LES CU.VIFFI'LUS
pas remarquer cette infraction aux règles hiérarchiques; s'asseyant lui-même, il dit avec une impatience mal contenue :
— Je vous écoute.
Alors Vasseur lui raconta sommairement les circonstances de l'arrestation du Rorgne-de-Jouy, et lui répéta les révélations du prisonnier au sujet de la redoutable association de malfaiteurs qui désolait la cciJli'ér. 11 éhUiJiéra les crimes nombreux qu'elle avait commis, parmi lesquels se trouvait l'assassinat de Michel Ladrange au château du Breuil, en prenant soin toutefois de ne pas nommer encore le chef de ces scélérats. Enfin il annonça que les bandits devaient se réunir en ce moment dans le bois de la Muette, peu éloigné de Méréville, pour une nouvelle expédition.
LES CUAUFFEUnS 125
— Et si le citoyen directeur du jury»
dil-ilen terminant, veut donner dos ordres en conséquence, les hussards et les gendarmes, qui se trouvent en ce moment dans le village, sont prêts à marcher sans retard pour aller disperser ce formidable rassemblement.
Daniel avait écouté ce récit d'abord avec étonnemenl, puis avec un vif intérêt mêlé d'horreur. L'impatience qu'il avait manifestée d'abord avait disparu ; il ne semblait plus songer le moins du monde à la compagnie qui l'attendait au salon. Cependant on eût dit qu'une crainte secrète mettait son esprit à la gêne et arrêtait l'expression de la joie que devait lui inspirer cette découverte.
— CesonI là en effet des événements de
la plus haute gravité, répliqua-t-il enfin, et je dois convenir, Vasseur, que vous avez bien mérité de la justice. Après avoir in-^ terrogé à mon tour ce malfaiteur, je rédigerai les ordres nécessaires. Mais ne pensez-vous pas , citoyen lieutenant , qu'il serait sage peut-être de remettre votre départ à demain? La nuit est noire, et vous auiez plusieurs lieues à faire dans des chemins perdus ; d'autre part, vos hommes et vos chevaux sont rendus de fatigue, et les coquins pourront aisément vous échapper à la faveur de l'obscurité. D'ici à demain nous prendrons toutes les dispositions que la prudence exige...
— Demain ! s'écria Vasseur, et où les trouverions-nous demain? lisse disperseront dès qu'ils sauront l'arrestation de
LES CIIAUFFKUKS \tl,
^eur camarade, et ils ne peuvent manquer d'en être instruit bientôt. D'ailleurs, citoyen, ne vous ai-je pas dit qu'ils préparaient oux-même^s un grand coup pour cette nuit/ Voulez-vous donc leur permettre de renouveler contre quelque habitation du voisinage i'épouvantable attentat dont vous avez été le témoin au château du Breuil?
Daniel ne répondit rien et se mit à remuer d'un air embarrassé les papiers épars sur son bureau. Le» soupçons de Vasseur se changèrent alors en certitude.
— Citoyen Ladrange, dit-il lentement, vous ne m'avez pis en *ore demandé le nom du chef de ces malfaiteurs*^ Or, ce chef est le scélérat le plus dangereux, le plus sanguinaire de touô; c'est son ha-
\tS LES CHAUFFEURS
bilelé qui a déjoué nos recherches jusqu'à ce jour, et il a, lui seul, autant d'importance que le reste de la bande...
— C'est vrai, balbutia le magistrat, j'avais oubhé... Le récit de ces horreurs m'avait troublé le cerveau. Ah ça! le chef est donc connu ? on vous l'a nommé?
— Vous le connaissez .vous-même et vous savez son^nom, dit Vasseur en le regardant fixement.
— Moi ! dit Daniel, qui pâlit d'une manière visible.
— Vous, citoyen Lodrange. Ce chef de voleurs et d'assassins, ce monstre qui, entre autres crimes, a, selon toute apparence, donné le coup de mort à votre oncle du Breuil, c'est un homme que vous avez sou-
tenu et protégé en toutes circonstances, que vous avez admis dans votre intimité, malgré sa condition inférieure, à qui vous avez enfin accordé, la nuit dernière encore, riiospitalité dans cette maison...
C'est, en un mot, ce soi-disant colporteur que l'on appelle le Beau-François.
Daniel, bien que depuis un moment il soupçonnât la vérité, fut comme anéanti par celte révélation. Il poussa un gémissement, et, se renversant dans son fauteuil, il se couvrit le visage de ses deux mains crispées.
Cette attitude, ce silence étaient bien de nature à confirmer Vasseur dans son opinion. Cependant le brave militaire, après avoir laissé le temps à Daniel de recouvrer sa présence d'esprit, reprit avec douceur :
— Ne me direz-vous pas du moins, ci-
toyen Ladrange, que vous ignoriez à quel misérable vous aviez donné votre amitié?
— Je l'ignorais, je l'ignorais, répliqua Daniel en tressaillant, pouvez-vous en douter?
Et il retomba dans son mutisme et son accablement.
Vasseur, après une nouvelle pause, se leva d'un air résolu et se dirigea vers la porte. Il allait soitir. quand Daniel ss^coua brusquement sa torpeur.
— Où lionc allez-vous? demanda-t-il.
Le lieutenant revint sur les pas.
— Citoyen Ladrange , dit- il avec un calme eirraya ni, avez-vous quelque chose à me dii\i? Je puis encore entendre les explications, les excuses raisonnables qu'il vous [)iairaitde mc^ donner.
— Des explications, des excuses ! répéta
Dnniel d'un ton hautain ; où voulez-vous en venir? Nos rôles, citoyen Vasseur, seraient-ils intervertis à ce point? Oubliezvous que vous avez ici un supérieur, mais que moi je n'en ai pas ?
— C'est possible, citoyen Ladrange, et peut-être serai-je blâmé pour avoir agi comme je vais agir ; mais j'obéis à ma conscience, et au diable le reste ! Je vous le jure, si vous ne justifiez pas vos rapports inconcevables avec le chef des brigands d'Orgères, je vous arrête sur-lechamp, tout magistrat que vous êtes.
— Je voudrais bien voir cela, lieutenant Vasseur; eh bien! je vous défie...
Tous les deux firent silence ; on venait d'entendre marcher dans le corridor voisin,- et, la porte s'onvrant tout à coup, Maria de Méré ville entra dans la chambre.
13E LES C.UAUFFEURS
La jolie fiancée était vêtue avec toute l'élégance et la richesse qu'exigeait la solennité du jour. Une robe de velours, échancrée sur la poitrine, selon la mode du temps, laissait voir ses épaules et une partie de ses bras couverts de bijoux : ses beaux cheveux blonds et bouclés étaient entremêlés de fleurs. H était impossible de porter avec plus de grâce et de majesté que Maria cette magnifique parure.
En ce moment, un pli léger de mécontentement se dessinait sur le marbre pur de son front. Cependant elle salua Vasseur avec polilesse, et, s'adressant çi Daniel, elle lui dit d'un ton d'aflectueux reproche :
— Eh bien ! mon ami, n'allez-vous pas descendre? On vous attend avec impatience, et ma mère est de la plus mauvaise humeur.. Vovons. Dr:ni('î. 1rs i.'fT:!*!'' ? fie
LES CHAUFFEUUS 133
votre charge ne vous laisseront-elles pas un peu de répit?
— Ma charge, chère Maria, n'aura pas à m'occuper longtemps désormais, reprit Daniel d'un ton sombre ; le lieutenant Vasseur vous dira qu'une circonstance imprévue...
— M. Vasseur est un homme de cœur et de sens, dit Maria en adressant à l'officier un sourire plein de coquetterie, et il comprendra sans peine que vous remettiez à un autre moment votre besogne judiciaire... Et vous, Daniel, poursuivit-elle avec un peu d'amertume, ne prendrezvous pas sur vous de négliger pendant quelques heures vos dossiers et vos procès-verbaux? Après avoir tant souhaité et tank hâté la cérémonie qui s'apprête, de*
vais-je penser que VOUS mon treriez une tellç froideur? une telle indifférence?
— Maria, je vous en conjure, ayez pitié de moi! dit Ladrange bouleversé par l'injustice de ces reproches; SI vous saviez...
Alors seulement la'jeune fille remarqua la pâleur et l'accablement extraordinaire de son fiancé. Elle allait l'interroger à ce sujet, quand un nouvel incident vint lui faire partager à €|He-même le trouble de Daniel. '
Vasseur examinait la toilette de Maria avec une attention qui embarrassait fort la pudiaue. enfant. Tout à coup il se rapprocha d'elle et lui dit d'un ton singulier :, , ^ Jlademoiselle, je me vois à regrçt dans la nécessité devons demander... d'où VOUS; viennent ces bijoux? ^-^
Il indiquait le collier et les bracelets (te
LES CHVUFFEUllS 133
rubis que nous connaissons déjà, et dont
mademoisello do Méréville nvoit jugé à
propos de se parer pour la cérémonie du
contrat.
. — En vérité, uîonsieur, répondil-elle
avec un mélange d'élonnementet de fierté,
cette question me paraît si étrange...
— Ob ! ne vous offensez pas de ma curiosité, reprit Vasseur fort embarrassé luimême ; je sais tout ce que mademoiselle de Méréville mérite d'égards et de respect; mais il ne m'est pas permis en ce moment d'employer les ménagements ordinaires, et je vous supplie de répondre à ma question.
— Le lieutenant Vasseur doit avoir de bonnes raisons pour parler ainsi, re{5rit Maria avec dignité, et je ne ferai pas mystère d'une chose aussi simple. Ces bijoux,
136 LliS CHALFFKUnS
monsieur, m'ont été envoyés à l'occasion de mon prochain mariage, et j'ai tout lieu de penser qu'ils proviennent d'une personne amie dont Daniel et moi nous regrettons l'absence en pareil jour.
— Pardon, mademoiselle, si j'insiste pour obtenir une réponse plus précise.
Comment se nomme la personne que vous soupçonnez de vous avoir envoyé ce présent? , Min
— Il doit vous suffire, monsieur, de savoir qu'elle est digne de mon estime et de mon affection.
— Ne serait-ce pas un certain colporteur que l'on appelle le Beau-François, bien qu'il puisse vous être connu sous un autre nom?
—Pour le coup, monsieur, c'est trop fort ! dit la jeune fille indignée ; je refuse abso-
LES CHA-UFFliU»!: 137
lument de répondre avant de connaître la cause de celte insolente inquisition... Eh quoi ! Daniel, n'avez-vous rien à dire quand on m'outrage ainsi?
— En effet, Vasseur, reprit Ladrange avec égarement, apprenez-nous pourquoi vous vous permettez...
— Vous le voulez l'un et l'autre, s'écria l'officier poussé à bout ; eh bien ! vous m'y aurez forcé... Je reconnais parfaitement, s'il faut le dire, la parure en rubis que porte en ce moment mademoiselle de Méréville, pour avoir été volée, il y a huit jours, dans un château des environs d'Étampes.
Deux cris perçants accueilUrent cette révélation.
Maria, prompte comme la pensée, arracba le collier et les bracelets par un mou-
138 LES CIIVUFFKUR5
veulent frénétique, les jeta loin d'elle, et vint tomber presque mourante dans les bras de Ladrange.
~ Je vois nnintenanl où tendaient ses menaces ! dit Daniel avec désespoir en déposant la jeune- fille dans un fauteuil; le lâche ! le misérable ! ne lui suffisait-il pas de m'avoir attiré dans un piège infernal! fallait-il outrager ainsi celte noble et pure enfant?... Tenez, Vasseur, vous avez raison; les apparences sont contre moi. Je dois vous paraître aussi méprisable que lui, et plus hypocrite encore!
>' — Je crois, au contraire, citoyen Ladrange, dit l'officier de gendarmerie d'un air de réflexion que je nie suis trop pressé de soupçonner un homme d'honneur. J'en- Irevois que vous êtes circonvenu par un scélérat astucieux; mais dans cette
affaire de la parure en rubis, votre ennemi a dépassé le but. A qui pourrait-il faire croire que vous, magistrat éminent, consentiriez à recevoir en présent des bijoux provenant notoirement d'un vol? que vous permettriez à votre jeune et innocente fiancée de s'en parer publiquement le jo ur même de votre mariage?
^- C'est vrai, Vasseur ; merci de cette pensée î s'écria Daniel ; j'eusse donné ma vie pour épargner à ma chère Maria un semblable supplice... Voyez! voyez! elle ne respire plus !
Mademoiselle de Méréville avait perdu connaissance; mais son évanouissement fut court. Bientôt elle rouvrit les yeux et les attacha sur Daniel, dont elle relenail la main violemment serrée dans les si' nnes.
140 LES CUALFFKUllS
— Mon ami, dit-elle, il se passe d'horribles choses... Par pitié, apprenez-moi si tout cela n'est pas un mauvais rêve !
Et comme Daniel détournait la tête sans répondre, Vasseur se hâta d'intervenir :
— Mademoiselle, reprit-il en adoucissant sa voix rude, ce sont des choses si horribles, en effet, qu'il serait au-dessus de vos forces d'en supporter le récit. Souffrez donc que j'essaie, avec l'aide du citoyen La Jran.'^e. de Jubrouiller ce vilain échevau qui est passablement emmêlé. Pour vous, permettez-moi de vous prier de retourner au salon. Oubliez ce qui vient de se passer ici ; ne réfléchissez pas, ne cherchez pas à deviner... Plus tard, peut-être, vous saurez la vérité.
Maria regarda son fiancé comme pour le consulter.
— Oui, oui, Maria, répliqua Daniel avec agitation, le conseil de Vasseur est sage. Vous êtes suffisamment remise ; retournez donc au salon, et excusez-moi auprès de nos amis si la cérémonie doit encore être ajournée. Il s'agit de la sûreté de ce pays ; il s'agit aussi de l'honneur de notre famille, Maria ; du mien peut-être!.., Ne m'en demandez pas davantage.
— Mon Dieu! Daniel, comme vous êtes troublé, comme vous êtes pâle ! un nouveau malheur nous menacerait-il? Monsieur Vasseur, orl dirait que vous avez quelque chose à reprocher à mon bien-
,aimé Daniel... Oh! tenez, ce qui vient de m'arriver m'a donné les idées les plus absurdes, les plus effrayantes...
Vasseur la rassura de son mieux; Maria ne cessait de regarder Daniel qui lui dit
— Chère enfant, je vous en conjure, laissez-nous un moment... Surtout ne vous alarmez pas outre mesure ; broyez forte, soyez courageuse, comme vous l'avez été dans vos plus cruelles épreuves ; et songez, quoi qu'il arrive, que je serai toujours cligne de vous.
— Fil bien ! mon ami, je cède à vos instances, reprit la jeune fille en se levant; je ne veux rien savoir, je n'interroge plus, je me soumets enlièrement à vos volontés... Mais je vous en prie à mon tour, nnon cher Daniel, ne tardez pas à nous rejoindre. Monsieur Vasseur, ajouta-t-elle avec un ton plein de grâce mélancolique , vous nous !e rendrez bientôt, n'esl-ce pas? C'est le meilleur, le plus loyal, le plus dévoué des hommes!
Elle présenta son front à Daniel, sourit
à Vasseur d'un air caressant et sortit.
Après son dépari, ij y eut un nouveau silence.
— Vasseur, dit enfin Daniel à l'officier, qui avait ramassé la parure en rubis et qui l'examinait avec attention, la présence dfe cet ange de candeur a changé le cours de mes idées, apaisé ma colère. Pourquoi m'oflenserais-je de >oupçons qui ne me paraissent que trop légitimes? Ce que vous n'avez pas obtenu de la violence, vous l'obtiendrez de ma contiance en vous, de mon estime, de mon affection... Asseyezvous, lieutenant, vous allez tout savoir.
Il se rail alors à raconter dans le plus grand détail l'histoire de ses relations avec François Gauthier. Il ne cacha rien à Vasseu!', n'omit aucune piîrticularilé, et produisit les pièces qui devaient justifier
ses assertions. Quand Ladrange vint à la découverte qu'il avait faite le matin au moyen du portefeuille de Laforêt, l'officier frappa du pied.
— Mille tonnerres ! s'écria-t-il ; et après une pareille découverte vous avez commis la faute de laisser partir ce coquin-là ?
— J'ai eu tort, je l'avoue, répliqua Daniel avec confusion. J'ai trop écouté une fausse générosité. Considérez cependant que je ne savais pas encore toute la vérité. Je voyais seulement en François Gauthier un jeune parent qui avait commis une faute isolée, et que l'on pouvait encore ramener au bien. Comment aurais-je soupçonné que le fils de mon oncle était le chef d'une bande de scélérats, un monstre épouvantable que ses crimes avaient mis hors la loi de l'humanité?
LES CHAUFFELK^ 445
Pendant ce long récit, Vasseur était demeuré pensif. Après avoir réfléchi mûrelïient et examiné les actes qu'on lui présentait comme pièces à l'appui, il se leva tout à coup et secoua la main de Daniel avec vigueur.
— Pardonnez-moi, citoyen Xadrange; reprit-il ; mais vous conviendrez qu'un plus fin que moi s'y serait laissé tromper. Ce Gauthier, Girodot, Beau-François, ou quelque nom que vous lui donniez, est le diable en personne, et un honnête homme ne saurait lutter de ruses avec le diable. Seulem.ent trop de précaution nuit, et l'affaire de la parure en rubis, par son raffinement excessif, m'a d'abord mis en défiance... Cependant, je vous le répète, ce gaillard-là doit avoir le pied fourchu, car il nous vient tout droit du fin fond des eri-
Î4t) LES CHAUFFEURS
fers. Nous avons cortaines raisons de penser qu'il a tué son père, son fils peutêtre, sans compter... Tenez, on a beau être homme, cela donne le frisson. Mais, revenons à vous... Que voulez-vous faire maintenant?
Daniel prit sur son bureau un paquet qui n'était pas encore cacheté, et le remit silencieusement à Vasseur; c'était sa démission de directeur du jury de Chartres.
— Fort bien, dit le heutenant, je comprends les scrupules d'un ordre élevé auxquels vous obéissez ; mais en attendant que votre démission soit acceptée par l'autorité compétente, vous ne pouvez demeurer inactif. Lo temps presse, le défaut de décision dans ce moment de crise peut avoir les suites les plus funestes... A quoi vous déterminez-vous?
- Je ne dois plus me croire engagé par la promesse conditionnelle que j'ai faite à 66 misérable, dit Daniel avec énergie; la prise d'armes qu'il a commandée pour cette nuit m'affranchit de tout scrupule, car j'avais annoncé que je lui accorderais trois jours de répil dans le cas seulement où il s'abstiendrait de toute machination criminelle. Eh bien ! marchons à i'enncmi, Vasseur 1 Je vais monter à cheval ; je partagerai vos fatigues et vos dangers. Vous verrez si je sais aussi remplir mes devoirs sans crainte et sans faiblesse 1
— Bravo ! bravo 1 morbleu ! s'écria Vasseur transporté de joie; franchement, citoyen Ladrange, vous prenez le bon parti. Les intrigues du Beau-François, il faut bien l'avouer, vous ont réellement mis en suspicion, et comme vous ne vous souciez
148 LES CHAUFFE LMIS
pas sans doute de crier sur les toits les circonstances qui vous excusent, votre conduite courrait risque d'être mal interprétée si vous agissiez avec mollesse. La vigueur de votre ronduile, au contraire, coupera court à toutes les suppositions malveillantes.
— Nous partirons donc aussitôt que ' j'aurai procédé à l'interrogatoire du prisonnier. Ne croyez pas néanmoins, Vasseur, qu'en vous accompagnant je veuille vous enlever l'honneur de cette entreprise. Je serai le chef nominal de l'expédition; vous en serez le chef véritable, Gardez, ma démission, Vasseur; c'est vous dire que mon autorité s'exercera sous votre contrôle.
— Il en sera ce que vous voudrez, citoyen Ladrange. Ah çà ! vous èles donc ré-
LES CUAUFFEURS .- 149
solu à faire connêûtre le lien dépareillé qui vous unit à ce scélérat?
— II n'y a pas deux droits chemins, et, s'il le faut, je déclarerai hautement l'affreuse vérité.
— Fort bien, mais ne nous pressons pas; j'espère encore, citoyen Ladrange, qu'il ne sera pas nécessaire de recourir à cette extrémité. Ne m'avez-vcus pas dit qu'en dehors de votre famille, nul ne savait le secret de votre parenté avec le Beau-François?
— Il est vrai ; le pauvre Laforêt qui nous a montré tant de dévoûment, ne s'était sans doute confié à personne. Mais le Beau-François connaît ce secret, lui, et sansaucun doute il essaiera d'en tirer parti.
— Toutes les prévisions de ce brigand
vont être déconcertées par votre démission
i50 LES CHAUFFEURS
de magistrat. D'ailleurs, peut-être aura-t-il intérêt lui-même à ce qu'on n'approfondisse pas trop ses affaires et gardera-t-il le silence sur celte parenté, s'il ne voit pas un avantage clair et précis à s'en vanter... Quant à moi, citoyen Ladrange, poursuivit Vasseur avec émotion, je n'userai qu'avec une extrême réserve de votre loyale confidence, et je n'aurai garde d'oublier qu'il y va de l'honneur d'une famille. Si, comme je le pense, le Beau-François est convaincu de crimes suffisants pour emporter contre lui la peine capitale, je ne révélerai jamais les circonstances que vous venez de me confier. Citoyen Ladrange, je vous dois mon grade actuel ; j'ai contracté envers vous une dette de reconnaissance, je vais peut-être pouvoir m'acquilter.
Daniel se jeta au cou de l'officier.
LES CHAUFFiiURS 151
— Merci, Vasseur, dit-il; je n'aurais point osô vous demander ce que vous me proposez avec tant de générosité. Eh bien donc ! à l'œuvre maintenant ! Nous ne pouvons plus nous égarer dans l'accomplissement de nos devoirs, et chacun de nous fera le sien.
Quelques moments après, cette chambre, tout à l'heure si sombre et si solitaire, avait complètement changé d'aspect. Un grand nombre de bougies allumées étaient disposées sur les meubles d'une manière irrégulière. Daniel, assis à son bureau, procédait à l'interrogatoire juridique du Borgne-de-Jouy, qui ne se faisait pas prier pour répéter devant le magistrat ses premiers aveux. L'adjoint du maire servait de greffier ; Daniel était assisté de Vasseur et du lieutenant Thénard, qui comman-
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daient la force publique. En outre, comme on voulait donner à cette confession du malfaiteur toute la notoriété possible, dans le cas où il songerait à se rétracter plus tard, on avait lait entrer, pour former l'auditoire, les gendarmes qui se trouvaient au château.
Les assistants frémissaient d'indignation au récit des crimes effroyables commis par la bande d'Orgères. Le Borgne-de- Jouy, fier du succès qu'il obtenait, semblait trouver plaisir à exposer en'détail les vols et les assassinats dont il disait avoir été témoin. Cependant, il clignait parfois de son œil unique en répondant au magistrat, et ses paroles étaient énigmatiques, comme s'il eût existé entre Daniel et lui une secrète intelligence.
Ce manège n'échappa pas à Vasseur,
LKS CilAUFFi L HS 153
qui donnait fréquemment des signes t!o malaise; mais quand l'interrogatoire roula sur le chef de la bande, les allusions devinrent de plus en plus claires; évidemment, le rusé malfaiteur voulait établir une sorte de solidarité entre le Meg et Daniel Ladrange, et il importait de l'arrêter dans cette voie. Le Borgne rappelait doucereusement que « le Beau-François avait siirpris-Ia confiance du citoyen juge, qui la nuit précédente l'avait reçu au château, » quand Daniel l'interrompit avec fermeté.
— Comme magistral, citoyens, dit-il en s'adressant à l'auditoire, je pourrais me - dispenser de relever certr.in:s iiSinuations du prévenu ; mais pour la dignité de ma personne, je veux dès à préseiU taire connaître une des causes de ces relations passagères que je déplore. A une autre épo-
454 LES CILVUFFKURS
que, sous un autre régime, le Beau-François eut occasion (Je nous rendre, à ma famille et à moi, un grand service, comme le lieutenant Vasseur pouri'a l'attester au besoin. Depuis ce temps, j'ai conservé quelques rapports avec cet homme dont l'hypocrisie m'avait trompé... Voilà ce que j'ai à dire pour le moment sur ce sujet, et je me réserve de fournir des renseignements plus complets au magistrat qui sera chargé de l'instruction définitive de rafTaire. Pour vous, Germain Bouscaut, poursuivit-il en s'adressaat avec sévérité au révélateur, cessez des allusions offensantes, qui ne sauraient m'atteindre, et qui ne peuvent qu'aggraver votre position devantla justice. Vasseur approuva d'un signe de tête le tour noble et habile que Daniel avait su donner à ces explications. De son côté, le
Borgne -de-Jouy parut enfin s'apercevoir qu'il s'était fourvoyé, et que ses dénigrantes observations auraient seulement pour résultat d'indisposer contre lui un magistrat tout-puissant.
— Je demande bien pardon au citoyen juge, dit-il d'un ton mielleux; on sait, en effet, qu'il ne peut y avoir rien de commun entre lui et notre terrible Meg... Mais, j'y songe, poursuivit-il comme frappé d'une idée, n'était-ce pas d'ici que sortait ce matin le Beau-François, quand je l'ai rencontré, là-bas, dans le bourg, si furieux et si agité ?
— Oui, répliqua Daniel; sans soupçon- ' ner encore ce qu'il était réellement, je venais de le chasser honteusement du château. Mais où tend cette question?
— Vous l'avez chassé ? Alors je devine
la cause de la colère où je l'ai trouvé; il esî si impérieux, si fier! Maintenant, citoyen juge, encore un mot : n'a-t-on pas reçu depuis peu des sommes importantes dans cette maison, et ne s'y irouve-t-il pas en ce moment un lournisseur général de la république?
— Il est vrai, répondit Daniel ne sa« chant où le coquin en voulait venir.
— Je puis donc vous dire, reprit le Boxguf^ quel cai le château que le Beau- François compte attaquer cette nuit et pour la destruction duquel il réunit toute sa bande à la Muette... C'est le château de Méréville, où nous sommes en ce moment. ' — Serait-il possible ? s'écria Daniel.
— J'en suis sûr, vous l'avez offensé, et le Meg ne pardonne jamais une offense.
D'ailleurs, je l'ai entendu parler de dia-
LES ClfAUFFKURS 157
manls et de sommes considérables à dérober, d'un fournisseur à rançonner... Plus de doule : c'est au château de Méréville même qu'il en veut.
— Consignez cette révélation au procèsverbal, citoyen greffier, s'écria Vasseur tout joyeux en voyant combien elle était favorable à Daniel Lad range.
Et pendant que le greffier obéissait, l'officier, se penchant vers le Borgne, lui dit à voix basse :
— Tu savais cela depuis ce matin, drôle ; mais tu n'étais pas fâché de poursuivre ton système d'infâmes calomnies contre un magistrat... Fort bien, mais n'y reviens plus ou tu me le paieras !
LeBorgne-de-Jouysecontenîadericaner.
— El croyc^z-vous viaimeiît, Germain Bouscdut, reprit Daniel avec inquiétude,
que ces scélérats persistent dans leur projet?
— Je ne le crois pas. Le Beau-François est tenace dans ses rancunes, inexorable dans ses vengeances, mais il est plein de prudence. Or, il doit connaître déjà l'arrivée d'un détachement de hussards à Méréville, et malgré ses fanfaronnades, il n'osera se mesurer en plaine avec la force aimée ; l'osât-il, les autres refuseraient peut-être de le suivre.
— Dans ce cas, dit Ladrange résolument, il ne nous reste d'autre parti à prendre que d'aller relancer les brigands dans leur fort... Citoyen greffier, je vous invite à clore ce procès-verbal ; il est aussi explicite que le permettent les circonstances. Le temps nous presse, et nous avons plus besoin d'actions que d'actes de procédure.
En effet, le procès-verbal fut clos et signé par toutes les personnes présentes, même par le Borgne-de-Jouy, qui, nous croyons l'avoir dit déjà, savait écrire. Puis on délibéra surle plan àsuivre afin d'opérer immédiatement l'arrestation de la bande.
On demanda d'abord an Borgne-de-Jouy s'il était disposé à servir fidèlement de guide à la force année, au milieu des bois presque inaccjessibles où l'on allait s'engager par une nuit des plus noires. Le prisonnier protesta de sa bonne volonté, mais il fit ses conditions. Il n'entendait plus être enchaîné; suivant lui, celle précaution était absolument inutile, puisqu'il ne pouvait njanquer d'être tué par ses anciens complices s'il parvenait à recouvrer sa liberté. Il exigeait encore qu'on le revêtît d'un uniforme de gendarme ou de garde
100 Li:s cn.\UFFJ-:uus
national, afin que, dans l'expédition actuelle, son costume ne le désignât pas ' comme un point de mire aux fusils et aux pistolets des hommes de la bande. Dès qu'on aurait fait droit à ses justes réclamations, il promettait de guider loyalement la force publique et de faire prendre tous les scélérats comme par un coup de filet. {'es condi'-ions furent l'objet d'une coui'te conférence entre Daniel et les deux lioulenants. Mais Vasseur trancha la difficulté en s'engageant à veiller de si près le Borgne-de-Jouy, que celui-ci, quoique libre et sans fers, serait dans l'impossibilité de s'évader. Il fut convenu de même que le révélateur, pour sa sûreté, serait revêiu d'un uniforme di^ garde national (I).
(1j Cii fui aussi sous ce (iézivseiv,enl que, plus lard, ^ ' le l>;;r-nc-de-.l(Hiy l\;i pr .m^ li- pa- u: ij;!U!;uifidii;
LKS CUAUFFLURS 161
Ces points arrangés à la satisfaction du prisonnier, on songea cependant qu'il ne ftilkiit pas trop se fier à ses affirmations, et qu'il serait imprudent de laisser le château de Méréville absolument sans défense. On décida donc qu'on en confierait la garde à une dizaine d'hommes, gendarmes et hussards, dont les chevaux étaient trop fatigués pour suivre le reste de la troupe. Ces soldats, bien armés et pourvus de cartouches, ne devaient sous aucun prétexte sortir du château avant le jour, et ils seraient plus que suffisants, avec les domestiques de la maison, pour repousser une attaque.
Néanmoins, la troupe allait se trouver bien réduite pour cerner, de nuit, des endans plusieurs dépailemeiits, afin de reconnaître et
de désigner les nombreux afliliés à ia bande d'Orgères . V Jl
nemis nombreux, exailés peut-être par le désespoir. L'officier de hussards annonçait que plusieurs autres détachements de sa demi-brigade étaient disséminés dans les cantons voisins; mais il était impossible de les concentrer à temps;sur Méréville, pour qu'ils pussent prendre part au coup de main projeté. Comme on discutait ce point, arriva un secours inattendu. Le maire de Méréville se présenta dans l'assemblée, et proposa au magistrat le concours de la garde nationale, « qui, disait-il, brûlail d'envie de se mesurer avec les scélérats que l'on venait de découvrir. »
Il s'agissaild'iine quarantaine de paysans robustes, connaissant parfaitement le terrain, et ce secours n'était nullement à dédaigner.
En outre, usant des pleins pouvoirs qui
lui avaient été donnés par l'autorité centrale, Daniel expédia des estafettes aux détachements de cavalerie qui se trouvaient dans les environs, et il envoya des ordres dans les communes voisines afin que les populations prissent les armes et fissent bonne garde. Ces mesures avaient surtoutpourbut découper les communications à ceux des brigands qui pourraient s'enfuir après la dispersion du rassemblement.
Alors le conseil se rompit, et chacun alla faire ses dispositions de départ. Tous les assistants, sauf les soldats désignés pour la garde du château, retournèrent au village, où le son des tambours et des trompettes annonça bientôt une activité extraordinaire.
Au moment de se séparer de Daniel, Vasseur lui dit bas d'un ton cordial :
1G4 LES CH\UFFEUI\S
— Vous avez pris à lâche ce soir, citoyen Ladrange, de me faire rougir de mes soupçons... Tout marche à souhait et vous pouvez, dès à présent, vous rire des odieuses machinations imaginées par votre indigne parent pour vous compromettre.
Ce méchant Borgne, en convenant enfin que l'attaque des brigands allait être dirigée contre le château, a enlevé tout prétexte à la malveillance de s'attaquer à vous. Il n'est donc plus nécessaire que vous preniez part en personne à cette expédition périlleuse, et si vous voulez rester ici pour pour veiller à la sûreté de votre famille...
— Cette fois, non, Vasseur, répondit Daniel avec fermeté. Pour mon honneur, pour la satisfection de ma conscience, je désire partager complètement vos fatigues et vos dangei's. D'ailleurs, ce misérable ne
se sera pas impunément joué de ma loyauté, de ma bonne foi... Dussé-je y périr, je ne me reposerai pas un instant jusqu'à ce que ce monstre ait été mis hors d'état de nuire.
Vasseur serra la main de Daniel et sortit à son tour.
Le jeune magistral se hâta de prendre un coslume plus convenable que son costume de cérémonie, pour l'entreprise projetée; puis, un bon manteau sur le bras et une paire de pistolets dans sa poche, il descendit au salon, où les daaies devaient être mortellement inquiètes.
On savait en effet dans le château qu'une bande nombreuse de malfaiteurs avait été découverte dans le voisinage de Méréville, et, bien qu'on ignorât jusqu'à quel point le château même était menacé, les per-»
sonnes invitées à la signature du contrat s'étaient empressées de s'enfuir comme d'un lieu pestiféré Daniel trouva Maria et la marquise dans de cruelles alarmes, e le bon vieux fournisseur Leroux s'efforçait vainement de les rassurer.
Daiiielen entrant prit un air gai et ouvert :
— Il semble, chère Maria, dit-il que les obstacles se multiplient pour retarder mon bonheur. J'espère pourtant que le sort se lassera de me poursuivre; mais en attendant je me vois forcé de m'absenter celte nuit.
— Et où donc allez-vous Daniel?
— Remplir les devoirs de ma charge, en compagnie de Vasseur, et de la force armée.
— Daniel, murmura la jeune fille en
LES CIIÀUFriîURS 167
l'interrogeant du regard, je craignais des ninllieurs plus grands (encore!
— Ils se sont détournés, répliqua Daniel avec un sourire rassurant.
Puis, s'adressant au fournisseur, il lui dit :
— Je vous laisse commandant du château en mon absence, mon cher Leroux, et je vous confie ces dames... Vous m'en répondez, n'est-ce pas ?
— Comptez sur moi, citoyen Daniel, dit le fournisseur, qui avait un petit air martial contrastant avec la bonhomie ordinaire de ses traits... Mais, malheureusement pour mon courage, on assure qu'il n'y a aucun danger.
— Cela est- il bien vrai? demanda la marquise.
— Très vrai, ma tante.
168 Li:S CliAUlFKUi'.S
— Mais vous, Daniel, vous allez vous exposer ! s'écria Maria ; oh ! ménagez-vous, je vous en conjure. ,
— C'esl une honte, dit la marquise avec aigreur, que Daniel nous abandonne ainsi quand on assure que ma maison pourrait être menacée... Ce n'est pas ce brave et généreux François Gauthier qui agirait ainsi.
— Ma tante, je vous en conjure, ne prononcez jamais ce nom, s'écria Ladrange avec violence.
— Et pourquoi donc, monsieur.
— Parce que c'est le nom du chef des brigands que je vais poursuivre. .
Et il sortit laissant la marquise, Maria et le fournisseur lui-même comme foudroyés par cette écrasante nouvelle.
Le rendez vous.
• La nuit était très sombre quand la petite armée quitta le village de Môréville, et c'était h peine si l'on pouvait distinguer la direction du chemin. Le Borgne-de-Jouy, à cheval entre Vasseur et un autre gendarme, s'avançait en tête de la Iroupe.
Puis venaient les gardes nationaux de Méréville. Daniel, envelop; é d'un ample manteau, Tair sombre et rêveur, chevauchait au milieu d'eux, côte à côte avec le maire ; celui-ci montait une vieille jument alezane, qui paraissait toute blanche en raison de la farine dont elle était poudrée, car son propriétaire, le digne officier municipal, était le meunier du pays. Venaient ensuite les gendarmes et les hussards en bon ordre et formant une longue ligne noire sur la légère couche de neige qui couvrait la campagne.
On s'avançait dans le plus grand silence; tout conversation, même a voix basse, était défendue dans les rangs. On avait poussé la précaution jusqu'à envelopper de^hnges les pieds des chevaux, afin que le retentissement des fers sur le pavé ne pût donner
'^ssXl^
l'alarme. Un faible cliquetis de sabres et de carabines trahissait seul cette marche militaire. En revanche, on entendait, quand la brise cessait de gémir dans les arbres dépouillés, des sons lointains de tambours battant la générale ou les tintements lugubres du tocsin; c'étaient les villages des environs qui, d'après les ordres de Daniel, appelaient leurs populations au,x armes, et se disposaient à faire bonne garde aux avenues de ces grands bois où les brigands avaient établi leur repaire.
Tout alla bien tant que la troupe ne quitta pas la grande route; mais bientôt il fallut prendre un chemin vicinal, étroit et crevassé; il était bien difficile de conserver la belle ordonnancequ'on avait au départ. A chaque instant les fantassins faisaient des faux pas causés par les inégalités du sol:
172 LliS LHAUFFKURS
les chevaux buttaie it contre les mottes de terre durcies par la gelée. Cependant on ne se décourageait pas; les bois de la Muette n'étaient pas éloignés, et Ton pensait qu'en deux heures de marche on atteindrait le terme du voyage.
Mais on avait compté sans les difficultés toujours croissantes. Peu à peu le chemin devint un sentier qui serpentait presque invisible nn ^T''r:i ;'r3 terres labourées. D'autre part, le sol de celle portion de l'Orléanais n'élait plus uni comme les vastes plaines du pays chartrain ; c'étaient continuellement des collines et des vallées, des broussailles, des buissons, des ruisseaux. Il fallait la connaissance parfaite que le Borgne-de-Jouy avait des localités pour se diriger au milieu de ces obstacles, p«r cette nuit sombre.
LES CHlOFFEUBa 173
Il vint un moment cependant où les plus patients de la troupe et Vasseur lui-même purent croire que le bandit se jouait d'eux. Il les menait au milieu des ravins et des haliiers, en faisant tant de sinuosités que les plus expérimentés ne savaient même plus s'orienter. Enfin, s'arrêlant sur la lisière d'un taillis extrêmement touffu, il annonça qu'il fallait mettre pied à terre et se glisser à travers le fourré. Vasseur se répandit en imprécations et en menaces, ordonnant au guide de chercher une voie plus commode.
— Eh ! morbleu ! dit le Borgne-de-Jouy, croyez-vous donc, citoyen Vasseur, que le Beau-François se laisse approcher facilement, et qu'on puisse arriver jusqu'à son bivouac en carrosse ù six chevaux? Il y a celle nuit beaucoup de monde dans les
174 LES CUAUFFEUllS
bois, et certainement des sentinelles ont été posées aux abords de la Muette ; à la moindre alerte nous trouverons les oiseaux dénichés ou bien l'on nous préparera une réception qui ne sera pas de notre goût... Laissez-moi donc choisir ma route, si vous voulez queje tienne mes promesses ; sinon, gagnons quelque ferme où nous pourrons nous coucher bien chaudement dans le foin, satisfaction qui n'est pas à dédaigner par cette nuit glaciale.
Peut-être, en effet, le Borgne trouvait-il un malin plaisirà conduire les agents delà force publique dans les cantons les plus montueux et les plus inextricables; toutefois, ses raisons semblaient assez plausibles, et Daniel donna l'exemplede la résignation. Il mit pied à terre, et, traînant son cheval par la bride, il pénétra dans le bois, à la suite
LES cHAurrEURs 475
des piétons qui s'y étaient engagés déjà ; force fut alors aux gendarmes ei aux hussards de l'imiter en enrageant.
Heureusement le taillis était moins épais dans l'intérieur qu'il ne le paraissait sur la lisière. On rencontrait assez fréquemment des éclaircies où les hommes et les chevaux pouvaient se raUier et reprendre haleine^ Mais il y avait aussi des passages si embarrassés, si sombres, qu'il semblait impossible d'avancer davantage. Souvent les cavaliers n'avaient plus pour se diriger au inilieu des ténèbres que le bruit produit dans les ramées par ceux qui les précédaient. Aussi, malgré la consigne sévère de garder le silence, les mihtaires ne se gênaient-ils pas pour lâcher des jurons sonores, d'aulant moins qu'il était impossible aux officiers de reconnaître les délin-
17Ù LRS CHAUFFEURS
quants. Les chevaux eux-mêmes, tiraillés en tous sens, arrêtés par des obstacles invisibles, se cabraient à chaque pas et protestaient par des reniflements d'impatience contre cette manière insolite de voyager. Au bout d'un quart d'heure de cette marche pénible, on était épuisé de fatigue, et pourtant rien n'annonçait encore qu'on approchât des hmites de la forêt. Le mécon lentement général prit des proportions inquiétantes pour le guide. Peut-être l'expression peu mesurée de ce mécontente* ment finit-elle par influer sur lui, car, après avoir hésité quelques instants , il se troubla, s'arrêta et déclara qu'il s'était égaré.
Le fait, eu égard à l'obscurité, aux sinuosités du terrain, n'avait rien que de fort compiéhensible ; mais il porta l'indi-
LES CUAUFFEUUS 177
gnation de la troupe entière à son comble. Il fallut que les officiers employassent toute leur autorité pour empêcher les soldats de maltraiter le Borgne-de-Jouy. Celui-ci, fort poltron par tempérament, perdait la tête de plus en plus, ce qui ne remédiait à rien. Enfin, Daniel appela quelques paysansqu'ilsupposait devoir le mieux connaître les localités, et les mit en rapport avec le Borgne-de-Jouy. Après qu'ils se furent concertés ensemble, ils semblèrent s'entendre sur la direction à suivre; on gravit une hauteur voisine; dès qu'on en eut atteint le sommet, le guide annonça gaîment qu'il se reconnaissait et qu'il était sûr maintenant de sa route.
Cette nouvelle rendit courage aux cavaliers et aux piétons, mais beaucoup de temps avait été perdu en détours inutiles;
178 LES CU\UFFEURS
plus de la moitié de la nuit.élait passée, et on pouvait craindre que lorsqu'on arriverait au rendez-vous de la bande, le Beau- François et ses gens ne l'eussent déjà quitté.
Comme l'on Ira versait un plateau découvert, on aperçut une grande lueur rouge qui se reflétait sur le ciel brumeux.
— Voilà enfin leurs feux de bivouac, dit le Borgne-de-Jouy triomphant.
Il réclama le silence, afin de s'assurer si l'on n'enlendiait pas le bruit des chants et des danses qui accompagnaient habituellementlesréunionsde la troupe. Maislefrémissement de la brise nocturne vint seul frapper ses oreines,et,sauf celte teinte rougeâtre qui apparaissait à l'horizon, rien n'annonçaitla présence d'hommes dans ces campagnes solitaires Le Borgne-de-Jouy parut concevoir quelques craintes, et secoua la tête.
— Bah ! dit-il enfin, ils ont autre chose à faire celte nuit qu'à chanter et danser comme à l'ordinaire... Mais sont-ils partis ? ne le sont-ils pas ?
— Il importe de le savoir au plus tôt, dit Daniel avec agitation. Nous ne sommes pas loin de la Muette, le terrain est favorable; à cheval donci et que la malédiction des honnêtes gens retombe sur ceux qui resteront en arrière !
— Oui, oui, à cheval et en avant! s'écria Vasseur à son tour; plus de précautions: si les coquins nous ont attendu, ils ne peuvent nous échapper maintenant...
Allons, mes amis, nous verrons bientôt de buel bois se chauffent ces gens de là-bas ; cela vaut bien que l'on ail un peu de mal, que diable!
Les soldats se remirent en selle et che-
180 LES CIIAUFF [JUS
minèrent aussi promptement que possible, vu la nécessité de ne pas laisser l'infanterie en arrière.
Tout en trottant côte à côte avec le Borgne-de-Jony, Vasseur lui demanda d'un ton 'd'inquiétude :
— Pensez-vous vraiment, Germain Bouscaut, que ces gens pourraient avoir décampé?
— Je n'en sais rien, citoyen Vasseur.
— Mais ces feux que nous venons d'apercevoir...
— Peuvent être alimentés par quelques femmes et quelques mioches dont la capture ne voudrait pas la peine qu'ils nous auraient donnée.
— Comment le Beau-François eût-il été averti de notre appf oche ?
— Les moyens ne lui manquenlpas pour
U:S CHAIFFEUUS 181
être instruit promptement de ce qui se passe ; il a des agents et des affiliés partout. Déjà ce matin, à Gueudreville, Baptisle-le-Chirurgien paraissait fort alarmé de l'arrivée prochaine des hussards dans le canton, et Baptiste n'aura pas manqué de pré-venir le Meg, qui fait grand cas de ses avis.
— Ce Baptiste-le-ChirurgipQ, demanda Vasseur d'un air de réflexion, n'est-il pas un grand gaillard, jeune encore, à cheveux noirs, à mine astucieuse, et qui sait au besoin jouer merveilleusement la comédie ?
Le Borgne se mit à ricaner.
— Ah ! ah ! heutenant, vous ne pouvez donc digérer cette ancienne affaire du bac de Grand maison? En effet|, ce docteur vétérinaire qui vous attrapa si bien n'était autre que Baptiste.
— Il suffit; je retiens ce coquin-là; je veux lui demander en personne les recettes qu'il m'a promises et qu'il ne m'a jamais envoyées.
— Hum ! citoyen Vasseur, il ne sera pasfacile de happer ce finaud de Baptiste : autant vaudrait essayer de prendre à la main une anguille dans un étangs Si madré que vous soyez vous-même, il vous glissera entre les doigts.
— C'est ce que nous verrons... Ainsi donc, Germain Bouscaut, ce Baptiste-le- Chirurgien est le confident et l'ami du Beau-François ?
— Le confident, oui ; l'ami, je n'en sais rien. Ils sont trop orgueilleux l'un et l'autre pour ne pas se jalouser un peu ; et quoique Baptiste fasse patte de velours avec le Meg, je soupçonne qu'au fond ils se
détestent cordialement ; mais ils ont besoin l'un de l'autre. 'Baptiste soigne les blessés et il est d'excellent conseil ; aussi le Meg, tout en le malmenant parfois, l'écoute-t-il volontiers.
— Et, suivant vous, Baptiste-le-Chirurgien aurait assez d'influence sur le Beau- François pour le détourner de son projet contre le château de Méréville?
— Peut-être non, citoyen, car le Meg est opiniâtre. . . Mais, s'il faut le dire, une autre circonstance aurait pu le décider à changer ses plans, et même à quitter la Muette.
— Laquelle donc?
— Se n'ai pas songé à vous prévenir qu'il fallait arrêter le franc de Méréville, qui a dû me reconnaître ce soir quand nous sommes arrivés sur la place du vil-
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lage ; il aura donné peut-être l'alarme aux gens de la bande.
— Abominable traître ! s'écria Vasseur furieux ; je me souviens maintenant d'avoir entendu sa voix dans la foule , et vous l'avez sans doute entendue comme moi.
Le Borgne jura ses grands dieux qu'il n'en était rien , que son silence devait être attribué seulement au trouble fort naturel où l'avaient jeté les circonstances de son arrestation. Vasseur le fit taire.
— Vous jouez un double jeu et un jeu dangereux, Bouscaut, lui dit-il d'une voix sourde et menaçante; mais tenez-vous bien, car je vous donne ma parole qu'à la première apparence de trahison, je vous brise le crâne !
Mais il nous faut ici revenir un peu €n arrière et dire comment s'était passée pour
Li:s ciiArFFivi.RS \S'ô
le Beau-François cette soirée si pleine dévènemenls.
Nous savons déjà qu'en quittant le cMleau de Méréville, le Meg s'était dirigé vers la Muette. Chemin faisant, il accostait tous les gens de la bande, affiliés ou francs, qu'il rencontrait, et leur donnait ses ordres à voix basse. Parfois aussi il se détournait de sa route pour aller conférer dans des cabarets de mauvaise mine ou des habitations isolées avec des individ us mystérieux . Ses détours et ses lialtes avaient ostensiblement pour objet d'offrir les marchandises contenues dans sa balle; mais en réalité le chef de brigands allait recommander à ses inférieurs de ne pas manquer le soir au rendez-vous général, et ses recomman ' dations étaient reçues avec les témoignages de la plus entière soumission.
Cependant, à mesure qu'il approchait du terme du voyage, le sombre colporteur éprouvait de vives appréhensions. Son pouvoir était plus despotique en fait qu'en principe, et si, en définitive, tout fléchissait devant sa volonté de fer, il n'était pas moins tenu à certains ménagements. Quand il s'agissait d'expéditions importantes, il devait, d'après les règlements de l'association, consulter le conseil, et tel était le cas présent. Or, comment des coquins, habitués au crime lâche et sans péril, allaientils prendre sa proposition? Comment oseraient-ils se mettre en révolte ouverte contre la société, lui déclarer hautement la guerre? Déjà le Beau -François avait remarqué chez quelques uns de ses- gens certaines velléités d'insuborbination que son énergie avait réprimées, mai< qui
pouvaient faire explosion tôt ou tard. On lui reprochait secrètement son indifférence apparente pour les intérêts généraux, ses allures tortueuses^ ses airs de seigneur. N'était-il pas à craindre que ce mécontentement, comprimé jusque-là, ne se manifestât de nouveau quand on exigerait de ces scélérats des actes hardis si opposés à leur caractère et à leurs habitudes?
Aussi le Beau-François réfléchissait-il aux moyens de capter individuellement chaque chef, et sans doute il ne désespéra pas d'y réussir, car le soir du même jour, aux approches de la nuit, nous le retrouvons s'entretenant confidentiellement avec ies principaux brigands de sa troupe, au rendez-vous de la Muette. Il s'était installé dans cette loge rustique où nous avons vu déjà se contracter les mariages ; mais les
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guirlandes de verdure et la brillante illuminalion avaienl disparu: à leur place, un feu énorme, qui menaçait d'incendier la toiture en bois, répandait dans la salle autant de fumée que de lumière et de chaleur. Assis sur un billot devant le foyer, le Beau-François déployait toute sa rhétorique pour endoctriner ses officiers, qu'un affidé lui amenait à mesure qu'ils arrivaient. 11 cberrV»'>!f Dinsi à s'assurer d'avance la iijdjorité des suffrages dans le prochain conseil, et la satisfaction répandue sur son visage témoignait qu'il se croyait sûr du succès.
Cependant la réunion n'était pas fort nombreuse encore dans la clairière voisine. Autour des feux, alimentés largement, on voyait tout au plus une cinquantaine d'hommes bien armés et causant en argot
LES CHATTFFIX'KS 189
avec animation. Dans l'ombre, quelques chevaux, attachés à des piquets,, broutaient tristement l'herbe sèche et flétrie ; mais le Rouge-d'Auneau, qui devait arriver avec trente cavaliers, n'avait pas encore paru, ainsi que plusieurs autres personnages influents de la bonde.
Rien ne rappelait les chants, les danses, les orgies qui marquaient habituellement ces sortes de réunions. Le violon du ménétrier faisait silence ; plus de volailles dérobées dans les fermes qui tournassent devaiit le feu, embrochées à une baguette de bois vert. Le repas du soir consistait en maigres provisions tirées des bissacs, en quelques gourdes de mauvaise eau-de-vie, qu'on se passait de main en main. Sans doute les circonstances étaient trop graves pour qu'on se livrât à la joie. Les femmes
n'assistaient pas à cette assemblée ; le Meg leur avait défendu d'y venir, de peur que leur. présence ne gênât les délibérations. Le petit nombre de celles qui s'étaient présentées avaient dû aller chercher un gîte dans les fermes voisines où elles attendaient des ordres ultérieurs.
Une seule avait trouvé grâce devant cette consigne sévère, et rôdait languissamment autour de la loge du conseil; c'était Rose Bignon, la femme répudiée du Beau-François. Depuis son divorce, elle ne manquait aucune occasion de se placer sous les yeux du Meg; elle n'osait lui parler, mais elle espérait peut-être que sa contenance humble, sa douceur, sa tris tesse finiraient par toucher cette âme farouche. Bizarre et aveugle passion que l'amour I Deux femmes, autrefois douces,
LES CHAUFPKURS 191
bonnes et honnêtes, Fanchette Bernard et Rose Bignon, avaient aimé le Beau-François, ce chef de brigands, cet assassin, ce monstre, et leur amour l'avait suivi jusqu'à la honte, jusqu'à l'infamie, jusqu'aux crimes les plus noirs !
Toutefois, Rose ne semblait pas avoir compté seulement sur le spectacle de sa mélancohe et de son abandon pour réveiller l'alTeclion égoïste du Meg. Sa douleur, profonde mais sans faiblesse, ne l'empêchait pas de recourir à ces petits moyens de coquetterie que l'instinct féminin suggère aux délaissées. Par-dessous sa mante, la belle colporteuse avait toujours cette mise élégante et coquette d'autrefois; ses cheveux noirs, soigneusement bouclés, s'échappaient toujours de dessous un joli bonnet bien frais et bien blanc ; ses yeux
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bruns, quoique un peu cernés, conservaient leur éclat et leur limpidité.
Comme nous l'avons dit, elle se promenait depuis quelques instants devant la loge, épiant l'occasion favorable de s'y glisser et de tenter une réconciliation avec son redo.utable infidèle. Mais le Beau- François était en conférence animée avec ses gens, et il eût été imprudent de le déranger. Enfin, pourtant, elle vit sortir, les uns après les aulres, tous ceux qui s'étaient entretenus avec lui, et, jetant un regard furtif dans la salle, elle reconnut que le Meg était seul.
Son cœur battit, ses joues pâlirent dans ce moment décisif; mais, s'armant de coulage, elle prit un air calme et entra d'un pas assuré.
Le Beau-Fi'ançois n'avait pas quille sa
place, devant le feu, qui ne donnait plus ni flammes, ni fumée, mais qui projetait des teintes rouges sur les objets environnants. Le coude appuyé sur un de ses genoux et le menton posé sur sa main, il contemplait rêveusement les formes étranges que l'imagination découvre dans le charbon embrasé. Il ne se retourna pas au fi émissemenl léger causé par les vêtements de Rose ^ elle lui dit avec les intonations les plus douces et les plus caressantes de sa voix :
— Voulez-vous permettre, François, que je me réchauffe un peu à côté de vous?
— Soit, répondit-il d'un ton bourru; seulement, s'il vient quelqu'un pour causer avec moi, tu te sauveras au plus vite, car je n'entends pas que l'on m'espionne.
Rose s'assit sur un billot.
— François, dit-elle avec timidité, je m'éloignerai dès que ma présence vous deviendra importune. N'ètes-vous pas mon maître, un maître plus respecté encore par moi que par tous les autres?
Le xMeg finit par lever les yeux vers elle, ia jeune femme avait une grande envie (Je pleurer; mais, se souvenant que le Beau-François n'aimait pas les larmes, elle renfonça les siennes et sourit.
'"- Eh ! eh ! Rose, dit-il avec ironie, il me semble que tu as enfin baissé le ton, et que lu as mis un peu d'eau dans le vinaigre de ton humeur... Il est, ma foi! bien temps, car tu étais autrefois passablement , arrogç^liLe !
— Votre mépris et votre colère, François, doivent me rendre modeste maintenant.
Ils se turent tous les deux. Le Meg continuait d'examiner Rose avec une sorte de complaisance; il admirait ces traits réguliers et fiers, cette taille souple et robuste, toute cette beauté à la fois délicate et vigoureuse qui caractérisait la jeune femme. Celle-ci se sentait enveloppée du fluide de ce regard dominateur, et elle en frémissait de joie; cependant elle gardait le silence et avait toujours la tête baissée.
— Sais-tu, Rose, dit enfin le Beau-François, que lu es encore fort jolie, et qu'il te serait facile de trouver un mari parmi les hommes de la bande?
La belle colporteuse rougit de colère; mais elle se contint et répliqua d'une voix étouffée :
— Pouvez-vous croire, François, que moi qui vous d tant aimé, je descende jamais...
196 LES CHAUFFl'URS
Que VOUS ai-je fai(, François, pour que vous m'insultiez ainsi ?
— Je ne t'insulte pas, reprit le Meg, qui sennblait prendre un plaisir cruel à la tourmenter, mais tu ne peux rester veuve éternellement; voyons, quoiqu'un des nôtres t'aurait-il adressé de galants propos? Si la chose est vraie, pourquoi n'en conviendrais-tu pas?
Bose, le cœur déchiré par cette poignante ironie, allait répondre par une énergique dénégation; mais, se ravisant aussitôt, elle dit faiblement :
— Peut-être, François.
En dépit de lui-même, le Meg tressaillit. Un sentiment de farouche jalousie gropdait sourdement dans son âme.
— Vraiment? Conte-moi cela, Rose, qui dQnc a osé. t. jo/ijjp
LCS CHAiJFFliURS 11)7
— Que vous importe, François? Ne sais-je pas combien je vous suis devenue indifférente?
— Je veux connaître celui qui s'est permis de te parler d'amour ! reprît le Meg avec une indignation contenue ; nomme-le moi, et, de par le diable!...
Rose remarquait tous ces symptômes d'une tendresse renaissante; bi elle eût voulu se venger en ce moment de quelque homme de la bande, elle n'aurait eu qu'un mot à dire pour déchaîner sur lui une formidable tempête. Elle aima mieux affecter une profonde surprise :
— François, reprit-elle, d'où vient cette colère? Ne m'avez-vous pas répété mille fois que fêlais entièrement libre de mes actions?
— Sans doute; ce que j'en dis est pure
curiosité. Cependant, je veux connaître ton amoureux, Rose ; je le veux !
La jeune femme n'avait plus de doutes.
Son cœur palpitait d'orgueil et d'espérance.
— Personne n'a osé m'adresser de pareils propos, répondit-elle lentement; je les eusse considérés [comme une insulte. Aucun dé ces hommes, que je méprise et que je hais, vous le savez bien, ne m'eût fait impunément une pareille offense.
— T Et pourquoi cela, Rose? tu n'aimeras donc plus personne ?
— En doutez- vous, François?... Oh!
l'ingrat! l'ingrat!
"Et cette fois elle ne put retenir ses larmes, qui jaillirent en perles transparentes sur ses joues.
Le Beau-François semblait partagé entre des sentiments contraires 11 s'agitait sur
' LES CUAIFFEURS 199
son siège, tantôt regardant la jeune femme avec passion, tantôt se détournant avec une sorte de colère contre lui-même. On ne pourrait diretjuel eût été le résultat de cette lutte intérieure, quand le Curé-des- Pègres, qui remplissait auprès du chef les fonctions d'introducteur, vint annoncer l'arrivée du Rouge-d'Auneau et de son monde!
— Le Rouge-d'Auneau a l'air d'être dans un de ses accès d'humeur noire; ajoutal-il à demi-voix; impossible de lui arracher une parole.
Le Beau-François s'était redressé vivement ; cette nouvelle avait rompu le charme contre lequel il se débattait.
— Amène-le-moi, dit-il avec précipitation, et si Baptiste-le-Chirurgien est avec lui, qu'ils viennent tous les deux bien vite.
200 Li:S CIIALIFKUUS
Le Curé-des- Pègres sortit pour exéculer cet ordre. Rose, consternée de celte interruption, s'était levée à son tour. Le Meg lui dit avec distraction :
— Va-l'en... tu ne peux rester ici davantage.
Rose s'essuya les yeux et se mit en devoir d'obéir en soupirant. Le Beau-François ajouta d'un ton plus doux :
— Nous nous reverrons bientôt, petite Rose.
Elle s'arrêta de nouveau, palpitante d'espoir; mais, craignant de compromettre par quelque parole imprudente ces dispositions favorables, elle s'inclina bien bas et se hâta de sortir. Au même instant, le Rouge-d'Auneau et Baptiste entraient dans la loge.
L'abandoa.
Le Rouge-d'Auneau, bien qa il occupât le second rang dans la hiérarchie ^e la bande, n'avait pas ce jour-là un de ces costumes riches, surchargés d'ornements, qu'il aimait lanl à porter, et qui peut-otre
202 LES CHAUFFKURS
lui faisaient illusion à lui-même sur l'horreur de son abominable profession. Son „. chapeau était déformé; ses vêtements délabrés trahissaient les luttes acharnées qu'il avait à soutenir parfois contre ses victimes,' les orgies ignobles auxquelles il se hvrait habituellement, et sans doute les vicissitudes de son existence ne lui avaient pas permis depuis^quelque temps de les renouveler. 11 y avait de ces retours dans la vie des brigands; tantôt ils regorgeaient d'or, tantôt ils en étaient réduits à se couvrir de haillons. Le Rouge-d'Âuneau, cora;ne s'il eût subi l'influen/îe dégradante de son misérable accoutrement," marchait la tête baissée, l'air abattu. Ses yeux, toujours chassieux et pleurants, avaient une expression morne, et la cicatrice qui rayait son visage ressortait, comme un signe fa-
tal de réprobation, sous les mèches éparses de ses cheveux roux.
Baptisle-le-Ghii urgien avait âti contraire cet aspect solennel et guindé que lui donnait la conscience de sa supériorité intel- lectuelle sur ses associés. Sa physionomie exprimait une sorte de dédaigneuse pitié pour son compagnon de voyage, qu'il redoutait pourtant à l'égal du Beau-François lui-même. Aussi évitait-il de laisser voir trop clairement son mépris, de peur de provoquer une colère dont toute sa science médicale et vétérinaire n'aurait pu le préserver.
- Dès qu'hs parurent, le Beau-François accourut au-devant d'eux avec empressement.
— Ah! vous voilà donc enfin ! s'écria-tii; morbleu! le Rouge, que vous est -il ar-
204 LES GllALl'i'liLUS
rivé? Vous devriez être ici depuis plus de deux heures.
Le Rouge-d'Auneau, sans répondre, se laissa tomber avec accablement sur le siège que Rose venait de quitter.
— Ce n'est pas notre faute, Meg, répliqua le Chirurgien ; nous nous sommes mis en route à l'heure indiquée. Mais il y a de mauvaises nouvelles; des gendarmes et des soldats battent la plaine, à ce qu'on dit, et i.uub avons cru prudent de faire quelques détours.
— Paix! il suffit, interrompit le Beau- François; je sais mieux que toi de quoi il retourne; et si tu t'avisais, Baptiste, de conter à nos g^ens des histoires longues d'une aune... Retiens ta langue, c'est le plus sage... Eh bien! et toi, le Rouge, poursuivit-il avec une jovialité affectée,
LKS CHAUFFEURS 205
esl-ce que tu aurais eu peur aussi, que je le vois si bouleversé?
— Oui, répliqua le lugubre assassin avec égarement, j'ai eu peur.
— Et de quoi donc?
— De quelque chose qui est en moi et qui souvent me remonte à la gorge comme pour m'élouffer... J'ai des flammes dans la poitrine... Oh! que ne peuvent-elles jaillir hors de moi et vous consumer tous !
— Bon ! dit le Beau-François en haussant les épaules, voilà encore ses lubies qui ie prennent ! Voyons, Baptiste, poursuivit-il en s'adressant au Chirurgien , puisqu'il le faut, raconte toi-même ce qui s'est passé en roule pour lui troubler ainsi la cervelle?
-"• Ma foi ! Meg, je n'y conçois rien, car
â06 LES CHAUFFEURS
j'ai vu le Ronge faire cent fois pis qu'aujourd'hui sans qu'il en résultât des phénomènes cérébraux et des accidents nerveux. Mais flippocrate aiïïrme...
— Ce citoyen n'est pas de la bande ; laisse-le tranquille, et pas de bavardages.
— Eh bien donc ! reprit Baptiste, je ne peux m'expliquer cette nouvelle frasque du Rouge-d'Auneau. En approchant d'Outarville, nous marchions par troupes de cinq ou six cavahers, de peur que notre grand nombre excitât le soupçon. J'étais dans le premier de ces groupes avec le Rouge; les autres suivaient à une assez grande distance. Nous avons vu venir à nous un vieux bonhomme à cheval, ayant l'apparence d'un gros fermier ou d'un marchand de blé; c'était une excellente
LES CHACFPEOnS 207
occasion, et le Rouge-d'Âuneau voulut en profiter. Comme le bonhomme passait près de nous en nous saluant sans défiance, un coup de feu l'abattit aux pieds de son cheval. Aussitôt le Rouge sauta luimême à terre pour le dépouiller ; mais, au moment où il se penchait vers le fermier, son couteau à la main, il demeura comme pétrifié. De son côté, le vieux, qui n'était pas tout à fnit mort, le regarda fixement, et je l'entendis qui disait d'une voix éteinte : « Ringette ! malheureux Ringette 1 est-ce loi*? »
— Oui, oui, il m'avait reconnu, interrompit le Rouge-d'Auneau avec.déUre; c'était le père Guérinot, le pauvre père Guérinot, dont j'avais été le valet, et qui s'était toujours montré si bon pour moi. Je lui avais joué des tours indignes; je l'avais
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volé', et pourtant il n'avait pas voulu me livrer à la justice ; bien plus, forcé de nue renvoyer de sa ferme, il me remit de l'argent et me donna des conseils sages que j'aurais dû suivre... Pauvre, pauvre père Guérinot !... ^ .
Et le Rouge fondit en larmes.
— Allons ! dit le Beau-François, je devine ce qui est arrivé : il aura replacé le vieux sur soii cheval et l'aura laissé aller après lui avoir rendu sa bourse.
— Au contraire, reprit Baptisle-le-Chiriirgien. Il demeura d'abord immobile comme une statue, puis il se mit à frapper l'autre de son couteau avec une sorte de frénésie. Le fermier était mort depuis longtemps qu'il le frappait encore.
Le Kouge-d'Auueau se redressa vivement.
— Ai-je fait cela, Baptiste? detoandal-il; en es-tu bien sûr? 11 me semble en effet... Mais j'avais la (ête perdue, j'y voyais trouble et je ne puis me souvenir de rien. Cependant cela doit être, et tenez, tenez, ajouta-t-il en montrant la main sur laquelle on voyait encore quelques traces de saug, en voici la preuve; oui, oui, c'est vrai, j'^i tué ce pauvre père Guérinot, si charitable et si humain! Je suis un scélérat, et je ne sais pas pourquoi la foudre du ciel ne m'a pas encore écrasé ! Oh ! si elle pouvait m'écraser avec vous, brigands, voleurs, assassins!
Tout son corps était agité d'un tremblement nerveux qui semblait devoir dégénérer en convulsions. Le Beau-François souriait comme ferait un homme devant
210 LES CUAUFPEUKS
les mutineries et la colère impuissante d'un enfant emporté.
— Allons , le Rouge, trêve de folies, repril-il d'un ton d'indulgence ; ce qui est fait est fait; il ne faut plusy penser. Ecoute plutôt ce que j'ai à te dire, car il s'agit de choses sérieuses.
Mais ces paroles presque amicales déterminèrent chez le Rouge-d'Auneau une nouvelle explosion de fureur.
— Ne m'approche pas ! ne me touche pas ! ne me parle pas ! dit-il avec un mouvement d'horreur; Beau-François, Meg, meurtrier , démon ! c'est toi qui m'as perdu avec ton art diabolique. Puisses-tu, en récompense...
— Te tairas-tu! dit le Beau-Fiançois.
.ifr
— Non, je ne veux pas me taire, et une
fois pour toutes je te dirai la vérité. Tu es un monstre plus féroce et pins noir encore que moi-même. Moi, du moins, quand je tue, je souffre toutes les tortures de l'enfer : j'ai la fièvre, j'obéis à je ne sais quelle puissance infernale qui me pousse la main; mais toi, quand tu répands le sang comme de l'eau, tu es calme, tu es froid, tu peux sourire...
— Si tu ne tê tais pas, dit le Meg furieux à son tour, en tirant un pistolet de sa poche, je vais...
Baptiste s'empressa de s'interposer avec un courage qui ne lui était pas habituel.
— Songez, iMeg, dit-il à demi-voix, qu'il ne sait ce qu'il dit... 11 a un commencement de congestion cérébrale, et je crois
Reconnaître en lui les symptômes d'Un cas paviiGMliQT ^de délirium tremens; iaissez-le
donc, il s'agit d'un fait très intéressant pour la science.
A coup sûr, de pareils motifs n'auraient pas eu d'action sur l'irascible chef; mais la vue de l'arme dirigée contre lui semblait avoir rappelé subitement le Rouged'Auneau à lui-même. L'instinct de la vie, plus puissant encore chez les scélérats que chez les honnêtes gens, lui rendit la raison.
— Meg, Meg, pardonnez-moi, balbulial-il.
Le Beau-François n'avait pas intérêt à pousser les choses. à l'extrême en ce moment, car une rupture ouverte avec son lieutenant eût pu avoir de graves conséquences. 11 affecta donc une longanimité qui n'était ni dans son caractère ni dans ses habitudes quand on l'offensait personnellement.
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— Allons! dit-il, on doit savoir entre amis se pardonner quelque chose; mais n'y reviens pas, ou tu t'en repen lirais... N'en parlons plus... Tiens, mon pauvre Rouge, afin de te distraire des sottes idées qui t'obsèdent, je vais t'apprendre quelle excellente besogne je vous taille à tous pour cette nuit. .la mais vous ne vous serez trouvés à pareille fête I
Et il lui communiqua son projet d'attaquer Méréville. Il parla des grandes richesses du fournisseur Leroux qui se trouvait au château, des diamants et des bijoux appartenant aux dames, des soixante mille livres en billets de caisse apportées par le notaire Laforêt. Il chercha par tous les moyens à éblouir le brigand avide et sanguinaire. Cependant celui-ci, toujours rêveur, ne
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répondait pas ; peut-être était-il encore trop troublé pour avoir compris les paroles du chef. En revanche, Baptiste, qui pendant cette conversation s'était mis à ta ter le pouls du Rouge-d'Âuneau, sembla oublier subitement ses préoccupations médicales.
— Meg, demanda-til avec une surprise mcMée d'inquiétude, Fai-je bien entendu?
C'est au château de Méréville que vous en voulez? Comment la bonne harmonie qui régnait hier encore entre vous et...
— Silence ! interrompit le Beau-François. Charlatan maudit, vas-tu donc trahir mes secrets? Si je le croyais, je t'arracherais la langue, et nous verrions si tes drogues et ton grimoire t'en feraient repousser une nouvelle f
LES CHAUFFFURS 215
Ce nouvel outrage porut blesser profondément l'orgueil du Chirurgien.
— Brute féroce! pensnit-il, ne t'aurai-je pas enfin quelque jour en mon pouvoir, pour te rendre tes insultes avec usure?
Cependant il répondit tout haut :
— Je n'ai pas l'intention de trahir vos secrets, Meg ; mais permettez-moi de vous représenter, dans Tinlérét de tous, que cette entreprise hardie quand le pays est déjà rempli de soldats...
— Tais-toi, te dis-je. Tu n'es fait que pour panser les hommes et les chevaux blessés après une bagarre, et tu n'entends rien aux entreprises des gens de cœur.
Mais le Rouge -d'Auneau, qui est brave malgré ses courts moments de folie, juge comme moi... Eh bien! écoute, le Rouge, poursuivit-il d'un ton insinuant, mainte-
^\Q Î.KS CliAUFFlil lis
nant que nous allons faire vraiment la guerre, il te faut un nouveau titre, un nouveau grade ; et comme tu as toujours commandé nos cavaliers, que dirais-tu, par exemple, du titre de... oui, c'est cela... de général de la cavalerie de la bande?
L'œil éteint du Rouge-d'Auneau se ranima tout à coup.
— Général! moi, général!... Et sans doute j'en aurais aussi le costume ?
Pourquoi pas? J'ai déposé chez le franc d'Orléans un magnifique uniforme de général avec le chapeau à plumes, l'habit galonné d'or et le sabre en argent ciselé. Je ne voulais pas vendre cette riche défroque de peur qu'elle ne nous trahît; je le la donne, et je suis sûr qu'elle t'ira merveilleusement-
Le Rouge-d'Auneau n'y tint plus; une
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joie vive brilla sur son visage tout à l'heure si décomposé.
— Merci , François , s'écria-t-il transporté; je serai général de la cavalerie... le général Rouge-d'Auneau! et j'aurai des épaulettes d'or, un uniforme doré, des éperons d'or... 11 faudra voir comme les femmes de la bande me regarderont! La Laborde ne me reconnaîtra plus... Eh bien! Meg, quand aurai-je mon uniforme?
Le Beau-François pouvait à peine cacher le mépris que lui inspirait la puérile vanité de son heutenant, et il échangea un regard avec Baptiste qui éprouvait un sentiment analogue. Cependant il répond il d'un ton sérieux ;
— Demain après l'expédition. Mais puisque nous nous entendons, il s'agit d'assembler bien vite le conseil. Tous nos
;^18 LES CIIALFFKUKS
gens sont arrivés; ce misérable Borgne-de- Jouy seul est en rplnnl; inais ri'imporle! il est des circonstances où je ne tiens pas à l'avoir trop près de moi.
Peu d'instants apiès, en effet, le conseil était réuni dans la log!\ autour du foyer qu'on avait rallumé. Des branches de sapin et des chandelles derésine éclairaient l'assemblée. Là se ti'ouv.ijenl tous les dignitaires de la bande, le père Provenchère, doyen de la troupe, le Curé-des-Pègres, Jacques-de-Pilhiviers, le Borgne-du Mans, Sans- Pouces, Baptiste- le -Chirurgien, el 'bean^oi-r. d'autres depuis longt(mps gradés dans le crime. Une seule femme a*sistaità la réunion, elencore était-elle revêtue du costume masculin : c'était la Giande- Marie , épouvantable créature que nous n'avons pas osé faire figurer dans ce récit,
LES CllAUFFKURS 219
même à côlé du Beau- François et du Rouge-d'Auneaii. Tous ces scélérats, aux visages repoussants, aux costumes ignobles, formaient des groupes hideux que l'imagination de Callot lui-même aurait eu peine à concevoir.
Quand tout le monde fut réuni et quand la porte fut close, le Beau-François échangea rapidement avec l'assisiance de mystérieux mots de passe; puis, ce cérémonial accompli, il se mit à exposer son plan d'attaque contre le château de Méréville.
Voici en quoi ce plan consistait : Le Beau -François lui-même devait cerner l'habitation avec cent hommes bien armés; on en briserait les portes et on la saccagerait de fond en comble. Le reste de la bande maintiendrait les habitants du bourg et les empêcherait de porter secours
220 Lt-S en viTFr.ur.s
aux gens du châloaii. Cette première expédition terminée, on pilleroil de même six grandes fermes du voisinage que l'on désigna. Le butin devait être immense, et, afin d'occuper les populations locales, on mettrait le feu partout. C'était, comme avait dit le Beau-François, une guerre d'extermination, une guerre de Vandales et de sauvages (I).
Les membres du conseil furent sans ^ doute iiTiHvé- dh's ^viijgers d'une pareille entreprise; mais ils étaient gagnés d'avance, et aucun d'eux n'osa manifester sa désapprobation. Baptiste -le -Chirurgien seul voulut encore présenter des objections timides; mais le Meg lui adressa un signe tellement menaçant, que l'opposant
(1) Un plan analogue a existé réellement. Voir les pièces du procès.
LES CHAIIFF£UUS 221
dut garder le silence. La discussion roulait donc seulement sur divers points de détail, quand une légère rumeur s'éleva devant la loge, et aussiLôl Rose Bignon entra, pâle et effarée. Derrière elle, dans l'ombre, on entrevoyait le jeune voleur chargé de faire sentinelle autour de la salle du conseil et d'en écarter les indiscrets.
Une semblable intrusion était sévèrement interdite par les règlements de l'association, et le chef fronça le sourcil. Mais Rose était trop émue pour remarquer le courroux du Beai «François.
— Pardonnez-moi, Meg! s'écria-t-elle ; les nouvelles que j'apporte n'admettent aucun retard... Tout est perdu! Le franc de Méréville arrive a l'instant et il annonce que le Borgne-de-Jouy a été pris par le gendarme Vasseur... Méréville est rempli
âlâ LES CUAUFF. URS
de soldats, et le Borgne a mangé le morceau. Au lieu d'attaquer, vous devez vous attendre à être attaqués vous-mêmes d'un moment à l'autre.
Un profond silence accueillit celte sinistre nouvelle. Cependant le Beau-François, rigide sur la discipline et sur la stricte observation des lois de la bande, reprit avec fermeté :
— C'est fort bien, Bose, mais tu n'aurais pas dû forcer la consigne. Le mioche la Marmotte, qui est en sentinelle devant la loge et qui t'a laissé entrer sans ordre, recevra vingt coups de bâton.
Cette sentence ne fut pas entendue, au milieu dn bruit qui s'éleva tout à coup, excepté par le mioche, partie intéressée, qui se sauva en braillant. Une agitation extraordinaire venait de succéder au pre-
LES CHADFFKURS tîS
raier sentiment de stupeur. Tout le monde s'était levé; on criait, on proposait des partis impossibles, et la majorité inclinait à prendre la fuite au plus vite.
— Ud moment, un moment donc! s'écria le Beau-François d'une voix retentissante ; sachons du moins exactement ce qui s'est passé.
Le franc de Méréville fut introduit, et avec lui entrèrent tous les gens de la bande qui purent tenir dans la loge. La gravité du cas brisait toute hiérarchie, confondait tous les rangs.
Le franc, ancien garde-chasse de la seigneurie de Méréville, était l'individu qui avait laissé échapper une exclamation compromettante à la vue du Borgne-de- Jouy, garlé par les gendarmes sur la place du village. Il avait pris des informa-
224 LES CIlAUFFiOJUS
lions sur les événements accomplis et sur ceux qui se préparaient, puis il était venu avertir les brigands au' rendez-vous général de la Muette. Il confirma la nouvelle que Rose venait de donner, et il ajouta les détails les plus alarmants. Il avait vu les préparatifs de l'expédition au village dcMérévilie; le pays entier était sous les ai'raes ; d'une minute à l'autre les soldats, sous la conduite de Vasseur et de Daniel Ladrange, allait arriver à la Muette. '
Alors la frayeur ne connut plus de bornes. Les assistants se précipitèrent vers la porte pour chercher leur salut dans la fuite. La voix tonnante du Beau-François domina pourtant encore le tumulte :
— Où donc allez-vous, poltrons, imbécilles? s'écria-t-il ; si vraiment la force arniÔL' vient à iiuus, l'oi-casion est belle
pour attaquer Méréville, qui ne sera pas défendu, et où nous trouverons un riche buiin. Dans le cas où nous rencontrerions les soldats eu chemin, il nous sera facile de leur donner une leçon dont ils se souviendront longtemps. Nous sommes trois fois plus nombreux, nous connaissons le pays; il n'en reviendra pas un, je vous le promets. Ne crayezpas ce qu'on vous dit du Borgne-de-Jouy ; ce n'est pas pour rien qu'on l'a surnomDié le général Finfin ; s'il nous a trompés, il voudra tromper aussi les autres ; je gagerais qu'il leur servira quelque plat de son métier. D'ailleurs, pourquoi nous séparer? Notre salut maintenant est dans notre nombre, dans le secours que nous nous prêterons mutuellement; si nous nous dispersons, nous serons tous arrêtés, les uns après les autres,
\ 226 LES CHAUFFIîURS
sans résitance possible, et nous irons au diable beaucoup plus vite.
Ces raisons sembleront produire une certaine impression sur la plupart des assistants; mais, en définitive, la terreur domina les autres considérations. Déjà le projet du Beau-François d'attaquer Méréuille à force ouverte avait s(^crètement excité leurs répugnances -; la certitude qu'une troupe considérable venait les relancer dans leurs forêt les glaçait d'épouvante.
Le Meg s'était fait illusion sur leur compte r il les considérait comme -des soldats, ils n'étaient que des brigand^. Ils étaient incapables de mourir bravement, de défendre chèrement leur vie.
Aucun d'euN n'eut le courage de répondre, mais, après s'olre consultéb entre eux
à voix basse, ils continuèrent de se diriger vers la porte.
' — Que personne ne bouge ! s'écria le Beau-François, rugissant de colère ; vous êtes tous des lâches, des traîtres!... Mé- -connaîtrez-vous l'autorité de votre Meg?
11 s'élança vers la porte, s'en empara, et reprit énergiquement en brandissant deux pistolets :
— Si quelqu'un de vous fait un pas pour sortir, je lui brûle la cervelle !
L'attitude résolue du Beau-François, son air fgy^ouche, les armes qu'il tenait a la main, el dontonsavait qu'il n'hésiterait pas à se servir, imposèrent silence aux brigands. On demeura immobile, on se consulta du regard. Le Meg profita de ce moment pour renouveler ses tentatives ; il employa tour à tour les prières et les me-
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naces afin de décider ses gens à la résistance. Voyant l'inutililé de ses efforts, il trépignait, il hurlait de fureur; la bouche écurnante, il leur montrait le poing. Tous tremblaient devan t cette colère puissante, mais une crain te plus forte semblait distraire leur attention. Quand les éclats de voix cessaient un peu, on eût pu les voir prêterl'oreilleauxbruitsextérieurs, comme s'ils eussent entendu déjà les hussards et les gendarmes envahir la clairière voisine. Le temps était trop précieux pour que cette hésitation se prolongeât. Comme le Beau-François s'arrêtait, épuisé par sa véhémence même, les hommes delà bande se mirent à chuchoter ; puis Jacques-de- Pithiviers, qui semblait s'être chargé de résumer les opinions de ses camarades, lui dit de sa voix rude :
LES CUAUFFEUUS 2^9
— Laissez-nous passer, Meg: vous voyez bien que nous ne sommes pas ep force I On nous connaît maintenant et nous aHons avoir sur les bras toutes les troupes de la république... Ce qu'il y a de mieux à faire, c'est que chacun s'en aille de son côté et se tire d'affaire comme il pourra. Ne perdons pas de temps, car le franc de Méréville assure que les soldats oiU dû partir de bonne heure, et qu'ils ne peuvent tarder à paraître... Quant à moi, je vais dire adieu aux amis et prendre au plus vite le pas de route. J'ai peut-être donné quelques coups de lanière de trop au Borgne-de-Jouy , quand il était mon élève et je gagerais que le méchant drôle m'a recommandé particulièrement à ses nouveaux amis les gendarmes.
— Et moi donc, reprit le Rouge-d'Au-
neau, quels contes aura-l-il fait sur moi? On va me tuer, me fusiller sur place ; on m'échaipera, on me déchirera en monceaux... Je suis un grand scélérat I Partons, partons, Meg, laissez-nous donc passer, mille tonnerres!
— Oui , oui , sauvons-nous , répétèrent plusieurs assistants ; avec toutes ces simagrées, les soldats finiront par nous surprendre.
— Attendez au moins jusqu'à demain, demanda le Beau-François d'un ton presque suppliant; cette expédition de Méréville ne peut manquer de nous enrichir... Alors nous nous séparerons, et chacun de nous sera libre d'aller où il lui plaira.
— Demain nous serons tous coffrés, si nous lanternons davantage, dit une voix rauque.
— Et si je ne veux pas, moi, que vous m'abandonniez ainsi? s'écria le Meg revenant à la menace ; ne suis-je pas votre chef? N'ai-je pas sur chacun de vous droit de vie et de mort? allez-vous donc vous mettre en révolte? Oubliez-vous les lois de notre association ?
— Notre association n'existe plus, répliqua Baptiste, à qui la certitude d'être soutenu donna quelque courage ; et ce serait une insigne folie d'en invoquer les lois, quand nous sommes en si grand péril.
Un assentiment général accueillit ces paroles.
— Ah ! est-ce toi, Baptiste le courageux, Baptiste le beau parleur? reprit le Beau- François avec une ironie insultante ; je savais bien que tu devais être contre moi... Eh bien ! de par toutes les cornes du dia-
232 LIS CIIAUFFKUIIS
ble ! tu payeras pour les autres et tu vas servir d'exemple.
En même temps, il ajusta Baptiste, pâle et tremblant, d'un de ses pistolets, et fit feu. Une main inconnue, peut-être celle de Bose, releva le bras ; la balle, qui eût pu frapper plusieurs personnes au milieu de la foule, alla se perdre dans les solives du plafond. Le Beau-François saisit prestement son second pistolet, mais il ne lui fut pas permis d'en faire usage. On se rua sur lui d'un efTort commun, et, malgré sa vigueur extraordinaire, malgré ses blasphèmes et ses trépignements, on le mit hors d'état de nuire. En un clin d'oeil il fut renversé ; on lui jeta un voile sur la tête, comme si Us auteurs de ces violences eussent craint encore d'être connus de lui, et des mains vigoureuses le tinrent cloué
LES CHAUFFEL'US S33
contre terre. Le Beau-François se débatlait vainement ; on le traitait à son tour comme il avait traité tant de fois les victimes de ses cruautés. *
1 Enfin cependant les mains qui le retenaient devinrent moins lourdes et moins nombreuses; bientôt même la pression xessa complètement, et il comprit que ses gardiens l'avaient laissé. Il voulut se relever, mais sa tête était toujours enveloppée d'un voile, des cordes retenaient encore ses membres. Comme il se tordait sur la terre nue avec une rage insensée, une voix douce l'engagea à se calmer, une main impatiente essaya de le débr^.. rasser de ses liens. Il se retrouva libre, et, son bandeau enlevé, il put voir enfin ce qui se passait.
11 était assis {>ar terre, au milieu de la
234 LES CIlVUFFEUnS
loge, éclairée seulement par la flamme tremblottante du foyer. Près de lui se tenait Rose, muette et terrifiée ; mais la foule, si compacte tout à l'heure, avait disparu, et par la porte restée entr'ouverte arrivaient des rumeurs lointaines qui annonçaient iinecïtrême agitation.
Le Beau-François ne parla pas, mais, apercevante côté de lui son pistolet chargé que nul n'avait osé lui prendre, il s'en saisit, poussa un cri sauvage, et s'élança d'un bond vers la porte. •
^ François, François! q\i'allez - vous faire? dit Rose d'une voix gémissante.
Il sortit en courant.
Dans la clairière, cinq ou six individus, mioches et menu fretin de la bande, étaient encore réunis autour du feu principal et semblaient discuter sur le parti qu'ils ile-
LKS ClULFFEURS 235
vaient prendre dans les circonstances présentes. Mais ces misérables étaient indignes de la colère du Meg. A l'autre extrémité de l'esplanade, des gens à cheval s'éloignaient dans toutes les directions ou se hâtaient de disposer leurs montures; ce fut vers ceux-là qu'il se dirigea. Parmi les cavaliers , il reconnut le Rouge-d'xVuneau et Baptiste qui achevaient de se mettre en selle.
— Lâches! attendez-moi ! cria-t-il d'une voix qui n'avait plus rien d'humain.
— Le Meg ! dit le Rouge avec épouvante.
— Que l'enfer confonde ceux qui l'ont déhvré si vite ! murmura Baptiste.
Et tous les deux poussèrent leurs chevaux dans l'intérieur du bois. Le Beau- François tira sur eux, mais sans résultat,
^36 LtS CtlA.! FFi:UUS
et, jetant son arme devenue inutile, il retourna en grondant vers la loge.
Les gens qui|se trouvaient encore autour du feu de bivouac lui adressèrent la parole, mais il ne les entendit pas, et il passa sans leur répondre. Il entra dans la loge, alors déserte, où l'on entrevoyait seulement une forme svelte et légère; puis il vint s'asseoir auprès du foyer, et, la tête cachée dan? ?r" : 's, il parut se livrer aux réliexions amères que lui suggérait cet abandon inattendu.
Il était là depuis quelques instants, regrettant surtout l'atroce vengeance qu'il avait rêvée, quand il entendit soupirer faiblement à côté de lui.
— Qui est là ? Que me veut-on ? demandat-il avec colère.
LES CHAUFFliURS 237
— C'est moi, c'est Rose, répondit une Yoix timide.
— Eh bien ! que fais-tu là? Qu'altendstu de moi?
— Je viens, François, pour vous aimer, pour vous plaindre, pour souffrir avec vous.
— Allons donc! pourquoi n'es-tu pas partie avec les autres? Crois-tu qu'on t'épargnera plus que moi?
~ Je partagerai votre sort, quel qu'il puisse être.
— Comme tu voudras.
El il retomba dans ses lugubres réflexions ; il y eut un nouveau silence.
— François, reprit enfin Rose Bignon, oubliez-vous que les soldats sont proches, et ne songez-vous pas à vous nieltre en sûreté?
— Et s'il me plaît à moi de les attendre?
— En ce cas, je les attendrai de même. François, vous m'avez repoussée quand vous étiez puissant, il me sera bien permis de m'attacher à vous, maintenant que vous êtes seul et malheureux !
Le Meg ne put s'empêcher de jeter sur elle un regard amical.
— Tu es une bonne créature, Rose, lui dit-il avec moins de dureté, et je suis fâché de t'avoir malmenée quelquefois... Mais que diable veux-tu que nous devenions, maintenant que les lâches gredins ont déserté ?
— Votre situation el la mienne, François 5 si vous me permettiez encore de partager votre sort, ne seraient peut-être pas désespérées ; mais il ne faut pas vous abandonner vous-même... Ne songez plus
LIS ClIAUFF tJRS
à ces misérables; tout doit être fini entre eux et vous ; écoutez plutôt mon projet. Nous allons nous mettre en route seuls et à pied; votre balle et la mienne sont cachées dans le bois, elles seront pour nous une ressource. D'ailleurs , j'ai quelques pièces d'or cousues dans la doublure de ma robe. La province de Bretagne est toujours en insurrection ; nous connaissons parfaitement les chemins qui y conduisent-; en ne marchant que la nuit, et en nous reposent le jour dans les bois ou dans les fermes isolées, nous pourrons en très peu de temps atteindre les pays révoltés. Là, nous serons à l'abri des poursuites et nous vivrons tranquillement de notre commerce, si nous n'aimons mieux nous embarquer poi.jr gaLmor l'Angleterre. . Je siiis prêle à partager tes dangers, et tu
2(40 LES CHAUFFIÎURS
verras, François, combien j'aurai de force et de courage, si en retour tu ne défends pas à ta pauvre Rose de t'aimer !
Ce plan ne paraissait pas inexécutable, et c'était en effet le seul que pût adopter le Beau-François dans sa situation actuelle; aussi le ,Meg, après une minute de réflexion, dit-il résolument :
— Tu as raison, ma chère Rose, et je suivrai ton conseil. Le plus pressé est de nous mettre en sûreté. Et puis, ajouta-t-il comme frappé d'un souvenir, cette convention avec Daniel Ladrange tient encore sans doute. Il m'a accordé trois jours pour gagner la frontière. En arrivant en pays étranger, je serai donc en droit de réclamer la somme coiisidé^'able qui m'appartient, et Daniel sera certainement assez sot pour me la rendie. ('.elle atfJiC terminés,
LES CHAUFFEUllS 2|41
pourquoi ne reviendrais-je pas une belle nuit à Méréville, afin de régler d'un coup tous nos anciens comptes ?
Le Beau-François se laissait aller à exprimer tout haut ses plus secrètes pensées, quand il s'aperçut que Rose l'écoutait; mais cette fois il ne songea pas à s'en fâcher.
— Oui, oui, ma chère, reprit-il, tout n'est pas perdu, et peut-être trouverai-je bientôt un moyen de récompenser ton dévoûment pour moi ! Il faudra des événements que je ne prévois pas pour nous séparer désormais.
— Oh! merci de cette bonne parole, François!... si tu savais combien elle va me donner de courage!... Partons donc! nous serons heureux, je te le promets, j'en suis sûre.
Un grand bruit d*armes et de chevaux, bientôt suivi de coups de feu et de cris de terreur, s'éleva du dehors. La force armé&, après avoir cerné la clairière, faisait irruption de tous côtés.
— Il est trop tard ! dit Rose avec désespoir.
Le Beau-François chercha des yeux une arme pour se défendre, mais il n'avait plus que ses pistolets déchargés. D'ailleurs, on ne lui laissa pas le loisir de se mettre en défense, un peloton de cavalerie traversa la clairière comme une trombe, et s'arrêta devant la loge. Vasseur, saulant à bas de son cheval, pénétra le premier dans l'intérieur, le sabre à la main.
— En voilà toujours un! s'écria-t-il joyeusement, et le plus enragé de tous!... Pas un mouvement, coquin, ou je te fends
LES CHAUFFEUIIS 243
le crâne, et ce sera de la besogne de moins pour le bourreau.
Peut-être ces menaces n'eussent -elles ,pas intimidé le féroce bandit; mais, pris à l'improviste , sans armes, 'il ne pouvait rien, et Rose, qui l'avait enlacé, pour lui faire- un rempart de son corps, paralysait ses mouvements. D'ailleurs, il comprenait que le temps de la force était passé, que la ruse seule lui offrait des chances de salut. Sa troupe, naguère si considérable, était dispersée ; le petit nombre de ceux qui se trouvaient encore dans la clairière s'étaient laissé prendre sans résistance. Pas un coup n'avait été frappé pour la défense de ces scélérats, l'effroi de plusieurs provinces ; ils devaient, comme le Beau-François l'avait prévu lui-même, être arrêtés un à un, vulgairement, lâchement, sans rele-
2!i4 LES CHAUFFIURS
ver leur défaite par le moindre acte de vigueur.
Aussi le Meg éteignit-il l'étincelle ardente de ses yeux, et, prenant ce ton de bonhomie qui avait fait si souvent des dupes, il dit mielleusement :
— Vous vous méprenez sur mon compte, citoyen officier. Je suis un honnête colporteur, et je suis tombé entre les mains d'une troupe de mendiants et de vagabonds; j'ai été conduit ici avec celte citoyenne, qui est... mon associée, et nous
• aurions passé un vilain quart d'heure, si vous n'étiez venu nous délivrer. Ces coquins sont tous en fuite, et nous vous devons de grands remercîments.
— Bien trouvé I répliqua Vasseur d'un ton goguenard.
Puis s'adressant à plusieurs gendarmes
LES CttA.UFF]iURS 2î45
et gardes nationaux qui venaient d'entrer. '^*^
— Empoignez-moi cet honnête colporteur, poursuivit-il, et prenez soin qu'il soit bien attaché, car il vaut son pesant d'or... Quant à cette citoyenne , ajouta-t-il en regardant Rose, ce doit être la digne compagne de ce vertueux marchand... Oui, jolie, l'air effronté; c'est là sans doute Rose Bignon, la femme du Beau-François.*
Rose ne laissa échapper aucun signe de faiblesse.
— Sa femme, oui, je suis sa femme !
s'écria-t-elle avec fierté, et j'espère bien que l'on ne nous séparera plus.
Le Beau-François ne voulait pas se laisser attacher et fouiller par les gendarmes.
— Je vous assure, citoyens, dit-il avec un accent de sainte indignation, que vous
â46 LES CHAUFFEURS
commettez une erreur; vous vous repeatirez de m'avoir traité d'une manière si dégradante. Je puis me réclamer des personnes les plus honorables du pays... et quand vous saurez qui je suis...
Un ricanement bien connu le fit se retourner tout à coup, comme s'il eût été mordu par un serpent. Dans un coin sombre de la loge, il entrevit un garde national gui paraissait se livrer à un accès d'hilarité. 11 avait reconnu le Dorgne-de-Jouy.
— Avec tout cela, reprit Vasseur, il doit se trouver des traîtres quelque part, car j'espérais mieux pour cette nuit. Où sont le Rouge-d'Auneau, le Maître-des-Mioches, le Curé-des-Pègres, le Gros-Normand, Sans-Pouces, Longjumeau, et surtout ce savant, cet introuvable, cet insaisissable Bi]iplisle-le.-Chirurgien? Non pas que je me
plaigne, ajouta-l-ii en caressant sa grosse moustache ; on sait ce que valent le Beau- François et Rose Bignon, sans oublier la canaille que les hussards, nos braves camarades, viennent de ramasser; mais ces captures m'avaient mis en appétit... Enfin, c'est partie remise ; je les connais maintenant, j'ai leur signalement exact; je les pincerai tous avant peu, j'en prends l'engagement formel.
Cependant le Beau-François avait déjà recouvré sa présence d'esprit :
— Citoyen officier, reprit-il avec plus de force, je vous le répète, vous vous méprenez sur mon compte et sur le compte de ma femme. Vous pouvez vous souvenir de m'avoir vu déjà en cohipagnle du directeur du jury de Chartres, dont je suis connu personnellement. Faites-moi comparaître
248 Li:S CllALTFi.L'US
devant lui, elvous verrez s'il ne vous donnera pas l'ordre sur-le-champ...
— Eh bien I morbleu ! dit Vasseur avec ironie, présentez-lui votre requête vousmême, car le voici.
En effet, Daniel parut au miUeu des soldats, qui lui livrèrent respectueusement passage, et il s'avança sn disant :
— Que demande le prisonnier?
L'air froid et sévère du magistrat causa une nouvelle déception au Beau-François.
— Citoyen Ladrange, dit-il à demivoix, ne pourrais-je vous parler en particuher?
— Laissez-nous un peu, citoyens, dit Daniel aux gendarmes qui gardaient le Meg.
Ils se retirèrent à l'autre extrémité de la
loge
LLS CIIAL'FFI'UUS 249
— Prenez garde ! s'écria Vasseur; n-vous approchez pas sans précautions de ce sournois-là... Je na'en méfie en diable!
— Mais il est attaché, répliqua Lad range en montrant les cordes qui retenaient les mains et les jambes du prisonnier; du reste, mon cher Vasseur, vous pouvez rester près de moi.
— J'aime mieux cela.
Tous deux s'approchèrent du Meg, qui était assis sur un billot et qui semblait incapable de faire un mouvement.
— Ce que je veux dire, reprit le Beau- François embarrassé, ne doit s'adresser qu'au citoyen Ladrange.
— Et moi je n'ai pas de secrets pour Vasseur; vous pouvez parler hbrement devant lui. D'ailleurs je n'ai plus qualité pour vous entenjre ; j'ai donné ma dé-
250 LES CHAIFFKIIUS
mission de magistrat, et c'est au citoyen Vasseur seul que vous aurez à répondre.
— Quoi ! vous n'êtes plus directeur du jury de Chartres? demanda le Beau-François en pâlissant, car cet incident déconcertait tous ses projets.
— Je ne le suis plus> j'ai remis mes pouvoirs au citoyen Vasseur, en déposant entre ses mains une parure de rubis qui m'avait été envoyée par une personne inconnue et qui provenait d'un vol.
Le désappointement du Meg allait croissant, à mesure qu'il voyait le mauvais succès de ses longues et patientes intrigues.
— Eh bien ! et votre promesse de m'accorder trois jours de répit, reprit-il en baissant encore la voix, l'avez-vous donc oubliée?
— Croyez-vous que j'ignore ce que vous faisiez ici et contre qui devait être dirigée l'expédition de cette nuit? répliqua Daniel de même ; vous n'avez pas observé mes conditions, je suis dégagé de ma parole.
— A merveille... Alors vous allez révéler notre secrète parenté?
— Ni Vasseur, ni moi nous ne jugeons nécesssaire pour le moment de parier de cette circonstance; mais nous nous réservons de la faire connaître si l'intérêt de la justice l'exige.
— C'est-à-dire si l'on ne trouve pas de charges suffisantes pour me perdre...
Allons ! bien joué, tout est prévu ; pensezvous que de mon côté je ne chercherai pas à me parer du nom honorable auquel j'ai droit?
252 L!:s CHAiJtFKUus
— Vous agirez comme il vous plaira...
Mais cette conversation devient oiseuse, et elle a déjà trop duré. Le lieutenant Vasseur va procéder à l'interrogatoire régulier de ses prisonniers, puis vous serez tous conduits à Chartres.
— Mais non pas avant que je vous aie récompensé de tous vos bons offices envers moi !
En même tPTr.n^. ; *.ce à sa force hercuiéeuiie, le Beau-Francois brisa comme un fil les cordes qui retenaient ses mains, tira de ses vêtements un petit poignard qu'il avait su dérober aux gendarmes quand on l'avait fouillé, et, prompt comme réclair, il en porta un coup à Daniel sans défiance.
C'en était fait du jeune magistrat, si Vasseur, qui observait tous les mouvements
LKS CHAUFFEURS 253
du scélérat, ne se fût élancé impétueusement sur lui. L'arme glissa contre la poitrine de Lad range. En un instant, le Beau- François fut renversé, désarmé par Vasseur et les gendarmes.
— Quand je vous disais ! reprit le brave lieutenant en s'adressantà Daniel; on n'est jamais sûr de rien avec ces gaillards-là. C'est une leçon pour nous... On va lui mettre les menottes, des chaînes et des pouceltes, au lieu de ces cordes qui cassent si facilement... Du reste, ajouta-t-il plus bas par forme de consolation, voilà encore une circonstance favorable pour vous à consigner au procès -verbal.
Après une résistance assez longue, les gendarmes étaient venus à bout de maîtiiser de rouveau le terrible Meg; il était étendu par terre, chargé de chaînes, in-
capable de bouger. Cependant il fixa sur Daniel un regard encore menaçant :
— Vous êtes bien fier de votre triomphe, citoyen Ladrange, dit-il d'une voix haletante; mais tant qu'il me restera un souffle de vie, prenez garde à vous I
Un nouveau ricanement se fit entendre dans le coin sombre où se tenait le Borgnede-Jouy.
— Citoyen, dit Rose Bignon d'un ton suppliant, je ne demande qu'une grâce... ne me séparez pas de mon cher François 1
XJ
Le procès.
Nous allons ici néj^liger un moment les fictions du roman pour rentrer dans la réalité historique, et nous dirons en peu de mots quel fut le sort de la bande d'Orgères, d'après les documents officiels que nous avons consultée.
2oG LES CHAUFFEURS
Le Beau-François, Rose Bignon et le petit nombre d'hommes qui s'étaient trouvés dans les bois de la iMuelte avaient été conduits dans les prisons de Chartres, où ils furent bientôt rejoints par plusieurs autres scélérats arrêtés isolément. Mais cela ne suffisait pas. On savait, par les révélations du Borgne-de-Jouy, quelles immenses ramifications cette association monstrueuse avait projetées dans plusieurs départements; il fallait déployer la plus grande énergie si l'on ne voulait qu'elle se reconstituât aussi vivace et aussi redoutable que jamais.
Le lieutenant Vasseur ne désespéra pas de mener à bien cette pénible et dangereuse entreprise. Il possédait maintenant les renseignements les plus complets sur les poiaonnogos priiicipou:. de ia bnnde; il
connaissait leurs habitudes, leurs lieux de refuge; il n'avait plus besoin que de coujage et de persévérance pour les prendre, et Vasseur ne manquait ni de l'un ni de l'autre. Aussi, dès le lendemain du jour où les prisonniers de la Muette avaient été écroués à Chartres , s'était-il élancé de nouveau dans la plaine, à la tête d'un peloton de cavalerie. Pendant cent vingtr sept jours, d'après un journal du pays, ce brave miUtaire ne quitta presque pas la selle de son cheval ; il parcourut toutes les bourgades, toutes les fermes des départements de Seine-el-Oise, d'Eure-et-Loir et du Loiret; ce fut réellement à son infatigable activité que l'on dut la cessation du fléau dont ces malheureuses contrées étaient ravagées depuis si longtemps.
En vertu d'un mandat signé par le raa- V \7
gislratqui avait succédé à Daniel Ladrange, Vasseur se faisait accompagner dans ses excursions par le Borgne-de-Jouy. Celuici, toujours revêtu de son costume de garde national, voyageait à cheval, entre deux gendarmes qui avaient ordre de le tuer à la moindre tentative de rébellion ou de fuite. On suivait ainsi les grands chemins; dès que !e Borgne apercevait un individu, homme, femme ou enfant, qu'il reconnaiséait pour avoir été affilié à la bande, il faiéaitun signe et Tindividu était arrêté.
Le pouvoir que l'on attribuait à ce misérable était exorbitant sans doute, et l'on savait h^ général Finfin, comme on l'appelait, très capable d'en abuser; mais l'importance du résultat* faisait oublier l'irrégularité des moyens. Aussi le Borgne-de- Jouy passait-il comme un triomphateur
dans ces pays où il avait contribué jadis à répandre la désolation et l'effroi. Tous les gens inoffensifs qui s'étaient trouvés par hasard en rapport avec les brigands, sans les connaître pour ce qu'ils étaient, tremblaient qu'une rancune ou même une simple malice du révélateur ne les envoyât en prison comme complices. Le Borgne-de- Jouy ne se gênait pas pour satisfaire ses animosités personnelles, et il était allé jusqu'à rendre gravement suspect un desgendarmes de son escorte : mais , d'un autre côté, il avait réellement fourni les moyens d'arrêter les membres les plus redoutables de la bande d'Orgères, et des services positifs obligeaient de fermer les yeux sur ces abus.
Ce fut pendant cette longue excursion que le Borgne-de-Jouy donna des preuves
200 LES CnAUFFFURS
d'une perversité pour ainsi dire fatale. Une fois, malgré l'étroite surveillance dont il était l'objet, il parvint à voler un sac d'argent dans une auberge où la force arnoée avait fait halle. Quelques jours après, il dérobait trente francs dans la valise de Vasseur lui-même ; quand l'officier lui adressa des reproches à ce sujet, il répondit en ricanant avec son effronterie ordinaire :
— Vous savez bien que je suis un voleur; je vole sans pouvoir m'en empêcher; c'était à vous de prendre vos précautions.
Enfin, un p^u plus tard avait lieu dans une auberge une scène d'une excentricité si révoltante que nous ne saurions la raconter. Pour l'honneur de l'espèce humaine, on devrait croire à l'impossibilité de pareils actes, s'ils n'étaient constatés
LES CflÀOFF£UB£ 261
par un procès-verbal de Vasseur, procèsverbal que nous avons sous les yeux.
Grâce à ces recherches actives, incessantes, la majorité des brigands d'Orgères furent pris et envoyés à Chartres. Le Rouge-d'Auneau, le Curé-des-Pègres, Jacques-do-Pithiviers, le Gros-Normand, le Borgne-du-Mans, laGrande-Marie,le doyen Provenchère, les mioches, les tèmmes, étaient venus rejoindre le Beau-François dans les prisons. Bien qu'un certain nombre de ces scélérats fussent encore en fuite, et parmi ceux-là Baptiste -le-Chirurgien, qui sans doute avait dû son salut à l'excellence de son cheval, plus de sept cents prévenus comparurent devant les magistrats chargés de l'instruction. La moitié des accusés furent élargis bientôt par décision du jury d'accusation, faute de
charges suffisantes ; mais ce qui restait encombrait les geôles; une épidémie raor-.
telle ne tarda pas à se déclarer parmi ces brigands entassés et rongés déjà de maladies.
Plus de soixante détenus appartenant à la bande d'Orgères périrent en peu de temps; de ce nombre étaient le Curé-des-Pègrès, qui, même en prison, avait continué son rôle d'hypocrite; le Gros-Beauceron, un des plus farouches assassins de la bande; Miracuin, le père Pigolet et d'autres moins célèbres.
Jacques Maubert, dit Quatre-Sous, était mort aussi, mais d'une manière plus dramatique; il était tombé sans mouvement, comme foudroyé, en se voyant reconnu, dans une confrontation, par une persoim^ qu'il avait voulu assassiner.
LES CUALFFEUKS 26^
L'humanité ordonuaU de mettre tout eu usage afin .d'ari;>||Lei' cette mortalité qui pouvait frapper les innocents comme les coupables ; on^ s'efforça donc d'assainir les locaux méphitiques, on transporta les malades dans des infirmeries bien aérées où la médecine leur prodigua ses secours, et l'on parvint enfin à maîtriser la contagion.
Le Beau-François avait été atteint l'un des premiers de l'épidémie régnante,; mais, soit qu'en raison de son importance il eût été mieux soigné, soitque son tempérament fût plus robuste, il ne succomba pas comme la plupart des autres malades. Cependant sa convalescence fut longue, et, pour la hâter, il fallut le transférer à la prison de la rue des Changes, la plus saine et la plus spacieuse de louLes. Ce fut là qu'il accompUt un piojet sans doute
'2o4 LCâ Clî\lFFEL'KS
longuement médité, que nous ferons connaître quand nous aurons dit quelle avait été l'attitude du Meg depuis le commencement de l'instruction.
11 nia d'abord tout ce qui lui était imputé ; il nia qu'il fût chef de la bande et qu'il connût aucun de ceux qui la composaient ; il nia même qu'il eût jamais porté le nom de Beau-François. A l'entendre, il était victime d'une déplorable erreur judiciaire et des mensonges de ses ennemis. Lui qu'on avait représenté comme le plus impitoyable chauffeur de la troupe, comme un chef inexorable répandant le sang avec une farouche indifférence, il affectait des airs de bonhomie et de simphcité, il était un honnête marchand colporteur, ayant parcouru les foires et les marchés pour les besoins de son commerce, en compa-
LF.N CIlAUFl'liUftS l!o5
gnie de sa femme légilime, Rose Bigi.on, qu'ii prétendait avoir épousée à Blois.
De son côté, Rose, toujours dévouée, ne le démentait pas; dans tout le cours du procès, elle ne prononça pas une parole qui pût être considérée comme une charge contre son terrible associé.
Cependant ce système de dénégation absolue ne pouvait se soutenir longtemps. Outre le Borgne-de-Jouy, le révélateur en titre, d'autres accusés n'avaient pas tardé à entrer dans la voie des aveux. De ce nombre étaient Jacques - de -Pithiviers, Sans-Pouces, la Grande-Marie et surtout le Rouge-d'Auneau. Celui-ci, qui avait été arrêté par Vasseur, le lendemain de la scène de la Muette, voulut aussi tout nier dans les premiers moments; mais il finit par se raviser et devint l'accusateur le
266 LES CUAUFFrURS
plus acharné de ses complices etîde luimême. Il dispulait au Borgue-de-Jouy la palme de la dénoiicialion ; il semblait trouver plaisir à raconter les crimes épouvantables dont il avait été l'auteur el le témoin.
Comme nous l'avons dit, il fut prouvé plus tard que le Rouge-d'Auneau n'avait pris aucune part à certains assassinais ■^H dont' il s'accusait, et qu'il avait obéi en s'accusant à je ne sais quel sentiment d'horrible forfanterie.
Tous cos révélateurs, confrontés avec le Beau-François, le reconnaissaient parfaiment, rappelaient des circonstances, citaient des preuves qui ne laissaient aucun doute sur son identité, sur sa culpabiUté. Le Borgne-de-Jouy ayant fait connaître le premier la mort tragique du Pelit-Gars-
d'Etrechy dans les bois de la Muette, les ossements du misérable enfant avaient été exhumés et transportés au greffe. Mis en présence d^ ces tristes restes, le Beau- François demeura impassible, et déclara froidement, comme à l'ordinaire, qu'il ne savait pas de quoi il s'agissait. La malheureuse Fanchette Bernard était morte sans avoir pu faire aucune révélation, et le Meg espérait sans doute que la circonstance d'infanticide, qui ajoutait tant d'horreur à son crime, resterait toujours inconnue.
Néaiimoins il devenait chaque jour plus urgent de changer de tactique, et le Beau- François s'y résigna en apperence. Il annonça qu'il allait enfin se faire connaître pour ce qu'il était; mais on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait voulu encore doni^yr le change à la justice et peuj;être ga-
208 L'.S t:HAUFFEURS
gner du temps. A chaque interrogatoire, il prenait un nouveau nom, racontait de nouvelles aventures imaginaires. Tour à tour Jean Auger, François Pelletier ou François Girodot, il trouvait plaisir à embarrasser les juges en mêlant avec une adresse diabolique la vérité et le mensonge.
Toutefois ces ruses n'eurent pas un succès ^rrr/pV.:; -, magistrats ne s'y laissaient pas prendre longtemps, et presque tous les procès -verbaux d'interrogatoires se terminent par ces mots : « 11 est évident que le prévenu en impose à la justice. »
Peut-être était-on mieux instruit de son origine qu'il ne le pensait lui-même. Daniel et Vasseur avaient dû révéler certaines circonstances de son passé, quoique les
pièces de procédure ne parlent pas de ses liens de parenté avec une honorable famille du pays ; mais fcette parenté même n'avait aucuneimportance dans la cause, et l'on se réservait sans doute de la publier seulement dans un cas d'absolue nécessité. Le Beau-François, en effet, convenait que, sous le nom de François Girodot, il avait été condamné aux travaux forcés; 11 avait été reconnu par une foule de personnes, et il lui devenait impossible de persister dans ses dénégations à cet égard. Il importait surlout de savoir la longue série de crimes qui avaient dû être commis par lui depuis son départ de la maison de ses parents adoptifs jusqu'au jour de son arrestation; or, c'était là ce qu'il s'ingénait à cacher, c'était sur ce point quil s'efforçnit d'accumuler les doutes et les obscurités.
Toutefois, sans doute, la justice eût fini -par porter le flambeau dans cette nuit d'inventions et de mensonges ; sans doute, au grand jour de l'audience, cette terrible individualité n'aurait plus eu de mystères, quand tout à coup les tergiversations du Beau-François, ses luttes contre l'évidence se trouvèrent expliquées. Tandis que le Meg amusait les juges par de prétendues révélations, il songeait à se soustraire au châtiment. Un matin, la ville de Chartres apprit avec terreur que le Beau- François venait de s'évader de sa prison. Voici comment la chose s'était passée : Le chef des brigands d'Orgères, atteint, ainsi que nous l'avons dit, de l'épidémie régnante, avait été transféré à la prison de la' rue des Changes avec plusieurs autres malades de sa bande; là on l'avait délivré
. LES 0HA.UFFEORS 2T!
des fers pesants dont il était chargé, même quand il comparaissait devant les juges instructeurs. 11 ne tarda pas à se rétablir, et ron eût dû le réio léger aussitôt dans sa première prison; mais, par la faiblesse d'un médecin, il demeura quelques jours encore à l'infirmerie, et il put alors exécuter son plan d'évasion.
L'infirmerie se trouvait au second étage du bâtiment, à quarante pieds au-dessus du sol. Elle était éclairée par quatre fenêtres garnies de gros barreaux de fer ; deux de ces fenêtres donn aient sur une cour intérieure, les autres sur la rue. La nuit de l'évasion les infirmiers avaient quitté la salle à minuit, laissant tout dans l'ordre accoutumé ; une heure et demie après, le Beat! -François était en fuite. 11 n'avait pas fallu plus de temps au Meg, aidé sans
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doute de ses compagnons, sur lesquels il avait conservé une singulière autorité, pour creuser un trou entre deux colombages de la muraille, couper en lanières des couvertures de laine, les ajuster bout à bout et se laisser glisser le long de ce cordage. Un seul de ses compagnons, Pierre Boulay, dit l'Auvergnat, l'avait suivi; l'un et l'autre étaient presque nus, un surveillant ayant eu la précaution d'emporter leurs effets, suivant l'usage, aussitôt après le coucher des prisonniers. Une ronde de nuit aperçut les couvertures et donna l'alarme. Aussitôt le concierge Frain, accompagné de plusieurs fusiliers du corps-de-garde, alla placer des sentinelles à la brèche faite aux murs de kl ville, près de la salle de spectacle, avec défense de laisser passer qui que ce fui;
ordre fut donné de même de fermer les portes de la ville et de ne les rouvrir sous aucun prétexte. Ces mesures étaient inutiles : le fugitif avait déjà quitté Chartres. Le matin , à la première nouvelle de l'événement, toute la ville fut en rumeur; la garde nationale se mit sous les armes pour courir après les prisonniers évadés. Le rapport des médecins faisait penser qu'ils n'avaient pu aller bien loin, leur convalescence étant encore imparfaite ; d'ailleurs, pieds nus^et sans vêtements, ils devaient être facilement reconnus. On conjectura qu'ils avaient cherché un asile dans les bois de SaiiUe-Croix, non loin de la ville. La garde nationale partit afin d'aller opérer une battue de ce côté. Déjà le lieutenant Vasseur, attaché pour service extraordinaire au tribunal de Chartres^
LES CnAUFFEURS
était à cheval avec quelques hommes de son arme et galopait dans la même direction. Mais vainement fouilla-t-on dans la forêt : OQ ne trouva nulle trace des fugitifs. On apprit seulement que, la nuit même, ils avaient attaqué un passant au bois de Nogenl sur-Eure et lui avaient volé dix-neuf francs, après l'avoir maltraité; mais on ignorait complètement quelle direction ils avaient prise.
Cependant Vasseur ne se découragea pas; il connaissait maintenant toutes les retraites, toutes les refmtes, comme on dirait en terme de chasse, du chef des brigands d'Orsçères; il se croyait sûr de le reprendre bientôt. Sa première pensée fut de courir à Méré ville, où il avertit Daniel de se tenir sur ses gardes, puis à N***, ancienne demeure du notaire Laforêt, sup-
posant que le Beau-François oserait y revenir dans un butde vengeanœou d'iiUérèt.
Mais le B?au-F;'anQois, aussi rusé que lui, n'eul garde de se m):Urer dans des endroits où l'on eût pu guetter son retour. Ennuyé d'attendre, Vasseur, après avoir donné des instructions précises aux gendarmes de Méréville et dt,' N***, se mit à battre les bois de la Muette, de Lipherneau et les forêts avoisinantes, mais sans plus de succès. Alors il n'hésita pas à se lancer de nouveau dans la plaine. Pendant plus de deux mois, il parcourut les départements infestés jadis par la bande, et poussa jusqu'à Tours : mais lantd'efTorts et defatlguesfurenlsansrésultat;il dut bientôt rentrer à Chartres. 11 avait acquis la certitude que le Beau-François, après avoir gagné les provinces insurgées, s'était mêlé
2/0 LES CHAUFFF.URS
aux chouans cantonnés dans les parties les plusinaccessibles delà Basse-Bretagne.
Le Beau-François ne devait jamais être repris, la justice humaine ne devait plus lui demander compte de ses abominables forfaits. Nous dirons plus tard ce qu'il était devenu; mais il importe d'abord de faire connaître le sort du reste de la bande.
L'instruction de cet immense pi'ocès dura près de deux aiinées. Ce fut seulement le 28 ventôse an VU! que les débals s'ouvrirent devant le jury de jugement, présidé par M. Liendon. On avait changé l'ancienne église des Carmélites en une vaste salle d'audience qui pouvait contenir près de deux mille personnes.
Un amphithéâtre qui dominait les juges et les accusés avait été construit pour le public. Pendant tout le cours des ôéhula
on put voir d'odieuses femmes, appelées tricoteuses, venir jaser et travailler sur ces bancs, afin de ne rien perdre des émotions de l'audience. Deux chapelles à droite et à gauche étaient converties en tribunes; dans l'une se trouvaient les gradins réservés aux accusés, dans l'autre, on voyait unegrande table chargée de pièces de conviction, parmi lesquelles figuraient les ossements du Petit-Gars-d'Etrechy.
Outre la gendarmerie, un peloton de grenadiers, le fusil chargé assistait aux séances. Mais ces mesures de prudence avaient encore paru insuffisantes.
Malgré la mort et l'évasion qui avaient considérablement diminué les rangs des accusés. Ils étaient encore au nombre de quatre-vingt-deux, tant hommes que femmes. L'ne pareille masse de scélérats
278 LES CHAUFFIÎURS
obligeait à certaines précautions, soit pour mettre les juges à l'abri d'un acte de violence, soit pour sauvegarder la majesté de la justice. Aussi avait-on imaginé d'emboîter les pieds des prévenus dans des espèces d'enclaves de bois qui, sans gêner leursaulres mouvements, les empêchaient de marcher et de quitter leur place. On discuta beaucoup dans le temps pour dé^ cider si cette mesure s'accordait rigoureusement avec le texte de la loi qui ordonne que l'accusé comparaisse à la barre « libre et sans fers ; » mais la nécessité eût excusé même cette sorte d'illégalité.
Les débats durèrenthuitmois, et, comme on peut le .croire, des péripéties émouvantes n'y manquèrent pas. Plus de douze cents témoins furent entendus, et le 9 thermidor an Vin (28 juillet 1800), après
vingl-deiix heures de délibération, le jury apporta son verdict sur les sept mille huit cents questions qui lui avaient été soumises.
Comme le chef du jury allait donner lecture de sa déclaration, un commandement mal compris de l'officier des grenadiers causa une cruelle panique aux accusés ; ils essayèrent tous de se lever et de s'enfuir. Nul ne sait ce qui serait arrivé, si les entraves ne les eussent forcément retenus en place. Les hommes gesticulaient, les femmes poussaient des cris déchirants; ces misérables, dans leur ignorance des formes judiciaires, avaient cru qu'on allait les fusiller séance tenante.
Ils se calmèrent enfin et écoutèrent la lecture du procès, ainsi que la sentence qui le suivit, dans un morne silence. Vingt-
280 LJL.S CilAUFFi-LUS
deux accusés furent acquittés, faule décharges suffisantes; trente-sept furent condamnés aux fers ou à la réclusion, et vingt-trois, dont quatre femmes, à la peine de mort.
Rose Bignon, comprise dansla deuxième catégorie, avait été condamnée à vingtquatre ans de réclusion. L'accusation n'avait pu pourtant prouver d'une manière certaine qu'elle eût pris part à un seul vol; mais Rose passait pour la femme du Beau-François, elle avait suivi son mari partout, elle n'avait pu ignorer aucun de ses crimes, et la justice devait la frapper.
On usa naturellemeut d'indulgence envers le Borgne-de-Jouy, dont les révélations avaient amené la destruction de la hande : il ne fut condamné qu'à vingtcinq ans de fers. Mais le Rouge-d'Auneau, Sai:s-?ouces, le Gros-Normand, la Grande-
LES CUvUFFliUilS 281
Marie, figuraient parmi les candamiiés à la peine çaj.'itale.
Ce fut- le 12 vendémiaire an Xï que la sentence reçut son exécution. Les patients furent conduits, revêtus de chemises rouges, sur la place publique de Chartres. Le Rouge-d'Auneau donna des signes nombreux de faiblesse ; celte fiévreuse énergie qu'il avait montrée dans le cours des débals lui manqua d'une manière complète à ses derniers moments ; mais la plupart des autres scélérats moururent dans cet endurcissement que donne l'habitude du crime.
Depuis cette époque, aucune association de malfaiteurs n'a pris sur le sol frança s l'importance effroyable de la bande d'Orgères. Cependant, après soixante ans, le souvenir des chautïeurs du Beau-François est encore présent à la mémoire des pay-
LES CHAt FPKUUS
sans delà Beauce, du paysChartrain, du Loiret et de Seine-el Oise. On montre dans diverses localités les enfants de leurs victimes; le récil de leurs épouvantables exploits éveille encore la terreur dans les paisibles réunionsdu soir autour du foyer.
P. S. A l'appui de ces observations et des détails historiques qui précèdent, nous ne pouvons résister au désir de publier ici une lettre, fort obligeante pour nous et fort intéressante pour le lecteur, qu'a bien voulu nous adresser un homme distingué, magistratéminent, M. Isambert, conseiller à la cour de cassation :
A monsieur Elie Berthet, homme de lettre*.
« Monsieur, » Nul ne porte plus d'intérêt que moi à votre feuilleton des Chauffeurs; outre le mé-
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rile intrinsèque de l'ouvrage, il me rappelle une exécution sanglante à laquelle un domestique me fit assister sur la place publique de Chartres dans ma septième année ; elle a laissé chez moi des souvenirs ineffaçables ; et je me représente encore l'échafaud, les paniers destinés à recevoir les cadavres des %i ou 23 décapités. La bande d'Orgères laissa d'ailleurs dans mon pays une terreur dont on se souvient encore, et les crimes nombreux dont elle s'est rendue coupable y font l'entretien des veillées avec leurs circonstances affreuses. Dans mon enfance, j'en ai reçu des impressions terribles, et je ne pouvais passer devant un grand bois sans m'imaginer qu'il allait en sortir des brigands, ou que les arbres portaient des victimes de leurs cruautés.
» L'un des membres de ma famille a été mutilé, et, dans sa requête en cassation, Nicolas Cloche a cherché à se justifier de cet attentat, arrivé le 2! novembre 1797, sur la roule d'Auneau à Voise. Je suis né moi-
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même à Aunay-sous-Auneau, le 30 novembre 1792; et 1;\ bande comptai! parmi ses affiliés François Brault, dit François-Marie Barbe, charretier, demeurant à Aunaj, l'un des condamnés aux fers.
» J'ai recherché au greffe de la cour de cassation l'arrêt qui a rejeté le pourvoi des condamnés ; je l'ai trouvé à la date du 6 vendémiaire, an IX ; 1800:. Dès l'an VI (1797), le tribunal do cassation avait rendu, en règlement de juges, un arrêt qui étendait aux d'partements limitrophes d'Eure-et-Loir les pouvoirs du directeur du jury.
» De même, le 21 floréal, an Xï, le tribunal de cassation rend un arrêt qui, pour cause de connexité et de sûreté publique, renvoie devant le tribunal criminel d'Eure-et-Loir, séant à Chartres, le procès de la bande d'Orgères.
» Cet arrêt constate l'impossibiHté et le danger de transporter un si grand nombre d'accusés et de témoins devant les tribunaux des départementsoùlesdiverscriraesontéteconimis.
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»La sûreté publique, dit cet acte, s'oppose » à ce transport, car il n'y aurait aucune sû- » retéà transférer tant d'individus devant plu- » sieurs tribunaux; les membres de cette horde » qui sont en liberté emploieraient la violence » pour sauver leiirs complices et prévenir des » révélations qui leur seraient funestes. »
» L'instruction du,procès a duré pendant trois ans ; le premier directeur du jury fut le citoyen Paillait, le deuxième Lormeau ; je n'ai pu trouver le nom du troisième.
» Vous avez sans doute sous les yeux l'acte d'accusation du 22 vendémiaire en VIII (octobre 1799) et l'arrêt de condamnation du tribunal criminel de Chartres (Eure-et-Loir du 9 thermidor an Vlli (28 juillet 1800), ainsi que les nombreux volumes in-folio imprimés alors et que j'ai vus à Chartres.
» Je trouve 21 condamnés à mort, dont 3 femmes.
» Te Borgne -de- Jouy (Louis -Germain Bouscaut) n'est condamné qu'aux fers.
» La Grêlée est appelée Marie-Joséphine
Lécuyer. — Marie-Rose Bignon, femme de Jean-François Auger, dit le Beau-François, marchand forain , est condamnée à la réclusion. » Si vous aviez besoin de connaître le texte de l'arrêt de rejet du pourvoi des 46 qui se sont adressés au tribunal de cassation, je pourrais le mettre à votre disposition. Il a été rendu au rapport du cofiseiller Viellart, sous la présidence de Target, avant la réorganisation de l'an VIII.
» J'ai vu que le Beau-François avait été, selon vous, condamné à 30 ans de bagne à Dourdan • ce ne peut être qu'avant la révo- , lution, où il existait de hautes, moyennes et basses justices ; car depuis 1 780, Dourdan n'a été qu'un chef-lieu de district et n'avait de juridiclionautreque la juridiction correctionnelle. » J'ai pensé, monsieur, que ces renseignements vous seraient agréables et utiles avant que vous n'ayez mis la dernière main à votre œuvre.
» Agréez, etc. » Isambert,
» Conseiller à la cour de cassation.
» Paris, 21 février 1857. »