LES CI1AL'FF{:.UKS
moDsieiH', et je ue prétends pas me soustraire à votre autorité. Mais la loi doit avoir fait une distinction en faveur des personnes malades; souffrez donc que ma pauvre mère demeure dans cette maison jusqu'à ce que sa santé se soit améliorée. Vous prendrez les précautions que vous croirez nécessaires, et il ne saurait résulter aucun mal de votre humanité. Vous paraissez bon, monsieur, malgré les devoirs inflexibles de voire charge, et vous ne repousserez pas une demande si juste, si légitime.
Cet appel direct d'une belle et pure jeune fdle, à qui sa douleur et ses larmes donnaient un alti ait irrésistible, parut agiter au derniei' point l'énergique bi'igadier.
218 LEb CHAUFFEURS
Une grosse larme brilla sur sa joue, et il n'eu! pas la force de répondre.
— Une charmante enfant ! dit quelqu'un derrière lui ; oui, sur ma foi ! une admirable personne !
Vasseurse retourna. Celui qui exprimait si chaleureusement et peut-être involontairement son admiration était le Beau- François lui-même. Le soi-disant colporteur, immobile et appuyé sur son bâton, regardait mademoiselle de Méréville avec une fixité singuhère. Ses traits, beaux et réguliers, quoique dui's rayoïuiaient d'enthousiasme. Ses yeux avaient le scintillement d'une lame d'acier poli. Cependant
LES CHAUFFEUUS 2i19
quand il s'aperçut qu'on l'observait, cette espèce de transfiguration cessa, et il dit de son ton patelin :
— M'est avis, citoyen brigadier, que vous aurez le cœur bien méchant si vous résistez aux instances de cette jolie petite aristocrate !
Le Borgne- de- Jouy paraissait fort surpris de l'intervention passionnée du colporteur en pareille affaire. Daniel reprit :
' — Mademoiselle de Méréville a raison, citoyen Vasseur ; vous ne pouvez emmener au loin avec vous une femme malade ,
yf
220 * LLS CllAiri-LUUS
presque niouronlc, La lui. si sévci'e qu'elle soit; ne saurait être barbare, et vous ne risquez rien de laisser ma tante à la ferme jusqu'à ce que vous en ayez référé à vos supérieurs. ^
Tous les assistants joignirent leurs instances à celles de Daniel, mais le brigadier, qui avait eu le temps de surmonter son émotion, se montra inflexible.
— Impossible! dit-il d'une voix altérée; je ne discute jamais les ordres que je reçois... Adressez-vous à ceux qui commandent; moi, j'obéis.
Puis se tournant vers Maria :
LKS CHAL'I-FKL'nS tM
— Madeûioiselle, poursuivit-il, je vous conseille de vous retirer avec madame votre mère dans la pièce voisine ; je prendrai soin que vous n'y soyez pas importunées. Vous vous reposerez et vous vdus préparerez à loisir pour le vovn,Q;e prochain... Je ne puis rien de plus.
— Il suffit, monsieur, et je vous remercie, répliqua Maria en saluant avec modeslie.
Elle alla prendre sa mère, qui la suivit machinn'.ament; elle échangea un regard doulon.eux avec Daniel, et elle sortit, accompagnée du fermier et de la fermière, qui, au miheu de leurs chtlgrins,
22 £ fcES CIIAUFFKURS
u'oubliaient pas les devoirs de l'hospitalité.
Le brigadier s'était laissé tombé sur un siège d'un air accablé, et Daniel se cachait le visage. Quant au Beau-François, il demeurait plongé dans une profonde rêverie, l'œil tourné vers la porte où Maria de Méréville venait de disparaître. Le Borgnede-Jouy, après les avoir tous examinés avec une curiosité railleuse , s'écria en ricanant :
— Morbleu! plus on vit plus on voit de choses bizarres. Voici maintenant que la gendarmerie nationale arrête les gros bourgeois et les dames aristocrates, tandis
Lt>:S CHAliFFlUKS
que les voleurs et les assassins courent les champs !
— Pour le coup tu as dit vrai, s'écria Vasseur avec rudesse en relevant la tête ; oui, quand tu serais le plus iiiipudent coquin de la terre lu as raison cette lois. Il est des moments où l'on aurait envie de briser son sabre pour en jeter les morceaux à la face de... Mais il suffit, ajoutat-il d'un ton sombre ; je prendrai ma revanche... Tu peux dire à ceux qui courent les champs, si tu les connais, que le brigadier Vasseur n'aura pas toujours des honnêtes gens à arièter, et que, de par cinq cent mille diables ! les scélérats ne perdront rien pour avoir attendu!
Il causa bas avec deux de ses hommes
22ï. IJ^S CHAUFFl'URS
en leur désignant Daniel, et il sortit pour aller au-devant de plusieurs personnes qu'on entendait dans l'avenue.
Le Borgne-de-Jouy, terrifié par le ton menaçant de Vasseur, ne se souciait plus de demeurer à portée du redoutable brigadier. Il toucha donc le bras du Beau- François, pour l'avertir qu'il était temps de se retirer. Le colporteur, troublé dans ses réflexions, fronça le sourcil d'un air de farouche impatience. Cependant il se ravisa t)ienlôt, et il se disposait à partir, quand Daniel, qui avait la hberté d'aller et de venir dans la chambre, le prit à l'écarL
— (^iloven François, lui dit-il d'un fon
LES CHAUFFfc:URS 225
bienveillant, je crois maintenant pouvoir mettre en vous toute ma confiance ; voulezvous me servir dans l'affaire dont je vous entretenais tout à l'heure?
Le colporteur manifesta de l'embarras.
— Cela dépendra, citoyen, répliquat-il; un pauvre diable tel que moi n'est pas capable de grand'chose... De quoi s'agit-ij ?
— D'une mission simple et facile... Vous le voyez, je suis arrêté comme suspect, et il n'est pas nécessaire d'être prophète pour prédire ce qui résultera de mon arrestation. Or, mon oncle Ladrange, ce malheu--
11 la
226 LES OHAUFFEUUS
reux vieillard qui a péri la nuit dernière d'une façon si rruelle, m'a cliargé d'une tâche dont, selon toute apparence, je ne saurais m'acquitter désormais ; c'est à vous , citoyen François, que je veux la transîneUre J'ai vu par votre passe-port que vous étiez natif du village de Fromenceau ; il vous sera plu.^ facile qu'à tout autre ue découvrir un habitant de ce paj's à qui revient dès à présent un nom iionorable et une giande fortune. N'hésitt^z donc pas à entreprendre au plus tôt le voyage de Fiomenceau, et, si vous réiississez dans vos recherches, vous ne pouvez manquer de tirer de cette affaire des avantages perbOiUiels, tout eu déchargeant ma conscience d'un grand poicis.
Il fournit au Beau-François les rensei-
LKS CHALFF; ^RS 227
gnements nécessaires pour retrouver le fils abandonné du vieux Ladrange. Il lui fit répéter plusieurs fois les nonûs et les dates qui pouvaient le mettre sur la voie des découvertes. Cependant il s'abstint de lui conter toute l'histoire, craignant d'accorder une confiance trop entière à un homme qu'il connaissait depuis si peu de temps. Cette réserve sembla laisser des soupçons au colporteur.
~ Et vous ne voulez pas me dire plus nettement, reprit-ii avec une certaine agitation, ce que l'on espère de cet introuvable François Gauthier ?
— Encore une fois, il s'agit pour lui
228 LKS CHMFFF.rUS
d'une brillante position à laquelle il doit être loin de s'attendre. Dès que vous aurez découvert le lieu qu'il habite, vous l'engagerez à se pourvoir des pièces constatant son identité, et à se présenter devant le citoyen Laforêt, notaire à N***, qui est chargé du testament de feu mon oncle Ladrange. Alors, s'il n\ st pas ingrat, il vous récompensera généreusement de vos peines.
Le Beau-François réfléchissait profondément.
— Allons ! reprit-il, je ferai ce que vous souhaitez, citoyen juge de paix, et j'ai bon espoir de réussir, car, s'il faut l'avouer, ce
LIS CHAL'FFEUKS 229
Gauthier ne m'est peut-être pas entièrement inconnu.
— Quoi! vous le connaîtriez? demanda Ladrange. Oh! de grâce, donnez-moi quelques renseignements sur son compte.
— C'était autrefois un jeune girs fort remuant et pas trop bête, assez bien venu auprès des filles du village. Ensuite, il y a si longtemps que je ne suis allé à Fromenceau...
— Mais son caractère, son état, son gem'ede vie?
— Vous m'en demandez irop long.,. 11
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passait pour un bon diable, au temps dont je vous parle ; pourquoi ne le serait-il plus aujourd'hui?
Daniel, à son tour, devint pensif.
— Il suffit, dit-il enfin comme à luimême ; quels que soient le caractère et les mœurs de ce jeune homme, les combinaisons étranges de mon oncle ne sauraient plus se réaliser, et je dois me contenter de remplir purement et simplement les instructions que j'ai reçues... Dieu fera le reste :
11 reprit après une courte pause :
— Vous pouvez partir ; ne négligez rien
LES CIIAUFFKURS 231
pour justifier la confiance d'un homme qui sans doute n'a plus longtemps à vivre... Je voudrais, ajouta-t-il, pouvoir vous remettre un peu d'argent afin de subvenir aux frais des démarches que vous allez entreprendre, mais je suis pauvre, et les circonstances sont facheu-es. Cependant, si quelques assignats vous étaient nécessaires...
Il portait la main à son portefeuille, le Beau-François l'arrêta :
— C'est inutile, j'ai ce qu'il me faut, et, après Taffaire, je sais comment je trouverai le prix de mes peines... ^îciis voyons, citoyen, poursuivit-il mystérieusement, croyez-vous vraiment que , vous et cette
23â LES CliALFFKLUS
jeuiic daiiie, vous n'ayez plus aucui] espoir de salut?
— Ne me parlez pas d'elle, répliqua Daniel avec désespoir ; ne me parlez pas d'elle et du sort qui ratlend, ou vous me rendriez fou !
Le Beau-Franrois darda sur Ladrange son regard pénétrant.
— Pouvez-vous me dire, demanda-t-il très bas, quel chemin on vous fera prendre à vous et aux autres prisonniers?
— Vous avez entendu comme moi le brigadier Vasseur. Ce soir, nous allons
Li:S CHAlFFilL'RS 233
partir pour >;***; demain nous serons conduits à Chartres, où nous arriverons sans doute dans la nuit; de là, je pense, on nous dirigera sur Paris.
— C'est bien... Il serait possible que vous trouvassiez des amis sur la route. Ne vous étonnez de rien et soyez prêt à vous aider vous-même au besoin.
— Quel est donc votre projet? demanda Daniel au comble de l'étonnement.
Le colporteur alla charger sa balle et dit bas au Borgne-de-Jouy, qui semblait fort intrigué de tous ces pourparlers :
— Viens.
234 LKS CHAUFFIURS
- Moins d'une minute après, ils étaient hors de la ferme et s'éloignaient d'un bon pas.
Ladrange demeura quelques instants plongé dans ses réflexions : mais bientôt il secoua la tète avec découragement et alla s'étendre sur un matelas^ Épuisé de fatigue et de douleur, il ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil pénible pendant qu'un gendarme veillait à son chevet.
Le bac de Grandraaison.
Le lendemain, vers le soir, une voiture fermée, escortéeparla gendarmerie, suivait une de ces interminables routes, plates et nues, qui distinguent la Beauce. Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, on n'a-
t'ôO UiS CliAlFl'iUJKS
percevait qu'une plaine tVilile, encore couverte en partie de riches moissons, mais sans variété, sans arbres et sans verdure. Un violent orage avait éclaté la nuit précédente sur le pays ; des nappes d'eau jaunâtre et immobile miroitaient çà et là, aux dernières lueurs du jour. Cette espèce d'inondation ayant interrompu les travaux agricoles, la campagne n'offrait que peu d'animation. La route elle-même était solitaire; de temps en temps seulement on croisait des groupes de travailleurs qui regagnaient les fermes voisines. La voiture et son escorte semblaient pourtant exciter la curiosité des campagnards; on les voyait de loin se retourner ou accourir au bord dn chemin pour contempler ce cortège sinistre, et quand il était passé, ils se di-
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saieiU entre eux d'un ton de stérile pilié ou d'égoïste indifférence : «. Voilà encore des aristocrates que l'on conduit à Chartres pour les juger. »
On a deviné sans doute que cette voiture renfermait Daniel Ladrange et les dames de Méréville. Un postillon, chamarré de rubans tricolores , conduisait les deux chevaux de poste attelés au véhicule; mais il ne faisait pas entendre ces appels joyeux adressés aux passants, ces bruyants claquements de fouet où se manifeste la beUe humeur des gens de sa profes-sion. Les gendarmes eux-mêmes ne cherchaient pas à se (astraire par une causerie amicale des longueurs de la roule, et peut-être en cela se confoi'm aient-ils aux prescriptions
de leur chef, le brigadier Vasseur, qui marchait seul en avant, l'air triste et le front soucieux.
11 était assez tard quand on avait quitté X***, à cause de certaines formalités légales qu'il avait fallu remplir. Une fois en marche, le brigadier avait voulu presser le postillon, afin de réparer le temps perdu; mais la route, qui n'était déjà pas des meilleures, se trouvait ravinée par l'orage de la veille. Â chaque instant les roues s'engageaient dans de profondes ornières; les chevaux piétinaient dans une boue argileuse, gluante, tenace, qui les empêchait d'avancer. Ou allait constamment au pas ; si bien que la nuit approchait, et qu'on était encore à plusieurs lieues de Chartres, terme du voyage.
Dans l'intérieur de la voiture régnait un morne silence, quinterrorapaient seulement, à longs intervalles, quelques mots échangés à voix basse. Les dames de Méréville avaient quitté leurs habits de paysannes percheronnes, ce déguisement n'étant plus nécessaii'e; elles portaient maintenant des vêtements bourgeois , mais si simples qu'ils ne pouvaient attirer l'attention sur elles. Daniel luimême avait changé >a carmagnole et son chapeau à cocarde contre un costume brun n'appartenant à aucun parti, à aucune fonction publique. La pauvre marquise, dans sa folie, croyait faire une rentrée triomphale dans sa terre de Méréville; cette voiture grossière lui semblait être un carrosse d'apparat; elle
prenait ces gendarmes pour des gardes d'honneur. Daniel et Maria n'avaient le courage ni de l'approuver, ni de la contredire; mais ils soupiraient chaque fois que la malheureuse insensée exprimait une remarque où perçait son naïf orgueil.
Depuis un mouient la mère s'était assoupie ; les jeunes gens regardaient par une porlière les accidents de la route, comme pour chercher une distraction aux idées pénibles qui les obsédaient. Daniel avait pris la main de sa cousine qui ne la relirait pas; mais ils n'osaient ni se parler ni s'envisager, de peur que le désespoir intérieur ne se trahît dans leurs yeux ou dans les intonations de leur voix.
On passa devant un village qui se mon-
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trait, avec son vieux clocher d'ardoise, dans les vapeurs du soir, à une demilieue environ de la route ; Daniel parut l'examiner avec intérêt :
— Oui, oui, je ne me trompe pas, dit-il enfin comme à lui-même, ce doit-être là le village de Francheville, où demeure le citoyen Leroux.
— Quel est cet homme, Daniel? demanda Maria machinalement.
— Un riclie marchand de blé à qui j'eus, l'année dernière, occasion de rendre un grand service. Au marché deN***, Leroux fut accusé d'accaparer les grains pour affamer la contrée. Cette ac<:asation n'avait
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aucun fondement; néanr.oins les têtes se montèrent, une émeute éclata. Les gens du peuple s'emparèrent du pauvre marchand ; on l'accabla de mauvais traitements, et on le traîna dans les rues pour le mettre à la lanterne. Rien ne semblait pouvoir le sauver, quand je fus prévenu de ce qui se passait. Je n'avais en ce moment aucune force armée à ma disposition. Cependant rhunianité, ma qualité de magistrat, m'imposaient le devoir de secourir cette victime de l'erreur populaire. Je me jetai seul au milieu de l'émeute; je luttai contre les plus furieux, et employant tour à tour la prière et la menace, je parvins, non sans lisques pour moi-même, à préseiver Leroux d'une mort imminente.
Depuis ce temps, la reconnaissance de
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ec digne homme a été sans bornes ; il m'a dit bien des fois que sa fortune et sa vie m'appartenaient; il se plaît à m'accablor de riches présents que je repousse toujours. Dernièrement, désespéré de mes refus persévérants, il vint me voir à N***, accompagné de son vieux père, de sa femme et de ses enfants; tous avaient voulu me remercier en personne du service que j'avais rendu au chef de la famille, et ce fut une scène touchante dont je conserverai jusqu'à la mort le doux souvenir. J'ai pensé depuis, chère Maria, que j'aurais pu invoquer pour vous et pour votre mère l'appui de ces braves gens. Leroux a des relations fort étendues ; il a pris une part dans les fournitures des armées, ce qui lui donne une certaine in-
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fluence; il eût pu probablement vous procurer une retraite sûre ; et maintenant encore, si nous parvenions à nous échapper...
— Nous échapper, Daniel ! interrompit la jeune lllle, qui tressaillit à ce mot ; eroyez-yous donc la chose possible?
— Xon... répondit Daniel en détournant la tête, un moment j'avais conçu l'espoir... mais c'est une fohe!
— Et cependant, je vous en conjure, Daniel, dites-moi sur quoi reposait cet espoir, si faible qu'il fût. . . Je n'ai pas votre stoïque courage, moi; je crains la mort pour vous, pour ma pauvre mère, pour
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moi-même, s'il faut le dire, et je frissonne à la pensée du sort qui nous attend.
— Maria, chère Maria, ne me parlez pas ainsi, répliqua Ladrange avec douleur; laissez -moi la co.nfiance que votre jeunesse, votre beauté, votre innocence, désarmeront vos juges; et quant à votre mère, qui oserait la condamner dans l'état où elle se trouve?... Mais ne songez pas non plus à une délivrance impossible ; vous souffririez trop quand vous seriez désabusée. J'ai mal compris sans doute la personne dont les paroles vagues| m'avaient mis en tête ces chimères. Eût-elle la volonté de les réaliser, elle n'en aurait certainement pas le pouvoir.
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— Quand la force manque, pourquoi n'emploierait-on pas la ruse? Oh! Daniel, ne m'empêchez pas de croire qu'il est une personne au monde qui pourrait essayer de nous sauver, la certitude qu'un ami, si humble qu'il soit, épie une occasion favoralDle de nous venir en aide suffirait pour me donner du courage. Tenez, Daniel, n'avez-vous pas remarqué que notre chef d'escorte nous témoigne en toutes circonstances les plus grands égards, l'intérêt le plus affectueux? On dirait qu'il regrette d'être obligé de nous garder si étroitement, et, le cas échéant, il se réjouirait de notre déhvrance, je le gage.
— Peut-être, Maria, mais il se ferait hacher plutôt que d'y contribuer tant que
LES €HAUFFi:UI\S 247
nous sommes sous sa garde, Je connais bien le brigadier Vasseur; il est plein de cCeur, et sa mission actuelle le navre, mais il la remplira jusqu'au bout, sans peur et sans faiblesse... N'attendez rien de ce côté.
Cette assurance sembla détruire quelque rêve agréable que la pauvre enfant avait caressé peut-être à son insu.
— Mon Dieu 1 murmura-t-elle, nous faudra t-il donc mourir I
Daniel, bien qu'il sentît l'inutilité de ses consolations, allait tenter un nouvel effort pour relever l'esprit abattu de sa jeune
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parente, quand un bruit de voix au dehors attira leur attention à tous deux.
Un homme vêtu en paysan, sa veste sur un bras et ses outils de moissonneur sur l'épaule, était assis au bord de la route. A la vue des voyageurs, il se leva, et de ce ton câlin que prennent volontiers les gens de la campagne avec un supérieur, il dit au brigadier qui marchait en avant :
— Ah! citoyen, vous voici bien tard dans les chemins!... Mais où allez-vous donc par là? Ignorez-vous que, par suite de l'orage d'hier, le pont de Norvilhers a été emporté, et qu'il vous sera impossible
LES CUALTFliUUS 249
de passer avec votre voilure et vos chevaux?
Vasseur attacha sur lui un regard scrutateur; sans doute cet examen ne fut pas favorable à l'officieux, car le brigadier répondit sèchement :
— C'est bon, nous verrons cela quand nous y serons.
Et il continua d'avancer, tandis que le paysan rentrait dans un champ voisin, en sifflottant avec une insouciance apparente.
— Avez-vous entendu? dit Maria ef-
frayée à son compagnon de voyage; on assure qu'il y a devant nous une inondation, un pont emporté par les eaux, et copendant le brigadier ne songe pas à rebrousser chemin. Voudrait-on se défaire de nous avant même que nous fussions arrivés devant nos juges ?
— Pauvre enfant! pouvez-vous avoir de pareilles idées?... et croyez- vous que le brave militaire dont vous vantiez tout à l'heure la franchise et l'humanité consentirait à exécuter de tels ordres? Manquezvous donc de sujets de crainte réels pour vous en forger de chimériques? Mais justement, voici le brigadier qui prend désinformations.
LES CHAUFFEUUS 251
En effet, Yasseur s'était décidé à interterpeller une femme et deux enfants, qui, chargés de javelles^ semblaient avoir glané dans les champs du voisinage. La femme assura qu'à une lieue plus loin le passage était intercepté par les eaux de la rivière, qui avaient emporté le pont de la grande route. Les enfants, deux petits drôles à mine effrontée, soutinrent hardiment la même chose.
— A preuve, dit l'un en mordant une pomme verte, que la vache à la mère Giraud en avait jusqu'aux cornes, et qu'elle s'est noyée, la vache à la mèreGiraud.
— Et puis, dit l'autre en remontant avec fierté son pantalon de toile en lam-
2o2 LKS CIIAIFFELUS
beaux, le foin du bedeau de Norvilliers s'en est allé tout à vau-l'eau, mêmement que les brebis auraient pu paître au milieu de la rivière... et c'était bien joli.
— C'est la vérité pure, citoyen gendarme, reprit la glaneuse avec douceur ; et si vous êtes pressé, vous devriez prendre le premier chemin que vous trouverez là, à main droite; il mène au] bac de Grandmaison, où vous pourrez passer commodément la rivière où vous pourrez passer commodément la rivière avec la voiture et les chevaux.
Ces avertissements réitérés jetèrent le brigadier dansfune grande perplexité. La
LES cuauffeuus 2o3
nuit approchait, on était encore loin de Chartres. Était il sage de pousser plus avant, au risque d'être forcé de revenir sur ses pas?
Hommes, chevaux et voiture avaient fait halte au milieu de la route. Vasseur, de plus en plus embarrassé, demanda au postillon s'il avait connaissance que la rivière débordée eût emporté le pont de INorvilliers.
— Je n'en sais rien, moi, répliqua cet homme avec indifférence; la chose ne serait p( s impossible, car il est tombé une fière ramée la nuit dernière. Mais voyons, iroiis-nous tout droit, ou bien faut-il pren-
dre la route qui conduit au bac de Grandmaison? Des chemins perdus, je vous en avertis...
C'était précisément le doute sur ce point qui tourmentait le brigadier. Sans se rendre compte du pourquoi, le témoignage de cette femme doucereuse et de ces çnfants effrontés excitait encore sa défiance. Soupçonneux par caractère et par profession, il lui semblait que tous ceux qu'il interrogeait avaient un air de fausseté et d'ironie. Comme il pronaenait son regard au loin pour chercher quelque personne dont les rapports fussent plus dignes de foi, il vit sur la route un cavalier, ayant l'extérieur d'un bon bour-
geois campagnard, qui se dirigeait de leur côté.
— Morbleu! dit-il, nous allons savoir enfin si l'on ne se moque pas de nous. Voici précisément un voyag(!ur qui semble venir de Norviiliers, et si l'on m'a trompé... Allons, fouette, postillon ; nous nous informerons auprès du citoyen que tu vois là-bas, et nous saurons enfin la vérité.
On se remit en marche. Après avoir faitquel'iues pas, le brigadier retourna la tête pour observer encore la femme et les enfants qu'il venait de questionner; ils avaient disparu subitement, sans doute ils
s'étaient cachés dans les blés non coupés qui ondulaient au souffle du soir, de chaque côté de la route.
— Hum! pensa Vasseur, tout cela n'est pas clair.
Son attention alors se concentra sur le voyageur, dont il attendait des renseignements définitifs. Il l'atteignit juste à l'endroit où la route s'embranchait avec le chemin de Grand maison ; faisant signe à ses gens de s'arrêter, il aborda le cavalier, et ils échangèrent un salut courtois.
L'inconnu, comme nous l'avons dit,
LES CHAITFl^î URS S57
avait l'apparence d'un bourgeois aisé du voisinage. Il portait une de ces" longues redingotes qu'on appelail Roquelaures ; il avait de longues bottes bien ciréeà, avec des éperons d'argent. Un chapeau à larges bords et de longs cheveux cachaient en partie ses traits, que l'obscurité croissante empêchait d'analyser; mais quand il se découvrit, il laissa voir un visage souriant, un œil vif, qui annonçaient la bonne humeur. Le brigadier, fort expert en chevaux, fut frappé surtout de la finesse et de la beauté de l'animal que montait le voyageur. Bien que ce cheval parût déjà vieux et que son harnachement laissât beaucoup à désirer, il avait tous les caractères qui distinguent une bête de race, et i'élégance de ses formes, la légèreté de ses
Il 17
mouvements contrastaient avec la lourdeur des chevaux des gendarmes.
Vasseur, préoccupé du désir de continuer sa route et de se déctiarger de la responsabilité qui pesait sur lui, demanda poliment à riuconnu s'il venait de Norvilliers et s'il était vrai que le pont eût été emporté par une inondation.
-I- Je suis le médecin du pays, répondit le voyageur, et je viens de visiter un malade dans un village voisin deNorvilliers. On vous a dit vrai ; la route est en effet iBlerceptée, et vous pouvez voir d'ici que la rivii ro est Lien capable d'avoir joué ce méchant tour aux passants.
LES CHAlïFPI.nRS '2o9
Il étendit îa main vers un point éloigné de l'horizon. Une longue ligne blanchâtre, capricieuse et interrompue, se détachait sur le fond sombre de la campagne et refïétait les dernières lueurs du couchant; c'était évidemment une rivière débordée.
Cette affirmation positive , et surtout l'aspect des lieux ne laissèrent plus aucun doute au brigadier. '
- Ainsi donc, reprit-il, le plus court pour me rendre à Chartres serait de gagner avec mon monde le lac de Grandmaison? Vous le voyez, citoyen, je suis chargé d'un service pubh'c, et vous ne voudriez pas m'induire en erreur?
— A Dieu no plaise, brigadier! mais véritablement il ne vous reste pas d'autre parti à prendre, à moins d'aller chercher le pont de Vaufleur, à quatre lieues d'ici. Comme il est en pierre, il aura peut-être mieux résisté à l'inondation que notre mauvais pont de bois.
— 11 suffit citoyen ; je vous i ^mercie, et je m'en tiens au bac de Grandmaison. Je vais donc... Mais, de par tous les diables ! poursuivit-il en observant une masse noire qui se mouvait lentement dans la portion de la route qu'il allait abandonner, n'estce pas une charrette de roulage que j'aperçois là-bas, et qui semble venir de Norvilliers?
— C'est une charrette de ferme qui rentre chargée de fourrage, répKqua l'inconnu avec une assurance plein-e de simplicité.
— Vous pouvez avoir raison... On coiiimence à n'y plus voir à cette distance. Partons donc : au lieu de passer la rivière à Norvilliers, nous la passerons à Grandtnaison ; ce sera une lieue de plus, mais nos chevaux nous feront regagner cela.
— Je vais moi-même du côté de Grandmaison, reprit le médecin, et avec votre permission, brigadier, nous ferons route ensemble.
2!6!ll lES CllALFFEUllS
Cette proposition acheva de rassurer le soupçonneux Vasseur. Comment cet honnête docteur eût- il consenti à l'accompagner, si son rapport n'eût été exact en tous points? Aussi le brigadier donna-t-il un ordre bref à ses gens et au postillon, puis toute la troupe, quittant la grande route, s'engagea dans un chemin tortueux et crevassé, qui conduisait au bac.
Daniel, du fond de la voiture, avait écouté la conversation du chef d'escorte avec le voyageur; il avait même entrevu les traits du médecin campagnard par la portière. Ces traits lui étaient inconnus, mais il croyait avoir entendu la voix dans une circonstance récente, bien qu'il ne pût
se rendre compte du lieu et du moment. Comme il fouillait dans sa mémoire, Maria, de plus en plus effrayée par ce changement de direction, en demanda la cause, et Ladrange lui expliqua distraitement de quoi il s'agissait. La marquise, secouée par les \iolents cahots qu'éprouvait la voiture, s'éveilla tout à fait.
- Èh bien! dit-elle en souriant, nous ne devons pas être loin de Méréville, à présent? Je reconnais le mauvais chemin qui conduit à notre chère résidence seigneuriale; ce ladre de baiUi ne veut donc pas le faire réparer?
— Ma bonne mère, dit Maria doucement
264 LES CLIAUFFEURS
en se penchant vers elle, nous sommes encore loin du lieu où nous allons, et je ne sais si nous devons désirer...
— N'importe ! n'importe ! interrompit madame de x^Iéréville, nous ferons notre entrée aux flambeaux... Nos paysans vont être bien heureux de nous revoir! Comme un voyage est charmant quand on a en perspective tant de bonheur et de joie !
Elle s'affaissa de nouveau sur les coussins de la voiture, et elle retomba dans sa somnolence. I
— Pauvre, pauvre mère! balbutia Marin, qui avait peine à retenir ses larmes.
LES CIlAUFFEUilS 205
— Ne la plaignez pas, dit Daniel en soupirant; Dieu, dans sa miséricorde, lui a ôlé ce qu'il nous laisse à nous, la conscience de nos dangers. Comment eût-elle supporté pour vous les angoisses que nous éprouvons pour elle? Nous avons plutôt sujetde nous plaindre, nous, et cependant... Mais, par le ciel! ajouta-t-il en posant l'œil à la petite vitre qui se trouvait à la partie postérieure de la voiture, le brigadier avait raison... c'est un chariot de roulage!
— Que voulez-vous dire, Daniel? demanda la jeune fille avec vivacité.
— Chut! chut! ma chère Maria, je puis encore me tromper. Mais priez Dieu, et soyons attentifs à ce qui va se passer.
266 LES CHAUFFKURS
Cependant le brigadier de gendarmerie elle médecin s'avançaient côte à côte, en avant de la troupe, aussi rapidement que le permettait le mauvais état du chemin. Ni l'un ni l'autre ne se pressait d'entamer la conversation ; Vasseur le premier rompit enfin le silence.
— Sur ma foi! citoyen, dit-il en examinant le cheval de l'inconnu, vous avez là une bêle fine et qui a du feu. Sans vous ofîWnser, on ne se serait guère attendu à trouver un pareil animal entre les deux bottes d'un médecin de campagne.
— Ah! ah! réphqua le voyageur avec complaisance, on voit que vous êtes con-
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naisseur, citoyen gendarme. Le fait est que bien peu de chevaux dans ce canton pourraient lutter avec ce pauvre Bucéphale, tout vieux qu'il est... non, pas même votre Normand, quoique ce ne soit pas une bête à dédaigner.
— Mon cheval a son prix, dit sèchement Vasseur, qui, en bon cavalier, n'aimait pas qu'oH ravalât sa monture; mais Bucéphale, comme vous l'appelez, a dû vous coûter cher ?
— Pas trop, puisqu'il ne m'a coûté que la peine de le prendre. C'est toute une histoire. Vous saurez, brigadier, poursuivit l'inconnu d'un ton jovial, que, pour trou-