EPILOGUE
Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis l'extermination de la bande dürgcres. Par une belle journée du commencement de septembre 1811 , dans une pittoresque et plantureuse campagne de Picardie, non loin des bords de la Somme, nous retrouvons qtielques-uns des personnages importants de cette histoire.
Au centre de ce beau paysage s’élevait une espèce de château ou plutôt une ferme de premier ordre, située à un quart de lieue de la rivière. Elle se composait d’un grand nombre de bâtiments, nouvellement restaurés pour la plupart, et elle avait seule l'étendue d'un village ordinaire. C'était de cette ferme que semblaient dépendre les immenses champs de blé, les herbages sans lin, les bois de haute futaie qui s'élendaientâ l’entour. C’était vers elle que convergeaient plusieurs longues allées de chênes ou de pommiers ; c’étaient dans ses granges colossales, dans ses greniers interminables que venaient s’accumuler toutes les richesses de ce sol béni de Dieu ; c’était dans ces splendides ctables que rentraient le soir les nombreux troupeaux de bœufs et de moutons, les superbes attelages qui animaient la campagne. Les autres habitations, clair-semées dans la plaine, semblaient être ses tributaires : toutes étaient comme les humbles vassales de cette châtellenie agricole, d'où rayonnaient dans la contrée le bien-être et l’abondance..
Plusieurs personnes suivaient à pas lents une de ces longues avenues dont nous avons parlé. Elles se dirigeaient, à l’ombre îles arbres chargés de gui parasite et de fruits vermeils, vers un joli bois de haute futaie situé ù égale distance de la ferme et tl'un petit village voisin, comme pour servir de bufde promenade aux habitants de l’une et de l'autre. En avant sautillaient deux charmants enfants vêtus avec élégance : un petit garçon d’une dizaine d’années et une mignonne petite fille encore plus jeune. L’un et l'autre jouaient, riaient, babillaient avec la pétulance ordinaire de leur âge. Un papillon aux ailes diaprées
* vr*
traversant le chemin, un insecte rouge sur la feuille verte d'un buisson, une fleur brillante épanouie dans i’herbe, les mettaient en mouvement, leur faisaient pousser des cris de joie et d envie. Un jeune drôle d’environ quinze ans, moitié paysan, moitié laquais, et vêtu d’une sorte de livrée grise, était chargé de veiller sur eux et de réprimer leur turbulence; mais il s’acquittait assez négligemment de celte tâche. Sa serpette à la main, il s'occupait de confectionner tantôt un sifflet d’écorce ou une baguette blanche pour le petit garçon, tantôt un moulin de paille ou une tresse de jonc pour la petite fille, et son travail l'absorbait tout entier. Seulement, quand les cris devenaient assez jéclatants pourêtre entendus des personnages graves qui suivaient et interrompre leur causerie, il hasardait de timides remontrances que l’on n’écoutait pas.
Ces promeneurs étaient deux hommes d'un âge mur, de tournure distinguée; l'un d’eux, vêtu d'un coutil gris, et dont le costume alliait heureusement ie respect de soi-même avec le sans-gène de la campagne, paraissait être le propriétaire de la ferme et des domaines considérables qui en dépendaient. Quoiqu’il eût quarante-deux ans à peine et qu’il lut plein de vigueur, l’expression ordinaire de ses traits était sérieuse, presque mélancolique ; cependant sa physionomie ne manquait jamais de s’épanouir quand son regard tombait sur les joyeux enfants qui s’ébattaient autour de lui et qui étaient les siens ; la gravité de l'homme se fondait alors dans un sourire de béatitude paternelle. Ce propriétaire opulent, cet heureux père, était Daniel Ladrauge.
Son compagnon, plus âgé de dix ans, se faisait reconnaître tout d'abord à sa prestance, à sa propreté scrupuleuse, comme à sa redingote bleue boutonnée sur la poitrine et à sa grosse moustache grise, pour un ancien militaire. Un ruban rouge ornait sa boutonnière; quoiqu'il marchât encore droit, d'un pas assuré, la proéminence de son ventre commençait à lui causer une gêne légère. Moins patient que Daniel pour la turbulence des enfants, il se tournait souvent vers eux en fronçant ses épais sourcils; mais comme en même temps sa bouche formulait un sourire d’indulgence, les petits espiègles ne paraissaient pas très-effrayés de ses mines de croquemitaine. Du reste, les deux amis ne se laissaient distraire que médiocrement et continuaient leur causerie.
— Ainsi donc, commandant, reprit Daniel, c’est sérieusement, cette fois, que vous avez quitté l’uniforme? En vérité, quand je songe à vos habitudes d’infatigable activité, je me demande comment vous pourrez vous habituer à la vie mou atone d'un simple bourgeois.
LES CDAUFFECRS. 391
— On s’habitue à tout, mon cher Ladrange. J’ai passé bien de mauvais jours et de plus mauvaises nuits au service; j'ai battu, je crois, du pied de mon cheval, le sol français tout entier ; j'ai souffert du froid et du chaud, de la faim et de la soif. Ma foi, on se lasse à la fin!... J’en ai pris mon parti ; j’ai demandé ma retraite, je l’ai obtenue, et je vais engraisser paisiblement, sans crainte de compromettre la dignité de mon grade. Le premier usage que je fais de ma liberté, rentrant dans le civil, est devenir vous rendre visite, à vous et à vos dames, dans votre belle ferme de Rancey, que je préfère de beaucoup à la triste masure de Mèréville. Nous allons chasser, pécher, nous promener, et vous verrez, morbleu! si je saurai m'acçommoder de celte bonne vie de fainéant... Pardon!
— Allons! Vasseur, ne vous gênez pas; vous ne craindriez pas que je prisse en mauvaise part celte maiencontieuse épithète si vous saviez combien peu je la mérite. Je suis seul pour diriger l'exploitation de cette grande propriété, et les occupations ne me manquent pas. En revanche, mes affaires prospèrent; j’ai une excellente femme, de charmants enfants (quoique un peu bruyants), et je ne me suis jamais trouvé si heureux.
— C'est justice , mon cher Ladrange ; mais, quoique l’agriculture soit une belle et utile chose, je regrette souvent que vous ayez cru devoir renoncer sitôt à une autre carrière... Plusieurs fois déjà, depuis votre démission de chef du jury de Chartres, on vous a offert, je le sais, des postes élevés dans la magistrature et vous les avez toujours refusés.
— Ignorez-vous le motif de mes refus, commandant Vasseur ? répondit Daniel en baissant la voix.
— Bah! des scrupules... baroques.
— Quoi donc, mon ami ! pouvais-je m’exposer, quand je serais revêtu de ma toge officielle, à voir comparaître devant moi ce... ce parent... ce monstre ou quelqu'un de ses abominables complices?
— Mais, pour la centième fois, vous n'avez rien à craindre de pareil! Vous n’avez pas oublié quaprès l’évasion de ce misérable, jefus chargé de le suivre à la piste; pendant trois mois entiers je lui donnai la chasse. Jésus alors qu'il s'était réfugié dans les pays en insurrection et qu'il s'était mêlé à une bande de chouans. Depuis la pacification des provinces de l'Ouest, j’ai pris des informations nouvelles, et j'ai acquis la certitude que le Beau-François, ou un homme dont le signalement se rapport tait exactement au sien, avait été fusillé par les chouans euxaièmes, à la suite de piileries et d’assassinats qui dépassaient un peu la permission.
—Quoique vous en disiez, commandant, ce sont A des don
nées vagues, de simples suppositions, répliqua Daniel avec un soupir, et j'ai dû arranger ma vie comme si, un jour ou (autre, celui dont nous parlons devait nous révéler tout à coup sa présence par de nouveaux crimes. J ai le pressentiment qu'il reparaîtra tôt ou tard pour la honte de notre famille. Sans cette idée cruelle, qui parfois traverse mon cerveau , rien ne manquerait à mon bonheur. Peut-être même ne suis-je pas seul à éprouver ces craintes secrètes ; je soupçonne que ma chère Maria, quoique nous ne prononcions jamais un mot à se sujet, redoute aussi une semblable éventualité. Mais je n'ose aborJer celte question; que dirais-je à ma femme pour la rassurer, quand je suis si peu rassuré moi-même?
— Ces appréhensions sont tout ù fait chimériques. Les hommes tels que le Beau-François ne vivent pas longtemps; ils s'exposent à trop de dangers pour ne pas y succomber dans un délai plus ou moins court. F.ncore une fois, ces terreurs n'ont pas le sens commun :. Oh ! que j'aime bien mieux la confiance robuste et sans bornes de votre belle-mère, la vieille marquise de Méréville! Encore aujourd’hui, après tout ce qui s'est passé, la chère dame prétend que l'on a calomnié le Beau-François, et que les crimes dont on a tant de preuves n’ont jamais existé. Vous souvenez-vous qu'un soir de 1 hiver dernier, me trouvant au salon entre vous et elle, j'eus la maladresse de laisser échapper en sa présence le nom du Beau- François en y accolant une ou deux épithètes un peu épicées? Elie se redressa , prit son air le plus dédaigneux, et répondil sèchement « que le monde était bien méchant, qu'il vivait de calomnies et de mensonges, et que Dieu seul pouvait connaître la vérité des choses. » À la bonne heure ! voilà ce que j'appelle être diablement charitable envers son prochain.
Daniel ne put s'empêcher de sourire.
— Ma chère taille et belle-mère n'a jamais eu la tête bien forte depuis que de terribles secousses morales ont ébranlé momentanément sa raison, répliqua-t-il ; mais, je vous en conjure, commandant, évitez avec le plus grand soin, devant ces dames, toute allusion à ce funeste passé. Trop de choses encore le leur rappellent chaque jour, à chaque heure.
— Je vous promets "d être muet comme uu poisson, mon cher Ladrange; mais, véritablement, vous poussez jusqu'à l'extrême les scrupules pour le passé et les inquiétudes pour l'avenir. Ainsi, par exemple, était-il absolument exigé par les règles de la probité que vous donnassiez aux établissements de bienfaisance du département les cent mille ècus provenant de la succession de votre oncle Michel Ladrange? Deviez -vous priver vos enfants de celte somme qui vous revenait selon le droit et
la justice? Morbleu! cetait une délicatesse un peu trop exagérée!... Sans doute cet abandon vous a fait le plus grand bien dans l’opinion publique, et, en retour, on vous offre de tous côtés des honneurs, des dignités fort désirables ; mais payer cent mille éeus la considération quand on a tant de droit à l’avoir gratuitement, c’est un peu cher, vous l'avouerez!
— Fi donc! commandant, reprit Daniel avec chaleur. Pouvais-je transmettre à mes enfants cette fortune souillée? Pouvais-je* les enrichir, eux si innocents et si purs, des dépouilles d'un misérable qui a été la honte et l'effroi d’une génération tout entière?... Cependant, mon cher Vasseur, j'ai regretté bien souvent de n'avoir pu révéler hautement le motif réel de celte générosité apparente, et d’avoir ainsi usurpé une estime, une reconnaissance qui ne m’élaitent pas dues. En dehors de notre famille, vous seul au monde peut-être connaissez aujourd'hui la cause de mon prétendu désintéressement.
— Et ce ne sera pas moi qui la trahirai jamais, mon cher Ladrange. K vrai dire, tant que j'étais au service, une circonstance inattendue pouvait m'obliger à révéler ce secret ; mais aujourd’hui que je suis devenu bourgeois, je défie le diable lui-même de me l'arracher.
— Laissons cela, répliqua Daniel avec un malaise visible, et parlons d'autre chose... Comment trouvez-vous. Vasseur, cette belle ferme de Runcey que mon incomparable ami Leroux a léguée à mon (ils Henri, son filleul?
— C’est, en effet, une magnifique*propriété, répondit le commandant en se retournant pour admirer les grandioses bâtiments ; bien des châteaux ne la valent pas, y compris voire vieux manoir de Mérèville, cher Ladrange... Ma foi ! votre bambin est bien heureux, et le vieux Leroux qui possédait, dit-on, une fortune d’une vingtaine de millions, lui a laissé là une fort belle compensation aux cent mille écus... de l’autre.
— Cet excellent homme s’est toujours exagéré le prix du service que j’avais eu l’occasion de lui rendre autrefois, reprit Daniel, et je n’ai pu refuser pour mon fils ce legs princier , mais je veux tirer parii de ces vastes domaines pour le bienêtre général du pays. L’agriculture, cette source féconde de la richesse publique, a été bien négligée depuis quelque temps ; je veux employer tous mes efforts afin de la régénérer dans ce canton. Écoulez donc, mon cher Vasseur, quels sont mes projets.
Jl'se mit à énumérer avec complaisance les améliorations qu'il avait accomplies déjà et celles qu'il avait en vue pour l'exploitation des terres de Itancey. Ce sujet n'était peut-être p is tout à fait du goût du son auditeur. Le commandant retournait fréquemment la tête à droite et à gauche ; il agaçait du geste
LES CHAUFFL'RS
les enfants qui continuaient ù voltiger calment autour d'eux. Mais Daniel avait pour but d’empêcher Vasseur de revenir sur un sujet pénible ; peut-être aussi voulait-il se distraire luimême des idées fâcheuses éveillées par la conversation précédente. Il persista donc impitoyablement à parler d’assolements, de plantations, d’irrigations et de coupes de bois.
L’agriculteur n'était pas sans doute au bout de son sujet, ^ quand des cris joyeux des enfants annoncèrent la rencontre d'un nouveau personnage. En cet endroit, l’avenue coupait un chemin vicinal qui conduisaitau village voisin. Ungros paysan, monté sur un âne, se dirigeait vers ce village ; le petit garçon et la petite tille, reconnaissant en lui un fermier des environs, le saluèrent de leurs acclamations naïves....
— C'est le père Clochard ! disaient-ils. Bonjour, père Clochard ! Quand irons-nous chez vous manger du fromage à la crème et des fraises ?
Le bonhomme paraissait très-pressé et très affligé ; cependant, à la vue de ces fraîches et mutines figures qui lui souriaient, il se dérida subitement, arrêta sa moniure, et adressa quelques mots affectueux à ses jeunes amis. Cela fait, il se préparait à talqnner son âne et à poursuivre sa roule, quand il aperçut, dans l'avenue, Ladrange et le commandant qui venaient â lui.
La politesse des campagnes, comme la saine politique, exigeait qu'il attendît le plus riche propriétaire du pays pour échanger quelques mots avec lui sur le temps et sur le rendement des moissons. Aussi Clochard, malgré son impatience apparente de serendreà sa destination, demeura-t-il immobile au soleil ; aussitôt que les promeneurs furent à sa portée, il ôta respectueusement son bonnet de coton.
— Eh bien! Clochard, demanda Ladrange d'un ton amical, comment cela va-t-il à Rochemaure ? Vous paraissez avoir grande hâte, et votre pauvre âne n’en peut plus.
— Le fait est, murmura Vasseur, que le cavalier serait plus capable de porter la bêle que la bête le cavalier.
Mais le paysan ne releva pas cette observation. Il poussa un grand soupir ei répondit à Daniel :
— Vous êtes bien bon, monsieur Ladrange ; les jours se suivent et ne se ressemblent pas, vous savez?... Oui, j'ai du chagrin, car un grand maiheur vient d’arriver dans notre famille.
Et il poussa un nouveau soupir qui ressemblait à un gé- 1 Bassement.
— Quoi donc? Est-ce que maîtresse Clochard..,
— Elle se porte bien, merci ; ce n’es*, pas elle qui est morte. La perte est assez grande «ans cela ?
— Alors peut-être quelqu'un de vos enfants...
— Aon, non, monsieur : que le bon Dieu me les conserve! Et cependant c'est un immense malheur!
Mais eutin, mon pauvre Clochard, qu’est-il donc arrivé chez ous ?
— Ah ! monsieur Ladrange, on ne voudra jamais croire que a mort puisse faire tant de victimes en un seul jour. Il y en à six, monsieur, six des plus belles, des plus fortes, des mieux portantes jusqu'ici.
> " — Comment, six personnes mortes.:, en un seul jour ?
— Ali! monsieur, il ne s'agit pas de personnes, mais des •vaches de mon beau-père, oui sera ruiné du coup.
Ladrange eut peiné à retenir un geste d'impatience en apprenant la cause de cette grande douleur; le commandant ne se gêna pas pour c*ire assez haut en levant les épaules:
— L'imbecile ! •
Clochard, absorbé par son chagrin, ne semblait pas entendre.
— Oui, monsieur Ladrange, poursuivit-il d un ton dolent, c’est comme je vous le dis ; six vaches dont la moindre valait cent écus... Mais, foi de brave homme! continua-t-il avec colère, en dirigeant *a pointe de son bâton vers le village, le gredin qui a fait ce beau coup-là ne le portera pas en paradis, et, s’il me tombe sous la main, je secouerai la poussière de ses habits... Pauvres vaches !
— Comment, demanda Ladrange, qui croyait devoir flatter l’affliction de son voisin, ce malheur pourrait-il donc être un effet de la malveillance?
— Oui, monsieur, oui: il y a là-bas, au village, depuis plusieurs jours, une espèce de vétérinaire ambulant qui faisait, à ce qu’on disait, des miracles pour guérir les bestiaux. Je l'ai cru comme les autres; mais c'est un voleur, un brigand, un affronteur qui devrait être guillotiné !... Donc, hier matin, mon beau-père me dit, dit-il: « Clochard, qu'il me dit, j'ai six de mes vaches qui ne sont pas fières; elles ne mangent plus, elles ne dorment plus ; m’est avis qu elles sont malades. Va dune un peu voir ce médecin de là-bas et demamle-lui quelque chose pour les guérir ; on payera ce qu'il faudra. — Bon, que je dis à mon beau-père,- j'y vas. » J'y vas en effet et je trouve un grand drôle qui me dit le mal de nos vaches en latin. Après bien des pourparlers, il me donne un paquet de drogues qui coûtait bien trois écus ; c’était cher; mais faut être charitable pour les pvuvres animaux. Donc, je retourne à Rochemaure et je donne à mon beau-père les drogues que l’autre
m'a données pour qui! les donne, et tout à l'heure, qu’es L-to que je vois? Les pauvres bêtes sur la litière qui ne remuaient iii pieds ni pattes. Ça m'a donné un coup ! Je les ai touchées... plus persoane... elfes avaient passé tout à fait... Ce que c'est que nous!
La Couleur coupa la parole à maître Clochard ; il poursuivit bientôt, enmenaçant toujours le village de la pointe de son bâton :
— Mais il les payera l'empoisonneur, les vaches de mon beau-père ! Je vas le chercher là-bas, chez lecabaretier Blanehet qui le loge, et, si je le rencontre, je promets de lui administrerune volée !...àmoins qu’il n’ait de beaux écus à compter à mon beau-père ; mais je ne crois pas que les ècus sonnent fort dans son gousset.
Le commandant riait sous cape de la colère du brave homme qui s’escrimait dans le vide; mais Daniel écoulait d'un air beaucoup plus sérieux.
— Et l'individu qui vous a causé ce dommage, demanda-til, quel homme est-ce donc, mailre Clochard ?
— C'est un savantas, maigre, pas trop vieux, revêtu d’une redingote galonnée et coiffé d’un chapeau militaire. Il a l'air d’avoir de taux cheveux et de fausses dents, mais il a bien repliement la ligure la plus fausse qu'on puisse imaginer. I! dit des choses superbes en toutes sortes de langages auxquels le diable lui-mème ne comprendrait rien... Un prétend qu’il guérit aussi les chrétiens, et il a coupé les fièvres du petit
Galucbet ; mais depnis que j'ai vu de quoi il est capable
Cependant il se donne les airs d'un milord ; il a une vieille voiture pour mettre ses drogues, un vieux cheval pour la traîner, et il est accompagné d'un valet en guenilles, plus laid que les sept péchés mortels. Nous allons voir si dans tout cela nous trouverons de quoi payer les vaches à mon beau-père, sinon je vais lui chanter une antienne. Tenez, monsieur Ladrange, poursuivit Clochard qui s’exaltait lui-même à l’énumération de ses griefs, excusez-moi; mais je n’y puis plus tenir... 11 faut que j’aille trouver ce scélérat bien vite pour avoir avec lui un bout de conversation... A revoir, monsieur Ladrange, et la compagnie. Bonjour^mes petits anges... Je vous promets que ça ne se passera pas ainsi, et qu’il s’ en souviendra des vaches de mon beau-père !
En même temps, il frappa son âne,» qui prit le trot, et tous les deux s’éloignèrent, tandis que les promeneurs continuaient de s’avancer dans la direction du bois.
Les enfants, un moment distraits par cette conversation, à laquelle ils n’entendaient pas grand’chose, avaient repris leurs courses, sous la surveillance à peu près impuissante de leur
jeune conducteur ; mais Daniel et le commandant avaient été passablement impressionnés par le récit lamentable de maître Clochard, et ils marchaient en silence, d’un air soucieux. Butin, Ladrange demanda timidement: «
— Eh Lieu ! commandant, quelle est votre opinion surtout ceci ? Le charlatan qui demeure là-bas chez Blanchet ne vous donnerait-il pas à penser?
— Certainement, certainement, mon cher Ladrange, répliqua Vasseur; la conduite de ce vagabond est passablement louche. Si je m’étais pas retiré du service, il me faudrait aller relancer ce coquin, lui demander ses papiers et l’obliger de donner satisfaction aux vaches du beau-père... Mais je ne suis plus rien, poursuivit-il en se frottant les mains, tout cela 'ne me regarde plus; je suis un bourgeois, un fainéant, et, ma foi, j'abandonne l'empoisonneur de vaches à la justice distributive de maître Clochard.
Daniel demeurait pensif, sans oser, par’une question précise, trahir l'objet de ses réflexions.
Un atteignit le bois, qui semblait être le but de la promenade. C’était un bocage touffu dont les allées formaient un labyrinthe. Ces allées étaient tapissées d’un gazon toujours vert ombragées de chênes luxuriants, entrecoupées de petites clairières d’où l'on découvrait des sites délicieux. Un joli ruisseau sorti des tourbières gazouillait sous les plantes fleuries dont il entretenait les couleurs vives et la fraîcheur. A défaut du rossignol qui, d'ans celte saison, engraisse, prend du ventre et ne chante plus, des fauvettes, des troglodytes et des rouges-gorges égayaient la solitude par leur mouvement et leur ramage.
Eu approchant de ce lieu de délices, les enfants, sourds aux appels de leur gardien, se mirent à courir à toutes jambes et s'enfoncèrent dans le bois. Le jeune domestique, laissant inachevé un beau moulin d'écorce qu’il était en train de confectionner, se hâta de les rejoindre. Mais déjà les petits fugitifs s’étaient arrêtés brusquement. Quand Daniel et le commandant survinrent, ils furent frappés d'un spectacle inattendu.
Henri, le garçon, regardait avec un mélange de frayeur et de curiosité uu individu couché sur l’herbe dans une clairière. Il paraissait avoir une grande envie de fuir; cependant il brandiasait uue baguette de coudrier, comme pour protéger sa petite sœur qui se cachait toute tremblante derrière lui. Ledomesùque, non moins surpris, sinon moins effrayé, restait lui— îuéme immobile, attentif, sa serpe à la main.
L'objet de ces terreurs était uu homme dont on pouvait difficilement apprécier l’âge, mais dont le costume en haillons, les IrmU repoussants, inspiraient le dégoût. Son visage portait
des traces de profondes cicatrices, comme s’il eût été brûlé par un liquide corrosif ou ravagé par une petite vérole de la plus "maligne nature. Ses yeux rouges, éraillés, qui avaient encore par moments des rayonnements étranges, étaient habituellement ternes et hébétés. Son crâne chauve, sa barbe inculte et sordide achevaient de lui donner un air d’abrutissement. Toutefois, il ne paraissait pas bien redoutable; quoique de grande taille, il n était plus qu'un squelette décharné dont ia débauche et la misère avaient éteint la vigueur. Sa tète hideuse était branlante ; ses membres étaient continuellement secoués
E ar un tremblement nerveux. Le petit Henri lui-même eût sentie de force à renverser de sa main mignonne ce grand corps efflanqué.
L'inconnu, comme nous l'avons dit, reposait sur l’herbe; il tenait à la main une bouteille sur laquelle était collée une étiquette blanche et la portait fréquemment à ses lèvres, ii était déjà ivre, et sans doute il avait cherché une retraite dans ce lieu solitaire, afin de se livrer librement à sa révoltante ivrognerie. La présence des enfants lui causait une irritation extrême; il les regardait, et se soulevant sur une de ses mains décharnées, il -les menaçait en poussant une espèce de rugissement guttural .
L'arrivée de Daniel et du commandant changea le cours de •es idées. Il les contempla fixement à leur tour; un sentiment de surprise et d'effroi brilla, rapide Comme un éclair, dans son regard; mais celle expression, si toutefois elle était réelle, se dissipa bientôt; il se retourna de nouveau vers les enfants , et dit d'un ton caverneux .
— Emmenez les mioches... emmenez-les, milles tonnerres! Je ne puis souffrir la vue des mioches depuis... Emportez-ies!
il serra le poing, et voulut s'élancer vers les charmantes créatures roses et souriantes qui faisaient contraste avec sa difformité; mais, ne pouvant y parvenir, il saisit la bouteille et 6e mit à boire avec avidité.
Ladrange s'était hâté de se placer entre les enfants et cet être ignoble , pour leur cacher le spectacle d'une pareille dégradation.
— Pierre, dit -il in domestique, tu vas conduire Henri et Mariette au kiosque, ûü nous vous retrouverons tout à l'heure.
Pierre s’empressa de prendre les enfants par la main, et il allait les entraîner, quand Daniel lui demanda :
— Connais-tu cet homme ?
— Oui ! notre maître, c’est le valet du charlatan qui demeure là-bas chez Blanchet... un soularcl tiui... 11 fera beau, ma fol I quand l'on débarrassera le pays de cette canaille!
— C’est bien, va.
Et Daniel rejoignit le commandant qui s'était approché de l'ivrogne.
Vasseur, par profession , connaissait trop bien tous les dégrés d’avilissement où peut tomber l'espèce humaine pour s’étonner de quelque chose en ce genre.
— Eh! l'homme, dit-il à l’inconnu, d’un ton de mépris, que diable tais-tu là? Ce r.'est pas du petit lait, je pense, que tu es venu lamper dans ce coin désert... Mais si je ne me trompe, tu en as assez et trop peut-être; il faut envoyer cette bouteille dans le ruisseau.
L'ivrogne se redressa ; on eût dit qu’une vague inquiétude venait encore de s'éveiller dans son esprit. Mais, Retombant aussitôt dans son hébétement, il répliqua d'une voix qui ressemblait au grognement d'un ours :
— A la bonne heure ! les mioches ne sont plus là; ça m'empèchait de boire tranquille... Le patron sera bien attrapé! Il va me rouer de coups quand il verra que j’ai tout bu... Ça m’est égal; il me tuera peut-être, et ee sera fini...
Il porta encore la bouteille à ses lèvres; mais il la relira bientôt et la laissa tomber à côté de lui : elle était vide.
— C'est drôle, dit-il en pressant du poing sa poitrine, ça brûle comme du plomb fondu.
— Je le crois pardieu bien ! si cette bouteille contepait de l’eau-de-vie, maudite brute! dit le commandant Vasseur.
11 alla ramasser le flacon. Sur l'étiquette on avait écrit à lu main: Lotion pour frictionner le garrot du cheval du sieur Cliquet. Vasseur flairait 1 orifice de la bouteille: il s’en exhalait une forte odeur d’alcool mêlée à celle du camphre et d’une autre drogue inconnue.
— Mais, de par tous les diables! s’écria le commendant stupéfait, c’est une médecine de chevafque ce butor vient d’avaler!
— Serait-il possible? reprit Daniel en examinant la bouteille à son tour; alors ce malheureux est en danger peut-être!
— Bah ! ce qui tuerait un honnête homme ne saurait agir sur un pareil chenapan.
— N’importe! Vasseur, l’humanité nous obi ge à le secourir.
— Ce n’est pas la peine, vous dis-je; ces estomacs-là sont doublés de cuir et de fer. Vous verrez que kt médecine de cheval passera comme un verre de cidre.
Cependant l’ivrogne, la main toujours appuyée contre sa poitrine, disait en s’agitant sur l’herbe:
— Ça brûle, mais c’est bon. Je suis habitué aux drogues, moi...* le patron m’en fait prendre pour les essayer et ça me donne mal à l’estomac, à la tète, partout, sans compter que ça
me rend bê'c... J’aurais bien dû planter mon conteau dans la gorge du patron, mais il est le plus fort. Je ne suis plus ce que j'étais ! Plus de vigueur, plus de courage, plus rien...
Le reste ;de ses paroles devint inintelligible, et une grimace sinistre contracta ses traits déjà si affreux.
— Hum! dit Vasseur à Daniel, ce coquin-là aurait certainement affaire à moi si j'étais encore au service. Mais ç^ne me regarde plus. Que l'on s’arrange!
Ladrange cherchait à retrouver dans cette créature dégradée une fugitive ressemblance avec une personne qu'il avait connue autrefois ; mais il ne pouvait parvenir à concilier des choses qui semblaient tout à fait inconciliables, et il éprouvait une grande anxiété.
L’ivrogne linit par s’impatienter de voir ces deux personnes observer tous ses mouvements.
— Ah çà ! vous autres, qu’attendez-vous? que me voulez-vous? demanda-t-il ; si vous n’avez rien à me donner, montrez-moi les talons, et je vais tranquillement faire un somme avant q.ue le patron m’ait trouvé!
— 11 a, ma foi ! raison, dit le commandant ; le meilleur parti à prendre est de le laisser dormir et cuver sa médecine... Venez-vous, mon cher Ladrange ?
Mais Daniel demeura immobile.
— Vasseur, demanda-t-il tout frémissant, mon cher Vasseur, ne vous semble-t-il pas comme à moi... Mais, non, non, s'interrompit-il brusquement, c'est imposible... je rêve, je suis fou... Partons.
11 laissa tomber une pièce d’argent. L’inconnu, se traînant sur les genoux et les maîns, s’empara de cette aumôitfe avec un empressement joyeux.
— De l'argent! murmura-t-il ; de l’argent pour moi!... Qu’il
? a longtemps que je n’en ai touché! Autrefois, j’en avais, de argent, et de l’or aussi, et beaucoup! Maintenant je n'en ai plus; quand on m’en donne, le patron me le prend et il me bat pardessus le marché... Mais celui-là il neJ’aura pas; je le cacherai si bien qu'il ne pourra le trouver, et avec cet argent, j’irai boire de l’eau-de-vie au cabaret. Ah! ah! ah!
Et il riait d'un rire idiot. Toutà coup il s'interrompit et prêta l’oreille; quelqu’un appelait de la lisière du bois. »
— C'est lui! reprit I ivrogne eu tremblant de tous ses membres ; comment m’a-t-il retrouvé si vite ?
11 écouta de nouveau.
— François ! stupide animal, disait-on avec colère, je que tu peux m'entendre.,. Situ ne viens pas à l'instant, tu repentiras»
Il n’osa résister plus longtemps.
— Me voici, maître, répondit-il humblement, me voici.
Et cet homme qui, tout à l’heure, semblait avoir à peine la force de st^ mouvoir, se leva sur ses pieds, comme galvanisé par la crainte; il se dirigea d'un pas chancelant mais rapide vers l’endroit d’où la voix était partie, et disparut aux yeux des amif stupéfaits.
— Véritablement, reprit le commandant d’un air railleur, je ne donnerais pas deux liards de la peau de ce grand pendard quand le maître va savoir ce qu’est devenue la médecine de cheval , mais peu m'importe ; je ne me mêle plus des affaires des autres... Ah çà! qu'avez-vous donc, Ladrange? Vous paraissez pren&re à ces gens-là plus d’intérêt qu’ils n'en méritent certainement.
Vasseur, demanda Daniel avec émotion, avez-vous entendu que l’on donnait à ce vagabond le nom de... François?
— En effet, mais que prouve cela ? Le nom est fort commun*
— Et n’avez-vous pas remarqué aussi que ce misérable avait» malgré ses affreuses cicatrices, une ressemblance avec...
— Avec qui donc?
— Avec une personne dont nous parlions aujourd’hui même.
— Le Beau-François ! répliqua Vasseur en riant. Vous voyez le Beau- François partout, mon pauvre Ladrange; quant à moi oette ressemblance ne m'a pas frappé le moins du monde.'
— Peut-être, commandant, en dépit de notre expérience en cette matière, ne tenez-vous pas suffisamment compte des changements considérables que les années, les vices, l’abrutissement, peuvent opérer dans un même individu. Ce malheureux avait un regard, un son de voix que je n'oublierai jamais... Enfin, je veux éclaircir mes soupçons. Consentez-vous à veniravec moi? Nous allons nous mettre à la recherche de ces gens et les interroger. ' Le patron lui-même pourrait bien être aussi une ancienne connaissance...
Vasseur sortit tout à coup de son impassibilité.
— Voulez-vous parler de ce finaud qui me joua jadis un si vilain tour au bac de Grandmaison ! s'écria-il. Diable! diable! cela changerait singulièrement la thèse. Toute réflexion faite, Ladrange, il se pei.. qu'il y ait un devoir pour le bourgeois comme pour le militaire... Courons après ce coquin... Ce serait vraiment une fameuse chance si je finissais par retrouver Dion ancien ami le dacteur !
— Je vous demande une minute encore, le temps de renvoyer mes enfants àia ferme.
lis se dirigèrent vers un petit pavillon rustique situé au cen-
tre dubois. Chemin faisant, ils entendirent demère eqx le bruit d'une violente altercation bientôt suivie de cris île douleur.
— Bon ! murmura Vasseur, voici sans doute M. le charlatan qui administre une correction à M. son valet. Ma foi: je n'y verrais pas grand mal, pour ma part, si vos soupçons étaient fondés.
Daniel ne répondit pas et atteignit promptement le kiosque ; les enfants jouaient avec tranquillité. Le père, apres les avoir embrassés, donna l’ordre au jéune domestique de les ramener sur-le-champ à Rancey. Lui-même les accompagna jusqu'à l'avenue de la terme, et alors seulement il parut de nouveau songer au charlatan et à son valet.
Daniel et le commandant, en promettant leurs regards dans la plaine, aperçurent deux hommes qui semblaient se rendre au village et ils n’eurent pas de peine à reconnaître ceux qu'ils cherchaient. L’un de ces hommes marchait d'un pas irrégulier,
. le d«s courbé, la tète nue; l'autre le suivait en gesticulant d'un air de colère et frappait à chaque instant d'un bâton qu’il tenait à la main. Le misérable valet s’arrêtait par intervalles, soit que ladorce lui manquât, soit qu'il voulût tenter de fléchir son boiuv reau; mais celui-ci ne le frappait qu'avec plus de rage pour 'e faire avancer. Une fois l'ivrogne tomba par terre et tenta vainement de se relever ; aussitôt son persécuteur se précipita sur lui, le souffleta, et, le soulevant d'une main vigoureuse, i obligea, tout chancelant et brisé, à se remettre en chemin.
Daniel et Vasseur élaient révoltés d’une pareille inhumanité; ils crièrent pour ordouner au maître impitoyable de discontinuer ses violences, mais la distance empêcha sans doute de les entendre, et lemaître et le valeldisparurent dans l'éloignement.
— C’est horrible 1 disait Daniel, et certainement je me suis trompé. Malgré son infamie, celui dont nous parlons eût préféré cent fois la mort à de pareilles tortures, à de pareils outrages. — Nous verrons cela, reprit Vasseur ; on tombe si bas quand on tombe!
Ils continuèrent d’avancer veès le village. Comme ils allaient y entrer, ils rencontrèrent maître Clochard, toujours monté sur son âne. La mine triste et renversée du fermier annonçait qu’il n’était pas satisfait du résultat de ses démarches.
* — l'h biqn ! Clochard, demanda Ladraugeristraitement, avezvous obtenà satisfaction de cet ignorant qui a causé la mort de vos vaches? -
Hélas ! non, mon bon monsieur ; il a prétendu que c'était la faute à mon beau-père, et qu'il le prouverait... Là médeciilb devait être prise en huit jours, et mou beau-père, pressé de voir ses vaches guéries, a eu la sotte idée de leur faire avaler
t 0 ”t le remède à lafois ; aussi, en ont-elles crevé, les pauvres bêles! 11 fallait pourtant que cette médecine ne valût pas graud’chose.
— Et comme çà, dit le commandant, vous ne vous ôtes pas donné la satisfaction de vous rembourser sur le dos de ce maudit charlatan ?
— - Je l'aurais fait avec plaisir, monsieur; mais le clerc de l’huissier, un malin, prétend que ça pourrait me coûter gros si je jouais de la trique../ Et puis, faut tout dire: quand j'ai /voulu me fâcher, le charlatan m'a menacé de me rompre les os, et vraiment je n'aurais pas été le plus fort, en sorte...
— En sorte que vous veniez chercher de la laiueet que vous vous en retournez tondu ? dit le commandant.
Le fermier lui jeta un coup d’œil oblique, ne sachant trop s’il devait s'offenser ou rire de la plaisanterie.
— 11 ne m'a pas laissé le temps de causer avec lui, pourv suivit Clochard : il était à la recherche d’un sien valet qui venait de commettre une sottise. Je vais pas moins consulter pour savoir si je peux lui envoyer du papier timbré; et si la chose est impossible, ma foi ! j'en enverrai à mou beau-père qui a fait la bêtise, et qui ms doit de l'argent pour la dot de ma femme; car vous saurez...
Daniel l'interrompit pour lui demander des renseignements sur le charlatan et son domestique; mais Clochard s’obstinait à parler du procès Qu'il voulait intenter au vétérinaire, à son beau père, à sa femme elle- même, si bien que les deux amis impatientés quittèrent brusquement le fermier et entrèrent dans le cabaret du village.
Le cabaret était désert à cette heure de la journée ; mais Ladrange et le commandant entendirent des vociférations, mêlées à des gémissements plaintifs, partirde 1 rnlèrieurde la maison. Ils s'empressèrent de traverser la salle basse, puis une petite cour voisine, et, pénétrant dans une écurie sombre et fétide, ils trouvèrent enfin ceux qu'ils cherchaient.
Le malheureux valet était couché dans une auge destinée à faire boire les chevaux, et que deux ou trois poignées de paille avaient métamorphosée en lit. D'horribles convulsions tordaient ses membres; ses yeux, injectés de sang, paraissaient près de jaillir de leurs orbites. Le patron continuait à l'accabler d'injures, mais il ne le frappait plus; au contraire, debout devant une caiôse qui contenait des médicaments, il préparait une potion, afin sans doute de soulager le malade.
Le charlatan lui-même était un homme de haute taille et vigoureux, bien qu'il eût passé l'âge moyen de la vie. Son costume consistait en une redingote verte, fermée avec des bran-
debourgs et des glands de soie ; il avait sur la tête un chapeau à cornes, rehaussé d’un vieux galon d'or. Une longue barbe grise , soigneusement entretenue, tombait sur sa poitrine ; ses yeux se cachaient comjrtétement sous de grandes lunettes du bleu le plus foncè.^algrè sa colère, ses mouvements avaient quelque chose de grave et de théâtral. Enfiu, il différait beaucoup de ce que Daniel et Vasseur attendaient , et ils crurent d'abord l’un et l’autre qu'ils ne l’avaient jamais vu.
Ils s’arrêtèrent sur le seuil de ce bouge obscur et infect ; le charlatan, qui venait de terminer sa mixture dahs une tasse ébréchée, s’approcha du valet et lui dit d’un ton impérieux:
— Allons! bois-ceci, maraud; ce n’est pas aussi délicat sans doute que l’eau-de-vie camphrée et la teinture de ciguë dont tu t’es régalé ce matin.,. Bois ceci, ou dans quelques moments il y aura un scélérat de moins sur la terre.
Mais la vue de cette tasse parut redoubler les angoisses de
l’ivrogne. , ,
— Non, non, maître, grâce ! s écria-t-il de sa voix enrouée en s’agitant dans son auge, pas de drogues, patron, je vous en
S rie... Je n’y reviendrai plus, je vous demande pardon... Pas e drogues, mon bon maître! si je dois mourir, laissez-moi mourir tranquille.
— Allons, bois, te dis-je, reprit l’empirique ; cette fois, il ne s’agit pas de faire sur toi une expérience, ce que nous appelons experimentum in animd vili...ü ois donc, ou, de par tous les diables! je vais t’introduire cette potion de force dans le gosier. . .
Et il se disposait à exécuter sa menace. L’autre se débattait
toujours. , „ , • . .
— Grâce, grâce, maître l répéta-t-il ; des coups, oui, j y suis habitué; mais des drogues, non... ça déchire la poitrine... Pas de drogues! Laisse-moi, et tu auras l’argent que des bourgeois m'ont donné ; il est là dans mon soulier ; tu pourras le prendre. Laisse-moi donc, misérable gredin, oii je t'assassinerai, je te . brûlerai à petit feu ! Baptiste, oseras-tu tourmenter ainsi ton pauvre camarade P ^ .
Ce nom de Baptiste fit tressaillir Daniel, tandis que le com- mandant murmurait:
— Tonnerre ! c'était bien vrai 1
Le mouvement qu'ils firent attira l’attention de l’ivrogne. 1 tendit vers eux ses mains crispées :
— Venez à mon aide, s'écria t-il haletant; au secours!
< Et il retomba presque sans mouvement.
Le charlatan s était retourné. L’obscurité l’empêchait de voir distinctement les nouveaux venus ; mais jugeant qu'il avait
affaire à des gens distingués, il porta la main à son chapeau el
dit avec emphase :
— Votre serviteur, messieurs. Qu’est-ce qui me procure l’honneur de votre visite ? Vous demandez sans doute le docleur Lamberti? Je suis le docteur Lamberti, messieurs.
Ce fût Vasseur qui se chargea de répondre:
— Nous avons vu tout à l’heure dans la plaine, monsieur . docteur, de quelle manière barbare vous traitiez le pauvre
able que voici, et nous avons voulu npus informer...
— F.t de quel droit, messieurs, interrompit le charlatan avec hauteur, vous mêlez-vous aie mes affaires.’ Pc quel droitm’empècheriez-vous de châtier un fripon de valet qni abuse continuellement de ma confiance, qui me vole, et qui ne vaut pas le pain dont il se nourrit ?
— Æ’est ce dont le magistrat le plus voisin pourra vous instruire à vos dépens, si vous ne baissez pas Iç ton, docteur, répliquai commandant avec fermeté; et puis quelle est cette j drogue que vous voulez obliger ce malheureux à prendre? - Avez-vous donc l'intention de l'empoisonner ? i — Mais loin de là, messieurs, répliqua l’empirique en re- ■ devenant tout à coup humble ; ce vaurien, que l’ivrognerie'a rendu idiot et que je garde par charité, car il ne m’est plus d’aucun service, a eu la soltUe de boire un médicament composé d’alcool, de camphre et de ciguë, que je l’avais envoyé porter à une ferme voisine... il -est resté longtemps absent, il n’a pas rempli la commission dont je l’avais chargé, il m’a lait perdre un gros bénéfice et il s’est enivré; ne méritait-il pas une correction ? Du reste, c’est seulement tout à l'heure qu’il a fini par m’avouer la vérité, et j'aurais pu me dispenser ne le châtier, car il est au plus bis. Si je ne parviens à lui administrer un contre-poison, dans quelques instants il n’existera plus.
— Oui, il faut le secourir promptement, s’écria Ladrange ; il faut le forcer au besoin à prendre cette potion.
Le charlatan examina son valet, qui maintenant pouvait à peine se mouvoir, et dont les lèvres devenaient noirâtres.
— Il est déjà trop tard, je le crains, dit-il froidement ; mais rassurez-fous, messieurs, si cet homme meurt des suites de sa folie, ce ne sera pas une grande perte.
11 présenta de nouveau la potion au malade ; celui-ci s’agita v >icment, mais, incapable de résister davantage, il but en i>. turant :
- Pas de drogues !... grâce, patron ; grâce» encore une fois !
Oi. se taisait ; le mourant, plongé dans une morne atonie,
*06 les chàüffeubs.
ne bougeait pins. Le charlatan examinait les deux amis, dont les manières lui donnaient à penser.
— Baptiste-le-Chirurgitn,dit enfin Daniel d'une voix vibrar.te, vous haïssiez donc bien voire ancien chef, que vous l’ayez tant fait souffrir?
Baptiste, en s’entendant nommer ainsi, recula d un pas ; puis il porta la main à ses lunettes bleues, comme pour s'assurer qu elles cachaient suffisamment son visage. Cependant il n'essaya pas de nier soi) identité.
— .Monsieur Ladrange... le juge? répliqua-t-il avec embarras ; je savais bien que vous étiez dans le pays, mais je ne pouvais penser...
— Eh bien ! et moi, monsieur le docteur, dit Vasseur en ricanant, ne me connaissez-vous pas aussi ? Moi, je n’ai eu garde de vous oublier depuis certaine aventure, et je suis enchanté de vous voir.
— Le gendarme Vasseur! s’écria Baptiste avec une véritable frayeur cette fois.
Mais se ravisant tout à coup :
— El bien ! que me voulez-vous, messieurs? reprit-il ; vous savez fort bien que , dans l’affaire de la bande d'Orgères, je n ai jamais été ni jugé nicondamné. Il est prouvé, en effet, que je n'ai pas participé aux crimes de ces scélérats ; je les ai seulement assistés, en ma qualiè d homme de science, expert dans l’art de guérir.
— Prenez-ie moins haut, docteur du diable, dit le commandant d’un ton d indignation, mais vous aurez votre tour; ce n'est pas de vous qu’il s’agit pour le moment... Cet individu (et il désignait le mourant) n’est-il pas le Beau-François, celui "que vous appeliez le Meg de la bande d'Orgères ?
— Je n’essaierai pas de le nier, messieurs, et je peux maintenant l’avouer sans dauger pour lui, car il va mourir... Le contre-poison est venu trop tard.
En effet, le Beau-François, puisque nous savons maintenant le nom véritable du valet du charlatan, continuait de s’affaiblir avec rapidité. Déjà ses extrémités étaient froides ; son œil avait ces teintes vitreuses, présages d'une lin prochaine. Du reste, les convulsions avaient cesse , celte organisation, usee par toutes sortes d'excès et de misères, n’avait plus la force de lutter contre le mal intérieur. Pas de spasmes, pas d'agonie ; la mort semblait prendre paisiblement possession de ce squelette hideux. En revanche, comme il arrive souvent eu ce moment suprême, les traits de la jeunesse reparaissaient d une manière distincte sous les cicatrices du Beau-François.
— Voilà donc ce qu’il est devenu ! dit Daniel avec un mélange d’horreur et de pitié.
Ce»endant Vasseur avait demandé des explications à Bapliste-le-Chirurgieu, et le charlatan ne fit aucune difficulté pour répondre à ses questions.
Après s'être réfugié dans les provinces insurgées, le Beau- François avait mené une existence criminelle et vagabonde jus»- -qu’au jour où la ■pacification était venue rendre ces provinces à la domination de la loi. Traqué de retraite en retraite, seul et sans ressources, le chef des brigands d’Orgères ne pouvait manquer d'être bientôt pris, quand il rencontra par hasard, dans un obscur village de la basse Bretagne, son ancien camarade Bapjiste-Ie-Chirurgien. Malgré leursquerelles passées, ils n’eurent pas de peine à s’entendre, car ils avaient encore besoin l’un de l’autre, et ils tentèrent ensemble de conjurer les dangers de leur situation.
Baptiste savait par les gazettes du temps, qui avaient rendu compte du procès d’Orgères, qu’aucune charge importante ne s’élevait contre lui, et que, dans le cas où il serait repris, il avait seulement à craindre un emprisonnement plus ou moins long. Celte éventualité ne pouvait l’effrayer beaucoup ; d’ailleurs, il comptait sur les ressources de son esprit et sur son habileté ù se déguiser pour mettre en défaut la surveillance des agents de l’autorité. Mais il n’en était pas de même du Beau- François, qui avait acquis unç célébrité immense. Depuis son évasion des prisons de Chartres, son signalement avait été répandu à profusion dans toute la France. Le chef des brigands d'Orgères était remarquable par sa haute taille, par cette régularité de traits qui lui avait valu son surnom ; le premier gendarme qui le rencontrerait ne pouvait manquer de le reconnaître sur-le-champ. En présence de ces périls, le Beau- François n’hésita pas à prendre un parti que Baptiste lui proposait et que le soin de sa propre sûreté rendait nécessaire ; il eut le triste courage de se brùlef le visage avec de l’acide sulfurique ; de là venaient les affreuses cicatrices dont nous avons parlé.
| A partir de ce moment, Baptiste et François avaient couru le pays pour exercer la profession avouée de charlatans, évitant avec rsoin les provinces où ils s’étaient montrés autrefois, jusqu'au jour où le hasard de leur vie vagabonde les avait conduits près de la ferme de Bancey, dont. Ladrange était propriétaire. Bapliste -convenait que son industrie ne les avait pas toujours mis à l'abri des premiers besoins, ce qu'il attribuait, dans son emphase pèdamesque, « à l’ignorance età la stupidité de l'espèce humaine. » Mais ce qu’il «'avouait pas, c était le système da-
Im üsseir.ent et de tortures qu’il avait suivi envers son ancien chef devenu son valet. Peut-être l'empirique avait-il voulu se v entier des humiliations que François nelui avait pas épargnées à une autre époque; peut-être avait-il redouté pour lui-même 1 énergie féroce de cet assassin qu'il s'était donné pour compagnon et pour domestique. Quoi qu’il en fût, il avait pris à tâche dé 1 affaiblir par une nourriture insuflisante, de 1 abrutir par des liqueurs fortes, de briser toutevigueur physique et morale en expérimentant sur lui les drogues dont il faisait usage. Il avait achevé de le dompter par la force brutale, et nous avons vu comme il avait réussi. Sans doute François n’était pas tombé sans combat à ce degré de faiblesse et d’imbécillité. Plusieurs fois dans les premiers temps, il avait essayé d’ejnpoisonner son maître ou de le frapper àl'improviste avec son couteau ; mais Baptiste, toujours sur ses gardes, était parvenu à déjouer ces tentatives, et sa haine contre sa victime u’eu était devenue*que plus atroce.
Daniel en savait assez pour comprendre quel drame épouvantable se jouait,' depuis dix ans, entre ces deux monstres, et il dit à Baptiste avec un accent d'inexprimable dégoût:
— De quel droit, misérable, avez-vous usurpé envers votre associé ces horribles fonctions de bourreau? A défaut de la justice humaine, ne deviez-vous pas laisser le soin de- sa puui- • lion à Dieu et à sa conscience ?
— Si j’ai été son bourreau, dit le charlatan d’une voix sombre, croyez-vous qu'il n’ait pas été le mien?... Est-ce donc à vous autres, honnêtes gens, de me reprocher ma dureté envers le chef des brigands d'Orgères? Je pensais au contraire avoir droit à des remercîmenls, puisque je vous vengeais tous.
11 alla prendre le pouls du malade et en compta les pulsations.
— Le moment approche, dit-il froidement ; dans quelques minutes tout sera fini. •
— Si j’envoyais chercher le curé du village? demanda Ladrange avec agitation; peut-être parviendrait-il...
— Avant l’arrivée du curé, répondit Baptiste, le drôle aura rendu le dernier soupir.
— Eh bien ! donc, François* reprit Daniel d'un ton solennel en s'approchant du moribond, s’il vous reste efteore assez d’intelligencp pour me comprendre, écoutez-moi : vousailez paraître devant Dieu et lui rendre compte de tous vos crimes. N aurez-vous pas à cette heure suprême un mot de repentir?
Les facultés de François parurent s’éveiller ; ses lèvres remuèrent; mais Daniel, en se penchant sur lui, n’ entendait que
D ig itlSdTTSoogfe
; des paroles confuses. Enfin, cependant, le mourant répliqua d'une voix distincte :
— Laissez-moi! l'enfer de l’autre vie ne saurait être plus horrible que l’enier de celle-ci. Laissez-moi; pas de repentir, pas de pardon; je suis lmp coupable... J'ai tue mon père, j’ai tué mon fils.;, que le diable prenne mou âme! Je voudrais...
Le resle s’éleiguit dans une nouvelle bordée de blasphèmes inintelligibles.
— Tout le mal, continua-t-il en balbutiant, est venu de ce
K ère et de celte mère qui m’ont abandonné depuis ma naissance, [onte et malédiction!... Que l’enfer...
Il poussa un profond soupir et demeura immobile, bouche béante, sans pouvoir achever sa malédiction.
— 11 est mort, dit le commandant après un silence.
— De la mort d'un sago, ajouta Baptiste en ricanant; il est mort, comme Socrate, d’avoir bu la ciguë.
Daniel était vivement impressionné par cette scène funèbre, et Vasseur s'empressa de l’entraîner dans la salle du cabaret, où Ladrange s’assit sur un banc d'un air abattu. Pendant que son ami se calmait un peu, le commandant s'approcha de Bap- ; liste, qui les avait suivis avec assurance.
— Maintenant, monsieurledoeteur, dit-il bas d’un ton ferme, à nous deux!... Vous allez me suivre, s’il vous plaît, chez Itf maire du village.
— Et pourquoi faire, monsieur ? demanda le prétendu docteur. .
— Pourquoi ? Eh parbleu ! pour faire la déclaration du décès de votre valet et de la méprise qui en a été la cause.
— Votre présence est inutile. Avec votre permission, j’irai seul chez le maire, brigadier Vasseur.
— Brigadier! vous pouvez bien dire commandant; j'ai ut peu monté en grade, l'ami, depuis que nous ne nous sommes vus. Quoi qu’il en soit, je me ïuis mis dans la tête que vous vien- ! tiriez avec moi chez le maire et vous y viendrez. Allons ! pas ' de simagrées ; j’ai encore le poignet solide, et je saurai bien Vous y mener de gré ou de force.
11 saisit le docteur au collet et le secoua comme un roseau. Le prétendu Lamberti ne parut pas trop s'effrayer de cette dé- , monstration meuaçaute.
’ — Ne déchirez pas mes habits, monsieur le commandant»
dit-il de son air majestueux ; je suis prêt à vous suivre. Seulement, vous ne serez pas surpris, n’est-ce pas, si j'apprends au maire le nom véritable et la parenté du défunt Beau-François.? — (Jue voulez-vous du ci’ demanda Vasseur en le lâchaut
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tout à coup; est-ce que le Beau-François ne portait autre nom que celui-ci ? , .
— 11 avait pris le nom de Pierre Guichard, reprit Bap en se rajustant, et il a sous ce nom des papiers parfaite en règle; mais je sais, moi, son véritable nom ; je saisàqu honorable famille il appartient.
— Vous P dit Vasseur, qui ouvrit de grands yeux.
Lamberti lui glissa négligemment quelques mots à l’oreille. Vasseur bomlil de colère.
— Vous savez celât grommela-t-il. Que la peste te confonde, maudit charlatan ! je n'aurai donc jamais ma revanche contreloi?
11 reprit, après un moment de silence :
— Allez tout seul chez le maire, monsieur Lamberti, et faites constater comme il vous plaira l'erreur ou l’accident qui a coûté la vie à votre valet Guichard.... il est inutile de lui donner d'autre nom. Si vous avez besoin de témoins pour prou- ■ ver f imprudence de la victime, vous invoquerez mon témoignage et celui de M. Ladrange.
Eu ce moment, Daniel, complètement remis de son émotion, s'avança vers eux. Vasseur poursuivit :
Ces formalites remplies, monsieur le docteur, vous avez
probablement l'intention de donner à ce... mort une sépulture décente ? — Sans doute, mais...
— Comme ce malheureux, tout méprisable qu'il était, m'a inspiré de la pitié, interrompit Daniel, je veux contribuer en quelque chose aux dépenses de son enterrement.
Et il glissa plusieurs pièces d'or au charlatan, oui remercia en promettant de remplirles volontés des honorables bourgeois.
— Maintenant, reprit Vasseur, un dernier mot, monsieur Lamberti. Terminez au plus tôt vos affaires dans ce canton, et bûtez-vous de déguerpir. Si dans vingt-quatre heures vous n avez pas quitté ce departement pour n'y plus revenir, Je lâche à vos trousses des gaillards qui vous mèneront bon train. C'est bien vu. bien entendu, bien compris, n'est-ce pas ? Bon- " jour donc, et au plaisir de ne plus vous revoir.
Laissant Baptiste consterné et tremblant, il prit le bras de Ladrange, et tous les deux sortirent du cabaret.
Ils gagnèrent en silence la grande avenue de la ferme. A . mesure qu'ils s’éloignaient, Daniel respirait, plus librement, et les nuages lugubres qui flottaient encore dans son esprit su dissipaient l'un après l’autre. Vasseur, au contraire, devenait de plus en plus rêveur.
Tout à coup il parut pris d’une idée, et il se dit à lui-même en se frappant le front :
— Niais que je suis ! je ne pouvais le faire arrêter, mais je
pouvais du moins... c’est permis entre bourgeois... Oui, oui, c'est cela ; il n’est pas encore trop tard.
Puis, s’adressant tout haut à Daniel :
— Marchez lentement, mon cher Ladrange, dit-il ; je vous rejoindrai bientôt... J'ai encore une petite affaire dans le village ; on ne pense jamais à tout.
Et il revint sur ses pas, tandis que Daniel poursuivait distraitement son chemin.
Vasseur resta tout au plus absent dix minutes, et il rejoignit en effet son ami dans l’avenue. Le. commandant paraissait rayonnant, mais il avait le teint échauffé, les habits en désordre, et un beau jonc à pomme d’or, qu'il tenait à la main, était fendu d’un bout à l’autre. Cependant Daniel ne remarqua rien de tout cela.
— Quel événement, Vasseur, reprit-il d’un air pensif en suivant le cours de ses réflexions; qui m’eût dit ce matin, quand je redoutais tant le retour de ce monstre abominable, de ce parricide, que ce soir même il m’arracherait presque des larmes de compassion !
— Véritablementce Baptiste paraît lui avoirrendu la viefort dure, reprit Vasseur; et, si je ne me trompe, le Beau-François eût mieux fait de payer sa dette là-bas, sur la place publique de Chartres, avec les’ autres... Mais laissons cela, Ladrange; morte la bête, m.ort le venin... Ah ça! vous n'aurez plus d'inquiétude maintenant?
En ce moment, ils arrivaient à la ferme de Rancey, dont le soleil couchant dorait les toits. Une foule empressée, hommes et femmes, allait et venait dans les cours ; de toutes parts s’élevaient les chants et )$s rires des joyeux travailleurs. Des troupeaux revenaient, en mugissant, des pâturages ; on entendait les sonnettes argentines des brebis. Tout respirait la joie, le bien-être et la paix.
Comme Daniel souriait à ce spectacle de son opulence, il aperçut, à l’entrée de la ferme, une belle jeune femme en robe blanche, coiffée d’un grand chapeau de paille aux rubans flottants. Elle lenait par la main les deux charmants espiègles que nous connaissons déjà. C’était Maritç qui venait, avec ses enfants, au-devant des promeneurs. Tous '"«trois avaient reconnu e loin le chef de la famille, et ils le saluaient de leurs gestes, leurs regards, de leurs sourires.
Daniel serra le bras de son ami, et dit avec émotion:
— Ah! Vasseur! Vasseur! c'est d’aujourd hui seulement je vais être heureux l