‹ Les chefs-d'œuvre de la peinture italienneChapitre 3 sur 34 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

PEINTURi: ITA JJ ENNE

LE TREIZIÈME SlÈCr.E.

T^^^JX^^^^^^f^"^^^^ OMiiii:>f ils savaient la loi de l'histoire, c<]iiil)i(.'ji É'Sf' ciiiiiiaissaient mal les étemelles asj)irali(nis de

l'âme humaine, ceux qui ont pu penser et dire que, pendant les siècles ([ui s'écoulèrent entre la chute du monde anlicpie et l'avènement de l'âi^e ncjuveau, l'art avait jiéril ('omment croire ([ue la vie ||5l> morale ait été interronq)ue diu-aut cette lon>^'ue période, et (pie le silence se soit fait en un temps SI lécond en t;randes aventures? Parce ipi'il manque quehpies ieujilets au liyre où les peuples racontent leurs actions et leurs rè^es, est-ce a dire que ces pages n'auraient point mérité d'être écrites? L histoire n'a pas le droit de nier ce qu'elle ignore : elle admet des Iranslormations, elle croit peu à la mort, et, bien que les textes positifs lui fassent parfois défaut, elle affirme que là oii il y a eu une civilisation, il y, a eu un art. Comme l'humanité elle-même, f idéal va changeant sans cesse, il monte ou il descend, il rayonne ou il se voile, mais il est éternel. La \ aste scène oii se joue le drame est tour à tour occupée par des acteurs sublimes ou médiocres : elle ne reste jamais ^ ide. 11 n'y a pas d entracte dans l'histoire de l'art .

2 l,A PElNTTiRF, ITAI.1KNNE.

Fil Italie, moins qu'ailleurs, la llanime sacrée pouvait s'éteindre. Pendant les a>^es qu'on appelle barbares et (pie raraetérise en effet une civilisation amoindrie et incertaine, quelque chose c[iii ressemble à de l'ombre se ré|iandit sur cette terre priviléf^riée. Mais cette omlire ne fut qu'un créjuiscule transparent, pareil à ces nuits de juin dont a parlé le poète et oii l'aube, attendant son heure, semble errer an bas du ciel. Il reste toujours un peu du passé dans le présent. Le monde anti([ue n'était plus qu'un souvenir ])re.s(pie effacé, mais il parlait aux yeux par ses monume:ils eu ruines, il parlait à l'iu-eille par le lauf^age, (pii, même aux lèvres des moins instruits, <;ardait sa |ioésie et sou accent. L'ai't ancien était ainsi préservé contre un oubli absolu. Le paysan toscan (jui, en laliourant le .sol, trouvait une médaille romaine ou les débris d'une jioterie étrusipie, sa^ all (|u'uii yrand peuple avait vécu avant lui sur ce coin de terre, et il voyait lui appai'aitre parfois l'ombre indistincte des a'ieux. Pour le lettré, c'était mieux encore : dans l'idiome un peu barliare qu'on parlait autour de lui, il sentait bruire des sonorités mélodieuses, il enleii(lait chanter des désinences (pii 1 Cmpéchaient d diiblier le monde latin. IjC fil léger de la tradition ne se rompit jamais tout à fait. L'ancienne poésie flottait vaguement dans les âmes : malgré le triomphe ajiparent d'une religion nouvelle, tous les dieux n'étaient pas partis, et lorsque, à la fin du treizième .siècle, le riiaitre glorieux qui a le mieux exprimé l'inquiète pensée du moyen âge italien commencera son mystique voyage, il se mettra sous la protection de Virgile.

Pendant ces périodes cpii ne nous semblent obscures que ]iarce que nous en savons mal I histoire, lait avait eu sa vitalité et sa force. Et ciunment croire (|ue f Italie eût laissé s'éteindre le feu sacré, lors([ue, ])ar une évolution magnifique, la France transformait l'architecture romane en arcliitectui-e ogivale, lorsque le grand art de l'émaillerie brillait d'un si vif éclat sur les bords du Rhin et à Limoges, lorsque, dans nos couvents, les moines enluminaient les manuscrits de miniatures exquises, et au moment oii l'Angleterre elle-même avait dans ses monastères de féconds ateliers d'orfèvrerie? On l'a dit cependant, et ce sont précisément des Italiens qui ont essayé de nous le faire croire. Dans un document d'une imjiortance capitale, car il donne au vrai l'opinion d'un artiste du quinzième siècle sur le treizième, le sculpteur Ghiberti raconte à sa façon les origines de l'art moderne, et il salue Giotto, non-seulement comme un rénovateur, mais comme le jniissant magicien ((III aurait ressuscité l'art enseveli depuis six cents ans. Vasari tient à peu près le même langage. 11 ci-oit que la peinture était, non pas égarée, mais perdue; il

LE TRF.IZrÈxME SIÈCLE.

suppose l:i tradition absolument oljlitérée : Ciniabue est |)oui' lui le créateur d'un monde nouveau.

Cette manière de voir est siufjulièrement Inexacte. Condamnée ])ar la théorie, elle est condamnée par les faits. I^'érudition moderne a retrouvé peu à peu les anneaux de la chaîne qui paraissait rompue; les documents fouillés, les archives explorées, les œuvres mêmes remises au jour démontrent que la jieiutuj'c, pour avoir subi, pendant les premiers âges chrétiens, une transformation prolonde, n'était ni perdue, ni égarée. Elle vivait, dans ces périodes désormais mieux connues, avec la mosaïque, f enluminure des manuscrits, la sculpture et toutes les industries du métal savanuiient ouvré. Seulement, de fidéal antique. Fart avait passé aux pratiques b3'zantiues. Il s'était enfermé dans les fornudcs ]u-esf[ue infranchissables d'un rituel consacré. Briser ses entraves, là était l'effort, là était la gloire. L'honneur des hommes que célèbrent Ghiberti et Vasari, et cjue nous célébrerons avec eux, c'est d'avoir délivré Fart captif.

A l'heure oii commence l'histoire que nous voudrions raconter, c'est-à-dire aux premières années du treizième siècle, FItalie possédait un bon nombre de ces ])eintres que Vasari appelle les « peintres grecs », ou qui, comme il le dit encore, travaillaient à la <( maniera grt'ca ». Ces mots ont à peine besoin d'être expli([nés. Sans doute, on avait pu voir arriver en Italie, |)cndant la période |)récédente, des artistes d'origine grecque. Venise, en relation continuelle avec Constantinople et les îles de l'Archipel, a certainement donné l'hospitalité à plusieiu-s peintres venus de ces contrées; mais ce n'est point dans ce sens que les paroles de Vasari v eulent être entendues. La maniera greca, c'est le style byzantin, avec ses formes roides et symétriques, ses types éternellement répétés, ses figures de madones et de saints dont les carnations brunes se détachent en vigueur sur des fonds d'or au milieu de gaufrures en relief et d'inscriptions tracées en caractères grecs. Cette pieuse imagerie, ces dévotes représentations de la Vierge et des apôtres, c'était le reste d'un grand art, la formule, désormais stérile, d'un idéal qui avait dit son deniier mot. Une sorte de pi-océdé mécanique remplaçait Findividualité de Fartiste et son âme. La lettre subsistait, mais d('[iourvue de l'esprit qui vivifie. Le type sans le sentiment, qu'est-ce autre chose que Falvéole sans le miel.'

Appliqué à la peinture proprement dite, l'art byzantin était é])uîsé et il aurait péri d'inanition, alors même que des artistes nouveaux ne seraient point -s eniis lui donner le coup de grâce. Toutel'ois, considéré comme élément d'une décoration

4 l-A PElMXiUE ITALIENMÎ.

aixhitecturale, cet art, qui allait mourir, conservait quelque grandeur. 11 avait trouvé sa meilleure exjji-ession dans la mosaïque. Sous cette forme, le principe byzantin avait inspiré des chefs-d'œuvre : il ))ouvait en enl'aiiter encore. Et en elfct les premières années du treizième siècle italien apjiarliennent bien moins aux peintres qu'aux mosaïstes. La grande décoration de l'hémicycle du baptistère de San-Giovanni à Florence est une œuvre capitale, et nous ne croyons pas nous tromper en attribuant à ce noble travail une im[)ortance historique considérable. L'exécution de cette mosaitpie occupa plusieurs artistes; mais nous savons, par l'inscription qu'on y peut lire encore, qu'elle fut connnencée en I225 par le franciscain Fra Jacopo. On y voit dans un médaillon central l'Agneau mystique tenant une l)annière; huit figures de pro|>hètes, l'évangéliste saint Jean, la \ ierge et d'autres jiersoTuiagcs complètent cet ensemble somptueux et grave : le style de cette décoration semble a-soir ciniservé quehpie chose de la majesté de l'art antique. Vasari n'en jugeait point ainsi. Oii nous voyons une œ'uvre inqiosantc, il voyait une Œ'uvre barbare : coiiqjniée aux peintures d'aujourd'hui, dit-il, elle provoque plutôt le rire que f admiiation . La grande mosaïque dont le biogra])he parle avec cette irré^érence, c Cst l iiléal même du treizième siècle, avant Cimabue et les rénov ateurs ; mais Vasari était if lui teiii|)s oïi l'on avait cessé d'entendre ce fier langage.

Il nous fâche d'avoir à sourire, dès le début, de Fliistorien qui doit nous rendre tant de services et ipii, malgré ses erreurs, sera, pendant le long voyage que nous entre|)reuons, notre compagnon fidèle et bien souvent notre guide. Mais, il laut le dire, ce (pie Vasari savait le moins, c était « son commenceiiieiit )> . Sur les origines de l'art italien, sur la valeur relative des ouvriers de la première heure, il na ([ue des idées confuses, des ojiinions dont les laits, mieux étudiés aujourd'hui, démontrent l'inexactitude et presque la partialité. 11 avait lu le manuscrit de Ghiberti, il croyait avec lui (pie les arlistes (pfil considère comme des initiateurs, le mosaïste Andréa Tafl et le peintre Cimabue, s'étaient formés sous la discipline de maîtres grecs et qu ils avaient fait Ijrusijuement succéder un art absolument nouveau à un art (pfil regarde comme barbare. Dans sa théorie, dans son rêve de hi genèse de Fart italien, il cj'oit à une illumination soudaine, à un passage subit de la nuit à la lumière. C'est le point de vue florentin. Lcartons cette légende et voyons de plus près, sans parti pris de nationalité ou d'école, comment se passèrent les choses.

I.a traiisf(a iiialii>ii (pii commeiuja à s'annoncer dans l'art au treizième siècle, et qui ne trouva sa véiitable expression ([ue dans Giotto, c'est-à-dire aux premières

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