‹ Les Chefs-d'œuvre lyriques de Alfred de MussetChapitre 11 sur 11 · XIV · texte numérisé non relu

XIV

Celui qui ne sait pas, durant les nuits brûlantes Qui font pâlir d'amour l'étoile de Vénus, Se lever en sursaut, sans raison, les pieds nus, Marcher, prier, pleurer des larmes ruisselantes. Et devant l'infini joindre des mains tremblantes, Le cœur plein de pitié pour des maux inconnus ;

Que celui-là rature et barbouille à son aise]; Il peut, tant qu'il voudra, rimer à tour de bras, Ravauder l'oripeau qu'on appelle antithèse, Et s'en aller ainsi jusqu'au Père-Lachaise, Traînant à ses talons tous les sots d'ici-bas ; Grand homme, si l'on veut ; mais poète, non pas.

Certes, c'est une vieille et vilaine famille

Que celle des frelons et des imitateurs ;

Allumeurs de quinquets, qui voudraient être acteurs.

Aristophane en rit, Horace les étrille ;

Mais ce n'est rien auprès des versificateurs.

Le dernier des humains est celui qui cheville.

Est-il, je le demande, un plus triste souci Que celui d'un niais qui veut dire une chose, Et qui ne la dit pas, faute d'écrire en prose ? J'ai fait de mauvais vers, c'est vrai; mais. Dieu merci! Lorsque je les ai faits, je les voulais ainsi, Et de Wailly ni Boiste, au moins, n'en sont la cause.

POESIES NOUVELLES

Non, je ne connais pas de métier plus honteux, Plus sot, plus dégradant pour la pensée humaine, Que de se mettre ainsi la cervelle à la gêne. Pour écrire trois mots quand il n'en faut que deux, Traiter son propre cœur comme un chien qu'on

enchaîne Et fausser jusqu'aux pleurs que l'on a dans les yeux.

O toi qu'appelle encor ta patrie abaissée. Dans ta tombe précoce a peine refroidi, Sombre amant de la Mort, pauvre Leopardi, Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencée, Il t'eût fallu jamais toucher a ta pensée. Qu'aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi ?

Telle fut la vigueur de ton sobre génie. Tel fut ton chaste amour pour l'âpre vérité, Qu'au milieu des langueurs du parler d'Ausonie Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie. Pour ne laisser vibrer sur ton luth irrité Que l'accent du malheur et de la liberté.

Et pourtant il s'y mêle une douceur divine ; Hélas ! c'est ton amour, c'est la voix de Nérine, Nérine aux yeux brillants qui te faisaient pâlir, Celle que tu nommais ton "éternel soupir." Hélas ! sa maison peinte au pied de la colline Resta déserte un jour, et tu la vis mourir ;

Et tu mourus aussi. Seul, l'âme désolée.

Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort,

Tu marchais en chantant dans ta route isolée. L'heure dernière vint, tant de fois appelée. Tu la vis arriver, sans crainte et sans remord, Et tu goûtas enfin le charme de la mort.

A Madame ikf***

Sonnet

NON, quand bien même une amère souffrance Dans ce cœur mort pourrait se ranimer ; Non, quand bien même une fleur d'espérance Sur mon chemin pourrait encor germer ;

Quand la pudeur, la grâce et l'innocence Viendraient en toi me plaindre et me charmer, Non, chère enfant, si belle d'ignorance. Je ne saurais, je n'oserais t'aimer.

Un jour pourtant il faudra qu'il te vienne, L'instant suprême où l'univers n'est rien. De mon respect alors qu'il te souvienne !

Tu trouveras, dans la joie ou la peine, Ma triste main pour soutenir la tienne, Mon triste cœur pour écouter le tien

A M. Victor Hugo

Sonnet

IL faut, dans ce bas monde, aimer beaucoup de choses Pour savoir, après tout, ce qu'on aime le mieux : Les bonbons, l'Océan, le jeu, l'azur des cieux. Les femmes, les chevaux, les lauriers et les roses.

POESIES NOUVELLES

Il faut fouler aux pieds des fleurs à peine écloses ; Il faut beaucoup pleurer, dire beaucoup d'adieux. Puis le cœur s'aperçoit qu'il est devenu vieux. Et l'eflPet qui s'en va nous découvre les causes.

De ces biens passagers que l'on goûte k demi, Le meilleur qui nous reste est un ancien ami. On se brouille, on se fuit. — Qu'un hasard nous rassemble,

On s'approche, on sourit, la main touche la main, Et nous nous souvenons que nous marchions ensemble, Que l'âme est immortelle, et qu'hier c'est demain.

Sonnet à Madame N. Ménessier

"JE vous ai vue enfant, maintenant que j'y pense, Fraîche comme une rose et le cœur dans les yeux. — Je vous ai vu bambin, boudeur et paresseux ; Vous aimiez lord Byron, les grands vers et la danse."

Ainsi nous revenaient les jours de notre enfance, Et nous parlions déjà le langage des vieux ; Ce jeune souvenir riait entre nous deux, Léger comme un écho, gai comme l'espérance.

Le lâche craint le temps parce qu'il faut mourir ; Il croit son mur gâté lorsqu'une fleur y pousse. O voyageur ami, père du souvenir !

C'est ta main consolante, et si sage et si douce, Qui consacre à jamais un pas fait sur la mousse, Le hochet d'un enfant, un regard, un soupir.

ALFRED DE MUSSET Réponse à M, Charles Nodier

CONNAIS-TU deux pestes femelles

Et jumelles, Qu'un beau jour tira de l'enfer

Lucifer ?

L'une au teint blême, au cœur de lièvre,

C'est la fièvre ; L'autre est l'insomnie aux grands yeux

Ennuyeux.

Non pas cette fièvre amoureuse,

Trop heureuse.

Qui sait chiffonner l'oreiller

Sans bâiller ;

Non pas cette belle insomnie

Du génie.

Où Trilby vient, prêt à chanter,

T'écouter.

C'est la fièvre qui s'emmaillotte

Et grelotte Sous un drap sale et trois coussins

Très-malsains.

L'autre, comme une huître qui bâille

Dans l'écaillé.

Rêve ou rumine, ou fait des vers

De travers.

Voilà, depuis une semaine

Toute pleine.

L'aimable et gai duo que j'ai

Hébergé.

POESIES NOUVELLES

Que ce soit donc, si l'on m'accuse,

Mon excuse, Pour n'avoir rien ni répondu

Ni pondu.

Ne me fais pas, je t'en conjure.

Cette injure De supposer que j'ai faibli

Par oubli.

L'oubli, l'ennui, font, ce me se»nble.

Route ensemble.

Traînant, deux à deux, leurs pas lents,

Nonchalants.

Tout se ressent du mal qu'ils causent,

Mais ils n'osent Approcher de toi seulement

Un moment.

Que ta voix si jeune et si vieille,

Qui m'éveille, Vient me délivrer a propos

Du repos !

Ta muse, ami, toute française.

Tout à l'aise, Me rend la sœur de la santé,

La gaité.

Elle rappelle à ma pensée

Délaissée Les beaux jours et les courts instants

Du bon temps,

Lorsque, rassemblés sous ton aile Paternelle,

Échappés de nos pensions, Nous dansions.

Gais comme l'oiseau sur la branche,

Le dimanche, Nous rendions parfois matinal

L'Arsenal.

La tête coquette et fleurie

De Marie Brillait comme un bluet mêlé

Dans le blé.

Tachés déjà par l'écritoire,

Sur l'ivoire Ses doigts légers allaient sautant

Et chantant.

Quelqu'un récitait quelque chose,

Vers ou prose, Puis nous courions recommencer

A danser.

Chacun de nous, futur grand homme,

Ou tout comme.

Apprenait plus vite à t'aimer

Qu'à rimer.

Alors, dans le grande boutique

Romantique, Chacun avait, maître ou garçon.

Sa chanson ;

Nous allions, brisant les pupitres

Et les vitres, Et nous avions plume et grattoir

Au comptoir.

POESIES NOUVELLES

Mais les indiiférents ne sont que des athées ;

Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour.

Je me résigne donc, et, puisque la matière

Me laisse dans le cœur un désir plein d'effroi,

Mes genoux fléchiront ; je veux croire et j'espère.

Que vais-je devenir, et que veut-on de moi ?

Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable

Que ne sont à la fois tous les maux d'ici-bas ;

Me voilà seul, errant, fragile et misérable.

Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas.

Il m'observe, il me suit. Si mon cœur bat trop vite,

J'offense sa grandeur et sa divinité.

Un gouffre est sous mes pas : si je m'y précipite,

Pour expier une heure il faut l'éternité.

Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime.

Pour moi, tout devient piège et tout change de nom ;

L'amour est un péché, le bonheur est un crime,

Et l'œuvre des sept jours n'est que tentation.

Je ne garde plus rien de la nature humaine ;

Il n'existe pour moi ni vertu ni remord.

J'attends la récompense et j'évite la peine ;

Mon seul guide est la peur, et mon seul but la mort.

On me dit cependant qu'une joie infinie

Attend quelques élus. — Où sont-ils, ces heureux ?

Si vous m'avez trompé, me rendrez-vous la vie ?

Si vous m'avez dit vrai, m'ouvrirez-vous les cieux ?

Hélas ! ce beau pays dont parlaient vos prophètes,

S'il existe là-haut, ce doit être un désert.

Vous les voulez trop purs, les heureux que vous

faites.

Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert. Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être. Ni tenter davantage. — A quoi donc m'arrêter ?

Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre, Est-ce l'indifférent que je vais consulter ?

Si mon cœur fatigué du rêve qui l'obsède, A la réalité revient pour s'assouvir, Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir. Aux jours même où parfois la pensée est impie, Où l'on voudrait nier pour cesser de douter. Quand je posséderais tout ce qu'en cette vie Dans ses vastes désirs l'homme peut convoiter ; Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse, L'amour même, l'amour, le seul bien d'ici-bas ! Que la blonde Astarté, qu'idolâtrait la Grèce, De ses îles d'azur sorte en m'ouvrant les bras ; Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre Les secrets éléments de sa fécondité.

Transformer à mon gré la vivace matière. Et créer pour moi seul une unique beauté ; Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure, Assis à mes côtés, m'appelleraient heureux, Et quand ces grands amants de l'antique nature Me chanteraient la joie et le mépris des dieux. Je leur dirais à tous : *' Quoi que nous puissions faire. Je souffre, il est trop tard ; le monde s'est fait vieux. Une immense espérance a traversé la terre ; Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux ! " Que me reste-t-il donc ? Ma raison révoltée Essaye en vain de croire et mon cœur de douter. Le chrétien m'épouvante, et ce que dit l'athée. En dépit de mes sens je ne puis l'écouter. Les vrais religieux me trouveront impie, Et les indifférents me croiront insensé. A qui m'adresserai-je, et quelle voix amie

POESIES NOUVELLES

Consolera ce cœur que le doute a blessé ? Il existe, dit-on, une philosophie Qui nous explique tout sans révélation.

Et qui peut nous guider à travers cette vie Entre l'indifférence et la religion.

J'y consens. — Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes, Qui savent, sans la foi, trouver la vérité. Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes ? Quels sont leurs arguments et leur autorité ? L'un me montre ici-bas deux principes en guerre. Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels; L'autre découvre au loin, dans le ciel solitaire. Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels. Je vois rêver Platon et penser Aristote ; J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin. Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote ; On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain. Pythagore et Leibnitz transfigurent mon être. Descartes m'abandonne au sein des tourbillons. Montaigne s'examine, et ne peut se connaître. Pascal fuit en tremblant ses propres visions. Pyrrhon me rend aveugle, et Zenon insensible. Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout. Spinosa, fatigué de tenter l'impossible.

Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. Pour le sophiste anglais l'homme est une machine. Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand Qui, du philosophisme achevant la ruine, Déclare le ciel vide, et conclut au néant.

Voilà donc les débris de l'humaine science ! Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté. Après tant de fatigue et de persévérance. C'est Ta le dernier mot qui nous en est resté !

Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles, Qui de tant de façons avez tout expliqué, Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes ; Vous aviez le désir, la foi vous a manqué. Je vous plains ; votre orgueil part d'une âme blessée. Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli, Et vous la connaissiez, cette amère pensée Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini. Eh bien, prions ensemble, — abjurons la misère De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux. Maintenant que vos corps sont réduits en poussière, J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science, Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui. Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance ! Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui. Il est juste, il est bon ; sans doute il vous pardonne Tous vous avez souffert, le reste est oublié. Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ; Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié !

O toi que nul n'a pu connaître.

Et n'a renié sans mentir, Réponds-moi, toi qui m'as fait naître, Et demain me feras mourir !

Puisque tu te laisses comprendre, Pourquoi fais-tu douter de toi ?

Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi ?

Dès que l'homme lève la tête.

Il croit t'entrevoir dans les cieux ; La création, sa conquête.

N'est qu'un vaste temple à ses yeux.

POESIES NOUVELLES

Dès qu'il redescend en lui-même, Il t'y trouve ; tu vis en lui.

S'il souffre, s'il pleure, s'il aime.

C'est son Dieu qui le veut ainsi.

De la plus noble intelligence La plus sublime ambition Est de prouver ton existence, Et de faire épeler ton nom.

De quelque façon qu'on t'appelle, Brahma, Jupiter ou Jésus, Vérité, Justice éternelle, Vers toi tous les bras sont tendus.

Le dernier des fils de la terre Te rend grâces du fond du cœur, Dès qu'il se mêle à sa misère Une apparence de bonheur.

Le monde entier te glorifie ; L'oiseau te chante sur son nid ; Et pour une goutte de pluie Des milliers d'êtres t*ont béni.

Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire ; Rien de toi n'est perdu pour nous ; Tout prie, et ta ne peux sourire.

Que nous ne tombions k genoux.

Pourquoi donc, ô Maître suprême, As-tu créé le mal si grand.

Que la raison, la vertu même, S'épouvantent en le voyant ?

Lorsque tant de choses sur terre Proclament la Divinité,

Et semblent attester d'un père L'amour, la force et la bonté,

Comment, sous la sainte lumière, Voit-on des actes si hideux, Qu'ils font expirer la prière Sur les lèvres du malheureux ?

Pourquoi, dans ton œuvre céleste, Tant d'éléments si peu d'accord ?

A quoi bon le crime et la peste ? O Dieu juste ! pourquoi la mort ?

Ta pitié dut être profonde Lorsqu'avec ses biens et ses maux, Cet admirable et pauvre monde, Sortit en pleurant du chaos !

Puisque tu voulais le soumettre Aux douleurs dont il est rempli.

Tu n'aurais pas dû lui permettre De t'entrevoir dans l'infini.

Pourquoi laisser notre misère Rêver et deviner un Dieu ?

Le doute a désolé la terre ; Nous en voyons trop ou trop peu

Si ta chétive créature Est indigne de t'approcher.

Il fallait laisser la nature T'envelopper et te cacher.

Il te resterait ta puissance.

Et nous en sentirions les coups ; Mais le repos et l'ignorance Auraient rendu nos maux plus doux.

POESIES NOUVELLES

Si la souffrance et la prière N'atteignent pas ta majesté, Garde ta grandeur solitaire, Ferme à jamais l'immensité.

Mais si nos angoisses mortelles.

Jusqu'à toi peuvent parvenir ; Si, dans les plaines éternelles.

Parfois tu nous entends gémir,

Brise cette voûte profonde Qui couvre la création ; Soulève les voiles du monde.

Et montre-toi, Dieu juste et bon !

Tu n'apercevras sur la terre Qu'un ardent amour de la foi.

Et l'humanité tout entière Se prosternera devant toi.

Les larmes qui l'ont épuisée Et qui ruissellent de ses yeux, Comme une légère rosée S'évanouiront dans les cieux.

Tu n'entendras que tes louanges, Qu'un concert de joie et d'amour.

Pareil à celui dont tes anges Remplissent l'éternel séjour ;

Et, dans cet hosanna suprême.

Tu verras, au bruit de nos chants.

S'enfuir le doute et le blasphème.

Tandis que la Mort elle-même y joindra ses derniers accents.

Le Fils du Titien

BÉATRIX Donato fut le doux nom de celle Dont la forme terrestre eut ce divin contour ; Dans sa blanche poitrine était un cœur fidèle, Et dans son corps sans tache un esprit sans détour.

Le fils du Titien, pour la rendre immortelle, Fit ce portrait, témoin d'un mutuel amour ; Puis il cesse de peindre a compter de ce jour. Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle.

Passant, qui que tu sois, si ton cœur sait aimer. Regarde ma maîtresse avant de me blâmer. Et dis si par hasard la tienne est aussi belle.

Vois donc combien c'est peu que la gloire ici-bas. Puisque tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas. Crois-m'en sur ma parole, un baiser du modèle.

JAMAIS, avez-vous dit, tandis qu'autour de nous Résonnait de Schubert la plaintive musique ; Jamais, avez-vous dit, tandis que, malgré vous. Brillait de vos grands yeux l'azur mélancolique.

Jamais, répétiez-vous, pâle et d'un air si doux. Qu'on eût cru voir sourire une médaille antique. Mais des trésors secrets l'instinct fier et pudique Vous couvrit de rougeur, comme un voile jaloux.

Quel mot vous prononcez, marquise, et quel dommage ! Hélas ! je ne voyais ni ce charmant visage, Ni ce divin sourire, en vous parlant d'aimer.

POESIES NOUVELLES

Vos yeux bleus sont moins doux que votre âme n'est

belle.

Même en les regardant, je ne regrettais qu'elle, Et de voir dans sa fleur un tel cœur se fermer.

ADIEU ! je crois qu'en cette vie Je ne te reverrai jamais.

Dieu passe, il t'appelle et m'oublie, En te perdant, je sens que je t'aimais.

Pas de pleurs, pas de plainte vaine.

Je sais respecter l'avenir.

Vienne la voile qui t'emmène.

En souriant je la verrai partir.

Tu t'en vas pleine d'espérance, Avec orgueil tu reviendras ; Mais ceux qui vont souffrir de ton absence, Tu ne les reconnaîtras pas.

Adieu ! tu vas faire un beau rêve, Et t'enivrer d'un plaisir dangereux ; Sur ton chemin l'étoile qui se lève Longtemps encore éblouira tes yeux.

Un jour tu sentiras peut-être Le prix d'un cœur qui nous comprend.

Le bien qu'on trouve à le connaître, Et ce qu'on souffre en le perdant.

Tristesse

J'AI perdu ma force et ma vie, Et mes amis et ma gaîté ;

J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.

Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.

Et pourtant elle est éternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.

Dieu parle, il faut qu'on lui réponde ; Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.

Une Soirée perdue

J'ÉTAIS seul, l'autre soir, au Théâtre-Français, Ou presque seul ; l'autear n'avait pas grand succès. Ce n'était que Molière, et nous savons de reste Que ce grand maladroit, qui fit un jour Aîceste., Ignora le bel art de chatouiller l'esprit Et de servir à point un dénoûment bien cuit. Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode, Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode, Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston. Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.

J'écoutais cependant cette simple harmonie,

Et comme le bon sens fait parler le génie.

J'admirais quel amour pour l'âpre vérité

Eut cet homme si fier en sa naïveté.

Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde.

Quelle mâle gaité, si triste et si profonde,

POESIES NOUVELLES

Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer !

Et je me demandais : " Est-ce assez d'admirer !

Est-ce assez de venir, un soir, par aventure,

D'entendre au fond de l'âme un cri de la nature,

D'essuyer une larme, et de partir ainsi,

Quoi qu'on fasse d'ailleurs, sans en prendre souci ? "

Enfoncé que j'étais dans cette rêverie,

Çà et là, toutefois, lorgnant la galerie,

Je vis que, devant moi, se balançait gaîment

Sous une tresse noire un cou svelte et charmant ;

Et, voyant cet ébène enchâssé dans l'ivoire,

Un vers d'André Chénier chanta dans ma mémoire.

Un vers presque inconnu, refrain inachevé,

Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.

J'osai m'en souvenir, même devant Molière ;

Sa grande ombre, à coup sûr, ne s'en offensa pas ;

Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas.

Regardant cette enfant, qui ne s'en doutait guère ;

" Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,

Se plie, et de la neige effacerait l'éclat."

Puis je songeais encore (ainsi va la pensée)

Que l'antique franchise, à ce point délaissée.

Avec notre finesse et notre esprit moqueur.

Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur;

Que c'était une triste et honteuse misère

Que cette solitude à l'entour de Molière,

Et qu'il est pourtant temps, comme dit la chanson,

De sortir de ce siècle ou d'en avoir raison ;

Car a quoi comparer cette scène embourbée.

Et l'effroyable honte où la muse est tombée ?

La lâcheté nous bride, et les sots vont disant

Que, sous ce vieux soleil, tout est fait a présent ;

Comme si les travers de la famille humaine

Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine. Notre siècle a ses mœurs, partant, sa vérité ; Celui qui l'ose dire est toujours écouté.

Ah ! j'oserais parler, si je croyais bien dire. J'oserais ramasser le fouet de la satire. Et l'habiller de noir, cet homme aux rubans verts, Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers. S'il rentrait aujourd'hui dans Paris, la grand'ville, Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile Qu'une méchante femme et qu'un méchant sonnet ; Nous avons autre chose à mettre au cabinet. O notre maître à tous ! si ta tombe est fermée. Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée, Trouver une étincelle, et je vais t'imiter ! Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie. Parlait la vérité, ta seule passion, Et, pour me faire entendre, k défaut du génie, J'en aurai le courage et l'indignation !

Ainsi je caressais une folle chimère.

Devant moi cependant, à côté de sa mère, L'enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement. Le spectacle fini, la charmante inconnue Se leva. Le beau cou, l'épaule à demi nue. Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ; Et, lorsque je la vis au seuil de sa maison S'enfuir, je m'aperçus que je l'avais suivie. Hélas ! mon cher ami, c'est là toute ma vie. Pendant que mon esprit cherchait sa volonté, Mon corps savait la sienne et suivait la beauté ; Et, quand je m'éveillai de cette rêverie, Il ne m'en restait plus que l'image chérie ;

POÉSIES NOUVELLES

" Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat. Se plie, et de la neige effacerait Téclat."

Souvenir

J'ESPÉRAIS bien pleurer, mais je croyais souffrir En osant te revoir, place à jamais sacrée, O la plus chère tombe et la plus ignorée Où dorme un souvenir !

Que redoutiez-vous donc de cette solitude, Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main, Alors qu'une si douce et si vieille habitude Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries, Et ces pas argentins sur le sable muet, Ces sentiers amoureux, remplis de causeries. Où son bras m'enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure. Cette gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis, dont l'antique murmure A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse, Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes

pas.

Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse, Ne m'attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères. Ces larmes que soulève un cœur encor blessé ! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières Ce voile du passé !

Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur. Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille, Et fier aussi mon cœur.

Que celui-là se livre à des plaintes amères, Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami. Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières Ne poussent point ici.

Voyez ! la lune monte a travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ; Mais du sombre horizon déjà tu te dégages Et tu t'épanouis.

Ainsi de cette terre, humide encor de pluie, Sortent, sous tes rayons, tous les parfums du jour ; Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie Sort mon ancien amour.

Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ? Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant , Et rien qu'en regardant cette vallée amie, Je redeviens enfant.

O puissance du temps ! ô légères années ! Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets : Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées Vous ne marchez jamais.

Tout mon cœur te bénit, bonté consolatrice ! Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant souffrir D'une telle blessure, et que sa cicatrice Fût si douce à sentir.

Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées. Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,

POESIES NOUVELLES

Que viennent étaler sur leurs amours passées Ceux qui n'ont point aimé !

Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur ? Quel chagrin t'a dicté cette parole amère, Cette offense au malheur ?

En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit ? Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste. Est-ce toi qui l'as dit ?

Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton cœur. Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.

Eh quoi ! l'infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis. Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle Ses regards éblouis ;

Dans ce passé perdu quand son âme se noie, Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant. Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie N'est qu'un affreux tourment !

Et c'est à ta Françoise, a ton ange de gloire, Que tu pouvais donner ces mots à prononcer. Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire. D'un éternel baiser !

Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine, Et qui pourra jamais aimer la vérité, S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine Dont quelqu'un n'ait douté .•"

Comment vivez-vous donc, étranges créatures ? Vous riez, vous chantez, vous marchez k grands pas ; Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures Ne vous dérangent pas ;

Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène Vers quelque monument d'un amour oublié. Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine Qu'il vous heurte le pié.

Et vous criez alors que la vie est un songe ; Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant, Et vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge Ne dure qu'un instant.

Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas. Ce fugitif instant fut toute votre vie ; Ne le regrettez pas !

Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, *

Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière : C'est là qu'est le néant !

Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ? Que demandent au ciel ces regrets inconstants Que vous allez semant sur vos propres ruines, A chaque pas du Temps ?

Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand

rêve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, Nous n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main, Que le vent nous l'enlève.

Oui, .les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,

POESIES NOUVELLES

Livrer mon bras nu ; Puis, au cotillon, laisser ma main blanche Traîner sur la manche Du premier venu.

Si mon fin corset, si souple et si juste,

D'un bras trop robuste

Se sentait serré.

J'aurais, je Tavoue, une peur mortelle

Qu'un bout de dentelle

N'en fût déchiré.

Chacun, en valsant, vient sur votre épaule

Réciter son rôle

D'amoureux transi ; Ma beauté, du moins, sinon ma pensée.

Serait offensée

D'être aimée ainsi.

Je ne voudrais pas, si j'étais Julie,

N'être que jolie

Avec ma beauté.

Jusqu'au bout des doigts je serais duchesse ;

Comme ma richesse,

J'aurais ma fierté.

Voyez-vous, ma chère, au siècle où nous sommes,

La plupart des hommes

Sont très-inconstants.

Sur deux amoureux pleins d'un zèle extrême,

La moitié vous aime

Pour passer le temps.

Quand on est coquette, il faut être sage.

L'oiseau de passage

Qui vole k plein cœur Ne dort pas en l'air comme une hirondelle, " lia

Et peut, d'un coup d'aile, Briser une fleur.

Mimi Pinson Chanson

MIMI PINSON est une blonde, Une blonde que l'on connaît.

Elle n'a qu'une robe au monde,

Landerirette !

Et qu'un bonnet.

Le Grand Turc en a davantage.

Dieu voulut, de cette façon,

La rendre sage.

On ne peut pas la mettre en gage, La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson porte une rose.

Une rose blanche au côté.

Cette fleur dans son cœur éclose,

Landerirette !

C'est la gaité.

Quand un bon souper la réveille, Elle fait sortir la chanson

De la bouteille.

Parfois il penche sur l'oreille.

Le bonnet de Mimi Pinson.

Elle a les yeux et la main prestes.

Les carabins, matin et soir.

Usent les manches de leurs vestes,

Landerirette !

A son comptoir.

Quoique sans maltraiter personne, Mimi leur fait mieux la leçon

POÉSIES NOUVELLES

Qu'a la Sorbonne.

Il ne faut pas qu'on la chiffonne, La robe de Mimi Pinson.

Mimi Pinson peut rester fille ;

Si Dieu le veut, c'est dans son droit.

Elle aura toujours son aiguille,

Landerirette !

Au bout du doigt.

Pour entreprendre sa conquête, Ce n'est pas tout qu'un beau garçon ;

Faut être honnête.

Car il n'est pas loin de sa tête.

Le bonnet de Mimi Pinson.

D'un gros bouquet de fleurs d'orange Si l'amour veut la couronner, Elle a quelque chose en échange,

Landerirette !

A lui donner.

Ce n'est pas, on se l'imagine, Un manteau sur un écusson

Fourré d'hermine ; C'est l'étui d'une perle fine, La robe de Mimi Pinson.

Mimi n'a pas l'âme vulgaire.

Mais son cœur est républicain.

Aux trois jours elle a fait la guerre,

Landerirette !

En casaquin.

A défaut d'une hallebarde, On l'a vue avec son poinçon

Monter la garde.

Heureux qui mettra sa cocarde Au bonnet de Mimi Pinson !

Sur trois Marches de Marbre rose

DEPUIS qu'Adam, ce cruel homme, A perdu son fameux jardin, Où sa femme, autour d'une pomme, Gambadait sans vertugadin.

Je ne crois pas que sur la terre Il soit un lieu d'arbres planté Plus célébré, plus visité.

Mieux fait, plus joli, mieux hanté, Mieux exercé dans l'art de plaire, Plus examiné, plus vanté, Plus décrit, plus lu, plus chanté, Que l'ennuyeux parc de Versailles.

O dieux ! ô bergers ! ô rocailles ! Vieux Satyres, Termes grognons, Vieux petits ifs en rang d'oignons, O bassins, quinconces, charmilles !

Boulingrins pleins de majesté.

Où les dimanches, tout l'été.

Bâillent tant d'honnêtes familles !

Fantômes d'empereurs romains.

Pâles nymphes inanimées Qui tendez aux passants les mains, Par des jets d'eau tout enrhumées !

Tourniquets d'aimables buissons, Bosquets tondus où les fauvettes Cherchent en pleurant leurs chansons, Où les dieux font tant de façons Pour vivre à sec dans leurs cuvettes ! O marronniers ! n'ayez pas peur ; Que votre feuillage immobile.

Me sachant versificateur, N'en demeure pas moins tranquille.

POESIES NOUVELLES

Non, j'en jure par Apollon Et par tout le sacré vallon, Par vous. Naïades ébréchées.

Sur trois cailloux si mal couchées, Par vous, vieux maîtres de ballets, Faunes dansant sur la verdure, Par toi-même, auguste palais.

Qu'on n'habite plus qu'en peinture, Par Neptune, sa fourche au poing.

Non, je ne vous décrirai point.

Je sais trop ce qui vous chagrine ; De Phœbus je vois les effets :

Ce sont les vers qu'on vous a faits Qui vous donnent si triste mine.

Tant de sonnets, de madrigaux, Tant de ballades, de rondeaux.

Où l'on célébrait vos merveilles.

Vous ont assourdi les oreilles, Et l'on voit bien que vous dormez Pour avoir été trop rimes.

En ces lieux où l'ennui repose.

Par respect aussi j'ai dormi.

Ce n'était, je crois, qu'à demi :

Je rêvais a quelque autre chose.

Mais vous souvient-il, mon ami.

De ces marches de marbre rose, En allant à la pièce d'eau Du côté de l'Orangerie, A gauche, en sortant du château ?

C'était par Ta, je le parie.

Que venait le roi sans pareil.

Le soir, au coucher du soleil.

Voir dans la forêt, en silence,

Le jour s'enfuir et se cacher (Si toutefois en sa présence Le soleil osait se coucher).

Que ces trois marches sont jolies !

Combien ce marbre est noble et doux !

Maudit soit du ciel, disions-nous, Le pied qui les aurait salies 1 N'est-il pas vrai ? Souvenez-vous.

— Avec quel charme est nuancée Cette dalle à moitié cassée 1 Voyez-vous ces veines d'azur, Légères, fines et polies, Courant, sous les roses pâlies.

Dans la blancheur d'un marbre pur ?

Tel, dans le sein robuste et dur De la Diane chasseresse.

Devait courir un sang divin ; Telle, et plus froide, est une main Qui me menait naguère en laisse.

N'allez pas, du reste, oublier Que ces marches dont j'ai mémoire Ne sont pas dans cet escalier Toujours désert et plein de gloire.

Où ce roi, qui n'attendait pas.

Attendit un jour, pas k pas, Condé, lassé par la victoire.

Elles sont près d'un vase blanc, Proprement fait et fort galant.

Est-il moderne ? est-il antique ?

D'autres que moi savent cela ; Mais j'aime assez à le voir là, Etant sûr qu'il n'est point gothique.

C'est un bon vase, un bon voisin ; Je le crois volontiers cousin ïi8

POÉSIES NOUVELLES

De mes marches couleur de rose ; Il les abrite avec fierté. O mon Dieu ! dans si peu de chose Que de grâce et que de beauté !

Dites-nous, marches gracieuses, Les rois, les princes, les prélats.

Et les marquis a grand fracas, Et les belles ambitieuses.

Dont vous avez compté les pas ; Celles-là surtout, j'imagine, En vous touchant ne pesaient pas, Lorsque le velours ou l'hermine Frôlaient vos contours délicats.

Laquelle était la plus légère ?

Est-ce la reine Montespan ?

Est-ce Hortense avec un roman, Maintenon avec son bréviaire.

Ou Fontange avec son ruban ?

Beau marbre, as-tu vu La Vallière ?

De Parabère ou de Sabran, Laquelle savait mieux te plaire ?

Entre Sabran et Parabère Le Régent même, après souper, Chavirait jusqu'à s'y tromper.

As-tu vu le puissant Voltaire, Ce grand frondeur des préjugés.

Avocat des gens mal jugés, Du Christ ce terrible adversaire, Bedeau du temple de Cythère, Présentant k la Pompadour Sa vieille eau bénite de cour ?

As-tu vu, comme k l'ermitage, La rondelette Du Barry

Courir, en buvant du laitage, Pieds nus, sur le gazon fleuri ?

Marches qui savez notre histoire, Aux jours pompeux de votre gloire.

Quel heureux monde en ces bosquets !

Que de grands seigneurs, de laquais, Que de duchesses, de caillettes. De talons rouges, de paillettes.

Que de soupirs et de caquets.

Que de plumets et de calottes, De falbalas et de culottes.

Que de poudre sous ces berceaux.

Que de gens, sans compter les sots !

Règne auguste de la perruque, Le bourgeois qui te méconnaît Mérite sur sa plate nuque D'avoir un éternel bonnet.

Et toi, siècle à l'humeur badine.

Siècle tout couvert d'amidon, Ceux qui méprisent ta farine Sont en horreur à Cupidon !...

Est-ce ton avis, marbre rose ?

Malgré moi, pourtant, je suppose Que le hasard qui t'a mis la Ne t'avait pas fait pour cela.

Aux pays où le soleil brille.

Près d'un temple grec ou latin.

Les beaux pieds d'une jeune fille.

Sentant la bruyère et le thym, En te frappant de leurs sandales, Auraient mieux réjoui tes dalles Qu'une pantoufle de satin.

Est-ce d'ailleurs pour cet usage Que la nature avait formé

POESIES NOUVELLES

Ton bloc jadis vierge et sauvage Que le génie eût animé ?

Lorsque la pioche et la truelle T'ont scellé dans ce parc boueux, En t'y plantant malgré les dieux, Mansart insultait Praxitèle.

Oui, si tes flancs devaient s'ouvrir, II fallait en faire sortir Quelque divinité nouvelle.

Quand sur toi leur scie a grincé.

Les tailleurs de pierre ont blessé Quelque Vénus dormant encore, Et la pourpre qui te colore Te vient du sang qu'elle a versé.

Est-il donc vrai que toute chose

Puisse être ainsi foulée aux pieds.

Le rocher où l'aigle se pose.

Comme la feuille de la rose

Qui tombe et meurt dans nos sentiers ?

Est-c« que la commune mère.

Une fois son œuvre accompli,

Au hasard livre la matière.

Comme la pensée à l'oubli ?

Est-ce que la tourmente amère

Jette la perle au lapidaire

Pour qu'il l'écrase sans façon ?

Est-ce que l'absurde vulgaire

Peut tout déshonorer sur terre

Au gré d'un cuistre ou d'un maçon ?

Sonnet

SE voir le plus possible et s'aimer seulement, Sans ruse et sans détours, sans honte ni mensonge. Sans qu'un désir nous trompe, ou qu'un remords nous

ronge.

Vivre a deux et donner son cœur à toat moment.

Respecter sa pensée aussi loin qu'on y plonge, Faire de son amour un jour au lieu d'un songe, Et dans cette clarté respirer librement, — Ainsi respirait Laure et chantait son amant.

Vous dont chaque pas touche a la grâce suprême, C'est vous, la tête en fleurs, qu'on croirait sans souci, C'est vous qui me disiez qu'il faut aimer ainsi.

Et c'est moi, vieil enfant du doute et du blasphème, Qui vous écoate, et pense, et vous réponds ceci : Oui, l'on vit autrement, mais c'est ainsi qu'on aime.

A M. Régnier

de la Coméd'te-frai^a'tse après la mort de sajîlle

QUEL est donc ce chagrin auquel je m'intéresse? Nous nous étions connus par l'esprit seulement ; Nous n'avions fait que rire, et causé qu'un moment. Quand sa vivacité coudoya ma paresse.

Puis j'allais par hasard au théâtre, en fumant. Lorsque du maître à tous la vieille hardiesse. De sa verve caustique aiguisant la finesse, En Pancrace ou Scapin le transformait gaiment.

POESIES NOUVELLES

Pourquoi donc, de quel droit, le connaissant a peine, Est-ce que je m'arrête et ne puis faire un pas. Apprenant que sa fille est morte dans ses bras ?

Je ne sais. — Dieu le sait ! Dans la pauvre âme humaine, La meilleure pensée est toujours incertaine. Mais une larme coule et ne se trompe pas.

Souvenir des Alpes

FATIGUE, brisé, vaincu par l'ennui, Marchait le voyageur dans la plaine altérée, Et du sable brûlant la poussière dorée Voltigeait devant lui.

Devant la pauvre hôtellerie, Sous un vieux pont, dans un site écarté. Un flot de cristal argenté Caressait la rive fleurie.

Deux oisillons, dans un pin d'Italie, En sautillant s'envoyaient tour k tour Leur chansonnette ailée, où la mélancolie Jasait avec l'amour.

Pendant qu'une mule rétive Piétinait sous le pampre où rit le dieu joufflu.

Sans toucher aux fleurs de la rive.

Le voyageur monta sur le pont vermoulu.

Là, le cœur plein d'un triste et doux mystère, Il s'arrêta silencieux.

Le front incliné vers la terre ; L'ardent soleil séchait les larmes de ses yeux.

Aveugle, inconstante, ô fortune !

Supplice enivrant des amours !

Ote-moi, mémoire importune, Ote-moi ces yeux que je vois toujours !

Pourquoi dans leur beauté suprême, Pourquoi les ai-je vus briller ?

Tu ne veux plus que je les aime, Toi qui me défends d'oublier !

Comme après la douleur, comme après la tempête. L'homme supplie encore et regarde le ciel.

Le voyageur, levant la tête.

Vit les Alpes debout dans leur calme éternel.

Et, devant lui, le sommet du mont Rose, Où la neige et l'azur se disputaient gaîment.

Si parmi nous tu descends un moment.

C'est là, blanche Diane, où ton beau pied se pose.

Les chasseurs de chamois en savent quelque chose, Lorsque, sans peur, mais non pas sans danger. A travers la prairie au matin fraîche éclose. On les voit, l'arme au poing, dans ces pics s'engager.

Pendant que le soleil, paisible, et fort à l'aise, Brûle, sans la dorer, la cité milanaise. Et dans cet horizon, plein de grâce et d'ennui, S'endort de lassitude à force d'avoir lui,

La montagne se montre : — à vos pieds est l'abîme ; L'avalanche au-dessus. — Ne vous effrayez pas ; Prenez garde au mulet qui peut faire un faux pas. L'œil perçant du chamois suspendu sur la cime. Vous voyant trébucher, s'en moquerait tout bas.

Un ravin tortueux conduit à la montagne. Le voyageur pensif prit ce sentier perdu ; Puis il se retourna. — La plaine et la campagne, Tout avait disparu.

POÉSIES NOUVELLES

Le spectre du glacier, dans sa pourpre pâlie,

Derrière lui s'était dressé ; Les chansons et les pleurs et la belle Italie

Devenaient déjà le passé.

Un aigle noir, planant sur la sombre verdure Et regardant au loin, tout chargé de souci, Semblait dire au désert : Quelle est la créature Qui vient ici ?

Byron, dans sa tristesse altière, Disait un jour, passant par ce pays :

** Quand je vois aux sapins cet air de cimetière, Cela ressemble à mes amis."

Ils sont pourtant beaux, ces pins foudroyés, Byron, dans ce désert immense ; Quand leurs rameaux morts craquaient sous tes pies, Ton cœur entendait leur silence.

Peut-être en savent-ils autant et plus que nous. Ces vieux êtres muets attachés à la terre. Qui, sur le sein fécond de la commune mère. Dorment dans un repos si superbe et si doux.

Complainte de Minuccio

VA dire. Amour, ce qui cause ma peine, A mon seigneur, que je m'en vais mourir. Et, par pitié, venant me secourir.

Qu'il m'eût rendu la Mort moins inhumaine.

A deux genoux je demande merci.

Par grâce. Amour, va-t'en vers sa demeure.

Dis-lui comment je prie et pleure ici,

Tant et si bien qu'il faudra que je meure Tout enflammée, et ne sachant point l'heure Où finira mon adoré souci.

La Mort m'attend, et s'il ne me relève De ce tombeau prêt à me recevoir, J'y vais dormir, emportant mon doux rêve ; Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Depuis le jour où, le voyant vainqueur. D'être amoureuse. Amour, tu m'as forcée, Fût-ce un instant, je n'ai pas eu le cœur De lui montrer ma craintive pensée.

Dont je me sens à tel point oppressée, Mourant ainsi, que la Mort me fait peur. Qui sait pourtant, sur mon pâle visage, Si ma douleur lui déplairait à voir ?

De l'avouer je n'ai pas le courage.

Hélas ! Amour, fais-lui mon mal savoir.

Puis donc. Amour, que tu n'as pas voulu

A ma tristesse accorder cette joie.

Que dans mon cœur mon doux seigneur ait lu.

Ni vu les pleurs où mon chagrin se noie,

Dis-lui, du moins, et tâche qu'il le croie,

Que je vivrais, si je ne l'avais vu.

Dis-lui qu'un jour une Sicilienne

Le vit combattre et faire son devoir.

Dans son pays, dis-lui qu'il s'en souvienne.

Et que j'en meurs, faisant mon mal savoir.

Sonnet au Lecteur

JUSQU'A présent, lecteur, suivant l'antique usage, Je te disais bonjour à la première page, isô

POÉSIES NOUVELLES

Mon livre, cette fois, se ferme moins gaîment ; En vérité, ce siècle est un mauvais moment.

Tout s'en va, les plaisirs et les mœurs d'un autre âge, Les rois, les dieux vaincus, le hasard triomphant, Rosalinde et Suzon qui me trouvent trop sage, Lamartine vieilli qui me traite en enfant.

La politique, hélas ! voilà notre misère.

Mes meilleurs ennemis me conseillent d'en faire.

Etre rouge ce soir, blanc demain ; ma foi, non.

Je veux, quand on m'a lu, qu'on puisse me relire. Si deux noms, par hasard, s'embrouillent sur ma lyre. Ce ne sera jamais que Ninette ou Ninon,

Fin

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