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Les chauffeurs

Les deux brigands étaient assis, en effet, à quelques pas de lui, devant une table sur laquelle se trouvait une lumière ; l'un portait un uniforme de garde national et l'autre de gendarme. Leurs visages

Il 1

t LES (HAUFF CRS

étaient noircis avec du c-.aibon, et tout en causant, ils fumaient dans des pipes de corne. Les prisonniers n'avaient pas changé de position. Les uns restaient DQuets, comme privés de sentiment, tandis que d'autres contiiUiaient à se plaindre tout bas. Madame de Méréville, étendue auprès de sa fille, paraissait évanouie ; mais la pauvre Maria éprouvait des soubresauts convûlsifs, et l'on eût dit que la vie allait lui échapper.

Ses craintes pour sa bien-aimée cousine i'endirent à Daniel toute son ardeur. Cei^éndànt il devait agir avec une extrêqie prudence ; il se sentait pleinement exposé à la lumière, et il devinait le regard de ses gardiens fixé sur lui. Le moindre mou-

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vementfaux pouvait Pire cruellementpuni.

Il travailla donc, par des ondulations mesurées et comme insensibles, à se rapprocher de Maria ; de temps en temps il s'arrêtait et ne bougeait plus ; mais bientôt, rassuré par la tranquillité des brigands, il continuait d'avancer avec la patiente lenteur d'un chasseur indien qui veut éviter l'œil perçant du tigre aux aguets.

Qu'attendait-il de cette manœuvre? Rien autre chose sans doute que la consolation de se trouver plus près de mademoiselle de Méréville, peut-être de lui glisser un mot d'encouragement. Mais à sa grande joie, il s'aperçut que ces mouvements continuels avaient eu pour résultat de déranger la corde qui attachait ses mains, et

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après de nouveaux efforls soigneusement dissimulés, il sentit ses bras tout à fait libres.

C'était beaucoup , mais ce n'était pas tout. S'il usait sans ménagement de la faculté qu'il venait de recouvrer, on pouvait le lier.de nouveau et assez solidement cette fois pour prévenir toutes les tentatives du même genre. Aussi ne songea-t-il pas à étendre les bras et continua-t-il à ramper avec des précautions infinies.

Enfin il se trouva près de la personne qu'il supposait être Maria, et tournant doucement vers eiie sa tèle enveloppée d'un voile, il murmura bien bas :

— Maria, chère Maria, pouvez- vous m'en tendre?

La respiration de sa voisine devint si pénible, si haletante, qu'on eût dit du râle d'un mourant.

— Mais elle étouffe ! pensa Daniel.

Sans calculer les suites possibles de sa témérité, il retira vivement un de ses bras de dessous son corps et le porta vers sa compagne de souffrance. Sa main rencontra par hasard un épais bandeau de toile qu'il écarta par un mouvement rapide. Un soupir de soulagement le remercia de ce secours inattendu. Pour lui, il s'empressa

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de retirer sa main, doutant que cette action hardie eût pu échapper à ses gardiens,

Il en était ainsi pourtant. Les brigands, occupés de leur entretien, ne paraissaient déjà plus songer aux prisonniers, dont chaque minute augmentait le cruel malaise. Au dehors régnait un profond silence; on eût pu croire que, sauf ces deux hommes, toute la bande avait quitté la ferme du Breuil.

Daniel, encouragé par le succès de ses efforts précédents, essaya de débarrasser complètement ses yeux du bandeau qui les couvrait. Il y parvint encore heureusement, et il put observer ses gardiens

LES CHAUFFKUUS

avec plus de soin qu'il n'avait fait jusque-là.

Celui qui portait l'uniforme de gendarme était un homme de quarante ans, à cou de taureau, aux cheveux fi'isés, dont le visage bourgeonné sous son masque de charbon trahissait des habiludes de grossière ivrognerie. Le second, vêtu en garde national avec une sorte de prétention, semblait avoir dix-huit ans à peine, et son œil oblique, ses cheveux gras et plats, je ne sais quoi de cynique dans son sourire et ses manières, annonçaient des vices d'une autre nature. Du reste, l'un et l'autre étaient robustes, déterminés; ils avaient des pistolets à la ceinture, et leurs sabres

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nus étaient déposés sur la table, à portée de leur main.

Daniel ne s'eftrayait pas d'une lutte possible contre ces redoutables bandits. Il songeait que s'il parvenait à dégager ses jambes comme il avait dégagé ses mains, il lui serait facile de s'élancer sur eux à l'improviste et de s'emparer d'un de leurs sabres ; alors il pourrait gagner la porte extérieure , écarter avec son arme tous ceux qui voudraient lui barrer le passage, et s'enfuir dans la campagne. Mais pour cela il eût fallu abandonner Maria, qui commençait à reprendre connaissance, et le jeune homme avait la conscience que les plus grands dangers n'étaient pas encore passés poui' les prisonniers.

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Le scélérat qu'on avait appelé le Gros- Normand posa sa pipe sur la table, et promenant autour de lui son regard farouche, il dit d'un ton de mauvaise humeur, mais sans employer son argot ordinaire :

— Morbleu! Sans-Pouces, allons-nous passer ainsi la nuit sans nous arroser un peu le gosier? J'ai soif, moi... Cette maison a bonne apparence, et il doit y avoir quelque chose à boire.

— Prends garde, répliqua son compagnon; il est défendu de se griser... Souviens-toi de ce que nous a recommandé le Rouge î

— Je te dis que j'ai soif, et si l'on m'em-

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pêche de boire, je quitterai le métier, mille peaux du diable ! Je me moque du Rouge et des autres; nous prennent-ils pour des ci-devant nonnes?

— Tu ne parlerais pas de cette manière si le meg pouvait t'entendre.

Sans tenir compte de ces observations, le Gros-Normand se mit à fouiller les meubles dont toutes les fermetures avaient été forci'es. Il revint bientôt avec deux bouteilles pleines d'une liqueur dorée.

— Ce doit être du cidre, dit-il avec

satisfaction.

LES CUAUFFEUKS H

Et il porta une des bouteilles à ses lèvres. Pendant qu'il buvait à longs traits, une expression plus marquée de béatitude se peignit sur son visage. Enfin il se dé-^ cida, non sans effort, à retirer le flacon de sa bouche, l'offrit à son camarade, et dit en faisant claquer sa langue :

— Nous passerons une bonne nuit; goûte aussi... du véritable cognac !

Sans-Pouces, en dépit des scrupules qu'il avait exprimés, ne se fit pas prier et absorba une dose d'eau-de-vie plus modérée, mais fort copieuse encore. Puis il ralluma sa pipe. Au bout d'un moment, la boisson commença de l'enivrer.

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— Gros Normand , dil-il, sais-tu que, parmi les femmes qui sont là, il en est une fort jolie que je ne serais pas fâché d'embrasser?

— A ton tour, prends garde de l'empêtrer dans une mauvaise affaire; le Rouge a recommandé de laisser les peintes tranquilles. Buvons plutôt; on peut bien se rafraîchir, que diable !

Et il attaqua de nouveau la bouteille.

— Bon 1 reprit Sans-Poucos, si l'on peut se rafraîchir, il n'est pas défendu non plus de s'égayer; histoire de passer le temps. Je te dis que l'une de ces créatures est

LES CHALTFKUKS \^

jeune et jolie; je l'ai bien vue tandis que L'habit-Vert était en train de la lier. Mais laquelle est-ce (ionc? Je ne la reconnais plus.

Il voulut se lever ; l'ivrogne le retint.

— Bois! dit-il en lui présentant la bouteille.

Sans-Pouces ne résista pas plus que la première fois ; mais sa curiosité n'eji parut pas diminuée. Enfin il se leva, et, sans écouter le Gros-Normand qui le rappelait, il se dirigea d'un pas titubant vers les prisonnières et se pencha pour examiner leurs visages.

Vl LES CHAUFFEURS

La première à laquelle il s'adressa fut la fermière elle-même. Il enleva le vieux fichu qui couvrait la figure de maîtresse Bernard. En voyant la lumière, la pauvre femme balbutia faiblement :

— Mon mari!... ma fille!...

Sans-Pouces laissa retomber le voile et s'éloigna en riant pour venir écarter le bandeau de madame de Méréville. La marquise avait le teint rouge, l'air égaré; on eût dit qu'à la suite de son" évanouissement elle avait été prise d'une fièvre ardente. Elle fixa sur le brigand son œil à la fois terrifié et menaçant, maïs sans prononcer une parole. Sans-Pouces recula en riant toujours.

— Cornes du diable! balbutia-t-il, en voilà une qui ne me paraît pas fort aimable ! Mais où donc piul èlre celle que j'ai trouvé si jolie?

En scrulanl toutes les parties de la salle, il aperçut enfin Maria qui essayait de se dissimuler dans l'ombre.

Déjà la malheureuse enfant avait deviné que c'était elle que l'on cherchait. Elle se tourna du côté de Daniel et lui dit à l'oreille ;

— Avant que ce misérable s'approche, tue-moi, Daniel .. je t'aime!

Si lerrible que fut sa position en ce moment, Ladrange éprouva un inexprimable sentiment de joie en entendant cet aveu si précieux pour lui ; mais ce ne fut qu'un éclair. Il lui fallait songer à défendre Maria, fut-ce au prix de sa propre vie.

La table sur laquelle se trouvaient les armes était à quelques pas seulement; mais Daniel ne pouvait, avec ses jambes liées, s'élancer assez prestement pour s'emparer d'un des sabres nus qu'il voyait briller à la lueur de la chandelle. Heureusement ses bras étaient libres, comme nous l'avons dit, et en se traînant par terre, il reconnut qu'un des carreaux de brique sur lesquels il était couché remuait dans sa case. En se mettant les doigts en sang, La-

drange parvint à l'arracher tout à fait. Muni de cette arme improvisée, mais terrible, il résolut d'en frapper de toute sa force le malfaiteur, si celui-ci osait toucher Maria.

Ces dispositions furent prises avec la rapidité qu'exigeaient les circonstances.

Sûr de lui-même, Daniel dit bas à sa cousine :

— Comptez sur moi.

En ce moment, Sans-Pouces se dirigea vers eux. I aniel attentif le vit venir et serra convulsivement sa brique. Son bras allait se détendre comme un ressort d'acier

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et briser le front da mLerable, quand on poussa timidement la porte, et Fanchette Bernard, ou plutôt la Grêlée, comme on l'appelait, entra dans la maison avec son enfant.

Les deux bandits sautèrent sur leurs sabres et se mirent en défense.

— Abominable femme ! cria Sans-Pouees, que viens-tu faire ici ?

- Bon ! reprit le Gros-Normand qui parut reconnaître la Grêlée, ne vois-tu pas qu'elle est des nôtres? Il faut qu'elle ait le mot de passe pour que nos sentinelles

raient laissée entrer... Peut-être nous apporte-t-elle des ordres du Meg?

— Je n'ai pas d'ordres pour vous, messieurs, répliqua la Grêlée humblement; je suis une pauvre femme sans asile et ne pouvant coucher dehors avec mon fils, j'ai pensé que vous nous permettriez de passer ici le reste de la nuit.

— Comment? s'écria le Gros-Normand, tu n'es pas de la bande et tu oses...

— Quand je te disais! ajouta Sans-Pouces en levant de nouveau son arme sur la mendiante.

go LKS CHAUFFKURS

Celle-ci s'empressa de prononcer quelques mots bizarres, et les deux scélérats se calmèrent.

— A la bonne heure ! reprit le Gros- Normand ; que ne parlais-tu?... Eh bien! repose-toi ici avec ton petit gars, si tu le le veux, je n'y vois pas d'inconvénient.

Il se rassit et but encore. Sans-Pouces ne se montra pas aussi facile.

— C'est une espionne! dit-il d'une voix sombre; mais je veillerai.

Il revint prendre sa place auprès de son

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compagnon, qui lui passa philosophiquement la bouteille.

La Grêlée semblait très satisfaite de son admission dans la maison. Elle s'assit sur un banc, tandis que son enfant jouait à ses pieds, et elle promena son regard lentement autour d'elle. Mais la lumière insuffisante qui éclairait la salle ne lui permettait pas de reconnaître dans toutes ces personnes immobiles et voilées celle que peut-être elle était venue chercher.

— Eh ! la Grêlée, dit enfin le Gros-Normand, dont la langue commençait à s'épaissir par suite de ses nombreuses libations, nous apportes-tu des nouvelles de là-bas?

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— Oui, oui, tout va bien, répliqua la pauvresse avec distraction. Il n'est rien arrivé de fâcheux au fermier Bernard; on a seulement exigé de lui qu'il fît ouvrir la porte du château. 11 est sain et sauf, j'en ai la certiude.

Cet avis semblait être plutôt à l'adresse d'une personne présente qu'à celle des deux voleurs. Un faible cri, parti de FautrB extrémité de la salle, prouva que Fanchette avait été comprise.

— Ma mère est là ! pensa-t-elle.

Puis elle se pencha vers le petit garçon et Ini dit quelques mots à voix basse.

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Des deux brigands l'un riait d'un gros rire, tandis que l'autre fronçait le sourcil d'un air de soupçon.

— Morbleu ! la femme, reprit le Gros- Normand , te moquos-tu de nous'^ Que nous importe le fermier ! Qu'il vive ou qu'il meure, c'est le cadet de nos soucis... Je te demande où en est l'ouvrage, là-bas. du côté de la maison bourgeoise?

— Je... je ne sais pas, balbutia la Grêlée , qui évidemment songeait à autre chose.

— Ecoule! dit Sans-Pouces en élevant le doigt pour recommander l'attention.

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On entendit alors clans l'éloignement des cris prolongés, déchiranj,s, semblables à ceux d'une personne qu'on égorge. Le château du Breuil se trouvait à un quart de lieue au moins de la ferme , comme nous l'avons dit; mais le silence de la nuit était si profond, la voix avait des accents si puissants, que ces clameurs pouvaient fort bien venir du château.

— Allons! tout marche à merveille, dit Sans-Pouces en se frottant les mains.

— Buvons! dit le Gros-Normand, qui saisit en talonnant la seconde bouteille alors presque vide.

En entendant ces plaintes effroyables,

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Daniel voulut se lever; mais il retomba lourdement, et la réflexion lui rappela combien une tentative de sa part pour aller secourir le vieux Ladrange serait inutile. D'ailleurs, il ne pouvait quitter Maria dans ce moment de crise, et, Feût-il pu, quel secours eût-il donné à son parent contre la bande nombreuse de scélérats qui avait envahi sans doute le château du Breuil? Il redevint donc immobile, et l'obscurilé cacha les poignanles émotions qui se reflétaient sur son visage. Bientôt les cris lointains s'affaiblirent et finirent par s'éteindre complètement.

La Grêlée demeurait indifférente, en apparence, à ce qui se' passait au dehors. Assise sur son banc, elle avait appuyé la

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tête contre un meuble et elle ne bougeait plus ; on eût dit qu'elle se disposait à s'endormir. Son enfant rampait à ses pieds, et il allait, comme en se jouant, de l'un à l'autre de ces corps gisants que l'on eût cru morts s'ils n'avaient tressailli parfois ou poussé un douloureux soupir. Se traînant sur les genoux et sur les mains, il paraissait seulement obéir au besoin de mouvement et à la curiosité de son âge. Daniel soupçonnait pourtant que la mère lui adressait des signes furtifs; mais comme la mendiante étaitdans l'ombre, on ne pouvait exactement s'assurer du fait. Bientôt l'enfant s'arrêta 'devant maîtresse Bernard et se coucha par terre à son tour; il continuait de s'agiter d'une manière irrégulière, se retournant par intervalles vers

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les assistants pour leur sourire... Armé d'un méchant petit couteau à lame branlante, le fils de Fanchette coupait ou plutôt sciait avec précaution les cordes qui retenaient les pieds et les mains de la fermière.

Celle besogne s'accomplit avec tant d'adresse que les bandits ne s'aperçurent de rien. Seule, la Grêlée, haletante, en attendait avec anxiété le résultat. Enfin Fenfant se releva et regarda tour à tour sa mère et la fermière avec un mélange d'élonnement et d'embarras naïfs. La mère ellemême semblait ne rien comprendre à l'inaction de maîtresse Bernard ; dans son inquiétude, elle fixait ses yeux ardents sur le petit garçon qui, ne sachant plus que

faire, se mit à pleurer. Fanchetle courut à lui comme pour le consoler, et le prenant dans ses bras, elle lui dit à l'oreille :

— Crie... crie bien fort.

L'enfant obéit. Le Gros-Xormand impatienté grondait entre ses dents, tandis que Sans-Pouces montrait le poing à la pauvre j)etite créature, jurant qu'il allait lui briser les os si elle ne se taisait pas. La Grêlée profita de ce moment pour se pencher vers maîtresse Bernard.

— Mère, dit-elle précipitamment en patois, vos liens sont coupés, la porte est ouverte; sauvez-vous par le jardin.

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- Non, répliqua la fermière dans la même langue en détournant la tête, je reste... Je ne veux rien devoir à une misérable telle que toi.

Mais la Grêlée n'avait pas entendu cette cruelle réponse; revenant à son enfant, elle feignait de l'apaiser par de douces paroles, quand, en réalité, elle avait le poignant courage de le pincer furtivement pour l'obliger à crier plus fort.

— Mère, poursuivit-elle bientôt en s'adressant à maîtresse Bernard , de grâce, sauvez- vous!... ,

Mais, cette fois, malgré les pleurs du

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petit garçon, elle put entendre distinctement cette réponse faite avec une indignation profonde :

— Laisse-moi, infâme hypocrite. J'ai plus horreur de toi que des voleurs et des assassins dont lu es l'amie et la complice ! Qu'ils me tuent, car je ne saurais vivre avec la pensée que j'ai donné le jour à un monstre de ton espèce!

A cette terrible accusation, la Grêlée perdit sa présence d'esprit. Oubliant sa position , elle se tourna vers maîtresse ^Bernard et lui dit tout haut :

— Ma mère, ne me condamnez pas sans

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examen. Je vous jure que je n'ai jamais commis de crime... Si vous saviez...

— Tais-toi ! reprit la fermière de même ; ton père avait raison : tu es damnée et maudite !

Le petit garçon s'était tu subitement, et les deux voleurs écoutaient ce dialogue de la mère et dn la fille. Ils furent d'abord stupéfaits de cette audace, puis ils se levèfent en blasphémant.

-- Je m'en d(utais! s'écria Sans-Pouces; celte coquine est une espionne qui veut faire évader les prisonniers, et le mioche a coupé les cordes.

— Tuons-les tous les deux, balbutia le

Gros-Normand.

Mais il ne put rester debout et il retomba sur son siège où il ne se maintint en équilibre qu'en se cramponnant à la table. Sans-Pouces, beaucoup moins ivre, voulut se précipiter sur la Grêlée ; au moment où il passait près de lui, Daniel le saisit sournoisement à la jambe. Le brigand tomba la face contre terre, et quoiqu'il n'eût pas grand mal, il demeura quelques secondes étourdi du choc.

Cet événement rappela Fanchette à elle.

Elle saisit son enfant et s'adressant à la fermière :

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— Mère, dit-elle d'une voix éclatante, mon père et vous vous m'avez repoussée quand je voulais vous sauver etjrevenir au bien. Vous ne me reverrez plus... Que Dieu vous pardonne !

El elle s'enfuit éperdue.

Il étail temps. Sans-Pouces venait de se relever, écumant de colère. Comme Fanchette s'échappait, il saisit un de ses pistolets, l'arma et courut après elle. Il l'aperçut encore à l'extrémité de la cour, dans la direction du jardin. 11 allongea le bras et fit feu ; heureusement l'amorce seule brûla et la fugitive disparut.

La prudence défendait au scélérat de n 3

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quitler son poste pour la poursuivre. Il rentrii clone dans la maison, et,afin d'éviter de nouvelles surprises, il essaya de rac • cooimoder la porte brisée. Ne pouvant en venir à bout, il appela son compagnon à son aide; mais le Gros-Norniand n'était plus en état de Taider, car, après avoir résisté un moineiit à l'engourdissement qui s'emparait de lui, il avait fini par rouler ivre-mort sous la table.

Sans-Pouces, voyant qu'il no devait plus compter que sur lui-même, entassa quelques meubles légers devant la porte et s'empressa de venir garrotter de nouveau la pauvre fermière ; puis il résolut d'examiner si quelque autre prisonnier ne serait

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pas parvenu encore à se débarrasser de ses liens. Il ignorait que Daniel l'eût volontairement fait trébucher un instant auparavant, et il attribuait sa chute au hasard. Néanmoins, par Teffet de sa défiance naturelle, il allait se livrer à une vérification fort dangereuse pour Ladrange, quand une circonstance nouvelle vint détourner le cours de ses idées.

La coiffe de paysanne que portait Maria était tombée et laissait voir des boucles longues et luxuriantes d'un blond cendré. Son bandeau dérangé ne cachait plus le bas de son visage blanc et mat comme du marbre. On devinait sa taille souple et fine sous ses grossiers vêtements. Sa beauté.

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comme un diamant caché, se révélait tout à coup et en dépit d'elle-même au faible rayon lumineux qui ^'éclairait par hasard.

- \a\ voilà ! dit Sans-Pouces; c'est celle que je cherchais pour l'embrasser. De par le grand diable ! elle est cent fois plus jolie qu'elle ne m'avait paru d'abord !

Mademoiselle de Méréville entendait ces paroles et frémissait de tous ses membres. Mais Daniel les avait entendus aussi, et sa main cherchait dar.s l'obscurité un sabre que le Gros-Normand avait laissé tomber en roulant sous la table.

Sons'-Pouces hésitait, et une crainte secrète impoitunait son esprit.

— Bah ! dit-il enfin, où serait le mal de dérober un baiser? D'ailleurs personne ne peut me voir.

11 se pencha vers Maria et acheva d'écarter le bandeau qui lui cachait une partie du visage. Mais au premier contact de la main du scélérat, la jeune fille tressaillit d'horreur et poussa un cri perçant.

Prompt comme la pensée, Daniel se dressa; une lame brilla dans l'air et s'abattit sur Sans-Pouces, dont le sang rejaiUit au loin et qui tomba.

Cependant la difTiculté qu'éprouvait Daniel à se mouvoir avec ses jambes liées

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avait empêché que la blessure fût bien profonde; l'arme avait glissé sur la tête du brigand. Celui-ci ne tarda pas à se relever, tout sanglant, sur ses genoux, et il essaya de s'emparer du sabre que tenait encore Ladrange.

Ils luttèrent un moment l'un contre l'autre avec des chances égales. Ils s'étaient pris corps à corps, et chacun d'eux cherchait à maîtriser les mouvements de son adversaire. Le sabre avait été brisé, et ils ne songeaient pas à s'en disputer les tronçons inutiles. Ils se roulaient l'un sur l'autre avec une rage surhumaine, sans prononcer une parole. Mademoiselle de Méréville, après avoir poussé quelques cris de terreur, s'était évanouie

Mil

Le Rouge-d'Auneau.

Des scènes plus affreuses encore se passaient au château du Breuil. Mais avant de les raconter, nous devons remonter jusqu'au moment où la bande s'était trouvt'e réunie à la ferme de Bernard.

40 » LUS CHALFFi LUS

Pendant le sa;: de riinbilation, les cavaliers attondaierit devant la porte principale delà ferni',: le retour de leurs compagnons. Deux hommes, revêtus de grands manteaux de gendarmes, sortirent de la cour où régnait alors un effroyable désordre. L'un d'eux, qui était le colporteur François, fut accueilli avec un mélange de respect et de crainte; l'autre, qu'on reconnaissait facilement pour l'aouteron le Borgne-de-Jouy, avec une familiarité joyeuse.

François n'avait plus son air modeste et souffrant, son ton bonhomme «t doucereux; cependant il paraissait se ressentir encore de sa chute récente, et, quand il r^^joignit les brigands, il dit d'une voix brève :

LES eu LFFEL'RS 41

— Qu'on m'amène un cheval ! je ne saurais marcher.

Un des prétendus gendarmes s'empressa d'offrir sa monture, qui fut acceptée. Le cavalier mit pied à terre, alla couper les traits des chevaux qui étaient attelés à la carriole, dans la cour, et revint bientôt, monté sur un des gros percherons du fermier Bernard. Quant à François, il ne se hâta pas de se mettre en selle et il dit sèchement au Borgne-de-.îouy, qui plaisantait avec ses camarades :

— As-tu bien exécuté mes ordres?

— Oui, oui, Meg (1). Morbleu !\je suis

(') Meg, mot d'argof qui signifie maître ou chef.

42 LES cuALFFi uns

aussi intéressé que vous dons cette affaire. On nous a vus ce soir n la ferme, et si les choses venaient à tourner mal, on s'en prendrait d'abord à nous.

— C'est bien, je m'en rapporte à toi, le Borgne. Ce n'est pas sans raison que l'on te surnomme le général Finfin... Mais pourquoi le Rouge-d'Auneau et les autres perdent-ils le temps dans ce taudis?

Et il avait fait entendre cet appel impérieux qui était venu couper court au pillage de la ferme.

La Grêlée sortit dun gi oupe voisin et s'approcha de lui.

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— Meg, dit-elle à voix basse, il faut que je vous parle... Voulez -vous m'enieridre?...

Le colporteur frappa du pied avec colère,

— Je n'ai pas le temps, dil-il ; va-t'en au diable !

Mais la mendiante ne parut pas rebutée par cette réponse.

— François, reprit-elle en accentuant ses paroles, Françoh de Mortogne, ne reconnais-tu pas Faurhetle Bernard? Il

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est vrai, poursuivit-elie avec un gémissement, qu'elle est bien changée, puisque son père et sa mère eux-mêmes ne la reconnaissent plus !

Aucune émotion ne se refléta sur les traits du colporteur, et il ne répondit pas. Cependant, il prit la Grêlée par la main et la conduisit un peu à l'écart. Là, il la regarda quelques iiitants à la clarté de la lune.

— Ma foi, c'est possible, dit-il enfin en secouant la tête ;'(mais Fanchette était jolie, et tu ne l'es guère, toi.

Il sembla qu'une douleur nouvelle vînt déchirer le cœur de la mendiante.

LLS Cil UFFEUIIS 4o

— François, dit-elle en pleuiant, est-ce ainsi que tu me reçois après une si longue absence, quand tous mes malheurs, toutes mes fautes sont ton ouvrage? Je te voyais les jours de marché quand j'allais seule à la ville vendre les produits de la ferme. Tu étais beau, plein d'adresse, tu parlais bien ; je ne sus pas te résister, simple et innocente fdle que j'étais. Déshonorée et no pouvant plus cacher ma faute, je comptais encoi'e sur ta pitié ; mais lu quittas le pays subitement, et nul ne put me dire ce que tu étais devenu. Je demeurai donc seule, exposée à la colère de ma famille. Mon père me chassa, et je fus réduite à la mendicité. Depuis ce temps, j'ai subi toutes les hontes. Une cruelle maladie m'ayant enlevé,, il y a trois ans,

le peu de beauté qui me restait, je suis mécoijnaissable pour tous ceux qui m'ont vue dans des temps plus heureux. La vie vagabonde à laquelle je suis réduite m'a fait rencontrer des gens de ta bande, et j'ai été forcée de m'associer à eux ; cependant leurs crimes ne m'inspirent que de l'horreur, et depuis longtemps j'eusse refusé leurs odieux secours si je n'avais retrouvé dans leur chef l'homme que j'ai tant aimé, l'homme dont l'affection eût pu balancer pour moi tous les autres biens de ce monde!

Les sanglots lui coupèrent la parole.

François l'écoutail froidement.

— Ainsi donc, demanda-l-:l en dési-

Li:S CHVLFFKUKS 47

gnant du doigt Tf^nfant que la Grêlée tenait à la main, ce peiit mioche...

— Il n'est pas à toi, dit impétueusement Fanchette en serrant son fils dans ses bras, comme si l'on eût voulu le lui enlever ; ton enfant est mort ..

François partit d'un éclat de rire.

— Allons, reprit-il, les larmes m'ennuient, et je suis pressé... Que me veuxtu?

— Eh bien! François, reprit la Grêlée en s'essuyant les yeux, ne sais- tu pas que

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mon père et ma mère habitent maintenant celte ferme?

— Bah! vraiment?... Comment le saurais-je? Avant aujourd'hui je ne les avais jamais vus. Cependant, ce soir, leur nom qu'on avait prononcé devant moi m'avait frappé.

— Quoi qu'il en soit, je l'en conjure, François, donne des ordres pour qu'on ne leur fasse aucun mal ; je te demande cette grâce, au nom de tout ce que j'ai souffert !

— Bon! pourquoi ne pas malmener un peu ces parents inibécilles qui ont été si tu des à ton égard?

LLS CllALFPiLRS 49

— Ils m'ont chassée tout à l'heure encore, quand j'implorais leur pitié... et cependant je te supplie, François de les épargner.

^ Soit, je ferai cela pour toi, Fanchelte; je les ménagerai, pourvu que le soin de notre sûreté ne nous oblige pas à nous montrer sévères... Mais on s'est arrangé pour que ce cas ne puisse se présenter aujourd'hui. Aie donc l'esprit tranquille, le vieux et la vieille n'ont rien à craindre. Ah ! par exemple, ne t'avise pas de demander la restitution de ce qu'on leur a enlevé ; car autant vaudrait essayer de retirer un os à un chien hargneux que d'arracher à nos gens un objet dont ils se

sont emparés.

Il 4

50 LhS CllAlFFtl'HS

La Grêlée accueillit avec joie l'assurance que la vie de son père et de sa mère serait respectée.

Elle reprit :

— On dit qv.e le fermier va le suivre au château, et je compte sur ta prom'esse... Mais ma iiière reste là gai'rottée dans la maison, et es-tu certain, François, que tes hommes ne la maltraiteront pas?

— Si l'un d'eux s'avisait de la molester plus que ne l'exigent les besoins du service... Mais fais mieux, ajouta-t-il brusquement : veilles-y loi-raème. Entre à la

Li:S CHAUFfLURS 51

ferme, et si quelque chose ne va pas, préviens-moir

La Grêlée accepta la proposition de François avec empressement; elle concevait déjà le plan qu'^^lle devait tenter de réaliser plus tard. François lui donna le ' mot d'ordre, afin qu'elle pût aller et venir librement parmi les voleurs.

— Tu le vois, poursuivil-il d'un air de magnanimité railleuse, je suis bon enfant avec toi ; mais il ne faut pas être trop méchant envers uneancieiinecoîiniiissance...

Copendaiit, contiiiua-l-ilavt!C dureté, si tu nous trahissais...

- Te trahir, François ! répliqua la Grê- v

52 LKS CHAUFFEURS

lée.Xrois-tu que celo me soit possible? Je te l'ai dit dès le premier moment, je ne m'associerai jamais aux crimes que les gens et toi vous commellez chaque jour; et pourtant je vous suis, je m'expose à être Iraitée comme votre complice... Ah ! François, François ! tu ne comprends donc pas combien sont forts les liens qui m'unissent encore à toi?

L'immense mais coupable dévoûment que révélaient ces paroles ne pouvait être compris. Le colporteur se mit à rire avec fatuité.

— Ça flatte, ce que tu dis là, ma pauvre ' Fanchette, reprit-il ; toutefois, je t'en-

Li:S CHAUFFEURS 53

gage à ne parler ni trop haut ni trop souvent de cette ancienne histoire.. Tu sais combien Rose Bignon, ma femme, est jalouse; quoique tu ne doives plus inspirer de jalousie à personne, je ne te conseillerais pas d'avoir Rose pour ennemie. Mais c'est assez, sois bonne fille, sersnous iidèlement, et je te protégerai. Tu parleras à Jacques-de-Pithiviers, le maître des mioches, pour qu'il se charge de ton enfant; il lui apprendra l'état et lui fournira les moyens de se rendre utile un jour... Allons! voici les autres qui sortent. Bonsoir î je te reverrai celte nuit après rexpédilion.

11 rejoignit ses gens et s'empressa de

04 L]:S CHALFI'JEIJIIS

monter à cheval ; toute la baude se mit en marche aussitôt.

La Grêle les regarda s'éloigner.

— Mon fils! mui mura-t-elie, le sien...

car c'est le sien, quoique je n'aie pas voulu le lui dire... voilà ce que je craignais! lis ne l'auront pas; ils en feraient un scélérat comme eux! Jamais, jamais... Je préférerais l'étouffer sur mon sein !

Elle réfléchit un moment.

— Oui, c'est cela, reprit-elle enfin; je vais d'abord essayer de délivrer ma mère.

LKS CUAl'FFKURS OO

Je le puis sans trahir François... Peut-être ma mère me permettra-t-elle de l'embrasser avant mon départ.... et alors je m'en irai si loin avec mon enfant qu'ils ne pourront plus nous retrouver!

On sait conunent ce projet échoua, par suite de l'horreur qu'inspirait à la fermière la complicité apparente de Fanchette avec les bandits.

Cependant la troupe s'avançait en silence vers le château du Breuil.- En tèle

marchaient une douzaine d'hommes vêtus

i, en gardes nationaux et armés de fusils ;

au milieu d'eux se trouvait le pnuvre Bernard, les mains attachées derrière le dos

oQ LES CUAL'FFEUllS

el la tète couverte (\*c.n voile épais. Venaient ensuite les cavaliers, qui prenaient grand soin de conduire leurs montures sui' le gazon toufTu dont le chemin était bordé, de peur que le brait des pas ne trahît de loin leur approche. François le colporteur, que la régularité de ses traits faisait surnoQimer familièrement le Beau- Fraijçois, et le Rouge-d'Auneau, l'officier qui avait donné des ordres à la ferme, tous deux à cheval, formaient l'arrièregarde avec le petit Borgne-de-Jouy, qui trotinait à pied, roreiile attentive et l'œil au guet.

Le Rouge-d'Auneau, que nous avons seulement entrevu jusqu'ici, et dont la terrible célébrité devait égaler, sinon sur-

LES C!!\UFF!:rUS 57

passer plus lard colle du Beau-Fraurois lui-même, était alors un jeune homme de vingt-deux ans environ, de taille moyenne, d'apparence faible et chétive. Il devait son surnom de Rouge, soit à ses longs cheveux roux qu'il portait noués en queue, soil aux nombreuses rousseurs de son teint. Il avait le visage long et maigre ; ses joues étaient creuses Une cicatrice, qui semblait provenir d'un coup de sabre, lui prenait depuis le coin de la bouche jusqu'à l'œil droit, qui était enflammé et pleurait sans cesse. Malgré cotte figure repoussante, le Rouge-d'Auncau manifestait un goût extraordinaire pour la parure. -Il aimait le ling'e fin, les riches vêtements, les bijoux; plusieurs fois on l'avait vu venir en habit de velours, avec des bou-

des dediamanL à ses jarretières et à son chapeau, demander l'hospitalité chez les paysans de la Beauce et de l'Orléanais. En ce moment il était vêtu de l'uniforme de lieutenant de gendarmerie, et il paraissait très fier des épaulettes et des torsades d'argent appartenant au grade qu'il avait usurpé.

Or, le Kouge-d'Auneau, habituellement causeur et communicatif. était devenu tout à coin: sombre et morose, il ne prenait aucune part à la conversation qui venait de s'étabhr entre le Beau-François et le Borgne; il -affectait même de ne pas les entendre, et il ne s(H-tait par intervalle de sa taciturnité que pourgourmanter son

LKS CilAUl'FKUltS 59

chavalqui buttait dans l'obscurité contre les inégalités du chemin.

Le Borgne-de-Jouy essayait de mettre le chef en garde contre la Grêlée, qui, disait-il, avait montré des velléités de trahir la bande.

— Il suffit, interrompit le Beau-François, je connais cette femme, et je suis plus sûr d'elle que de toi, général Finfin, malgré le mouvement que tu te donnes pour prouver ton zèle et ta fidéhlé. Mais si tu ne marchais pas droit, je l'en ferais repentir!

Quoique ces paroles fussent dites sans

GO L!.S CHAUFFKURS

colère, le Borgne resta consterne et n'osa pas répondre. Le chef se tourna vers leur taciturne compagnon.

— Kh bien ! et toi, le Rouge-d'Auneau, ajoi!tg-t-il avec bonne humeur, as-tu donc jeté ta langue aux chiens? Qu'est-ce qui te prend ce soir?... Est-ce que tu nous boudes ?

— Moi? iioii, répliqua le Rouge d'un air bourru, je n'ai rien.

— Tu as quelque chose, mille tonnerres î

— Eh bien' j'ai... j'ai que ce mf^-tier m'ennuie.

LEï. CHAUFFE LUS 61

— Qiiei métier ?

— Le nôtre, pardieii ! Battre le pays nuit et jour, à pied ou à cheval, par le froid ou par le chaud; n'avoir jamais un moment de repos complet, ne do! mir qu(3 d'un œil, souffrir souvent de la faim, de la soif, de la fatigue; c'est à n'y pas tenir... Et puis, continua le Rouge-d'Auneauavecun accent d'horreur, toujours des scènes de violence, des vols et des assassinats... toujours des cris, des plaintes, des tortures, du sang... partout du sang ! Cette vie m'est insupportable ; et je voudrais être mort moimême !

Le Rouge versait d'abondantes larmes,

02 Li:S CHA.l'FFEUKS

non pas hypocrites , mais réelles , brûlantes ; des larmes de douleur et de remords.

Cet accès de sensibilité, inconcevable de la part d an lel personnage et dans un pareil moment, ne parut nulleoient surprendre les deux compagnons. Le Beau- François haussa les épaules, tandis que le Borgne-de-Jouy disait en ricanant :

— Rouge-d'Auneau, s'inquiéter de semblables fadaises!

— Toi, reprit le Rouge-d'Âuneau avec une véhémence qui tenait du délire, lu es

' Li-S i.llAL'FFiURS 63

trop lâche poui' jouer du pistolet ou du couteau. Kn revanche, t]uand les pauvres diables sont morts ou mourants, tu viens rôder à i'enlour (1). Tiens, poursuivit-il avec frénésie, toi et les coquins de ta sorte, vous m'inspirez un invincible dégoût; je me méprise moi-même .de vivre en votre compagnie. H est des moments où j'éprouve des tentations de vous dénoncer tous en me dénoiiçanl moi-même, après quoi je m'étranglerais dans la prison ou

(1) Bien loin d'inventer de l'horrible à plaisir dans l'exposé des caractères et des faits, nous en atténuons au contraire les couleurs autant que po sible. Pour se faire une juste idée de h férocité de ces scélérats, il faut lire le procès des brigands d'Orgères , auqu-el nous avons emprunté les détails historiques de notre récit.

64 LES CUAUFFEUKS

je m'empoisonnerais avec du vert-degris.

Le Borgne-de-Jouy n'osait souffler ; mais le Beau- François dit d'une voix sourde et menaçante :

— Si je te croyais capable...

U s'interrompit par un éclat de rire.

— Allons, poursuivit-il avec gaîté, voilà, le Rouge, que je deviens aussi fou que toi. Tu es pourtant toujours ainsi quand tu n'as pas la tête montée ou quand les choses ne marchent pas à la guise... Mais je t'ai vu à la besogne, et je sais ce qu'il faut

penser de ces beaux sentiments-là. Dans l'occasion, lu es le meilleur travailleur de la bande, et tu vas sans doute nous le prouver encore cette nuit... Veux-tu que je te dise d'où vient cet accès de mauvaise humeur, moi, j'ai deviné où le soulier te blesse.

— Je n'ai pas d'autre sujet d'humeur, répliqua le Rouge-d'Auneau, que le dégoût de la vie que nous menons.

— Tu en as un autre, reprit le Beau- François avec autorité. Notre expédition actuelle est résolue depuis longtemps déjà ; le bourgeois qui habite le château du Breuil est un vieil avare, immensément

66 LES CHAUFFEl'RS

riche, chez lequel nous comptons trouver ries tas l'or et d'argent, et le rapport du Borgne-de-Jouy me confirme dans ces espérances. Quand on a décidé que l'on attaquerait cette habiUUion, j'étais occupé d'une autre affaire qui pouvait me retenir plusieurs jours, et naturellement c'était à toi, mon second, de commander ici en mon absence. Mais voilà que tout à coup je lon7be des nues pour diriger cette importante expédilion qui devait te faire beaucoup d'honneur aux ^eux de nos gens, et n'osant me donner au diable parce que tu me sais peu endurant, tu jures contre le métier... N'est-ce pas cela ?

Le Rouge-d'Auneau paraissait interdit.

Li'S chaltVkurs G7

— Meg, balbutia-t-il, vous vous trompez, je vous assure...

— Ne mens pas, j'ai deviné juste. Mais écoute : je ne puis ni ne veux t'enlever la direction de cette affaire. .le viens de voyager à grandes journées avec ma balle sur le dos : en arrivant dans ce pays, j'ai eu la sottise de me jeter du haut d'un échalier et de me fendre le front. Il résulte de ceci que je ne suis pas bien vigoureux, e't véritablement j'ai toutes les peines du monde à me maintenir sur ce maudit cheval... Rassuro-Loi donc; tu as conduit la barque jusqu'ici, tu la conduiras encore et tu la mèneias à bien. Pour moi, je me contenterai cetle fois de surveiller nos hommes et de m'assurer que chacun rem?

68 LKS CHAUFFEURS

plitson devoir; mais seul lu donneras des ordres, et l'expédition terminée, seul tu en liuras la gloire.

Le Rouged'Auneau so taisait. Connaissant de longue date la profonde dissimulation de son chef, il cherchait la cause de cette condescendance qui lui semblait magnanime; il ne songeait pas qu'elle pouvait être un effet de celte habileté même qui lui inspirait de la défiance.

— Beau-Francois , demanda-t-il enfin d'une voix tremblante de joie, pourriez-

• vous vraiment renoncer pour ce soir...

— Eh ! oui, j'y renonce, fou défiant que

LES CHAUFFEUllS 69

tu es. Nous allons voir comment tu t'en tireras. On dit que le vieux Ladrange est un ladre de première force; son argent doit être caché; il te faudra délier la langue de l'avare. Ce sera une excellente occasion de maugréer contre le métier et de l'aire des phrases sentimentales.

— Ne me rappelez pas cela, Meg, reprit le Rouge-d'Auneau avec confusion; il y a des moments où je suis ivre quoique je n'aie pas bu... Vous serez content de moi, vous verrez! continua-t-il en s'animant.

Ah! le bourgeois est un avare! C'est la pire espèce des gens à qui nous avons affaire; mais je le mettrai à la raison... Cui, par le diable ! je l'y mettrai, je vous le garantis.

70 U:S cil ALI' F. UKS

— Eh ! eh ! voilà le Rouge qui commence à se monter, ûii le Beau-François à demi*- Yoix avec un sourire de triomphe.

— Alors il va faire chaud pour le bourgeois! ajouta le Borgne-de-Jouy en riant le premier de la signification qu'il attachait à cet effroyable jeu de mots.

En ce moment on était arrivé à l'extrémité de l'avenue. Les cavahers mirent pied à terre, et les chevaux furent attachés aux arbres. Comme les malfaiteurs regardaient d'un air consterné la grille sohde et les hautes murailles qui défendaient les approches du château, le Borgne-de-Jouy leur indiqua le sentier qui longeait l'en-

LES CllAlJFFliURS / 1

ceinte et qui se distinguait par sa blancheur au Qiilieu des ténèbres. lis atteignirent bientôt la petite porte, entrée ordinaire des habitants du Breuil ; mais ils n'en étaient guère plus avancés, car cette porte avait la force d'une porte de prison.

Le Rouge-d'Auneau s'npprocha du fermier Bernard, à qui ses i.ardiens avaient fait faire halte, et il lui ôta son bandeau

— Écoute, l'ami, lui dit-il, nous pouvions le tuer et nous l'avons épargné; nous ne sommes donc pas aussi méchants que nous en avons l'air, ^lais je ne donne-

72 LIS Cll.vrFFKUUS

rais pas deux linrd? clo ta peau si tu n'obéis ponctuellement à ce que je vais le commander.

Le pauvre Bernard, à demi suffoqué, regardait autour de lui, aspirant avec effort l'air frais et vivifiant de la nuit.

— Que voulez -vous de moi? demandat-ii.

— Rien que de fort simple, reprit le Rouge-d'Âuneau. Nous sommes ici devant le château du Breuil, et nous allons sonner à la porte. Comme on n'ouvrira pas sans savoir qui se présente à pareille heure, tu répondras pour nous. Ta voix est connue;

LES CMAUFFKUUS ;d

on ne se défiera pn S de toi. Tu diras que tu as des choses importantes à communiquer sur-le-champ à ton niaître ; tu insisteras pour entrer, et l'on ne pourra refuser de t'admettre dans la maison... Si tu réussis, on te ramènera chez toi ; dans le cas contraire, tu es mort.

EtBernard sentit la pointe d'un poignard appuyée contre sa poitrine. Cependant le brave homme ne se troubla pas.

— Ah ! ah ! dit-il froidement, c'est donc pour cela que vous m'avez conduit ici ? Ce n'était pas la peine... Quoique je n'aie pas à me louer de mon maître, je ne consentirai jamais à le trahir, dussiez-vous me couper en morceaux !

74 LKS C11AUFFKH;S

Le brigand rugit de colère.

— Tu veux me tenir tète ! dit-il en jurant. Si tu méconnaissais... Songes-tu que nous pouvons égorger tous ceux que nous tenons là-bas à ta ferme et mettre ensuite le feu au bâtiment!

Celte menace parut émouvoir Bernard beaucoup plus que la première. Son accent n'avait pli^s -la même assurance quand il répondit :

— Ce serait de la méchanceté inutile.

Pourquoi punir tant d'innocents pour la faute que j'aurais seul commise! Mais je suis entre vos mains, et je supporterai tout

LES CUALFFELKS 75

plutôt que de faire ce que vous me demandez.

— Ah! c'est ainsi? reprit le Rouged'Auneau en levant son poignard.

— Assez... laisse-le, dit quelqu'un derrière lui.. Puisqu'il est si obstiné, essayons de l'autre moyen. J'ai dans l'idée que nous réussirons mieux.

Le Rouge-dAuneau n'obéit qu'avec une e*xtrènje répugnance; cependant il remit lui-même au fermier le bandeau qu'il serra brutalement, et il vint tirei' le cordon de la sonnette.

LKS CHaUFFJ'UUS*

On ne répondait pas; seulement les grondements du chi^n de garde, qui rôdait dans la cour, devinrent des aboiements précipités et bientôt des hurlements furieux.

— Une bonne bête, murmura le Rouged'Âuneau ; vous autres, songez à l'assommer d'un coup de trique dès que nous entrerons... Es- tu sûr, le Borgne-de- Jouy, qu'il n'y ait pas d'autre porte que celle-ci?

•— Je vous le répèle, j'ai fait trois fois le tour de la maison et du jardin. •

— Réveillons-les donc, si c'est possible.

LES CHAUFFI.UKS 77

Et le Kouge sonna de nouveau à tour de ras.

Enfin on entendit la voix acariâtre de Pélronille, à laquelle répondait une voix plus timide. Toutes les deux s'unirent pour gourmander le chien, qui baissa un peu le ton, et on put alors saisir quelques mots d'une conversation animée qui avait lieu de l'autre côté de la porte.

— J'en suis sûr, dame Pétronille, disait Jérôme, le jardinier, en patois percl^eron, ce ne peuvent être que des fallots et des loups-garous qui rôdent si tard dans la campagne. Tous les chrétiens sont couchés à cette heure, et, si l'on entre, nous aurons le cou tordu.

It' LES CHAUFFKUnS

— N'as-tu pas honte de croire à de telles choses à ton âge! répondit Pétronille.

Dire que tu ne voulais pas te lever, et qu'il m'a fallu raccompagner ici!... Ce sont sans doute encore des fainéants qui viennent demander le gîte; nous sommes assommés de ces gens-là; mais je vais bien les rembarrer !

Des coups de crosse de fusil frappés contre la porte coupèrent court à ce dialogue, et l'on cria du dehors ;

— Ouvrez au nom de la loi ! Ouvrez à la gendarmerie nationale, qui a Tordre de faire des perquisitions dans cette maison; ouvreZj ou nous allons enfoncer la porte I

Lt^ CHVLFFKUUS 79

Jérôme e|. Pélroiiiile restèrent stupéfaits. La défiante gouvernante, à travers le petit guichet de la por'e, dirigea sur les incoU' nus la lumière d'iuie lanterne qu'elle tenait à la main.

— Ils ont en effet des habits de gendarmes, dit-elle à son compagnon d'un ton irrésolu; mais peut-être n'en valent-ils pas mieux poui' ci...

— Non, non, n'ouvrez pas, dame Pétronille, étalions nous coucher.

Le judas se refei'ma.

— Si ces gens tiennent bon, dit le Beau-

François avec dépit, le coup est manqué. Parle-leur, le Rouge-d'Àuneau, et ne les laisse pas s'éloigner.

— Ouvrez! dit le Rouge-d'Auneau, ouvrez ou nous vous tuerons !

Mais cette menace, au lieu d'engager Jérôme et Pétronille à obéir, parut augmenter leur méfiance ; ils reprenaient déjà le chemin de la maison, quand une nouvelle voix haletante, comme si celui qui parlait accourait précipitamment, se fit entendre tout à coup :

— Butor ! et toi, sotte pécore ! disait-on, à quoi pensez-vous? Y a-t-il du bon sens

de laisser ainsi des gendarmes nationaux, des défenseurs de la loi et de la patrie, à la porte d'un bon citoyen? Je n'ai rien à cacher aux agents de la force publique; on ne trouvera chez moi rien de suspect, et ma maison peut être visitée à toute heure.

Le jardinier et la gouvernante voulurent faire des observations, mais Ladrange leur imposa silence.

— L'imbécille ! murmura le Rouge-d'Auneau.

— C'est poltron qu'il faut dire, répliqua le Borgne-de-Jouy ; le vieux est pourtant

Il 6

82 LES cu/vi]ffi:l'rs

un fin matois, mais la frayeur lui a tourné la tète.

Cependant Ladrange, par un reste de prudence, s'était mis au guichet afin d'examiner à son tour les visiteurs. Le Rouged'Âuneau vit son œil gris briller à travers le giillage, et il dit de son ton le plus mielleux :

— Vous passez pour un bon patriote, citoyen, et je suis surpris que vous résistiez à la loi.

— Je ne résiste pas, mes amis, je ne résiste pas, je vous assure, répliqua La-

LKS Ca\L'FFiiURS 83

drange en faisant jouer d'une main tremblante un système compliqué de barres et de verrous. On vous a dit vrai, je suis un bon citoyen, je respecte l'autorité, je déteste les aristocrates,.. Entrez, et soyez les bienvenus. J'aime les gendarmes, moi ; ce sont de braves serviteurs de la nation, et je souhaite...

Il n'acheva pas. A peine le dernier verrou avait-il glissé hors de sa rainure que la porte s'ouvrit impétueusement ; le maître du logis fut lancé à dix pas en arrière.. En même temps, un flot d'hommes ar-^ mes envahit la cour; une partie se rua sur Ladrange, tandis que l'autre s'emparait de Pétronille, dont la iiimière s'éteignit.

Mais, au milieu du désordre, le Rouged'Âuneau avait remarqué la subite disparition de Jérôme, le jardinier. Il aperçut le pauvre diable qui, monté sur des décombres, s'efforçait de gagner la crête du mur de clôture.

— Arrêtez-le , cria le brigand , il va s'enfuir.

Et il tira un coup de pistolet; mais déjà Jérôme, aiguillonné par la frayeur, s'était jeté en bas du mur, du côté de la campagne, au risque de se rompre le cou, et se sauvait à toutes jambes.

— Poursuivez-le, commanda le Rouged'Auneau.

LES CHAlJFPliURS 85

Deux cavaliers allaient en effet poursuivre le fugitif, mais le Beau-François dit tranquillement :

— Bah !que peut-il fa ire? Nous sommes en force, et la brigade la plus rapproché ' se trouve encore à trois lieues d'ici. En met-' tant les choses au pis, nous aurons plus de temps qu'il ne nous en faut pour terminer nos affaires.

.Cependant, les brigands qui s'étaient emparés de Ladrange et de sa gouvernante leur attachaient les mains derrière le dos.

— Citoyens, disait le vieillard en se

8G LE> eu AL FF URS

débattant faiblement, vous vous trompez sans doute. M'arrêter, moi!.... J'ai un certificat de civisme; mon neveu est le chef des patriotes de ce pays... Je vous assure...

— Allons, marche! interrompit le Rouge-d'Auneau ; ces bavardages sont inutiles.

on l'entraîna vers la maison ainsi »; Mfi , ronille qui lui disait avec colère :

— C'est bien fait ! vous voulez toujours en a^ir à votre tête... D'ailleurs, Dieu vous punit pour avoir voulu tromper une

LES CUAUFFEUUS SI

pauvre femme qui vous a épargné tant d'argent. ^

Il semblait qu'au moment où les malfaiteurs étaient venus assaillir l'iiabitation, Ladrange ne fût pas encore couché, car on voyait de la lumière dans sa chambre, et il était lui-même entièrement habillé. En revanohe, le négligé peu galant de lu ■ gouvernante, vêtue seulement d'un mao?^^ vais jupon de laine et d'un fichu, prou'# ,J qu'elle avait été dérangée au milieu cie son sommeil.

On entra dans la maison, et on s'arrêta dans la première pièce, qu'éilairait faiblement un ravon lumineux venu de la

88 LES CllAlFFKURS

chambrÉi voisine. On fil asseoir Ladrange, el les voleurs se coiicertèrenl rapidement. Excepté Jérôme, tous les habitants du château étaient maintenant en leur pouvoir;.mais la maison paraissait vaste, el il s'agissait de ne pas perdre de temps à la fouiller. Pendcint qu'ils délibéraient à voix basse et en argot, le maître du logis, toujours trompé par leur costume, s'évertuait à deviner la cause probable de son arrestation. Il fut frappé d'une idée :

~ Citoyens gendarmes, reprit-il, je vois de quoi il s'agit... On m'accuse sans doute d'avoir donné asile à des femmes aristocrates qui prétendent être mes parentes, et que je renie ; on vous a induits

i.i:s ciiALFFi'Ur.s 89

en erreur. Quand elles se sont présentées chez moi, je les ai chassées. Elles demeurent maintenant chez le fermier Bernard, qui les a recueillies malgré moi. Vous les reconnaîtrez facilement : il y en a une vieille et une jeune; elles sont déguisées en paysannes...

— Paix! interrompit rudement le Houged'Auneau; où sont tes clés?

— Mes clés! répéta Ladrange, qui cette fois entrevit la vérité; que voulez-vous en faire?... Mais vous êtes donc des voleurs?

Des rires bruyants répondirent à cette

90 LES CUALFFriURS

demande naïve. Pour dissiper les doutes qui pouvaient rester au vieil avare, des mains peu délictites se glissèrent dans ses poches et lui enlevèrent un trousseau de clés, qui tinta d'une façon sinistre à ses oreilles. Alors il devint furieux; il poussa des cris de rage et se débattit avec tant de force qu'il roula par terre sans pouvoir se relever.

Voyons, lui dit le Rouge-d'Âuneau d'une vo'x impérieuse, nous te connaissons bien, citoyen Ladrange, et lu chercherais en vain à nous duper. Tu f s immensément riche ; cette maison est pleine d'or et d'argent Tu as gagné des trésors à faire l'usure, à acheter Ttirgenterie des moines et des nobles émigrés: le fait est certain,

LES CllAlFFKUS^S 91

n'essaie pas de le nier. Ainsi donc, tu vas nous donner à l'instant quarante... cinquante... soixante mille francs en argent, ou tu passeras un mauvais quart d'heure, je t'en avertis... Dépêche-loi, car nous sommes peu patients... Soixante mille francs ou la vie !

Le vieil avare eut peine à répondre d'une voix étranglée.

— Soixante mille francs! je ne les ai pas, je suis pauvre ; on vous a mal renseigné sur mon compte. Vous trouverez seulement chez moi-quelques assignats.

— C'est ce que nous verrons dit le Rouge-d'Âuneau.

921 Li:S CllArFFKlKS

Di'jà tous les brigands élaionlà l'œuvre dans les deiix chambres, sous la surveillance du Beau-Francois lui-même. Les meubles, dont on n'avait pu retrouver les clés, étaient forcés, et on avait jeté sur le plancher tout ce qu'ils contenaient. On avait vidé les tiroirs et les placards, éventré les matelas et les paillasses, sondé les nmrailles. Cependant, outre quelques vieux efï'ets et quelques papiers de famille, on n'avait découvert qu'un petit portefeuille gras, contenant sept ou huit cents francs d'assignats, dont la valeur réelle était fort au-dessous de la valeur nominale.

"En entendant proclamer ce résultat, Ladrange s'écria d'un air satisfait :

— Je vous le disais bien, je suis pauvre, el vous m'enlevez ces assignats, j'en serai réduit à mourir de faim.

— Ça ne prendra pas, bonhomme, répliqua le Rouge-d'Auneau avec un sourire sinistre je sais ce que je sais. Il existe un endroit secret où tu caches ton or et tes objets les plus précieux ; nous pourrions dénicher celte cachette ; mais la maison est grande et le temps nous manque...

Encore une fois, veux-tu nous hvrer surle-champ ce que nous t'avons demandé, soixante mille livres?

— Où les prendrais-je, bon Dieu !

Ah ! ah! tu y mets de l'obstination

94 L'S CH/VUFFEUUS

Tu prétends me résister !... tu vas me connaître... Vous autres, apportez-moi de la paille.

Tandis que deux brigands sortaient pour exécuter ect ordre, le Borgne-de- Jouy uisail. à l'écart :

— A la bonne heure !... voilà le Rouged'Auneau tout à fait won?e... Nous allons rire.

Les hommes rentrèrent bientôt, portant des bottes de paille. Le Rouge-dÂuneau, avec une vivacité névreuse, ôla son' chapeau, son manteau et jusqu'à son uniforme galonné d'argent; la pai'tie supé-

LE> CiiAl FFKUitS 95

rieure de son corps n'était plus vêtue que que de sa chemise de batiste à jabot et à manchettes de dentelles, sur laquelle retombait sa longue qiieue de cheveux rouges. La cicatrice qui sillonnait son visage devint d'un brun foncé; sa figure maigre blêmit sous ses larges taches de rousseur. Ses ypux, pleurant d'ordindre, étaient secs, brillants, pleins de fauves éclairs. ^

Un de ses compagnons lui dit a l'oreille :

— Prends garde, le Rouge, tu te laisses trop voir; ils pourront te reconnaître plus tard!

— J'y mettrai bon ordre, répliqua le brigand d'un ton farouche.

Le vieux Lndrange regai'dail ces préparatifs avec un étonnement mêlé de crainte.

— Mais, au nom du ciel! que voulezvous faire de moi? demanda-t-il en frémissant.

— Tu le sauras bientôt, répondit Rouged'Âuneau... Où caches-tu ton argent?

— Je n"ai pas d'argent caché.

Une interjection qui tenait du rauque-

LLS CllAUFFi URS 97

ment d'un tigre accueillit ce nouveau refus. Au même instant une flamme brilla : on venait d'allumer, au milieu de la chambre une des bottes de paille. Le Rouged'Auneau se jeta sur Ladrange et lui arracha ses souliers :

— Tenez-lui le corps, vous autres, ditil à ses compagnons.

Et il saisit les pieds du malheureux vieillard.

On n'a pas oublié que les scélérats de la bande du Beau-François et du Rouged'Auneau étaient des chauffeurs.

Ladrango poussa un cri épouvantable.

Il 1

^8 LES Cll\UFFi:UilS

e\ il S6 tordit avec d'afrren=es convulsions; mais il était lié solidement et des mains fermes le contenaient. Ce cri avait un caractère si douloureux, que tous les origands, sauf peut-être le Borgne-de-Jouy et le Bi an-François, en tressaillirent. Le Rouge-d'Auneau lui-même éprouva une espèce de tremblement nerveux et cessa le supplice :

— £h bien? (Jemanda-t-il, en as -tu assez? veux-tu parler maintenant !

Ladrange parut hésiter; ses traits étaient crispés par k souffrance, ses yeux injectés de sang. Néanmoins le calme relalif qu'il éprouvait lui rendit courage.

— Jamaisî jamais! balbutia-t-il; je suis pauvre, je n'ai pas d'argent, tuez -moi tout de suite.

Ce nouveau refus porta jusqu'au comble l'exaspération du Rouge-d'Auneau. On raviva la flamme qui s'éleva en silïlan t vers le plafond. Ce fut alors que Ladrange poussa ces cris terriblesfqui furent entendus à la ferme du Breuil; cependant il ne faisait aucune révélation. Dans ce corps faible et usé, l'avarice luttait avec une vigueur inouïe contre les tourments. Pour leur échapper, le vieillard eût peut-être consenti à l'extermination du genre humain tout entier, mais il ne pouvait consentir à livrer son or.

Le Rouge-d'Auneau, la bouche écu-

100 LES CHAUFFKUnS

mante, essoufflé, le front baigné de sueur, s'acharnait sur lui. Peut-être la nature nerveuse de l'assassin éprouvait-elle une partie des tortures qu'il faisait souffrir à sa viclime; mais cette résistance même de son organisation chétive semblait augmenter sa férocité. Ses doigts crispés s'enfonçaient dans la chair du patient; incapable de parler, il grondait tout bas comme une bête féroce qui déchire une proie palpitante, et il s'ingéniait à trouver de nouveaux supplices (1).

(1) Encore une fois, nous niiiventons point cesf affreux détails. On trouve dans le recueil des pièces officielles relatives au procès des brigands d'Orgères vingt scènes plus effrayantes encore que celle que nous racontons ici, et nous en avons plutôt adouci qu'exagéré l'horreur.

Li:S CUALFFl^URS 101

Ceux des brigands qui n'étaient pas occupés à piller la maison détournaient les yeux de cette scène d'un air de malaise. Seul , le Beau-Françpis, drapé dans son manteau, paraissait entièrement calme, tondis que le Borgne-deJouy continuait à ricaner et à se frotter les mains en murmurant :

— - Ahî le Rouge est monté I Vrai ! c'est superbe à voir !

Comme nous l'avons dit, le Rougerd'Auneau était le tigre, mais le Borgne-de- Jouy était le chacal.

Enfin le chauffeur, épuisé, hors d'ha^

\0^ LES ClfAirFEURS

leine, exalté jusqu'au délire par cette invincible obstination, leva son poignard sur le vieux Ladrange pour l'achever.

— Pas encore, dit le Beau - François.

Le Kouge était tombé brisé, presque mourant, sur un siège. Par l'état du bourreau, qu'on juge de celui de la victime !

Le Beau -François s'approcha de son heutenant et lui dit à voix basse, presque en souriant :

^ -^ Je t'avais prévenu que la bésogtié se-

Li:S CUAUFFEURS '103

rait rude. Rien n'est coriace comme un avare. Mais si tu ne peux venir à bout de lui, peut-être auras-tu meilleur marché de la vieille ; je gagerais qu'elle sait où l'argent est caché!

— Vous avez raison, reprit le Rouged'Auneau en se levant.

Toute sa vigueur lui était revenue, et il s'élança vers Pétronille.

A ton tour, s'écria-t-il d'une voix rauque. Tu habites depuis trentçans celte maison et tu es la confidente de ton maître. Si tu ne me dis pas où sont les écus, je vais le chauffer aussi.

LES CllAUFFKUllS

La gouvernante frémit ; néanmoins, elle eut assez de sangfroid pour répondre de ce ton âpre et brutal qui lui était naturel :

Je ne sais lien ; si je savais quelque ♦ chose, pourquoi ne vous le dirais-je pas? Ça ne me regarde pas, moi, l'argent de monsieur! Il m'avait assuré qu'il nie ferait un testament, et il m'a trompée. Que son . magot, s'il en a un, tombe entre vos mains • ou revienne à ses héritiers, ça m'est bien égal, allez! Est-ce qu'un homme comme lui a des confidents ? Est-ce qu'il se fie à quelqu'urfau monde?

Ladrange, qui gisait par terre, anéanti

LKS Cil UFFEURS 1 0o

par la souffrance, parut pourtant avoir compris ce» paroles; il tourna son visage livide vers Pétronille.

— Tu méjuges bien mal, ma chère, ditil avec effort; j'ai toujours eu pour toi confiance et affection; je n'ai pas oublié tes longs services... Aussi, je te le promets, je te le jure, si l'on me laisse la vie, je ferai un testament en ta faveur ; je te léguerai la moitié, les trois quarts de mon bien... tout, si tu veux ;oui, je te donnerai tout!

— Vous flagornez maintenant, mais si l'on vous lâchait... D'ailleurs, vous savez bien que vous ne m'avez jamais rien dit.

LES CUAlJFFi UKS

-— Bonne fille ! bonne fille! murnmra Ladrange accablé.

Le Rouge-d'Auneau hésitait; le Beau- François lui dit en haussant les épaules :

— Imbécille ! le vieux a peur. La servante connaît l'affaire. On se moque de toi.

Pour toute réponse, le Rouge-d'Auneau s'empara de Pétronihle et, f enlevant dans ses bras, l'emporta vers le feu... Elle hurla de douleur. Son misérable petit corps éprouvait des soubresauts spasmodiques.

Elle eut la force de résister pendant

LES CHAL'FFEUUS 107

quelques secondes à cette atroce souffrance; mais enfin la nature l'emporta sur sa volonté.

— Laissez-moi, laissez-moi, balbutiat-elle, et vous saurez la vérité.

— A la bonne heure ! dit le Rouge.

Il la déposa sur le plancher et se pencha vers elle pour écouter ses révélations. Mais soit épuisement, soit retour de courage, la gouvernante ne se hâtait pas de parler. Ladrange, qui semblait complètement inanimé, rouvrit les yeux.

— Courage! ma chère, balbutia-t-il ;

108 LES CUALFFKUBS

fais comiiie moi, résiste... le plus fort est passé... Je Le donnerai la ferme, le château, la terre, tout... tout !

— Vieux coquin, te tairas-tu! dit le Rouge-d'Auneau en le frappant du pied ; et toi, femme, si tu lanternes davantage...

11 feignit de la rapporter vers le feu, qui jetait un reflet sinistre sur les nombreux assistants. PéLroniile ne résista plus.

— Eh bien ! reprit- elle, puisqu'il le faut... Mais vous ne nous ferez plus de mal ni à lui ni à moi?

— Oui, oui; c'est bien entendu.

LES CUAUFFEUUS 10^

— Là, dans la chambre de monsieur, poursuivit-elle au milieu d'un profond silence, vous trouverez derrière la grande armoire de chêne la porte d'un cabinet secret. Ce cabinet s'ouvre avec la clé à tête de cuivre que monsieur porte toujours sur lui; c'est dans ce cabinet qu'il enferme les objets précieux.

Cet aveu rempUt de joie les brigands, et ils se mirent en devoir d'en reconnaître l'exactitude, tandis que Ladrange se roulait par terre en murmurant :

— Menteuse!... serpent!... Maudite soistu!... maudite! maudite!

Et il perdit connaissance à côté de Pé-

no LES €«.xUFl-KUttS

tronille, qui était elle-même sans force et sans voix.

Peu d'instants après, des cris de triomplie annoncèrent que les voleurs avaient découvert la cachette si longtemps cherchée, et qui^ le contenu dépassait encore leurs espérances.

En effe*!, le cabinet secret indiqué par Pétronille était rempli de sacs d'or et d'argent, de vaisselle plate, d'ornements d'é^ glise. Le vieux Ladrange appartenait à cette classe de thésauriseurs égoïstes qui, en temps de révolution, accaparent le numéraire et les métaux précieux pour les enfouir, au risque d'augmenter le malaise

généra] et d'exposer la so(:iété à des dangers nouveaux. Il y avait peut-être alors plus de richesses métalliques dans ce cabinet seul que dans tout le reste du départe m eiU.

Aussi les brigands, qui n*^ s'étaient jamais trouvés à pareille fèt-e, manifestèrentils leur satisfaction de la manière la plus bruyante. (J'étaient des jurons, des trépignements, des éclats de rire à faire trembler la maison. Dans le premier moment, plusieurs d'entre eux, emportés par leur avidité, semblaient disposés à piller le trésor de Ladrange et à s'adjuger, sans 50uci des autres, la plus belle part. Mais une voix sévère, domina le bruit, et la

lia LES CHAUFFliUUS

discipline reprit aussitôt son empire. Tous les objets de prix que contenait le cabinet furent apportés sur des tables et disposés en lots d'égale valeur, qui devaient ensuite être répartis, par la voie du sort, entre les hommes de la bande.

Au milieu de l'allégresse commune, le Rouge-d'Auneau restait assis à l'écart.

Pensif et taciturne, il semblait beaucoup plus attentif aux faibles gémissements partis de la pièce voisine qu'aux joyeuses clameurs de ses compagnons. Le Beau- François l'observait à la dérobée; il prit sur la table une croix émaillée, suspendue à un large rubaii de soie, qui se trouvait au milieu d'autres bijoux.

Li:S CUAlFFtURS 113

— Vraiment, dit-il, nous devons une récompense au chef qui a conduit cette expédition avec tant de courage et d'adresse. Tiens, le Rouge-d'Auneau, je te fais commandeur de je ne sais quel ordre; tu pourras prendre des informations à ce sujet quand tu auras le temps.

Et il passa la décoration au cou du brigand avec un air de solennité comique ; tous les autres applaudirent tumultueusement. Le Rouge-d'Auneau, dont on connaissait l'amour excessif pour la parure et les ornements, regarda le ruban aux couleurs éclatantes qui tranchait sur son uniforme bleu; son visage se dérida, sa taille se redressa, et une expression d'orgueil rayonna sur ses traits repoussants.

114 LES CHAUFFEUHS

— Maintenant, lui dit le 3eau-François à voix basse, tout n'est pas fini. Sauf l'argent, les objets que nous venons de trouver ici sont faciles à reconnaître. Le vieil avare et sa servante s'empresseraientdemain d'en donner le détail aux gens de justice, et nous pourrions plus tard nous trouver dans de grands embarras. H faut absolument...

Et il désigna l'autre chambre par un geste significatif.

Le Rouge-d'Âuneau voulut se lever pour obéir; mais ses jambes refusèrent le service et il retomba sur son siège en murmurant :

— Encore ! . . . je suis si las !

LK< eu .IFF: l KS 113

Le chef fronça le sourcil.

— x\h ! le Rouge ! le Rouge I dit-il, si je ne te connaissais pas... Mais soit; je terminerai la besogne.

Et il entra dans la pièce où se trouvaient Ladrange et la servante.

— Vous avez promis de ne pas nous faire de mal! dit une voix gémissante.

— Ne vous sufïit-il pas de m'avoir pris tout mon or*? disait une autre. Laisseznous du moins la vie!

Deux coups de pistolet retentirent. Le

116 LF.S CHAUFFEURS

Rouge-d'Auneau se dressa par un mouvement automatique, tandis que le Borgnede-Jouy poussait un éclat de rire. Les autres brigands, tout occupés de leurs partages, remai-quèrenl à peine cette double explosion. Au bout de quelques secondes, le Beau-François reparut.

— Ah ! pour le coup, vous ne le nierez pas, dit le Rouge-d'Auneau avec une gaîté fiévreuse en regardant son chef, vous êtes pâle! j'en prends les pègres à témoin; vous êtes blanc comme un hnge.

— Tais-toi, répliqua le Beau-François avec une sorte de confusion; je l'avoue, quand j'ai entendu la voix de ce vieux

Li:S CUALFFEUUS 117

coquin , j"ai senti pour la première fois comme une défaillance au dedans de moi... Ça ne m'arrive pourtant jamais. Que cent mille diables emportent l'amc de l'avare!

Les voleurs ne mirent pas moins d'une heure à se partager les richesses du cabinet secret. Cependant, vu la difficulté de vendre la vaisselle d'argent et l'orfèvrerie de grand volume, il avait été convenu que ces objets seraient envoyés aux francs ou receleurs de la bande, et que le produit serait plus tard l'objet d'un nouveau partage. Quant à la monnaie d'or et d'argent, les scél(j. .Ls, n'ayant pas le temps de

compter, la mesuraient avec un gobelet de métal qui faisait partie du butin, et chacun d'eux recevait à son tour une mesure pleine. Cette répartition n'avait pas lieu sans querelles et sans menaces, que les chefs réprimaient aussitôt. Elle touchait à sa fm, quand un des hommes qu'on avait laissés en sentinelle au dehors entra précipitamment.

— Meg , dit-il à voix basse au Beau- François, le franc de N*** arrive à l'instant et il apporte des nouvelles.

— Voyons-le, réphqua le chef en faisant signe au Rouge-d'Auneau de l'accompagner.

LEIS CUAUFFIiUKS 1 19

Ils sortirent de la iiiaisou. Dans la cour, un personnage ayant l'apparence d'un riche bourgeois venait de mettre pied à terre. Il y eut entre eux et lui un échange de mots de passe, puis le Beau-François demanda :

— Qu'est-ce qui t'amène, citoyen Leblanc? Tu aimes trop tes aises pour t'être dérangé sans raison... Que nous veux-tu?

— Meg , répliqua le franc, le Rouged'Auneau m'avait recommandé ce matin, en passant à N***, de surveiller toutes les démarches de la brigade de gendarmerie en résidence dans notre ville. Ce soir, je ne sais ce qui est arrivé, mais j'ai vu les

150 LLS CllAUFFKUUS

gendarmes, dont la demeure est précisément en face de l'auberge dont je suis propriétaire, se préparer à monter à cheval; aussitôt, j'ai sellé moi-même la meilleure bête de mon écurie, et je me suis tenu prêt à les suivre. Ils ont pris la vieille route d'Orléans. Je marchais à deux ou trois cents pas derrière eux, et je les voyais très bien, au clair de la lune, sans être aperçu moi-même. Comme ils gagnaient de plus en plus de ce côté, où je savais que vous étiez, je n'avais garde de retourner chez moi avant de connaître positivement leurs projets. A deux Ueues d'ici environ, ils ont rencontré une espèce de paysan avec lequel ils on t causé un moment ; puis, l'un d'eux a pris ce drôle en croupe et ils sont partis au galop. Je n'ai plus douté

LtS CllALFFCURS \t\

alors que l'alarme ne fat dans le pays à cause de vous, et, certain de vous trouver au Breuil, j'ai lancé ma bonne bête à travers champs. Je connais parfaitement ce canton, que j'ai parcouru en tous sens pour exercer ma profession de marchand de chevaux, et il m'a été facile d'arriver ici; je crois bien avoir gagné une demiheure ou trois quarts d'heure sur la brigade.

Le Beau-François parut alai-mé do ces nouvelles.

— Merci, Leblanc, dit-il au franc, tu t'es conduit en bon camarade et tu en seras récompensé. Je gagerais, poursuivit-il en

^22 Li:S CHAUFFEURS

s'adressant à son lieutenant, que les gendarmes auront rencontré le jardinier que nous avons eu la sottise de laisser échapper.

— C'est possible, répliqua le Rouge avec indifférence; mais de combien d'hommes se compose cette brigage ?

— De sept hommes, en comptant le brigadier, répliqua le franc, et le brigadier est un lapin qui n'a pas froid aux yeux!

— Bah! nous sommes quatre fois plus nombreux, et si nous venions à les rencontrer.,..

— Je ne veux pas de cela, dit le Beau- François péremptoirement. Nous n'avons rien à gagner dans un combat contre ces gaillards; aussi bien, notre coup est fait, et il faut maintenant songer à la retraite.

11 entra dans la salle où se trouvaient les voleurs.

— Alerte, les pègres , s'écria-t-il, les grippe-jésus sont sur nos talons... Que chacun prenne sa part du butin, que l'on charge le reste sur les chevaux et qu'on les conduise chez les francs de Chartres €t d'Orléans. On se partagera en deux bandes. Comme les gendarmes viennent parla vieille route, l'une j;)rendra la roule

124 LES CUAUFFKUUS

neuve et l'aulre ia traverse. Allons ! ne refroidissons pas ici, et je promets de châtier moi-même les braillards et les imprudents.

On sempressa d'obéir; les querelles et les jurons cessèrent; en un clin d'oeil, les paquets furent terminés, les chevaux chargés. On allait se rendre à la ferme pour reprendre les hommes qu'on y avait laissés, quand le Rouge-d'Auneau s'approcha du Beau-François, qui causait bas avec le Borgne-de-Jouy.

— Eh bien ! Meg , demanda-t-il , que comptez-vous faire? N'allez-vous pas voyager avec no us?

LES CUAUFFKURS 1^5

— Non ; le Borgne et moi nous ne devons pas encore quitter le pays. Partez, vous autres. Vous savez où nous devons nous rejoindre. Bon voyage !

— Quoi ! le Beau-François , vous oseriez?... C'est bien hardi !

— J'aime le danger; n'aies aucune inquiétude. Nous sortirons de là blancs comme neige... Si j'étais seul en péril, continua-t-il en jetant un regard oblique sur le Borgne-de-Jouy qui les écoutait, je ne me fierais pas trop au général Finiin ; mais il s'agira do sa vie comme de la mienne, et je compte sur son adresse ordinaire. D'ailleurs, il sait bien qu'à la moin-

dre apparence de trahison, je lui ferais sauter le crâne. Cela dit, marchons, et tout ira bien.

Quelques minutes après, la bande quittait le château, laissant les portes ouvertes, les meubles fracturés, et deux cadavres étendus sur les dalles de la pièce d'entrée.

La délivrance.

Revenons maintenant à Daniel Ladrange , que nous avons laissé aux prises avec Sans- Pouces, l'un de ses gardiens, tandis que Gros-Normand, l autre gardien, gisait ivre

'128 LKS CHAUFFEUUS

morlau milieu des habitants de la ferme garrottés et bâillonnés.

La lutte se prolongeait avec un désavantage marqué poui- Daniel, dont les jambes fortement attachées se prêtaient mal à ses mouvements ; son adversaire avait fini par le terrasser, et Dieu sait comment ce misérable, exaspéré, eût profité de la victoire, quand deux nouveaux personnages, attirés par le bruit, entrèrent tout à coup dans la salle et s'efforcèrent de séparer les combaltants.

Les nouveaux venus faisaient évidemment partie de la bande et avaient été laissés en sentinelle à l'extérieur de la

LES CUALFFiaU\S 129

ferme. CoQime la plupart de leurs camarades, ils étaient vêtus en gardes nationaux, mais ils ne portaient pas d'armes apparentes. L'un d'eux, âgé d'une cinquantaine d'années, avait une figure basse, écrasée, blême, qui exprimait plus d'hypocrisie que de férocité. Ses cheveux gris, rares vers le sommet de la tête, étaient coupés en rond à la manière des ecclésiastiques. Il affectait une certaine gravité dans ses manières, et se montrait fort gêné sous son uniforme militaire. L'autre, jeune encore , était de taille moyenne , maigre , brun ; ses cheveux noirs formaient une queue volumineuse sur le collet de son habit. Ses yeux pétillaient de finesse ; sa physionomie était expressive , d'une extrême mobilité; un sourire dédaign ux

130 LES eu AT FF IJllS

se jouait continuellemeiiL sur sp.s lèvres. Gon^me son compagnon, il semblait avoir une haute idée de son mérite personnel, et tout son extérieur trahissait une dignité magistrale passablement étrange. En définitive, ces deux hommes avaient plutôt ^l'air de filous que d'assassins, et peut-être les avait-on laissés en arrière parce qu'on les trouvait indignes de figurer dans le drame effriiyable qui se jouait en ce moment au château du Breuii.

Mais Daniel eut seulement quelques seconde^- pour faire des remarques. Ces hommes, voyant qu'il n'avait pas de bandeau sur les yeux, s'étaient hâté d'éteindre l'unique lumière, et la salle ne se trou-

LKS.CHALr-FilUr.S 1 ••> 1

vait plus éclairée que par un rayon de lune.

— La paix I mes enfants, la paix ! disait le plus âgé d'un ton mielleux en s'adressant aux deux adversaires.

— Entendez la raison, citoyens, disait l'autre avec gravité; de simples coups de poing peuvent causer des lésions graves contre lesquelles la science reste parfois impuissante. La vie humaine est chose essentiellement délicate; ti couphon, 'dit im philosophe grec, et un atome de matii're grossière dans un organe essentiel suffit pour fah'c évaporer .ce uuide mystérieux qui constitue Texistence.

Mais ni les doucereuses exhortations de l'un, ni les pédantesques observations de l'autre n'eussent décidé les combatlants à lâcher prise s'ils n'avaient été à bout de force et d'haleine. Daniel, le premier, cessa de se défendre, et se laissa entraîner en arrière par l'homme aux cheveux gris, qui, tout en continuant de parler de concorde et de modération, profita de son épuisement pour lui rattacher prestement les mains derrière le dos et pour lui remettre un bandeau. Sans-Pouces se montra beaucoup moins docile : accablé d'abord, il se souleva de nouveau, et étendit le bras pour saisir le tronçon de sabre qui était resté à terre. Ses compagnons devinant son intention, parvinrent à le contenir.

— Mon fils, dit le plus âgé, que vas-tu

LES CUAUFFEUUS

faire? Le Meg a défendu de maltraiter les prisonniers, et si tu désobéis, tu recevras sûrement la bastonnade...

— Va-t'en au diable! s'écria Sans- Pouces en s'efforcant de se dégager par une rude secousse. Le prisonnier m'a frappé... il faut que je me venge, dût-on ensuite me couper en morceaux ! Lâchezmoi, ou mille tonnerres ! ...

— Oses-tu bien, pécheur endurci, parler sur ce ton à ton père spirituel... à ton curé?

— Toi : :uré ! tu n'es pas plus curé que

134 LL^ CliMFFiiURS

moi ; tu as été sacristain de je ne sais quelle paroisse, et lu os ramassé de çà, de là, quelques mots de catéchisme... D'ailleurs, tu n'as pas la soutace que tu as volée à ton ancien maître, et je ne te reconnais pas pour mon supérieur.

Ces paroles exaspérèrent le soi-disant curé, qui retint son mterlocuteur avec un poignet d'acier.

— Ah! tu ne reconnais pas mon a^utorité? dit-il avec indignation ; ah! je ne suis pas Curé-des-Pègres? Misérable ingrat!

qui djonc t'a marié avec la grande Nanette, si ce n'est moi? Et pour ce qui est d'avoir volé la soutane que je porte quelquefois...

LF> CiîAlFFl.UUS 1 oO

— Je Le dis dv me làclicr, iiiferrompit Sans-Pouces en grinrant des dents; celle affaire ne le regarde fias. Je suis dans mon droit ; le prisonnier m'a frappé ; m'a blessé...

— Tu es blessé? reprit l'autre assistant avec précipitation; ceci est de mon ressort. Où est la blessure ? J'ai précisément sur moi mon spécifique et ma trousse. Je vais te panser, et, s'il le faut, te phlébotomiser selon toutes les règles de l'art; ce sera fait en un tour de main.

— Ne me touche pas, boucher, empoisonneur abominable! s'écria Sans-Pouces, à qui toutefois une résistance plus longue

136 Li:S cil \UFF ELUS

devenait impossible. Tu le vantes d'être chirurgien, mais tu n'es qu'un mauvais charlatan ; tu n'as jamais guéri que des vaches étiqucs ; lu n'as jamais guéri que le farcin des chevaux percherons.

Le chirurgien fut froissé dans son orgueil comme le curé l'avait élé dans le sien.

— Je ne répondrai pas à de pareilles allégations, monsieur, dit-il aveti dignité. Mais, dis-moi, coquin, qui donc a extrait la balle que l'Habil-Vert reçut dans l'épaule à l'attaque des marchands de bœufs sur route de Chartres? Qui a cicatrisé en moins de huit jours le coup de subre que

LUS cii\iFri;uRS 137

Te Borgne-du-Mans roçul à la poitrine dans sa lutte contre un gendarme de Joinviiie ? Qui vous saigne, qui vous purge, qui vous opère quand vous êtes malades, blessés, ou quand vous vous êtes battus entre vous? Brutes stupides ! sans moi vous en seriez réduits à mourir comme des chiens, dans un fossé, dès que vous auriez attrapé un mauvais coup. Et quelle est ma récompense pour tant de zèle et tant de science? Il me faut vivre dans une espèce de souterrain d'où je sors seulement pour vous suivre dans vos expéditions hasardeuses ; et moi, homme d'études, moi, biorilaiteur de l'humanité souffrante, je me vois exposé à partager la destinée qui vous attend tous un jour ou l'autre... Allez! allez! c'est a dégoûter de lu philanthropie !

138 ' LES en AL Fl IRS

— Tu as raison, Bapliste-le-Chirurgien.

s'écria le Ciiré-d<^s-Pègres avec son emphase habituelle: depuis la mort de Poulailler et de Fleur- d'Épine, les anciens chefs, nos hommes ne savent plus rien respecter; il n'y a plus d'obéissance, plus de disciphne. Ce n'est pas que le Meg ne soit r.n grinche de haut mérite et qu'il n'ait une poigns de fer ; mais la bande se recrute parmi des gens de rien, incapables de s'astreindre aux règles du devoir. Ainsi, par exeniple, voici le Gros- Normand qui est ivre-n.oi't sous cette table, tandis qu'il devrait t'ire debout et avoir l'œil ouvert;^ autrefois une pareille infraction à la consigne eût été punie de cent coups de bâton... )!ais j'ai beau gémir et sermonner, les choses n'en vont pas mieux. Comme

I tS CllAll'FKUUS 139

aussi n'est-ce pas une honte que tant de nos gens, hommes et femmes, vivent dans le désordre quand je suis là pour les marier ou les démarier à leur fantaisie, suivant nos rites particuliers ? A la première occasion, je compte démontrer au Meg le danger de ces habitudes, contraires à la morale et à la discipline.

Daniel n'entendait qu'imparfaitement celte conversation, entremêlée d'exi)ressions d'argot tout à fait ininteUigible pour lui comme pour les autres prisonniers ; cependant il devinait qu'une querelle s'était élevée entre Tes bandits, et cette discorde fortuite lui donnait quelques instants de répit.

140 LES CllArFFKUUS

De son côté Sans-Pouces avoit hâte de se débarrasser de ses verbeux interlocuteurs. Redoutant les rapports qu'ils pourraient faire plus tard au chef de la bande, il s'était rassis tranquillement après avoir rallumé la chandelle, et ilne paraissait plus songer à ses projets de vengeance.

Cependant les premières lueurs du jour commençaient à blanchir le ciel. Tout à coup un grand bruit s'éleva dans le voisinage de la ferme, et une voix forte s'écria du dehors :

— A la raille ! les pègres ; alerte ! et décampons au plus vite, car il est temps.

LES OHAlJFFuURS ii\

— A la raille! répéta Sans-Pouces en bondissant.

— A la raille ! à la raille I s'écrièrent le Curé et le Chirurgien épouvantés.

Les bandits se dii'igèrent en courant vers la poi'te de !a ferme ; et telle était la puissance de ce cri d'alarme, que le Gros-Xormand, immobile et tout à fait insensible jusque-là, parut en éprouver luimême une violente secousse. Il fressaillit, se souleva sur le coude en se frottant les yeux ; et quand le cri A la raille ! retentit de nouveau, il se dressa instinctivement et suivit en chancelant ses compagnons.

Il 2! LUS ClSAUFFiillRS

Comme ils wsortaient, une nouvelle troupe de bandits parut, conduisant un prisonnier garrotté el bâillonné qu'on jeta brutalement au milieu des autres, après lui avoir lié les pieds. Puis on essaya de refermer la porte brisée, et il ne resta plus dans la salle que les malheureuses victimes de l'attentat.

On entendit pourlanten ore uu moment les voleurs aller et venir dans la cour avec précipitation Maisbientôtle tumulte cessa. A.U commandement : Marche! prononcé à demi-voix, la troupe s'ébranla, franchit la porte charretière, et s'éloigna rapidement.

Les prisonniers pouvaient donc se croire

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