Les chauffeurs
s Le Beau-François avait habilement calculé l'eifet que certaines considérations de prudence devraient produire sur son parent, le premier moment passé. Aussi Ladrange ne tarda-t-il pas à entrevoir toutes
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les conséquences d'un acte irrétléchi dans des ciiconstances aussi graves.
Sans doute il devait remplir avec rigueur ses devoirs de magistral; mais n'avait-ii pas aussi des devoirs envers sa famille, et lui était-il interdit de chercher à concilier les uns avec les autres?
Il se mit à se promener à pas rapides dans la cnambre, sans prononcer une palole. La responsabilité qui pesait sur lui faisait découler de sou front une sueur glacée. Le Beau-François, au contraire, conservait son attitude nonchalante; on l'eut pris pour le juge, tandis que Danief paraissait être le coupable.
Enfin un bruit de pas annonça le retour de Comtois. Le vieux domestique vint pré-
venir que le médecin et le maire du village atlendaienl au salon.
— Dites-leur que je les rejoins à l'instant, répliqua Ladrange.
Il fit rapidement quelques préparatifs de toilette; puis il s'empara des sceaux et des divers papiers qui se trouvaient sur la table, et les enferma dans un meuble solide dont il prit la clé. Ces dispositions terminées, il se tourna vers le Beau-François : .
— iMonsieur, lui dit-il, je ne saurais décider de votre sort avant de connaître pré' cisément les causes de la mort de ce malheureux Laforêt: L'enquête que je vais commencer déterminera la conduite que je devrai désormais tenir à votre égard. En attendant, vous demeurerez ici ; et n'es-
sayez pas de m'échapper, car maintenant je serai toujours sûr de vous atteindre.
— Je reste, mon cher cousin, parce que telle est ma fantaisie, répliqua le Meg tranquillement : mais si je voulais vous fausser compagnie, croyez-le bien, ni vous, ni personne ici ne saurait m'en empêcher.
Daniel sortit et enferma le Beau-François à double tour; comme il s'éloignait, il entendit un ricanement de défi partir de l'intérieur de la chambre.
L'absence du jeune magistrat dura plus d'une heure. Après que les constatations judiciaires eurent été faites selon les plus minutieuses prescriptions de la loi, il congédia le maire et le médecin et alla rejoin-
dre son prisonnier. Il était beaucoup plus calme, et il semblait avoir pris une grande résolution.
11 retrouva le Beau-François tranquille et indifférent en apparence, comme ill'avait laissé. Après avoir soigneusement refermé la porte, afin que personne ne pût les entendre, il dit d'un ton ferme :
— Grâce au ciel, monsieur, je n'ai pas du moins à vous reprocher le crime dont je vous avais soupçonné d'abord. Il résulte des observations de l'homme de l'art que la mort de Laforêt est due à une cause naturelle, une apoplexie foudroyante; le fait a paru indubitable, et aucune trace de violence n'a pu être reconnue sur le corps... Cette circonstance me décide à user encore d'indulgence envers vous.
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Le Beau-François sourit.
- Bah ! je m'en doutais, rnurmura-t-il.
— Peut-être, reprit Daniel d'un ton solennel, devrais-je vous faire arrêter sur-lechamp, peut-être aussi devrais-Je m'assurer avant tout que, depuis votre évasion de prison, vous n'avez pas commis de nouveaux crimes. Mais je ne saurais me montrer impitoyable envers le fils de mon oncle, sans avoir au moins tenté quelques efforts pour le faire entrer dans la voie du repentir... Écoutez donc C:e que j'ai résolu et sachez à quelles conditions je suis prêt à vous rendre la liberté.
Et comme le Beau-François souriait encore à ce mot, Daniel ajouta :
- Ne comptez plus que je serais hors d'état d'assurer l'exécution de mes ordres.
LES CUAUFFKURS 7
Tout à l'heure, en sortant, j'ai pris mes précautions. Deux gendarmes qui se trouvaient à l'auberge du village et tous les domestiques d^ M. Leroux sont en ce moment dans le vestibule , à portée de ma voix.
Le Beau-François se leva d'un bond; il n'avait pas piévu cette mesure.
— Oui dà ! fit-il avec un geste menaçant; mais, avant qu'ils fussent accourus, je pourrais...
Daniel resta impassible, et soutint avec une froide intrépidité le regard qu'on lui lançait. Le Beau-François se mit à ricaner de nouveau.
-^ Ne craignez rien, poursuivit-il avec ironie. Moi user de violence contre mon protecteur, ma sauvegarde! û donc! Je
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serais plutôt capftble de vous défendre si vous étiez en péril, car je ne croirai jamais avoir quelque chose à craindre, mon généreux parent, tant que vou^ conserverez de l'autorité.
Ces protestations quasi-bienveillantes alarmèrent le jeune magistrat. Comme il cherchait à en deviner la portée, le Beau- François reprit :
— Voyons vos conditions.
— C'est juste. Voici donc ce que je vous propose : Votre condamnation sous le nom de Girodot vous ayant frappé de mort civile, vous a enlevé le droit de recueillir la succession de votre père. Par suite, cette succession revient, selon la loi, aux plus proches parents de Michel Ladrange, c'està-dire à madame de Méréville sa sœur, et
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à moi son neveu. Or, je m'engage sur l'honneur, tant en mon nom qu'au nom des dames de Méréville, à vous faire parvenir dans le plus bref délai, à l'étranger, les sommes importantes provenant de la fortune de votre père, pourvu que vous ayez quitté le sol français d'ici à trois jours. Celte proposition , par sa générosité même, excita la défiance du Beau-François. 11 devint pensif, et croyant enfin avoir trouvé la cause réelle de ce désintéressement, il dit d'un ton railleur :
— Hein ! cousin, vous commencez à comprendre que votre position est passablement embarrassante?
— Ne vous méprenez pas sur les motifs de ma conduite, reprit Ladrange avec chaleur: aucune considération exclusivement
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personnelle n'eût pu me décider à vous poser ces conditions ; je cède à des sentiments d'une rintre nature. Vous avez été bien coupable, Friniçois Gauthier, plus coupable peut-être que je ne le suppose; mais en ce uioment je suis seulement occupé des excuses que vous pourriez alléguer à vos désordres et a vos crimes. Enfant illégitime, abandonné par vos parents, livré à toutes les suggestions de l'ignorance et de la misère, à toutes les tentations d'une vie vagabonde, vous avez pu faillir une fois, puis subir les entraînements d'une première faute, f^eut-ètre n'êtes-vous pas encore compté te iiGfent corrompu ; peut-être l'isolement, le bien-être, la conscience do vos tortSj détermineront-ils en vous-même un changement salutaire; peut-être éprou-
verez-vous le besoin de vous réhabiliter parle repentir, le travaH et le dévoûment. Tels soni, monsieur, les motifs principaux de mon indulgence envers vous. D'autre part, j'ai conservé des sentiments de re- . connaissance pour votre malheureux père, mon tuteur et le soutien de mon enfance. H n'avait pas prévu que ses erreurs auraient de si funestes résultats, et que Dieu le punirait si cruellement dans la personne de son enfant abandonné ; mais je me souviens encore des recommandations qu'il me faisait à votre égard peu d'heures avant sa mort tragique, et ce souvenir me désarme... Je vous adjure donc, s'il en est temps encore, de revenir au bien et de profiler de l'occasion que Dieu vous donne d'expier vos fautes passées.
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Le Beau-François demeura impassible.
— Et dans le cas où je n'accepterais pas ces propositions, demanda-t-il, quel parti prendriez-vous, cousin Daniel?
~ Je vous accorderais trois jours pour vous mettre en sûreté de l'autre côté de la frontière, répondit le magistrat avec fermeté; ce délai passé, j'enverrais votre signalement à tous les agents de la force publique , à toutes les gendarmeries de France, avec ordre d'arrêter, partout où il serait rencontré, le nommé François Girodot...
—- Et si l'on parvenait à le prendre, il se parerait aussitôt de son vrâ nom de François Gauthier, le parent et l'ami du magistrat qui aurait signé le mandat... Prenez garde, monsieur, de commettre une im-
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prudence ; vous réfléchirez, j'espère, avani d'accomplir vos menaces.
— Je tiendrai rigoureusement mes promesses.
— Vous réfléchirez, je vous le répète.
Quant à moi, je désir^: peser mûrement vos propositions avant de les accepter ou de les refuser ; bientôtje vous ferai connaître ma décision. Jusque-là, ajouta-t-il d'un air hautain , dois-je me considérer comme entièrement libre de quitter cette maison et d'aller où il me plaît?
-- Vous êtes libre; et pendant trois jours je m'abstiendrai de prendre contre vous des mesures de rigueur, mais à une condition...
— Laquelle ?
— C'est que, pendant ces trois jours.
VOUS VOUS abstiendrez à votre tour de^ toute machination coupable, de tout acte réprouvé par les lois; dans le cas contraire/ je me considérerais comme dégagé de ma parole... Mais laissez-moi croire, François Gauthier, que tous les bons sentiments ne sont pas encore éteints dans votre cœur. Je vous en conjure, au nom de votre père, au nom de toute une famille estimable menacée du déshonneur, ne vous détournez pas de la voie qui s'ouvre devant vous. Dieu, aussi bien que la société...
— Il suffit, interrompit le Beau-François avec rudesse, comme s'il ne jugeait même plus nécessaire de se draper dans sa détestable hypocrisie; je n'ai jamais aimé les sermons ni les belles phrases. Maintenant, monsieur Lad range, j'ai hâte
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de partir; êles-vous sur que ces gens du vestibule ne me feront aucune avanit ?
— Ils ignorent pourquoi on les a mandés, et ils vous regardent comme un hôte de ma famille.
— Alors rien ne s'oppose à ce que vous m'accompagniez jusju'à la porte de la 'niaisofi : cela écartera tout soupçon d'une mésintelligence entre nous.
— Soit, répliqua Ladrange, qui n'était pas fâché de surveiller lui-même tous lés mouvements de son dangereux parent dans l'enceinte du ctialeau.
Le Beuu-Frangois prit -son manteau; puis tous les deux sortirent de la chambre et gagnèrent le grand escalier. Comme ils appiochaient du vestibule, ils rencontrèrent Maria qui accourait tout effarée, en
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robe du Inatin, les yeux humides de larmes. Elle venait d'apprendre, par l'indiscrétion d'un domestique, le tragique événement de la nuit, et elle cherchait Daniel pour lui demander quelques détails. Elle n'aperçut pas d'abord le Beau-François , qui restait un peu en arrière et dans l'ombre.
— Ah ! mon ami, quel affreux accident ! dit-elle à Ladrange avec tristesse. Qui se serait attendu hier au soir... Daniel, Daniel, n'est-ce pas un présage funeste, le jour même de notre mariage?
— 11 n'y a pas là de présage, ma chère xMaria, répliqua Daniel en prenant la main de la jeune fille, n-ais un de ces coups imprévus qu'il faut savoir supporter avec résignation... Allons! .. rentrez (liiiis votre
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chambre, ma bien-aimée, et demeurez auprès de votre mère, que cette nouvelle pourrait affecter d'une manière dangerouse;je vous rejoindrai l'un et l'autre dans un instant.
Maria poussa un soupir, et allait s'éloigner, quand on lui dit d'un voix mélancolique :
— Adieu, mademoiselle ; puisse le ciel vous accorder toutes sortes de prospérités.
Mademoiselle de Méréville se retourna vivement et reconnut Gauthier.
— Quoi donc, monsieur, demanda-t-elle d'un ton d'étonnement et de reproche, allez-vous nous quitter aussi? Ma mère et moi nous espérions...
— H le faut, mademoiselle ; voici mon- ^ 2
sieur Ladrange qui vous dira que je ne saurais rester uu instant de plus.
Ddaiol était indigné de l'effronterie du scélérat, et il lui lança un regard de colère. Maria s'en aperçut, et elle ne put s'empêcher d'attribuer à quelque sentioieat de jalousie de son fiancé la contrainte que laissait d(^vin«ïr le Beau-François.
-^ Daniel n'approuve certainement pas ce départ subit, reprit-elle; comme vous il a su apprécier voire délicatesse, votre désintéressement; mais nous vous reverrons bientôt sans doute?
— Oui, oui, je vous le promets, charmante cousine, et peut-être alors. .
Daniel n'y tint plus, il se jeta brusquement entre cette belle et pure en-
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fanl et ce misérablequelajusticeavait flétri.
— Maria ! Marii ! dit-iJ aven une véhémence irrésistible, priez Dieu de ne le revoir jamais.
Il saisit avec impétuosité le Beau-François par le bras et l'entraîna vivement vers le vestibule, laissant mademoiselle de Méréville stupéfaite de cette violence inexplicable pour elle.
Ils traversèrent la salle où se trouvaient les gendarmes el les domestiques. Tous se levèrent et saluèrent avec respect. Le Beau- François, s'appuyant avec affectation sur le bras du maître du logis, passa cette fois encore, d'un air triomphant, au milieu des gens appelés pour l'arrêter. Daniel frémhisait d'indignation, mais il ne dit rien et continua d'avancer.
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Ils s'arrêtèrent à l'exlrémité de la cour. Là se trouvait jadis une belle grille en fer, chef-d'œuvre de serrurerie ; cette grille, ayant élé enlevée lors de la révolution, avait été remplacée provisoirement par une clôture en bois du plus misérable aspect. Daniel ouvrit la barrière, solide quoique grossière, qui servait de porte
— Partez, partez, dit-il ,au Beau-François d'une voix étouffée, et n'essayez pas de tenir votre promesse insensée à mademoiselle de Méréville! Si jamais vous osiez vous présenter ici, sous quelque prétexte que ce fûi, vous seriez arrêté sur-lechamp.
Mais le Beau-François avait repris son assurance railleuse:
— Cousin Daniel, dit-il, vous f rez bien
LES CIlAUfFKURS 21
d'y regarder à deux fois avant d'en venir là; réfléchissez, je vous le répète... Et, tenez, on peut parler ici plus librement que là-haut, dans votre chambre, où l'on avait une douzaine d'escogrifî"es à portée de la voix ; eh bien ! vous êtes aussi intéressé que moi-même à ce qu'on ne me moleste pas.
— Moi ! s'écria Daniel rouge d'indignation ; ne répétez pas cette insolente parole, ou, je vous le jure, aucune considération ne m'empêchera de vous hvrer à la justice.
— Mais vous ne comprenez donc pas?
dit le Beau-François. Tenez, cousin Daniel, avant de nous séparer, causons encore une fois comme de bons amis, si la chose est possible. Je suppose que je sois un
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évadé, comme vous avez l'air de le croire, el que vous me fassiez coffrer ; c'est bien. Mais alors, uion premier mot serait pour dévoiler mes complices, et je pourrais en citer de tous les états, de toutes conditions. Qui m'empêcherait alors de mentionner parmi eux un homme de ma propre famille, qui aurait consenti bénévolement à fermer les yeux et à me donner dans loccasion un coup d'épaule, parce qu'il y trouvait son avantage?
— Moi ? c'est de la démence !
— Vous croyez ?-Souvenez-vous donc un peu du passé, el songez si l'on ne pourrait pas l'interpréter contre vous... Serait-ce pour rien que des gens de ma connaissance vous auraient délivré, vous et vos parentes, des mains des gendarmes, au bac
LES CHAUFFEURS fB
de Grandmaison? Serait-ce pour rien qu'un pauvre diable de colporteur, tel que je parais être, aurait abandonué dix mille écus au profit de mademoiselle de Méréville, votre future épouse? Serait-ce pour rien que vous auriez reçu, à votre insu, peut-être, certains autres dons précieux? Non, mon cher Ladrange, on ne le croirait jamais. Ausâi avez-vous eu Tair de vouloir reconnaître mes services par une protection constante et sérieuse. En effet, n'est-ce pasvous, au palais de justice de Chartres, qui m'avez sauvé des griffes de cet enragé Vasseur? N'est-ce pas vous, tout à l'heure encore, qui venez de me faire passer en sûreté à travers des gens fort disposés à me happer? Considérez tout cela, cousin Daniel, et voyez sije n'ai pas sujet de croire
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que vous risqueriez beaucoup en agissant de rigueur avec moi.
Un goufïre immense qui se serait ouvert tout à coup devant ses pas, eût moins surpris et moins terrifié Daniel que cet aspect nouveau sous lequel on lui montrait les événements accomplis. Sa loyauté, sa droiture ne lui avaient pas permis de soupçonner l'interprétation que l'on pouvait donner à ses procédés généreux envers son indigne cousin. Maintenant ses yeux étaient dessilés, et loin de méconnaître le danger, il était tout disposé, dans le premier moment, à se l'exagérer encore. Néanmoins, son indignation d'honnête homme offensé l'empêcha de se contenir.
— Misérable 1 reprit-il, ne me tentez pas trop violemment... Eu appelant sur vous
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la vengeance des lois, ne donnerais-je pas une preuve indubitable que j'ai pour vous autant de mépris que d'horreur?
— C'est ce qui vous trompe, cousin Daniel ; on saurait que vous êtes mon héritier, et si vous me faisiez prendre, si vous me faisiez condamner, on ne manquerait pas de dire que vous vous êtes brouillé avec moi à seule fin de recueillir mon héritage.
Ce dernier argument, dont Ladrange ne comprenait que trop la portée réelle, acheva de le jeter dans le désespoir. Il se voyait déshonoré, perdu, accusé de complicité avec son criminel parent, et, de quelque côté qu'il se tournât, le danger paraissait également inévitable. Cependant sa douleur ne fut ni muette ni rési-
SÔ LJS CHAUFFLUKS
gnée. Tout à coup il tJii avec une sorte de frénésie ;
— Va-l'en, va-L'pn, scélérat, et que je ne te revoie plus.., Je tiendrai ma pronrie?se, puisque j'ai le mallieur t.!'èlre du mènne sang que toi. Mais si tu remettais jamais le pied dans cette maison, je serais le premier a te démasquer, dnssé-jeen mourir de doulimr, de colère et de honte !
Il fut heureux pour Daniel qu'en prononçant ces dernières paroles il eût violemment repoussé le Bepu-Francois et refermé la barrière sur lui. Le Meg était en proie à une colère etfroyable; il écumait. il grinçait des dents. Il se retourna contre la porte et l'attaqua des pieds et des raains avec la rage aveugle d'une bête féroce. Il rappelait Ladrange d'une voix
rauque, et si le jeune magistrat avait eu l'imprudence de revenir sur ses pas, cer^ tainement le scélérat se fût rué sur lui et l'eût tué sans pitié.
Mais Daniel était déjà rentré au château, et le Beau-François ne tarda pas lui-même à reconnaître le danger et l'inutilité de ces démonstrations menaçantes. Il cessa de s'acharner contre la porte et s'éloigna d'un pas rapide. Cependant, lorsqu'il fut à quelque distance, il s'arrêta de nouveau, et murmura en serrant les poings :
— Je reviendrai, oui, je reviendrai, et je Délaisserai pas pierre sur pierre de cette bicoque en ruines... Us m'ont invité.à leur mariage ; je serai de la fête. Plus de ménagements ! Je les ai comblés d'or et de bieniaiis jusqu'ici, moi, moi î.,. Us ne savent
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pas que c'est afin de leur reprendre tout en une fois, et le moment de reprendre est venu... L'insolent! comme il m'a traité! mais je vais avoir mon tour; je lui enlèverai cette charmante enfant, et quant à lui... Il ne connaît pas mon pouvoir; je lui apprendrai à le connaître. Croit-il donc que je m'inquiète de se» soldats, de ses gendarmes? Désormais je veux attaquer ouvertement, les armes à la niain ; je suis assez fort pour cela.
Tout en méditant ses projets d'extermination, il atteignit Le village et se rendit à l'auberge où la veille il avait laissé sa balle de colporteur qui lui pei'mettait d'aller et de venir dans le pays sans éveiller les soupçons. Il la chargea sur ses robustes épaules et partit.
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Comme il sortait de Méré ville, il rencontra un piéton qui paraissait suivre la même route et qui tournait fréquemment la tête de son côté. Mais ce fut seulement quand un coude de la route cacha les dernières habitationsduvillagequeie Beau-François s'approcha de son compagnon.
— Le Borgne, dit-il brusquement, comment te trouves-tu seul ici? Où sont les au- Ires ?
Le 6orgne-de-Jouy, car c'était lui, remarqua les traits bouleversés de son chef.
— Meg, demnnda-t il curieusement, que vous est-il donc arrivé ?
Le Beau-François ne souffrait pas volontiers qu'on l'intenogeât, et il répéta sa question avec colère.
— Où ils sont, Meg*^ répondit le Borgne,
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vous devez le savoir, puisque Ton n*a fait qu'exécuter vos ordres. Hier au soir, quand nous avons vu votre signal à la fenêtre, nous nous sommes dispersés dans les environs. .Les autres sont partis ce matin pour les bois de la Muette; seul je suis resté dans le village à vous attendre.
— Bien. A-t-on des nouvelles du Rougeçl'x\uneau?
— Il a dû passer la nuit dernière, avec une trentaine d'hommes, chez le père Pigolel, à Gueudreville ; et comme il y a toujours bombance chez Pigolel, nos riboteurs sont sans doute encore à rire et à boire dans le souterrain du franc de Gueudreville (l).
H) Le père Pigolet, équarrisseur à Gueudreville (canton de Bazoche-lès-Galerandes) , élail-un des doyens de
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— Eh bien! toi, g(^néral Finfîn, lu vas te l'endre sur-lB-rhamp chez Pigoîet; tu recommanderas de ma part au Rouge et à son monde de venir sans retard au bois de la Muette, où ils me trouveront. Les hommes devront être arméi ; ceux qui sont montés amèneront leurs chevaux. Si tu rencontrées en cliemin d'autres gens de la bande, tu leur donneras les mêmes ordres; tu préviendras tous les francs sur la route. Pars donc et fais diligence; Gueudreville n'est qu'a deux lieues d'ici; il faut
la bande et un des francs ]es plus actifs. Tl cachait habituellement un grand nombre de voleurs dans un souterrain creusé au fond de son jardin. On irouvftra dans les pièces du procès des brigands d'Orgères une description détaillée de ce souterrain qui fut le théâtre de bien des crimes.
que le Rouge d'Auneau ait mon message dans une heure.
— Meg, demanda le Borgne, nous aurons donc une expédition importante pour la nuit prochaine?
— Une expédition comme ni toi, ni aucun de nos gens n'en aurez vu encore ! dit le Beau-François en s'animant; il faut que l'on sache enfin de quoi nous sommes capables. Notre nombre, notre organisation nous rendent irrésistibles hors des grandes villes; quand nous voudrons, nous serons maîtres du département tout entier... Or, il existe, non loin d'ici, un château qui renfeime plus de soixante mille livres en espcc3s, des écrins de diamants, des bijoux de quoi nous rendre tous riches, sans compter un fournisseur général que nous
pourrons rançonner à netre aise. Nous viendrons attaquer cette habitation la nuit prochaine, et, si l'on se défend, nous mettrons le feu aux quatre coins du pays... On verra, <îinq cent mille tonnerres ! on verra !
Jamais le chef, ordinairement si posé et si astucieux, n'avait montré une pareille agitation.
— Meg,ditleBorgne-de-Jouyavecréserve, prenez garde... ce château là-bas appartient au chef du jury de Chartres. Déjà toutes les brigades de gendarmerie du dé partement sont sur pied. Il serait à craindre...
Le Beau-François lui coupa la parole
— Tais-toi, dit-il, comme s'il revenait à lui-même ; j'oubhais à qui je parlais ; j'ai eu tort de m'exprimer aussi librement en présence d'un couard de ton espèce. iMais veille
sur ta langue; je me suis loijours défié de toi, el si lu bronchaisle moins du inonde... Allonsîexécu te mes ordres; j'auiail'œil sur toi.
En mêaie temps il continua sa route, tandis que son subordonné s'éloignait dans une autre direction. Toul en marchant, le Borgne se disait en lui-même :
— Il est décidément par trop brutal. Si l'on n'avait pas de temps en temps un peu d'agrément avec les autres, on serait tenté d'envoyer toul promener. C'est qu'en effet le Meg pourrait bien s'en prendre à plus foi't que lui. Si je croyais cela... Mais non, non ; il me traiterait connue il en a déjà traité d'autres. N'y pensons pas, et obéissons ; c'est le plus sûr.
Et il pressa le pas afin d'arriver à Gueudreviile avant le temps lixé par le chef.
La poursuite.
11 était environ deux heures de l'aprèsmidi, et le lieutenant Vasseur, après avoir battu le pays , à plusieurs lieues à la ronde, revenait vers Méréviile, accompagné seulement de deux de ses gendarmes.
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Cavaliers et chevaux paraissaient (également rendus de fatigue. Cependant celte expédition pénible n'avait pas eu le résultat que le brave ofFiicier s'en était prorais. Vainement avait-il visité toutes les auberges, tous les cabarets mal ûimés du cnnton, vainement avail^il pris des informations sur le compte des scélérats qui, la veille, avaient attaque le notaire Laforêt; vainement avait-il arrêté les mendiants et les vagabonds qui s'étaient trouvés sur son chemin. Certes, parmi ceux-là il s'en trouvait de singulièrement suspects, et la plupart, en effet, appartenaient à la bande d'Orgères ; mais leurs papiers étaient parfaitement en règle, leurs explications simples et naturelles. En cas de nécessité, ils pouvaient toujours se réclamer de quel-
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ques personnes connues du voisinage; force avait donc été à l'officier de les relâcher, en dépit des soupçons qu'ils lui inspirnient.
Ce résultat négatif de tant d'efforts et de tant de fatigues consternait Vasseur. II considérait comme des insultes personnelles les actes criminels coHiinis sur le territoire dont la garde lui était confiée, et il songeait avec confusion qu'il ne pourrait tenir la promesse qu'il avait faite à Daniel Ladrange. D'autre part, les détachements de cavalerie annoncés pouvaient arriver d'un moment à l'autre et dérober à la gendarmerie l'honneur de quelque grande découverte. La considération du corps auquel il appartenait lui paraissait donc engagée dans ce conflit; et à tous les
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autres stimulants se joignait ainsi la jalousie de métier, pour exaltet ses regrets et sa colère.
Il marchait en avant de ses compagnons, enveloppé de son grand manteau, qui lui couvrait une partie du visage. Ne voulant pas, sans une nécessité absolue, presser son pauvre cheval épuisé, il le laissait aller au pas, d'autant mieux que cette allure douce favorisait ses propres méditations. Cependant la réflexion ne nuisait en rien à sa vigilance ; par intervalles il relevait la tête et promenait sur la campagne son regard inquisiteur.
Le temps était sombre et froid; les fers des chevaux résonnaient sur un sol sec, durci par la gelée. Un vent âpre soufflait par bouffées, apportant des grains de
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^ neige fine et serrée, qui produisaient sur la chair nue l'effet d'autant d'aiguilles. Mais cette neige, sans mollesse et sans adhérence, ne couvrait pas uniformément la terre ; elle formait une espèce de poussière blanche et mobile qui s'accumulait seulement dans certains enfonceme;its du sol.
L'endroit où se trouvaient les voyageurs, à une lieue environ de Méréville, était une plaine que la route, bordée d'arbres, partageait à peu près en deux parties égales. Quelques buissons, quelques bouquets de bois, rompaient la monotonie de cette campagne solitaire, mais n'empêchaient pas de découvrir les objets à une assez grande distance.
Au DQoment dont nous parlons, deux personnes seulement étaient en vue des
cavalic rs. L'une suivait la même route, et elle leur était apparue d'abord comme un point noir sur la surface blanchâtre du chemin. Mais, en dépit de la lenteur de leurs chevaux, ils gagnaient rapidement sur elle, et ils purent bientôt reconnaître une femme mal vêtue, marchant lentement, appuyée sur un bâton. Peu de minutes devaient s'écouler avant qu'ils se trouvassent côte à côte avec l'inconnue.
L'autre personnage était habillé en paysan et coiffé d'un chapeau à trois cornes. 11 se dirigeait vers la grande route par un sentier qui la coupait. Il s'avançait d'un pas délibéré, etVasseur avait combiné sa marche de telle sorte qu'il dût se rencontrer face à face avec ce quidam à l'angle des deux chemins.
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Mais cette combinaison ne tarda pas à se trouver déjouée par l'événement. Sans doute le paysan qui recevait la neige et le vent en plein visage n'avait pas vu jusqu'alors les cavaliers qui le guettaient au passage ; mais quand il fut à une centaine de pas de la route, il parut enfin les apercevoir. Celte rencontre n'avait certainement aucun charme pour lui, car il s'arrêta tout à coup, et, après cette courte hésitation, il se baissa pour se cacher derrière un pli du terrain, espérant peut-être n'avoir pas encore été remarqué.
Ce mouvement suspect nùcliappa pas à loeil de Vasseur. Le lieutenant étendit le bras vers l'endroit où le paysan venait de disparaître.
— Voici un particulier, dit-il à ses corn-
ij LES CHAUFFKUIIS
pognoas, qui ne doil pas avoir la conscience bien netle; donnez-lui la chasse, vous autres, et, si vous le prenez, ne le lâchez pas sans l'avoir bien confessé... Pour moi, je vais accoster celle espèce de menciiaqle qui marche là-bas devant nous, et m'infornier de ce qu'elle peut être.
A peine cet ordre élaii-il donné que les gendarmes parlaient au grand trot. Svî voyant découvert, le paysan ne jugea pas nécessaire d'attendre les cavaliers; il se releva donc et prit lestement la fuite, à li'avers d( s terres labourées, où les chevaux barrasses devaient avoir beaucoup.de peine à l'atteindre.
Il s'ensuivit une chasse ti es chaude et qui promettait des péripéties variées; mais Vasseur ne s'amusa pas longtemps à
ce spectacle. Convaincu que ses hommes ne tarderaient pas à s'emparer du fugitif, malgré son agilité, au milieu de cette campagne découverte, il se mit en devoir, à son tour, de rejoindre la mendiante.
Mais quel fut son étonnement! Pendant cette petite halte, la voyageuse était subitement devenue invisible. La roule paraissait absolument déserte ; rien ne se mouvait dans son immense étendue.
Où se trouvait donc la mendiante?
Comment cette femme, si faible et si chancelante tout à l'heure, était-elle parvenue à s'esquiver si promptement? Dans tous les cas, elle ne pouvait être encore bien loin, Pt Vasseur, mettant son cheval au galop, essaj'a de retrouver ses traces.
Mais vainement dépassa-t-il la portion
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de la roule où il l'avait aperçue la dernière fois et scruta-t-il du regard les champs et les haies du voisinage, la mendiante demeurait invisible.
— Morbleu! murmurait le brave militaire avec impatience, le diable ne peut pourtant l'avoir emportée!
Et, tournant bride, il revint sur ses pas afin d'examiner avec plus de soin les localités.
Cette fois ses recherches furent couronnées de succès. Au bord du chemin, sous une touffe de prunehers épineux, il entrevit une personne couchée et immobile. Le grésil couvrait déjà ses vêtements; on la confondait à distance avec le sol, et cette circonstance avait sans doute empêché Vasseurdela distinguer plus tôt.
LKS CH-^UFFEUUS 45
Il arrêta son cheval en face d'elle et appela d'une voix forte :
— Holà ! bonne femme !.. . Eh bien ! estce que vous dormez?
On ne répondit pas, on ne bougea pas.
Vasseur renouvela son appel; toujours même silence, même immobilité. Alors le soupçon lui vint que la mendiante, épuisée de lassitude el de besoin, avait été prise parle froid et avait perdu counaissance. Il s'empressa de mettre pied à terre, el il acquit la certitude que ses craintes étaient fondées.
Cette femme avait l'aspect le plus pitoyable. Ses pieds nus, déchirés par les cailloux du chemin, étaient saignants sur la neige. Par-dessus les haillons qui la couvraient, elle portait uii pauvre petit man-
telet de laine, insuffisant pour la garantir contre les rigueurs delà saison. Son bâton était tombé à côté d'elle, et l'un de ses bras était comme raidi autour d'un léger paquet composant son bagage. Du reste, elle avait perdu tout sentiment, ses yeux étaient fermés, et le grésil s'amassait déjà, sans se fondre, sur sa figure glacée.
Vasseur, par tempérament comme par profession, ne s'émouvait pas facilement; cependant il ne put se défendre d'une grande compassion en reconnaissanl à quel déplorable état cette malheureuse créature était réduite. 11 se pencha vers elle avec intérêt, la secoua doucement et l'appelé de nouveau. Elle resta longtemps sans donner signe de Vie ; enfin elle poussa
LKS CHAUP^EURS iî
un son faible et inarticulé, puis elle ouvrit les yeux. Mais son regard était terne, sans intelligence; bientôt même ses paupières se refermèrent, et elle retomba dans cet engourdissement profond qui, en pareil cas, est le signe d'une mort prochaine. Cependant l'officier savait maintenant que cette femme respirait encore, et c'était un point important, car avec de prompts secours il serait possible de la sauver. ïl se dépouilla de son manteau et couvrit la mendiante de cet ample et lourd vêtement. Puis, tirant de sa poche un flacon qur contenait an peu d'ean-de-vie, il en fîtghsser deux ou trois gcil^e^ entre les lèvres violettes de l'inconnue. Comme ces soins paraissaient insuffisants pour la rappeler à la vie, il réfléchit aux moyens de lui
48 LES CliAUFFCURS
procurer promptement des secours plus sérieux.
11 ne devait pas compter sur ses deux compagnons; il les voyait en ce moment, à une grande distance, poursuivant toujours l'homme au tricorne, qui s'ingéniait à se faire battre dans les terrains les plus raboteux et les plus difficiles. D'ailleurs de quelle utilité auraient-ils été dans les circonslances actuelles? Le meilleur parti à prendre était de transporter l'inconnue dans une maison où l'on trouverait du feu et des aliments.
Heureusement, non loin de l'endroit où ils étaient, s'élevait au bord de la route une petite habitation isolée, avecun enclos et un jardin potager entourés de haies. Cette habitation, couverte en chaume,
LBS CHAUFFEURS 4*9
n'annonçait pas'une grande aisance; cependant Vasseur n'hésita pas. 11 souleva ia vagabonde enveloppée du manteau et la posa sur son épaule avec précaution ; puis traînant son cheval par la bride, il se dirigea vers la chaumière, aussi rapidement que le permettaient son fardeau et ses lourdes bottes éperonnées.
L'habitation, malgré son exiguïté, paraissait plus confortable à mesure que l'on en approchait; le jardin était bien cultivé; des ruches , soigneusement garnies avec de la paille afin de les préserver du froid, s'abritaient contre une muraille élevée; une chèvre, attachée à un arbre de l'enclos, bêlait en agitant sa lourde mamelle; une vache piétinait dans l'étable voisine. La maison elle-même paraissait pro-
pre, bien tenue, et véritablement son aspect n'avait rien qui pût repousser le voyageur.
Vasseur entortilla la bride de son cheval autour d'un anneau de fer scellé dans la muraille; puis, sans prendre la peine de frapper, il leva le loquet de la porte et entra.
La chaumière en dedans était simple et proprette, comme le promettait l'extérieur, mais l'aisance s'y montrait d'une manière p.us marquée encore, la planche au pain était bien garnie ; un jambon et un quartier de lard peiKlaient au plafond. Le lit de serge verte, piacé dans un coin, avait fort bonne mine, et un gros feu brûlait dans la cheminée. Au fond de la pièce, une seconde porte donnait sur la campa-
LÈS CHAUPFl-:tRS 51
gne ; mais des bourrelets de paille empêchaient l'air de pénétrer par les fentes, en sorte qu'une température très douce régnait dans cette salle.
Vasseur s'arrêta sur le seuil pour reconnaître à qui il avait affaire. Deux femmes composaient tout le personnel de l'hcibitalion. L'une, jeune, active, robuste, était en train d'égoutter des fromages, produit de son industrie, et paraissait être la servante. L'autre, beaucoup plus âgée, avait une figure douce et mélancolique; assise près d'une fenêtre, elle filait au rouet, quand cet envahissement subit de son domicile était venu l'interrompre ; c'était la maîtresse du logis.
Enhardi par oe qu'il voyait, Vasseur
52 LES CUAITFFUUS
n'hésita plus à présenter sa requête d'humanité.
— Eh! mes braves citoyennes, demanda-t-ii avec assurance, ne pourriezvous donner quelques secours à une pauvre créature que je visns de trouver mourante de froid et de besoin à quelques pas d'ici.?
Et, sans attendre de réponse, il dév posa délicatement son fardeau devant le foyer.
Les deux femmes , en apprenant de quoi il s'agissait, se levèrent précipitamment.
— Bien volontiers, citoyen, dit la maîtresse; allons, Marguerite, jette une autre bourrée dans le feu. Il reste une
LIvS CHAUFFEURS 53
bouteille de vin ; tu vas la faire chauffer et...
Elle s'interrompit brusquement.
— Citoyen Vasseur, reprit-elle avec émotion, est-ce bien vous?
Vasseur, en s'entendant appeler par son nom, considéra l'hôtesse à son tour, et parut rassembler des souvenirs confus.
— Eh! mais je ne me trompe pas, dit-il enfin d'un ion cordial; c*est maîtresse Bernard, l'ancienne fermière du Breuil.
Ah ! maîtresse Bernard, nous nous sommes connus dans des temps bien tristes pour vous!... Ce fut une terrible nuit que celle où je vous vis pour la première fois dans votre maison pillée et dévastée par les bandits !
— Tous les temps ont été tristes pour
54 LES CHAUFFEURS x
moi, citoyen, répliqua la fermière avec mélancolie, et chaque jour amène sa dou-» leur. A l'époque dont vous parlez, je croyais avoir épuisé toutes les souffrances, tous les dégoûts de la vie ; il n'en était rien pourtant. Je venais alors de perdre une fille que j'aimais malgré ses fautes; d'au^ 1res maux non moins cruels sont venus depuis fondre sur moi. Le vol dont nous avions été victimes au Breuil, nous jeta dans une gêne extrême; une mauvaise année acheva de nous ruiner ; il nous fallut quitter la ferme. Mon pauvre Bernard mourut de chagrin. Quant à moi, restée seule et sans ressources, je ne savais plus que devenii , quand les bonnes dames de Méré ville et M. Daniel Ladrange, apprenant ma détresse, vinrent à mon secours.
Ils ont racheté cette petite maison, qui appartenait autrefois à la nourrice du défunt marquis, ils l'ont munie de tout ce qui pouvait être nécessaire ; j'y vivrais tranquille, maintenant surtout que mes bienfaiteurs se sont établis près de moi, si mes souvenirs pouvaient me laisser aucun bonheur, aucun repos.
Et elle poussa un soupir.
— Allons! allons! maîtresse Bernard, il ne faut pas se plaindre, dit l'officier distraitement ; si malheureuse que vous soyez, vous pouvez encore, vous le voyez bien, rendre service à plus malheureuse que vous !
— C'est vrai, citoyen Vasseur; nous devons savoir nous résigner à la volonté de Dieu.
§6 LES CUAUFFEURS
Pendant ce dialogue, les deux femmes n'étaient pas demeurées inactives. La servante s'occupait de raviver le feu et de faire chauffer du vin, tandis que la maîtresse frictionnait les mains et les pieds de la mendiante, afin de rétablir la circulation du sang. Tout à coup elle examina la voyageuse, dont la flamme du foyer éclairait en plein le visage, et poussa un cri perçant.
— C'est Fanchette!... c'est ma fille î s'écria-t-elle en tombant à genoux.
C'était en effet la Grêlée, comme le lecteur l'a deviné sans doute, et la pauvre mère dévorait de caresses son enfant inanimée.
Vasseur et la servante contemplaient avec un respect mêlé de pitié cette
LES CUAUFFEUHS 57
scène touchante. Enfin le militaire s'approcha de madame Bernard et Jui dit amicalement :
— C'est donc là cette fille que vous aviez perdue et que vous avez pleurée si longtemps?
— Oui, oui ; c'est ma fille, c'est ma pauvre Fanchette, réphqua la fermière avec transport ; Dieu, qui savait combien je me reprochais mes rigueurs envers elle, a daigné enfin me la rendre; que Dieu soit béni! Si coupable qu'elle ait élé, je lui pardonne ses fautes, comme son père les lui a pardonnées avant de mourir... La soufirance et le repentir purifient tout.
— Coupable! rép'éta le lieutenant de gendarmerie, dont ce mot venait de réveil-
1er les instincts professionnels ; que voulezvous dire, maîtresse Bernard?
A son tour, la fermière comprit l'interprétation fâcheuse que l'on pouvait tirer de ses paroles; elle répondit avec une présence d'esprit singulière :
— Quoi ! n'est-elle pas coupable d'avoir écouté un séducteur, d'avoir déshonorée notre nom ?
— Et ce séducteur, le connaissez-vous, citoyenne Bernard?
— Je ]''ai jamais pu questionner Fanchetle à ci^ sujet; son père, la voyant flétrie, Ta chassée par deux fois de chez lui sans vouloir l'entendre. Depuis ce temps elle a vécu misérablement, à en juger par l'état où je la retrouve. Peut-être en apprenant que je vivais seule ici a-t-elle
LES CUAUFFEtîRS 5$
voulu venir implorer encore mon pardon.
Elle s'est mise en route par cette saison rigoureuse ; mais, au moment d'arriver, la force et le courage lui auront manqué sans doute, et elle sera tombée d'épuisement à l'endroit où vous l'avez rencontrée. Voilà ce que je suppose, citoyen Vasseur, et ne m'en demandez pas davantage, car je ne sais plus rien, sinon que ma fille m'est rendue... Et voyez, voyez, aj ou ta-lelle avec une explosion de joie, elle reprend connaissance', elle rouvre les yeux... elle vivra pour être la consolation de ma vieillesse I
En effet, pendant cette conversation, à iaqutille maîtresse Bernard n'était pas fâchée d'échapper, les soins des deux ft^mmes ne s'étaient pas ralentis. Les traita
60 LES CllAL'FFEUUS
de Fanchette se coioraienl peu à peu; le sang recommençait à circuler dans ses membres engourdis. Cependant ses yeux hagards n'annonçaient encore aucune pensée, et ses lèvres ne pouvaient formuler aucun son.
— Portons-la sur le lit, maîtresse, dit Marguerite.
Fanchette, déjà réchauffée, fut installée dans le Ut de sa mère ; elle se ranimait de plus en plus. Seulement il était à craindre que la réaction violente qui venait de s'opérer dans son organisation chétive ne déterminât la fièvre et peut-être le déUre.
Vasseur, quoique touché de la position de la bonne maîtresse Bernard, n'était pas complètement édifié sur le compte de cette
LES CHAUFFliURS 61
fillft retrouvée d'une manière si miraculeuse. Il n'osait, dans ce moment de crise, exprimer ses soupçons, mais il ramassa le petit paquet de la mendiante et l'ouvrit, espérant y trouver quelques papiers qui le renseigneraient sur la vie passée et les relations de la Grêlée. Le paquet contenait de pauvres vêtements d'enfant, enveloppés avec un soin particulier comme de précieuses reliques.
D'où provenaient ces vêtements et comment étaient-ils en la possession de Fanchette? Tout d'abord, l'officier de gendarmerie pensa qu'ils avaient pu être volés, 81, pendant que maîtresse Bernard allaitet venait dans la chambre, il lui demanda si elle en soupçonnait l'origine.
— ^.e sont peut-être les vêtements de
son enfant, répliqua la fermière avec confusion.
— Elle a donc un enfant? Mais alors, où est-il?
— Que saisje! Elle n^aura pu le faire voyager par ce froid rigoureux ; elle l'aura confié à quelque âme charitable, ou peutêtre, poussée par la misère, l'aura-t-elle placé dans un hospice, où nous irons le réclamer.
— Non, non, mère, il n'est pas à l'hospice, dit tout à coup une voix faible du fond de l'alcôve; ils me l'ont tué parce qu'il ne voulait pas voler... Âh ! mère! pourquoi m*as-tu repoussée autrefois avec mon filsî... Il vivrait encore ; ils n'eussent pas tué, sous mes yeux, mon pauvre petit gars bien-aimé!
Ces paroles, qui annonçaient un retour d'intelligence, frappèrent de surprise tous les assistants.
— Quoi! Fanchetie, ma pauvre fdle, demanda madame Bernard transportée, en courant à elle, m'as-tu donc enfin reconnue?
Mais Fanchetie s était levée sur son séant et regardait avec une fixité de malade ou de folle le lieutenant Vasseur, qui continuait d'inventorier le contenu du paquet.
— Laissez cela, monsieur, je vous en prie, dit-elle d'un ton suppliant; c'est tout ce qui me reste de mon cher petit gars; c'est mon seul trésor. Rendez-moi ces effets, je ne veux plus m'en séparer ; ren-
64 LES CHAUFFF.URS
dez-les moi, et, en récompense, je vous dirai...
Elle se tut brusquement.
— Que me direz-vous, ma chère? demanda Vassuur en posant le paquet sur le lit.
Mais il sembla que cette brusque sommation d'un homme revêtu de l'uniforme de gendarme eût rappelé la malheureuse créature à elle-même. Elle s'empressa de faire disparaître le précieux paquet dans les couvertures , et elle retomba sur sa couche en murmurant :
— Moi! je ne sais rien... que pourrais-je dire? Mère, mère, protégez-moi!
— Fanchette Bernard, je vous invite à expliquer...
— Eh ! citoyen Vasseur, dit la fermière,
ne voyez-vous pas que la raison est partie? ce serait de la cruauté de tourmenter ma pauvre enfant dans l'état où elle est.
~ C'est juste, reprit l'officier ; ses aveux en ce moment n'auraient aucune espèce de valeur légale. Nous attendrons qu'elle soit plus calme pour l'interroger, si toutefois ses paroles ne sont pas le résultat de la fièvre... Ainsi donc, maîtresse Bernard, maintenant que vous avez retrouvé votre fille, vous allez la garder auprès de vous ?
— Oui, oui, je la garde, dit la pauvre mère, etj'essayerai de lui faire oublier ses malheurs passés. Ohl n'est-ce pas Fanchette, poursuivit-elle en se penchant vers la malade, n'est-ce pas que nous ne nous quitterons plus jamais... jamais?
— Nous nous quillerons bientôt, mère,
balbutia Fanchette; je ne suis venue ici que pour obtenir votre pardon... et puis mourir.
— Allons ! dit Vasseuren faisant ses préparatifs de départ, je laisse cette pauvre créature à vos soins maternels. Un peu plus tard, je lui fer.ii subir un interrogatoire. Sans doute :«es aveux ne méritent pas plus d'attention que les rêves d'un malade, mais je ne dois rien négliger.
Il remit son manteau, et il allait sortir, lorsqu'un bruit de pas précipités se fit entendre au dehors; puis la porte qui donnait sur la campagne s'ouvrit impétueuseïïieui, et un homme tout effaré entra dans la maison. en disant d'une voix haletante :
— Bonnes gens, je suis poursuivi,.. Ne me trahissez pas.
LES CIÏÂU^FKURS 67
Sans attendre de réponse, il se dirigeait vers l'ijutre porte qui donnait sur la route, quand Vasseur se plaça devant lui, le saisit au collet, et lui dit d'un ton railleur :
— Un moment, l'ami ! Vous m'accorderez bien quelques minutes de conversalion.
Rien n'égala la stupéfaction de l'inconnu quand il s'aperçut que pour éviter un danger il s'était exposé à un danger plus grand; mais prompt à recouvrer sa présence d'esprit, il essaya de profiter du premier moment de^ surprise pour s'enfuir.
Les mains vigoureuses de Vasseur, qui le serraient comme des éiaux, le convainquirent de l'inutilité de ses efforts; cessant alors toute résistance, il annonça qu'il se rendait.
Le prisonnier était l'honame au chapeau à trois cornes à qui les gendarmes venaient de donner la chasse dans la plaine; c'était le Borgne-de-Jouy.
vu
La revanche de Vasseur.
Le Borgne-de-Jouy revenait de Gueudreville, où il était allé porter au Rouged'Auneau les ordres du Beau-François, et il se dirigeait vers le rendez-vous commun de la Muette quand il s'était laissé surpren-
70 ■ LES CHADFFEUftS
dre par les gendarmes. Un moment il avait espéré leur échapper par son agilité, par son adresse à profiter de tous les accidents du terrain ; mais les cavaliers étaient patients autant qu'opiniâtres, et le fugitif, relancé de gîte en gîte, épuisé, hors d'haleine, n'avait plus songé, comme une bête aux abois, qu'à se réfugier dans le premier asile qui s'était trouvé sur son chemin.
Sa contenance était donc assez piteuse tandis que l'ofificier l'examinait d'un air narquois. Néanmoins le Borgne, malgré son apparente soumission, rêvait peutêtre encore à quelque moyen de tromper la surveillance de Vasseur ; mais son espérance à cet égard ne dura pas longtemps. Les deux portes qui donnaient/
LES CHAUFFEURS 7i
l'une sur la route, l'autre sur la campagne, s'ouvrirent presque simultanément, et à chaque ouverture apparut la figure d'un gendarme.
— Est-il pris, mon lieutenant? demanda l'un d'eux.
— L'avez-vous pincé? demanda l'autre.
— Nous le tenons, répliqua Vasseur; que chacun de vous garde sa porte et ne laisse sortir personne sans mon ordre exprès. J'ai dans l'idée que nous venons de faire une excellente capture.
— Compris, mon officier. «
— Suffit, mon lieutenant.
Les deux portes se refermèrent, et l'on pouvait être sûr que les mihtaires ne manqueraient pas à leur consigne.
11 n'en fallait pas tant; le Borgne-de-
72 LliS CHAUFFEURS ■
Jouy, de coinplexion faible et délicate, sentait très bien que le robuste Vasseur eût suffi seul pour le tenir en respect. Il n'avait plus désormais de ressources que dans cette subtilité d'esprit qui l'avait fait surnommer général Fin fin \)airmi ses égaux. Il s'assit sur un escabeau, près du feu, avec une résignation feinte, et dit tranquillement :
— Bon Dieu ! citoyen officier, que me, voulez-vous donc? Je suis un pauvre diable tout à fait inoffensif, et je ne devine pas pourquoi l'on me persécute ainsi.
Vasseur sourit, et posant son doigt sur l'épaule du prisonnier :
~ Vous vous appelez Germain Bouscaut, surnommé le Borgne-de-Jouy, ditil froidement; vous êtes journalier, men-
Li:S CllAUtFi URS 73
diant, vagabond... et ce que l'on voudra ; nous nous sommes déjà rencontrés, n'estil pas vrai, l'ami?
Le Borgne-de-Jouy resta stupéfait en se voyant si bien connu.
— Vous avez bonne mémoire, citoyen, dit-il avec amertume.
— Oui, oui, ma mémoire est assezbonne, et vous êtes de ces gens que l'on n'oublie pas. D'ailleurs, il y a longtemps que je vous cherche, citoyen Borgne-de-Jouy, et je suis enchanté de pouvoir enfin renouer, connaissance avec vous.
Ce désir ne paraissait pas réciproque de la part du Borgne-de-Jouy, qui fit une triste grimace.
— Mais enfin, citoyen officier, reprit-il en essayant de montrer quelque fermeté,
qu'attendez-vous de moi ? La justice n'a rien è me dire, et si vous désirez voir mon passe-port...
Il tira do sa poche un papier crasseux et le lendit à Vasseur; celui jeta un regard distrait sur cette pièce, qui était en bonne forme.
— Oui, oui, je sais, miirmura-t il ; des gens d'une certaine espèce ont toujours des papiers parfaitement en règle... C'est fort bien, poursuivit-il en rendant le passe-port au prisonnier ; mais alors pourquoi vous êtes- vous enfui quand vous nous avez aperçus de loin?
— Damel citoyen lieutenant, sans vous offenser, il arrive souvent que vous chicanez sur ceci et sur cela ; et, ma foi ! le plus sûr est de ne pas entrer en conversation
avec VOUS.... Mais on n'a rien à me reprocher, vous pouvez m'en croire ; et si voua voulez me fouiller...
— Bon, bon î vous seriez trop prudent sans doute pour porter sur vous quelque chose de suspect. Nous verrons pourtant... En attendant, pourriez-vous me dire où vous avez passé la nuit dernière? ^
— A Méréville, mon officier, chez une vieille femme qui m'a donné le gîte dans sonétable.
— A quelle heure êtes-vous arrivé chez elle?
— Je ne sais pas trop... Il était peut-être un peu tard.
— Et d'où veniez-vous, en dernier lieu? — D'Orgères.
76 LEb CHAUFFliURS
— Alors vous avez dû vous trouver sur la route à peu près au moment où des malfaiteurs ont tenté d'arrêter le notaire Laforêt... Vous ne sauriex le nier.
Le Borgne fut confondu de l'adresse avec laquelle on était arrivé à cette conclusion. Cependant il jura ses grands (J|eux qu'il n'avait eu connaissance de l'altentai en question que par les propos des gens du pays.
— C'est ce que nous verrons, répéta Vasseur; maintenant, autre chose... Vous rappelez-vous que je vous ai déjà rencontré à la ferme du Breuil, le lendemain du crime commis au ctiâteau de ce nom?
— C'est une circonstance qu'il n'est pas
LES CHAUFFJiURS 77
facile d'oublier, répliqua le Borgne d'un ton palelin; ah! citoyen, quel malheur que l'on m'eût enfermé dans l'étable avec un autre brave garçon qui se trouvait là ! Nous serions allé au secours de ces pauvres gens... Mais ne nra-t-on pas dit, poursuivit-il avec une apparente naïveté, que le crime avait été commis par des gendarmes?
— Il a été commis par des scélérats déguisés en gendarmes. Retiens ta langue, drôle !
— Je croyais pourtant... Enfin, vous savez, citoyen, qu'aucune charge ne s'éleva contre moi et contre celui qui m'accompagnait.
— Un marchand forain à qui l'on donne dans la plaine le nom de Beau-François.
Mais si je ne me trompe, vous disiez alors que vous ne le connaissiez pas ?
— Nous avons fait connaissance depuis ce' temps-là. Un digne homme, citoyen officier; un homme comme il faut, et de bonnes manières. Il est fort lié avec le directeur du jury de Chartres, le citoyen Daniel Ladrange ; on les voit toujours ensemble... Aussi je crois pouvoir me réclamer du magistrat auprès de vous, car je suis au mieux avec le Beau-François, el vous savez le proverbe : « Les amis dé nos amis sont nos amis. »
Vasseur n'ignorait pas que cette liaison de Daniel Ladrange et du personnage connu sous le nom de Beau-François était réelle, puisqu'elle avait été pour lui l'occasion d'une verte réprimande , quelques
LhS CUAUFFiURS 79
mois auparavant; cependant, il y avait dans ce rapprochement entre deux personnes, si différentes à tous égards, quelque chose qui froissait son esprit droit et loyal. Il fronça le sourcil et mâchonna sa grosse moustache d'un air de réflexion.
Enfin, il dit brusquement :
— Ne vous avisez plus de parler aussi familièreraerit d'un magistrat haut placé, qui est mon chef et qui bientôt prononcera sur voire sort... Quant à l'autre, votre ami, ce citoyen Beau-François, je ne serais pas fâché d'avoir quelques renseignements sur son compte... Y a-t-il longtemps que vous l'avez vu?
— Pas plus Lard que la nuit dernière,
répliqua le Borgne-de-Jouy.
— x\h ! ah ! est-ce que par hasard il au-
rail couché encore dans l'étable, comme vous ?
— Non, lieutenant, car il a couché au château de Méréville, chez le citoyen Ladrange.
Vasseur frappa du pied.
— Pour le coup, vous mentez, l'ami, j'en suis sûr 1 s ecria-l-il ; j'étais hier au soir chez le citoyen Ladrange, et je n'y ai pas vu'la personne dont vous parlez.
— Et pourquoi n'y serait-elle pas venue après votre départ? Je ne pense pas que sa présence au château fût un secret; prenez des informations, et vous verrez 'que le citoyen Beau-François a passé la nuit dernière au château de Méréville, j'en suis sûr à mon tour.
Cette fois on eût dit que le brave Vasseur était complètement désorienté ; il se mit à se promener dans la chambre d'un pas rapide, se frappant le front, comme s'il eût vainement cherché le mot d'une énigme insoluble. Les femmes restaient immobiles à l'autre extrémité de la chambre, et l'on entendait seulement le bruit de leur respiration oppressée. Le Borgne-de-Jouy, enchanté de son succès, se frottait les mains, quand Vasseur s'arrêta tout à coup devant lui:
— Vous ne m'échapperez pas ainsi, Germain Bouscaut, roprit-il, et vous n'avez pas encore sujet de vous réjouir. Ce qui concerne ce citoyen Beau-François sera éclairci et expliqué' plus tard ; c'est seule- Bient de vous qu'il s'agit eu ce moment...
St LES CHAUFFEURS
Or, je suis fondé à croire, malgré vos dénégations, que vous n'êtes pas étranger aux méfaits qui désolent ce département et les départements voisins depuis plusieurs années. Lors de l'épouvantable événement du Breuil, je vous trouvai près du théâtre du crime, et je conçus alors des soupçons qui prennent maintenant une nouvelle force. Vous venez d'avouer vousmême qu'hier au soir, à l'heure à peu près où un attentat avilit lieu sur le grand chemin, vous arriviez à Méréville, et ces deux faits présentent une concordance qui n'est pas à votre avautage. Enfin, tout à l'heure, votre fuite soudaine à la vue de notre uniforme prouve que vous pensiez avoir à ciainJre tout contact avec la justice. Considérant d'autre part que vous
LES CUALFFliURS 83
êtes un vagabond sans moyens d'existence, je ne peux vous laisser aller avant qu'on n'ait soigneusement examiné votre conduite et votre moralité. En conséquence, je vous arrête au nom delà loi et vous allez me suivre.
Le Borgne-de-Jouy avait plus d'impudence et d'effronterie que de véritable courage.
— Citoyen officier, dit-il d'un air d'angoisse, je vous assure que vous vous trompez sur mon compte; je suis innocent comme l'enfant qui vient de naître.
— Ça ne prendra pas, l'ami ; pensezvous me donner le change au moyen de simples protestations? J'ai de vous la plus mauvaise opinion, je vous en avertis, et nous saurons bientôt si je me suis trompé...
Oi , LES CHAUFFEUKS
Tenez, Germain Bouscaul, poursuivit Vasseur en fixant sur le prisonnier son regard pénétrant, au lieu de vous livrer a des mensonges et à des lamentations inutiles, faites des aveux et m'-rilez ainsi l'indulgence de l'autorité. Le gouvernement est enfin décidé à prendre les mesures les plus énergiques afin de réprimer le brigandage dans ce pays. Des troupes sont en marche pour venir prêter main-forte à la gendarmerie. Des ordres vont arriver dans toutes les communes; les gardes nationales prendront les armes, et nul ne passera sur les roules sans avoir donné des garanties sur son compte. On va opérer des battues dans les bois du voisinage; on arrêtera tous les vagabonds, dans les cabarets et dans les gîtes des fermes. Il
ne reste aucun espoir aux scélérats de pouvoir se soustraire aux recherches de la justice.
Le Borgne-de-Jouy avait en effet entendu parler déjà des moyens vigoureux qu'on allait mettre en usage contre ses compUces, et l'affirmation de Vasseur devait lui donner à penser. Aussi , malgré sa finesse, ne put-il cacher sa frayeur croissante.
— Mais alors ils sont perdus, balbutiat-ilavecégarement, perdus sans ressource!
— Qui donc?
— Euxl... les autres... ces brigands dont vous parlez.
L'officier vit son auditeur ébranlé, et il redoubla d'efforts pour l'amener à des aveux complets.
86 LES CHAlFFEUllS
— Oui, ils sont perdus, poursuivit-il, et les premiers que nous prendrons ne manqueront pas de dénoncer tous les autres, car on accordera la vie sauve à celui qui aura fait des révélations importantes, fûtil lui-même coupable des crimes les plus noirs.
Le Borgne-de-Jouy se taisait toujours, mais évidemmentilluttoit contre lui-même.
— Il y a surtout un point, continua Vasseur^ qui toucherait particulièrement l'auiorité. L'association dont il s'agit doit avoir un chef habile, plein d'activité et de prudence, qui la dirige avec un art infernal. On veut connaître et atteindre ce chef à tout prix. A celui qui nous fournirait les moyens de l'arrêter, on accorderait certainement, en outre de l'indulgence dont je
LES CH^UFFIiURS 87
parlais tout à l'heure une récompense considérable.
— Une récompense ! s'écria le- Borgnede-Jouy.
Il était Taincu, et il ouvrait déjà la bouche poHr faire à Vasseur la réponse tant attendue, quand une voix creuse et haletante s'éleva derrière lui :
— Traître I menteur ! lâche î disait-on ; malheur, malheur à toi si lu le dénonces I
Le lieutenant Vasseur, absorbé par l'in^ térêt puissant de cette convei'sation, avait complètement oubhé les femmes qui se trouvaient à l'autre extrémité de la chambre, et le Borgne les avait à peine remariquées. Aux accents de cette voix nouvelle, le Borgne-d e-Jouy s'était levé précipitamment. Il s'approcha du ht et reconnut Fan-
chette, qui, appuyée sur son coude, le regardait d'un œil égaré.
— La Grêlée ! s'écria-t-il avec surprise ; que fait-elle ici?
— 11 n'y a pas sujet de s'étonner qu'une fille soit revenue dans la maison de sa mère? dit la fermière. >
— Tiens, tiens! reprit le Borgne-de- Jouy, et maîtresse Bernard qui a quitté la ferme du Breuil et qui se trouve être la mère de la Grêlée!... Que diable signifie tout ceci ?
~ Cela signifie, Germain Bouscaut, dit Vasseur, prompt à profiter de la circonstance, que d'autres personnes, dans cette maison même, peuvent être disposées à vous ravir le mérite et les avantages de la franchi e.
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— Non, non, cela est faux ! s'écria Fanchette avec l'énergie que donne la fièvre, je ne le trahirai pas... je ne sais rien... je ne dirai rien... // est cause de tous mes maux; il fist cause de l'abandon, de la misère et de la honte où je vis depuis le jour où mon père m'a chassée et maudite ; il m'a humiliée, outragée, frappée; il me méprise, il me hait ; il m'a tué mon enfant, mon pauvre enfant, qui ne voulait pas voler... et pourtant je ne le trahirai pas, je ne veux pas qu'on le trahisse.. . je l'ai aimé, je l'aime 'encore ! En punition de toutes mes fautes, je suis condainrî:^^ à l'aimer jusqu'à mon dernier soupir I
Elle se tordait sur son lit, les cheveux épars.
— Malheureuse, malheureuse ! murmu-
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rait maîtresse Bernard avec épouvante, en cherchant à la calmer ; songe donc à ce que tu dis. On pourrait croire que toimême...
El elle ajouta plus bas :
— Prends garde, ma tille, prends garde, je t'en conjure!
— Mère, dit la Grêlée tout haut, je n'ai plus rien à craindre! crois-tu donc que j'aurais osé reveniiprès de toi si je n'avais senti que mon heure dernière était proche?... Laisse-les faire : ils ne peuvent plus rien ; jouter à ma dégradation et à ma souffrance ; je vais bientôt leur échapper, et toi qui m'aimes, pauvre mère, prie Dieu que ce soit bientôt.
— Je commence à craindre que ce soit le vœu le plus ai'dent que je doive former
LES CHAUFFEUUS • 91
pour toi et pour moi! dit la fermière avec désespoir; j'avais voulu oublier... je me souviens maintenant!
Vasseur avait entendu imparfaitement ce dialogue ; cependant il s'approcha delà Grêlée et lui dit d'un ton sévère :
— Vous avez parlé, Fanchette Bernard, d'un enfant qu'on vous aurait enlevé et qui aurait péri par un crime. Vous devez avoir à cœur de venger cet enfant, et je vous somme...
— Paix! vous ne saurez rien. Coupezinoi en morceaux, tuez-moi, mais vous ne saurez rien de lui.
— Cependant il a tué votre enfant! dit l'officier 4 tout hasard.
— Qui vous l'a dit ? vous y étiez donc?... 0-i ! ce fui une terrible nuit! J'étais cachée
92 LES CUAUFFLURS
dans les bois, j'attendais mon fils ; tout à coup, au milieu du silence, s'éleva une voix plaintive qui criait : « Mère ! au secours ! mère I au secours ! » J*e m'élançai comme une folle ; mais un coup de pistolet retentit, et quand j'arrivai...
La Grêlée s'arrêta un moment, comme si elle était en proie à quelque horrible vision ; puis elle s'écria avec une expressio:i l'fffiiytiiite :
— Oh! mon enfant! mon pauvre petit gars !
Elle se roula sur sa couche, en proie à de violentes convulsions ; elle ne prononçait plus que des paroles inintelligibles et sans suite. Madame Bernard et la servante s'empressèrent delà secourir, etbientôtelle tomba dans un anéantissement profond.;.
LES CHAUFFhURS 93
Le lieutenant Vasseur, n'ayant aucune idée des événements, auxquels Fanchette avait fait allusion, ne pouvait voir dans ces discours que des divagations fiévreuses; mais le Borgne-de-Jouy, mieux instruit, ne douta pas que la Grêlée, volontairement ou involontairement, ne finît par trahir le secret de la bande. Cette considération acheva de le décider.
— Cette pauvre femme ne sait ce qu'elle dit, reprit-il, et elle parle d'une foule de choses qui n'ont aucun rapport avec l'affaire en question. Je puis vous donner des renseignements qui vous intéresseront davantage. Mais avant tout, eatendons-nous bien, citoyen officier, sur les conditions que je mets à mes révélations : d'abord la vie sauve, ce qui n'est que justice, car je
prouverai que si j'ai assisté comme témoin à un grand nombre d'assassinats, je D'ai jamais frappé moi-même; ensuite, toute l'indulgence possible pour deâ peccadilles de vol et de friponnerie dont je compte m'accuser sans restriction, car je ne me donne pas pour un saint; enfin une somme d'argent que nous déterminerons plus tard, attendu que vous aurez encore pendant longtemps besoin de mes services.
— J'engage ma parole d'homme d'honneur et de militaire, dit Vasseur, que toutes ces conditions seront remplies. . pourvu, ajouta-t-il avec réserve, que vos aveux aient une importance réelle.
— Ils sont mille fois plus importants que vous ne pourriez le croire, et vous faites un marché d'or... Mais allons, il n'y
LES CBA'FPEURS 95
a plus à hésiter... vous allez tout apprendre.
Le Borgne-de-Jouy. ou plutôt Germain Bouscaul, quoique fort jeune encore, était un des membres les plus anciens de la bande. Il avait quitté, à làge de dix ans, la manufacture de toiles peintes de Jouy, où il avait été placé comme apprenti, et il avait appris le vol sous Jacques-de-Pithiviers, dont il était l'un des meilleurs élèves. Poltron par tempérament, il inspirait une sorte de défiance à ses complices ; mais la souplesse de son esprit l'avait rendu précieux dans le conseil, au milieu des brutes sanguinaires qui formaient la majorité. Il était donc initié à tous les secrets de la bande, à son organisation monstrueuse, à ses traditions, à l'histoire des crimes
96 Li:S CHAUFFKURS
qu'elle avait commis, et il se mit à détailler avec une espèce de complaisance orgueilleuse les horreurs dont il avait connaissance ou même dont il s'était trouvé témoin.
En écoutant cet abominable récit, l'officier de gendarmerie, quoique habitué à des confessions de cette nature, était frappé de stupeur; et la joie qu'il éprouvnit de pouvoir bientôt opposer une digue aux dévastations de cette horde de brigands s'effaçait devant l'étonnement, la douleur et l'indignation que lui inspirait leur longue impunité. En apprenant que le nombre des scélérats d'Orgères s'élevait -à plusieurs centaines, il bondit sur sa chaise :
— Moi'bieu! dit-il, sur tant de coquins,
LES CHAUFFEURS î>7
moi, Vasseur, je n'ai pu jusqu'ici en arrêler un seul ? Je mérite d'être fusillé comme un capon... Il est vrai qu'ils se cachent, ils sont si lâches!
Cette colère du lieutenant semblait beaucoup divertir le Borgne-de-Jouy, qui racontait ces terribles choses d'un ton léger et railleur, comme s'il se fût agi des événements les plus simples du monde.
— Allons ! allons ! calmez-vous, dit-il en ricanant; vous en avez sans doute arrêté plus d'un pendant ces dernières années, mais vous avez toujours été forcé de les relâcher pour un motif ou pour un autre. Notre chef, le Meg, comme nous l'appelons, est un rusé compère, et il a fait la leçon à, chacun de nous. Quant à la lâcheté dont vous accusez nos gens, citoyen officier, ne
VOUS y fiez pas trop ; vous ne les tenez pas «ûcor-e, ^t ils vous donneront, croyez-moi. .du jQil à retordre. Au moment où je vous parle, la plus grande partie de la bande ■doit être réunie dans les bois, à quelques lieues d'ici, pour une expédition qui, si l'on en juge par les préparatifs, sera formidable. On ne se cachera plus, on donnera un assaut, on pillera, on incendiera. Le Meg ne ijoudera pas, je vous le garantis, et tes autres ne poiiri'ont s'empêcher de le suivre.
— Eh bien ! nous nous verrons face à face avant peu, répliq'ia Vasseur avec assurance; mais ous ne m'avez pas encore nommé ce Meg si redoutable.
— Vous le connaissez; c'est le person-
nage dont nous parlions tout à t'heure, c'est le Beau-François.
T-rQuoi! ce marchand colporteur qui se trouvait avec vous à la ferme du Breuil! De par tous les diables! je m'en doutais !
— Dans cette affaire, j'avais été envoyé en avant comme écloireur, pour fournir à la bande les indications nécessaires. Mais, comme le Beau-François et moi nous avions été vus la veille au soir à la ferme, nous ne* pûmes pas, le coup terminé, nous retirer avec les autres, car notre disparition subite eût donné des soupçons. Nous nous fîmes donc attacher et enfermer dans l'étable, afin de laisser croire que nous avions subi le sort des gens de la ferme. La ruse était excellente, mais votre défiance pensa
100 LES CHAÎ'FFlîURS
tout perdre : quant à moi, je n'ai jamais eu si grand'peur.
— Oui, je me souviens de cette circonstance, répliqua Vasseur, tout pensif; si j'ai bonne mémoire, ce fut le citoyen Ladrange qui intercéda pour vou!^ et m'obligea de respecter rigoureusement la légalité.
— C'est vrai; aussi le Beau-François l'en récompensa-t-il deux: jours après, au passage du bac, lorsqu'il vous escamota si lestement vos prisonniers. Je n'ai jamais su nettement pourquoi le Beau- François s'était exposé à ce danger, car la reconnaissance n'est pas son fort; et à moins...
— C'est bon, interrompit Vasseur brusquement; tout ceci sera éclairci sans
hy.S CHAUFFEURS 1 01
doute... Prétendriez- VOUS, insolent, que le citoyen Ladrange saurait la vérité au sujet de cet infâme chef de brigands ?
— Dainel écoutez donc; il lui a donné l'hospitalité la nuit dernière, dit le Borgnede-Jouy.
L'officier de gendarmerie lui imposa silence et resta un moment plongé dans de sombres réflexions.
— N'importe! dit-il enfin en se levant, mon devoir, Germain Boiiscaut, m'oblige à vous conduire sur-le-champ devant le citoyen Ladrange, afin que vous renouveliez en sa présence vos déclarations. Je ne saurais prendre sur moi la responsabilité des mesures exigées par les circonstances, et nous n'avons pas un instant à perdre pour retournera iMéréville.
i02! LES CHAUFFEURS
— Comme vous voudrez, répliqua \e Borgne d'un air de mécon lentement; mais j'aurais préféré que l'on me conduisît devant toute autre personne que devant un ami avoué de notre tcrrijple chef.
Vasseur fit un mouvement de colère ; puis, désignant le lit où Fanchette demeurait inanimée, malgré les soins empressés de sa mère et de la servante, il demanda bas au Borgne-de-Jouy :
— Et cette (èmme, vous la connaissez donc?
—C'est la Grêlée, elle était de la bande ; mais elle n'a pas, que je sache, assisté aux expéditions, car on se défiait d'elle. Toutefois, elle disait vrai quand elle accusait le Beau-François de lui avoir tué son en-
LÈS CUA^UFFEURS t03
fant, le Petit-Gars-d'Eirechy ; j'étais té moin du fait.
— (^hut! vous conterez cela au juge; il n'est pas nécessaire maintenant de tourmipntèr ces pauvres créatures.
Vasseur, s'adressant ensuite à la fermière, qui restait morne et silencieuse en face de Fanchette :
— Citoyenne Bernard, lui dit-il, en arrivant à Mérévitle je vais vous envoyer un médecin, et sans doute votre fille ne tardera pas à se rétablir. Comme elle peut donner à la justice des éclaircissements précieux, je compte que vous ne la laisserez pas s'éloigner avant de m'avoir vu.
Vous m'entendez, citoyenne, vous seriez responsable des Conséquences d'un départ furlif, et vous êtes trop honnête femme
pour vouloir priver la justice de renseignements qui importent à la sûreté de tout le pays.
Malgré le ton de douceur de cette requête, la fermière sentit qu'au fond c'était un ordre.
— C'est bien, citoyen Vasseur, répondit-elle avec accablement; mais n'espérez plus tirer d'elle aucun éclaircissement... Regardez-la; dans une heure elle n'existera plus.
En effet, tous les signes d'une fin prochaine se montraient déjà sur les traits décomposés de la malheureuse Fanchette, dont les fautes avaient eu un si cruel châtiment.
— Je ne me plains pas, répéta la pauvre mère d'une voix sourde; qu'elle meure I
LES CUAUFFEUUS 105
Sa mort sera désormais un bienfait pour elle et pour moi!... En la revoyant d'abord, j'avais oublié certaines circonsta'nces du passé, ou plutôt j'avais voulu me persuader que j'étais dans l'erreur. . . Je sais maintenant qu'il eût mieux valu qu'elle ne fût jamais née !
Elle se voila la tête de son tablier, et elle pleura longuement, mais en silence.
Vasseur ne pouvait lui offrir les consolations que son bon cœur lui eût suggérées dans un autre moment-; le temps pressait, il appela les gendarmes qui gardaient les portes et leur ordonna de s'emparer du Borgne-de-Jouy, Ils le fouillèrent d'abord pour s'assurer qu'il n'avait aucune arme cachée ; le prisonnier les laissa faire patiemment. Mais quand on voulut lui mettre
106 LIÎS CHAUFFEURS
des chaînes et des menottes, selon l'usage, il protesta de toutes ses forces.
— • C'est une rigueur inutile, dit-il ; quel intérêt aurais-je à nVenfiiir raair. tenant? Le bruit de ma trahison va se répandre; je ne vous aurnis })as quitté d'un quart d'heure que je serais assaj-siné par les gens de la bande... Ma sûreté, au contraire, m'oblige à me tenir le plus près possible de vous ; si vous ne me gardiez pas bien, tout serait bientôt fini pour moi.
Malgré ces protestations, le prisonnier était de trop grande importance pour que l'on ne prît pas à son égard toutes les précautions imaginables. Le Borgne-de-Jouy se résigna donc à se laisser enchaîner: puis la troupe quitta la maison, où son
départ fut presque inaperçu, et où régnait déjà un silence de mort.
On se dirigea i apidenient vers Méréville; le jour commençait à baisser, et il était urgent d'arriver avant la nui(. Le Borgnede-Jouy marchait à pied entre les deux gendarmes d'escorte, qui le surveillaient étroitement. Le lieutenant Vasseur venait seul en arrière, et, à son air préoccupé, à son front chargé d'inquiétude, il était facile de reconnaître que la joie de son succès était largement compensée par des, soucis d'un autre genre.
Plus il songeait, en effet, aux rapports d'intimité qui existaient entre Daniel Ladrange et le chef de la bande d'Orgères, plus il lui semblait impossible que le magistrat ignorât réellement ce qu'était le
108 LES CHAUFF URS
Btau-François. 11 s'efforçait de chasser cette pensée, mais, en dépit de lui-même, tous ses raisonnements le ramenaient au même résultat. 11 s'agitait sur son cheval avec une anxiété visible , et , malgré le froid, son visage était baigné de sueur.
— Bah ! se di(-il enfin, attendons ce qui arrivera. J'ai toujours connu le citoyen Ladrang^ pour uii '..JDnête homme; je lui ai personnellement des' obhgations, et je ne puis croire aux fâcheuses apparences qui l'accusent... Sans doute tout s'arrangera facilement; sinon... eh bien! je ferai mon devoir, fût-ce envers Satan en personne !
Et il ne songea plus qu'à presser la marche de la troupe.
vin
Une soirée de noces.
En approchant de Méréville, Vasseur el ses compagnons entendirent un bruit d voix et de chevaux qui témoignaient d'une agitation inaccoutumée dans cette paisible bourgade. Aussitôt qu'on eut dépassé les premières maisons, il fut facile d'en re-
connaître la cause. Un détachement de hussards, composé d'une quarantaine de cavahers et commandé par un sous-lieutenant, venait d'arriyer et avait fait halle sur la place de l'église. Les habitants, attirés par ce spectacle nouveau pour eux, accouraient de toutes parts, et, malgré le vent de bise, pas un enfant du village n'était resté au coin du feu. Au milieu de cette affluence, les hussards avaient mis pied à terre; le maire et son adjoint leur distribuaient des billets de logement, le détachement devant passer au moins une nuit à Méréville.
La vue de ces cavaliers qui, en tout autre u^oment, n'eût pas manqué d'exciter au plus haut point la jalousie de Vasseur, causa une joie extrême au digne officier.
LÇS CHAUFFEORS 111
Jl sentait fort bien, en effet, malgré son incontestable bravoure, qu'avec les sept ou Jiuit gendarmes dontii pouvait disposer, il lui était impossible de lutter avantageusement contre \b bande nombreuse et bien armée du Beau-Fraoçois. Aussi n'essayat-il pas de cacher sa satisfaction, et jeta-t-il un regard de triomphe sur le Borgne-de- Jouy, qui, de son côté, en voyant le danger dont ses anciens complices étaient menacés, paraissait fort s'applaudir de sa trahison.
Les gendarmes et leur prisonnier en- -chaîné firent diversion à l'admiration des habitants de Méréville pour les plumets éclatants, les pelisses bleu de eiel, à boutons argentés, que portaient les hussards. L'attention se concentra sur les nouveaux
112; LKS CHAUFFEURS
venus, et les exclamations qui s'élevaient autour d'eux témoignaient de l'immense intérêt que la population de Méréville , comme toutes les populations avoisinantes, prenait à ce déploiement de force militaire.
— En voilà donc enfin un de cotïré ; s'écria une vieille femme en montrant le poing au prisonnier; toi, du moins, tu ne
pourras plus de sitôt nous voler et nous assassiaer.
— Parlez-moi du lieutenant Vasseur, disait un gros bonnet du pays; il a le nez fin, allez! Et maintenant qu'il est sur la voie, n'ayez pas peur qu'il laisse à ces scélérats un moment de repos ; il les attrapera tous, je vous le garantis.
— Ma foi ! c'est un fier luron, que le citoyen Vasseur!
L'officier de gendarmerie n'était pas insensible à ces flatteries populaires. Pendant qu'il les écoutait avec quelque comp'nisance, une voix s'écria dans la foule,
du ton de la consternation :
— Miséricorde ! c'est le Borgne-de-Jouy
qui s'est fait prendre !
Si prompt qu'eût été Vasseur à se retourner, il lui fut impossible de découvrir qui avait prononcé ces paroles.
Il vint à son tour mettre pied à terre sur la place, et il fut rejoint aussitôt par quatre ou cinq autres gendarmes de sa compagnie, qui l'attendaient depuis plusieurs heures à Méréville, pour lui faire leurs rapports et prendre ses ordres. Pendant qu'il les , écoutait distraitement, un jeune officier de hussards, à l'air franc et ouvert, pénétra
dans le cercle qui s'était formé autour de
lui. Après avoir salué militairement, il
s'annonça comme le lieutenant Thénard,
â commandant le détachement.
— Par ordre supérieur, citoyen, dit-il à Vasseur, je dois me mettre avec mes hommes à votre disposition pour le service spécial dont vous êtes chargé... Et comme je connais de réputation le lieutenant Vasseur, il peut être assuré de mon concours dévoué.
— Merci, dit Vasseur avec non moins de franchise; ma foi! c'est du fond du cœur que je vous dis : « Soyez le bien venu. »
Eê l'es deux mihtaires échangèrent une poignée de main.
— A en juger par le soin que vous prenez de ce gaillard-là, demanda le hussard
en désignant le Borgne-de-Jouy, c'est une capture importante?
— Très importante, en effets, et peutêtre vos hommes ainsi que les miens ne passeront-ils pas cette nuit dans des lits.
— Nous sommes lout prêts, dit le jeune et bouillant officier. Ferais-je sonner à cheval? nos bêtes n'ont pas mangé, mais elles mangeront plus tard. .Et quanta nous, ma foi ! nous nous serrerons le ventre!
— Il n'est pas nécessaire de tant se presser, dit Vasseur en souriant; il faut que je me rende au château pour affaire urgente. Vos hussards et mes gendarmes peuvent donc panser les chevaux et prendre eux-mêmes leur repas dans les logements qui leur seront assignés ; mais que tout le monde se tienne prêt à se re-
116 LES CHAUFFEUUS
mettre en selle dans deux heures. Quant à vous, citoyen, aussitôt que vous aurez rempli votre service ici, je vous prie de venir me rejoindre au château. Le directeur du jury et moi nous aurons à nous concerter avec vous.
— Il suffit, lieutenant.
Vasseur laissa les chevaux au village; il devait se rendre à pied au château, avec quatre gendaraies également à pied, chargés de la garde du Borgne-de-Jouy. Au moment de partir, il rappela le heutenant Thénard.
— Pour des motif» de service, lui dit-il à l'oreille, vous n'avez ici d'ordres à recevoir que de moi... Et si un magistrat, quel qu'il fût, vous donnait un mandat à exécuter, vous vous en référeriez à moi avant
de bouger d'une semelle... Est-ce entendu?
Thénard fit un signe d'assentiment; cependant il semblait vouloir demander l'explication de cette recommandation singulière. Vasseur ne lui en laissa pas le temps; prétextant une grande hâte, il toucha légèrement son chapeau, et se dirigea vers le château avec ses rnjatre hommes et le Borgne-de-.Iouy.
Il était presque nuit en ce moment, et des lumières brillaient à toutes les fenêtres de la vieille habitation. Les arrivants trouvèrent ouverte la barrière extérieure ; dans la cour stationnaient plusieurs voitures bourgeoises. On n'a pas 'Oublié en effet que le mariage de Daniel Ladrange avec sa cousine devait avoir lieu le lendemain, et les amis les plus intimes de la fa-
mille étaient réunis en ce moment pour la signature du contrat.
Sans s'arrêter à ces détails, Vasseur entra dans le vestibule, où plusieurs domestiques étrangers se chauffaient autour du poêle en attendant leurs moîtres ; quaiit aux gens du logis, ils étaient tous occupés dans l'intérieur de la maison. L'officier de gendarmerie ne savait donc à qui s'adresser. Enfin, pourtant, il décida un des valets du fournisseur à lui chercher maître Comtois, qui arriva bientôt revêtu de sa grande Hvrée, l'air important et affairé. Quand Vasseur exprima le désir de voir Daniel sur-le-champ, le factotum répondit sèchement que la chose était impossible, que la meilleure compagnie du canton était assemblée au château, que
LKS CnAUFFKURS 119
l'on devait au moins laisser à un niagistrat le temps de se marier en paix. Comtois n'était pas an bout de ses objections, mais l'ofFicier l'interrompit avec rudesse.
— Tout cela ne me regarde pas, dit-il. Allez dire au citoyen directeur du jury que j'ai besoin de le voir sur-le-champ pour affaire de service; qu'il y va de vie et de mort, et que si, par suite de ses retards, de grands malheurs arrivaient, il en porterait la responsabilité devant qui de droit.
Comtois n'osa pas répliquer. 11 sortit en grommelant, et, quelques minutes après, il revint annoncer que monsieur Ladrange attendait monsieur Vasseur dans sa chambre.
L'officier de gendannerie, impatienté de toutes ces lenteurs qu'il croyait calculées,
i^O LEb CHAUrFliURS
ne doutait presque plus de la complicité de Daniel avec le chef de la bande d'Orgères. Au moment de suivre le domestique, il s'approcha de ses gendarmes, et leur dit d'une voix basse mais ferme :
— Veillez bien sur votre prisonnier et ne le laissez communiquer ayec personne. Ici vous n'obéirez qu'à moi seul; vous n'accueillerez pas, sans mon visa formel, les mandats et les réquisitions de l'autorité légale ayant pour but, par exemple, de vous faire relâcher votre prisonnier. Si je jugeais nécessaire d'opérer une arrestation dans cette maison, vous exécuteriez surle-champ mon commandement, quelle que fût la personne que je vous désignerais... Celui de vous qui éprouverait une minute d'hésitation rendrait compte de sa dés-
LIS CIlAUFFiURS 1 21
obéissance devant un conspil de guerre, je vous en avertis.
Les gendarmes, tout habitués qu'ils fussent à l'obéissance passive, échangèrent des regards stupéfaits en recievant ces instructions. Vasseur, se tournant vers le Borgne-de-Jouy, lui dit à voix basse :
— Vous allez, Germain Bouscaut, comparaître devant un magistrat, et je compte que vous persisterez dans vos aveux. Songez que ni paroles captieuses, ni menaces, ne doivent vous intimider... Soyez respectueux mais ferme dans vos assertions, et je tiendrai fidèlement les promesses que je vous ai faites.
Puis il sortit avec Comtois.
Il trouva Daniel dans la chambre que nous connaissons déjà. Une seule bougie
lâlâ LES CHàlFFEUKS
éclairait cette vaste pièce. Le jeune magistrat, en costume noir, ptait delDout devant son. bureau. Ses traits altérés exprimaient un chagrin profond, en m^me temps que l'impatience d'avoir «'•té dérangé dans un moment si solennel. Une parut pas rémarquer la froideur cérémonieuse du salutque lui adressa le lieutenant de ger.darmerie.
— Mon cher Vasseur, lui dit-il distraitement, excusez-moi si je vous prie de m'apprendre en deux mots l'affaire qui vous amène; on m'attend au salon pour la signature i!e mon contrat de mariage. Des considérations d'un ordre pai'ticuliernous ont empêchés d'ajourner cette cérémonie, malgré la mort subite de ce pauvre Laforêt, qui a succombé la nuit dernière à une attaque d'apoplexie.
Lies CHAUFFEURS 123
— Le notaire Laforêt est mort ici la nuit dernière? deraandaVasseur d'un air pensif.
— Oui, c'est un accident, comme je vous le|disais, une a])oplexie foudroyante déterminée par la frayeur d'hier soir. Un médecin a constaté le fiul; toutes les formalités légales ont été remplies. Mais, encore une fois, hâtez-vous de m'apprendre...
— J'ai bien peur, citoyen, dit l'officier d'une voix sombre, qu'il ne faille remettre à un autre moment la conclusion de votre mariage. Suivant ma promesse, j'ai fait aujourd'hui de grandes découvertes, et ces découvertes n'intérepsent pas seulement la justice, elles vous intéressent aussi, vous personnellement, comme vous allez voir.
Et sans attendre qu'on l'y invitât, il s'assit en face du bureau. Daniel ne parut