‹ Les chauffeurs (volume 3)Chapitre 2 sur 3 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

La parure en rubis.

A quelques lieues seulement des bois de la Muette était situé le château de Méréville, qui restait inhabité depuis le commencement de la révolution. Ce vieil édifice, autrefois le séjour de l'opulence et do

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la joie, avait bien souffert, pendant ces dernières années, des injures du temps et des injures des hommes. Le vent avait brisé les vitres des fenêtres; la pluie avait percé le toit d'ardoises; les cheminées étaient renversées, les girouelles tordues, les murs lézardés. De leur côté, les gens du pays, ne comptant plus revoir les anciens possesseurs, avaient usé sans façon des terres et de l'habitation comme de biens leur appartenant. L'un avait obtenu de la commune l'autorisation de loger ses bestiaux dans les écuries, un autre de serrer ses récoltes dans les pièces du rezde-chaussée. L'administration locale, sous le Directoire, avait fait en partie disparaître ces abus; mais le mal était arrivé à son comble, et l'aristocratique demeure

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se trouvait dans le plus complet délabrement.

Aussi quel avait été l'étonnement général, quand tout à coup une lettre du cheflieu du département était venue apprendre au maire de la commune qu'un décret du pouvoir central avait restitué la terre et le château à la veuve et à la fille du ci-devant in;irquis de Méré ville? On ne pouvait croire d'abord à cette nouvelle, qui réjouissait les uns et consternait les autres. Mais on ne douta plus, quand on vit sortir d'un coin inconnu de cette vaste habitation un vieux domestique de confiance qui s'était caché là pendant les mauvais jours, vivant on ne savait de quoi et attendant un changement qui paraissait impossible.

Ce brave homme, qui, malgré le darvger

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de pareilles relations, n'avait jamais cessé d'être en correspondance secrète avec la. marquise, se promena, revêtu d'une antique livrée, dans tout le village et confirma la grande nouvelle. Il annonça qu'il avait reçu lui-même des ordres; que ses maîtresses allaient enfin revenir, plus riches que jamais, dans leurs domaines. Il menaça les uns de sa colère, promit sa pro-, teclion aux autres, et finit par se griser à crédit dans le cabaret du bourg, en l'honneur de l'événement prochain.

Un fait plus significatif encore que les vanteries de maître Comtois (ainsi s'appelait le domestique) fut l'arrivée subite de Daniel Ladrange à Méiéville, deux jour^ après les dépêches reçues par l'autorité municipale. Daniel était bien connu dans

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le pays, (il ses hautes fonctions judiciaires lui donnaient une importance nouvelle.

Après une courte visite au maire, pour justifier des pleins pouvoii's dont sa tante l'avait chargé, il se rendit au château, où le vieux Comtois, pleurant d'allégresse, lui montra dans le plus grand détail, ce qui restait de l'antique demeure des maiquis de Méi'éville. Daniel fut ires atliligé de l'état de dégradation où il la trouva ; il eût fallu beaucoup de temps et des sommes considérables pour la réparer complètement. Toutefois, se conformant à ses instructions, il annonça l'intention de faire commencer i ;.médialement les travaux les plus urgents, et, en elTet, grâce à son activité, architectes et ouvriers étaient à l'œuvre dés le lendemain ; on travaillait nuit

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et jour pour mettre le château en état de recevoir dans le plus bref délai ses légitimes propriétaires.

On devine la cause de celte excessive précipitation; la marquise, rentrée enfui par le crédit de son neveu dans la propriété de i:e domaine de famille, éprouvait une mortelle impatience de quitter la petite maison de Saint-Maurice, pour venir s'installer dans cette maison où elle avait été si heureuse. Un mois, disait-on, était nécessaire pour l'achèvement des réparations les plus pressantes ; mais la marquise n'eut pas la force d'attendre que le mois fût expiré. En apprenant enfin qu'un appartement était à peu près habitable et à peu près meublé, elle ne put larder davantage. Elle mon la dans une voilure de

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poste avec Maria et Daniel, et elle ari'iva inopinément à Méréville, au milieu des travaux qui semblaient devoir rendre le château inabordable pour longtemps encore.

Ce retour était donc fort prématuré; les dames, habituées au bit-n-être allaient èire déplorablement logées pour passer un hiver qui s'annonçait déjà comme rigoureux. .Mais la mai'quise, dans sa joie, avait réponse à toutes les plaintes et s'accommodait de tout. Les murs du parc et du jardin avaient de larges brèches qui livraient passnge aux rôdeurs et aux nnimaux errants; on fermerait provisoirement ces brèches avec des épines. Les appartements étaient humides : on couperait du bois et l'on ferait de grands feux pour combattre le froid et l'humidité. Les

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meubles éluienl vieux, vermoulus, peu commodes : Comtois, lievenu maintenant un fabtotum affairé, promettait d'y pourvoir. Maria, liecreuse du bonheur de sa mère et de sa propre satisfaction à se retrouver dans cette maison où elle était liée, paraissait eile-mèmp très disposée à passer par-dtssus les inconvénients de cette installation ; mais la petite Jeannette qui avait accompagné ses niaîtresses, ne se pliait pas aussi t'acilement aux exigences de la position. Elle se lamentait sans cesse, et ciiaque jour, à chaque heure, le vieux manoir retentis^•ail du bruit de ses contestations avec le mujoidome Comtois, qui nalurellement trouvait que tout était pour le mieux dans le meilleur des châteaux possibles.

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Daniel, de sa part, ne se dissimulait, pus les incommodités auxquelles ses bien-uimées parentes étaient exposées à Méréville, et il y remédiait de tout son pouvoir. Quoique les devoirs de sa charge le re-^ tinssent habituelU ment à Cbarlre.^, il s'échappnit de temps en temps pour venir, à cheval, passer quelques heures auprès des dames et surveiller les travaux. Mais le jeune magistrat avait des raisoijs particubères pour ne pas trop blâmer le retour précipité de sa tante au clialeau.

La marquise, renonçant enfin au projet de ma lier sa fille avec François Gauthier, suivant les prescriptions du testament de son frère, consentait à sanctionner l'affection si ancienne et si constante de son neveu pour Maria. Seulement, elle avait mis

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pour coiidilion que la cérémonie du mariage aurait lieu à Méréville même, et il résultait de cette décision que plus Daniel hâtait l'établissement définitif de ses parentes au château, plus il hâtait la conclusion de son propre bonheur.

Aussi cet établissement était-il à peu près complet, et tous les obstacles du mariage étaient-ils levés, deux mois environ après les événements qui ont été l'objet de notre dernier chapitre. On avait fait venir secrètement des dispenses de Rome, en raison du degré de parenté qui existait entre les futurs époux, et un prêtre, caché dans les environs, devait donner la bénédiction nuptiale. En même temps, les publications exigées par la loi nouvelle avaient eu lieu à la mairie de Wéréville. Il

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no restait, donc plus de forrnalilés à remplir, et le jour de la cérémonie était fixé déjà ; mais, au grand regret de la marquise, qui eût voulu célébrer les noces de sa fille avec la splendeur d'autrefois, il avait été convenu que, vu les circonstances, tout se passerait en fainille et sans bruit. Les témoins, le notaire et deux ou trois anciens amis devaient seuls prendre part à cette petite fête intime.

I/avant-veille de ce jour tant désiré, Daniel se trouvait à Méréville; il avait obtenu, à l'occasion de son procliain mariage, un congé d'une semaine, à l'expiration duquel il devait revenir s'établir è Cbarlres avec sa femme. Cependant le séjour du jeune magistrat an rhiUeau ne devait pas (Mrc entièrement perdu pour les

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devoirs de sa charge. Méréville était situé, comme nous l'avons dit, au centre des contrées particulièrement ravagées par les malfaiteurs; et Daniel s'é'tait promis de profiter de sa présence sur les lieux pour activer les recherches. Les brigades de gendarmerie, les agents de la force publique, les magistrats cantonnaux avaient ordre de s'en référer à lui pour la répression de tous actes criminels qui pourraient se produire.

Le soir, à la chute du jour, Daniel et les dames de Méréville étaient réunis dans le salon du château, vaste pièce lambrissée en chêne, jadis peinte et dorée. Ce salon, malgré quelques réparations faites à la haie, portait encore la trace de l'abandon où il était resté pendant si longtemps. Le

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plafond était noir et crevassé ; les lambris étaient fendus du haut en bas, et sous la vieille tapisserie qui ie couvrait, le plancher formait mille monticules dangereux. Les meubles offraient le même aspect de désolation ; les grands fauteuils en tapisserie, rongés -par les vers, laissaient voir leur canevas d'étoupe, les tables étaient boiteuses, les consoles écornées. Cependant un feu énorme qui brillait dans l'antique cheminée de Fuarbre, et deux candélabres de cuivre argenté , chargés de. bougies, qui flanquaient une bruyante pendule de style Louis XV, répandaient dans la salle une vive clarté. La marquise, vêtue d'une robe carmélite et les cheveux poudrés, avait les pieds posés devant le foyer ; étendue dans une bergère en velours d'U-

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Irecht, dont chacun de ses mouvemenls faisait ressortir des jels de duvet, elle éprouvait une grande béatitude à se retrouver enfin dans ces lieux connus, au milieu dé ces meubles familiers et chers, malgré leur état de dégradation.

On était au mois de décembre ; une bise glacée souillait au dehors et s'engouffrait avec un grondement sourd dans les corridors. Les arbres du parc s'entrechoquaient bruyamment par intervalles.

Daniel, vêtu de noir, était assis dans un angle du salon, à côté de sa jolie fiancée, dont le costume élégant quoique simple semblait être un heui'eux compromis entre les misères du passé et ia prospérité présente. Maria oubliait sa main dans celle de Daniel qui la pressait doucement, et ils

oniisaient à voix basse. Ce murmure amoureux que variaient par moments les rires de l'heureuse Maria, s'harmoniait avec le pétillement du feu, le bruit cadencé de la pendule et les mugissements lointains du vent dans la campagne. Mais la marquise ne semblait: pas songer aux deux jeunes gens; elle examinait avec attention une petite boîte qui contenait un collier et des boucles d'oreilles en rubis, d'un merveilleux travail.

Un coup de vent plus violent que les autres parut ébranler la maison et vint arracher Daniel aux douceurs de cet entretien. Ladrange se leva, et s'approchant d'une fenêtre dont il écarta 1^ rideau, il dit avec inquiétude :

— 11 se fait tard, le t<'mps est affreux, et

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Leroux, qui devait être ici d^ bonne heure, n'ai'i'ive pas. Aurait-il été retardé par quelque accident?

— Tn accident! répliqua Maria, le croyez-vous possible, Daniel? On dit en effet que les routes des environs ne sont pas sûi'es.

— Petite méchante, reprit le jeune magistrat en souriant, je pourrais voir dans vos paroles une épigramme à mon adresse, car mon devoir est précisément de veiller à la sûreté des routes. Vous ne m'avez pas compris : l'accident que je redoute, viendrait de l'obscurité de la nuit, du mauvais étal des chemms, du manque de chevaux de posle ; et je serais désolé que notre généreux ami, qui se rend ici pour

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être témoin de noire mariage, eût à regretter sa complaisance.

— Eh bien ! moi, Daniel, ne vous en déplaise, ce que je redoute le plus pour lui, ce n'est pas le mauvais état des chemins... vous savez quon a encore arrêté des voyageurs, il y a deux jours, sur la route d'Orléans, non loin d'ici?

— Je le sais, je le sais, répliqua Daniel dont le front se rembrunit, et ces miséra-

bles doivent avoir de nombreux espions pour échapper ainsi à des recherches incessantes.* Toutes les brigades du pays sont sur les dents; j'ai été obligé de demander au gouvernement un escadron de cavalerie afin d'aider la gendarnicrie à opérer des battues... !^lais, en ce qui concerne notre ami, ma chère Maria, n'ayez

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aucune inquiétude, j'ai prévu le cas. Ces brigands, qui savent tout, pourraient avoir connaissance de la visite de Leroux, un des plus riches fournisseurs de la république, et tentei' d'interi'ompre désagréablement son voyage; aussi ai-je chargé le lieutenant Vasseur de surveiller la route avec soin, ei, s'il en était besoin, de donner à Leroux une escorte pour le proléger jusqu'ici.

— Très bien, mon rher Daniel ; vous ne pouviezfaire moins pour l'excellent homme qui consent à quitter Paris dans cette rude maison, afin de répondre à notre invitation.

— Ce n'est pas seulement pour lui, ma chère Maria, que j'ai pris ces précautions... Vous n'ignorez pas que j'atlonds aussi

d'un moment à l'autre M. Laforêt, le notaire de N***, et l'exécuteur testamentaire de notre oncle Ladrange. Depuis longtemps déjà j'aurais dû me rendre à N*** pour y toucher les vingt mille écus, montant de votre legs et du mien ; mais la gravité de mes occupations m'a toujours empêché d'entreprendre ce voyage. Enfin, comme cette somme nous est fort nécessaire dans les circonstances actuelles, j'ai décidé Laforêt à venir lui-même nous l'apporter, cl sans doute nous le verrons ici ce soir. Or, le bonhomme avec ses sacoches d'argent ou son portefeuille bourré de billets de caisse serait une proie trop facile pour les pillards de grand chemin , et j'ai dû y pourvoir.

— Laissons cela, Daniel, dit la jeune

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fille bas en désignant sa mère ; il pourrait être dangereux d'éveiller des souvenirs et des craintes... Allons ! allons! poursuivitelle tout haut avec gaîté, nos hôtes vont nous arriver sans accident, et, selon toute apparence, avoc un excellent appétit ; aussi peut-être ne ferais-je pas mal d'aller un peu veiller aux apprêts du souper, car j'entends Comtois et Jeannette qui se disputent dans la salle à manger, et c'est un mauvais signe.

Avant de sortir, elle s'approcha de la marquise, qui continuait d'examiner, devant le feu, le collier et les boucles d'oreilles en rubis.

— Eh bien ! ma chère maman, demandât-elle, avez-vous eutin deviné de quelle

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part me vient ce ri;he présent qui m'est offert à l'occasion de mon mariage?

— Non, ma fille, je m'y perds, répondit madame de Méréville ; cependant, ces bijoux sont fort beaux H d'un gi'and prix. Et lu dis qu'ils ont été appoités ce soir par un messager à cheval qui n'a pas même voulu mettre pieti à terre, et qui est reparti aussitôt sans donner aucune explication , finon que c lie boîte était pour toi?

— C'est ainsi que Comtois m'a raconté l'histoire... Ce messager inconnu était enveloppé d'un grand manteau qui laissait a peine voir ses yeux, et il ne s'est pas arrêté plus d'une minute à la porte du château.

— C'est inconcevable; évidemment l'intention est pleine de galanterie ; mais de

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qui donc peut provenir ce beau présent? Ceux de nos anciens amis qui résident encore dans le voisinage ont été complètement ruinés ; le comte d'Amoy n'a plus d'autre fortune que son moulin de la Forge, et le chevalier vil d'une petite rente que lui paye son ancien intendant. Décidément j'y renonce, Bt, comme disait madame

de Sévigné, je jetle ma langue aux chiens.

— Ne vous fatiguez pas l'esprit à chercher le mot de cette énigme, ma chère tante, reprit Daniel; pour moi, je sais de qui viennent ces bijoux.

— Et de qui donc, Daniel?

— Tout simplement de notre fidèle ami Leroux, qui, ne voulant pas les offrir en personne, de peur d'un refus, a pris ce moyen de les faire accepter bon gvé mal ^ré.

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— Je partage l'avis de Daniel, reprit Maria; nous avons déjà tant contracté d'obligations envers M. Leroux qu'il aura craint de m'offenser...

— Leroux ! toujours Leroux! dit la marquise avec impatience. Eh! bon Dieu! s'il nous a prêté de l'argent, il en sera bientôt remboursé, j'espère ; la marquise de Méréville est en état de payer ses dettes peutêtre... Mais clierchez bien, l'un et l'autre; D'est-il personne qui nous ait aussi rendu de grands services, et sans songer à s'en prévaloir comme ce parvenu ?

— Vous êtes injuste envers cet obligeant Leroux, ma tante ; mais je vous comprends : vous voulez parler de notre cousin François Gauthier.

— Et pourquoi non? Il est sans doute

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moins riche que le fournisseur; mais pourquoi n'aurait-il pas voulu vous punir par ce généreux procédé de vos injustices passées? Ce serait la vengeance d'une âme noble el fîère, quand vous ne songez pas à lui, quand, en dépit de notre parenté réelle, vous ne vous êtes même pas informés de ce qu'il était devenu.

— Vous savez bien, ma tante, que ce jeune homme, malgré ses promesses, ne nous a pas fait comiaître encore le lieu de sa résidt nce. J'ai écrit à ce sujet au notaire Laforêt, n^ais le iio.aire m'a répondu qu'il ignorait comme rnoi le domicile actuel de M. Gauthier, et qu'il n'iïvait pu encore solder à notre parent le moulant de la succession de son père, pour des raisons que lui, Laforèt, me révèlei ait bientôt de vive

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voix. D'ailleurs, ma tante, peut-être n'éûtil pas élé convenable, vu nos situations réciproques, d'inviter M. Gauthier à notre mariage, et je vous aurais demandé voire avis pour...

— Daniel a raison, interrompit Maria ; mais si les suppositions de ma mère, à l'égard de ces bijoux, se trouvaient vraies, je dois avouer que la conduite de notre parent en cotte circonstance serait pleine de délicatesse.

Lad range était trop loyal pour ne pas convenir du fait, et il loua franchement les procédés de son cousin, dans le cas où ils -tiendraient à se confirmer.

— Il est bien temps de lui rendre jusli.e, dit in marquise en soupirant.

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11 y eut une pause. Daniel reprit enfin .

— Malgré tout cela, je persiste dans mon idée que Leroux est l'auteur de ce cadeau. La fortune de M. François est trop modeste pour lui permettre d'offrir des objets de cette valeur. Seul, un fournisseur serait capable, au temps où nous vivons d'une pareille munificence. Et à ce propos, ma chère Maria, avez-vous pris la peine de donner vous-même un coup d'oeil à la chambre de notre ami? I/opulence l'a sans doute un peu gâté, et nous manquons encore ici de bien des choses. ^^

— Eh ! que manque-t-il donc, monsieiW^ Daniel? demanda la dame du logis avec aigreur; ne faudrait-il pas pour ce marchand de blés enrichi, mettre la maison à l'envers ? Pourquoi serail-il plus difficile

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que la veuve et la fille du marquis de Méréviile ?

— Ne vous fâchez pas, ma bonne tante; ai-je donc tort de vouloir que, malgrô le malheur des temps, l'hospitalité des dames de Méréville ne soit pas indigne d'elles, quand il s'agit d'un ami qui nous a secourus, au péril de sa vie, dans notre infortune? Voudriez-vous donc inspirer de la pitié à ce riche fournisseur qui possède des hôtels et des châteaux ? Les domestiques et les chevaux logeront là-bas à l'auberge du bourg; mais nous ne pouvons nous dispenser de recevoir ici le maître, et, quoique j'aie déjà réclamé son indulgence, notre réception lui paraîtra sans doute bien mesquine.

— Des châteaux ! des domestiques I

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grondait la marquise, lui qui est né dans un moulin et qui a été élevé dans une ferme... Enfin, faites ce que vous voudrez ; tout est bouleversé aujourd'hui, et je n'y entends plus rien.

En ce moment, Jeannette entra en courant dans le salon ; derrière elle venait Comtois, dont le maintien gourmé contrastait avec la vivacité de la jeune fille.

— Les voici ! les voici! s'écria-t-elle précipitamment; monsieur Ladrange, la voiture monte la cote .. Il y a des postillon^,' des valets qui portent des torches... C'est superbe à voir. Dans cinq minutes ils seront ici... Écoutez.

On prêta l'oreille, le galop des chevaux, les claquements de fouet, le fracas des roues retentissaient dans l'éloignement ;

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on voyait briller à travers les tenêtres les torches qui allaient et venaient, comme des feux follets, dans la campagne.

— Miséricorde ! dit le vieux Comtois consterné, où allons-nous placer tout ce monde? L'est à en perdre la tête.

— Si encore nous étions à Saint-Maurice! dit Jeannette; la maison était bien plus logeable, sans compter...

— Sans compter que vçus aviez la satis-^ faction de montrer votre joli "minois aux passants à travers la grille, n'est-ce pas GL'la ? interrompit Daniel en souriant.

Allons, Jeannette , ne vous désolez pas, nous ui'rangerons tout pour le mieux... Et vous, mou pauvre Lonjtois, ne vous avisez pas d^ vous jeter sur votre couteau de cuisine, comme ieu Vatel, si le souper laisse

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quelque chose à désirer. Que chacui. retourne à son poste et redouble de zèle, afin de suppléer à ce qui nous manque. Pour moi, avec la permission de ces dames, je vtùs recevoir nos hôtes.

Quelques instants après, Daniel faisait sa renti'ée au salon avec le fournisseur Leroux et un vieux bourgeois fort pâle et fort a])nttu qui n'était autre que le notaire Laforêt, Texécuteur testamentaire de l'oncle Ladrange. Un peu derrière eux, dans l'ombre, on entrevoyait la figure mâle du lieutenant de gendarmerie Vasseur.

Le salon du château.

Madame de Méréville, malgré ses préjugés aristocratiques, s'était levée courtoisement pour recevoir les voyageurs, tandis que Maria, avec son aménité naturelle, leur faisait le plus gracieux accueil. Lo notaire

ti% LEb CHAUFFEURS

Laforêt avait seulement bégayé quelques paroles de politesse ; puis, comme accablé de fatigue, il s'était laissé tomber dans un fauteuilen poussant un faible gémissement. Quanta Leroux, il se confondait en démonstrations de respect envers les dames de Méréville et envers Daniel, auxqr.els pourtant il avait rendu de si grands services.

Leroux, en eiTet, bien différent des autres foui-nisseurs généraux de son époque et des parvenus de tous les temps, ne méconnaissait pas, au milieu de l'opulence, l'humilité de ses commencements. Dans la société choisie où il se trouvait, il s'étudiait a faire oublier, par la simplicité de ses manièi"esetla modestie de ses paroles, l'immense fortune qu'on lui attribuait.

Malgré le pompeux appareil avec lequel il

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voyageait, son costume était celui du plus obscur bourgeois, grande redingote bleue, gilet de velours rayé et culotte de soie noire. Toutefois, en l'examinant de près, on eût pu s'apercevoir que les boucles de ses souliers, de ses jarretières et de son chapeau étaient en diamants, et que l'épingle qui ornait son jabot valait au moins vingt mille hvres. Le manteau de voyj^ge, qu'il avait remis en entrant au domestique, élait fourré en martre zibeline d'un prix considérable. Mais ce luxe n'avait rien de choquant, et le bonhomme ne semblait en tirer aucune vanité.

La marquise, qui s'attendait à la morgue et aux airs impertinents d'un nouvel enrichi, fut en partie désarmée. Cependant elle ne put s'empôf'her de s'excuser avec quel-

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que ironie sur son installation imparfaite et sur le mauvais état du château, qui nu lui permettaient pas de recevoir convenablement ses hôtes et leîir suite.

Leroux comprit très bien le sarcasme déguisé sous ces formes de poHtesse ; mais il répondit avec douceur :

— Tout ici sera certainement trop bon pour moi, madame. Quoique j'aie dû prendre a Paris certaines habitudes, je me souviens toujours du temps où je dînais fort biftn d'une croûte de pain et d'un morceau de fromage, et je pourrais encore, au besoin, me contenter de cet ordinaire...

Quant à ma suite, comme vous appelez mes valets, ils ne vous causeront aucun embarras, car, sauf un seul, ils sont tous retournés à l'auberge du bourg, avec la voilure

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et les gendarmes d'escorte ; et si j'ai eu tort de me faire accompagner ainsi, vous songerez, madame, que lorsque je reçois un si grand honneur d'une illustre famille, je ne saurais m'en montrer trop fier.

Celle excuse, qui no manquait pas d'habileté, acheva de vaincre les préjugés de la marquise. Cet abaissement volontaire de la puissance financière devant le principe vaincu de l'aristocratie de naissance, chatouillait délicieusement son orgueil.

— D'ailleurs, poursuivit Leroux d'un ton différent, vous habitez un pays, madame, où il ne serait pas prudent de voyager seul. Bien m'en a pris d'être suivi de ces six grands fainéants, dont je me passerais volontiers en temps ordinaire, et surtout d'èlre escorté par quatre vigoureux

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gendarmes que mon cher Daniel avait bien Noiilu charger de veillera ma sûreté, sans compter le brave lieutenant Vasseur, qui en vaut quatre autres à lui seul. Cette nombreuse compagnie ne nous a pas été inutile, et sans elle je ne sais trop comment M. Laforêt se fût tiré des mains des brigands qui s'étaient emparés de lui.

— Des brigands ! répéta la marquise terrifiée.

Alors seulement Daniel remarqua la pâleur et la prostration du pauvre notaire.

~ Quoi donc! monsieur, demanda-t-il, avec élonnement, auriez-vous été arrêté?

— 11 n'est que trop vrai, monsieur Ladrange, mais les fonds dont je suis porteur» sont intacts, réphqua le notaire avec etl'ort; tenez, pienez-les, poursuivit-il en lui re-

i.Ks cnAUi-rr.uns Vu

meiiaiit un porUifeuille rempli de billels de caisse, les vingt mille écus sont là, et j'ai haie de me déJDarrasser de cet argent. .Qne Dieu aie pardonne de m'en être chargé! une minute plus lard, il allait me coûter la vie.

Et il retomba dans son accablement.

— Je vois avec plaisir, mon cher Laforêt, que vous en serez quitte pour la peur; cependant je désirerais savoir. .

— Citoyen directeur dii jury, interrompit le lieutenant Vasseur, qui pendant cette conversation était resté debout, appuyé sur son sabre près de la porte, soyez assez bon pour écouter mon rappoit; j'ai batc de remonter à cheval pour mon ser vice.

— Hé quoi î mon cher Vasseur, dit Da-

uiel en venant amicalement à lui, ne parlagerez-vous pas notre souper? J'entendrais votre rapport en quittant la table... Vous savez, Vasseur, que j'ai à faire votre paix avec ces dames à propos d'une ancienne histoire...

— Chut! Daniel, interrompit mademoiselle de Méré ville en désignant sa mère du doigt.

Cependant elle s'approcha de l'officier de gendarmerie et lui dit bas avec raaUce :.

— Nous devons, en effet, des excuses à M. Vasseur pour la manière assez... leste dont nous prîmes congé de lui dans cette circonstance ; c'était de l'ingratitude après tous les égards dont il nous avait comblés.

— Eh bien î si l'on est à s'excuser auprès

du lieutenant Vasseur, reprit Leroux de même, je le prierai aussi de me pardonner nue certaine promenade que je lui fis faire jusqu'à Rambouillet, en compagnie de quatre énormes chariots de blé qui ne pouvaient marcher qu'au p<Hit pas. La vérité est, citoyen officier, que je redoutais fort votre œil pénétrant, et que je voulais vous éloigner à tout prix , car je cachais alors chez moi M. Daniel Ladrange, votre chef actuel, et ces aimables dames.

Le fournisseur partit d'un éclat de rire qui fit danser sur son large ventre ses breloques de perles. Vasseur souriait avec un peu de confusion, mais sans colère.

— C'est bon, c'est bon, reprit-il ; raillez-

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moi tant que vous voudrez; je ne me repens pas d'avoir été joué par des honnêtes gens. Par malheur, certains coquins peuvent se vanter de s être aussi moqués de moi, et cela me désole. Patience, pourtant, rira bien qui rira le dernier... Mais j'oublie que mes hommes m'attendent, et qu'il y a de l'ouvrage en plaine. Ainsi donc , citoyen Ladrange, je me vois dans la necessilé de refuser votre oblige.mte invitation et d'insister pour que vous m'expédiiez au plus tel.

- Voyons donc de quoi il s'agit, dit Daniel.

Il entraîna Vasseur dans une embrasure de fenêtre; mais quoiqu'ils parlassent à demi-voix, aucun des assistants ne perdit un mot de leur conversation. Heureuse-

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ment la marquise venait de sortir du salon pour aller presser elle-même les préparatifs du souper.

— D'abord, reprit Tofficier de gendarmerie en remettant an magi&lint un liasse de papiers, voici le procès-verbal d'un nouveau vol-commis, il y a trois jours, dans les environs d'Étampes, avec l enuméralion des objets précieux enlevés par les brigands.

— Encore un vol! interrompit Daniel avec Uii étonrem^iit douloureux; cette fois du moins n'a-t-on pas arrêté les cou* pables?

— On n'a arrêté personne , répliqua Vasseur avec une sorte de colère; on n'aiTète plus ; est-ce qu'on arrête? C'est à se manger les poings... Enfin, vous exa*

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minerez ces pièces à loisir, et vous donnerez des ordres en conséquence. Ce qu'il me reste à dire concerne le citoyen Laforêt, qui a couru ce soir un si grand danger.

— Eh bien ! Vasseur, interrompit Daniel d'un ton de reproche, ne vous avais-je pas chargé spécialement de veiller à sa sûreté ?

— Je suis victime de ma propre imprudence dans cette affaire , monsieur Ladrange, dit le notaire, qui vint se mêler à cet entretien ; j'aurais dû, en passant, aller demander une escorte à la brigade de J***, suivant vos instructions. Une sotte témérité m'a poussé à continuer seul mon chemin. Je comptais arriver ici avant la chute du jour; mais la nuit m'a surpris quand

LES ClIvUFFkURS 253

je me irouvais encore à plus d'une lieue de Méréville. L'inquiétude commençait pourtant à me gagner; le bruit d'une voiture de poste qui venait derrière moi m'a un peu rassuré; j'ai ralenti le pas de ma monture. Tout à coup, sans que rien m'eût donné l'alarme, une troupe d'hommes a surgi de terre autour de moi. Ils étaient huit ou dix ; l'un d'eux a dit : « C'est lui, je le reconnais! » Aussitôt ils se sont jetés sur moi. Mon cheval s'est cabré, et, démon côté, je me suis mis à pousser des cris de détresse. Cependant les scélérats allaient me désarçonner, quand ils ont entendu derrière nous un galop de chevaux. Le citoyen Vasseur et deux . de ses gens accouraient à mon secours. Le«; coquins ont disparu subitement comme ils étaient ve-

%bi LES CHAUFFEURS

nus, en emportant ma valise. L'un d'eux, en s'éloignant, m'a dit : « Nous nous reverrons, » ou quelque chose d'approchant; mais je n'oserais rien affirmer. J'étais phjs mort que vif, et si M. Leroux n'avait eu la bonté de m'offrir une place dans sa voitiiret je n'aurais pu continuer mon voyage.

Daniel avait écouté ce récit avec une grande attention.

— Et vous ne soupçonnez pas, demandat-ii, les auteurs de ce méfait?

— Non, monsieur ; excepté les clercs de mon étu Je, personne ne connaissait mon projet de voyage à Méréville, nul ne savait que j'étais chargé de valeurs considérables. Cependant il est évident maintenant que ces malfaiteurs n'ignoraient pas ces

Li 8 ciiAUFF ims 5io5

diverses circonstnnces; c'était bien moi qu'ils cherchaient, et quand lis se sont emparés de ma valm, ils espéraient sans doute y trouver le portefeuille contenant les billets de caisse; mais je l'avais caché dans mes vêtements, avec un autre portefeuille qui renferme aussi des papiers de grande importance.

Le magistrat insista sur certaines particularités de celte déposition. Puis il dit douloureusement :

— Voilà de graves préoccupations quand je voudrais être tout à la joie de mon prochain mariage. N'importe ; je commencerai demain une enquête... Lieutenant Vasseur, avez- vous quelque chose à ajouter ?

— liien, citoyen Ladi-ange; je n'ai p.'is

230 Li:S CHAUFFEURS

VU les malfaiteurs ; je lés ai seulement entendus se glisser dans les taillis qui bordent la route. Je voulais d'abord leur donner la chasse, mais le fourré était impénétrable à cheval, et la nuit si noire que je n'avais aucune chance de les atteindre. D'ailleurs, il eût fallu laisser les voyageurs exposés sur la grande route à une nouvelle attaque; j'ai préféré, avant tout, les mettre en sûreté. Mais à présent que je suis redevenu libre de mes mouvements, je vais essayer de prendre ma revanche. Je sais que les coquins sont en campagne, je sais qu'ils rôdent dans le voisinage, cela me suiFit; nous allons parcourir les fermes, les habitations des alentours, et nous ari^'li-rons tout ce qiii nous paraîtra suspect, ('esera bien le diable si en tin de compte

LKS CHAlfFFEUUS 257

nous ne pinçons pas un de ces brigands; j:' n'en demande qu'un, un bon pour conaniMicer; les autres viendront plus tard... El tenez, avec votre permission, citoyen Ladrange, je vais examiner soigneusement ces mendiants et ces vagabonds qui pullulent dans le pays. On a trop ménagé ces gens-là, et peut-être... hum! j'ai mon idée.

— Prenez garde. Vasseur, dit Daniel, de confondre des malheureux avec des coupables. Le pain est rare, la saison rigoureuse; beaucoup de pauvres gens sont sans asile et courent le pays pour implorer la charité publique.

— C'est bon, c'est bon, citoyen, répliqua l'officier d'un air d'obstination, en i)assant l;i main sur sa grosso mousinchn, j'jigir.'ii

258 LES CHAL'FFEUHS

SOUS ma responsabilité, et si je commets des bévues, j'en porterai la peine.

11 releva son sabre et voulut partir.

— Vasseur, reprit Daniel, décidément vous ne ferez rien par cette nuit noire. Consentez à souper avec nou^, tandis que vos cavaliers boiront à la santé de ma chère fiancée, là-bas, à l'auberge du bourg. Demain j'attends ici un détachement de hussards que j'ai demandé au gouvernement pour prêter main forte à la gendarmerie; et naturellement ce sera vous qui dirigerez les grandes battues.

Une profonde consternation était peinte sur la brune figure de l'othcier.

— Des hussards ! dit-il avec une sorte de désespoir; vous avez cru nécessaire d'appeler des hussards à notre secours?

LE^ CHAUFFELhS 259

des militaires Tjiii n'ont aucune expérience dans ce genre de service et qui seront seulement un embarras pour nous? Au fait, pourquoi nous plaindre?,.. En présence des crimes qui se multiplient, nous sommes frappés d'impuissance et nous nous agitons dans le vide...- Eh bien ! morbleu, poursuivit-il en frappant du pied, je veux encore faiie une tentative avant l'arrivée de ces fameux hussards, et peut-être la chance finira-t-elle par tourner en ma faveur! Je vous promets, citoyen Ladrange, un cadeau de ma façon pour votre mariage... Mille respects, mesdames... Adieu, citoyen; on verra liientôt si nous aurions pu nous passer des hussards !

Et il quitta bruscjuement le château.

Après le départ de Vasseur, une sorte

2(i0 LES CIIAIFF. LUS

de malaise régna dans le salon. Maria et surtout la marquise paraissaient effrayées; le notaire Laforêt ne pouvait surmonter son accablement; Daniel et le fournisseur causaient à demi-voix des événements de la soirée.

Le murmure de leur conversation qui se mêlait au ticlac de la pendule et au pétillement du feu dans le foyer, n'empêcha pas d'entendre un faible cri d'épouvante qui partit tout à coup à côté d'eux. Les causeurs se retournèrent. Le vieux notaire s'était levé brusquement, et, les bras tendus, il regardait, d'un air égaré, un-e des fenêtres du salon, situé, comme nous savons, au rez-de-chaussée.

— Eh bien î qu'est-ce donc, mon cher Laforêt? demanda La'd range.

LKS CUAlIl'Fi:URS 261

— Là... là... derrière cette fenêtre!... dit le notaire sans bouger et en désignant de la main l'objet de son eftroi, ne voyezvous pas un homme, le front collé contre la vitre...

Daniel courut à la fenêtre et souleva rapidement le légei* rideau blanc qui là cachait en partie.

— Mais il n'y a personne, dit-il; voyez vous-même.

Les deux dames firent un mouvement de terreur; Ladrange les rassura d'un signe.

— Je ne dis pas maintenant, balbutia Laforêl, mais t(jut à l'heure je suis sûr d'avoir aperçu...

Daniel ouvrit les deux battants de la fenêtre; aussitôt le vent s'engoufTra d'ans la

262 LES CIIAIJFFEUHS

pièce et menaça d'éteindre les bougies. Néanmoins, la lumière provenant du salon éclaira largement une espèce de petit parterre sur lequel donnait la fenêtre, et il fut facile de reconnaître qu'il était désert. Pour plus de sûreté, Daniel, se penchant au dehors, demeura un moment attentif; il ne vit rien, n'entendit rien.

— Allons, mon cher Laforêl, reprit il en refermant la croisée, vous vous êtes trompé. Personne ne serait assez indiscret pour venir nous épier; et quand même quelque désœuvré du village aurait profilé d'une des brèches de la muraille pour pénétrer dans le jardin et jeter ici un regard curieur. ce ne serait pas une raison pour prendre l'alarme, au risque de la faire partager à ces dames.

LES CIÏAUFFEURS 203

Le vieux LaforAi s'était rassis tout confus.

— Je vous demande pardon, monsieur Ladratige, reprit-il, je demando pardon à madame la marquise; jp croyais pourtant avoir vu disiinctenient une figure sinistre qui me regardait avec d^s yeux étiricelanls. Mais, comme vous dites, jf? me serai tFH>mpé, xVlon imagination est frap[)ée des derniers événements, el je crois toujouis entendre ce scélérat qui me menaçait d'une prochaine visite...

— Oui, oui, c'est cela, mon bon l.aforèl, dit Daniel en adressant aux dames un sourire significatif; votre esprit est encore troublé, et votre imagination vous induit en erreur... Mais voici Comtois qui vient enfin nnu« annoncer le souper; un verre

204 ]AIS CIIAUFFIUUS

de bon vin vous remettra complètement; en vous levant de table, ces fâcheuses visions seront dissipées, je le gage.

— Avec votre permission, monsieur Ladrange, je n'en ferai pas l'expérience, et je préfère me retirer dans la chambre qui m'est destinée. Je ne saurais ni manger ni boire. Je ne me sens pas bien ; le repos me guérira sans doute. Je prie donc humblement ces dames de m'eicuser. . . Demain vous me donnerez quittance des sommes que je viens de vous solder, et en même lempsje vous apprendrai sur une personne de votre famille des choses qui méritent toute votre attention.

— Sur ma famille? s'écria Daniel avec étonnement; comment se peut-il...

Mais voyant que le pauvre vieux notaire

LRS (,ii\ui"i<l;i;hs 2G5

avait à peine la force de se tenir deboiil, il reprit :

— Allons! allons ! vous me conterez cela demain quand vous serez reposé... En attendant, Comtois va vous conduire à votre chambre, et vous fournira tout ce qui vous sera nécessaire.

Laforôt salua les assistants, qui lui exprimèrent poliment l'espoir que son inrlisposition, n'aurait pas de suites, et il allait se retirer appuyé sur le bras du domestique; cependant, au moment de sortir, il dit encore à Daniel :

— Je vais vous paraître bien pusillanime, monsieur Ladrange; mais... la cliambre où l'on me conduit est-elle solidement close?

— Ceci est de l'enfantillage, mon bf»n

§0G LUS C!I\rFFEUP«S

Laforê'; cependant, rassurrz-vons. Votre chnnîbre est an premier étage; les fenêtres en sont garnies (i'ôpais volets; la porte résisteraità une machine de guerre; le tout forme une véritable forteresse. Q :e pourriez-\ous donc craindre ici de ces m alla i leurs?

— Rien sans doute^ monsieur Ladrange, et cependant . Tenez, toute réflexion faite, gardez encore ce portefeuille qui contient des actes d'un grand intérêt prour vous. Demain c si je suis bien, je vous le redemandera'; jusque-là je souhaite qu'il demeure entre vos mains.

Daniel prit le portefeuille avec cette condescendance qu'on a pour les faiblesses d'un vieillard, et Laforêt se retira.

Bientôt on passa dans la' salle à manger,

Li:S CUAUFFLURS 267

et l'on se mit à table. Grnce à la gnîté du fournisseur, le sourire finit par reparaître sur les lèvres des convives. Sur la fin du repas, les fâcheuses préoccupations de la soirée étaient si bien dissipées que l'on alla jusqu'à railler la frayeur ridicule du bonhomme Laforêt; puis on n'en paria plus. Quand on fut rentré au salon, Daniel dit au fournisseur d'un' ton amical :

~ Voyons, mon cher Leroux, les mystères entre nous sont désormais inutiles; ne pourriez vous , par hasard, donner quelques renseignements sur une certaine parure en rubis qui a été envoyée à mademoiselle de Méréville par une personne inconnue.

— Moi? dit Leroux avec surprise.

- Vous-même... Allons, n'essayez pas

268 l,i:S CHA{ FFI l'KS

de nier. Le cadeau est magnifique, et c'est sa richesse même qui vous a trahi.

— Mais je vous assure...

— Monsieur Leroux , dit Maria, vous avez donc bien peur de recevoir mes reraercîments?

— Sur mon honneur! j'ignore ce que vous voulez dire, répliqua le fournisseur ; je n'ai jamais songé à vous offrir de parures en rubis.

Et voyant qu'un sourire d'incréduhté accueillait son affirmation :

— Les rubis ne conviennent qu'aux brunes, reprit-il ; des diamants seuls peuvent aller à la blancheur et aux cheveux blonds de mademoiselle de Méréville ; et la preuve, poursuivit-il en tirant de ses vastes poches un écrin de velours, la voici... j'aurais

LKS CHAIFFKLKS 269

voulu offrir mon présent de noces dans un moment plus opportun , mais puisqu'on m'accuse, il faut bien que je me défende. Mademoiselle, veuillez accepter ce souvenir de mon profond respect et de mon affection toute paternelle.

Il ouvrit l'écrin et montra une parure complète en biillaiils de la plus belle eau.

Les dames et Daniel poussèi'ent des cris d'admiration*.

— Mais alors, demanda Maria, qui donc a pu m'envoyer les rubis? .■'

— Belle demande! répliqua la niarfiuise;

peut-il maintenant te rcstei' un doute, ma

chère enfant? L'auteur de C(? cadeau est

certainement ce jeune homme si modeste, si désintéressé...

Lu ce niomeut t'omlois en lia dai^s la

â70 LES CHAUFFE LUS

salle et vint dire quelques mots bas à la marquise qui tressaillit. ^

— Lui! lui à Méréville! reprit-elle avec un accent de surprise et de joie ; il ne pouvait arriver plus à propos... Qu'il entre bien vite.

x\ussitôt le domestique introduisit le Beau-François.

Le loup dutis la bergerie.

Le Beau-François n'avait plus ce coslumo (Je muscadin qu'il portait lors de ses visites a la maison de Saint-Maurice. 11 avait repris ses vêtpnions de colporteur,

veste et ^nloL de di'iip (jI'ju de !!erri, eu-

2iii LES CHAUFfELUS

lotie de ratine avec des bas de ratine blanche; il tenait d'une main son chapeau à larges bords et de l'autre un balon de voyage. Sa contenance était modeste, humble, presque inquiète. En entrant, il jeta un regard rapide autour du salon; ne voyant que des visages souriants, il parut se rassurer un- peu, et sa taille se redressa irnperceptibh^ment. Néanmoins il salua d'un air cérémonieux; et embarrassé.

Daniel accourut au-devant de lui et lui tendit la main.

— Vous avez prévenu mes désirs, monsieur Gauthier, lui dil-ii amicalement, en nous rendant visite dans les circonstances aelueilcs. Soyez donc le bienvenu.

Los dames n'accueillirent pas le visiteur avci' moins de cordinlilé. Cependant la

m<irquise, quelles que fussent ses prévenlions en faveur du Beau-François, ne pal'aissait nullement pressée d'avouer devant le fournisseur un parent si mal vêtu. Elle dit, en affectant la surprise :

— Bon Dieu! mon cher, comme vous voilà singulièrement accoutré ! Je ne vous eusse pas reconnu sous ce déguisement.

~ Ce n'est pas un déguisement, madame, répliqua François avec une douceur hypocrite en soupirant, c'est l'habit qui convient à ma condition présente.

— Monsieur Gauthier, dit Daniel vivement, il est inutile de vous contraindri'en présence de M. Leroux, qui est noire liùle et notre meilleur ami; laissez-moi donc vous présenter à lui comme...

~ ('o;i!iii(' un obscur individu qui ;i eu

2l74 LES CHAUFFEURS

le bonheur de vous rendre service une fois, ^ interrompit François; c'est mon seul litre à votre bienveillance, à la bienveillance de vos amis.

Daniel et les dames ne voulurent pas froisser ce qui semblait, de la part de leur parent, un scrupule de délicatesse, et l'on n'insista plus.

— Bah ! dit gaîmenl le fournisseur, qui songe, surtout au temps où nous vivons, à juger les gens sur l'habit? Ne vois-je pas tous les jours des gens couverts d'or et de bijoux qui ne sont, en définitive, que des pieds-plats? Et, d'autre part, ne rencontret-on pas à chaque instant, sous des \ête^ menls simples et souvent grossiers, des personnes... qui ont connu de meilleurs temps?

— A qui le dites- vous, monsieur Leroux? reprit la marquise; pendant plus d'une année, mademoiselle de Méréville et moi, n'avons-nous pas porté des vêtements de paysanne, et filé la quenouille du niatin au soir? Voilà ce que produisent les révolulions, et ni vous ni Daniel, ne parviendrez jamais à me faire approuver...

Ladrange se hâta d'interrompre un entretien qui prenait un tour dangereux :

— Pardon, ma tante, dit-il, mais nous oublions que M. Gauthier vient sans doute de faire unelongue route et qu'il doit avoir besoin...

— Je vous remercie, monsieur Ladrange, répliqua le Beau-Fraîiçoîs; à vrai dire, je me suis arrcVié là-bas, a l'auberge du bourg, où j'ai laissé mon bagage, et j'ai pris quel-

tl6 LES CU.\l Ffl-LUS

ques rafraîchissements. Mais, ajoula-t-il en promenant de nouveau son regard cauteleux autour de lui, on m'avait annoncé que je trouverais ici le notaire La forêt, et je ne le vois pas.

— • Le pauvre homme est déjà couché, répondit Daniel; la frayeur l'a rendu malade; c'est à peine si nous avons pu tirer de lui quelques paroles raisonnables.

Cette circonstance, bien que sans doute il la connût d'avance, acheva de rassurer le Beau-François; cependant il demanda d'un air d'étonnement bien joué :

— La frayeur? Que lui est-il donc arrivé?

Daniel raconta brièvement l'arrestation du notaire. Le Beau-François souriait.

— Ah ea! dil-i! avec ironie, il y a donc

encore des voleurs de grandes routes ! Eh bien î l'aventure arrivée à Laforêt est peutêtre une punition de Dieu pour ses torts envers moi. Ne ra'avez-vous pas dit qu'on lui avait pris les vingt mille écus dont il était porteur?

— Mais non, mais non, répliqua Daniel en riant. Le pauvre notaire est parvenue soustraire cette somme aux bandits avec certains papiers qu'il assure être fort importants.

— Des papiers importants? demanda le Beau-François avec vivacité.

Puis se reprenant aussitôt :

— Ainsi donc, je ne puis voir M. Laforêt? J'en suis désolé, car il me faut repartir, et j'avais un pressant besoin de lui parler dès ce soir. Mais, voyons! ne sau-

278 I,BS CHAUFFliURS

rais^je aller le trouver dans sa chambre?. Je ne le retiendrais pas longtemps.

— Ce serait de l'inhumanité, dit Daniel ; il dort sans doute déjà, et je ne puis permettre qu'on l'éveille pour lui parler d'alfa ires.

— Hé quoi! monsieur Gauthier, demanda Maria d'un ton de reproche, est-ce donc seulement pour voir le notaire Laforêt que vous êtes venu à Méréville ?

— Non, sans doute, mademoiselle, balbutia Gauthier en baissant les yeux; toutefois, j'avoue que si un intérêt urgent no m'eût appelé chez vous, peut-êlre le respect, la conscience de mon humihté...

— Oh! c'est mal, monsieur Gauthier,

réphqua la joune iiUe avec candeur ; pourquoi ne pas nous considérer comme des

tes CIIAUFFF.UUS 279

amis? Allons, je vous en prie, restez quelques jours ici avec nous, pour être témoin de noire bonheur, qui est en partie votre ouvrage.

— iMa fille a raison, dit la marquise; j'espère, monsieur, que vous voudrez bien assister à noire petite fête de famille? A mon tour, je vous en prie.

Le Beau -François répondit avec un accent mélancolique, toujours sans lever les yeux.

— Excusez-moi, mesdames ; je suis pénétré de vos bontés, mais décidément ma place nesauiail être dans le beau monde où vous vivez; j'en ai déjà fait l'expérience, et je ne voudrais pas que vous eussiez à rougir de moi devant les personnages dis-

280 LKS CHAUFFKUUS î

tiijguésqui se réuniront sans doute à Méréviile à Toccasion de cette fêle.

< • • — Voyons! mon cher Gauthier, dit Daniel avec cordialité, vous ne pouvez nous refuser cet acte de complaisance. Mais ajournons, si vous le voulez bien, la question principale d'assister ou non au mariage; en attendant, pourquoi ne passeriez-vous pas la nuit au château? Vous avez besoin de causer avec le notaire Laforêt: demain matin vous le trouverez frais et reposé ; et je vous promets de vous soutenir contre ce digne homme, qui est, je l'avoue, très formaliste et très pointilleux. Eh bien! est-ce convenu? Je vais vous faire préparer une chambre aussi commode que possible, ce qui n'est pas dire beaucoup, je vous en avertis.

Li:S CHAUFFEURS 2y1

Le Beau-François éleva mille objections de détail, et, en consentant à rester jusqu'au lendemain matin, il eut l'art de paraître uniquement céder aux instances de ses hôtes.

Daniel s'empressa d'appeler l'universel Comtois, et lui donna des ordres à voix basses ; ces ordres sans doute n'étaient pas entièrement du goût du factotum de Méréviile, car il laissa échapper des signes d'inquiétude, presque de désespoir. Cependant il sortit aussitôt, afin de pourvoir aux nécessités présentes, et, la compagnie s'élant établie autour d'un grand feu, la conversation devint générale.

Alors le Beau-François, débarrassé peulêtro de certaines préoccupations, montra ce caiactère modeste, jovial, bon vivant,

%S% LES CUAUFFKUUS

qu'il savait prendre à l'occasion. Il était surtout sympathique a Leroux, qui riait à gorge déployée de ses saillies naïves. Cependant le fournisseur ne tarda pas à s'apercevoir que sa présence gêaait ses in^ lerlocuteurs, qui semblaient avoir quelque chose à se dire en particulier. Prétextuut la fatigue du voyage, fatigue fort réelle du reste, il exprima i-e désir de se retirer; et, en elîet après avoir pris affectueusement congé, il gagna son appartemept.

Le Be^m-François, demeuré seul avec les dames et Daniel, vint s'appuyer sur le marbre de la cheminée; il était rêveur et regardait avec une distraction apparente l'éclat des çiiamants qui brillait à Téciat des bougies,

LES CUAUFFLURS 283

— Ainsi donc, Gauthier, demanda Daniel en poursuivant l'entretien commencé, Laforêt a refusé jusqu'ici de vous mettre en possession de l'héritage de votre p^fj^3 Mais pourquoi cet étrange refps? ir,-....^ >

— Je l'ignore encore, monsieur Ladrange. Comme vous l'avez dit, le notaire est pointilleux, chicaneur même... 11 faudra pourtant bien qu'il s'explique.

— C'est une indignité! s'écria la marquise, et je n'aurais pas attendu pareille chose de ce vieux Laforêt... iMais sans doute, Daniel, .vous allez intervenir dans celte afiaire, et vous ferez rendre justice à notre parent?

^ Vous pouvez y compter, nia tante, et le notaire devra rne domiei- de ijoimes raisons pour excuser son inconcevable cqu-

284 LES CUALl-i KLliS

diHle. Vous, Gauthier, ne le soupçonnezvous pas ?

— Aucunement; à moins que des calomnies, des bruits absurdes... Enfin nous saurons bientôt la vérité. Quoi qu'il arrive, ajouta le Beau-Francois avec une feinte résignation, je suis prêt à tout; je saurai me soumettre, s'il le faut, à la pauvreté, qui est déjà pour moi une ancienne connaissance.

— La pauvreté! s'écria Maria vivement, que dites-vous là, cousin Gauthier? Pensez-vous que nous souffririons... Mais, poursuivit-elle en souriant, comment vous croire pauvre quand vous prenez soin vous-même de démontrer le contraire ?

— Je ne vous comprends, pas, mademoiselle.

Li s cii.UFFiiurts 285

Mu demoiselle de Méré ville alla chercher la boîte qui contenait la parure en rubis, l'ouvrit et la remit au Beau-François.

— Connaissez - vous ceci, demanda-lelle '^

Gauthier eut Tair d'examiner attentivement les pierreries.

— Ce sont de fort beaux rubis, dit-il enfin froidemeiit; et comme je fais, par occasion, le commerce des pierres fines, je puis alfiimor que celles-ci doivent avoir quelque valeur.

— Kt c'est là tout ce que vous inspire la vue de cette parure.

— Tout, répliqua le Beau-Franeois en refermant la boîte.

Maria resta stupéfaite.

— Allons! G;uithi(!r, dil D-inicl, vous rie

pouvez nier que ces bijoux viennent de vous?

— Je le nie pourtant, monsieur Ladrange.

11 y eut un nouveau silence.

— S'il en est ainsi, reprit Maria, je i.'e saurais accepter ce présent et me parer d'objets précieux dont j'ignore l'origine... Dans l'impossibilité de les restituer à la personne qui les a envoyés, je les mettrai entre les mains du directeur de l'hospice le plus voisin, pour qu'ils soient vendus au profit des pauvres.

— Oh ! ne faites pas cela, mademoiselle! dit le Beau-François avec une vivacité mélancolique. Pourquoi refuser cet hommage timide d'un inconnu qui n'use vous l'offrir ouvertement, quoiqu'il soit pénétré d'ad-

miration pour vous? M. Daniel, votre hf^ureux fiancé, ne peut être jaloux de de cette condescendance ; il serait (^ruel de mépriser ce présent d*un malheureux... Consentez à vous en parer le jour de vos iiOces,mademoiselie,etce sera une bonne action... Peut-être celui qui vous l'offre aura-t-il un moyen de vous le voir porter, et ce sera un soulagement à des regrets bien amers!

Os mots, prononcés d'une voix vibrante, émurent tous les assistants. Maria baissa la tête comme si elle eût été près de pleurer.

— Et vous persistez, monsieur Gauthier, dit Haniel, après une pause, à nier que vous connaissez l'auteur de ce présent?

— Je persiste.

^88 LES CHAUFFKURS

— Brave garçon ! noble cœur, murmura la marquise.

Tout à coup le Beau-François quilla l'attitude langoureuse qu'il avait prise /jusque-là, et il dit en souriant :

— Pardon !je vous afflige là sur les souffrances de quelque pauvre diable, indigne peut-être de votre pitié. Encoi'e une fois, pardon. J'ai trop peu de ôi^ïl a être admis dans voire intimité pour jouer ici le rôle de trouble-fête.

11 se faisait tard; l'heure de se retirer était venue. Gauthier serra la main de Daniel et prit congé des dames.

— Cousin Gauthier, dit Maria d'une voix nllérée quand il passa près d'elle, votre éloquence m'a convaincue. J'accepte le

LFS CllALFFEUKS 289

présent, et je porterai ces bijoux le jour (le mon mariage.

François s'inclina et sortit. Comtois, qui r.jittendait dans le vestibule, le guida silencieusement, un bougeoir à la main. Il lui fit monter un escalier de pierre, et, à l'extrémité d'une longue galerie humide et glaciale, il l'introduisit dans une chambre dont les tapisseries étaient en lambeaux. Quelques meubles misérables et un lit plus misérable encore garnissaient cette vaste pièce. On avait pourtant essayé de la l'tndre quelque peu confortable. Vn grand feu était allumé dans la cheminée, des serviettes blanches cachaient les tables trop vermoulues ; des bougies, qu'on avait on abondance, formaient une véritable illumination. Knlii],

2'ifO Li;S CHAlPFKUhS

le vieux dotno.slfqne. avni! fait de son muHix ; son mérile était d'autant plus grand qu'il cédai! sa pro[jre chambre à l'hôte de s^s maîtres, et qu'à défaut d'autre gîte il lui faudrait aller coucher lui-même dans ré'curie.

Toulefcis, malgré ses eflorts pour cacher la détresse; de la maison, Comtois reconnut s4m s doute leur impuissance, car il dit avec embarras, en déposant sa bougie sur la table.

— M. Ladrange aura sans doute prévenu monsieur qu'il ne serait pas bien logé pour cette nuit? Nous sommes à peine installés, et il y a déjà tant de monde au château*..

— C'est bon, c'est bon, réphqua le Bea\i- François avec insouciance.

LKS ClJAt FFI.URS 1î9l

— Si monsieur avait besoin de quelque chose, continua le valet obséquieux, il lui faudrait aller tout au bout du corridor pouf- appeler les gens, car cette aile du château est ordinairement inhabitée, et l'on a pas eu le temps encore de rétablir les sonnettes]

— Il suffit, dit le Beau-François avec un geste d'impatience.

Mais comme Comtois se retirait, il demanda en désignant une porte basse près de son Ht : .

— Où va-t-on par là ?

— C'est la chambre du vieux notaire, qui est assez mal portant. J'avais placé ce pauvre monsieur près de moi afin de lui donner des secours en cas de nécessité; mais il va mieux, je crois. Tout à l'heure

292 LES CHAllFIXRS

je me suis glissé dans sa chambre et je l'ai trouvé endormi. La nuit sera bonne, sans doute; cependant si le notaire appelait, je prierais monsieur de vouloir bien m'avertir, à moins <]u'il ne préférât veijir lui-même en aide à son voisin. La clé est là sur la table de toilette.

Le Beau-François se retourna pour cacher une vive expression de joie; Comtois, se méprenant sur le sens de ce mouvement, crut que le voyageur avait hâte de se coucher, et, après avoir salué respectueusement, il se retira.

Aussitôt que le bruit des pas du domestique eut cessé de se faire entendre, le Beau-François ne se contint plus et se mit à rire d'un rire silencieux, comme si le succès de ses manœuvres eût dépassé son

espérance. Il s'était jeté dans un fauteuil, et se disait avec orgueil :

— A la bonne heure ! voilà ce que c'est que d'être audacieux ; tout vous réussit à souhait. Il n'y a rien de tel que de saisir le taureau parles cornes, et c'est ma manière... Cet imbécile de Laforêt n'avait encore rien dit;quellechance! J'avais bien vu à travers la vitre que ce vieux poltron n'était pas en état de bavarder, mais une parole est si vite lâchée! Enfin tout marche à merveille; Ladrange ne se doute de rien, et j'ai pu jouer encore mon rôle d'amoureux transi avec la jolie petite cousine qui vraiment ne me regarde pas de mauvais œil.

Fort bien ! mais à présent que je suis dans la place, quel parti prendre? Attendre encore*? Mais demain matin ce vieux fou de

294 LES CHAl'FFEUUS

Laforêt sera frais et dispos, et sa prenii^èrç ciction sera d'apprendre ce qu'il sait au directeur du jury, delui montrer les pièces maudites qu'il apporte sans doute avec lui. Ladrange, malgré ses protestations amicales, a toujours un fond de défiance contre moi ; il s'enflammera au premier mot, et peut-être... Diabie! il faut empêcher cela !

Il fit un mouvement comme pour se lever, mais une nouvelle réflexion l'arrêta :

— (?est dommage! reprit-il tout pensif; j'avais si bien combiné mon plan ! Compromettre cet insolent Daniel et s'arranger pour qu'il puisse paraître mon complice, en cas de malheur. Puis, le soir des noces, quand toulela maison auraitété danslajoie,

LES CHAUFFKURS 295

je SBrais apparu avec mon monde ; on aurait raflé les bijoux, les diamants, les portefeuilles. Moi, j'aurais ou pour ma part la ravissante Maria en robe d'épousée ; je l'aurais emportée dans les bois de la Muette, et je me serais moqué des fureurs deLadronge,dontj'auraisainsi payéen une fois toutes les insultes passées... Oui, c'était là un projet magnifique, et si j'avais pu attendre deux jours encore...

Mais comment faire avec cet enragé de Laforèt?

Il demeura un moment ab^oj'bé dans ses réfl(^xions ; tout à coup il i-pl(3va la tète :

— Bah! dit- il, avant de prendre un parti, il faut savoir si j'ai encore le choix des moyens... Voyons donc où sont nos dnMes.

^96 LES cnALi-Fi:ui\s

11 ôta ses souliers qui eussent fait du bruit dans celte chambre délabrée où tout . craquait au moindre mouvement, et alla barricader avec soin la porte du corridor; puis il éteignit les bougies et n'en conserva qu'une allumée. Ouvrant la fenêtre, qui donnait sur le parc, il agita trois fois la lumière du haut en bas, puis il l'éteignit comme les autres.

A peine ces signaux étaient-ils achevés qu'il entendit à quelque distance un cri d'oiseau de nuit parfaitement imité.

— C'est bien, dit le i3eau-François.

Malgré le froid, il se pencha sur l'appui de la fenêtre et attendit.

A quelques pieds seulement de cette fenêtre, étaient dressés d'énormes pou- Ires ; elles soutenaient un échafaudage

LES CUALFFlvURS 2 )7

destiné aux réparations de celte pariio du château... Le Beau-François les regardait en souriant.

— Vraiment! murmura -t- il, on nous donne toutes les facilités possibles pour nous rendre maîtres de cette vieille masure quand nous voudrons !

Une espèce de grognement qui partit d'en bas attira son attention.

— Est-ce toi, Longjumeau? demanda- t-il avec précaution.

— Oui, Meg.

— Eh bien ! monte ; nous causerons plus à l'aise.

— Aussitôt, la poutre principale parut légèrement ébranlée, et l'on eût dit qu'un corps pesant s'élevait avec effort le long de sa surface rugueuse. Enfui, on enlcn-

298 LES CHALFF:UUS

dit le bruit d'une rospiration oppressée, et une masse noire deni; ura immobile en face de ia fenêtre où se trouvait le Beau- François.

— Me voici, Meg, reprit une voix haletante, quels sont les ordres?

Celui qui parlait semblait être assez empêché et avoir un vif désir de terminer la conférence au plus vile, mais le Beau- François feignit de ne pas s'en- apercevoir.

— Nous ne sommes pas pressés, repritil, avec :nalice. Tudieu! Longjumeau , comme le voilà devenu leste depuis ton mariage! Tu grinpes, ma foi! comme un écureuil... Mais, réponds, combien ètesvous en bas ?

— Meg, répliqua Longjumeau, dont un

LRS CHAl'FFLUIVS 299

malaise moral semblait augmenter le malaise physique, je ne voudrais pas faire tort à des camarades, cependant...

— Hein ! qu'est ceci? demanda le terrible chef, dont les yeux lancèrent dans la nuit des lueurs phosphorescentes; combien èles-vous, encore une fois?

Eh bien! cinq hommes seulement, puisqu'il faut l'avouer, el je compte dans ce nombre le Borgne-de-Jouy, qui, vous le savez, n'est pas bon à grand'chose.

— Cinq! Aous devriez être huit... Que sont devenus les trois autres ?

— Je... je ne sais pas. Mais, pardon, Meg, la posture est fort incommode, je n(; saurais me maintenir \-i plus longtemps.

El Longjumeau se laissait glisser déjà le iung de la poutre, quand une effroyable

300 LI'.S CllALFFi.lJKS

imprécation de sou chef le rendit de nouveau imnaobile.

~ Qui sont les trois manquants? demanda le Beau-François.

Longjumeau, malgré une l'épugnance évidente, fut forcé de les noiiimer; c'étaient le Gros-Normand, Sans-Orteaux et Sans-Pouces.

— Et où peuvent-ils être maintenant?

reprit le Beau- François.

— Écoutez, Meg, il ne faut peut-être pas trop les blâmer, dit Longjumeau qui, en bon camarade, ne voulait pas charger les coupables; il fait un froid de loup dans ce maudit parc, et la journée a été rude. Nos gens ont vu tout d'abord qu'il n'y aurait pas d'expédition cette nuit. Nous ne sommes pas en nombre pour essayer de forcer

Li:s cuviFFiuiis 301

!e chAlonu., et l'on pourrait nous entendre du village, où se trouvent encore deux gendarnies du lieutenant Vnsseur, sans compter les paysans, qui pourraient vouloir se mettre de la partie. Alors, connaissanl votre prudence, les autres se sont dit : « 11 n'y aura rien ce soir. » Et comme ils étaient gelés, Gros Normand *et Sans-Orteaux sont allés se réchauffer dans quelque cabai^et du voisinage, où, selon toute apparence, ils se seront enivrés. Quant à Sans-Pouces, il paraît qu'il a des connaissances dans une ferme de ce canton, et je suppose...

— C'est bon, répliqua le Beau Fran(;ois, j'apprendrai à ces coquins à désciter leur poste. Ils auront la hnstonnado, et je la leur appliqurrni moi inéiiie.

301! LES CHAUFFiUllS

Cependant, tout en prononçant cotte sentence, le Meg ne paraissait pas si fiiiieux qu'on aurait pu s'y attendre vu la gravité de la faute. Longjumeau, qui était à ia torture sur sa poutre, reprit d'une voix gémissante :

— Eh bien ! Meg, que ferons-nous?

— Es-tu bien sûr que les deux gendarmes de Vasseur soient encore dans le village?

— Très sûr, Meg, le Borgne les a vus. De plus, Vasseur, qui est en campagne dans les environs, peut revenir au bourg d'un moment à l'autre, à ce que nous a dit le franc de iMéiéville.

— Lés choses étant ainsi, dit le Beau- François, comir.c à lui-même, nous ne devons f)lus en effet songer à employer la force ouverte cette nuit ; ce serait une folie

M- ciiuFpruus 303

en égard à noire i)etil nombre... Eh bien 1 ajouta-l-ii en pniraul les lèvres, j'aime autant cela... Je ferai seul et sans bruit ce qu'il faudra faire pour le monnent; le reste vieudra plus tard.

Puis s'adressant à Longjumeau qui soufflait comme un cacliaiot :

— Vous allez tous rester cachés au pied de cet échafaudage, reprit-il, et vous tenir immobiles et silencieux jusqu'à nouvel ordre. Si je vous montre une bougie allumée, comme tout à l'heure, ce sera une preuve que je n'aurai plus besoin de vos services, et vous pourrez aller vous chauffer et dormir où vous voudrez... Jusquelà, ne bougez pas, et soyez attentifs. Demain, nous nous retroiiveroiis au rendezvous oi'iiinaii-e. Ebl-ce (,Milendu?

3 ;4 l-LS CUALTFhURS

— Oui, Meg, répliqua Longjumeau en se laissant glisser avec rapidité jusqu'à terre.

Un soupir de soulagement annonça bientôt qu'il était arrivé à bon port.

Le Beau-François referma doucement la fenêtre,

— Allons! dit-il. puisque je n'ai pa^ le choix, courons au plus pressé... A nous deux, maître Laforêt!

Il vint appuyer l'oreilic contre la porl(î de la chambre du notaire, et écouta longt'j.mps en silence.

Plus de la moitié de la nuit était passée : les lumières s'étaient éteintes successivement à toutes les fenêtres du château, et un calme profond régnait dans cette vi'ille demeure. Par intervalles seulement.

LES CHAUFFl'JUBS 305

le ventdunord faisait grincer, avec un bruit sinistre,les girouettes rouilléessurles toits.

Le notaire Laforêt dormait d'un soqir oii léger, maladif, plein de rêve^; son teint rouge et fiévreux, sa respiration entrecoupée, témoignaient de l'impression funeste que les évèneuients de la soirée avaient produite sur lui.

Il fut tiré de sa pénible somnolence par un bruit de meubles qui se faisait tout près de son lit. Il se leva convulsivement sur son séant et bégaya d'une voix éteinte :

— Qui est U? quQ me veut-on?

— Ah! ah! vous voici enfin réveillé, maître Laforôt? dit quelqu'un avec précaution ; eh bien ! je ne suis pas fâché que iv)us puissions causeï- un fxu.

Le pauvre noiairo, ddnf les idées n'étaient pas encore bien nettes, écarta vivemeîitses rideaux pour chercher à ri^connaître le personnage qui venait causer à pareille heure. Une pâle veilleuse tremblotait sîir un guéridon et ne faisait que rendre visibles les ténèbres de cette vaste chamlire. Tout m coup, Ciitre lui et celte élinceile lumineuse, se diessa un homme de haute laiile, qui lui dit avec un accent d'ironie :

— Eli quoil le plus honnête et le plus scrupuleux des notaires, ne reconnaissezvous pas iui de vos clients ?

dette fois, le vieux légiste recouvra toute sa présence d'esprit.

— Monsieur Gauthier! dit-il avec ter-

Xi:S CHALFFF.URS 307

feur; François Girodol, ici, dans ma chambre!... Je suis perdu !

Et i! retomba sur sa couche.

— Ne parlez pas si haut, dit le Beau- François durement, ou sinon... Qu'y a-t-il d'étonnant, poursuivit-il en reprenant son ton d'ironie, que je me trouve ici, chez mes affectionnés parents? Grâce au ciel ! vous n'avez pas eu le temps encore de m'aliénerleuramitié, et ils sont tout prêts à se joindre à moi pour vous obliger à me restituer mon héritage que vous me retenez injustement.

— Pitié! monsieur Gauthier, interrompit^ le vieillard enjoignant les mains, ne me faites pas de mal, et je vous lendrai tout... Je vous le promets, je, vous le jure !

— Nous allons voii- si vous êtes sincère,

308 LES CHAI FFF.UUS

l'ami : il faul d'abord nous entendre sur certaines choses, et si vous cherchiez à me tromper, vous auriez heu de vous en repentir. Vous en savez sans doute assez sur mon compte pour être assuré que je ne plaisante guère!

Et il s'assit au chevet de LafQrêt.

— Si j'ai bien compris la cause de vos refus quand je me suis présenterez vous, à N^**, pour toucher le montant de la succession de mon père, poursuivit le Beau- François, vous paraissez avoii- fait de curieuses découvertes à mon sujet. Vous avez acquis la preuve que le fds illégitime de Michel Ladrange n'était autre qu'un soi-disant François Girodot, qui avait été condamné à trente ans de travaux forcés par le tribunal de Douidan poui'cerlaines

peccadilles. Vous avez recueilli des témoignages tels qu'il ne vous reste plus aucun doute sur l'identité de François Gauthier et de François Girodot; mais, plein de respect pour une honnête famille que la révélation de cette circonstance pourrait déshonorer, vous avez religieusement jusqu'ici gardé le secret sur cette affaire. Or, ce Fi'ançois Girodot qui, d'après vos calculs, devait être encore en prison, et pour longtemps, se trouve être parfaitement libre : et, muni des pièces nécessaires, il s'est présenté comme le fils et l'héritier de feu Michel Lad range Vous l'aviez tout d'abord reconnu en cette qualité, et vous l'aviez fait reconnaître aux familles Ladrange et Méréville; mais, dej)uis votre découvorle, vous refusez de lui payei* les

310 LES CUAUFFEUKS

cenl mille écus dont il réclame la restitulion, « car, dites-vous, François Gauthier ayant été condamné, sous le nom de Girodot, à une peine infamante qui entraîne la mort civile, n'est plus apte à succéder. - Tout ce qui lui revenait du chef de son père doit passer également à Daniel l>adrangeetà Maria de Méréville, ses héritiers naturels. » Dites, mon cher Laf(irèt, n'est-ce pas là exactement notre situation réciproque? et, en venant dans ce pays, n'aviez-vous pas butant pour but d'en instruire mon puissant cousin que d'apporter les fonds provenant des legs de mon père?

Le notaire semblait être en proie à d'atroces souffrance s. 11 eut à peine la force de répondre .

LLS CliajFFliURS 311

— C'est vrfti... mais je vous rendrai l'argent... et... je ne dirai rien à M. Daniel Ladrange.

— Fort bien ; mais croyez-vous que je puisse me contenter d'une affirmation ou même d'un serment de votre part? Il me fa.yt des garanties plus solides, je vous en avertis. Pour commencer, je soupçonne que vous devez avoir en votre possesion : d'abord un acte qui prouve l'identité de François Girodol et de François Gauthier ; puis un extrait du jugement dudit Girodot par le tribunal de Dourdan. Vous avez dû prendre ces pièces avec vous pour les montrer à mon bien-aimé parent, dans l'espoir charitable peut-être qu'il userait de son autorité pour me faire arrêter, ce qui simplifierait singulièrement à son pro-

d\'Z LES CHAUFFEURS

fit les affaires de la succession... Maître Laforêt, il me faut ces papiers ; où sont-ils?

— Je... je ne les ai pas, balbutia le vieillard en s'agitant couvulsivement sur sa couche,

— Vous les avez, monsieur, j'en suis sûr. A la vérité, je ne les ai pas retrouvés dans vos vêtements , que je viens, de visiter avec le plus grand soin ; vous les avez donc cachés quelque part? Où sont-ils?

— Je ne les ai plus... Peut-être sont-ils restés dans ma valise dont se sont emparés les voleurs de la route.

— Menteur! Les gens qui vous ont arrêté ce soir étaient à mes ordres, et j'ai ouvert moi-même la valise où se trouvaient seulement quelques effets de rechange. Ne reconnaissez-vous pas ma voix? (7est moi

LHS OUAUFFEUKS Sl^i

qui vous ai dit que noiis nous reverrions, et je liens parole.

Laforêt senlit son tremblement redoubler à cette révélation, mais il ne put répondre.

— Il me semble, maître Laforêt, reprit le Beau- François avec un mélange d'ironie et de menace, que vous ne savez pas encore bien de quoi je suis capable? Je viens pourtant de vous dire que je commandais la troupe nombreuse à laquelle ce soir vous avez échappé par miracle; d'après cela, ne frémissez-vous pas de vous trouver seul avec moi, dans cette chambre écartée, d'où vos cris ne pourraient être entendus, où vous êtes entièrement à ma disci'élion?

L'excès même de la frayeur dénoua la langue du malheureux notaire.

3î4 LliS CHAIFFLUUS

— Prenez garde! bégaya-t-il; vous n'oseriez pas... dans !a maison d'un magistral ..

— Bah! reprit !e Beau-François avec un rire de mépi'is, rroyez-.ous que je craigne cet orgueilleux Dante!? .le l'ai tellement enlncédans mes filets, quf^ le jour où nous en vieiidrions à une ruplure ouverte, il n'oserait ni parler ni agir contre moi... Quant à cette maison, tout ce qui s'y trouve est PU mon pouvoir. Je n'aurais qu'à ouvrir celte fenêLre, à donner un signal, et demain tous sesliabilanLs n'existeraient plus, et la maison elle-uième ne serait plus qu'un amas de cendres.

Celle fois encore Laforèlpul seulement pousser des sons faibltjs et iiiailicuiés. Le

LtS CUAUFFliURS 315

Beau-François, impatienté, reprit avec un accent de sombre énergie :

— Ah cà, en finirons-nous, mille tonnerres! Où soiit ces papiers? Il me les faut... à l'instant!

Mais vainement attendait-il une parole, un signe qui lui indiquassent lobjet de ses recherches, Laforèt éprouvait des tressaillements convulsifs et continuait de gémir. Le Meg, au comble de la fureur et ne se possédant plus, levait le bras pour le frapper, quand un soupçon lui vint tout à coup. Il se pencha vers le notaire, el, écartant les couvertures, il essaya d'examinerses traits. Coniniu l'obscurité était trop grande, il s'empressa d'aller allumor une bouiiio à la veilleuse, et, revenan- a Laforèt, ii lui porta buu llambeau pre> du visage. Alors il re-

3I() LF.S CHAUFFKUHS

connu I que le pauvre vieillard, déjà ébranlé par les taligues et les affreuses émotions de la soirée, se trouvait sous l'influence d'une congestion cérébrale. Son visage était bouffi de sang, ses yeux se tordaient dans leurs orbites; sa langue enjbarrassée témoignait d'une paralysie imminente.

Le Beau-François l'observa un moment avec attention; puis il partit ch'un éclal de -rire.

— Une attaque d'apoplexie! dit-il d'un ton gouailleur; une apoplexie naturelle et foudroyante! C'est trop de chance en vérité, et l'on peut dire, mon cher Laforèt, que vous y mettez une extrême complaisance. . Sur ma foi ! je ne savais trop comment me débarrasser de vous sans exciter le soupçon, et voilà que de vous-

LES CllAUFFEUUS 317

nïè(îu;, sans et] êlre prié, vous prenez à lâche de me lirer d'embarras! On n'est pas plus aimable.

Ce terrible mol d' apoplexie pdirui arriver jusqu'à l'intelligence engourdie déjà du moribond. Sa langue se délia par un effort surhumain, et il articula lentement :

— Un médecin!... du se... cours!...

une saignée!. .

— Bon ! il est déjà trop tard, répliqua le Beau-François avec un grand phlegme.

D'ailleurs, mon cher notaire, si vous n'aviez pas pris ainsi votre partie en brave, je me serais trouvé dans la nécessité d'en venir avec vous à des extrémités fort embarrassantes. Il vaut donc mieux que tout se soit passé de celle manière. Quant à ces papiers, puisque vous ne voulez ou ne.

pouvez parler, je vais m'assurer si vous ne les auriez pas cachés par ici.

En même temps il se mit è faire une scrupuleuse perquisition dans l'appartement. Après avoir fouillé tous les meubles l'un après l'autre et scruté les vêtements du moribond une seconde fois, il revint vers le lit, qu'il visita d'une façon minutieuse. Du reste, le malheureux vieillard ne paraissait plus en état de voir ni d'entendre; il était immobile, ses membres étaient affaissés; cependant, ses yeux brillaient par intervalles d'une vague intelligence, étincelle incertaine qui, d'une minute à l'autre, allait s'éteindre complètement.

Le Beau-François termina ses inutiles recherches.

IFS CHA\;FPF.uns 519

-^ Allons ! se dil-îl, (iécidémenl il n'y a rien. J'aurai mal compris les paroles de baniel Ladrange, car si le notaire avait ces pièces importantes, je les eusse infailliblement r>"Li'ouvées. Au lait, qu'était-il besoin de paperasses? Laforèt n'avait qu'à dire la chose au juge, qui se fût bien vite procuré les preuves à i'uppiii. Le danger venait d'une explication eiilre eux, et cette explicatioa n'est plus a craiiidre maintenant... Tout va bien.

il seludia à remettre exactement les meubles en place; puis, revenant au mourant, il lui (lit avec une politesse railleuse :

— Bonsoir, maitie Laforèt ; entre nous, vous vous èles tiré en Gascon de cetle entrevue... Mais je ne vous en veux pas, et je vous souhail(î une bonne nuit.

320 LES CIIVUI FF-UIIS

Il s'éloigna sur la pointe du pied et rentra dans sa chambre, dont il referma la porte sans bruit.

Au bout d'un moment, il s'approcha de la fenêtre et fit avec son flambeau le signal convenu pour congédier ses compagnons.

— Allez au diable! muimura-t-il d'un Ion de bonne humeur; nous n'avons tous pas autre chose à faire })Our le moment que de dormir.

il vint se jeter sur sa couche, sans écouter les gémissements de plus en plus faibles qui s'élevaient encore de la pièce voisine.

Le portefeuille.

Le lenfloin.'iin malin, Daniel, en pantoufliset en robe de chanabre, était au travail dans la grande chambre à coucher qui composait tout son appartement particuher \\\ clia^'aii de Méréville. Assis devant

322 LUS CllAlFFKUUS

une tabie de chèii'e chargcj i'actes de procédure, il lisait les proces-verbaux que lui avait remis la veille l'officier de gendarmerie et expédiait les ordres les plus urgents.

Il était absorbé par son travail, quand on fi'appa doucement à la porte, et, sur son invitfiîion, le visiteur enha. ("'était le Br-au- Francois, son manteau sur le bras, comme s'il eût été prêt à partir.

Daniel l'accueillit non moins amicalement que la veille ; après les compliments d'usage, il le fii asseoii*.

— ExCUsez-moi, cousin Lad range, dit le Beau-Flànçois avec sa bonhomie doucereuse, Eiais je ne saurais demeurer longtemps auprès de vous. Je suis résolu ù quitter le château ce matin.

1,1'S CHACFFLUUS 323

— Quoi ! si toi ! reprit le magistrat d'un air de reproche; voyons, monsieur Gauthier, pourquoi ne resleriez-vous pas avec nous au moins jusqu'à demain? Ce soir, nous signons le contrat.

— Ne me pressez pas à ce sujet, je vous prie, mon cher Daniel , reprit le Beau- François en soupirant et en détournant la tête; soyez heureux avec Maria, je le souhaite sincèrement ; mais n'insistez pas pour que je reste.

Daniel crut deviner un sentiment de douloureuse résignation dans ce refus, et il ne renouvela pas ses instances. Le B(;au- Frangois reprit après une pause :

— Vous savez, Ladrange, que j'ai certains intérêts à réglei* avec ie notaire Laforêt; ne pourrais-je, avant mon départ,

3i!i LKS CHAL'FF! UUS

m'expliquer avec lui en votre présence? Je voudrais vous avoir pour témoin de ma franchise et de ma loyauté.

— Eli bien ! pourquoi cette explication n'anraitelle pas lieu ici, à l'instant même? Je suis fort curieux aussi de savoir pour quels motifs le notaire s'obstine à reiuser do vous mettre en possession de votre héritage ; des vices de forme et des subtilités du chicane ne saui'aient excuser sa conduite... Le ferai~je appeler ? Maintenant, sans doute, il est remis de ses frayeurs d'hier au soir.

— On m'a dit que sa chambre était voisine de la mienne, répondit le Beau-Franguis avec un calme parfait; et il a dû dormir d"un bon sommtiL car je ne l'ai pas entendu souiller de loule la nuit.

LES ClIAUFFIvURS 32o

*— Nous allons le savoir , répliqua Daniel.

Il se leva et sortit de la chambre pour aller appeler Couitois dans le corridor voisin.

Pendant cette courte absence, le Beau- François demeura seul dans la chambre du magistrat et promena un regard avide sur les objets qui couvraient la table. Au milieu des papiers timbrés, des dossiers épars sur le tapis, un portefeuille de maroquin attira son attention. Il se pencha en avant et aperçut le chiffre de Laforêt gravé en or sur le fermoir. Aussitôt un soupçon travei'sa son esprit. Ne se pouvait-il pas que la veille, en arrivant, le notaire eût mis en dépôt cet objet entre les mains de Daniel? Cet étui [le renfermait-il pus les

pièces accusatrices que le Beau-François avait cherchées vainement la nuit précédente? Celte pensée, une fois entrée dans son cerveau, prit rapidement les proportions d'une certitude. L'œil fixe, la poitrine haletante, il contemplait ce portefeuille et songeait à s'en emparer. Incapable de résister à de pareilles tentations, il avança la main vers l'objet de sa convoitise; mais, comme il allait s'en saisir, Daniel rentra.

— Morbleu! dit le jeune magistrat sans remarquer le mouvement suspect de son hôte, Laforêt n'a qu'à bien se tenir! A nous deux nous aurons raison de lui, moa cher Gauthier, et nous le mettrons au pied du mur, je vous le promets. Je connais aussi les lois et la chicane, que diable!

— Ne vous montez pas la tête contre ç^

LÉS CHAUFFF.URS 327

pauvre homme ava;;l de l'avoir entendu, répliqua le Beau-François les yeux toujours attachés sur le porlefeuiHe; parole d'honneur ! cousin Daniel, je ne lui veux pas de mal, et je suis sûr que, grâce à votre bienveillante intervention, les affaires vont s'arrangei' à la satisfaction commune.

Un pas précipité se lit entendre dans le corridor voisin, et, la porte s'étant ouverte brusquement, Comtois entra pâle et défait.

— Eh bien? demanda Ladrange.

— Ah I monsieur Daniel, monsieur Daniel, dit le domestique d'un air bouleversé, quel malheur! et cela justement la veille de votre mariage.*. Que le bon Dieu ait pitié de nous!

— Qu'est-ce donc, Comtois? demnnda

328 Li:S CUALFFEUUS

Lad range effrayé; le notaire serait-il plus malade?

Le vieux domestique se détourna tout tremblant sans répondre.

— Voyons! parlerez- vous? Je vous demande si vous avez vu M. Laforêl et si vous lui avez dit de ma part...

" Seigneur Dieu ! monsieur Daniel , balbutia Comtois avec angoisse, comment vous apprendre cela ? 11 faut pourtant bien que vous le sachiez. Un événement si subit, si imprévu, quand j'espérais qu'il n'y aurait plus que joie et prospérité dans cette maison !

— Mais enfin, apprenez-moi...

— Eh bien ! donc, monsieur Daniel, tout a l'heure je suis allé frapper à la porte du notaire Laforêt pour lui porter votre mes-

LLS CllAlFFIXRS 329

sage; on ne m'a pas répondu. J'ai frappé plus fort, et comme je ne recevais toujours pas de réponse, j'ai conçu quelques inquiétudes et, je suis entré dans la chambre. Alors j'ai appelé; même silence. Ne sachant plus que penser, je me suis approché du lit, j'ai écarlé les rideaux... Le vieux monsieur avait l'air de dormir tranquillement; mais il était mort.

— Grand Dieu ! s'écria Daniel en palissant.

— Tiens! tiens! dit le Beau-François avec indifférence.

Mais revenant aussitôt à son rôle :

— Comment cela est-il possible? demanda-t-il chaleureusement; ce malheureux vieillard a dû se débattre, pousser des gémissements, appeler du secours; et

330 LES CHAUFFKUKS

moi, qui n'étais séparée de lui que par une parte, JB n'ai pas oiUon 'u le moindre bruit.

— Le fait n'a rien d'extraordinaire, reprit Comtois, si le iîol.iire est mort d'une attaque d'apoplexie, tn pareil cas, le mal frappe comme la foudre, et l'on n'a même pas le temps de recom ander son à me à Dieu... Tout prouve qu'il en a été ainsi cette fois. Monsieur Daniel peut s'en souvenir : hier au soir le notaire avait la figure toute décomposée; il semblait même par momenîs que sa raison ne fut pas bien nette. Sans doute, (Uns la nuit, une nouvelle crise...

— Qui pouvait croire que cette émotion aurait des suites si funestes? dit I.adrange en se laissant tomber sur un siège, les lar-.

LES CUAlJFFliURS 331

mes aux yeux. Pauvre Laforêt! n'avoir échappé aux assassins que pour venir mourir quelques heures pkis lard sous le toit d'un ami!... Mais au moins, Comtois, poursuivit-il, êtes-vous sûr que celte mort soil bien réelle, et qu'aucun secours...

Le vieux domeslique secoua tristement la tête.

— Ah! monsieur, répoiidit-il , j'ai eu souvent, irop souvent, l'occasion de reconnaître les signes certains de la mort. Quand j'ai touché ce pauvre homme, tout était fini depuis longtemps; il était roide et froid.

J.adrango demruiail absorbé dans sa Uç^iileur, le Beau François composait hy-

332 LJ.S CHAlJFFr.lJRS

pof'ritemenl son maiiilieii sur celui de son parent, tout en observant du coin de l'œil le portefeuille du défunt et en cherchant les moyens de s'en rendre maître.

Enfin Daniel se leva.

— L'affliction, reprit-il, ne doit pas me faire oubUer mes devoirs de magistrat et de chef ue maison; une mort aussi subite exige certaines formalités légales. Comtois, vous allez descendre au bourg, et vous irez de ma part requérir le docteur Delmas de se rendre ici sur-le-champ. En même temps, vous préviendrez Rulfin. le maire de la commune, que j'aurai besoin de son ministère, et vous le prierez de venir avec le docteur. Jusque-là, la chambre où se trouve le corps sera fermée, et personne

LES CHAUFFE UKS 333

n*y pénétrera ; allez m'en chercher la clé.

Le domestique sortait déjà pour exécuter ces ordres, quand Daniel le rappela :

— Comtois, lui dit-il, ne vous pressez pas de répandre cette triste nouvelle dans le château. Laissez-moi le soin de rapprendre, avec los ménagements convenables, à ma tante, et surtout à mn chère Maria. Si l'on vous interroge, parlez seulement, d'une grave indisposition qui nécessite les secours du médecin.

Comtois approuva par un signe ces Siiges dispositions et sortit. Après un moment d'abs(!nce, il revint avec la clé, qu'il remit au jeune magistiat, puis il s'empressa de courir au villnge.

li y eut un nouveuu siicMice. D.'.nicl était

toujours rêveur et accablé. Lé Beau- François imitait son attitude, l'air sombre, la tête penchée; cependant ses yeux à demi-clos ne quittaient pas le portefeuille tant désiré, et, par un mouvement insensible, il rapprochait son siège de la table, pour être plus à portée de le saisir au premier moment propice.

Pendant qu'il exécutait cette manœuvre, comptant toujours sur la douleur qui absorbait toutes les facultés de Daniel, celuici se tourna distraitement vers lui et remarqua l'étrange expression de ses traits. En suivant la diret-tion du regard presque magnétique du Beau-François, ses yeux, à leur tour, rencontrèrent le portefeuille que le notaire lui avait confié la veille.

L^* CiftVt'FFEUftS 335

— PauVt*e Laforôlî n^pr?ta-t-il avec tristesse; no serab!e-l-ii pas qu'il ait obéi à lie tristes presseiitimtMUs eu meremelLant ces papiers? Jusqu'ici je n'ai pas voulu in'assurer par moi-tnèine de la nature de -<.e dépôt ; mais les circoiistaiices actuelles exigent impérieusement qu-' je ne tarde pas davantage,

II prit le portefeuille et en ouvrit le fermoir.

Le Beau-François fit un mouvement cuuimo pour s'élancer sur son parent, lui Qi'racher ce fju'il tenait a la main et s'enfuir dans la campaqjiie. Qui Van eût em poché *f* Daniel n'était pas de taille à lutter contre lui; personne au château ne pouvait lui disputer le passu^je, et les détours

de cette vieille habitation lui étaient déjà fanniliers. Ce fut la conscience même de sa ^ force qui l'arrêta. Le péril venu, il se plaisait à le braver. Aussi demeura -t-il immobile sur son siège ; mais au lieu de conserver son masque de douleur hypocrite, son visage prit frarichement le caractère de férocité et d'audace qui lui était naturel. Son attitude était fière, provocatrice ; son regard hardi et son sourire hautain semblaient défier le monde.

Cependant le jeune magistrat avait ouvert le portefeuille de Laforét et en examinait attentivement le contenu. Tout à coup, il ti'essaillit et darda un regard de feu sur le Beau-François ; celui-ci ne bougea pas, et son souiire devint encore plus amer. Mais déjà Daniel, sollicité par un

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intérêt puissant , avait repris sa lecliire<

Enfin il rejeta les papiers sur la table, et se penchant vers François, il lui dit d'une voix sourde et profonde :

— C'est vous, misérable!... c'est vous qui l'avez assassiné!.. Mais je le vengerai !

Cette fois, le chef des brigands d'Orgères ne semblait plus avoir de ressource que dans la force ouverte; heureusement pour Daniel, il ne songea qu'à jouer l'étonnement et l'ironie :

— Eh! mon cher cousin, dit-il d'un ton jovial, qu'est-ce qui vous prend donc ? Quelle mouche vous pique? Le chagrin de voir mourir ce vieux gratte-papier dans

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votre mraison vous aarait-il troublé l'esprit?

— Ne prenez pas ce ton léger et insultant, qui ne convienl pas à votre situation actuelle, reprit le magistrat avec énergie; vous ne m'abuserez plus maintenant... Je vous connais, François Girodot, échappé! des prisons de Dourdan. •

— Je suis pourtant toujours votre parent Gauthier, répliqua le Beau-François ; si les chiffons que vous venez de lire sont au complet, vous ne pouvez pas plus douter de l'une que de l'autre de ces vérités.

— Quelle honte pour notre famille !...

dit Daniel avec désespoir: faut-il que, par la faute du frète de mon père, nos

»Ii

LES CIIAUFFJiURS 339

traditions de vertu et d'honneur soient si cruellement démenties ! Mais, quoi qu'il arrive, je saurai me servir de l'autorilé que la société m'a remise pour la défendre... Je connais mon devoir et je le remplirai.

— Comme vous voudrez, répliqua le Beau-François avec insouciance ; mais le pourrez -vous et l'oserez -vous ?,...

J'en doute encore, mon excellent cousin !

— Si je l'oserai ! s'écria Daniel hors de lui; quoi! vous auriez impunément commis dans ma maison un crime abominable ! Oui, je m'explique tout maintenant, poursuivit-il d'un air de réflexion ; vous aviez le plus grand intérêt à empêcher les révélations du notaire ;

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vous étiez exaspéré contre lui parce qu'il hésitait à vous payer une somme énorme à laquelle vous n'aviez plus de droits. Aussi peut-être n'ètes-vous pas étranger à cette arrestation ^d'hier au soir, sur le grand chemin; et sans doute pour assurer votre secret, vous avez été capable, la nuit dernière...

— Oh ! pour cela non ! dit le Beau-François; parole panachée, cousin Ladrange!

le bonhomme a tout fait de bonne volonté. Vrannent! ajouta-t-il avec une sorte de cynisme sauvage, je ne chicanerais pas pour si peu.

Ces épouvantables paroles portèrent au comble rexaspération du jeune magistrat.

*- Scéiërot 1 s*écria-t-il, ose^vous bien

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