‹ Les Chefs-d'œuvre lyriques de Alfred de MussetChapitre 2 sur 11 · X NOTICE · texte numérisé non relu

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qu'elle met en cause deux écrivains célèbres, mais parce qu'elle a eu sur Musset une influence décisive, et aussi parce qu'elle présente un exemple unique et extraordinaire de ce que l'esprit romantique pouvait faire des êtres devenus sa proie." Et elle ajoute: " La correspondance de ces illustres amants, où l'on suit pas à pas les ravages du monstre, est l'un des documents psychologiques les plus précieux de la première moitié du siècle. On y assiste aux efforts insensés et douloureux d'un homme et d'une femme de génie pour vivre les sentiments d'une littérature qui prenait ses héros en dehors de toute réalité et pour être autant au-dessus et en-dehors de la nature que les Hernani et les Lélia. On y voit la nature se venger durement de ceux qui l'ont offensée, et les condamner à se torturer mutuellement. ..chacun d'eux souhaitant et exigeant l'impossible. Musset, passionnément épris pour la première fois de sa vie, avait derrière lui un passé libertin, qui s'attachait à lui comme la tunique de Nessus et contraignait son esprit à torturer son cœur. ..Comme le pêcheur de Portia : 'il ne croyait pas 1 ' et il avait un besoin désespéré de croire. Il rêvait d'un amour au-dessus de tous les amours, qui fût à la fois un délire et un culte. Il comprenait bien qu'aucun des deux n'en était plus là, mais il ne pouvait en prendre son parti, passait son temps à essayer d'escalader le ciel et à retomber dans la boue, et il en voulait alors à George Sand de sa chute. Un quart d'heure après l'avoir traitée en idole, il l'outrageait par des soupçons jaloux, par des questions injurieuses sur son passé... George Sand, elle aussi, se débattait entre une chimère et la réalité. Elle s'était forgé, vis-à-vis de Musset plus jeune de six ans, un idéal d'affection semi-maternelle qu'elle croyait très élevé/ tandis qu'il n'était que très faux. Elle y puisait une compassion orgueilleuse pour son * pauvre enfant,' si faible, si déraisonnable, et elle lui faisait un peu trop sentir sa supériorité d'ange gardien. ..Il ne réprimait pas un sourire ironique, une allusion railleuse, et l'orage recommençait."

Conterons-nous les péripéties de cette aventure orageuse, les trahisons mutuelles, le rôle du Docteur Pagello, le retour à Paris, les séparations, les reprises, la rupture définitive enfin ? A quoi bon ? L'histoire, lamentable

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au fond, et morbide, n'est que trop connue. Il suffit de se rappeler que le poète va maintenant pouvoir écrire et justifier ce beau vers :

Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur.

A dire vrai, ce n'est pas de sa maladie que Musset fera des chefs-d'œuvre, c'est de son effort vers la guérison. C'est lorsque dans son âme les rancunes du désir, les colères du cœur, les révoltes de l'orgueil commenceront à s'apaiser, à se fondre en tendresse, en pitié, en miséricorde, c'est quand il élargira de ses propres mains la "sainte blessure," non pour l'aggraver mais pour l'ouvrir mieux à la flamme purificatrice, que la Muse viendra lui inspirer Les Nuits, la Lettre à Lamartine, les Stances à la Malibran, V Espoir en Dieu enfin. A la date de ce dernier poème, 1838, à vingt-huit ans Musset a écrit à peu près tous les vers qui font de lui un grand poète, presque toutes ses plus belles pièces de théâtre et ses plus émouvantes nouvelles, et cette Confession d'un Enfant du Siècle où, loin d'accuser son ancienne amie, il lui dresse en quelque sorte un autel. En 1841 il retrouvera une dernière fois son génie, un soir que, au retour d'une promenade solitaire dans les sentiers de cette forêt de Fontainebleau qu'ils avaient jadis parcourue ensemble, il croisera George dans le couloir des Italiens. En rentrant chez lui, il écrira, d'un seul jet : le Souvenir. « •

«' La passion, a dit Sainte-Beuve, éclaira un instant ce génie si bien fait pour elle, mais elle le ravagea ! " Elle uiucha en effet, très vite, les fleurs qu'elle y avait semées, et le laissa presque stérile. Musset a encore seize ans à vivre, seize ans pendant lesquels il ne produira plus que des œuvres secondaires, en harmonie, d'ailleurs, avec l'existence qu'il a reprise. Car, après la réaction héroïque pendant laquelle il a poussé de si beaux cris, voici que, retombant dans la veulerie sentimentale, il est retourné à la servitude des grandes dames perverses et désœuvrées, telles que cette princesse Belgiojoso si cruellement traitée dans les stances Sur une Morte ; aux caprices des comédiennes ou aux idylles des grisettes. Les bonnes conseillères, Mme. Jaubert, dont il se dit " le filleul,'" ou la bonne duchesse de Castries, grondent en vain ce grand

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enfant, séduisant toujours, mais qui vieillit sans mûrir, déjà neurasthénique et dipsomane, et dont la vie devient de plus en plus vide et morne en même temps que plus dissipée.

Il souffre, d'ailleurs, des injustices de la gloire: il se sent presque oublié. On ne l'a suivi que jusqu'à Rolla, et ses Poésies nouvelles, parues en 1840, ont laissé le public indifférent. "Parmi les gens du monde" dit Henri Heine dès 1835, ''il est aussi inconnu que pourrait letre un poète chinois." Le merveilleux auteur dramatique n'est pas moins ignoré. Après la chute de sa Nuit l'éiiitienne à l'Odéon en 1830, Musset avait renoncé à faire représenter ses pièces ; il se contentait de les donner à La Revue des deux Mondes. Lorsqu'il les réunit en un volume (1840) la publication passa inaperçue, comme celle de ses vers nouveaux à la même date. Pourtant, il y avait dans ce livre les plus sûrs chefs-d'œuvre de la scène française au dix-neuvième siècle : Lorenzaccio, Les Caprices de Marianne, Le Chandelier, Il ne faut jurer de rien... Aucun n'aurait été représenté si Mme Allan-Despréaux, ayant joué par hasard, à St. Pétersbourg, l'un des moindres proverbes du volume, Un Caprice, ne l'avait à son retour imposé en quelque sorte à la Comédie-Française, en 1847. Ce fut un triomphe, grâce auquel presque tout le répertoire d'Alfred de Musset, retouché légèrement, put enfin paraître à la rampe dans les années qui suivirent. Du même coup on s'avisa que ce dramaturge était un grand poète : on lut les Nuits ; Musset devint le favori de la jeunesse; l'Académie l'élut en 1852 et l'Empire tenta de faire de lui un poète officiel, en lui commandant un Songe d'Auguste, plein d'allusions flatteuses à Napoléon III, dont il serait le Virgile, à défaut de Lamartine, ce vaincu, et de Victor Hugo, cet exilé.

Au printemps de 1857, sa maladie de coeur s'aggrava d'une manière inquiétante. Un soir, en revenant d'un dîner chez le prince Napoléon, il s'alita pour ne plus se relever. Grâce aux soins excellents de Mlle Collin, — depuis Mme Martellet — la fidèle gouvernante qui a écrit un si touchant volume sur les dernières années de son maître, il vécut quelques semaines encore, mais dans la torture d'une agitation, d'une angoisse et d'une insomnie perpétuelles. Le 1^>" Mai, la mort le délivra.

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jLs voulons rassembler Ici quelques unes des plus lie? pages — prose ou vers — inspirées par Alfred de usset, et qui montreront, même quand elles mêleront >ur lui le blâme à la louange, quelle place éminente il cupe dans l'histoire littéraire et morale de notre poésie.

De Sainte-Beuve ce portrait de Musset dans sa première unesse, portrait écrit au lendemain de la mort du poète: "Il y a vingt-neuf ans de cela: je le vois encore faire n entrée dans le monde littéraire, d'abord dans le cercle time de Victor Hugo, puis dans celui d'Alfred de Vigny, s frères Deschamps. Quel début 1 Quelle bonne grâce 5éel Et dès les premiers vers qu'il récitait, que de rprise et quel ravissement il excitait alentour 1 C'était

printemps même, tout un printemps de poésie qui latait à nos yeux. Il n'avait pas dix-huit ans : le front aie et fier, la joue en fleur et qui gardait encore les ses de l'enfance ; la narine enflée du souffle du désir, il ivançait le talon sonnant et l'œil au ciel, comme assuré

sa conquête et tout plein de l'orgueil de la vie. Nul, [ premier aspect, ne donnait mieux l'idée du génie olescent I "

De George Sand, dans la première des Lettres d\in oyageur, lettre datée de Venise, V^ Mai 1834, juste un ois après que Musset, sauvé d'une fièvre cérébrale, est parti seul pour la France, laissant au docteur Pagello n amie infidèle, mais toujours hantée de lui : ** Le murmure de la Brenta, un dernier gémissement 1 vent dans le feuillage lourd des oliviers, des gouttes de uie qui se détachaient des branches et tombaient sur les •chers avec un petit bruit qui ressemblait à celui d'un liser, je ne sais quoi de triste et de tendre, était répandu ins l'air et soupirait dans les plantes... C'était un triste lir que celui-là, une de ces sombres veilles où nos avons X ensemble le calice d'amertume. Et toi aussi, tu as •ufîert un martyre inexorable. ..Qu'avais-tu fait pour

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être menacé et châtié ainsi ? Est-on coupable à ton âge ? Sait-on ce que c'est que le bien et le mal ? Tu te sentais jeune, tu croyais que la vie et le plaisir ne doivent faire qu'un. Tu te fatiguais â jouir de tout, vite et sans réflexion. Tu méconnaissais ta grandeur et tu laissais aller ta vie au gré des passions qui devaient l'user et l'éteindre, comme les autres hommes ont le droit de le faire. Tu t'arrogeais ce droit sur toi-même, et tu oubliais que tu es de ceux qui ne s'appartiennent pas, ..Quel amour de la destruction brûlait donc en toi ? Quelle haine avais-tu contre le ciel, pour dédaigner ainsi ses dons les plus magnifiques ? Est-ce que ta haute destinée te faisait peur?. ..Au milieu des fougueux plaisirs où tu cherchais en vain un refuge, l'esprit mystérieux vint te réclamer et te saisir. Il fallait que tu fusses poète, tu l'as été en dépit de toi-même... Et tu poursuivais ton chant sublime et bizarre, tout à l'heure cynique et fougueux comme une ode antique, maintenant chaste et doux comme la prière d'un enfant... Suspendu entre la terre et le ciel, avide de l'un, curieux de l'autre, dédaigneux de la gloire, effrayé du néant, incertain, tourmenté, changeant, tu vivais seul au milieu des hommes ; tu fuyais la solitude et la trouvais partout. La puissance de ton âme te fatiguait. Tes pensées étaient trop vastes, tes désirs trop immenses ; tes épaules débiles pliaient sous le fardeau de ton génie... "L'amitié s'était enfin révélée à ton coeur solitaire et superbe. Tu daignas croire à un autre qu'à toi-même, orgueilleux infortuné I Tu cherchas dans son cœur le calme et la confiance. Le torrent s'apaisa et s'endormit sous un ciel tranquille. Mais il avait amené dans son onde, tant de débris arrachés à ses rives sauvages, qu'elle eut bien de la peine à s'éclaircir. Comme celle de La Brenta, elle fut longtemps troublée, et sema la vallée qui lui prêtait ses fleurs et ses ombrages, de graines stériles et de roches aigiies. Ainsi fut longtemps tourmentée et déchirée la vie nouvelle que tu venais essayer. Ainsi le souvenir des turpitudes que tu avais contemplées vint empoisonner de doutes cruels et d'amères pensées, les pures jouissances de ton âme encore craintive et méfiante Ainsi ton corps, aussi affaibli, aussi fatigué que ton cœur, céda au ressentiment de tes anciennes fatigues et, comme un beau lis, se coucha pour mourir..."

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