‹ Les ChauffeursChapitre 27 sur 28 · LE PROCÈS · texte numérisé non relu

LE PROCÈS

Nous allons ici négliger un moment les fictions du roman pour rentrer dans la réalité historique, et nous dirons en peu de mots quel fut le sort de la bande d'Orgères, d’après les documents officiels que nous avons consultés.

Le Beau-François, Rose Bignon et le petit nombre d'hommes

3 ui s'étaient trouvés dans les bois de la Muette avaient été conuits dans les prisons de Chai Ires, où ils furent bientôt rejoints par plusieurs autres scélérats arrêtés isolément. Mais cela ne suffisait pas. On savait, par les révélations du Borgnede-Jouy, quelles immenses ramifications celte association monstrueuse avait projetées dans plusieurs départements ; il (allait déployer la plus grande énergie si l’on ne voulait qu'elle se reconstituât aussi vivace et aussi redoutable que jamais.

Le lieutenant Vasseur ne désespéra pas de mener à bien cette pénible et dangereuse entreprise, il possédait maintenant les renseignements les plus complets sur, les personnages principaux de la bande ; il connaissait leurs habitudes, leurs lieux

de refuge ; il n'avait plus besoin que de courage et de persévérance'’ pour les prendre ; et Vasseur ne manquait ni de l’un ni de l’autre. Aussi, dès le lendemain du jour où les prisonniers de la Muette avaient été écrouês à Chartres, sélalt-il élancé de nouveau dans la plair.e, à la tète d'un peloton de cavalerie. Pendant cent vingt sept jours, d'après un journal du pays, ce brave militaire ne quitta presque pas la selle de sort cheval ; il parcourut toutes les bourgades, toutes les fermes des départements de Seine-et-Oise, d'Eure-el-Loir et du Loiret; ce fut réellement à son infatigable activité que l'on dut la cessation du fléau dont ces malheureuses contrées étaient ravagées depuis si longtemps.

En vertu d'un mandat signé par le magistrat qui avait succédé à Daniel Ladrange, Vasseur se faisait accompagner dans ses excursions par le Borgne-de-Jouy. Celui-ci, toujours revêtu de son costume de garde national, voyageait à cheval, entre deux gendarmes qui avaient ordre de le tuer à la moindre tentative de rébellion ou de fuile. On suivait ainsi les grands chemins; dés que le Borgne apercevait un individu, homme, femme ou enfant, qu'il reconnaissait pour avoir été aftiiié à la baude, il faisait un signe et I individu était arrêlé.

Le pouvoir que l’on attribuait à ce misérable était exorbitant sans doute, et I on savait le général Finfin, comme on l'appelait, très-capable d'en abuser; mais l’importance du résultat faisait oublier l'irrégularité des moyens. Aussi le Borgne-de-Jouy passait-il comme' un triomphateur dans ces pays où il avait contribué jadis à répandre la désolation et l'eùroi. Tous les gens inoffensils qui s'étalent trouvés par hassard en rapport avec les brigands, sans les connaître pour ce qu'ils étaient, tremblaient qu'uneraneune ou même une simple malice du révélateur ne les envoyât en prison comme complices. Le Borgne-de-Jouy ne se gênait pas pour satisfaire ses animosités personnelles, et il était allé jusqu'à rendre gravement suspect un des gendarmes de son escorte; mais, d'un autre côté, il avait réélu ment fourni les moyens d'arrêter les membres les plus redoutables delà bande d'Orgéres, et des services positifs obligeaieutde fermer les yeux sur ces abus.

Ce fut pendant celle longue excursion que le Borgne-de-Jouy »3onna des preuves d'une perversité pour ainsi dire fatale. Une fois, malgré l étroite surveillance dont il était l'objet, rl parvint à voler un sac d'argent dans une auberge où la force armée avait fait balte. Quelques jours après, il dérobait trente francs dans la valise de Vasseur lui-même; quand l'officier lui adressades reproches à ce sujet, il répondit en ricanant avec son effronterie ordinaire:

LES CHAUFFEURS v ^ 381

■— Vous savez bien que je suis un voleur; je vole sans pouvoir m'en empêcher; c'étail à vous de prendre vos précautions.

Enfin, un peu plus tard avait lieu dans une auberge une scène d'uneexcentridtesi révoltante que nous ne saurions la raconter. Pour l'honneur de l'espèce humaine, on devrait croire à l'impossibilité de pareilsactes, s’ils n'étaient constatés par un procès-verbal de Vasseur, procès verbal que nous avons sous les yeux.

Grâce à ses recherches actives, incessantes, la majorité des brigands d'Orgères furent pris et envoyés à Chartres. Le Rouge-d’.\uneau, le Curè-des-Pègres, Jacques-de-Pithiviers, le Gros-Normand, le Borgne-du Mans, la Grande-Marie, le doyen Provenchère, les mioches, les femmes, étaient venus rejoindre le Beau-François dans les prisons. Bien qu'un certain nombre de ces scélérats fussent encore en fuite, et parmi ceux-là Baptiste- le-Chtrugien, qui sans doute avait dû son salut à l'excellence de son cheval, plus de sept cents prévenus comparurent devant les magistrats chargés de l'instruction. La moitié des accusés furent élargis bientôt par décision du jury d’accusation, faute de charges suflisantes; mais ce qui restait encombrait les geôles; une épidémie morte. le ne tarda pas à se déclarer parmi ces brigands entassés et rongés déjà de maladies.

Plus de soixante détenus appartenant à la bande d'Orgères périrent en peu de temps; de ce nombre étaient le Curé-des- Pègres, qui, même en prison, avait continué son rôle d'hypocrite; le Gros-Beauceron, un des plus farouches assassins de la bande; Miracuin, le pcre.Pigoiet et d'autres moins célèbres.

Jacques Maubert, dit Quatre-Sous, était mort aussi, mais d'une manière plus dramatique; il était tombé sans mouvement, comme foudroyé, en se voyant reconnu, dans une confrontation, par une personne qu’il avait voulu assassiner.

L’humanité ordonnait de mettre tout en usage afin d’arrêter cette mortalité qui pouvait frapper les innocents comme les coupables; on s efforça donc d’assainir les locaux méphitiques, «u transporta les malades dans les infirmeries bien aérées où ia médecine leur prodigua ses secours, et l’on parvint enfin à maîtriser la contagion.

LeBeau-François avait été atteint l’un des premiers de l'épidémie régnante; mais, soit qu'en raison de son importance il eût été mieux soigné, soit que son tempérament fut plus robuste, il ne succomba pas comme la plupart des autres malades. Cependant sa convalescence fut longue, et, pour la bâter, il fallut le transférer à la prison de la rue des Changes, la plus saine et

la plus spacieuse de toutes. Ce fut là qu’il accomplit un projet sans doute longuement médité, que nous ferons connaître quand nous aurons dit quelle avait été l'attitude du Meg depuis le commencement de l'instruction.

Il nia d'abord tout ce qui lui était imputé; il nia qu il fût chef de la bande et qu'il connut aucun de ceux qui la composaient ; il nia même qu'il eût porté le nom de Beau-François. A l'entendre il était victime d'une déplorable erreur judiciaire et des mensonges de ses ennemis. Lui qu'on avait représenté comme le p'us impitoyable chauffeurae la troupe, comme un cbef'inexorable répandant le sang avec une farouche inditfereuce, il affectait des airs de bonhomie et de simplicité, il était un honnête marchand colporteur, ayant parcouru les foires et les marchés pour les besoins de son commerce, en compagnie de sa femme légitime, Rose Bignon, qu'il prétendait avoir épousée à B:ois.

De son côté, Pose, toujours dévouée, ne le démentait pas; dans tout le cours du procès, elle ne prononça pas una parole qui pût être considérée comme une charge coulre son terrible associé.

Cependant ce système de dénégation absolue ne pouvait se soutenir longtemps. Outre le Borgne-de-Jouv, le révélateur en titre, d’autres accusés n’avaient pas tardé à entrer dans la voie des aveux. De ce nombre étaient Jacques-de-Pi(hivicrs, Sans- Pouces, la Grande-Marie et surtoutleRouge-d'Auneau. Celui-ci, qui avait été arrêté par Vasseur, le lendemain de la scène de la Muette, voukit aussi tout nier dans les premiers moments; mais il finit par se raviser et devint l'accusateur le plus acharné de ses complices et de lui- même. U dispuiait au Burgne-de- Jouy la palme de la dénonciation ; il semblait trouver plaisir à raconter les crimes épouvantables dont il avait été l'auteur et le témoin.

Comme nous l’avons dit, il fut prouvé plus tard que le Rouge-d’Auneau n'avait pris aucune part à certains assassinats dont il s’accusait, et qu’il avait obéi en s'accusant à je ne sais quel sentiment d'horrible forfanterie.

Tous ces révélateurs, confrontés avec le Beau-François, le reconnaissaient parfaitement, rappelaient des circonstances, citaient des preuves qui ne laissaient aucun doute sur son identité, sur sa culpabilité. Le Bcrgne-de-Jouy ayant fait connaître le premier la mort tragique du Petit-Gars-d'Etréchy dans les bois de la Muette, les ossements du misérable enfant avaient été exhumes et transportés au greffe. Mis en présence de ces trisles restes, le Beau-Françcis demeura impassible, et déclara froidement, comme à l’ordinaire, qu i! ne savait pas de quoi il s'agissait. La malheureuse Fancliette Bernard était morte sans

avoir pn faire aucune révélation, et le Meg espérait sans doute que la circonstance d infanticide, qui ajoutait taut d'horreur â son crime, resterait incounue.

Néanmoins il devenait chaque jour plus urgent de changer de taclique, et le Beau-François s'y résigna en apparence, il annonça qu'il allait enfin se faire connaître pour ce qu il était; mais on ne tarda pasà s’apercevoir qu'il avait voulu encore dote nsr le change à la justice et peut-être gagner du temps. A cha» que Interrogatoire, il prenait un nouveau nom, racontait de nouvelles aventures imaginaires. Tout à tour Jean Auger, François Pelletier ou François Girodot, il trouvait plaisir à embarrasser les juges en mèiaQt avec une adresse diabolique la vérité et le mensonge.

Toutefois ces rusrs n’eurent pas un succès complet ; les magistrats ne s'y laissaient pas prendre longtemps, et presque tous les proces-verbaux d'interrogatoires se terminent par ces mots: « Il est évident que le prévenu en impose à la justice. »

Peut-être était-on mieux instruit «le son origne qu'il ne le pensait lui-même. Daniel et Vasseur avaient dû révéler certaines circonstances de son passé, quoique les pièces de procédure rie parlent pas de ses liens de parenté avec une honorabie famille du pays; niais cette parenté même n’avait aucune importance dans la cause, et l'on se réservait sans doute de la publier seulement dans un cas d'absolue nécessité.

Le Beau François, en effet, convenait que, sous le nom de François Girodot, il avait été condamné aux travaux forcés; il avait été reconnu par une foule de personnes, et il lui devenait impossihlede persister dans ses dénégations à cet égard. Il importait surtout de savoir la longue série de crimes qui avaient dû être commis par lui depuis son départ de la maison de ses

I iarcnts adoptifs jusqu'au jour de son arrestation; or, c’était à ce qu'il s'ingéniait à cacher, c’était sur ce point qu'il s'efforçait d'accumuler les doutes et les obscurités.

Toutefois, sans doute, la justice eût fini par porter le flambeau dans celte nuit d'inventions et de mensonges; sans doute, au grand jour de l’audience, celte terrible individualité n'aurait plus eu de mystères, quand tout à coup les tergiversations du Beau-François, ses luttes contre l’évidence se trouvèrent expliquées. Tandis que le Meg amusait les juges par de prétendues révélations, il songeait à se soustraire au châtiment. Un malin, la ville de Chartres apprit avec terreur que le Beau-François venait de s’évader de sa prison.

Voici comment la chose s'était passée :

Le chef des brigands d'Orgères, atteint, ainsi que nous l'a- ?ons dit, de l'épidémie régnante, avait été transféré à la prison

de la rue des Changes avec plusieurs autres malades de sa bande; là on l'avait délivré des fers pesants dont il était chargé, même quand il comparaissait devant les juges instructeurs. Il ue tarda pas à se rétablir, et l'on eût dû le réintégrer aussitôt dans sa première prison : mais, par la faiblesse d'un médecin, il demeura quelques jours encore à l'infirmerie, et il put alors èxécuter son plan d évasion.

L’infirmerie se trouvait au second étage du bâtiment, à quarante pieds au-dessus du sol. Elle était éclairée par quatre fenêtres garnies de gros barreaux de fer; deux de ces fenêtres donnaient sur une cour intérieure, les autres sur la rue. La nuit de l'évasion les infirmiers avaient quitté la salle à minuit, laissant tout dans l'ordre accoutumé ; une heure st demie après, le Ileau-François était en fuite. 11 n’avait pas fallu plus de temps au Meg, aidé sans doute de ses compagnons, sur lesquels il avait conservé une singulière autorité, pour creuser un trou entre deux colombages de la muraille, couperen lanières des couvertures de laine, les ajuster bout à bout et se glisser le long de ce cordage. Un seul de ses compagnons, Pierre Boulay, dit l’Auvergnat, l’avait suivi ; l'un et l'autre étaient presque nus, un surveillant ayant eu la précaution d'emporter leurs effets, suivant l’usage, aussitôt après le coucher des prisonniers.

Une ronde de nuit aperçut les couvertures et donna l'alarme. Aussitôt le concierge Frain, accompagné de plusieurs fusiliers du corps de garde, alla placer des sentinelles à la brèche faite aux murs de la ville, près de la salle de spectacle, avec défense de laisser passer qui que ce fût; ordre tut donné de même de fermer les portes de la ville et de ne les rouvrir sous aucun prétexte. Ces mesures étaient inutiles : le fugitif avait déjà quitté Chartres.

Le matin, à la première nouvelle de l'événement, toute la ville fut en rumeur; la garde nationale se mit sous les armes pour courir après les prisonniers évadés. Le rapport des médecins faisait penser qu'ils n'avaient pu aller bien loin, leur convalescence étant encore imparfaite b ailleurs, pieds nus et sans vêtements, ils devaient être facilement reconnus. On conjectura qu'ils avaient cherché un asile dans les bois de Sainte-Croix, non loin de la ville. La garde nationale partit afin d’aller opérer une battue de ce côté. Déjà le lieutenant Vasseur, attaché pour service extraordinaire au tribunal de Chartres, était à cheval avec quelques hommes de son arme et galopait dans la même direction . Mais vainement fouilla-t-on dans la forêt : on ne trouva nulle trace des fugitifs. On apprit seulement que la nuit même, ils avaient attaqué un passant au bois de Nogenl-sur-Eure et

les cruuFFtur.s 3S3

lui avaient volé diV-neuf francs, après l'avoir maltraité; mais on ignorait complètement quelle direction ils avaient prise.

Cependant Vasseur ne se découragea pas ; il connaissait maintenant toutes les retraites, toutes les refuites, comme on dirait en terme de chasse, du chef des brigands d’Orgeres : ü se croyait sûr de le reprendre bientôt. Sa première pensée fut de courir à Mérèville, où il avertit Daniel de se tenir sur ses gardes, puis à N’** ancienne demeure du notaire Laforèt, supposant que le Beau-François oserait y revenir dans un but de vengeance Ou d intérêt.

Mais le Beau-François, aussi rusé que lui, n’eut garde de se montrer dans des endroits où l’on eût pu guetter son retour. Ennuyé d’attendre. Vasseur, après avoir donné des instructions précises aux gendarmes de Mérèville et de N'**, se mit à Lattre les bois de la Muette, de Lipherneau et les forêts avoisinantes, mais sans plus de succès. Alors il n’hésita pas à se lancer de nouveau dans la plaine. Pendant plus de deux mois, il parcourut les départements infestés jadis par la bande, et poussa jusqu'à Tours ; mais tant d'efforts et de fatigues furent sans résultat; il dut bientôt renlrerà Chartres. Il avait acquis la certitude que le Beau-François, après avoir gagné les provinces insurgées, s'était mêlé aux chouans cantonnés dans les parties les plus inaccessibles de la Basse-Bretagne.

Le Beau-François ne devait jamais être repris, la justice humaine ne devait plus lui demander compte de ses abominables forfaits. Nous dirons plus lard ce qu il était devenu; mais il importe d'abord de faire connaître le sort du reste de la bande.

L'instruction de cet immense procès dura près de deux années. Ce fut seulement le 28 ventôse an VIII que les débats s'ouvrirent devant le jury de jugement, présidé par M. Liendon. On avait changé l’ancienne église des Carmélites en une vaste salie d'audience qui pouvait contenir près de deux mille personnes.

Un amphithéâtre qui dominâmes juges et les accusés avait été construit pour le public. Pendant tout le cours des débat; on put voir d’odieuses femmes, appelées tricoteuses, venir jascf ' et travailler sur ces bancs, atin de ne rien perdre des émotions ; de l'audience. Deùx chapelles à droite et à gauche étaient converties en tribunes ; dans l’une se trouvaient les gradins réservés aux accusés, dans l’autre, on voyait une grande table chargée de pièces de conviction, parmi lesquelles liguraient les ossements du Petit-Gars d'Etrecby. Outre la gendarmerie, un peloton de grenadiers, le fusil chargé, assistait aux séances. Mais ces mesures de prudence avaient encore paru insuflisantes.

Malgré la mort et l’évasion qui avaient considérablement di-

ir

minnê les rangs des accusés, il étaient encore au nombre de quatre-vingt-deux, tant hommes que f mmes. Une pareille masse de scélérats obligeait à certaines précautions, soit pour nielle les juges â l'abri d'un acte de violence, soit pour sauvegarder la majesté de la justice. Aussi avait-on imaginé d'emboîter les pieds des prévenus dans des espèces d'enclaves de bois qui, sans gêner leurs autres mouvements, les empêchaient de marcher et de quitter leur place. Un discuta beaucoup dans le temps

f iour décider si cette mesure s'accordait rigoureusement avec e texte de la loi qui ordonne que l’accusé comparaisse à la barre < libre et sans fers; > mais la nécessité eût excusé même cette sorte d’illégalité.

Les débats durèrent huit mois, et, comme on peut le croire, des péripéties émouvantes ny manquèrent pas. Plus de douze cents témoins lurent entendus, et le 9 thermidor an VIH (28 juillet 1800), après vingt-deux heures de délibération, le jury apporta son verdict sur les sept mille huit cenls questions qui lui avaient été soumises.

Comme le chef du jury allait donner lecture de sa déclaration, un commandement mal compris de l'officier des grenadiers causa une cruelle panique aux accusés ; ils essayèrent • tous de se lever et de s’enfuir. Nul ne sait ce qui serait anivé, si les entraves ne les eussent forcément retenus en place. Les hommes gesticulaient, les femmes poussaient des cris déchirants; «es misérables, dans leur ignorance des formes judiciaires, avaient cru qu'on allait les fusiller séance tenante.

Ils se calmèrent enfin et écoutèrent la lecture du procès, ainsi que la sentence qui le suivit, dans un morne silence. Vingt-deux accusés furent acquittés, faute de charges suffisantes; trente-sept furent condamnés aux fers ou à la réclusion, et vingt-trois, dont quatre femmes, à la peine de mort.

Rose Bignon, comprise dans la deuxième catégorie, avait été condamnée àvingt-quatre ans de réclusion. L'accusation n'avait pu pourtant prouver d une manière certaine qu elle eut pris part à un seul vol ; mais Rose passait pour le femme du Beau- François, elle avait suivi son mari partout, ellen'a\ait puiguorer aucun de ses crimes, et la justice devait la frapper.

On usa naturellement d'indulgence envers le Borgne- dc- Jouy, dont les révélations avaient amené la destruction de la bande : il ne fut condamné qu’à vingt-cinq ans de fers. Mais le Rouge-d'Auneau, Sans-Pouces, le Gros-Normand, la Graudeûlurie, figuraient parmi les condamnés à la peine capitale Ce fut le 12 vendémiaire an XI que la sentence reçut son exécution. Les patients furent conduits, revêtus de chemises rouges, sur la place publique de Chartres. Le Rouge-d'Auneau

donna des signes nombreux de faiblesse ; celte fiévreuse énergie qu'il avait montrée dans le cours des débats lui manqua d’une manière complète à ses derniers moments ; mais la' plupart des autres scélérats moururent dans cel endurcissement que donne l’habitude du ctime.

Depuis cette époque, aucune association de malfaiteurs n’a pris sur le sol français l’importance effroyable de la bande d’Or-

S jères. Cependant, après soixante ans, le souvenir des chaufeurs du Beau-François est encore présent à la mémoire des paysans delaBeauce. du paysChartrain, du Loiret etde Seineet-Oise. On montre dans diverses localités les enfants de leurs victimes ; le récit de leurs épouvantables exploits éveille encore la terreur dans les paisibles réunions dû soir autour du I foyer.

P. S. A l’appui de ces observations et des détails histori- ! ques qui précèdent, nous ne pouvons résister au désir de publier ici une lettre, fort obligeante pour nous et fort intéressante pour le lecteur, qu’a bien voulu nous adresser un homme distingué, magistrat éminent, M. lsambert, conseiller à la cour ; de cassation :

A monsieur Elie Berthet , homme de lettres.

« Monsieur,

. Nul ne porte plus d’intérêt que moi à votre feuilleton des Chauffeurs-; outre le mérite intrinsèque de l’ouvrage, il me rappelle une exécution sanglante à laquelle un domestique me fit assister sur la place publique de Chartres dans ma septième année; elle a laissé chez moi des souvenirs ineffaçables ; et je me représente encore l’échafaud, les paniers destiués a recevoir les cadavres des 21 ou 23 décapités. La bande d’Orgères laissa d’ailleurs dans mon pays une terreur dont on se souvient encore, et les crimes nombreux dont elle s’est rendue coupable y font l’entretien des veillées avec leurs circonstances affreuses. Dans mon enfance, j’en ai reçu des impressions terrii bleg, et je ne pouvais passer devant un grand bois sans m’i- 1 maginer qu’il allait en sortir des brigands, ou que les arbres i portaient des victimes de leurs cruautés.

« L’un des membres de ma famille a été mutilé, et, dans sa requête en cassation, Nicolas Cloche a cherché à se justifier de cel attentat, arrivé le 2 novembre 1797, sur la route d’Auneauà Voise. Je suis né moi-même à Aunay-sous-Auneau, le 30 novembre 1792 ; et la bande comptait parmi ses affiliés François Brault, dit François-Marie Barbe, charretier, demeurant à Aunay, l’un des condamnés aux fers.

# J’ai recherché au greffe de la cour de cassation l'arrêt qui

a rejeté le pourvoi des condamnés ; je l’ai trouvé à la date du G vendémiaire, an XI (1800). Dès l'an VI (1795), le tribunal de cassation avait rendu, en règlement de juges, un arrêt qui étendait aux départements limitrophes d Eure-et-Loir les pouvoirs du directeur du jurv.

. De même, le 21 floréal, an XI, le tribunal de cassation rend un arrêt qui, pour cause de connexité et de sûreté publw que, renvoie ^devant le tribunal criminel d Eure-et-Loir, séant à Chartres, le procès de la bande d'Orgères.

« Cet arrêt constate l'impossibilité et le danger de transporté!' un si grand nombre d’accusés et de témoins devant les tribunaux des départements où les diverscrime* ont été commis.

« la sûreté publique, dit cet acte, s’oppose à ce transport,

« car il n'y aurait aucune sûreté à transférer tant d'individus « devant plusieurs tribunaux ; les membres de celte horde qui . sont en liberté emploieraient la violence pour sauver leurs « comp'ices et prévenir des révélations qui. leur seraient fu- • cestes. »

« L instruction du procès a duré pendant trois ans ; le premier directeur du jury fut le citoyen Paillart, le deuxième Lormcau ; je n'ai pu trouver le nom du troisième.

« Vous avez sans doule sous les yeux l'acte d'accusation . du 22 vendémiaire an Mil (octobre 1797) et l’arrêt de condamnation du tribunal criminel de Chartres (Eure-et-Loir) du 9 thermidor an Mil (28 juillet 1797), ainsi que les nombreux volumes in-folio imprimés alors et que j'ai vus ù Chartres.

* Je trouve 21 condamnés à mort, dont 3 femmes.

« Le lîorgne-de-Jouy (Louis-Germain Bouscaui) n’est condamné qu'aux fers.

« La Grêlée est appelée Marie-Joséphine Léctiyer. — Marie- Rose Bignon, femme de Jean-François Auger, dit le Beau- François, marchand forain, est condamnée à la réclusion.

. Si vous aviez besoin de connaître !e texte de l'arrêt de rejet du pourvoi des 4G qui se sont adressés au tribunal de cassation, je pourrais le mettre à votre disposition. 11 a été rendu au rapport du conseiller Yiellart, s'ous la présidence de Target, avant la réorganisation de l'an MIL

. J'ai vu que le Beau-François avait èlé, selqp vous, condamné à 30 ans de bagne à Dourdao ; ce ne peut être qu'avant la révolution, où il existait de hautes, moyennes cl basses justices: car depuis 1780, Dourdan n'a été qu'un chef-lieu de district et n’avait de juridiction autre que la juridiction correctionnelle.

« J ai pensé, monsieur, que ces renseignements vous se-

raient agréables et utiles avant que vous n'ayez mis la dernière main à votre oeuvre.

« Agréez, etc.

« ISAMBEBT.

« Conseiller à la cour de cassation»

• « Peu is, 21 février 1857. *

Page 1