du chef pour Rose, et l'on s'était habitué à leur montrer la même déférence, le même respect. Rien n'avait annoncé une brouille entre eux, et l'on eût cru que le ciel tombei'aitsur la terre avant qu'une pareille rupture devint possible.
De son côté, Rose était anéantie; plus blanche que son fichu de linon, elle attachait sur le Beau-François son œil hagard et terrifié. De tous, les châtiments que le Meg eût pu inventer afin de la punir de sa jalousie, il avait deviné par une sorte d'instinct le plus douloureux, le plus poignant pour elle. Cette humiUation en présence de la troupe assemblée brisait son ùme naturellement hautaine ; mais ce n'était rien encore : Rose ai-
180 LES CUALFFKUUS
mail ce farouche François malgré ses crimes; elle l'aimait jusqu'à l'absurdité, jusqu'à la folie. L'amour de François lui compensait tous ses saciifices, la justifiait de loutes ses fautes: et voilà que cet homme la reniait, la repoussait, la rejetait seule (la lis celte fange sanglanle où elle avait osé descendre pour le suivre !
Rose demeura mu(^tte pendant quelques secondes, comme si, dans l'excès de son désespoir, elle eût dû se soumettre sans protestation à ce châtiment. Plusieurs fois elle ouvrit la- bouche, mais aucun son ne sortait de ses lèvres. Le Beau-François semblait jouir de sa douleur.
— Pas cela, François, pas cela, je t'en conjure! bègaya-t-elle enfin d'une voix
Li:S CHAUFFEURS 181
vibrante qui fut entendue distinctement au deliors de la loge. Je suis coupable envers toi puisque tu le dis; punis-moi. je l'ai mérité; frappe-moi, tue-moi; mais pas cela... par pitié, ne me condamne pas à ce supplice!
Il y avait tant de souffrance dans l'accent de Rose, que les assistants, quoique habitués à des scènes plus terribles, en furent.émus. Seul, le Beau-Fi-ançois resta impassible.
"- — Oui, dit-il avec son infernal sourire, je pourrais en effet te frapper et te tuei', comme tous ceux ici qui m'auraient désobéi; mais je ne le veux pas... J'aime mieux me séparer de toi, qui m'es devenue odieuse, qui m'as trahi ' II faut en finir!
182 LES CHAUFI^EURS
Puis, se tournant vers le Curé-des- Pègres, il commanda brutalement :
— Allons, fais ton office !
Ces cruelles paroles, « lu m'es devenue odieuse, » avaient ajouté une nouvelle torture aux angoisses de la pauvre femme. Mais quand elle vit le Curé tout tremblant ramasser un des bâtons pour le briser audessus de sa tête, ce qui élait la principale cérémonie du divorce dans la bande d'Orgères, Rose retrouva un de ces mouvements de sauvage énergie qu'elle avait autrefois.
— Curé! dit-elle impétueusement, je puis avoir encore mon jour d'autorité, et je te le jure, si tu ne me laisses pas le temps de m'expliquer, je deviendrai pour toi une mortelle ennemie... François,
LBS, CHAUFFEURS 1S3
poursuivit elle aussitôt d'un tan suppliant et^n joignant les mains, ne me traite pas avec cette dureté. Je t'ai toujours aimé, je t'aime encore; cet amour seul m'e» poussée à faire quelque chose qui te déplaise, Mais je ne suis pas aussi coupable que lu le penses. Cette femme pour laquelle tu m'abandonnes.
— Silence! s'écria le Beau-François en fureur; ne pronon e pas ce nom... Va^i^ tu donc divulguer mus secrets? Malheur à toi s'il t'échappe une parole trop hardie!
— Ta colère me fdit plus peur que tes menaces, François, i'<'*pliqua Kose en tombant à genoux et eii doiniant libre cours a ses sanglots. 0 mon Frai içais! [.rends pjlié do moi, pnrdonne-nioi... Eh bien I je fe le
184 LES CllAUFFEUUS
promets, je refoulerai dans mon cœur celle funeste jalousie qui t'irrite. Tu n'entendras plus mes reproches, tu ne verras plus mes larmes ; je souffrirai tout, pourvu que tu ne me chasses pas, pourvu que tu me regardes quelquefois sans haine... Et vous, mes amis, continua-t-elle en se tournant versles assistants, je vous en supplie, aidez-moi à le fléchir... Je vous ai blessés souvent par des paroles hautaines; que voulez-vous?
sa tendresse m'avait rendue si fière ! Mais je n'ai jamais été ni injuste ni méchante ; j'ai assisté beaucoup d'entre vous dans leurs mibèies, dans leurs chagrins.
Joignez - vous donc à moi pour le conjurer de m'épargner cette douleur et cette honte!
Chose étrange! parmi les gens qui
LIS ClUL'FFIiURS 185
avaient ontendu vingt fois sans s'émouvoir les derniers cris des malheureux qu'on égorgeait, il en était qui avaient les larmes aux yeux en écoutant les lamentations de Rose.
Mais le Beau-François, sans rien répondre, fit au Curé-des-Pègres un signe menaçant. Aussitôt le bâton fut rompu audessus de la tète de Rose, et le Curé en jeta les fragments aux deux exti émilés de la loge, en prcmonçant des paroles bizarres. Le divorce était consommé.
Rose, au craquement sinistré du bois' qui se brisait avait poussé un cri déchirant et s'était affaissée mourante sur ellemême.
Il y eut encore une courte pause.
— Bah ! reprit enfin le B'^au-François
186 LI'S CHAUFFKUnS
d'un ton sombre, tout est dit... Allons nous divertir I
— Comme la foule commençait à s'écouler en silence, l'épouse répudiée se souleva péniblement sur le coude et dit au Meg avec un accent de navrante humilité :
— Tu as été sa l>s pitié, François, mais j'ai pu t'aimer tel que tu es et je te pardonne. Quoique tu m'aies chassée, je t'aime toujours et je suis a toi, à toi î^eul. Tu auras beau faire, je te suivrai partout; je te servirai, je te protégerai malgré loi, malgré le uionde entier, jusqu'à ce que la mort nous sépare !
Le Beau-François lui tourna le dos et se dirigea vers la porte. Rose, frappée au cçeur, poussa un faible gémissement
LES CIl/vUFFEURS 18T
etrelomba sans connaissance sur la terre nue.
Personne n'osa s'approcher pour la secourir, pour lui donner une marque de sympathie, tant on redoutait d'attirer sur soi la colère de relui dont elle avait epcouru la disgrâce, mais aucun des assistanis n'eut le triste courage d'insulter par actions ou par paroles au malheur de la femme délaissée; ni liies ni plaisanteries ne se firent entendre autour d'elle. A la vérité, cette réserve était imposée par la prudence, car nul ne savait comment le chef aurait pu prendre la chose. Quoiqu'il en fût, le ménétrier de la bande ayant eu la malice de jouer, en sortant de la loge, l'air de Pèr^ cq^pucin, cJifessez ma femme, un<? m^'u incQunue
188 LES CIlAlFFKUhS
inais vig>oiir. use , lui enfonça jusqu'au menton son vieux feutre à longs poils, et le morceau fut brusquement interrompu par une note du plus agaçant caractère.
Le Beau -François marcha d'un pas ferme, sans s'arrêter et sans retourner la tête, jusqu'à l'autre extrémité de la clairière. La foule le suivait, mais elle ne tarda pas à demeurer en arrière et à former de nouveaux groupes autour des feux du bivouîïc ; bientôt les chants et les danses recommencèrent, timidement d'abord, puis avec plus de hardiesse. Alors, et seulement alors, il fut possible de soupçonner que le Meg avait été fortement impressionné de la scène précédente. Le pelit nombre de familiers qui ne s'étaient pas
LES CHALIFEUaS 189
éloignés de lui le virent plusieurs fois essuyer son front baigné de sueur. Il se promenait d'un air égaré dans un étroit espace, à l'ombre d'un chê e à demi-dépouillé. Des gens de la bande ayant eu des ordres à demander, il répondit tout de travers, avec une voix saccadée et un ton de fureur qui ne donnaient pas envie de recommencer la question.
Comme le chef était dans des dispositions redoutables, un des brigands posés en vedette autour du campement fit entendre son Qui vive! à quelque dislaiice; aussitôt plusieurs voix lui répondirent et annoncèrent une troupe amie.
— Voilà nos gens qui reviennent de Poly, dit le Rougc-d'Auneau assez haut pour attirer l'attention du Meg qui con-
^00 LES CHAUFFCUUS
tinuait à se proriiener en long et en large ; nous allons avoir des provisions.
— -'Tanl mieux, dit le Borgne-de Jouy, qui accourait avec sa curiosité ordinal le ; on ne peut guère s'amuser quand on a le gosier sec et l'estomac vide. C'est de la joie qui nous arrive.
Le bruit se rapprochait, et on ne tarda pas à distinguer des vociférations, des jurements auxquels se mêlaient des plamtes douloureuies. Enfin plusieurs hommes parurent chargés d'un fardeau qu'ils ^déposèrent avec précaution sur le gazon. Au même instant Jacques- de -Pithiviers cria :
— Où est l3aptisle? Ouest donc ce moudit chirurgien? Qu'il vienne bien vite panser un blessé.
IliS CHAUFFEURS ]9\
''»—-t]il blessé ! répéta le Beau-François que ce mot lira brusquement de sa fiévreuse lêverie; milln il'éiïibns! ne sauraiton avoir un instant de re-pos ? Qui donc est blessé?
— Ça m'a tout l'air du Gros-Normand qui est là-bas étçuilu sur l'herbe, geignant comme un poui'ceau, dit le Borgne-de- Jouy. Sur ma foi! on dirait qu'il a son compte... (le doit être drôle!... Allons voir.
El il partit avec là rapidité de la bête de proie qui a flairé le sang. La plupart des brigands, même le Beau-François, s'empressèrent de le suivre. On accourait de toutes les parties de la clairière; quelques danseui's obstinés seulement conlinUaient de se trémousser au son du criu-crin.
Idî LES CUAlJFFilUKS
C'était en effet le Gros-Normand qui gisait à terre, jurant et se lamentant tour à tour. 11 avait reçu dans la poitrine et dans le visage un coup de fusil qui semblait chargé de gros plomb. 11 était couvert de sang, et ses blessures lui causaient de très vives souffrances. Ceux qui l'avaient accompagné dans cette expédition malheureuse, et qui l'avaient porté pendant plus d'une demi-lieue à li'avers his bois, se tei aient autour de lui el reprenaient haleine, incapables de répondre aux questions dont on les accablait.
Le Borgne-de-Jouy s'était penché avidement vers le blessé et le contemplait avec une joie méchante.
— Âh ! ah! ah! mon pauvre Gros-Normand, dit-il en ricaiianl selon son habi-
LES CHALFFliUKS 193
lude, te voilà donc pincé à ton tour, toi qui as si sou vent pincé les autres? En efTet, tu parais bien bas, et je ne crois pas que tu en reviennes cette fois. Tu perds tout ton sang, mon ami, et si tu continues ainsi, dans cinq minutes il ne t'en restera plus une goutte... Ce sera bien dommage !
Le Gros-Normand voulut répondre par un coup de poing à ces charitables paroles ; mais une violente douleur l'en empêcha, et le bras qu'il avait levé retomba inerte auprès de lui.
Baptiste accourut et ordonna d'apporter le blessé près du feu afin qu'il pût l'examiner. On obéit, et le Chirurgien, jetant bas son iiabit, ouvi'il sa trou^rSu et se mit
^94 LES CUAUfFLURS
en devoir d'extraire Ips pioiubs qui sans dotitc élaient restés dans les plaies.
Cependant le Beau-François s'efforçait d'obtenir des autres hommes de l'expédition un récit exact de l'accident. Tous parlaient 0 la fois avec exaspération, et il était impossible de comprendre de quoi il s'agissait. Enfin, le chef leur imposa silence d'u!> ton fTme;puis, s'adressant à Jacques-d<^ - Pkhivii^rs, qui paraissait plus calme, il lui deman la un rapport sur l'événement.
— Ah ! Meg, répliqua le Maître - des- Mioches d'un ton dolent, je vous disais bieu qu'il n'y avait rien de bon à attendre de cet abominable drôle, le Pelil-Garsd'Ktrechy! Il est cause de ce malheur, et
Ll s ClL\UFFEUUS 19^
si nous ne sommes pas tous restés là-bas, ce n'est pas sa faute, je vous jure !
— Comment cela? demanda le Beau- François, dont le viscge s'était rembruni dès qu'on avait prononcé le nom du fils de la Grêlée.
— Vous allez voir. Après une heure au plus d'absence, il est venu m'annoncer qu'il s'était rendu à Poly, qu'il avait été bien reçu par les fecmiers, et qu'il y avait un bon coup à faire de ce côté, parce que les bûcherons étaient partis. L'effron lé petit menteur! J'en ai la certitude maintenant, il n'était pas allé à Poly, il n'avait pas quitté les bois, il no parlait ainsi que pour nous pousser dans un afTreux guêpier.
19(3 Li;s ciiAii'Fi.LUS
— C'est bon, dit le Meg d'une voix sourde, continue.
— Donc, poursuivit Jacques- de-Pithiviers, je me suis mis en route pour Poly avec quatre camarades. Nous allions d'assurance, et nous n'avions d'autres armes que nos bâtons. En arrivant à la ferme, nous n'avons pas vu de lumières ; tout semblait endormi. Sans nous inquiéter des chiens qui aboyaient avec fureur dans la cour, nous avoiis enfoncé la première porte ; mais comme nous nous avancions pour jeter bas la porte de la maison, celleci s'est ouverte tout à coup, et dix ou douze hommes au moins, armés de fléaux, de haches et de faucilles se sont élancés sur nous comme des enragés. Que pouvionsnous contre tant de moiide? Aussi, ai-le
crié A la raille ! et nous nous sommes enfuis. Le Gros-Normand s'étant arrêté pour faire résistance, un des bûcherons, qui avait un fusil, a tiré sur lui. Notre pauvre camarade a pu gagner le bois; mais il perdait son sang et s'aflaiblissait de moment en moment; alors, nous l'avons pris dans nos bras et nous l'avons porté jusqu'ici.
— Et penses-tu que les gens de la ferme vous aient reconnus? demanda le Beau- François.
— Non, non. Meg, nous ne leur avons pas donné le temps de nous dévisager, comme vous pouvez le croire. En reconnaissant qu'on nous avait trompés et que les fermiers étaient en force, nous avons do-
498 LKS CHAUFFEURS
talé au plus vite. Il était pourtant encore trop tard pour le Gros-Normand. '
Comme il achevait ces mots, il s'éleva une grande rumeur du côté où Baptiste-le- Chirurgien était en train de panser le blessé. Bientôt on distingua des éclats de rire, des huées, Enlin,à rétonnemfînt général, on vit le Gros-Noimand se lever sur ses pieds et courir à demi-nu sur ceux qui se moquaient de lui. Le Chirurgien lui-même, ses instruments à la main semblait partager l'hilarité commune.
— Ah ça ! qu'est-ce que tout cela signifie? demanda le Beau^Francois en s'avançant précipitamment.
- Cela signifie, Meg, dit Baptiste en haussant les épaules, que le fusil avec le-
LES CIUIÎFFEURS 199
que] on n tiré sur lo Gros-Normand était chargé de sel nu lieu de nlomb. La douleur a dû être très cuisante: mais il n'y a pas le moindre danger, et le Gros-Normand a plus de peur que de mal.
Une nouvelle bordée de rires et de brocards accueillit cette annonce. Le blessé, honteux de celle huiniiiation en présence du clief, balbutia dos explications incohérentes qui ne faisaient que redoubler les moqueiies.
— Allons! di-ait le Horgne-de-.'ouy de son ton gouailleur, si nous n'avons -pas d'autres provisions pour la noce de Longjumeau, nous aurons au moins duNormaiid au gros sel.
— J'aimerais mieux du jandjon.dit un autre.
200 LES ciiAUFrruiis
— Un baquet d'eau.! criait une fennme:
un baquet d'eau pour dessaler le Gros- Normand... ce ne sera pas plus difficile qu'un quartier de merluche, j'imagine !...
Ces grosses plaisanteries i/appelèrent pas un sourire sur les lèvres du Beau- François. Il quitta le pusillanime Gros- Normand, et se retira de nouveau à l'écart avec deux ou trois de ses familiers.
— Ce lâche imbécille en sera quitte à bon marché, reprit-il ; néanmoins, une faute grave a été commise, et il faut un exemple. Jacques, continua-t-il en s'ad ressaut au Maître-des-Mioches, es-tu bien sûr que l'insuccès de votre expédition doive être uniquement attribué à cet
Ve:
LKS CUAUFFEUUS 201
odieux garnement, le Petil-Gars-d'Etrechy?
— Très sûr, Meg. 11 a fait on faux rapport ; il n'avait pas mis le pied à la ferme de Poly, car aucune de nos gaffres (sentinelles) ne l'avait vu passer. 11 est certain que ce rejeton du diable a voulu nous attirer dans un piège, et ce n'est pas sa faute s'il n'a pas mieux réussi.
Le Beau-François rêvait d'un air sombre.
— Jacques, dit-il enfin, cherche-moi le Pelit-Gars-d' Eî rechy .
Jacques-de-Pithiviers n'eut pas de peine à découvrir son indocile élève. Le pauvre enfant, enchanté de l'excellent tour qu'il croyait avoir joué à ses persécuteurs, était à quelques pas delà. Blotti
ÎOÎ LES CllAUFFEUKS
dans la bruyère, il riait à gorge déployée des brocards dont on rontiniiail d'accabler le Çf'oS'Normand. Ce fui seulement quand il sentit sur son épaule la lourde main du précepteur qu'il parut commencer à Ci oindre les suites de son espièglerie ; cependant il ne proiionoa pas une parole et se laissa conduire sans ri''sistaMce devant le Meg. Il était habitué aux corrections et endurci aux coups. Le Beau- François darda sur lui un regard étincecelanl.
— Ti' n'as désobéi, dil-il, tu as menti, et tu es cause qu'il a failli, ce soir, arriver un grand malheur... Avoues-tu cela?
Le Petit-Gars (remblait: cependant il essaya de payer d'effronterie.
— Bah! c'était pour rire, répliqua- t-il.
■ — Po'Jr rire?... Tu convions donc que tu n'es pas allp à Poly, comme je te l'avais ordonné, et qne tu as fait un faux rapport?
— Une farce que je vous dis, pusqu'on n'a tiré sur le, Gros-Normnnd qu'avec du sel!
— On pouvait le tuer, et lu mériterais... Mais je consens encore à le traiter avec indulgence si tu me dis où est ta mère.
— Je ne sais pas, répliqua l'enfant, qui retomba subiteiment dans sa stupidité affectée.
— Voyons, paile i.vec franchise, ou sinon. .
Le Petil-Gars, poussé à boni, reJeva \:v meni la léte o\ fil au Meg une fîrimaco
204 i-KS ciiAiFFiur.s
d'écolier en révolte. Mnis à peine eut-il cédé à ce premier mouvement, qu'il fut épouvanté des conséquences- possibles de sa témérité. Le Meg devint livide, poussa une sorte de rugissement et chercha dans sa poche un pistolet qu'il ormci. Se sentant perdu, l'enfant fut pris comme de vertige ; il échappa des mains de Jacques stupéfait, tourna deux ou trois fois sur lui-même, puis il se mit à courir avec agilité vers le plus épais du bois, en criant d'une voix éclatante :
— Ma mère ! au secours !... ma mère ! au secours !
Le Rouge-d'Âuneau, le Borgne-de-Jouy, Jacques-de-Pithiviers, qui étaient à portée, ne bougèrent pas, déconcertés par la rapidité de ses mouvements ; mais le Beau-
Li:s cii,\lffi:lhs 205
François, toujours grondant comme un tigre en fureur, se mil à la poursuite du fugitif; ils disparurent l'un et l'autre dans la profondeur des bois.
Tout léger que fût le terrible chef, peut-être n'aurait-il pu atteindre au milieu des ténèbres, à travers les ravins et les buissons, ce jeune drôle aux pieds nus, à qui la frayeur donnait des ailes. Si le fiJs de Fanchette avait eu la pensée de se cacher en silence dans une toulTe de feuillage, il eût échappé, pour le moment du moins, à la colère du Beau -François.
Mais, comme nous l'avons dit, le I*etit- Gars-d'Elrechy était pris de vertige; tout en courant avec une vitesse elTrénée, il continuait à crier de sa \oix grêle et perchante :
LES CUAUFFEIUIS
— Ma mère, au secours!... ma mère, au secours !
Une explosion d'arme à feu retentit dans l'intérieur de la forêt, et fut suivie d'un cri déchirant; puis les appels cessèrent, et on n'entendit plus rien (I).
Au milieu d'une clairière éclairée par !a lune, a une centaine de pas de la clairière principale, le Beau-François, son arme encore fumante à la main, regardait un corps inanimé étendu sur l'herbe à ses pieds.
Tout à coup, une femme, le^; che-
(1) I/assassinal du Petit Gars-d'tllrecby par le Beau- François est également historique.
veux épars, les vètomenls déchirés, sortit impétueusement du hallier , et s'écria d'une voix qui n'avait plus rien d'humain :
— François, c'est ton fils que tu viens de tuer !
Et elle tomba suis mouvement sur le cadavre sanglant du Petit-Gars-d'Etrechy.
On entendait par iiitprv.dles, dans l'éloignemenl, le violon du ménétrier qui jouait un air égrillard.