Les Chauffeurs
Un voyageur parcourait à cheval une route poudreuse à quelques lieues de Nogent-le-Rotrou. Le soleil versait des torrents de lumière et de chaleur sur la campagne montueuse et boisée de cette partie du Perche, qui contrastait par sa variété avec les plaines fertiles mais nues de la Bauee, sa voisine. Cette campagne, du reste, était encore dans tout l'éclat de sa végétation printanière; ces bois, que Napoléon admirait plus tard comme les plus belles futaies de l'Europe, resplendissaient d'une luxuriante verdure; les hautes herbes des vallées au moment de tomber sous la faulx, cachaient de leurs touffes fleuries les eaux claires et vivifiantes qui entretenaient leur fraîcheur; les moissons vertes encore, et dont l’épi mal formé commençait seulement à rompre son enveloppe, ondulaient avec un frémissement doux aux bouffées capricieuses de la brise. Malgré ces signes de prospérité, le pays ne présentait aucune animation ; ces bel-
Di?
LES CITAEFFEERS
les apparences de récoltes ne semblaient pas exciter îa joie des Itavnill'urs qui vaquaient en silence au travail ordinaire des champs ; on eût dit qu'une influence funeste pesait sur ces contrées favorisées du ciel.
C'est qu'en effet, on se'trouvait alors en 93. Le pain était rare et cher; la guerre civile, comme la guerre étrangère, avait dépeuplé les habitations rurales; l’argent se cachait et ôtait remplacé par les assignats ; et plus que tout cela, des brui's sinistres, qui passaient comme des vents pestilentiels sur les populations, les tenaient sans cesse en alarme.
La route, assez mal entretenue, n'avait donc pas l’aspect vivant et gai quelle eût pu présenter dans d'autres temps. Le caractère si ouvert et si franc des paysans percherons était subitementdevenu déliant et taciturne. Les rares campagnards que le cavalier rencontrait lui jetaient des regards effrayés ou inquisiteurs ; la plupart détournaient la tête sans paraître l’apercevoir. Quelques-uns, plus hardis ou peut-être plus timides, lui adressaient en passant un : « Salut et fraternité, citoyen ! » auquel l'inconnu répondait de la même manière. Mais aucun rapport plus intime ne semblait devoir s'établir entreeux, comme il arrive parfois entre gens qui suivent la même route, et les paysans s'empi essaient de regagner avec une visible inquiétude quelqu’une de ces belles termes dont le pays était parsemé.
Le voyageur, cependant, était loin d’avoir mauvaise mine ; mais son costume, dans les idées des campagnards, devait mettre grandement en garde contre lui. Il avait un chapeau retapé à la militaire, surmonté de la cocarde nationale; ses cheveux, longs et flottants, retombaient sur une ample cravate formée de plusieurs aunes de mousseline. Sa carmagnole et son pantalon étaient de siamoise blanche, rayée de rouge et de bleu ; plusieurs mouchoirs tricolores, appelés mouchoirs à la nation, lui servaient de ceinture, et ses jambes nerveuses disparaissaient dans des bottes molles, sans éperons.
Cet habillement, qui était alors celui d'un patriote muscadin, ( contribuait pour beaucoup à l'accucil quasi - hostile que le ca-' vaîier recevait des paysans percherons, soupçonnés avec raison d'être partisans de l'ancien régime. N. anmoins.comme nous l'avons dît, celui qui le portait ne semblait pas devoir inspirer tant de déliante. C'était un individu de vingt-cinq ans, robuste et bien fait, ft figure douce, aux manières polies. Son œil bleu, sa bouche naturellement souriante, n’annonçaient pas un homme impitoyable. La seule expression douteuse qu'on pùt remarquer sur son visage noble et régulier était une espèce de malaise qui contrastait avec cet équipage de sans-culotte. Aussi, peut-être
<gk
ne fallait-il pas juger absolument cet inconnu d’après son extérieur.
Le cavalier pressait continuellement sa monture, comme s'il eût été impatient d’arriver, et la mauvaise rosse de louage, ainsi excitée, frappait lourdement de son quadruple sabot le pavé solitaire. Tout à coup elle fit un écart et se mit à tourner sur elle-même en renâclant avec épouvante. Le jeune homme , assez mauvais cavalier, parvint à la maîtriser : mais il ne put jamais la décider à franchir une certaine portion du chemin, et i{ chercha du regard quelle était la cause de cette résistance obstinée,
Sur le bord de la route, au pied d'une de ces petites échelles rustiques appelées érliutiers qui permettent aux piétons de franchir les haies de clôture sans donner passage aux bestiaux parqués dans les pâturages, un homme était étendu immobile, le visage tourné contre terre. De là cette frayeur de la bête rétive, frayeur telle qu’il était impossible de la faire avancer d’un pas. Le voyageur, croyant cet homme endormi, l’appela d’une voix forte ; mais il ne reçut pas de, réponse. Alors il mit pied à terre, et, le bras passé dans la bride du cheval qui résistait de son mieux, il s’approcha pour reconnaître de quoi il s'agissait.
L’individu ainsi couché dans la poussière avait l’apparence d’un de ces colporteurs qui parcourent les campagnes pour vendre de menus objets de mercerie. Une boîte de bois léger, contenant ses marchandises, était brisée à ses côtés. Il était vêtu d’une veste et d'un gilet de drap de Berri bleu, d'une culotte de ratine avec des bas de ratine blanche. Son chapeau de haute forme, à longs poils, et son gros bâton épineux avaient roulé à quelques pas de lui.
Le jeune homme à la carmagnole le secoua doucement en l'appelant de nouveau, mais toujours sans succès. Il essaya de le retourner afin de le voir en face. Le visage du colporteur, encadré de cheveux noirs coupés en rond, était d’une beauté mâle, quoique fort hàlé, et annonçait un homme d’une trentaine d'années, dont la vigueur devait être peu commune. 11 avait en ce moment une expression sauvage et menaçante ; mais peutêtre cette expression était-elle l'etfet d’une large blessure qui sillonnait le front de l'inconnu et d’où un sang noir avait rejailli sur les pierres du chemin.
Le voyageur le crut mort. Cependant, poussé par un sentiment d'humanité, il voulut s'assurer s’il n'était pas resté une étincelle de vie dans ce corps immobile. Il se senit de son mouchoir pour élanchA ’esang, etlinit par l’attacher, en forme de bandeau, sur la plaie; puis il se mit â frictionner les mem-
bres du blessé, à lui frapper dans les mains. Un peu d'eau fraîche eût sans doute été plus efiieace que tous ces secours, mais il ne s'en trouvait pas à portée. Du reste, ces soins empressés étaient sans résultat, et le malheureux continuait à ne donner aucun signe de vie.
Alors le jeune homme à la carmagnole ne conserva plus de doutes sur la réalité de la mort du pauvre diable, et, se redressant, il réfléchit au parti qu'il devait prendre en pareil cas. A ses pieds se trouvait un vieux portefeuille de cuir, tombé sans doute de la poche du colporteur. Désirant obtenir quelques renseignements sur la victime de ce tragique événement, il ramassa le portefeuille et l’ouvrit. Au milieu de plusieurs papiers insignifiants, il découvrit trois passe-ports délivrés par des municipalités différentes à des personnes de noms différents, bien qu'elles exerçassent également la profession de marchand ambulant. Mais ce qu'il y avait de singulier, c'était que le signalement de chacun de ces personnages se rapportait exactement à celui de l'inconnu, qui pouvait ainsi, selon les circonstances, prendre un de ces trois noms à son choix.
Cette particularité donna l'idée au voyageur qu'il avait affaire à un proscrit qui s'était caché sous ce déguisement pour sauver sa tète. Il se mit donc à l'examiner avec plus d'attention ; mais vainement chercha-t-il dans la personne ou l’équipage de cet individu mystérieux quelque indice qui trahit l’émigré rentré ou l’aristocrate en détresse. Aucun bijou n’avait été oublié dans sa toilette. Son linge de grosse toile, ses bras couverts de tatouages, ses mains rudes et calleuses, tout prouvait que l’existence de cet homme ne pouvait tromper : c’était bien réellement un de ces colporteurs si nombreux alors dans toutes les provinces du ci-devant royaume de France.
Pendant que le cavalier se livrait à cet examen, il lui sembla que le corps, si longtemps immobile, avait fait enfin un léger mouvement. Encouragé par ce symptôme favorable, il recommença ses frictions avec une ardeur nouvelle. Cette fois, il eut la satisfaction de reconnaître que ses soins n’étaient pas inutiles. Les mouvements du blessé devinrent de plus en plus sensibles, la couleur reparut sur ses joues halées, si bien que le charitable voyageur crut devoir le laisser en repos et permettre à la nature seule d'achever la réaction si heureusement commencée.
Bientôt le colporteur s’agita convulsivement, et un blasphème mal articulé s'échappa de ses lèvres. Puis il essaya de se soulever sur une main, tandis que de l'autre il paraissait menacer un ennemi invisible ; mais ces efforts prématurés l'épuisèrent
sans doute, car il retomba la face contre terre et redevint complètement immobile.
Enfin, au bout de quelques minutes, il se leva sur son séant et se mit à promener autour de lui des yeux égarés.
— Eh bien ! ciloyen, vous trouvez-vous mieux? demanda le jeune homme à la carmagnole.
Le colporteur ne répondit pas. Cette voix inconnue, quoique amicale, paraissait lui inspirer plus de crainte que de reconnaissance; il attacha sur 1 obligeant voyageur son regard dur et farouche, comme s'il n'eùl pu apprécier encore les bonnes intentions qu'on avait pour lui.
— Allons, l’ami, poursuivit son bienfaiteur, reprenez courage... J’aime à croire que votre blessure ne présente aucune gravité; permeltez-rnoi cependant de vous conduire à la plus prochaine habitation, alin qu'on puisse vous panser d'une manière convenable.
Toujours même silence., bien que le colporteur dût être en état de répondre, ne fut-ce que par signes et par monosyllabes. Ses yeux se fixaient maintenant avec un intérêt particulier sur le portefeuille de cuir que le jeune homme tenait machinalement à la main. Le voyageur devina sa pensée, et lui présenta cet objet, que l autre saisit avec avidité et s'empressa de faire disparaitre. Poussant la complaisance jusqu'au bout, il alla encore ramasser la boîte aux marchandises, la canne et le chapeau qui étaient épars sur le chemin, et il vint déposer tout cela devant le blessé. Celui-ci se coiffa de son chapeau, saisit son gourdin comme pour s'en faire une défense, et, rassuré par cette reprise de possession, il manifesta plus de tranquillité. Cependant, comme il continuait à se taire, l'autre lui dit avec impatience :
— Morbleu ! citoyen, êtes-vous sourd ? êtes-vous muet ? Vous ne pouvez, du moins, refuser de me dire quels sont les malfaiteurs qui vous ont mis dans le misérable état où je vous ai trouvé! Les connaissez-vous? De quel côté se sont-ils échappés? Allons, ne craignez rien de moi ; je. suis juge de paix du canton de N"*, et mon devoir Je magistrat m'oblige à m'enquérirdes crimes et des délits qui se commettent dans ma juridiction.
Celte fois, le colporteur eut un mouvement bien marqué de déliance. Cependant il lit un effort sur lui-même et répondit en détournant la tèie :
— Eh ! qui vous dit, citoyen, qu’il s’agisse d'un crime ? Je suis tombé là par accident.
— Un accident? c’est impossible.
— Rien de plus vrai pourtant, continua le blessé dont la voix s’adoucissait à mesure qu'il recouvrait sa présence d'esprit, et
Î oi finit par prendre un ton de bonhomie tout à fait persuasif, 'étais allé à cette ferme que vous voyez là-bas, pour offrir mes marchandises aux bonnes gens de l'endroit. En revenant , j’ai voulu couper au plus court, afin de regagner la grand'route et, j’ai pris le sentier qui traverse les herbages. Comme je franchissais ce dernier échalier, le pied m’a manqué, le poids de ma \ balle m'a emporté, et je suis tombé rudement... Ma tète a porté sur ces pierres pointues.ee qui m a étourdi... Mais cela va mieux maintenant ; je suis dur au mal et passablement solide, je vous le garantis !
11 s'était relevé péniblement et raccommodait de son mieux sa boîte brisée. Le jeune homme à la carmagnole examina les localités environnantes ; son ceil exercé ne remarqua rien qui pùt démentir les assertions du colporteur; tout semblait au contraire les confirmer.
— Tant mieux si dans votre fait il n’y a pas de crime à punir, reprit-il, car la justice est bien impuissante au temps où nous vivons. Eh bien ! citoyen , poursuivit-il , quel parti allez-vous prendre maintenant ? Je ne puis croire que vous soyez en état de continuer votre route avec un fardeau si lourd.
— Ne vous inquiétez pas de cela, répliqua le marchand avec une colère mal déguisée ; j'en ai vu bien d'autres ! Si j’avais seulement une goutte d'eau-de-vie à boire, il n’y paraîtrait plus dans cinq minutes... Mais, grand merci de vos peines, citoyen ; maintenant, allez à vos affaires pendaut que j’irai aux miennes... Salut et fraternité !
En même temps il avait chargé sa balle sur son épaule, et, appuyé sur son bâton noueux, il voulut partir. Mais il présumait "trop de ses forces : au bout de deux ou trois pas , il pâlit et chancela. Obligé de s'arrêter de nouveau, il déposa sa boîte à terre et s’assit dessus en proférant un effroyable blasphème. Le jeune voyageur l'observait d'un air de compassion.
— Décidément, reprit-il, je ne puis vous abandonner dans l’état où vous êtes: ce serait de l'inhumanité, et quoique je sois très-pressé, je ne veux pas avoir à me reprocher cette mauvaise action... Ecoutez, brave homme, je vais au Breuil, ces habitations que vous apercevez à une demi-lieue d'ici ; il vous faut monter sur mon cheval ,, et nous nous arrêterons là-bas, chez d'excellentes gens qui vous donneront tous le» e eeours dont vous avez besoin.
Le colporteur releva vivement la tête.
— Quoi ! dit-il , pourriez-vous me conduire au ci-devant Château du Breuil et m’y faire donner un gîte pour la nuit?
— Non. non, répliqua le jeunehomme avecqueique embarras, on ne vous recevrait pas au château ; mais nous irons à la ferme,
chez le citoyen Bernard , qu’on appelle l'homme du Breuil, se- Ion l’usage du pays. On pansera votre blessure; puis, vous aurez un bon lit dans l'étable, avec un morceau de lard et un coup de cidre pour votre souper , dans le cas où vous seriez eu état de manger et de boire.
Le colporteur hésitait; sans doute, sa méfiance naturelle l’empêchait d'accepter cette proposition. Il voulut essayer encore quelques enjambées; maisl’expèrience ne réussit pas mieux que la première fois. 11 revint donc vers son bienfaiteur en murmurant avec regret :
— Allons! soit! pas moyen de faire autrement.
Il se hissa, non sans effort, sur la selle; son ballot fut attaché en croupe tant bien que mal, et le voyageur ayant [tris le cheval par la bride afin de prévenir tout écart, on se remit en marche.
Les deux nouveaux compagnons cheminèrent d’abord en silence. La roule était toujours déserte; c'était à peine si deux ou trois passants se montraient au loin sur cette longue liguepoudreuse, bordée d’une double rangée de peupliers. Le colporteur, ranimé par le mouvement doux et régulier de sa monture, jetait parfois des regards singuliers sur son conducteur, et un sourire sombre effleurait ses lèvres comme si quelque pensée méchante eût traversé son esprit. Mais le jeune homme à la carmagnole ne semblait pas s'en apercevoir; il était devenu pensif et avait repris le cours des réflexions interrompues sans * doute par le dernier évènement. Enfin, pourtant il secoua scs préoccupations personnelles, et se tournant vers le blessé, il iui demanda d’un air distrait :
— Eh bien, citoyen, comment vous appelez-vous ?
Le colporteur né paraissait jamais pressé de répondre aux questions trop directes.
— Est-ce comme magistrat que vous m’interrogez? demandat-il à son tour cautcleusement.
— Je ne suis pas pour le moment dans l’exercice de mes fonctions. Mais quand cela serait, l'ami, auriez-vous en effet quelque chose à cacher?
— Moi? non. Ce que je suis, il est facile de le voir: un | pauvre marchand-forain courant le pays pour vendre des 'merceries. Quant à mon nom, je m'appelle François et je suis . muni d'un passe-port en règle.
Le jeune homme sourit.
— Oui, oui, reprit-il, je sais que les passe-ports ne vous manquent pas.
Le colporteur tressaillit et il parut serrer avec force le bâton noueux qu’il tena’.t à la maiu.
— Vous avez ouvert mon porlefeuiile ? secria-t-il d’un ton menaçant.
Mais se calmant aussitôt :
— Il faut vous dire, citoyen, poursuivit-il avec cette bonhomie qu'il avait montrée déjà, que nous sommes trois associés dans notre petit commerce, et lors de notre dernière rencontre, les autres ont. par mégarde, laissé à l’auberge leurs passe-ports que j'ai recueillis pour les leur rendre. Voilà comment il se fait.
— C'est possible, interrompit le juge de paix. 11 m’a semblé pourtant que le signalement... Enlin , je me serai trompé. Du moins, citoyen François, avez-vous un domicile ?
—Comment en aurais-je un? Je ne m’arrête jamais deux jours de suite au même endroit. Je couche dans les fermes où l'on veut bien m’accorder le gîte, et quelquefois dans les auberges quand je ne peux faire autrement, car les auberges coûtent cher aux pauvres diables tels que moi.
— Vous devez cependant avoir un canton de prédilection , celui où vous êtes né, où vous avez votre famille ?
— Je n'ai pas de famille, citoyen ; mon enfance s’est passée dans un village des environs dû Mans; mais il n’y reste plus personne qui se souvienne encore de moi, et je n'ai pas sujet de tenir à ce pays-ci plus qu'à tout autre.
— Je vous' plains, mon ami, si vous n’avez personne à aimer et si vous n’êles aimé de personne. Mais vous êtes marié, sans doute ?
— Je suis marié, répondit laconiquement François.
— Et votre femme, où demeure-t-elle ?
— Elle est marchande comme moi. Nous nous retrouvons de temps en temps à des rendez-vous qui n'ont rien de lixe... Mais, dites-moi, citoyen, poursuivit le colporteur, dont la figure se rembrunit, en quoi mes affaires peuvent-elles vous intéresser? Vous m'avez rendu service tout à l'heure pendant que je faisais la carpe là-bas sur le grand chemin ; mais, de. par le diable ! ce n’est pas une raison suffisante pour m’en demander si long.
Le juge de paix haussa les épaules.
— Encore une fois, reprit-il, ce n’est pas en qualité de maristrat que je vous interroge ; mon intérêt pour vous, citoyen ) François, est le seul mobile de ma curiosité. Mais brisons là, 'puisque cette conversation vous déplaît ; aussi bien nous appro bons du lîreuil.
En effet, une belle avenue croisait la grand route en cet endroit, et à son extrémité on entrevoyait des bâtiments assez considérables. Les voyageurs se dirigèrent de ce côté. Comme ils s’engageaient dans la calme et ombreuse allée , ils aperçurent
une femme en haillons qui s'avançait aussi vers les habitations, traînant par la main un enfant de cinq ou six ans. Cette femme paraissait être jeune encore ; un air de douceur et de résignation prévenait en sa faveur; mais ses traits étaient effroyablement ravagés par la petite vérole, et les fatigues, la misère, des chagrins peut-être avaient achevé d’effacer chez cette pauvre créature toute trace de fraîcheur. L'enfant lui-même était hâve et chétif; mais il paraissait fort propre sous ses guenilles, et il devait être l'objet de tous les soins de la malheureuse ] mère.
Au brait que firent les voyageurs, la pauvre femme se rangea modestement sur le bord du chemin pour les laisser passer; mais dès quelle eut jeté un regard sur eux, elle ne put retenir un mouvement de surprise et presque de frayeur. Baissant la tète, elle dit de ce ton pleurard ordinaire aux mendiants de professions :
— La charité, mes bons messieurs, s’il vous plaît.
Le jeune juge de paix laissa tomber une pièce de monnaie dans la main de la mendiante et commua son chemin avec le colporteur. La pauvre femme se mil à les suivre aussi promptement que le permettait la marche incertaine de son enfant. ‘
Jlais le jeune homme à la carmagnole ne songeait déjà plus à elle. La vue des habitations du Breuil venait de réveiller en lui des pensées dont les accidents du voyage l'avaient distrait un instant, et il marchait tout rêveur, le front penché. François, au contraire, se montrait agité et s'occupait beaucoup de la mendiante qui demeurait en arrière. Enfin il dit à son guide :
— Pardon, excuse, citoyen; mais je n'ai pas l'habitude d'aller à cheval, et mes jambes commencent à se rouiller... Je vais descendre un peu pour les dégourdir.
— Comme vous voudrez, maître François, répondit le voyageur.
Le colporteur avait déjà mis pied à terre avec une aisance qui prouvait une grapde amélioration dans son état. Il laissa son compagnon poursuivre sa route, et ralentit le pas comme pour donner à la mendiante le temps de le rejoindre.
La pauvresse, qui remarqua celte manœuvre, éprouva une sorte de frisson. Cependant elle continua d'avancer, en cher chant à consoler son enfant qui pleurait tout bas. Quand François la vit à portée, il s'approcha d’elle sans alfectation et lui dit rapidement :
— Ne t'appelles-tu pas la Grêlée et ne t'ai-je pas rencontrée déjà dans les gîtes de la plaine ?
— Oui, répliqua la mendiante avec émotion.
— Ainsi... tu es des nôtres ?
— Oui.
— Quelle preuve peux-tu m'en donner ?
Elle prononça quelques paroles bizarres qui semblaient être des mois de passe.
— 11 suflit... Alors tu vas demander le gîte chez l'homme du Breuil ?
— Je voulais seulement y demander un morceau de pain pour mon enfant et aller coucher plus loin.
— Tu coucheras ici, je le veux.
La mendiante répliqua d une voix à peine intelligible qu’elle obéirait. François la regarda lixement.
— Ta figure ne me revient pas, dit-il ; mais je veillerai... Tu me connais P prends garde à loi !
Et il rejoignit le voyageur, qui ne s’était pas aperçu de cette courte conférence. La meudiaute resta pâle et tremblante à la même place.
t\ FERME rERCIIEROX.NS.
Nous allons précéder de quelques instants les voyageurs à la ferme du Breuil.
Ceite ferme, principale dépendance d’un château situé à un quart de lieue plus loin, était isolée comme la plupart des ex- » ploitatious rurales du Perche. Sauf la grande rvenuequi passait à quelques pas, elle était seulement accessible par des sentiers étroits, capricieux, entrecoupés à chaque instant d’échaliers, seules voies de communication qu’on eut alrns dans l’intérieur de ia contrée. Elle se composait, selon l’urage, de plusieurs bâtiments irréguliers, parmi lesquels on distinguait, à leurs formes traditionnelles, les écuries, les mus\es pour la volaille, le pressoir elle fournil. La plupart de ces constructions, couvertes en chaume, ne paraissaient pas èlre dans le meilleur état; cependant, à en juger uar l'activité qui régnait à l’entour, au nombre des animaux de toutes sortes qui remplissaient les bergeries elles étables, le colon devait jouir de cette abondance, fruit du travail et de l’économie.
Ce jour-là, maître Bernard le fermier, où Y homme du Breuil, comme on disait, veuait de terminer la rentrée de ses foins, et il offrait, dans la pièce principale <’e la ferme, proprement appelée la maison, une colUlum aux travailleurs étrangers qui avaient aidé ses valets dans cette besogne exceptionnelle, a
travers la porte en claire-voie ou luiiseuu, on pouvait voir une nombreuse, compagnie installée autour d'une table massive que surchargeaient des pains d'orge, du lard, des fromages et des pots de petit cidre. Parmi les convives on distinguait d'abord le fermier, dont les culottes, le gilet et la veste en laine grise A'élain étaient le produit de ses moutons et l'ouvrage des femmes du logis, comme sa chemise était faite de chanvre récolté sur ses terres. Il avait pour coiffure un bonnet de laine rouge provenant de la même fabrique, et, sauf son mouchoir de poche, il se glorifiait de u’ètre tributaire pour son costume d'aucune industrie éliangère à sa propre maison. Après ce personnage principal venaient les domestiques de la ferme, vêtus à peu près de la même manière, puis enfin les travailleurs nomades ou aoulet ans qui allaient partir, ce repas terminé,
pourcbercberaillcuisdei'ouvrage.Surleursvêtementsdegrosse toile on voyait encore quelques brins de ce foin odoranfqu'ils venaient de rentrer. Derrière chacun d'eux, une paire de souliers ferrés et un bâton passé dans un petit bissac composaient leur bagage. Tout ce monde buèait et mangeait avec appétit; la plus complète égalité, comme la gaitè la plus franche semblait présider au repas.
Les femmes de la maison se trouvaient là pareillement ; mais, suivant l'usage du pays, elles ne pouvaient s'asseoir â table. La fermière ou maîtresse elle-même s’agitait pour servir scs domesiiques niâtes ainsi que les autres convives. Comme en Orient, les femmes, dans le Perche, devaient reconnaître la prééminence absolue dusexe le plus fort; mariées ou non, elles ne pouvaient manger que debout et après les hommes. Cette habitude était si bien consacrée par le temps que nulle d'entre elles ne songeait à s'en plaindre.
Madame Bernard, la fermière, semblait rompue de longue date à ces humbles fonctions: et elle partageait activement le travail de ses deux servantes. Elle était maigre, pâle; sa physionomie bienveillante trahissait quelques chagrins secrets. Vêtue de la même étoffe de laine que son mari, elle portait, comme toutes les paysannes percheronnes de ce temps-là, un de ces corps de baleines usités sous le règne de François I", Du reste, rien dans son extérieur ne la distinguait de ses servantes, seulement sa coiffe était un peu plus blanche et une petite croix d'or était suspendue à son col, malgré le danger de laisser voir alors ce signe de religion.
Son trousseau de clés à la main, elle allait sans cesse de la cave au fournil et du fournil à la laiterie, afin de prévenir les besoins de ses nombreux convives. Son mari, petit homme vif* dont le visage rouge et sanguin décelait un caractère irascible,,
lui donnait ses ordres avec une dureté qui eût exaspéré une personne moins patiente; mais elle se multipliait pour satistaire toutes les exigences. Du reste, ce despotisme brutal était
J ieut-être plus apparent que réel ; car aussitôt que maîtresse îernard, poussée à bout par une parole trop insultante du fer* mier, attachait sur lui* son regard doux et mélancolique, le mari à son tour se taisait et détournait la tête avec une sorte 1 de confusion.
La conversation , grâce à de fréquentes rasades de cidre,
’ était montée au ton de la grosse gaîté parmi les hommes. Les aoûterons, en pareille circonstance, ont en réserve des chansons risquées, des contes extra-naïfs, qui ne manquent jamais de divertir l'assistance, et l’un des travailleurs présents semblait posséder un répertoire des plus variés en productions de ce genre. Les lazzis et les anecdotes scandaleuses excitaient l'hilarité générale, même parmi les honnêtes filles qui étaientà portée de les entendre, car dans ce pays la liberté excessive des propos ne paraît exercer aucune influence fâcheuse sur les mœurs.
Néanmoins, quand l’orateur se mit à raconter en patois, avec l’assaisonnement obligé de quolibets, l’histoire bouil'onne d’une fillette qui avait quitté son pays pour suivre un militaire, la fermière, indifférente jusqu’alors à ces grossières rapsodies, manifesta un malaise extrême. Cette fois , maître bernard luimême sembla partager cette impression, et il interrompit le narrateur.
— Ouen \ le Borgne , dit-il avec rudesse, que viens-tu nous rompre la tête de toutes ces sottises ? Parlons d’autre chose. Aussi bien, si l'on voulait énumérer tout ce que les femmes font de mal, donneraient-elles de quoi jaser nuit et jour pendant mille ans.
Bien que cette diatribe fort peu galante eût lieu en présence de maîtresse Bernard, la fermière se montra très-satisfaite de celte , interruption , et en remercia son mari par une œillade<furtive. — Tenez, reprit l'homme du Breuil en s’adressant aux aoûterons, ne pourriez-vous dire , vous qui devez apprendre des nouvelles en roulant de çà , de là, si ces brigands de la plaine ont commis récemment quelque nouveau méfait?
— De quels brigands parlez-vous, maître Bernard? demanda le Borgne en ricanant. Il y a d’abord les chouans qui brûlent et pillent les propriétés des patauds dans le Bocage, pas bien loin d'ici; il y a ensuite les ravageurs qui dévastent les châteaux des ci-devant nobles. Auxquels des deux donnez-vous le nom de brigands ?
Celui qui s’exprimait ainsi était un jeune homme de dix-huit
ans , faible et maigre, dont l’œil unique brillait d’astuce et de malice. 11 avait pour vêtement un sarrcau de grosse toile ; un mouchoir à la nation était négligemment entortillé autour de son col. Sa question appela un nuage sur le front du fermier.
— Paix! Paix! le Borgne-de-Jouy, répliqua Bernard, ou nous nous fâcherons. Je n'entends rien à la politique, et je ne voudrais me faire d’ennemis ni parmi les chouans, ni parmi les sans-culottes ; je suis pour l'union et la concorde, moi ; le bon Dieu veuille qu'il se trouve place au soleil pour tout le monde! Mais tu es un malin, le Borgne; tu sais bien qu'il ne s'agit pas de royalistes et de républicains. Je veux parler seulement de cette bande de scélérats qui attaquent en force les habitations isolées et brûlent les pieds de leurs victimes pour les obliger à dire où elles cachent leur argent. Ont-ils accompli quelque nouveau crime depuis qu'ils ont pillé la ferme de Polv et assassiné le maître du château de Gautray, là-bas, du côté d'Orléans ?
Le Borgne-de-Jouy haussa les épaules.
— Allons donc! maître Bernard , reprit-il; vous un homme de bon sens, pouvez-vous croire de semblables bêtises ? Ces Chauffeurs, puisque c’est ainsi qu'on les nomme, personne ne les a vus; et malgré votre horreur pour la politique, on peut bien dire qu'il se trouve parmi les chouans, comme parmi les sansculottes, des gaillards fort capables de ces belles farces-là.
— Et tu appelles cela des farces ? s'écria le fermier ; les plus effroyables abominations... Mais, s’interrompit-il en promenant un regard inquiet autour de lui, que l’on n’aille pas répéter mes paroles à droite et à gauche, au moins ! On ne sait par qui elles pourraient être entendues... Nous sommes tous de braves gens , je pense , et les langues trop longues n'amènent jamais rien de bon.
Les assistants semblaient partager les craintes de l’homme du Breuil. Le Borgne seul crut devoir tourner la chose en plaisanterie,
— Ah ! ah ! maître Bernard, reprit-il en ricanant, vous avez l’air d'avoir diablement peur. Je parierais que cet armoire si bien fermée (et il dardait son œil torve sur l’armoire en question) contient bon nombre d'écus de six livres et même de louis d'or que vous laissez moisir? Quand vous êtes venu vous établir au Breuil, il y a trois ou quatre ans, on assure que vous aviez un joli boursicot, et il n’a pas dû diminuer depuis que vous êtes dans ce pays, car le pays est bon.
— Tais-toi , interrompit le fermier sèchement ; de quoi te mêles-tu ?
Mais, réfléchissant que sa discrétion pouvait être interprétée contre lui, il reprit en soupirant :
— Autrefois, en effet, on eût trouvé chez moi quelques écus provocant de mo 1 travail et du travail de mon père ; mais ce temps est passé. En arrivant ici, j'étais complètement ruiné. Un événement... qui ne vous regarde pas... m'ayant obligé à quitter précipitamment le pays que j’habitais auparavant , je dus vendre à vil prix mes bestiaux et mes grains, donner une grosse somme pour obtenir la résiliation de mon bail . et je perdis en un jour mes modestes économies. Depuis celle époque, l'élévation du prix des beaux, les mauvaises récoltes, la cherté de la main-d'cruvre, m’ont empêché de me relever ; je paie mes dettes et je ne fais jamais attendre leur salaire à ceux que j’emploie ; mais je suis le plus pauvre fermier de la province.
Les convives, sans perdre toutefois un coup de dent, n'épargnaient pas à leur hôte les marques de sympathies. Le Borgnede-Jouy sifflotait bas d'un air de doute ; mais Bernard ne s’en aperçut pas. Le fermier venait d'évoquer des souvenirs poignauts; il demeurait sombre, l’œil fixe, le front plissé.
— Et dire, s’écria-t-il enfin dans un élan de douleur et de rage, mie tous ces malheurs, toutes ces humiliations, sont l’ouvrage d'une exécrable créature.... Puisse l’enfer la confondre!
— Ne parle pas d ette, Bernard, s’écria sa femme, qui depuis un moment l’observait avec émotion ; ne parie pas d'elle , et surtout ne la maudis pas si tu ne veux ftie tuer!
Elle s’assit sur un banc et se couvrit le visage de son tablier.
La plupart des assistants ne pouvaient comprendre celte scène pénible.
Avant de s'établir au Breuil , Bernard et sa femme avaient exploité longtemps une autre ferme située dans les environs de Mortagne. ils avaient alors une jeune et charmante fille, l’orgueil et la joie de leur maison. Le père adorait cette gracieuse enfant que la mère gâtait à force de soinet de tendresse. Un jour ils s'aperçurent que Fanchette, c’était le nom de leur fille, avait été séduite. Il faut connaître l’excessive rigidité des mœurs dans le Perche pour apprécier la gravité d’une pareille découverte. Une servante qui a failli r,e saurait plus trouver de condition ; il ne lui reste d’autre ressource que la mendicité Si la faute a été commise par la fille d'un de ces gros fermiers qui forment une espèce de noblesse dans les campagnes, les conséquences en sont plus funestes encore. Toute la famille s« considère comme déshonorée par cette séduction. Les frères n’osent plus se présenter aux danses du village ; les sœurs ne doivent plus espérer de trouver des maris; le père et la mère prennent le deuil et ne le quittent pas pendant deux années. Les parents de la coupable à tous les degrés refusent de la voir;
elle est chassée impitoyablement .in logis paternel, abandonnée aux tentations de la misère et de la faim.
Tel avait élè le sort de la pauvre Fancliette Bernard. On ne s’étail même pas informé du suborneur, qui, du reste, n'appartenait pas au pays et avait disparu avant la catastrophe. Berüliard, sans hésiter une minute, mit sa fille â la porte par une froide soirée d'hiver. Les larmes, les supplications de la mère ne purent lui arracher le moindre signe de pitié pour la malheureuse enfant. Depuis ce temps , on n'avait pas eu de nouvelles de Fancliette. Le mari et la femme, afin d'échapper autant que possible à la honte dont ils se croyaient ménacès, s'étaient empressés de quitter le pays oü leurs affaires prospéraient , pour venir s'établir au lireuil , loin des lieux où leur nom avait été souillé.
C'était à cet événement funeste qu'on devait attribuer la douleurmuette et contenue de la fermière, l'irascibilité maladive du fermier. L'un et l’autre peut-être aimaient encore leur liiie perdue, et leur souffrance s'accroissait par la pensée qu'il ne leur serait jamais permis de pardonner.
Des sanglots que maîtresse Bernard ne put contenir derrière son tablier excitèrent la colère de son mari. 11 frappa sur la table de son poing fermé.
— Que nous veux-tu? s’écria-t-il impétueusement; pourquoi viens-tu pleurnicher ainsi devant les hommes? Qu’as-tu besoin de dire des choses qu'il vaudrait mieux cacher ?... Voilà comme elles sont, ces créatures, poursuivit-il avec un sourire méprisant ; elles ne savent que faire le mal et se lamenter quand il est fait!
— Ah! Bernard, Bernard! reprit la pauvre femme suffoquée par les larmes, as-lu le cœur de me reprocher.,.
— Tais-toi donc! interrompit le fermier d’une voix tonnante.
Tous les assistants tremblèrent; maîtresse Bernard elle-même étouffa ses gémissements. Une porte intérieure, qui jusqu'à ce moment avait été soigneusement fermée, s’ouvrit alors, et deux femmes, attirées sans doute par le bruit, se montrèrent sur le seuil.
De ces deux femmes, l'une semblait approcher rapidement 1 de la cinquantaine, tandis que l’autre avait dix-huit ans au plus. Elles étaient vêtues l’une et l’autre à la mode des paysannes percheronnes, mais en étoffe noire, comme si elles eussent , porté un deuil encore récent. A leurs quenouilles de lin passées t dans la ceinture de leur tablier, aux fuseaux qu elles tenaient * à la main, on pouvait conjecturer qu elles avaient été interrompues au milieu de l’occupation ordinaire des ménagères du pays. Cepcudaul, un observateur attentif se fût bien vite aper-
IG
çu que le lin des quenouilles était encore intact, et qu’une fort petite quantité de lil s'enroulait autour des fuseaux , malgré l'heure avancée de la journée. D'ailleurs, les mains blanches et délicates de ces inconnues n’annonçaient pas des habitudes de travail, et leurs vêtements grossiers trahissaient par leur arrangement une distinction naturelle. La pius âgée surtout avait un air d'assurance et de dignité. Quant à la jeune, on reconnaissait dans ses traits charmants une grâce, une vivacité, une finesse assez rare chez les villageoises. La ressemblance vague qui existait entre elles faisait deviner la mère et la fille.
Ces deux personnes, dont la plupart des assistants ne soupçonnaient même pas la présence dans la maison, ne dépassèrent pas le seuil de la porte. Tandis que la fille se dissimulait timidement derrière la mère, celle-ci dit en français au fermier :
— Eh bien ! maître Bernard, est-ce là ce que vous aviez promis ? Vous voilà encore à tourmenter votre pauvre femme ! Honte sur vous, qui n’avez de respect ni pour les autres ni pour vous-même !
Le mari s'était levé, stupéfait et confus.
— Madame, balbutia-t-il en français, je veux dire citoyenne, cela ne m'arrivera plus. Je ne sais quel diable m'a poussé.
— Fi! fi! maître Bernard, dit la jeune fille à son tour en avançant sa tète mutine par-dessus 1 épaule de sa mère et en menaçant le fermier de son joli doigt.
Mais l'apparition inattendue de ces deux femmes avait produit une impression extraordinaire sur la maîtresse du logis. Elle essuya brusquement ses yeux, écarta le tablier qui lui couvrait le visage et s'élança vers elles, en murmurant avec inquiétude :
— Y pensez -vous ? Quelle imprudence ! Rentrez, je vous en conjure, et souvenez-vous...
On ne put en entendre davantage; la fermière, avec une fermeté respectueuse, venait de pousser les deux inconnues dans leur chambre où elle les avait suivies. La porte se relerma précipitamment.
Cette scène s’était passée en moins de temps qu’il n’en a fallu pour la lire.
Bernard, tout troublé, ne songeait pas à se rasseoir, prêtant l'oreille au bruit sourd qui venait de la pièce voisine. Les aoûterons s'étaient médiocrement inquiétés de cet incident, et continuaient leur repas avec impassibilité. Mais le Borgne-de Jouy, dont l'intelligence semblait beaucoup plus développée, dit d’un ton moqueur au fermier :
— Quoi donc ! maître Bernard ; est-ce ainsi que vous vous laissez traiter par les créatures ? Ah ! mais, la vieille serait
capable de vous mettre en pénitence ! Quelle gaillarde I Vous n’aviez plus la crête si haute devant elle.
L'homme du Breuil lui lança un regard irrité.
— Tu es une véritable vipère, dit-il en reprenant sa place. Que t'importe ce qui se passe chez moi ? Tu viens de travailler deux jours dans mes herbages, où tu as fait certainement plus de bruit que de besogne ; je t'ai occupé parce que tu as besoin, comme les autres, de gagner ta vie; mais tiens ta langue en bride si tu veux une autre fois trouver de l'ouvrage ici, car je le donnerais ton paquet, n'eusses-tu pas mangé depuis trois jours, et je te casserais les reins par-dessus le marché si tu m’échauffais trop la bile.
— Bien dit ! répliquèrent les braves journaliers, qui avaient eux-mêmes à se plaindre des sarcasmes du malin borgne.
Celui-ci restait un peu honteux de cette réprobation universelle.
Bernard poursuivit avec plus de calme :
— Ce n’est pas que j’aie quelque chose à cacher. Ces... citoyennes que vous venez de voir tout à l’heure sont des parentes de ma femme. Elles habitaient, il y a un an, une bonne et grasse ferme dans la Vendée; mais leur maison a été brûlée par les chouans ou par les autres, je ne sais plus lesquels; le maître a été tué en se défendant. Depuis ce temps, la mère et la fille sont à la merci du ciel. Je les ai recueillies chez moi, et elles filent pour gagner leur vie. Voilà toute l'histoire ; et si je laisse prendre à la mère un ton un peu haut dans la maison, c’est que je n’ai pas le courage de rembarrer des créatures si malheureuses. 11 n’y a pas de mal à cela, j’espère.
— 11 n’y en a pas, dit un des convives ; c’est même très-bien, ce que vous av< z fait là, maître Bernard ; les honnêtes gens doivent se soutenir les uns les autres.
Toute l’asssistancc approuva d’un signe de tète.
— On sait que vous êtes un digne homme, maîtreBcrnard, reprit le Borgne-de-Jouy doucereusement ; mais si vous êtes aussi pauvre que vous l'assurez, comment pouvez-vous suflire à de pareilles charités ?
— Les citoyennes nous filent notre lin et ça doit bien compter pour quelque chose. D'ailleurs où as-tu vu, petit vaurien, que la charité appauvrissait ? Le pain a beau être rare, chaque fois qu'un malheureux s’arrête à ma porte pour demander un gîte dans l'étable et un croûton à souper, je n’ai jamais répondu par un refus, cl cela durera tant que le bon Dieu bénira mon travail.
Les aoûterons manifestèrent de nouveau leur approbatioa
d’une manière si précise, qu’il n'eût pas été prudent au Borgne
de-Jouy de contredire le termler ; aussi ne l’assaya-t-il pas.
— Sur ma foi ! maître Bernard, poursuivit-il avec une faible nuance d'ironie, vous parlez tout à fait comme les anciens curés. Mais si votre maison est hospitalière, vous avez en revanche, à quelques pas d'ici , au ci-devant château du Breuil, un vieil •avare de maître que les charités ne ruinent pas, lui! On dit qu'il pourrait trouver dans ses coffres assez d’or dans pour acheter ü moitiédu l’erche, et pourtant il laisserait un pauvre diablecrever •de faim plutôt que de lui jeter un mcrrceau de nain d’orge.
— Cette fois, Borgne, tu as raison, dit celui des aoûterons qui avait déjà parlé. Le citoyen Ladrange, le maître du château, veut se donner des airs de sans- culotte enragé, mais c'est le plus grand avare que la terre ait porté. 11 y aura deux ans au renouveau qu'il me loua pour labourer son jardin, et du diable si l’ouvrage fini, je pus arracher un liard de plus que le prix le plus bas pour chaque journée. Là vieille coquine de servante me refusa un verre de petit cidre, et pourtant un jour que j'étais entré à (improviste dans l'office, j'avais vu une armoire pleine de vaisselle d'argent. Oui, les richesses ne manquent pas de ce côté, mais certes, elles pourraient tomber en de meilleures mains... Je parierais que ce vieux ladre de Ladrange a fait passer de vilarins moments à maître Bernard ?
— Je ne me plains pas, répliqua le fermier d'un ton laconique : si mon maître est âpre à réclamer son dû, c’est à ses débiteurs de se mettre en règle. Pour moi, je ne me mêle pas de le juger.
— Vous parlez bien, Bernard, mais nous sommes libres d’en penser ce que nous voudrons... n’est-cepas, vous autres?... Véritablement, c’est une honte qu’un particulier si riche se montre si dur. Dire qu'avec sa fortune, il n’a pour le service qu’un jeune gars et une vieille pécore de gouvernante, et encore l'un et l'autre ont-ils l’air de ne pas manger à leur appétit.
— Tiens ! reprit le Borgne-de-Jouy, H vit doue là-haut tout seul comme un hibou ? Et tu assures, Jean, qu'il a des armoires pleines d'argenterie ?
— Puisque je les ai vues !... De plus, on parle d’un cabinet où personne n’entre que lui, et ce cabinet serait plein d'or et d’argent ?
— Paix donc! interrompît le fermier ; avec toutes vos balivernes, voulez - vous faire assassiner notre maître ? 11 n’est pas très-bon pour moi, je l'avoue; mais ne seriez-vous pas bien chagrins s'il lui arrivait malheur par votre faute ?
La figure de fouine du Borgne-de-Jouy prit une expression plus marquée de raillerie*
— Allons ! dit-il en ricanant, vous en revenez encore à ces -brigands chauffeurs qui effrayent tant les nigauds ! On ne parle plus que d'eux à cinquante lieues à la ronde, et pourtant, moi qui roule sans cesse dans les cantons où ils fout, à ce qu’on assure, le plus de ravages, je n’ai jamais pu rien apprendre de certain à leur égard. Du reste, la bande, si elle existe, n’est jamais venue dans celte partie du Perche, et c’est bien à tort qup vous avez de pareilles frayeurs. Oui, je tiendrais la gageure que jamais...
Le Borgne s’arrêta, bouche béante, sans achever sa pensée. Il était assis précisément en face de la porle toute grande ouverte de la maison, et il venait de voir plusieurs personnes entrer dans la cour : c’étaient François le colporteur, appuyé sur son bâton noueux, le front ceint d’un bandeau ensanglanté, et paraissant se traîner avec peine; puis le jeune voyageur à la carmagnole, conduisant par la bride son cheval encore chargé de la balle du marchand forain; puis enfin, à quelques pas en arrière, la mendiante dont nous avons parlé, portant dans ses bras son enfant exténué de fatigue comme elle.
A peine l'honnête Bernard eut-il envisagé les arrivants qu’il s'écria tout joyeux :
— Je ne me trompe pas! voici notre bon monsieur Daniel Ladrange, le juge de paix de N'**, qui vient voir son oncle, notre maître !
1! se leva précipitamment, et les aoûterons l’imitèrent, car aussi bien le repas était terminé. On ne remarqua pas la stupéfaction du Borgne-de-Jouy quand il avait reconnu le compagnon de Daniel Ladrange. Pendant que tout le monde était en mouvement, les uns pour se remettre en route, les autres pour recevoir les arrivants, le jeune drôle murmurait à l’écart en examinant toujours le colporteur :
Lui \ que diable est-il arrivé? K ne devait pas venir... N’importe! nous allons sans doute avoir de l’agrément; mais songeons à marcher droit, car il ne plaisante pas !