PARENT ET PARENTES
Cependant Daniel Ladrange, puisque nous savons maintenant le nom du jeune voyageur à la carmagnole, avait attaché la bride de son cheval à' un anneau de fer dans la cour, et s’était avancé vers la maison. L'homme du Breuil accourut sur le pas de la porte pour le recevoir.
LES CITAI) FFEURS
— Salut et fraternité, maître Bernard, lui dit Daniel en lui serrant cordialement la main; et ù vous aussi, braves citoyens, poursuivit-il en se tournant vers les aoûterons, qui s'inclinèrent gauchement.
— Entrez, entrez, monsieur Daniel... je veux dire citoyen Ladrange, reprit le fermier d'un ton amical et respectueux. On sera par ici enchanté de vous voir; vous vous reposerez chez nous, et vous boirez un coup de cidre.
— Merci, Bernard; j'ai bête de me rendre au château; je veux retourner à la ville ce soir, et les routes ne sont pas sû« res, malgré tous nos efforts. Je ne puis m’arrêter qu'un moment, et c'est pour vous donner, mon cher Bernard, l'occasion de faire une bonne action; vous n’y manquerez pas, j’en ai la certitude, car tout le monde ici sans doute comprend les devoirs du civisme et de la fraternité... n'est-il pas vrai, mes amis?
Cette question s'adressait aux aoûterons qui se préparaient à prendre congé. La plupart restèrent muets, mais quelquesuns des plus jeunes, parmi lesquels se trouvait le Borgne-de- Jouy, poussèrent avec unenthousiame réel ou feint, le cri alors d'usage ;
— Vive la nation!
Le jeune fonctionnaire sourit d’un air équivoque en remarquant leur petit nombre.
— Hum ! reprit-il, les sentiments de patriotisme et de fraternité auraient pu trouver ici plus d’écho! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour le moment... Maître Bernard, je vous amène un biessô.
11 raconta en peu de mots comment il avait trouvé François évanoui sur la grande route, et il réclama pour le colporteur de pressants secours.
Celui qui était l’objet de celle requête entra dans la maison en traînant péniblement son ballot. Comme épuisé par ses efforts, il tomba sur une chaise et examina les assistants les uns après les autres. Bien, sur ces ligures brunes et honnêtes, n'attira particulièrement son attention ; mais quand il remarqua le personnage qu'on appelait le Borgne-dc-Jouy, il ne put reretenir un imperceptible mouvement. Toutefois aucun sigue furtif ne put donner à penser qu ils se connussent.
— Courage, l'ami ! dit Bernard au colporteur; nous n’avOns
[ >as de médecin dans le pays, mais ma femme sait composer un >aume souverain pour les blessures. On va vous panser, et je garantis une guérison prochaine... F.h bien ! poursuivit-il avec impatience, où donc est-elle cette sotte créature ?
— Me voici, maître, me voici ! dit la fermière, qui venait de rentrer dans la salle.
La bonne femme, en voyant de quoi il s'agissait, s’avança vers le blessé, suivie de ses deux servantes, dont l’une portait le précieux baume et l’autre des bandelettes de linge. Toute j trace de larmes avait disparu des joues creuses de madame * Bernard; ses traits avaient repris leur caractère habituel de résignation mélancolique.
François paraissait contrarié de l'attention particulière dont il était l’objet, et il voulut refuser les soins de la fermière. Celle-ci, avec une douce autorité, lui enleva son bandeau, et, assistée de ses compagnes, elle pansa la large, mais peu dangereuse blessure qu’il avait au front.
— A la bonne heure ! reprit Daniel Ladrange ; il y a plaisir, maître Bernard, à voir comme on pratique chez vous l'humanité... Mais nous étions accompagnés tout à l'heure d'une pauvre femme, d'une mendiante; qu’est-elle devenue P
De faibles cris s’élevèrent derrière un groupe d’assistants, et on vit la mendiante évanouie sur le seuil de la porte. A son entrée dans la maison hospitalière, soit épuisement, soit tout autre motif, elle s’était affaissée sur elle-même en silence et avait entraîné son petit garçon dans sa chute. Mais l’instinct maternel lui avait fait repousser son enfant quand elle était tombée, de sorle qu’il n’avait eu aucun mal.
Ce tableau était navrant. Bernard s’empressa de relever le petit garçon qui pleurait.
— Cette femme vient de loin, sans doute, dit Daniel , et la fatigue, la faim peut-être...
— La faim ! s'écria le fermier.
Il courut ù la table et coupa un énorme morceau de pain; mais, réfléchissant que cette aumône serait inutile à une personne évanouie, il présenta le pain à l’enfant, qui se tut aussitôt et se mit à manger avec avidité.
Cependant maîtresse Bernard ne s’occupait plus que distraitement de sa besogne ô l’autre extrémité de la table. Le linge quelle tenait à la main lui échappa , et laissant les servantes achever le pansement du colporteur, elle s’élança vers la mendiante en murmurant .
— Une femme!... elle a un entant, elle est pauvre, elle a faim!...
— Bon ! reprit son mari avec impatience, vas-tu encore nous faire quelqu’une de tes scènes ridicules?
Sans l’écouter, maîtresse Bernard s'était agenouillée devant l’inconnue et la considérait avec anxiété.
— Non, dit-elle enfin, comme si elle se parlait à elle-même, l’autre était jeune, fraîche, rieuse, et celle-ci... d'ailleurs elle n’oserait pas! elle n’osera jamais!
Elle soupira, versa quelques larmes , et se mit en devoir de faire revenir la pauvresse de son évanouissement.
Cependant les aoûterons avaient terminé leurs préparatifs de départ ; ils se tenaient debout , leur veste sur le bras et leur petit paquet au bout de leur bâton, attendant un moment favorable pour prendre congé. Entin le chef de bande s'approcha du fermier, qui, tout en agaçant l’enfant de la mendiante, causait à demi voix avec Daniel Ladrange,
— Allons ! au revoir, maître Bernard , dit-il en patois d’un ton cordial ; nous allons gagner avant la nuit le village de Cormières, où nous trouverons sans doute de l’ouvrage.
— Adieu, les gars, répliqua Bernard ; bonne chance ! et repassez ici â la moisson prochaine; il y aura des gerbes à rentrer, je pense. ■
— Dieu le veuille, maître Bernard ! En route, les autres!... Eh bien ! le Borgne-de-Jouy, ne viens-tu pas avec nous ?
— J’ai changé d’avis, reprit le borgne qui restait assis d’un air nonchalant; je passe la nuit ici , et je ne partirai que demain, cai j’ai travaillé ce malin au soleil et je suis très-las.
— Fainéant ! dit Bernard avec mépris, mais agis comme tu voudras... il y aura place aussi pour toi dans l’étable.
Les aoûterons partirent, et un calme relatif régna dans la salle commune de ta ferme. Daniel Ladrange et le fermier se remirent à causer bas; la fermière et ses servantes donnaient toujours leurs soins à la pauvresse, qu’on avait transportée sur le lit et qui ne rouvrait pas les yeux. Quant au colporteur, après avoir été pansé, il restait sur son siège à l’écart, comme épuisé de fatigue et do souffrance.
Au bout d’un moment, la conversation entre Daniel et le fermier parut s’échauffer; le jeune fonctionnaire Unit par dire à voix haute, avec l’accent d’une profonde indignation :
— G est une infamie, une lâcheté! Fût il mon père, je ne
S ourrais lui cacher ce que je pense de son odieuse conduite... j efuserun asile, en pareilles circonstances, à sa sœur, et à la fille de sa soeur !... Mais je vais le voir à l’instant, et je compte m’en expliquer avec lui.
— Chut! dit Bernard.
Et il se remit à lui parler bas; mais, pour la seconde fois, Daniel ne put contenir ses sentiments tumultueux.
— Elles sont ici! reprit-il avec agitation; chez vous?... Conduisez-moi près d’elles, Bernard; c’est surtout pour elles que j’ai entrepris ce voyage, et j’ai hâte de les voir. Je ne me rendrai au château qu’après leur avoir parlé.
L’homme du Breuil manifesta un certain embarras.
— Je ne dois pas vous cacher, monsieur Daniel, qu’elles ne
sont pas bien disposées en votre faveur, la mère surtout. Elle vous reproche vos... vos... comment dirai-je cela?
— Mes opinions politiques, n'est-ce pas? L’ingrate!... Mais Maria, ma cousine, ne peut me juger avec la même sévérité? N’est-ce pas, Bernard, que Maria n'a contre moi ni haine ni colère?
Le fermier sourit d’une manière équivoque; Daniel reprit :
— N’imporle! dussent-elles l’une et l’autre m’accabler d'ou« trages, il faut que je les voie... Bernard, je vous supplie de leur demander de ma part un moment d’entretien.
Bernard fit un signe d’assentiment; mais avant de sortir, il s’approcha du colporteur, qui conservait sa pose dolente :
— Eh ! l’ami, lui dit-il, maintenant que vous êtes pansé, pourquoi n'iriez-vous pas dormir un peu sur le foin qpe nous venons» de rentrer? Vous devez avoir besoin de repos après une si rude
secousse.
— J’y vais, maître, j’y vais, répondit le colporteur humblement, et grand merci pour votre charité... Véritablement ma pauvre tète me fait grand mal, et j’ai peine à me soutenir.
— Attendez, dit te Borgne-de-Jouy avec empressement, je vous conduirai moi-même à l’étable, et je porterai votre ballot de marchandises, qui serait peut-être trop lourd pour vous... 11 se faut entr'aider, comme dit le citoyen juge de paix.
— C’est une bonne maxime, reprit le colporteur, et le citoyen juge de paix sait parfaitement la mettre en pratique... Je le remercie de ses bontés pour moi, en attendant que Dieu l’en récompense.
Et il sortit avec le Borgne-de-Jouy, qui s’était proposé complaisamment pour lui servir de guide.
Cependant la mendiante commençait à se ranimer, et elle ne tarda pas à rouvrir les yeux. Son regard, d’abord terne et hébété, se fixa sur la fermière; insensiblement il prit une expression vive et pénétrante. .
— Maître! s'écria la bonne femme d'une voix altérée par l'émotion, maître, je t'en conjure, viens voir!
— Qu'est-ce donc encore ? demanda Bernard qui s’avança tenant l'enfant dans ses bras.
Alors l'attention de la malheureuse inconnue parut changer d'objet : ses yeux se tournèrent vers l’homme du Breuil, et elle poussa un cri de contentement suprême en joignant les mains. Ce cri était si vibrant que le fermier lui-même en fut troublé.
— Bernard, lui dit sa femme, ne te semble-t-il pas que celte
voix... ce regard...
— Tais-toi ; sur ma parole, tu deviendras complètement folle de penser toujours à la même chose! Ne vois-tu pas que cette
malheureuse demande son petit gars? Elle a peur qu’on le mange peut-être, et vraiment il est gentil à croquer.
Le campagnard, si bon malgré sa brusquerie, donna un baiser à 1 enfant, qui lui souriait, et finit par le déposer sur le lif À côté de sa mère. ’
— Allons, poursuivit-il avec impalience, nous avons autre chose à taire que de nous occuper d’une créature. D'ailleurs sa place n est pas ici, mais au fenil, où vous lui donnerez tout ce qui lui sera nécessaire... Et que chacun songe à sa besogne car 1 ouvrage n’avance pas à bayer ainsi aux corneilles' e *
Il entra dans la pièce voisine ; au bout de cinq minutes quand il revint, il ne trouva plus que DameiLadrange nuiseml blait 1 attendre avec anxiété, il lit signe au jeune homme de le suivre, et, après l’avoir introduitdans la chambre où se tenaient les deux mystérieuses femmes, il se retira discrètement-.
Cette chambre était arrangée avec un soin et une propreté peH ordinaires chez un fermier du Perche. Deux fenêtres "rillées, donnant sur la cour, y laissaient pénétrer largement Pair et la lumière. Le lit en bois blanc, les chaises, la table la grande armoire, étaient frottés, luisants, en bon ordre Rien Pourtant n’annonçait une condition supérieure dans les personnes qui habitaient cette pièce. Aucun petit objet de luxe aucun ornement citadin ne relevait la rusticité du mobilier : seulement, de grands pots de faïence, posés sur la cheminée de pierre, étaient remplis de fleurs. Malgré cette simplicité voisine de la pauvreté, la chambre avait un air de décence de fraîcheur et de comme il faut, qu’elle empruntait peut-être ses hôtesses actuelles.
Celles-ci, que nous n’avons fait qu’entrevoir, étaient assises près d une fenêtre ; elles portaient encore leurs costumes dp paysannes, mais leurs quenouilles avaient disparu. Elles semblaient en proie, l’une et l’autre, à une vive agitation • mais les traits graves de la mère exprimaient la douleur, la colère et le dédain, tandis que le charmant visage de la fille trahissait sous un pudique embarras, la satisfaction et l’espérance.
Daniel lui-même était très-érau, et son cœur battait avec torce. Neanmoins il ne prononça pas une parole avant d’avoir soigneusement refermé la porte derrière lui. Alors il ôta son chapeau et s élança vers les deux femmes en s’écriant ■
— Madame la marquise... ma chère Maria, que je suis heureux de vous revoir !
—Bonjour, cousin Daniel, répliqua la jeune fille avec entraînement.
Elle allait tendre sa main et peut-être sa joue à son parentun regard de sa mère l’arrêta. Ce regard avait un caractère si
hostile, que Daniel demeura interdit et muet. La Aère dame parut jouir un moment de. sa confusion.
— Salut, citoyen, dit-elle enfin avec une ironie mordante; tout à l'heure j avais deviné votre présence ou même celle de mon digne frère en entendant pousser dans la maison ces cris qui retentissent si souvent dans des circonstances sinistres. Mais mon frère ne quitte pas ainsi sa demeure pour venir nous rendre visite, au risque de se compromettre, et vous seul étiez capable d'exciter cette expiosion d'enthousiasme patriotique; j'aurais dù reconnaître tout d'abord Daniel Ladrange... si toutefois vous daignez encore porter ce nom, car sans doute vous vous appelez maintenant lirutus, ou Mutius Scocvoia, ou Caton, comme la plupart de vos amis les sans-culottes.
Le jeune homme s'attendait bien à une mauvaise réception de la part de sa tante, mais il ne s 'était pas prémuni contre tant d'aigreur et de mépris. Il répondit tristement :
— Je vous en conjure, madame, ne me traitez pas si mal. Bien que j'aie accepté, dans certaine mesure, les idées nouvelles, rien n'est changé en moi ; je suis toujours votre Daniel, le fils de votre, jeune frère, le pauvre orphelin pour lequel vous et M. de Méréville, votre mari, vous montriez autrefois tant d'affection.
— Ne prononcez pas ces noms ! interrompit la marquise en frappant du pied; ne parlez ni de mon frère, cet homme si loyal, ni de mon mari, ce généreux martyr, ou vous me ferez perdre l'esprit. Croyez-vous que. s’il existait encore, mon frère si droit et si bon voudrait reconnaître son fils sous cet ignoble costume dont je'vous vois revêtu ? Croyez-vous que mon mari vous eût aimé d'une tendresse paternelle s'il eût pu deviner
8 u' un jour vous feriez cause commune avec ses bourreaux ? lui, ses bourreaux, car ce sont vos amis, Daniel Ladrange, qui ont versé ce sang précieux...
Des larmes lui coupèrent la parole ; Maria ctDanicl lui-même ne purent retenir les leurs.
— Madame, ma chère parente, reprit le juge de paix après un silence, je vous en conjure, revenez à vous... Votre douleur, si légitime quelle soit, vous rend injuste et cruelle. Loin d'accepter aucune complicité dans les violences des partis, je les déplore et je les maudis; mais que puis-je contre les transports d’une nation en colère P Un jour viendra où cette fureur s'usera,, et alors les honnêtes gens parviendront peut-être à la calmer tout à fait. Jusque-là, ils ne peuvent qu'accomplir comme individus et dans la limite de leurs forces tout le bien possible; c’est à quoi je travaille, madame, et j'ai eu le bonheur de réussir quelquefois. Aussi, j’en prends le ciel à témoin, si
au risque de ma vie j’avais pu sauver votre mari, mon oncle bien-aimê, je n'eusse pas hésité un moment !
— Oh ! croyez-le, ma mère ! s'écria mademoiselle de Mérèville en se suspendant au cou de !a marquise; je me porte garante que Daniel eût opéré le salut de mon pauvre père si cet acte eût été au pouvoir d’un homme.
— Paix ! mademoiselle, dit la marquise avec autorité ; vous* laisserez-vous prendre à ces phrases vides de sens, à ces beaux . sentiments d'apparat ? Je sais, en effet, que le citoyen Daniel 1 donne volontiers à entendre qu'il se sacrilie pour sa famille. Au lieu de le blâmer, nous devrions l'admirer et ressentir pour lui une profonde gratitude !
— Et pourquoi non, ma mère ? reprit la jeune fille avec hardiesse; Daniel nous a rendu déjà de tels services...
Daniel l'interrompit :
— Ma cousine, de grâce, dit-il, n’attirez pas sur vous, en défendant ma cause, une colère que tant de fatales circonstances expliquent, si elles ne la justifient pas... Je ne prétends point chercher une excuse, poursuivit-il en se tournant vers la marquise, dans les services que j'ai pu rendre; dès les premiers temps de cette révolution, je l’avoue, la réflexion, l'élude du droit, des instincts particuliers peut-être, m’avaient fait adopter certaines idées que je vois triompher aujourd'hui. Je ne saurais approuver l’application rigoureuse, inexorable, de ces principes; je déplore les excès qu’elle entraîne: mais, comme beaucoup d’autres, je pense que le bien naîtra de cette tourmente passagère. En attendant, je vous le jyre, madame, je n’ai que respect et pitié pour ses victimes ; je voudrais les sauver; mais que peut un homme contre un ouragan ?
— Encore une fois, phrases que tout cela, dit la marquise d’une voix sombre ; si vraiment vous aviez les sentiments généreux dont vous faites étalage, ne pouviez-vous tenter quelque chose, employer votre crédit, exposer votre sûreté même pour arracher votre oncle, mon mari, à l’épouvantable vengeance de vos dignes amis ?
— Par pitié ! madame, ne m’accablez pas, reprit Daniel avec une sorte de désespoir; ne me reprochez pas ce qui est l’œuvre de la fatalité. Si pénible? «"** soient pour vous et pour Maria ees cruels souvenirs, permthez-moi de vous rappeler les circonstances de cette catastrophe. Ni vous, ni votre mari, par un sentiment que j'approuve, vous n’aviez voulu émigrer. Assurés de l’estime et de l'affection de vos voisins, vous résidiez paisiblement à votre château de Méréville, dans une campagne écartée, oû le souffle de la tempête sociale n'arrivait qu’affaibK et presque insensible. M. de Méréville appartenait à cette por-
•Dtgttiz®rtJ7<3üUgI
lion intelligente de la noblesse qui n’avait pas désapprouvé la révolution ù son origine: il reconnaissait la nécessité de réformer les abus monarchiques ; il n’avait ni la morgue, ni les préjugés de sa caste; il vous avait épousée, vous, madame, qui apparteniez à une famille honorable, mais bourgeoise, l’ar-^^ dessus tout, il avait cette bonhomie de mœurs, celle simplicité de manières qui gagnent les cœurs. On pouvait donc espérer que vous seriez oubliés par les passions mauvaises, et je complais user de mon influence dans la province pour écarter de vous toutes les atteintes et tous les dangers.
« Sur ces entrefaites, les événements du 10 août éclatèrent à Paris. I.e monde entier trembla du coup terrible que le peuple venait de trapper. Cependant il ne semblait pas que cette commotion nouvelle dût encore influer sur votre destinée, quand j’eus connaissance que M. de Mérèville avait disparu, et que, ma cousine et vous, vous étiez restées seules au château. Je crus que mon oncle avait émigré, et j accourus tout inquiet à votre résidence. Vous essayâtes de me rassurer : « Le marquis, disiez-vous, était absent pour ses affaires et il ne pouvait manquer de revenir bientôt. » Je ne partageais pas votre tranquillité apparente, mais vainement je tâchai de vous arracher votre secret. Je vis avec douleur que vous commenciez à vous défier de moi, et je me retirai le cœur navré, sans avoir obtenu de vous aucun éclaircissement.
« Que s’était-il passé? Je devinais que la patience du gentilhomme libéral avait enfin été poussée à bout; mais à quelle périlleuse entreprise s'était-il laissé entraîner? Je l’appris seulement quand il était trop tard pour intervenir d'une manière " efficace.
« Un jour, il y a environ deux mois de cela, je vis dans les papiers publics une sinistre nouvelle. Je ne pouvais d’abord y croire; mes yeux se troublèrent, la tête me tourna. Cependant le fait était positif, indubitable. Je savais enfin ce que vous aviez eu le triste courage de me cacher.
« Le marquis de Mérèville, effrayé de la marche rapide de la révolution, poussé peut-être secrètement par d’imprudents amis, était allé à Paris prendre part à une entreprise audacieuse, dont le but était la délivrance du roi et de la famille royale. Les conjurés, n'ayant pu prévenir la catastrophe du 21 janvier, n’en persistèrent pas moins dans leur plan pour sauver !a reine et le dauphin; mais ils furent trahis, arrêtés, et vingt-quatre heures après leur arrestation, tout était fini.
• Vous le voyez, madame, le journal m'apprenait à la fois et la tentative insensée de ces téméraires gentilshommes et les suites funestes de celle tentative. I'eul-ètre, si vous m’aviez rè-
vélê, dès le principe, dans quelle entreprise périlleuse mon oncle était engagé, serais-je parvenu à l’en détourner; en désespoir de cause, je serais accouru à Paris, et à tous risques... Mais vous vous étiez déliée de moi, et nous devions tous porter la peine de celte défiance.
« Malgré l'immense douleur qui m'accablait, il me fallut songer d'abord à votre sûreté. Je prévoyais qu'on ne vous laisserait pas longtemps en paix à Méréviile; et, en effet, deux jours après la tragique nouvelle, je recevais, en ma qualité d'officier de la police judiciaire, un mandat d'arrestation décerné contre vous, avec ordre de le faire exécuter sur-le-champ. Mais déjà j'avais pu vous prévenir et vous trouver une retraite. N'osant • me rendre moi-même à Méréviile, car mon absence eût excité des soupçons dangereux, je vous avais envoyé un homme de confiance pour vous conduire ici en toute hâte, sous un déguisement et de nuit. 11 me semblait que vous n'auriez plus rien à craindre au château du Breuil, sous la protection de votre frère, qui a obtenu un certificat de civisme, et dont les opinions démocratiques sont connues. Je fus donc un peu rassuré, quand •mon agent revint m’annoncer que vous et ma chère cousin» vous étiez arrivées heureusement dans ce paisible canton.
. .. « Voilà quelle a été ma conduite, madame, et, je vous le demande, n'a-t-elle pas été celle d’un honnête homme et d'un bon
J tarent ? Depuis celte époque, je m'étais contenté de veiller de oin sur vous, n’osaut venir, car je suis surveillé moi-même, et la moindre imprudence pourrait me perdre avec vous. Mais je vous croyais sous le toit de votre frère, dont l'intérêt même était de vous protéger; aussi, jugez de mon étonnement, de mon indignation, quand, bravant des risques réels pour vous rendre visite, j'apprends que l'oncle Ladrange a refusé un asile à sa sœur et à la fille de sa sœur! Après les avoir reçues pendant une seule nuit dans sa maison, il a cédé aux suggeslions de l’égoïsme et de la peur; il a remis à son fermier le soin de protéger deux pauvres femmes proscrites et sans défense. Depuis ce temps, il n'a pas voulu les voir une fois; il n’a pas daigné descendre à la ferme; elles n’ont reçu de lui ni secours ni consolations... Mais je vais le faire rougir de sa coupable conduite... »
— Pourquoi seriez-vous surpris de cette conduite, et pourquoi mon trère en rougirait-il ? demanda la marquise avec son ironie amère; votre oncle, citoyen Daniel, est conséquent avec lui-même, et il ne cherche pas, comme tant d'autres, à cacher son égoïsme sous un masque de dèvoùment et de générosité. Quand il a tani fait pour conserver sa foriunc et sa vie, irait-il les exposer en donnant asile chez lui à la fille et à la Teuve d’un
conspirateur aristocrate? La citoyenne Pétronille, sa gouvernante, ne le lui pardonnerait pas... D'ailleurs, mon excellent frère est économe, et ce serait une trop grande charge pour lui d'héberger et de nourrir des ci-devant nobles; il vaut mieux, sous prétexte de leur sûreté, les mettre au régime sobre et peu coûteux d’une ferme percheronne... Mais laissons cela, monsieur; ma fille et moi, nous ne nous plaignons de rien, nous ne demandons aucune faveur, et si nous avons le choix de nos bienfaiteurs, nous préférons à tous autres les honnêtes campagnards qui nous ont accueillies dans notre infortune.
La persistance de cette haine, qui perçait dans chaque parole de la marquise, consterna Daniel.
Il reprit avec un accent douloureux :
— Je vois, madame, que rien ne saurait surmonter, quant à présent, vos cruelles préventions; mes explications rie peuvent vous convaincre, mes prières ne peuvent vous toucher. Aigrie par le malheur et la persécution, vous vous en prenez même à vos amis de ce qui est l’œuvre de la fatalité. Je compte donc sur le temps, qui ne peut manquer d’opérer une réaction favorable dans votre esprit judicieux. En attendant, votre retraite actuelle ne présente pas une sécurité suflisaute. La ferme du Breuil, ù cause des habitudes hospitalières du fermier, est fréquentée par un grand nombre de personnes; quelque soin que Maria et vous, vous preniez de vous tenir enfermées, vous pouvez être aperçues, et il ne faudrait pas une grande perspicacité pour deviner votre condition véritable; dans ce cas la tentation semblerait peut-être trop forte pour certaines gens. Au contraire, là-bas, au château que mon oncle habite presque seul et où l’on ne reçoit personne, vous ne serez pas exposées aux observations indiscrètes; vous y trouverez plus de liberté, plus de bien-être, et j'espère décider notre parent à vous y recevoir. 11 ne faut pas oublier, madame, que vous êtes encore sous le coup d’un mandat d’arrestation, et que la moindre négligence peut avoir des conséquences terribles.
— Eh bien ! qu'importe ! répliqua madame de Méréville avec
un désespoir farouche; je suis lasse de souffrir, et je me rési- v gnerai au sort de mon excellent mari, s’il le faut. f*
— Et votre fille, madame, votre tille si jeune, si digne de toutes les prospérités humaines, voulez-vous donc la con-^ damner à une mort prématurée ? Oh ! je vous en conjure, \ pour elle et pour vous, consentez à supporter vos maux avec patience et résignation. La crise où nous sommes ne saurait se prolonger longtemps. Je profiterai de la première occasion favorable pour vous tirer de cette situation fâcheuse; en attendant, laissez-moi prendre les mesures qu’exige impérieusement
votre sûreté. Je vous le répète, vous êtes trop en vue dans cette ferme; 1 espion le moins rusé vous reconnaîtrait à votre air de noblesse, il reconnaîtrait ma cousine à ses grâces naïves, à sa beauté...
— Cessez, monsieur, dit la marquise avec impatience, des flatteries qui ne réussiront ni auprès de ma fille, ni auprès de moi. Le temps n'est plus où, pleines de confiance dans la franchise de votre caractère, nous pouvions prêter l'oreille à ces paroles doucereuses. Mais faites l'essai dont vous parlez auprès démon frère, citoyen Daniel; je ne m'y oppose pas. S'il faut quitter cette maison, je la quitterai sans résistance, puisque le salut de ma tille, dites-vous, est à ce prix... Et maintenant, ajouta- t-elle froidement, permettez-moi de vous rappeler quo celte conférence prolongée avec deux femmes suspectes pourrait être remarquée et compromettre un zélé citoyen tel que vous.
Daniel poussa un profond soupir; il se sentait impuissant contre celte aversion déraisonnable qui méconnaissait les services les plus réels.
— Je vais m'éloigner, madame, reprit-il, car aussi bien ma présence vous devient importune; ce soir je vous rendrai compte du résultat de ma mission auprès de mon oncle Ladrange. Mais, avant de vous quitter, j'aurais encore un mot à vous dire touchant vos intérêts. Vos biens et ceux du marquis de Mérévilie ont été mis sous séquestre; j’aurais voulu vous épargner ce malheur, mais un ami puissanfque j'avais à Paris vient d'être proscrit à son tour ; il a dû s’enfuir pour sauver sa tête, et l’appui que je trouvais dans son crédit me manque tout à fait. Cependant, grâce aux influences que j'ai employées, vos propriétés n'ont pas encore été déclarées biens naiionaux, et j'espère, en traînant les choses en longeur, arriver à vous les faire restituer intégralement dans des temps plus tranquilles.
— Ah! répliqua la marquise, dont les yeux brillèrent comme en dépit d'elte-mème.
— Jusque-là, balbutia timidement Daniel, si vous éprouviez de la gène, et si vous vouliez permettre à un parent, que vous avez autrefois comblé de bienfaits, de vous offrir ses services...
— Assez, monsieur, interrompit durement madame de Mérêville ; quand j'aurai besoin de vos services, je verrai si je dois vous les demander; en attendant, épargnez-moi l’humiliation de vous entendre me les offrir.
Daniel leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin de l'injustice de sa tante, et il fit ses préparatifs de départ.
— Madame, dit-il enfin, ne vous offensez pas si je vous conjure; ainsi que mademoiselle Maria, de ne pas quitter cette
chambre avant mon retour. 11 se trouve en ce moment à la ferme des personnes dont les allures m'inspirent des soupçons et le plus intime ennemi peut être à craindre.
— jl sutlit, monsieur, répliqua sou altière parente; avez l’esprit en repos, nous sommes habituées de longue date à la réclusion la plus austère. Merci de votre avis, pourtant; il est d'autant plus généreux que si vos amis les révolutionnaires venaient à découvrir notre retraite, vous et votre digne oncle vous hériteriez de nos domaines.
Ce dernier trait était si cruel, si peu fondé en ce qui concernait Daniel, que le jeune homme ne put plus se contenir, et des larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Mademoiselle dé Méréville courut à son cousin, et lui prenant la main dans les siennes, elle dit avec effusion :
— Daniel, mon pauvre Daniel, pardonnez à ma mère... elle a le cœur déchiré! Un jour viendra, comme vous le disiez tout à l'heure, où elle saura mieux vous apprécier! Quant à moi, je suis pénétrée de reconnaissance pour votre dévoùment, et si vous avez réellement des torts je vous les pardonne.
— Que signifie ceci, mademoiselle? s’écria la marquise irritée.
La jeune tille recula, épouvantée elle-même de ce qu elle venait de dire; mais déjà Daniel avait relevé la tète, et une ineffable satisfaction se peignait sur son visage :
— Merci, Maria, ange du ciel! s’écria-t-il; vous m’avez rendu la force et le courage. Ayez conûanceen moi; malgré les funestes préjugés de votre mère, je vous sauverai l une et l’autre ou je périrai à la peine.
Daniel sortit de la chambre, et bientôt après on l’entendit galoper dans l'avenue.
LE CHATEAU DU BREUfL.
Avant d’aller plus loin, il nous faut encore donner au lecteur quelques détails rétrospectifs sur la famille Ladrange, dont les divers membres vont jouer les rôles principaux dans cette histoire.
Les Ladrange formaient une de ces riches familles bourgeoises qui, en province, marchaient presque de pair avec la noblesse. Peut-être même, si l’on en croyait certaines prétentions, avaient-ils aussi une origine nobiliaire, dont deux ou trois générations consécutives avaient négligé de se prévaloir. Leur
richesse remontait à Pierre Ladrange ou de la Drange (là était Je point en discussion), qui, vers la tin du seizième siècle, s'était établi armateur à Nantes, et avait réalisé des bénéfices importants dans le commerce maritime. Ses descendants renoncèrent au négoce ; mais par un hasard assez rare , leur fortune n'avait pas subi de diminution notable pendant deux siècles, si bien qu'au moment de la révolution, elle était encore considérable.
D’autre part, les Ladrange n’avaient rien négligé de ce qui
f iouvait ajouter à leur influence. Ils étaient alliés aux familles es plus honorables de la Beauce et du pays cbnrtrain : plusieurs d’entre eux avaient suivi avec distinction la carrière de la magistrature. La ville de Chartres avait même eu deux baillis de leur nom : le dernier, Paul-Anselme Ladrange, mort en 4780, était le père de Daniel.
Paul-Anselme, qu’on appelait habituellement le bailli dans sa famille et dans le pays, avait eu un frère et une sœur plus âgés que lui. Le frère aîné, propriétaire actuel du château du Breuil, où il demeurait, hérita, selon l’usage d'alors, tous les biens de la famille, et il était, dès sa jeunesse, trop avare pour laisser à ses puînés autre chose que leur misérable légitime. Paul-Anselme dut donc se contenter d’une modeste charge que son père lui avait achetée au présidial de Chartres, et sa sœur fut destinée au couvent. Heureusement, Paul-Anselme était un homme de haute intelligence, et la sœur était jolie; pendant que l'un devenait un des premiers magistrats de sa ville natale, l'autre épousait le marquis de Méréville, gentilhomme campagnard qui possédait une belle terre dans l'Orléanais.
Le bailli, malgré les fonctions importantes dont il avait été revêtu, mourut pauvre, et son fils Daniel, demeuré orphelin à l'âge de douze ans, n'avait d’autre fortune qu'une modeste rente provenant de sa mère. A la vérité, Daniel pouvait être considéré comme le futur héritier de son oncle Ladrange du Breuil, qui n'avait jamais été marié, et qui loin de dissiper sa fortune, l’augmentait par toutes sortes de moyens plus ou moins avouables; mais l'oncle du Breuil, avec lequel nous ferons bientôt connaissance, n’était pas homme à s'imposer le moindre sacrifice pour un parent peu fortuné. 11 ne consentit à devenir le tuteur de Daniel qu'apres s’être assuré que l'orphelin avait des ressources suffisantes pour ne pas tomber à sa charge. Du reste, ses devoirs de tutelle se réduisirent à peu de chose ; il mit son neveu en pension au collège de Chartres, et il ne le voyait qu'aux vacances, quand l’écolier venait au Breuil recevoir des leçons de rigoureuse économie. Plus tard il l'envoya prendre ses degrés à Paris, d'où le jeune homme revint ù Chartres pour sui-
Digitizad by Googti
vrc la carrière d’avocat; mais, dans les différentes phases de son existence, Daniel avait été averti qu il n'eùt pas à dépasser d’un liard le chiffre de sa petite rente, et il s était conformé exactement à ces prescriptions.
Si Daniel ne trouvait qu’égoïsme et dureté du côté de son tuteur, il n’en était pas de même du côté de sa tante de Méré- Trille. La marquise avait toujours aimé son jeune frère, et elle reportait sur le tils la tendresse qu’elle avait eue pour le père. Le marquis lui-mème s’était pris d’une vive tendresse pour l’orphelin. Quand Daniel venait passer quelques jours à Méréville, il le comblait de cadeaux; il lui faisait connaître ces douces joies de l’enfance dont le privait son tuteur. Plus tard, quand le jeune Ladrange eut acquis la connaissance des lois, le marquis, un peu processif, comme il convient à tout bon propriétaire campagnard, aimait à le consulter sur scs affaires litigieuses et à s'entretenir avec lui de ses droits imaginaires ou réels. Mais ce qui attirait surtout Daniel à Mèréville, c’était la présence de sa cousine Maria, charmante enfant qu’il avait vue grandir, dont il avait vu sedèveloppersuecessivement toutes les perfections. Une douce intimité s'était établie entre eux, et peut-être, depuis qu’ils avaient passé l'adolescence, cette intimité était-elle devenue de l’amour; mais aucun aveu n’avait été échangé. Ils s'aimaient depuis si longtemps et si naturellement, qu'ils ignoraient peut-être eux-mêmes ce qu’ils ressentaient l’un pour l’autre. D’ailleurs, leurs rapports avaient été si rares, et dans ces derniers temps, les circonstances étaient devenues si graves, qu’ils n'avaient pas eu le calme nécessaire pour faire cet examen de conscience.
C'était entre ces deux maisons s i différente. . le Breuil et Méréville, que Daniel avait partagé les courts loisirs que lui laissait l'élude, et l’on devinera facilement laquelle des deux obtenait ses préférences. Quand il avait passé quelques semaines chez son oncle Ladrange, il était contraint, soucieux et morne. Au contraire, après un court séjour au joyeux et hospitalier manoir du marquis, la fraîcheur reparaissait sur ses joues, son œil reprenait son éclat; son âme ardente se répandait au dehors en juvéniles élans. Toutefois, ses agréables séjours à Mèréville, non plus que les longues heures d’ennui qu’il affrontait au Breuil, n’étaient capables de lui faire oublier le soin de son avenir. Plein d’une noble ambition et ne comptant que sur lui-mème, il se préparait par un travail assidu, opiniâtre, à jouer son rôle dans le monde. Aussi quand il vint s’établir à Chartres avec le titre d'avocat, promettait-il au barreau de cette ville une gloire de plus et un magistrat intègre tel qu’avait été son père.
Un mot ici pour expliquer ces opinions libérales qui indisposaient si fort la marquise contre lui.
Comme personne ne l’ignore, les principes qui causèrent la ebute de l'ancienne monarchie n’appartenaient pas exclusivement à telle ou telle caste. Quand l’explosion eut lieu, tous les esprits éclairés, dans la noblesse comme dans le Tiers-Etat , dans le clergé comme dans le peuple, s’accordaient sur la nécessité d’une réforme ; la divergence d’opinion commençait seulement à la question de savoir dans quelles limites cette réforme devrait s'accomplir. La magistrature notamment, qui, par l’organe des parlements, avait tait une si longue et si constante opposition au pouvoir absolu , avait déjà des habitudes de résistance et île liberté. Ce fut là le point de départ de Daniel Ladrange. Dés légistes distingués, anciens amis de son père, l’avaient initié à certaines doctrines traditionnelles. D'autre part, l'étude approfondie des origines du droit , la méditation des ouvrages que nous ont laissés les grands penseurs du dix-huitième siècle et peut-être aussi ce sentiment généreux qui pousse les jeunes gens à prendre la défense des classes opprimées contre les classes privilégiées, le jetèrent avec passion dans les idées nouvelles, et nul ne salua la révolution avec plus d’enthousiasme et de bonne foi.
Cependant, à mesure que des factions ennemies se disputaient la direction du mouvement révolutionnaire, Daniel Ladrange eût voulu pouvoir l'arrêter à de certaines limites; mais s’il regretta que ces limites fussent dépassées, il ne s'en effraya pas outre mesure. Voici pourquoi :
Quand Daniel avait débuté au barreau de Chartres, il s’était iié d’amitié avec un de ses nouveaux confrères dont on vantait partout la merveilleuse éloquence et la haute probité. Ce confrère était le fameux Pétition de Villeneuve, qui fut nommé député aux Etats-Généraux par le Tiers-Etats du bailliage de Chartres. Pétition avait apprécié à leur juste valeur les idées élevées, le courage et l’énergie de Daniel Ladrange. Dès qu’ils furent séparés , une correspondance active s'établit entre eux. C était Pétition qui dirigeait son jeune ami, le soutenait dans les défaillances que lui causaient les violences des factions, lui montrait sans cesse, au bout de la roule, la grande et magnilique régénération sociale qu’ils avaient rêvée l'un et l’autre. Devenu maire de Paris et président de la Convention nationale, Pélhion mit en Daniel une confiance absolue, et lui accorda une grande autorité dans leur pays natal. Ladrange, si modestes que fussent ses fonctions officielles de juge de paix, était en réalité un des chefs du parti révolutionnaire modéré dans sa province , et il avait profité souvent du crédit de son
ami pour sauver des proscrits ou prévenir de funestes excès.
Malheureusement la protection qu il avait trouvée jusqu à ce moment dans son ancien collègue venait de lui manquer tout à coup. Pétition, vaincu dans sa lutte contre la Montagre, décrété d‘ accusation, obligé de fuir, avait péri misérablement aux environs de Bordeaux avec deux autres députés mis hors la loi tomme lui. C'était de Pétition que Daniel avait voulu parler à Jbadame de Méréville, quand il avait annoncé la perte récente d’un ami puissant.
Cruellement blessé dans ses affections et dans ses croyances, Ladrange éprouvait une horreur véritable pour la faction victorieuse. Mais comment s'arrêter sur la pente redoutable où il était lancé P Ses relations bien connues avec Pétition l'avaient rendu suspect au parti dominant, il le savait; i\ la première hésitation qu'il montrerait, il se sentait perdu. D'ailleurs sa retraite eût laissé sans soutien les dames de Méréville et son oncle lui-m â me, que son crédit défendait seul contre les passions du moment. Ces considérations l'avaient décidé à dissimuler ses opinions réelles, et à cacher soigneusement sou aversion pour la faction qui s'était emparée du pouvoir.
Aussi 1 injustice outrageante de sa tante, injustice dont les bonnes paroles de Maria n'avaient pu qu atténuer l'effet, avaitelle éveillé dans son esprit des doutes poignants. Tout en galopant dans l'avenue, il se demandait si vraiment les reproches de la marquise n'étaient pas fondés, si des motifs d'intérêt personnel ou d'intérêt de famille pouvaient excuser sa conduite; mais la façade sombre et refrognée du cliùteau, qui sc montr* bientôt à travers les arbres, vint donner un nouveau cours à setpensées.
Le chateau du Breuil était une vieille et massive construction, de forme carrée, que la parcimonie de son propriétaire actuel hissait dans un état voisin du délabrement. Des «Jiènes séculaires qui l'entouraient lui interceptaient Pair et le jour. A voir ses volets toujours rlos, on eût dit qu'il était inhabité. La mousse avait envahi les toitures ; les grandes cheminées de pierre qui surmontaient les pignons ne donnaient aucune fumée ; les mauvaises herbes se haussaient de toutes parts sur leurs tiges épineuses comme pour les dérober aux regards. Aucune poule ne caquetait dans les cours, aucun pigeon ne roucoulait sur les girouettes rouillées. Rien ne vivait, ne bruissait dans cette lugubre habitation. Les ( hauts de quelques oiseaux solitaires résonnaient à l'entour comme dans ia profondeur des bois.
Une grille de fer, selon l’usage, ferma!', l'avant-cour ; mais celte grille était munie intérieurement d’une cloison de fortes
F lanches qui ne permettait pas au regard de pénétrer dans enceinte. La porte, solidement barricadée, ne semblait pas avoir tourné sur ses gonds depuis bien des années ; la loge du portier, qu’on apercevait par-dessus les barrières, avait son toit crevé et tombait en ruine. Aussi Daniel, suivant un étroit sentier à peine tracé au milieu des plantes parasites , se diri- .
5 ea-t-il vers une porte bâtarde pratiquée dans un mur élevé et à emi cachée sous des touffes de lierre’, c’était l'entrée ordinaire du château du Breuil.
Comme il allait mettre pied à terre, il aperçut à quelques pas un homme immobile, qui observait l'habitation avec une grande curiosité. Absorbé par sa contemplation, cet individu n'avait
{ ias entendu venir le cavalier. Au bruit qui se faisait derrière ui, il tourna enfin la tête ; après avoir jeté un coup d’œil sur le voyageur, il s’empressa de franchir un éehalier voisin en sifflotant, et disparut derrière les buissons. Cependant Daniel avait eu le temps de reconnaître l’aoûteron qu’il ava : t vu à la ferme un moment auparavant, et que l’on appelait le Borgne-de Jouy.
A cette époque de troubles, la moindre circonstance était matière à soupçons, et si le jeune Ladrange avait eu l’esprit
{ dus libre, il eût voulu savoir ce qui attirait ce rôdeur près de a maison de son oncle. Mais l’impression de défiance causée par cet incident s’effaça rapidement, et Daniel sautant à bas de son cheval, vint tirer une vieille corde à nœuds qui pendait à côté de la porte.
Aussitôt, la maison qui paraissait déserte et abandonnée, donna quelques signes de vie. Des aboiements sonores, qui devaient provenir d’un dogue de la plus haute taille . s’élevèrent dans l’intérieur et continuèrent sans interruption. Toutefois, il fallut attendre encore plus de cinq minutes avant qu'une créature humaine se présentât pour rèûondre à l’appel de la cloche, et Daniel allait sonner une seconde fois, lorsqu# enfin des sabots cliquetèrent sur le pavé de la cour, et une voix aigre dit en patois de l'autre côté de la porte :
Qui donc vient chez nous? Un vagabond sans doute... Passez votre chemin, on ne donne rien ici.
Daniel connaissait cette voix peu harmonieuse, et il répondit avec impatience:
— C’est moi, Pétronille; allons dépêchez-vous de m’ouvrir, car j'ai hâte de voir mon oncle.
Mais on ne se pressa pas de se rendre à celte invitation; un judas pratiqué dans la porte s’ouvrit sournoisement, et une vieille femme rechignée examina le visiteur, enfin on dit avec plus d’étonnement que de joie :
LES CHÀL-FFEURS 3 1
— Tiens, c’est le petit Daniel!.., Qui diable se serait attendu à le voir aujourd'hui ? Mais vous avez passé par la ferme, mon gars, et vous y aurez dîné sans doute; ce sera fort bien fait, car notre garde-manger n’est pas des mieux fournis.
Tout en parlant, la vieille écartait avec lenteur d'énormes verrous! Jamais prison ou forteresse n’avait été mieux prolé-
f ;ée que le château du Breuil contre les visites et les surprises, .a porte finit pourtant par s'ouvrir avec un grand bruit de ferraille, et Daniel eut la permission d'entrer; mais, en voyant qu’il traînait avec lui son cheval, la vieille s'écria d'un ton acariâtre : ,
— Miséricorde! petit, à quoi pensez-vous donc de nous amener cette bête? Nous n’avons ni foin ni paille; quant à l’écurie, elle n’a plus de toit, et j'ai brûlé, l'hiver dernier, les auges et la . crèche... Ensuite, poursuivit-elle, vous ne resterez pas longtemps ici, n'est-ce pas? vous repartirez sans doute ce soir, et il broutera ces grandes herbes qui poussent partout... Jérôme lui tirera un seau d'eau et ça passera pour cette fois.
La cour où l’on venait d'entrer présentait, en effet, une grande abondance d’orties et de chardons, qui croissaient vigoureusement au milieu d'instruments de labourage à demi pourris, de charrettes sans roues, de tonneaux effondrés. Daniel ne lit aucune observation, car il en savait l’inutilité; il ôta le mors et desserra les sangles de sa monture; puis laissant au pauvre animal la permission d’accepter le régal annoncé, il suivit dame Pétronille, qui s’avançait vers la maison.
Cette femme, qui semblait avoir la surintendance dans le triste château du Breuil, était une paysanne de trois pieds et demi de haut, ù laquelle plusieurs jupons superposés donnaient une rotondité extraordinaire. Mais le nombre de ccs vêtements nuisait sans doute à leur qualité, car ils étaient presque en haillons. La figure osseuse de Pétronille, scs yeux rouges et clignotants,' sa large bouche, qui en s'ouvrant, laissait voir deux dents uniques, noires, longues comme les défenses d’un sanglier, formaient un ensemble d'une laideur peu commune. Tout en marchant, la vieille tricotait un gros bas de laine pour son maître, et, son peloton placé dans la poche de son tablier rapiécé, une de scs longues aiguilles passée dans sa coiffe sorîdide, elle faisait' fonctionner ses vieux doigts avec une èton- •nante agilité. *
Pétronille était depuis plus de trente ans au service de M. Lagrange du Breuil, et elle avait connu Daniel tout enfant. Cependant elle n’eut pas un mot de bienvenue, pas un signe
amical pour le neven de son maître, qu elle revoyait après une longue absence. Au contraire, elle lui jetait des regards de mauvaise humeur, comme à un hôte importun. Daniel, sans s'offenser de cet accueil hostile, lui demanda comment tout le monde se portait au château.
— Bien, bien, vous allez voir, répliqua la vieille d’un ton maussade; ça pourra déranger ceux qui comptent sur les souliers des morts, et qui, en attendant, viennent mang'er ici le sec et le vert; mais les choses sont ainsi, etnuus nous portons à merveille.
Daniel, habitué aux grossières boutades de la gouvernante, ne jugea pas à propos de relever celle-ci, ou peut-être, dans sa distraction, n’en avait-il pas compris le sens. On marchait au milieu de décombres et de débris de tous genres pour ga-
S ner feutrée de la maison, située du côté opposé à la façade.
n passa devant la niche du vieux dogue hargneux, qui ne cessait de hurler en secouant sa chaîne; mais à peine le chien eut-il flairé le nouvel arrivant, que ses aboiements devinrent une espèce de grognement de plaisir, et il finit par remuer la queue d’un air caressant. Peut-être se souvenait-il des morceaux de pain que Daniel, étant écolier, lui donnait parfois en cachette. Le jeune homme accorda une caresse distraite à ce gardien du logis, et continua son chemin.
Celle face du château était aussi lugubre que la première. Les fenêtres du premier étage étaient hermétiquement closes ; deux ou trois seulement, au rez-de-chaussée, annonçaient des pièces habitées. Mais les haies vives et les arbres du jardin, qui n’avaient pas été taillés depuis longtemps, formaient une espèce de forêt vierge et empêchaient qu’on piïl remarquer du dehors cette circonstance. Tout semblait disposé, au contraire, pour laisser croire aux passants que ces bâtiments délabrés étuieut abandonnés depuis longtemps par leurs propriétaires.
Comme Daniel allait monter un perron composé de deux * ou trois marches descellées, quelqu’un lui cria timidement :
— Bonjour et fraternité, monsieur le citoyen Daniel.
Cette salutation baroque lit retourner le voyageur. A travers les broussailles qui servaient de limites au jardin, il aperçut, un jeune paysan qui, appuyé sur sa bêche , lui souriait niaisement. Cette fois, Daniel revint sur ses pas , et s'approchant de celui qui venait de l’interpeller, il lui dit avec cordialité:
— Bonjour, Jérôme. On ! comme te voilà grand, mon brave garçon !
Jérome allait répondre, mais la vieille Pétronille intervint brusquement :
— Allons ! reprit-elle, voulez-vous encore fui faire perdre son lemps ? Un fainéant qui ne gagne pas le pain qu'il mange !
Le pauvre Jérôme se remit à i ouvrage sans oser souffler, et Daniel, sentant la nécessité de ne pas irriter en ce moment la revêche créature dont il connaissait le pouvoir sur l'esprit de son oncle, ne chercha pas à prolonger la conversation. Il se contenta d'adresser au jardinier un signe auiical et entra dans la maison.
line grande pièce non plafonnée, pauvrement carreleé en briques, semblait être la salie commune des habitants actuels du Breuil. C'était l'ancienne cuisine du château. On I avait garnie de meubles éclopés et disparates; un vieux lit à rideaux de serge en occupait un angle. Des us'cnsiles de ménage, une t.ible chargée de papiers, une bûche à pain, des fusilsde chasse et une machine à briser le chanvre formaient sous une couche de poussière le plus étrange tohu -bohu qu' il fut possible d’imaginer. Cette pièce et une chambre attenante servaient seules dans le château; toutes les autres, et elles étaient nombreuses, demeuraient fermées, et l'on n'y pénétrait jamais.
Un homme d'une soixantaine d'années, grand, maigre, efflanqué, au nez rouge et épaté, aux yeux petits et brillants comme ceux d'un pcrc, était assis devant une table boiteuse sur laquelle on voyait un peu de pain d'orge, un pot de cidre et deux pommes cuites. Sa tète était couveite d'un vieux chapeau à trois cornes surmonté d'une large cocarde tricolore, et par-dessous cette vénérable coiffure s'échappaient quelques mèches de cheveux d'un blanc jaunâtre. Le reste de son costume consistait en une longue redingote brune, trouée au coude et raccommodée dans le dos avec du (il blanc, et en une culotte de velours olive , dont on avait f.iil un pantalon par l'addition de deux jambes en étoffe de nuance différente. Un gilet ù mille raies et des sou-' fiers ferrés complétaient cet équipage misérable. Cet homme si mal accoutré était pourtant le citoyen Michel Ladrange, propriétaire du château du Bèeuil, et disait-on, un des plus opulents capitalistes de l'ancienne province du Perche.
L'arrivée d'un visiteur semblait l’avoir alarmé ; au bruit de la cloche, il avait interrompu son maigre repas et s’était mis à écouter avec anxiété. Aussi, eu voyant entrer son neveu, poussa-l-il un soupir de soulagement. Use leva et vint au-devant de lui avec plus de cordialité qu'il ne lui en avait jamais montré.
— Tiens, c'est toi, mon garçon ? dit-il en lui présentant la main; je ne t'attendais pas, et tu m'as causé une frayeur.. .Mais qu'as-tu donc? poursuivit-il en remarquant l'air préoccupé de Daniel; serais-tu porteur de quelque mauvaise nouvelle, par hasard ? Y a-t-il du nouveau là- bas, à la ville ?
— Non, non, mon oncle, rien que vous ne sachiez sans doute depuis longtemps.
— A la bonne heure ! En te voyant cette mine renversée... Mais c'est l'effet de la fatigue du voyage, peut-être... Allons ! assieds-toi ; lu mangeras bien un morceau avec moi ?
Et il désignait les restes de son frugal repas. Daniel s’assit, mais ii s'excusa de manger.
— Tu ne peux du moins me refuser de boire... Pétronille, tu trouveras dans l'armoire une bouteille encore à moitié pleine de vin ; apporte-nous-la, pour que Daniel r: moi nous buvions h la santé de la nation et à la confusion des aristocrates.
— Quoi! faut-il mettre la maison à l'envers? dit la gouvernante de ce ton récite qui lui était ordinaire ; ce petit est pourtant au fait de nos habitudes, je pense.
Mais un regard impérieux du vieux I.adrange lui imposa silence, et elle obéit en rechignant. Daniel, par complaisance , trempa ses lèvres dans l'espèce de vinaigre qu'on lui versa parcimonieusement ; l'oncle vida son verre et reprit d'un ton joyeux •.
Tu me croiras si tu veux , Daniel, mais je suis vraiment ravi de ta visite. Depuis longtemps je désire l'entretenir d’une affaire que j'ai sur le cœur. Tu es un honnête citoyen, un bon patriote, et j'ai confiance en toi.-JI s’agit de ebo- s de la plus haute importance... tu verras... Alt ! je suppose que tu passeras ici la nuit ?
Daniel annonça qu’à son grand regret il se;..ii dans la nécessité de retourner le soir même à la vilie.
— Vous n’ignorez pas, mon oncle, poursuivi: il à demi voix, que depuis la mort de mon malheureux ami, . illustre citoyen Pétition, je suis moi-même presque suspect au.: membres du comité. Une absence trop prolongée démon j.ctîle pourrait être mal interprétée.
— Suspect, toi ! s’écria Ladrange, dtvd 1: cordialité diminua sensiblement, toi qui avais tant d’in!. . *i, < , loi qui faisais la pluie et le beau temps dans ce pays 1 t-tu donc devenir un ennemi de la nation ? Dans ce cas,- j* /audonnerais, je l’en avertis... Ton ami Pétition, on peut l. ..v •maintenant, n’élait en réalité qu'un modéré, un partisan ect et de Capet et de sa famille, peut-èlre même ageut secret de 1 étranger, et l’on a eu raison...
— Mon oncle, interrompit Daniel indigné, oubliez-vous que son crédit m a fait obtenir le certificat de civisme auquel vous devez en ce moment votre repos et votre sûreté?
— Paix, paix! mon garçon, dit Ladrange en promenant autour de lui un regard inquiet ; il n’est pas nécessaire de crier
rGOTgle
LES CHAUFFEURS. 4l
si haut... nul ne sait où peut sc cacher un espion ou un délateur. Mais écoute-moi, mon enfant; je suis plus âgé que toi et j'ai plus d'expérience. Je veux te donner un conseil. Tâche de te mettre au mieux avec le gouvernement actuel, coûte que coûte. Ah ! par exemple, il n'aime pas les aristocrates, et il les mène grand train; mais où est le mal ? Tous les malheurs de la nation viennent de ces aristocrates dont nous ne pouvons pan cuir à purger le pays!
— Mon cher oncle, répondit Daniel, vous oubliez sans doute
2 ue, peu d années avant la révolution , vous avez écrit à la hancellerie de France pour réclamer les privilèges de la noblesse, prétendant que la famille Ladrange était noble de temps immémorial, bien que des ancêtres négligents eussent laissé tomber leur titre en désuétude? J'ai vu vos lettres à la municipalité, mon oncle.
Lad range devint livide.
— Tu as vu mes lettres ? demanda t-il d’ur.e voix étranglée: et où sont-elles ?
— Je les ai brûlées, car si ces pièces fussent tombées dans des mains ennemies, vous étiez perdu.
— Bien je te remercie; tu es un brave garçon! s’écria le vieillard avec explosion. Je pourrais certainement expliquer d'une manière très -naturelle la démarche qu'on me força de laire autrefois, mais il y a des gens si mal intentionnés... Enfin , laissons cela; puisque tu es véritablement mon ami , Daniel, je vais te conter l’affaire qui m’occupe en ce moment; mais, ajouta-t-il en regardant avec inquiétude la grosse Pétronille, qui allait et venait autour d’eux en bougonnant, lu préférerais peut-être passer dans ma chambre ?
— A vos ordres, mon oncle, dit Daniel; cependant, permetlez-moi d'abord de vous entretenir de l'objet de ma visite, et ensuite, j’aurai l’esprit bien plus libre pour écouter vos communications. Je viens de la ferme, où j'ai vu les personnes que vous savez...
— A b ! tu les as vues, répliqua l’avare, dont le visage se rembrunit de nouveau; eh bien! que veulent-elles?
Daniel exposa d’une manière chaleureuse le danger qu'il y avait pour les dames de Mèréville à résider plus longtemps * chez Bernard, où elles pourraient être reconnues, malgré leur déguisement, et il finit par conjurer son oncle de les recevoir immédiatement au château du Breuil. En entendant celte proposition, le vieux Ladrange bondit sur sa chaise,
— Malheureux enfant! dit-il avec une extrême véhémence, veux-tu donc me perdre? N'est-ce pas assez de m'avoir embarrassé de ces maudites femmes? Je m'exposerais à être con-
42 LES OIAUFFEURS
sidéré comme leur complice, moi qui suis un bon patriote e! qui déteste les aristocrates. Elles sont à la ferme, qu'elles y restent! quant à les recevoir dans ma maison, je n’y consentirai jamais. De par tous les diables! ce serait porter moimême la tête sur le billot.
— il n'y a pas moins de danger pour vous, mon oncle, de les avoir reçues à la ferme, qu'il n'y en aurait de les recevoir hu château. Eiles sont toujours chez vous, sous voire protection, et si l’on venait à les découvrir, soit là-bas, soit ici, vous n'en seriez pas moins compromis.
— Tu as raison, je n'avais pas pensé à cela; je vais signifier à Bernard qu'il ait à les congédier au plus vite, ou sinon... Oui, oui, il les renverra, ou je le chasserai lui-même! je ne veux pas pour ces pécores devenir suspect à mon tour.
Mon oncle, 'ee serait une infamie dont vous êtes certainement incapable. Refuser votre appui, enlever leur dernier asile à doux parentes si dignes et si malheureuses! vous n'avez pu concevoir un pareil projet.
— Je l'ai conçu pourtant, et je vais l'exécuter à l'instant, dit Ladrangeavec résolution en se levant. Pétronille, donne-moi ma canne; il faut que je descende à la ferme.
— Monsieur, s’écria Daniel avec impétuosité, finissez, je vous en conjure, cette cruelle plaisanterie. Vous ne pouvez sérieusement songer à une semblable lâcheté, et si vous en étiez capable, je vous déclare que je m’attacherais â votre sœur et à sa fille pour les protéger, que je les suivrais partout au risque de me perdre avee elles. Peut-être ma mort, comme la leur, ne laisserait-elle pas un grar.d vide dans vos atleclions, cependant mes bons oflæes peuvent encore ne pas vous être inutiles. Trois fois déjà vous avez été dénoncé et sur le point (T être arrêté, trois fois j'ai paré le coup... J ai tort de vous rappeler cela, mais vous m'y forcez.
Ladrauge luttait contre les suggestions diverses de la peur.
— Je te crois, reprit-il; ce doit être vrai, puisque tu l’as-
sures... Mais voyons, Daniel, mon enfant, tu n’as aucune raison de te sacrifier ainsi? On peut être bon parent, mais quand il y va de la tète... Tu ne ferais pas ce que lu dis là; je gage quetu ne le ferais pas ? J
— Je le lerais, mon oncle, aussi vrai qu’il y a un ciel audessus île nous.
La solennité de cette affirmation consterna le vieillard. 11 réfléchit un moment.
— Allons, reprit-il, puisque tu y liens tant, Bernard sera libre d'agir envers ces femmes comme il voudra : il peut les garder.
LES CITAUFFEtrnS 43
s'il en a la fantaisie; quant à les installer ici, je n’y consentirai jamais, dùt-on me couper en morceaux... N'est-ce pas, Pétronille, que nous ne recevrons jamais chez nous des aristocrates?
— Miséricorde! dit la {gouvernante avec colère; si vous aviez cette faiblesse, j'enverrais tout promener. Des princesses qui bouleverseraient la maison... Là-bas, à la ferme, on n'est occupé que de leur repas; ce sont des œufs par-ci, des poulets par-là ., une ruine entin !
— On pourrait s'arranger pour que le séjour de ces dames au château ne vous induisît pas en dépense, reprit Daniel prompt à saisir i’à-propos; je m'engagerais à payer une pension suffisante...
— N'en parlons plus, n'en parlons plus, interrompit Ladrange sèchement; je suis pauvre et une pension ne serait pas à refuser... Mais brisons là... Par considération pour toi, Daniel, je veux bien encore laisser à la ferme ces sottes créatures, que Dieu confonde ! tuais ne demande rien de plus, car tu me rendrais fou.
Toute insistance devenait inutile devant les considérations d’intérêt personnel qui dominaient le vieillard. Cependant Daniel voulut tenter encore quelques efforts.
*— Assez, assez, mon parti est pris, interrompit de nouveau Ladrangc avec impatience ; pas un mot de plus à ce sujet ou nous nous fâcherons... Suis-moi plutôt, poursuivit-il en se levant et en clignant les yeux d'un air de mvslére; dans ma chambre nous serons plus' à l'aise pour causer de choses importantes.
Et il prit Daniel par le bras.
— Ah! ah! dit 1 acariâtre Pétronille à son maître, est-ce de moi que vous vous défiez? 11 est bien temps de commencer des cachotteries? Ne sais-je pas tous vos secrets... même la place . où vous cachez votre argent?
— Silence! brute! As-tu donc perdu l'esprit? s'écria Ladrange avec un geste menaçant.
Puis, se. tournant vers son neveu :
— Ne l'écoute pas, reprit-il , est-ce que j’ai de l’argent? Je suis ruiné comme tout le monde ; on ne me paie pas, les impôts m’écrasent... mais cette femme est si taquine!... Que veux-tu, Daniel, poursuivit-il avec un sourire d'indulgence, il faut passer bien des choses à de vieux serviteurs. J'ai laissé prendre à Pétronille un mauvais pii, et il est trop tard maintenant pour qu’elle se corrige.
Il conduisit son neveu dans une pièce voisine et referma soigneusement la porte derrière lui.