‹ Les Chefs-d'œuvre lyriques de Alfred de MussetChapitre 1 sur 11 · CHEFS-D^ŒUVRE LYRIQUES DE · texte numérisé non relu

CHEFS-D^ŒUVRE LYRIQUES DE

Choix et Notice

de

AUGUSTE DORCHAIN

Paris: A. Perche, 45 Rue Jacob

Bruxelles : Spineux & Cie, 3 Rue V)V Bois-Sauvage

Lausanne: Edwin Frankfurter, 12 Grand-Chêne

Leipzig: Wilhelm Weicher, Windmdhlenweg I. III

LoNDON & Glasgow : Gowans & Gray, Ltd.

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qui dans sa petite maison moisie de Vendôme, passait son temps à dire des chapelets entre ses trois chiens hargneux. Elle poussait si loin la haine de la poésie que, en 1830, ayant appris que son neveu avait publié des vers, elle écrivit, après une lettre terrible au coupable, un testament par lequel elle le reniait et déshéritait, lui et tous les mâles de sa race, "pour cause de dérogation I " On aime à se la représenter sous les aimables traits de Dame Pluche, au premier acte de On ne badine pas avec P Amour.

Dans sa famille maternelle, Musset trouvait plutôt le modèle de Fantasio, de Valentin et d'Octave, en la personne de son aïeul Guyot-Desherbiers, dont l'âge ne devait jamais tarir la verve joyeuse et pittoresque, qui savait par cœur des comédies entières, et qui ne se lassait point de rimer des vers où il accumulait à plaisir les difficultés techniques. La passion et l'éloquence lui manquaient sans doute ; mais Musset devait en trouver le don insigne chez Mme Guyot-Desherbiers et chez sa mère, si bien que, en rassemblant par la pensée les facultés diverses de cette ascendance, il semble que l'on connaisse déjà l'âme et le génie du poète lui-même.

Elles s'y réuniront, d'ailleurs, sans s'y équilibrer ni s'y fondre jamais. Dans toute sa vie et dans toute son œuvre, nous trouverons une lutte entre ce que l'on pourrait appeler ses deux '< moi : " le '* moi " voluptueux et léger, le '* moi " profond, généreux et tendre, l'Octave et le Cœlio des Caprices de Marianne, le poète de Namouna et le poète de la Nuit d^ Octobre.

Tout enfant il étonne par ses reparties spirituelles et imagées, comme il charme par sa douceur câline ; mais tout à coup il inquiète par ce que son frère Paul appelle " ses accès de manie," accès qui vont parfois jusqu'à une fièvre de destruction et de malfaisance, et que suit une longue détente des nerfs dans les larmes, dans le repentir, dans les infinis reproches à lui-même.

Pourtant, sous les yeux d'une mère admirable, il passe une enfance heureuse, tantôt à la campagne, en Vendômois, tantôt à Paris, dans la vieille maison de la rue Cassette, où il dévore et met de son mieux en action, avec son frère, Les Mille et une Nuits, la Jérusalem délivrée et le Don Quichotte. A neuf ans il entre comme externe libre au lycée Henri IV, d'où il sort en 18*7, ayant

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obtenu, avec une composition latine sur le Pyrrhonisme, le second prix de Philosophie au Concours général.

De l'adolescent précoce, la maladie qu'il décrira un jour dans les premières pages de la Confession d^un Enfant du Siècle s'est emparée déji: l'ennui sans cause, le désenchantement sans l'expérience, les ambitions avant l'effort, le vague des passions avant l'amour. Mais souvent aussi le mal du siècle sera oublié, et il n'écoutera plus que les pressantes suggestions de ?on ardente jeunesse. Pendant les vacances qui suivent sa sortie du lycée, il écrit à son ami Paul Foucher pour lui exprimer sa tristesse de vivre et son dégoût d'agir, mais il ajoute bien vite : ''Pourquoi me laisse-t-on ici si longtemps I J'ai besoin de voir une femme ; j'ai besoin d'un joli pied et d'une taille fine; j'ai besoin d'aimer. J'aimerais ma cousine qui est vieille et laide, si elle n'était pas pédante et économe "...Avec moins de poésie — Musset se rattrappera plus tard — c'est tout à fait le couplet fameux de Chérubin dans le Mariage de Figaro, y compris le trait final: ''Je ne sais plus ce que je fais, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée; mon cœur palpite au seul aspect d'une femme ; les mots ' amour ' et 'volupté' le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu'un 'je vous aime' est devenu pour moi si pressant que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues. Hier, je rencontrai Marceline..." Et comme Chérubin, le jeune Alfred de Musset deviendra poète par besoin de chanter '* la romance à Madame."

Le matin, il suit — bien vite dégoûté de toute étude suivie — des cours de médecine, de droit, de peinture; et eu rentrant le soir à Auteuil, par les sentiers du Bois de Boulogne, il commence à rimer. Ce sera d'abord une élégie antique, dans le goût d'André Chénier : La Prétresse de Diane; puis un terrible drame espagnol à la manière de Victor Hugo, chez qui Paul Foucher l'a conduit et où il deviendra le Benjamin du Cénacle. Bientôt il y récitera : V Andalouse, Don Paëz et la Ballade à la Lune. Quand ce n'est point chez Victor Hugo c'est chez Charles Nodier, à l'Arsenal,

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qu'il retrouve Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Emile et Antony Deschamps, Mérimée, tous ces frères d'armes à qui la charmante Marie Nodier, devenue plus tard Madame Ménessier, fait les honneurs du salon de son père. Parfois, on escalade en bande les tours de Notre- Dame pour y admirer de près les gargouilles et voir se coucher le soleil... Après les Marrons du Feu on prend l'effronté petit page pour le plus avancé des Romantiques, sans s'apercevoir qu'il les parodie déjà un peu, qu'il n'a plus, comme eux, le mépris des classiques, et sans se douter qu'il écrira bientôt dans Les secrètes Pensées de Rafaël, ces vers éclectiques :

Salut, jeunes champions d'une cause un peu vieille, Classiques bien rasés, à la face vermeille. Romantiques barbus, aux visages blêmis 1 Vous qui des Grecs défunts balayez le rivage, Ou d'un poignard sanglant fouillez le moyen âge, Salut 1 — J'ai combattu dans vos camps ennemis. Par cent coups meurtriers devenu respectable, Vétéran, je m'assois sur mon tambour crevé. Racine rencontrant Shakspeare sur ma table, S'endort près de Boileau qui leur a pardonné.

Il n'est pas fâché de faire ici rimer, pauvrement, << crevé," avec «'pardonné," pour montrer son indiscipline aux chevaliers de la rime riche. Ils ont raison contre lui, mais il tient à proclamer en face d'eux son indépendance, par cette gaminerie. Indépendance toute relative d'ailleurs, car s'il s'émancipe de l'influence de Vrctor Hugo, il continuera longtemps, bien qu'il s'en défende, bien qu'il s'écrie: "Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre," d'imiter Lord Byron : la désinvolture et le caprice de Don Juan dans Mardoche et dans Namouna, le satanisme et la frénésie- de Manfred ou de Lara dans La Coupe et les Lèvres.

Mais aussi, que de vers au son uouvt;.u, révélateurs d'une âme nouvelle, jaillissent de ce premier livre: Les Contes d'Espagne et d'Italie (1S30); et dans le second, Un Spectacle dans un Fauteuil (^li^^) qui, malgré les indignations des vieux classiques, ravissent les jeunes gens et valent au poète le suffrage qu'il souhaite le plus, celui des femmes!

Ces poèmes, extravagants presque toujours, voluptueux

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souvent, tendres quelquefois, sont l'image exacte de la vie d'Alfred de Musset pendant les six années qui viennent de s'écouler depuis sa sortie du collège Son frère Paul nous dit, avec une complaisance peut-être excessive : " Bientôt, Alfred eut à me raconter quantité d'aventures ; il y en avait de boccaciennes et de romanesques ; quelques unes approchaient du drame. En plusieurs occasions je fus réveillé au milieu de la nuit pour donner mon avis sur quelque grave question de prudence. Toutes ces histoires m'ayant été confiées sous le sceau du secret, j'ai dû les oublier; mais je puis affirmer que plus d'une aurait fait envie aux Bassompierre et aux Lauzun." Alfred avait peut-être moins d'indulgence pour lui-même lorsque, par la bouche de l'un de ses personnages, il s'écriait :

Ah 1 malheur à celui qui laisse la débauche Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! Le cœur d'un homme vierge est un vase profond : Lorsque la première eau qu'on y verse est impure, La mer y passerait sans laver la souillure. Car l'abîme est immense et la tache est au fond.

Qui parle ainsi ? Frank, le héros de La Coupe et les Lèvres, Il veut aimer la pure Deïdamia, mais, à la veille des noces, voici reparaître Monna Belcolor la courtisane, qui poignarde la fiancée, comme la débauche tue l'amour.

Cette rancœur des mauvais lendemains, ce besoin de tendresse et de pureté après la souillure, Musset les exprimera plus éloquemment encore dans le poème de Rolla, qui semble inaugurer une manière nouvelle. L'œuvre est décousue, déclamatoire, cynique, mais en de certaines pages, si passionnée et si douloureuse qu'on devinerait à la lire que le poète approche de la grande crise de sa vie, si même elle n'est point déjà commencée. Et l'on ne se tromperait point. Nous sommes au mois d'Août 1833. Quelques mois avant, Musset a rencontré George Sand ; quelques mois après, ils partiront ensemble pour l'Italie

Madame Arvède Barine dit excellement, de cette liaison fameuse, *' qu'on ne peut la passer sous silence dans une biographie d'Alfred de Musset, non pour le bas plaisir de remuer des commérages et des scandales, ni parce

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