I-LS CiiAlFFf'UilS
tout à fait délivrés de leurs persécuteurs ; mais aucun d'eux, après une nuit entière de tortui-es et d'angoisses, n'était en état de se débarrasser de ses liens. Quoique le plus profond silence régnât maintenant autour de la maison, rien ne bougeait dans l'intérieur. Seulement un gémissement étouffé s'élevait pir intervalles, et aux premières lueurs de l'aurore l'on eût pu voir s'agiter faiblement des formes humaines, au milieu des meubles renversés et de la vaisselle en morceaux.
Une demi-heure environ se passa encore. Au bout de ce temps, des chevaux galopèrent de nouveau dans l'avenue ; mais celle fois les survenants ne semblaient pas
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noQibreux. Deux cavaliers s'arrêtèrent devant la ferme.
— Nous arrivons trop tard, dit une voix d'un ton de désappointement; les coquins sont partis.
— Et ils ont fait leur sabbat ici comme la-bas, répondit une autre personne avec colère; mais ils ne sauraient être loin... Piquons nos chevaux el poursuivonsles.
— Nous n'avons pas d'ordres, répliqua le premier interlocuteur ; d'ailleurs, il faut d'abord savoir ce qui se passe ici.
— Hum! ce n'est pas difficile à deviner... Les scélérats auront traité les gens de la ferme comme ces pauvres diables de la maison bourgeoise.
— Ce n'est malheureusement que trop probable... Mais voyons toujours, et préparons nos armes.
Les deux cavaliers mirent pied à terre, puis de lourdes bottes éperon nées résonnèrent sur le pavé de la cour, et la porte étant brusquement poussée, deux gendarmes, deux vrais gendarmes cette fois, se montrèrent sur le seuil, leur carabine au poing.
Ils restèrent un moment immobiles ,
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prêts à repousser une attnquo subite ; mais bieriiôt leurs yeux s'habituant à l'obscurité delà maison, ils entrevirent tous ces corps entassés et silencieux.
— Je m'en doutais! dit un des gendarmes eu détournant la tète avec horreur; un affreux massacre !
— Mais non, mais non ! reprit son compagnon ; ces pauvres gens vivent encore, du moins celui-ci.
El il désignait Daniel qui se tordait à ses pieds, or. poussant des sons inarticulés.
LES CHAUFFiUKS \ 'il
Aussitôt les braves militaires bannirent toute précaution, déposèrent leurs armes, et, s'agenouillant auprès du jeune homme, le débarrassèrent de ses liens et de son bâillon.
Cependant Daniel était trop épuisé pour profiter de sa liberté, et l'uniforme de ses libérateurs lui fit croire qu'ils appartenaient encore à la bande. On ne tarda pas à le tirer d'erreur.
— Eh ! mais, disait l'un des gendarmes en fexaminant avec attention, je ne me trompe pas, c'est le citoyen Ladrange, juge de paix et commissaire du pouvoir exécutif, qui nous a si souvent donné des
ordres. Je m'attendais bien à vous trouver ici, citoyen Ladrange, et pourtant, ajoutat-il d'un air de regret, j'aurais désiré que vous fussiez partout ailleurs.
Ces paroles avaient un sens mystérieux que laniel ne remarqua pas.
— Qui êtes-vous?demanda-t-il machinalement.
— Quoi ! ne me reconnaissez-vous pas?
Mon camarade et moi, nous faisons partie de la brigade du citoyen Vasseur. Nous nous rendions justement ici, la nuit dernière, pour exécuter les ordres supérieurs
que nous avions reçus, quand nous avons été avertis que les chauffeurs venaient d'attaquer le château du Breuil. Nous sommes partis à fond de train, comme vous pouvez croire; mais, en voulant couper au plus court, nous nous sommes égarés dans l'obscurité, et, en arrivant au château, nous avons trouvé la besogne faite... Quelle affreuse besogne î Le brigadier est resté là-bas avec quatre hommes pour verbaliser, tandis que mon camarade et moi, nous poussions une reconnaissance jusqu'ici; mais notre officier ne tardera pas à nous rejoindre.
Darc^ n'avait compris qu'imparfaitement cet i ;:pUcations ; cependant il com-
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mençait à recouvrer sa présence d'esprit, et il s'écria tout à coup :
— A quoi pensez-vous donc? Et ces malheureux que vous ne songez pas à délivrer! et ma pauvre tante et ma chère Maria !
Ne pouvant se soutenir sur ses jambes meurtries , il se traîna vers ses parentes pour être le premier à les secourir.
Les gendarmes, rappelés ainsi aux exigences impérieuses du moment, s'empressèrent de se mettre à l'œuvre. Le premier qu'ils détachèrent fut le fermier Bernard,
LES CHAUFFE uns 151
que les voleurs avaient ramené chez lui aprèi le pillage du château. Comme il était le moins maltrailé, il put aider les deux militaires à la délivrance des autres prisonniers. •
On comprendra sans peine ce qu'ils avaient dû souffiir pendant cette horrible nuit. Les uns, bien qu'on leur eut ôté leurs bandeaux et leurs liens, étaient hors d'état de se mouvoir et de parler; d'autres, frappés, de stupeur , regardaient autour d'eux avec égarement et semblaient sortir d'un profond sommeil. La fille de ferme riait d'un rire idiot et convulsif, en agitant ses bras endoloris ; un des valets de charrue, dès qu il se sentit libre, se leva
brusquement, et se mit à courir de toute sa force jusque dans la cour, où il tourna deux ou trois fois sur lui-même et tomba étourdi. Quant à l'autre valet de charrue, ce fut en vain qu'après l'avoir détaché, on l'appela , on le secoua fortement. Sans doute il avait fait résistance lorsque les scélérats s'étaient emparés de lui, et, en raison de sa vigueur, on avait pris à son égard des précautions particulières. Son bâillon avait été si fortement serré, que le pauvre homme avait perdu la respiration; il était mort et déjà froid.
Bernard s'était empressé de rendre à sa femme la faculté de se mouvoir. La fermière, débarrassée de ses liens, attacha sur lui son œil grand ouvert, sec et brillant.
— Bernard, dit-elle d'un ton farouche, Bernard, nous n'avons plus de fille!
— Eh I que nous importe ! répliqua le fermier avec rudesse; il s'agit bien de cela! 11 y a longtemps déjà que nous ne pensons plus à cette créiature !
— Ne parle pas ainsi, Bernard ; crois-tu donc me tromper? Quoique absente, elle était toujours dans ton cœur comme dans le mien... Hier, tu ne l'as chassée que par orgueil, mais tu souffrais plus que moi. . Aujourd'hui, je te le dis à mon tou.'^, et souviens-toi de mes paroles : Nous n'avons plus de fille!
Puis elle tomba dans un morne accable-
loi LliS CUAIFFI'UKS
ment, sons vouloir répondre à aucune question.
De so!i côté, Daniel s'occupait activement de Maria. La jeune fille était mourante, elle avait les yeux fermés; une pâleur livide couvrait ses traits délicats. Cependant le contact de l'air et les soins de son cousin la ranimèrent peu à peu. Elle ne tarda pas à reconnaître Daniel, et un faiblb sourire se joua sur ses lèvres.
— Oh ! mon ami, murmura-t-elle en rougissaiit. comment pourrai-je m'acquitter jamais envers vous?
— En n'oubliant pas certaines paroles qui vous sont échappées au moment du danger, répliqua Ladrange bien bas.
LES CHAUFFEUUS 155
Maria rougit plus fort, mais une idée nouvelle parut agiter son esprit.
— Ma mère, dit-elle avec angoisse, où donc est ma pauvre mère?
Déjà le fermier venait de débarrasser la marquise de l'épais bandeau qui l'avait torturée toute la nuit, moins pourtant que ses horribles souffrances morales. Madame de Méréville n'avait pas l'abattement et la faiblesse de sa fille; les pommettes de ses joues étaient rouges, brûlantes. Sitôt qu'elle se sentit libre, elle se leva sur son séant, et elle dit d'un accent impérieux :
— Préparez sur-le-champ la chaise de
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poste... M. le marquis mettra son uniforme de capitaine des chasses, pour en imposer davantage à cetle canaille. Que les domestiques et les gardes montent à cheval, et qu'ils soient tous bien armés! A la moindre insulte, tirez sur ces coquins.
Pas de pitié!
Ces paroles, si évidemment empreintes de Johe, résonnèrent comme un glas funèbre au milieu de cette scène de désolation. Tous les assistants se turent et tournèrent les yeux vers madame de Méréville. Maria, épouvantée, se traîna sur ses genoux et sur ses mains, en s'écriantavec désespoir ;
— Ma mère ! mon excellente mère. Re-
venez à vous!... Nous sommes sauvées, grâce à Daniel, grâce à ces braves gens ! Ma mère, reconnaissez-moi... je suis votre fille, je suis Maria !
La marquise se tul un moment ; puis elle reprit avec une expression de sérénité et d'orgueil.:
— Ma fille! comme elle a été bien ac-
cueillie à la cour! Le roi lui a souri, et la reine me disait le soir, au cercle : « Votre fille, madame, est jolie comme une Méréville. » Le duc de Ghaulnes a dansé deux fois le menuet avec elle... Un beau jeune homme, le duc de Ghaulnes, et de grande maison!
Maria ne pouvait plus conserver de doutes ; elle dit à Daniel avec un égaremenr presque égal à celui de sa mère :
— Mon Dieu! elle ne me recorinaîl plus. Notre malheur n'était-il pas assez grand? Daniel, parlez-lui, vous, je vous en conjure. Peut-être votre voix parviendra-t-elle à éveiller sa raison.
— Rassurez-vous, Maria. Ce dérangement passager est dû sans doute à la fièvre qui la dévore. — Courage, madame, ajouta Daniel affectueusement en s'adressant à la marquise, vous n'avez plus autour de vous que des amis.
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Madame de Méréville le regarda d'un air souriant.
— Bonjour, Daniel, reprit-elle; soyez le bien-venu au château, mon enfant...
M. le marquis est à la chasse, mais il sera bien joyeux df vous voir à son retour. En vérité, vous èt"s lou' le portrait de votre père, le bailli de Chartres, Daniel; et ce rabat de dentelles, cet habit de velours, vous vont à ravir.
Ladraige demeurait consterné. Tout à coup, il aperçut un des gendarmes qui, debout derrière lui, paraissait écout r avec intérêt cette conversation, et il eut conscience d'un nouveau danger.
1G0 LLS CIUUFFEURS
— La raison de cette pauvre femme, dit-il au militaire avec embarras, n'a pu résiter à ces cruelles secousses, comme vous voyez... et dans sa folie, elle se croit une grande dame.
Le gendarme secoua la tête.
— N'essayez pas de me tromper, citoyen Ladrange, répondit-il ; j'en sais plus long que vous ne pensez peut-être.
— Quoi, citoyen ! voudriez-vous donner de l'importance à quelques mots échappés dans un moment de délire?
— Je ne veux rien, citoyen juge de paix.
Mais voici notre chef, le brigadier Vasseur, avec qui vous devrez vous entendre. Quant à moi, je ne puis que vous plaindre tous !
Daniel, effrayé, allait redoubler ses .questions, lorsque en effet le brigadier Vasseur, suivi du reste de ses gens, mit pied à terre devant la ferme.
L'interrogatoire.
Le chef de la brigade de gendarmerie, qui venait si tardivement au secours des habitants du Breuil, était un cavaUer de haute taille, robuste, brun, dont l'extétérieur annonçait une grande énergie et
un courage à loule épreuve. Néanmoins, une expression d'intelligence, un air de franchise et de droiture tempéraient la rudesse de sa physionomie; on devinait l'homme loyal et bon sous l'enveloppe mâle du soldat.
Vasseur avait en ce moment une mine triste et sévère qu'expHquait suffisamment la gravité des circonstances. Comme il descendait de cheval, le gendarme qui avait causé avec Daniel alla le recevoir et lui fit son rapport à voix basse. Le brigadier écouta froidement, puis il donna un ordre à ses gens, qui se mirent en devoir de garder toutes les issues de la ferme. Cependant cette mesure n'augmenta pas les alarmes de Ladrange, car tel était l'u-
LKà CII/.UFFEURS 163
sage lorsqu'il s'agissait de l'information d'un crime aussi grand que celui dont ce lieu venait d'être le théâtre.
Ces devoirs remplis, le brigadier entra dans la maison. Daniel, qui, en sa qualité de commissaire du pouvoir exécutif, le connaissait de longue date, s'approcha de lui avec empressement, mais Vasseur le salua en détournant les yeux.
— Ah ! brigadier, dit le jeune homme avec émotion, que n'êtes-vous venu plus tôt ! vous eussiez prévenu de grands malheurs!
— Que v.)ulez-vousî répliqua le mili-
166 LES CUAUFFEUUS
taire brusquement; il faut bien que nous laissions les voleurs et les assassins faire ce qui leur plaît, puisqu'on nous occupe... à autre chose. Mais, ajoula-t-il en jetant dans la salle un coup d'œil rapide, le mal me semble moins grand ici que là-bas, au château du Breuil.
— Vous venez donc du château? C'est juste : on me l'avait dit, et je l'avais oublié... Eh bien! je vous en conjure, donnez-ihoi des nouvelles de mon oncle, le citoyen Ladrange. Il est sain et sauf, j'espère?
Vasseur baissa la tête sans répondre.
— Brigadier, reprit Daniel, ne me ca-
LES CUAUFFKURS 4(57
chez rien, je vous en conjure... Mon oncle?...
— Allons, citoyen, soyez homme! Le vieux n'a pas toujours été très bon pour vous, à ce que l'on assure... et puis il avait fait son temps de service...
— Que voulez-vous dire? Mon oncle .serait-il blessé? mort peut-être? Je veux aller m'assurer par moi-même...
Et Daniel se tournait déjà vers la porte. Le brigadier se plaça résolument devant lui.
- Personne ne peut sortir d'ici sans
168 LES CUAlJFFKUUS
mon ordre, dit-il avec fermeté; d'ailleurs, poursuivit-il d'un ton plus doux, votre présence ne servirait à rien... Tout est fini... Les coquins n'ont pas laissé âme vivante au château.
— Grand Dieu! serait-il possible? Mon pauvre vieux parent qui hier encore se flattait de l'espoir d'une longue vie ! Mais, de grâce, brigadier, apprenez-moi toute la vérité.
— Vous le voulez? J'ai tort sans doute ; mais puisque vous y tenez, lisez ceci, c'est affreux l r i
Et il lui lendit le procès-verbal qu'il
LE CiJAUFFKURS 163
avait rédigé au château morne peu d'instants auparavant.
Daniel n'eut pas la force d'aller jus'qu'au bout. Bientôt le papier s'échappa de ses mains, et il se couvrit le visage avec horreur.
Déjà la sinistre nouvelle s'était répandue parmi les habitants de la ferme et avait secoué l'espèce de torpeur où ils étaient encore plongés. En aoprenant la grandeur du péril auquel ils venaient d'échapper, ils ne songeaient plus à se plaindre, ils remerciaient Dieu de se trouver encore vivants. Maria ellemême oubUa un moment ses autres douleurs.
170 LliS CHAUFFhUUS
La marquise, qui semblait incapable de comprendre ce que l'on disait, se souleva péniblement du matelas sur lequel on l'avait couchée et reprit à haute voix :
--Que parlez-vous de mon frère? et pourquoi le plaignez-vous? Il a été mauvais ami, mauvais parent, mauvais fils; il n'a jamais aimé que l'or, et pourtant toutes les prospérités terrestres sont pour lui seul. Il est heureux, et puisse le ciel nous accorder un sort pareil au sien!
Les assistants frémirent en entendant ce souhait lugubre
Daniel venait de remai'quer un signe
LLS CliAUFFtURS 171
d'intelligence entre le gendarme auquel il avait déjà parlé et le brigadier. De plus en plus inquiet, il s'approcha de Vasseur :
— Il ne faut pas faire attention aux propos de cette pauvre femme, reprit-il ; les secousses qu'elle vient d'éprouver ont complètement dérangé son esprit, et c'est une circonstance dont on devra tenir compte dans le procès-verbal... Mais, poursuivit-il en voyant le brigadier s'asseoir à une table et se mettre en devoir d'écrire, je désire moi-même rédiger l'acte et recueillir les témoignages de ces braves gens.
— Merci, répliqua Vasseur; vous ne
n^ LES CIIA( FFRURS
pouvez êlre à la fois juge instructeur et partie plaignante. Avec votre permission, ce sera moi qui dresserai le procès-verbal d'usage.
Daniel sentait de quelle importance il serait pour ses parentes qu'il demeurât seul chargé des interrogatoires.
— Citoyen brigadier, dit-il avec autorité, je suis votre supérieur dans l'ordre judiciaire, et si pénible que puisse être pour moi le devoir de ma charge en cette circonstance, je tiens à le remplir. Je vous prie donc de me céder la plume et de m'abandonner dès à présent l'instruction de cette affaire
LES CHAUFFliUnS 173
Mais Vasseur demeura inébranlable.
— Citoyen Ladrange, répondit-il avee plus de tristesse que de colère, permettezmoi de ne pas obéir cette fois à vos réquisitions. Vous ne sauriez exercer aujourd'hui les fonctions de magistrat... Quant à moi, je céderais volontiers à un autre la lâche que je vais remplir, si elle ne m'était imposée par mes fonctions !
Daniel n'osa pas insister.
Les interrogatoires commencèrent, et chacun des habitants de la ferme comparut à son tour devant le brigadier pour expo-
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séries faits à sa connaissance. Ces téQioignages jetèrent bien peu de jour sur le crime et sur les misérables qui en étaient les auteurs. Surpris par l'attaque, frappés d'épouvante, les pauvres campagnards conservaient seulement des événements de la nuit ce souvenir vague, incohérent que laisse après lui un douloureux cauchemar. L'obscurité , ia précaution que les brigands avaient prise de se noircir le visage et de ne parler qu'en argot, ne laissaient aucun moyen de les reconnaître ; et, d'ailleurs, comment les victimes de l'attentat eussent-elles pu faire des remarques avec précision, quand, les pieds et les mains attachés , le visage couvert d'un épais bandeau, suffoquées, brisées, elles étaient dons l'attente d'une mort cruelle. Daniel
LKS CHMFFF.URS 175
lui-même ne fournit que des renseignements fort incomplets; tout occupé du soin de protéger les dames de Méréville, il n'avait pu examiner ses persécuteurs avec sa sagacité ordinaire. Cependant il donna quelques renseignements sur le Gros-Normand, et particulièrement sur Sans- Pouces, contre lequel il avait soutenu une lutte acharnée ; il cita de mêmeBaptiste-le- Chirurgien et le (]uré-des-Pègres; mais il ne put en nommer aucun, les noms de guerre de ces coquins se confondant pour lui avec les termes d'argot dont ils se servaient habituellement.
Les dépositions de Bernard et de sa femme ne furent guère plus concluantes.
La fermière confirma d'une voix basse et précipilée les témoignages précédents.
Quant à Bernard, il raconta comment les brigands l'avait conduit au château et comment ils avaient voulu le forcer d'appeler Jérôme, le jardinier, pour lui faire ouvrir la porte ^ comment il s'était refusé à cette espèce de trahison envers son maître, et comment enfin il avait été ramené à la ferme. iMais ni l'un ni l'autre des deux époux ne mentionna la Grêlée, imitant en cela la réserve déUcale de Daniel, qui comprenait tout ce quil y avait dépeignant dans cette circonstance pour les malheureux parents.
îl ne restait plus à interroger que les
LES GHAliFFEUUS 177
dames deMéréville, etLadrange tremblait en voyant approcher le moment où elles devraient répondre à leur tour sur les événements de la nuit. Mais il n'y avait aucun éclaircissement à obtenir de la mère, dont l'état de folie était évident, et le brigadier ne songea même pas à la questionner.
Quant à Maria, l'imminence du péril sembla lui rendre sa présence d'esprit.
Lorsqu'on lui demanda son nom, elle donna en rougissant le nom qu'elle avait pris depuis qu'elle habitait la ferme du Breuil, et elle raconta en peu de mots les détails déjà connus.
Le brigadier avait légèrement froncé le
il u
\1H LKS CHAIFFK LUS
sourcil lorsque Maria s'était donnée un nom d'emprunt; mais il n'objecta rien et consigna dans le procès-verbal la déposition de la jeune fille comme il avait consigné les autres dépositions. Son travail achevé, il se n»it à le relire avec une attention extrême, s'arrètant de temps en temps pour en peser chaque mot.
— Allons ! dit-il enfin , ces scélérats avaient mei'veilleusement bien pris leui's précautions, el peut -être de plus habiles que moi auront-iis peine à se reconnaître dans cette ténébreuse afîaire... Toutefois, avant de clore le procès-verbal, je demandçrai aux personnes ici présentes si elles ne soupçonnent pas qui peuvent être les coupables... Héfléthissez bieij tous, et vous surtout, maître Bernard... Hier ou les
J.KS CiîAUFFia'RS 1 .i\f
jours pi'écédeiits ne s'est-il pas présenté, soit à la ferme, soit au château, des gens que l'on pourrait raisonnablement suspecter d'être complices du crime? Songez-y; le plus léger indice nous mettra sur la voie des découvertes.
Le fermier et sa femme échangèrent un regard d'angoisses. Après une courte hésitation, Bernard balbutia :
— Hier, en effet, il y avait ici plusieurs personnes dont je ne saurais me rappeler les noms... je craindrais d'accuser des innocents.
— iMaître, dit un valet de ferme, et cette
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mendiante qui n'a fait qu'aller et venir toute la soirée autour de la maison '^ Estce que vous ne croyez pas...
— Tais-loi, tu mens! s'écria la fermière avec chaleur; Bernard et moi nous connaissons la femme dont tu parles; le citoyen Daniel la connaît aussi, et nous savons tous qu'elle n'appartient'pas à cette bande d'assassins... N'est-ce pas, citoyen Ladrange? n'est-ce pas, Bernard?
Sublime dans son mensonge, elle avait un accent d'autorité, de certitude, de résolution qui devaient couper court au soupçon. Daniel et le fermier lui-même firent un signe d'assentiment ; cependant
LKS CIIAUFFEUUS 181
le valet, avec son opiniâtreté rustique, ne se rendait pas encore.
— Ce sera comme vous voudrez, maîtresse, répliqua-t-ii ; mais elle n'a pas moins disparu ce matin, et si sa conscience eût été tranquille...
— Je l'ai chassée, répliqua la fermière, je l'ai chassée hier au soir, avant l'arrivée de ces scélérats qu'elle ne connaissait pas; et la preuve, ajouta-t-elle avec une sorte d'énergie farouche, c'est que cette femme était ma fille... oui, ma fille déshonorée qui venait implorer son pardon... et qui ne l'a pas obtenu !
Cet av,,i, en pareil moment, témoignait
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de tant d'héroïsme et de souffrance, que les assistants eussent considéré comme une profanation de contredire la malheureuse mère. Elle reprit avec effort :
— Le citoyen brigadier doit comprendre maintenant que ma fille, Fanchette Bernard, n'a rien à voir dans tout cela. Qu'on nous laisse donc en repos ! nous avons bien assez de chagrins sans qu'on vienne encore fouiller dans nos secrets de famille!... D'ailleurs, de quoi serait capable une pauvre femme chargée d'un petit enfant? Manque-t-il de gens qu'on pourrait soupçonner avec plus de raison? Hier, la maison était pleine d'aouterons inconnus pour la plupart... Et ces deux hommes
Li:S CHAUFFEURS U3
qui ont dû coucher daus l'étable, où sonlils?
La fermière n'avait parlé de ses hôtes que par hasard et afin de détourner les soupçons de sa fille ; mais les doutes qu'elle exprimait trouvèrent de l'écho dans l'assemblée.
— C'est vrai, ça, reprit le valet de ferme; hier, ce failli gars, le Borgne-de-Jouy, avait un air gouailleur qui n'annonçait rien de bon ; et puis, pendant la collation, il en revenait toujours aux grands trésors du citoyen Ladrange.
— Pierre pourrait avoir raison , dit
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maîire Bernard, et cela me rappelle que la nuit dernière, quand ces coquins me tenaient devant le château pour leur en faire ouvrir la porte, j'ai entendu près de moi un ricanement particulier que j'aurais cru poussé par le Borgne-de-Jouy. Naturellement, je ne suis pas bien sûr de la chose, mais...
— Et moi, à mon tour, ajouta Daniel, je dois, sous toutes réserves, instruire le citoyen Vasseur d'une circonstance qui m'a frappé. Hier, comme les brigands se préparaient à quitter la ferme, j'entendis une voix forte donner l'ordre de se mettre en marche, et cette voix me parut ressembler singulièrement à celle du colporteur
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blessé que j'avais moi-même introduit chez maître Bernard. Je consigne le fait, sans oser pourtant affirmer d'une manière positive...
Le brigadier se redressa vivement.
— Voilà enfin quelque chose! s'écria-til ; nous sommes peut-être sur la piste des vrais coupables... Eh bien ! citoyens, ditesmoi tout ce que vous savez relativement à ces deux individus.
Le fermier donna quelques renseignements sur le| Borgne-de-Jouy, qui, trois jours auparavant, était venu lui demander
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de l'ouvrage avec les autres aouterons. On ne pouvait guère reprocher à ce jeune drôle qu'une grande fainéantise jointe à beaucoup d'astuce et do curiosité. Cependant sa vie nomade, je ne sais quoi dans ses manières, surtout ses allées et ses venues suspectes, et la circonstance de cet éclat de rire que Bernard avait entendu à la porte du château, n'était pas de nature à préveair en sa faveur. Daniel, à son tour, raconta comment il avait rencontré sur la grand'route le colporteur François blessé et sans ( onnaissance ; il n'omit pas la particularité du triple paase-port et les expHcations qu'on lui avait données de ce fait; il finit par exposer comment il avait conduit François à la ferme, où cet homme
avait reçu les secours que réclamait son état.
Le [brigadier Vasseur écoutait ces détails avec une extrême attention.
— Tout cela peut être fort innocent, ditil ; et cependant je gagerais que ces gaillards-là ont mis la main au vilain ouvrage de la nuit dernière... Mais voyons ! ne m'avez-vous pas dit qu'ils avaient dû coucher ici?
. — Oui, certainement, répondit Daniel, et à telles enseignes qu'hier soir, afin de débarrasser la famille Bernard de leurs
importunités, je les ai moi-même enfermés à clé dans l'étable. x\falgré cette précaution, il n'est guère probable que nous les retrouvions ce matin.
— S'ils ont, en effet disparu, reprit le brigadier, il ne nous restera plus de doutes sur la culpabilité de ces vagabonds. Sachons donc ce qui s'est passé du côté de l'étable ; les oiseaux fussent-ils dénichés, comme je le présume, nous pouvons faire là des découvertes précieuses!
Et il donna des ordres tout bas à deux de ses hommes qui sortirent aussitôt.
En ce moment, il semblait évident à tous
LES CllAUFFi:UUS 189
les gens de la ferme que le colporteur et le Borgne- Je-Jouy étaient les complices, sinon les auteurs principaux des crimes de la nuit, et il ne venait à l'idée de personne qu'ils n'eussent pas suivi les autres scélérats dans leur retraite. Aussi, quel fut l'ùtonnement général quand les gendarmes repai'urent accompagnés du Beau- François et du Borgne-de-Jouy?
L'un et l'autre portaient exactement le costume de la veille et les brindilles de foin attachées encore à leurs vêtements annonçaient sur quelle couche ils avaient dû passer la nuit. Leurs jambes et leurs moins semblaient avoir été garrottées; leurs visages étaient coulures par la près-
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sion d'un bâillon. Le Beau-François s'appuyait sur le bras d'un des gendarmes, et son visage pâle, son front qui éta'ait une large blessure saignante, lui donnaient l'aspect le plus piteux. Le second gendarme était chargé de la balle du colporteur et du petit paquet de l'aouteron.
Cette vue, si différente de ce qu'on attendait, changea tout d'abord les soupçons en pitié; au lieu de criminels, il n'y avait plus que des victimes de l'attentat, et non pas des moins à plaindre. Les deux survenants augmentèrent encore par leurs lamentations la sympathie qu'on commençait à éprouver pour eux.
— Seigneur Dieu! dit le Beau-François
Lt:- CllHL'FFRUKS 191
en gémissant, esl-il possible de passer une nuit comme celle qui vient de finir ! Mais, ajoula-t-il en pîomenant ses yeux sur la scène de désolati(3n que présentait la Jerme, nous n'avons pas été seuls à souffrir, je crois! Et même, poursuivit-il en rémarquant le cadavre du valet encore exposé dans un angle de la salle, il s'en est trouvé de plus malheureux que nous !
— Les gredins ! les scélérats, les assassineurslsécvidi le Borgne -de-Jouy à son tour en menaçant du poing un ennemi invisible; s'il y a du bon sens d'emmaillotter de pauvres diables pendant six mortelles heures ! Je ne m'en remettrai pas de six mois.
192 LES CHAUFFEUUS
Et il se laissa tomber sur un siège; déjà le Beau-François s'était assis avec effort sur un meuble renversé. Cependant le brigadier ne paraissait pas bien convaincu de la réalité de leurs souffrances ; tout en écoutant le l'apport de son subordonné, il les observait avec une attention persévérante, qu'ils supportèrent du reste sans broncher.
Le gendarme exposa en peu de mots qu'il avait trouvé l'étable fermée a clé extérieurement, et ces deux hommes étendus sur le foin, bâillonnés et fortement attachés. Pour preuves à l'appui, ils montrait les cordes dont il les avaient débarrassés, et les aventuriers exhibèrent d'eux-mêmes avec empressement leurs bras et leurs
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jambes légèrement meurtris. Cette vue acheva de dissiper les soupçons des assistants. Seul le brigadier persistait dans ses doutes.
— Ainsi donc, reprit-il d'un ton sévère, vous prétendez avoir été vous-mêmes retenus prisonniers, et vous niez toute participation aux crimes de la nuit?
L'un des accusés manifesta un étonnement douloureux, l'autre une indignation d'honnête homme offensés
— Regardez-moi donc, citoyen brigadier, dit le Beau-François ; voici le citoyen
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juge de paix qui vous d\vr>. dans quel état il ara rencontré hier sur la grand'route, si bien que, sans lui, je serais mort peutêtre à l'heure où nous sommes. Voici encore la digne femme qui m'a pansé, continua-t-il en se tournant vers la fermière, et demr.ndez-lui comment, blessé, affaibh par la perle de u)on sang, me traînant à peine, j'aurais pu me joindre à ces odieux scélérats!
— C'est votre élat, citoyen brigadier, reprit à son tour le Borgne-de-Jouy, de croire facilement le mal ; je suis connu, voyez-vous. On pourra se laisser aller parfois à fainéanter, à bavarder un peu trop, histoire de s'égayer ou d'égayer les autres; on pourra être étourdi, curieux
et ami de la bouteille, ainsi que vous le dira peut-être maître Bernard ; mais ce ne peut être sérieusement que vous nous accusez d'être les amis de ces brigalids qui nous ont étouffés, moulus de coups et tenus à la gêne pendant si longtemps!
Le brigadier ordonna de faire sortir un des accusés, afin qu'il pût les interroger séparément. Néanmoins, il eut beau employer toute son habileté, il ne parvint pas à les trouver en contradiction l'un avec l'autre. Tous les deux affirmèrent avec l'accent de la vérité que la veille au soir, étant enfermés dans Tétable et déjà endormis, ils avaient été éveillés par un grand bruit; que des hommes, dont l'obscurité les avait empêché de voir le cos-
tume et les traits, étaient entrés tout à coup, s'étaient jeté sur eux, et les avaient liés. Toute la nuit une sentinelle qui se promenait devant le bâtiment les avait détournés de faire aucune tentative pour s'enfuir; ils étaient restés dans la même posture jusqu'au moment où les gendarmes avaient coupé leurs liens et fini leur supplice.
Ce récit simple et naturel paraissait probable en tous points. Le jeune juge de paix et Bernard n'hésitèrent plus à déclarer qu'ils avaient dû se tromper en croyant reconnaître la voix du Borgne et celle du colporteur la nuit précédente. Mais plus les charges élevées contre ces deux hom-
mes semblaient s'amoindrir, plus la défiance du brigadier devenait grande. En désespoir de cause, il demanda s'ils étaient munis de passe-ports.
Aussitôt le Borgne lui présenta un papier de sûreté, de date ancienne déjà, mais parfaitement en règle, délivré par la municipalité de Versailles à Germain Bouscaut, dit le Borgne-de-Jouy, âgé de dix-huit ans, ci-devant apprenti à la manufacture d'étoffes peintes de Jouy, et présentement journalier. Vasseur examina ce passe-port avec attention, le retourna dans tous les sens, et finit par comparer minutieusement 10 si';:nalement qu'il contenait avec laperson; , du jeune drôle qui se pré-
tait calme et souriant, à ces investigations.
— C'est bien, dit enfin le brigadier avec un air de regret.
Le tour du Beau-François était venu, et Vasseur, ayant appris de Daniel la circonstance du triple passe-port, s'attendait que le soi-disant colporteur se compromettrait par de maladroites dénégations; il n'en fut rien. Le Beau-François avait sans doute éventé le piège, car, prenant un air de simplicité et de bonhomie, il tira de sa poche le vieux portefeuille que nous connaissons et le remit au gendarme en disant :
— J'ai expliqué déjà comment je me trouvais porteur, outre le mien, des passeports de mes deux associés. Voyez donc, citoyen brigadier, quel est parmi ces papiers celui qui appartient à Jean Auger, natif de Fromenceau, exerçant la profession de marchand forain ; c'est celui-là qui est le mien. Mais vous le trouverez plus facilement que moi, car je ne suis pas fort sur la lecture.
Le brigadier s'empara du portefeuille pour en étudier avec soin tout le contenu. Daniel s'approcha vivement du colporteur :
— Citoyen, demanda-t-il à demi-voix,
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êtes -VOUS en effet du village de Fromenceau dans la ci-devant province d'Anjou?
— Il le faut bien, puisque mon passe-port le dit, répliqua le colporteur d'un ton cauteleux.
— Alors vous devez connaître les gens de ce pays, et vous serez sans doute en état de fournir des renseignements sur quelques-uns d'entre eux?
— Il y a très longtemps que j'ai quitté mon village; cependant cela ne ne serait pas impossible.
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— Eh bien donc ! aussitôt que vous aurez entièrement satisfait à la justice, nous causerons plus à loisir, et je vous donnerai peut-être une commission où vous trouverez votre profit.
Le Beau - François s'inclina d'un air étonné.
— De quoi s'agit-il donc? demanda le brigadier qui, tout en épluchant le porlffeuille, n'avait pas perdu un niotde cette conversation rapide.
— De choses étrangères à l'affaire criminelle que vous instruisez en ce moment,
répliqua Daniel : le lieu de naissance de cet homme vient de me rappeler un engagement que j'ai pris envers mon malheureux oncle, et je le remplirai quoiqu'il m'en coûte.
Vasseur n'insista pas, et il poursuivit ses recherches.
La singularité de ces trois passe-ports trouvés sur une même personne paraissait bi( n un peu louche au brigadier, comme déjà elle l'avait paru à Daniel; mais à cette époque l'ordre le plus parfait ne régnait pas dans le service des papiers de sûreté, et de fort honnêtes gens pouvaient être pris en faute sur ce chapitre. D'ailleurSjFrançois
expliquait cette circonstance avec une simplicité qui semblait devoir exclure le soupçon. (Juant à la ressemblance des signalements, elle n'avait pas une grande importance; sauf certains cas de difformité apparenle,laplupartdecessignalements,griffonnésparun em|3loyé distrait, différaient très peu les uns des autres. Aussi le brigadier Vasseur ne vit-il rien de bien grave dans tout cela ; et après s'être assuré que le portefeuille ne contenait en outre que des factures et des papiers insignifiants, il le rendit à son propriétaire en disant encore une fois :
— C'est biéri !
Mais il ajouta presque aussitôt avec une sorte de colère :
— Qu'on les fouille !
Les gendarmes obéirent. Pendant qu'ils procédaient à cette opération, le Beau- François ne put cacher tout à fait certains signes de malaise. 11 ne craignait rien pour lui-même, car il avait pris ses précautions dans la prévision de ce qui arrivait; mais il était beaucoup moins sûr de son compagnon, dont il connaissait de longue date l'irrésistible penchant pour le vol. Il avait compté sans la finesse du jeune scélérat, car on ne trouva rien de suspect dans ses vêtements. Les poches du Beau-François contenaient seulement une petite somme en assignats et en argent, qui ne dépassait pas les exigences de son commerce ; celles du Borgne, une vingtaine de francs en pa-
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pier et quelques monnaie. On visita également la balle de l'un et le paquet de l'autre. La balle se composait de mercerie et de menue quincaillerie; le paquet, de pauvres effets de rechange. Au reste, on ne découvrit ni armes, ni bijoux, ni aucun objet d'origine douteuse. Le brigadier se reconnut eniin battu. ,
— Allons ! laissez-les , dit-il d'un air pensif; il n'y a décidément pas de prise sur eux. Il faut donc les lâcher, après qu'ils nous auront déclaré où l'on pourra les assigner comme témoins... Oui, qu'ils s'en aillent. Et pourtant je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée que ce sont les plus grands vauriens de la terre!
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Mais loBeau-Franoois avait déjà l'etrouvé son assurance.
— Citoyen brigadier, reprit-il d'un ton de reproche, ceci ji'est pas bien... Après ■ avoir été cruellement maltraités par les brigiiods, nous sommes conduits devant vous comme dès coupables ; on nous interroge, on nous fouille, on bouleverse nos effets, on nous malmène de toutes manières, et quand il est prouvé que nous sommes d'honnêtes gens, vous nous dites des injures... Cela est-il dans votre
droit?
— Vous d'honnêtes gens ! Je jugerais plîiiôt que ton camarade et toi...
- Cet homme n'est pas mon camarade; je ne le connais pas.
— En effcit, reprit le Borgne-de-Jouy, nous nous sommes rencontrés ici au gîte pour la première fois... Mais le citoyen colporteur n'a pas moins raison: il ne vous appartient pas, brigadier, d'insulter des pauvres diables...
-- Paix !' interrompit Vasseur en frappant du pied, ne m'irritez pas, ou, vaille que vaille, je donne l'ordre de vous emmener. Vous vous êtes bien tirés d'affaire, je suis forcé d'en convenir ; mais je lis sur vos fronts le mot coquin très nettement écrit, et j'ai un flair qui ne me trompe
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pas... Partez donc, ou je ne pourrais résister à la tentation de faire une connaissance plus intime avec vous.
Malgré leur effronterie, les deux scélérats sen tirent qu'ils ne devaient pas pousser plus loin la susceptibilité , et ils se taisaient quand .il leur vint un secours inattendu :
— Citoyen Vasseur, dit Daniel Ladrange, vous avez refusé mon concours dans l'instruction de cette affaire et je ne m'en plains pas; cependant j'aurais cru qu'un officier de justice aussi expériaienté, aussi intelligonlque vous, s'abstiendrait de condamner les gens sur la mine.
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Vasseur rougit légèrement et mordit sa grosse moustache noire.
— Vous avez raison, répondit-il brusquement ; mais l'avenir nous apprendra si j'ai deviné juste au sujet de ces deux... hommes. Je ne vous en veux donc pas de la leçon un peu rude que vous venez de me donner; néanmoins, citoyen Ladrange, réservez votre com.passion pour une autre occasion ; réservez-la surtout pour vousmême et pour les vôtres, car vous en aurez bientôt besoin.
■— Que voulez-vous dire? Voici plusieurs
fois que vous semblez me menacer ou me
plaindre ; il est temps de m'exphquer ces
inconcevables rélicences. Je vous prie a n
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donc, et au besoin je vous ordonne comme votre supérieur...
— Mon supérieur? répliqua Vasseur avec tristesse ; vous ne l'êtes plus. Si je ne vous ai pas cédé la direction de cette enquête, c'est que vous n'aviez déjà plus qualité suiîisnnte pour cela, et d'autre part il me fallait vous entendre comme témoin. Mciiiitenant que j'ai recueilli votre témoignage, il me reste un pénible devoir à remplir.
Il se leva, et touchant légèrement l'épaule de Daniel, il dit d'une voix étouffée :
— Citoyen Daniel Ladrange, ci-devant
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juge de paix de N***, je vous arrête au nom de la loi !
Daniel pâlit et recula d'un pas.
— Moi ! s'écria-l-il ; ce ne peut être qu'une méprise ! En vertu de quel ordre...
— En vertu d'un mandat arrivé hier au soir de Paris et que je venais exécuter ici la nuit dernière quand j ai appris le crime commis au Breuil. Vous pouvez juger par vous-même de la légalité de l'acte d'arrestation décerné contre vous.
Il lui présenta un papier couvert de
larges timbres. A peine Daniel eut-il jeté un regard sur celte pièce, au bas de laquelle flamboyait une signature bien connue, qu'il frissonna. L'ordre émanait du comité de salut public. Ladrange était ari'êlé comme suspect. Cependant il demeura calme, et dit en rendant le mandat :
— il suffit, citoyen brigadier; je vous suivrai sans résistance. J'espère qu'à votre tour vous m'accorderez toutes les facilités conciliables avec votre devoir?
— Contez-y, et, s'il ne dépendait que de moi... Mais ma tâche n'est pas finie.
Il se tourna vers madame et mademoi-
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selle de Méréville, qui formaient un groupe uavrant de tristesse à l'autre extrémité de la salle.
— Ce sont là sans doute, poursuivit-il avec une émotion croissaiite, la fille et la veuve du ci-devant marquis de Méréville? N'essayez pas de le nier... Elles se sont trahies depuis longtemps... A mon grand regret, donc, je vais conduire ces pauvres dames à Chartres avec vous.
Daniel croyait avoir épuisé depuis quelques heures la coupe de toutes les douleurs humaines; mais en apprenant que sa tante et sa chère Maria étaient aussi piisonnières, il bondit de rage et de souffrance.
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— C'est une infamie ! s'écria-t-il ; citoyen Vasseur, vous qui êtes un homme de cœur, un loyal militaire, vous ne voudrez pas exécuter cet ordre inique, abominable?
ceux qui l'ont signé sont des monstres, des scélérats sans âme...
— Silence! par pitié pour vous-même!
dit le brigadier avec chaleur.
Puis, entraînant Daniel dans un coin de la salle :
— Je vous en conjure , continua-t-il à voix basse, modérez-vous, ou vous vous perdez sans ressource. Je puis tout pardonner à un premier mouvement, mais nos gens vous écoutent, et s'ils allaient
répéter vos parole--... D'ailleurs à quoi servent des injures?
Daniel connprit que Vasseur avait raison, et il se tut.
— En ce qui me concerne, reprit haut le brigadier, je vous répète que vous serez tj'aités avec égards. On vous laissera quelques heures pour prendre le repos dont vous avez besoin après tant de secousses. Pendant ce temps, je m'entendrai avec les maires des communes voisines, que j'fii fait prévenir, et qui vont se réunir ici afin de se concerter sur les moyens de punir les auteurs de ce crime audacieux. Ces devoirs accomplis, je me procurerai une voiture où, vos parentes et vous, vous
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pourrez voyager commodément sous mon escorte... Citoyen Ladrange, n'essayez pas d'échapper à ma surveillance, car, je vous en donne ma parole, je n'hésiterais pas à employer tous les moyens pour vous en faire repentir.
Ces paroles étaient prononcées d'un ton ferme et péi'emptoire. Maria, qui jusqu'à ce moment n'avait paru occupée que de sa mère, releva lentement la tête, écarta les boucles de cheveux qui lui tombaient sur le vi.^age, et, s'approchant du brigadier, elle lui dit d'un ton où la dignité s'aUiait à la prière :
— Je :>uis en (."tlV-t Maria de Moréviile,