Prologue de ** Rolla
REGRETTEZ-VOUS le temps où le ciel sur la
terre Marchait et respirait dans un peuple de dieux ; Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère, Secouait, vierge encor, les larmes de sa mère, Et fécondait le monde en tordant ses cheveux ? Regrettez-vous le temps où les Nymphes lascives Ondoyaient au soleil parmi les fleurs des eaux, Et d'un éclat de rire agaçaient sur les rives Les Faunes indolents couchés dans les roseaux ; Où les sources tremblaient des baisers de Narcisse ; Où, du nord au midi, sur la création Hercule promenait l'éternelle justice, Sous son manteau sanglant, taillé dans un lion ; Où les Sylvains moqueurs, dans l'écorce des chênes Avec les rameaux verts se balançaient au vent, Et sifflaient dans l'écho la chanson du passant ; Où tout était divin, jusqu'aux douleurs humaines ; Où le monde adorait ce qu'il tue aujourd'hui ; Où quatre mille dieux n'avaient pas un athée ; Où tout était heureux, excepté Prométhée, Frère aine de Satan, qui tomba comme lui ? — Et, quand tout fut changé, le ciel, la terre et
l'homme.
Quand le berceau du monde en devint le cercueil. Quand l'ouragan du Nord sur les débris de Rome De sa sombre avalanche étendit le linceul. —
POÉSIES NOUVELLES
Regrettez-vous le temps où d'un siècle barbare Naquit un siècle d'or, plus fertile et plus beau ? Où le vieil univers fendit avec Lazare De son front rajeuni la pierre du tombeau ? Regrettez-vous le temps où nos vieilles romances Ouvraient leurs ailes d'or vers leur monde enchanté ; Où tous nos monuments et toutes nos croyances Portaient le manteau blanc de leur virginité ; Où, sous la main du Christ, tout venait de renaître ; Où le palais du prince, et la maison du prêtre. Portant la même croix sur leur front radieux. Sortaient de la montagne en regardant les cieux ; Où Cologne et Strasbourg, Notre-Dame et Saint- Pierre, S'agenouillant au loin dans leurs robes de pierre, Sur l'orgue universel des peuples prosternés Entonnaient l'hosanna des siècles nouveau-nés ; Le temps où se faisait tout ce qu'a dit l'histoire ; Où sur les saints autels les crucifix d'ivoire Ouvraient des bras sans tache et blancs comme le lait ; Où la vie était jeune, — où la mort espérait ?
O Christ ! je ne suis pas de ceux que la prière Dans tes temples muets amène à pas tremblants ; Je ne suis pas de ceux qui vont à ton Calvaire, En se frappant le cœur, baiser tes pieds sanglants : Et je reste debout sous tes sacrés portiques. Quand ton peuple fidèle, autour des noirs arceaux, Se courbe en murmurant sous le vent des cantiques. Comme au souffle du nord un peuple de roseaux, Je ne crois pas, ô Christ ! à ta parole sainte : Je suis venu trop tard dans un monde trop vieux. D'un siècle sans espoir nait un siècle sans crainte ; Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux.
Maintenant le hasard promène au sein des ombres
De leurs illusions les mondes réveillés ;
L'esprit des temps passés, errant sur leurs décombres,
Jette au gouffre éternel tes anges mutilés.
Les clous du Golgotha te soutiennent k peine ;
Sous ton divin tombeau le sol s'est dérobé :
Ta gloire est morte, ô Christ ! et sur nos croix
d'ébène Ton cadavre céleste en poussière est tombé !
Eh bien ! qu'il soit permis d'en baiser la poussière Au moins crédule enfant de ce siècle sans foi, Et de pleurer, ô Christ ! sur cette froide terre Qui vivait de ta mort, et qui mourra sans toi ! Oh ! maintenant, mon Dieu, qui lui rendra la vie ? Du plus pur de ton sang tu l'avais rajeunie ; Jésus, ce que tu fis, qui jamais le fera ? Nous, vieillards nés d'hier, qui nous rajeunira ?
Nous sommes aussi vieux qu'au jour de ta naissance.
Nous attendons autant, nous avons plus perdu.
Plus livide et plus froid, dans son cercueil immense
Pour la seconde fois Lazare est étendu.
Où donc est le Sauveur pour entr'ouvrir nos tombes ?
Où donc le vieux saint Paul haranguant les Romains,
Suspendant tout un peuple à ses haillons divins ?
Où donc est le Cénacle ? où donc les Catacombes ?
Avec qui marche donc l'auréole de feu ?
Sur quels pieds tombez-vous, parfums de Madeleine ?
Où donc vibre dans l'air une voix plus qu'humaine?
Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ?
La terre est aussi vieille, aussi dégénérée.
Elle branle une tête aussi désespérée
Que lorsque Jean parut sur le sable des mers,
Et que la moribonde, à sa parole sainte
POESIES NOUVELLES
Tressaillant tout à coup comme une femme enceinte, Sentit bondir en elle un nouvel univers. Les jours sont revenus de Claude et de Tibère ; Tout ici, comme alors, est mort avec le temps. Et Saturne est au bout du sang de ses enfants ; Mais l'espérance humaine est lasse d'être mère, Et, le sein tout meurtri d'avoir tant allaité, Elle fait son repos de sa stérilité.
MES chers amis, quand je mourrai.
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
Un soir, nous étions seuls, j'étais assis près d'elle ; Elle penchait la tête, et sur son clavecin Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main. Ce n'était qu'un murmure : on eût dit les coups d'aile D'un zéphyr éloigné glissant sur des roseaux. Et craignant en passant d'éveiller les oiseaux. Les tièdes voluptés des nuits mélancoliques Sortaient autour de nous du calice des fleurs. Les marronniers du parc et les chênes antiques Se berçaient doucement sous leurs rameaux en pleurs. Nous écoutions la nuit ; la croisée entr'ouverte Laissait venir à nous les parfums du printemps ; Les vents étaient muets, la plaine était déserte ; Nous étions seuls, pensifs, et nous avions quinze ans.
Je regardais Lucie. — Elle était pâle et blonde, Jamais deux yeux plus doux n'ont du ciel le plus pur Sondé la profondeur et réfléchi l'azur.
Sa beauté m'enivrait ; je n'aimais qu'elle au monde. Mais je croyais l'aimer comme on aime une sœur, Tant ce qui venait d'elle était plein de pudeur ! Nous nous tûmes longtemps ; ma main touchait la
sienne, Je regardais rêver son front triste et charmant, Et je sentais dans l'âme, a chaque mouvement. Combien peuvent sur nous, pour guérir toute peine, Ces deux signes jumeaux de paix et de bonheur, Jeunesse de visage et jeunesse de cœur. La lune, se levant dans un ciel sans nuage, D'un long réseau d'argent tout a coup l'inonda. Elle vit dans mes yeux resplendir son image ; Son sourire semblait d'un ange : elle chanta.
Fille de la douleur. Harmonie ! Harmonie ! Langue que pour l'amour inventa le génie ! Qui nous vins d'Italie, et qui lui vins des cieux ! Douce langue du cœur, la seule oïl la pensée. Cette vierge craintive et d'une ombre offensée. Passe en gardant son voile et sans craindre les yeux ! Qui sait ce qu'un enfant peut entendre et peut dire Dans tes soupirs divins, nés de l'air qu'il respire, Tristes comme son cœur et doux comme sa voix ? On surprend un regard, une larme qui coule ; Le reste est un mystère ignoré de la foule. Comme celui des flots, de la nuit et des bois !
Nous étions seuls, pensifs ; je regardais Lucie. L'écho de sa romance en nous semblait frémir. i6
POESIES NOUVELLES
Elle appuya sur moi sa tête appesantie.
Sentais-tu dans ton cœur Desdémona gémir,
Pauvre enfant ? Tu pleurais : sur ta bouche adorée
Tu laissas tristement mes lèvres se poser,
Et ce fut ta douleur qui reçut mon baiser.
Telle je t'embrassai, froide et décolorée,
Telle, deux mois après, tu fus mise au tombeau ;
Telle, 6 ma chaste Heur ! tu t'es évanouie.
Ta mort fut un sourire aussi doux que ta vie,
Et tu fus rapportée a Dieu dans ton berceau.
Doux mystère du toit que l'innocence habite. Chansons, rêves d'amour, rires, propos d'enfant, Et toi, charme inconnu dont rien ne se défend. Qui fis hésiter Faust au seuil de Marguerite, Candeur des premiers jours, qu'êtes-vous devenus ? Paix profonde a ton âme, enfant ! à ta mémoire ! Adieu ! ta blanche main sur le clavier d'ivoire, Durant les nuits d'été, ne voltigera plus...
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré,
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
A la terre où je dormirai.
La Nuit de Mal
^ LA MUSE
POETE, prends ton luth et me donne un baiser ; La fleur de l'églantier sent ses bourgeons éclore. Le printemps naît ce soir ; les vents vont s'embraser ; Et la bergeronnette, en attendant l'aurore,
Aux premiers buissons verts commence k se poser. Poète, prends ton luth et me donne un baiser.
LE POÈTE
Comme il fait noir dans la vallée !
J'ai cru qu'une forme voilée Flottait la-bas sur la forêt.
Elle sortait de la prairie ; Son pied rasait l'herbe fleurie ; C'est une étrange rêverie ; Elle s'efface et disparait,
LA MUSE
Poète, prends ton luth ; la nuit, sur la pelouse, Balance le zéphyr dans son voile odorant. La rose, vierge encor, se referme jalouse Sur le frelon nacré qu'elle enivre en mourant. Ecoute ! tout se tait ; songe k la bien-aimée. Ce soir, sous les tilleuls, a la sombre ramée Le rayon du couchant laisse un adieu plus doux. Ce soir, tout va fleurir : l'immortelle nature Se remplit de parfums, d'amour et de murmure, Comme le lit joyeux de deux jeunes époux*
LE POÈTE
Pourquoi mon cœur bat-il si vite ?
Qu'ai-je donc en moi qui s'agite Dont je me sens épouvanté ?
Ne frappe-t-on pas a ma porte ?
Pourquoi ma lampe a demi morte M'éblouit-elle de clarté ?
Dieu puissant ! tout mon corps frissonne. Qui vient ? qui m'appelle ? — Personne. Je suis seul, c'est l'heure qui sonne ; O solitude ! ô pauvreté !
POÉSIES NOUVELLES
LA MUSE
Poète, prends ton luth ; le vin de la jeunesse Fermente cette nuit dans les veines de Dieu. Mon sein est inquiet ; la volupté l'oppresse, Et les vents altérés m'ont mis la lèvre en feu. O paresseux enfant ! regarde, je suis belle. Notre premier baiser, ne t'en souviens-tu pas. Quand je te vis si pâle au toucher de mon aile, Et que, les yeux en pleurs, tu tombas dans mes bras? Ah ! je t'ai consolé d'une amère souffrance ! Hélas ! bien jeune encor, tu te mourais d'amour. Console-moi ce soir, je me meurs d'espérance ; J'ai besoin de prier pour vivre jusqu'au jour.
LE POÈTE
Est-ce toi dont la voix m'appelle, O ma pauvre Muse ! est-ce toi ?
O ma fleur ! ô mon immortelle !
Seul être pudique et fidèle Où vive encor l'amour de moi !
Oui, te voila, c'est toi, ma blonde, C'est toi, ma maîtresse et ma sœur !
Et je sens, dans la nuit profonde. De ta robe d'or qui m'inonde Les rayons glisser dans mon cœur.
LA MUSE
Poète, prends ton luth ; c'est moi, ton immortelle. Qui t'ai vu cette nuit triste et silencieux. Et qui, comme un oiseau que sa couvée appelle. Pour pleurer avec toi descends du haut des cieux. Viens, tu souffres, ami. Quelque ennui solitaire Te ronge ; quelque chose a gémi dans ton cœur ; Quelque amour t'est venu, comme on en voit sur terre. Une ombre de plaisir, un semblant de bonheur.
Viens, chantons devant Dieu ; chantons dans tes
pensées, Dans tes plaisirs perdus, dans tes peines passées ; Partons, dans un baiser, pour un monde inconnu. Eveillons au hasard les échos de ta vie, Parlons-nous de bonheur, de gloire et de folie, Et que ce soit un rêve, et le premier venu. Inventons quelque part des lieux où l'on oublie ; Partons, nous sommes seuls, l'univers est k nous. Voici la verte Ecosse et la brune Italie, Et la Grèce, ma mère, où le miel est si doux, Argos, et Ptéléon, ville des hécatombes, Et Messa la divine, agréable aux colombes ; Et le front chevelu du Pélion changeant ; Et le bleu Titarèse, et le golfe d'argent Qui montre dans ses eaux, où le cygne se mire, La blanche Oloossone k la blanche Camyre. Dis-moi, quel songe d'or nos chants vont-ils bercer ? D'où vont venir les pleurs que nous allons verser ? Ce matin, quand le jour a frappé ta paupière, Quel séraphin pensif, courbé sur ton chevet, Secouait des lilas dans sa robe légère. Et te contait tout bas les amours qu'il rêvait ? Chanterons-nous l'espoir, la tristesse ou la joie Tremperons-nous de sang les bataillons d'acier Suspendrons-nous l'amant sur l'échelle de soie : Jetterons-nous au vent l'écume du coursier ? Dirons-nous quelle main, dans les lampes sans nombre De la maison céleste, allume nuit et jour L'huile sainte de vie et d'éternel amour ? Crierons-nous k Tarquin : " Il est temps, voici
l'ombre! " Descendrons-nous cueillir la perle au fond des mers ? Mènerons-nous la chèvre aux ébéniers amers ?
POESIES NOUVELLES
Montrerons-nous le ciel à la Mélancolie ? Suivrons-nous le chasseur sur les monts escarpés ? La biche le regarde ; elle pleure et supplie ; Sa bruyère l'attend ; ses faons sont nouveau-nés ; Il se baisse, il l'égorgé, il jette k la curée Sur les chiens en sueur son cœur encor vivant. Peindrons-nous une vierge k la joue empourprée, S'en allant k la messe, un page la suivant. Et d'un regard distrait, k côté de sa mère, Sur sa lèvre entr'ouverte oubliant sa prière ? Elle écoute en tremblant, dans l'écho du pilier. Résonner l'éperon d'un hardi cavalier.
Dirons-nous aux héros des vieux temps de la
France De monter tout armés aux créneaux de leurs tours. Et de ressusciter la naïve romance Que leur gloire oubliée apprit aux troubadours ? Vêtirons-nous de blanc une molle élégie ? L'homme de Waterloo nous dira-t-il sa vie. Et ce qu'il a fauché du troupeau des humains Avant que l'envoyé de la nuit éternelle Vînt sur son tertre vert l'abattre d'un coup d'aile. Et sur son coeur de fer lui croiser les deux mains ? Clouerons-nous au poteau d'une satire altière Le nom sept fois vendu d'un pâle pamphlétaire, Qui, poussé par la faim, du fond de son oubli, S'en vient, tout grelottant d'envie et d'impuissance. Sur le front du génie insulter l'espérance. Et mordre le laurier que son souffle a sali ? Prends ton luth ! prends ton luth ! je ne peux plus
me taire ; Mon aile me soulève au souffle du printemps. Le vent va m'emporter ; je vais quitter la terre. Une larme de toi ! Dieu m'écoute ; il est temps.
LE POÈTE
S'il ne te faut, ma sœur chérie, Qu'un baiser d'une lèvre amie Et qu'une larme de mes yeux, Je te les donnerai sans peine ; De nos amours qu'il te souvienne, Si tu remontes dans les deux.
Je ne chante ni l'espérance, Ni la gloire, ni le bonheur, Hélas ! pas même la souffrance.
La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur,
LA MUSE
Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau, Et pour qui la douleur n'est qu'une goutte d'eau ? O poète ! un baiser, c'est moi qui te le donne. L'herbe que je voulais arracher de ce lieu, C'est ton oisiveté ; ta douleur est à Dieu. Quel que soit le souci que ta jeunesse endure. Laisse-la s'élargir, cette sainte blessure Que les noirs séraphins t'ont faite au fond du cœur; Rien ne nous rend si grands qu'une grande douleur. Mais, pour en être atteint, ne crois pas, ô poète, Que ta voix ici-bas doive rester muette. Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. Et j'en sais d'immortels qui sont de purs sanglots. Lorsque le pélican, lassé d'un long voyage, Dans les brouillards du soir retourne k ses roseaux. Ses petits affamés courent sur le rivage En le voyant au loin s'abattre sur les eaux. Déjà, croyant saisir et partager leur proie, Ils courent à leur père avec des cris de joie
POÉSIES NOUVELLES
En secouant leurs becs sur lears goitres hideux.
Lui, gagnant k pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée.
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte ;
En vain il a des mers fouillé la profondeur :
L'Océan était vide et la plage déserte ;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre,
Partageant à ses fils ses entrailles de père.
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s'affaisse et chancelle.
Ivre de volupté, de tendresse et d'horreur.
Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice.
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant ;
Alors, il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu.
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande k Dieu.
Poète, c'est ainsi que font les grand poètes.
Ils laissent s'égayer ceux qui vivent un temps ;
Mais les festins humains qu'ils servent a leurs
fêtes Ressemblent la plupart k ceux des pélicans. Quand ils parlent ainsi d'espérances trompées. De tristesse et d'oubli, d'amour et de malheur. Ce n'est pas un concert k dilater le cœur. Leurs déclamations sont comme des épées : Elles tracent dans l'air un cercle éblouissant, Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.
LE POÈTE
O Muse ! spectre insatiable, Ne m'en demande pas si long.
L'homme n'écrit rien sur le sable A l'heure où passe l'aquilon.
J'ai vu le temps oïl ma jeunesse Sur mes lèvres était sans cesse Prête à chanter comme un oiseau ; Mais j'ai souffert un dur martyre, Et le moins que j'en pourrais dire, Si je l'essayais sur ma lyre, La briserait comme un roseau.
La Nuit de Décembre
LE POÈTE
DU temps que j'étais écolier, Je restais un soir à veiller Dans notre salle solitaire.
Devant ma table vint s'asseoir Un pauvre enfant vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Son visage était triste et beau :
A la lueur de mon flambeau.
Dans mon livre ouvert il vint lire.
Il pencha son front sur ma main.
Et resta jusqu'au lendemain.
Pensif avec un doux sourire.
Comme j'allais avoir quinze ans.
Je marchais un jour, à pas lents.
Dans un bois, sur une bruyère.
Au pied d'un arbre vint s'asseoir ■4
POESIES NOUVELLES
Un jeune homme vêtu de noir, Qui me ressemblait comme un frère.
Je lui demandai mon chemin ;
Il tenait un luth d'une main,
De l'autre un bouquet d'églantine.
Il me fit un salut d'ami,
Et, se détournant à demi,
Me montra du doigt la colline.
A l'âge où l'on croit à l'amour.
J'étais seul dans ma chambre un jour,
Pleurant ma première misère.
Au coin de mon feu vint s'asseoir
Un étranger vêtu de noir,
Qui me ressemblait comme un frère.
Il était morne et soucieux ; D'une main il montrait les cieux.
Et de l'autre il tenait un glaive.
De ma peine il semblait souffrir.
Mais il ne poussa qu'un soupir, Et s'évanouit comme un rêve.
A l'âge où l'on est libertin, Pour boire un toast en un festin, Un jour je soulevais mon verre.
En face de moi vint s'asseoir Un convive vêtu de noir.
Qui me ressemblait comme un frère
Il secouait sous son manteau
Un haillon de pourpre en lambeau,
Sur sa tête un myrte stérile.
Son bras maigre cherchait le mien.
Et mon verre, en touchant le sien,
Se brisa dans ma main débile.
Un an après, il était nuit,
J'étais à genoux près du lit
Où venait de mourir mon père.
Au chevet du lit vint s'asseoir
Un orphelin vêtu de noir.
Qui me ressemblait comme un frère.
Ses yeux étaient noyés de pleurs ; Comme les anges de douleurs, Il était couronné d'épine ; Son luth à terre était gisant.
Sa pourpre de couleur de sang.
Et son glaive dans sa poitrine.
Je m'en suis si bien souvenu.
Que je l'ai toujours reconnu A tous les instants de ma vie.
C'est une étrange vision, Et cependant, ange ou démon.
J'ai vu partout cette ombre amie.
Lorsque plus tard, las de souffrir, Pour renaître ou pour en finir.
J'ai voulu m'exiler de France ; Lorsqu' impatient de marcher, J'ai voulu partir, et chercher Les vestiges d'une espérance ;
A Pise, au pied de l'Apennin ; A Cologne, en face du Rhin ; A Nice, au penchant des vallées ; A Florence, au fond des palais ; A Brigues, dans les vieux chalets ; Au sein des Alpes désolées ;
A Gênes, sous les citronniers ; A Vevay, sous les verts pommiers ; a6
POESIES NOUVELLES
Au Havre, devant l'Atlantique ; A Venise, à l'affreux Lido, Où vient sur l'herbe d'un tombeau Mourir la pâle Adriatique ;
Partout où, sous ces vastes cieux, J'ai lassé mon cœur et mes yeux, Saignant d'une éternelle plaie; Partout où le boiteux Ennui, Traînant ma fatigue après lui, M'a promené sur une claie ;
Partout où, sans cesse altéré De la soif d'un monde ignoré.
J'ai suivi l'ombre de mes songes ; Partout où, sans avoir vécu.
J'ai revu ce que j'avais vu, La face humaine et ses mensonges;
Partout où, le long des chemins, J'ai posé mon front dans mes mains.
Et sangloté comme une femme ; Partout où j'ai, comme un mouton Qui laisse sa laine au buisson, Senti se dénuer mon âme ;
Partout où j*ai voulu dormir, Partout où j'ai voulu mourir.
Partout où j'ai touché la terre, Sur ma route est venu s'asseoir Un malheureux vêtu de noir.
Qui me ressemblait comme un frère.
Qui donc es-tu, toi que dans cette vie Je vois toujours sur mon chemin ?
Je ne puis croire, à ta mélancolie, Que tu sois mon mauvais Destin.
Ton doux sourire a trop de patience,
Tes larmes ont trop de pitié.
En te voyant, j'aime Ja Providence.
Ta douleur même est sœur de ma souffrance ;
Elle ressemble à l'Amitié.
Qui donc es-tu ? — Tu n'es pas mon bon ange ;
Jamais tu ne viens m'avertir.
Tu vois mes maux (c'est une chose étrange ! ),
Et tu me regardes souffrir.
Depuis vingt ans tu marches dans ma voie,
Et je ne saurais t'appeler.
Qui donc es-tu, si c'est Dieu qui t'envoie ? Tu me souris sans partager ma joie,
Tu me plains sans me consoler !
Ce soir encor je t'ai vu m'apparaitre.
C'était par une triste nuit.
L'aile des vents battait à ma fenêtre ;
J'étais seul, courbé sur mon lit.
J'y regardais une place chérie,
Tiède encor d'un baiser brûlant ; Et je songeais comme la femme oublie, Et je sentais un lambeau de ma vie.
Qui se déchirait lentement.
Je rassemblais des lettres de la veille.
Des cheveux, des débris d'amour.
Tout ce passé me criait à l'oreille
Ses éternels serments d'un jour.
Je contemplais ces reliques sacrées.
Qui me faisaient trembler la main ; Larmes du cœur par le cœur dévorées, Et que les yeux qui les avaient pleurées
Ne reconnaîtront plus demain !
POÉSIES NOUVELLES
J'enveloppais dans un morceau de bure
Ces ruines des jours heureux.
Je me disais qu'ici-bas ce qui dure,
C'est une mèche de cheveux.
Comme un plongeur dans une mer profonde,
Je me perdais dans tant d'oubli.
De tous côtés j'y retournais la sonde.
Et je pleurais, seul, loin des yeux du monde.
Mon pauvre amour enseveli.
J'allais poser le sceau de cire noire
Sur ce fragile et cher trésor.
J'allais le rendre, et, n'y pouvant pas croire.
En pleurant j'en doutais encor.
Ah ! faible femme, orgueilleuse insensée,
Malgré toi, tu t'en souviendras !
Pourquoi, grand Dieu ! mentir à sa pensée ? Pourquoi ces pleurs, cette gorge oppressée,
Ces sanglots, si tu n'aimais pas ?
Oui, tu languis, tu souffres, et tu pleures ;
Mais ta chimère est entre nous.
Eh bien, adieu ! Vous compterez les heures
Qui me sépareront de vous.
Partez, partez, et dans ce cœur de glace
Emportez l'orgueil satisfait.
Je sens encor le mien jeune et vivace. Et bien des maux pourront y trouver place
Sur le mal que vous m'avez fait.
Partez, partez ! la Nature immortelle N'a pas tout voulu vous donner.
Ah ! pauvre enfant, qui voulez être belle, Et ne savez pas pardonner !
Allez, allez, suivez la destinée ; Qui vous perd n'a pas tout perdu
Jetez au vent notre amour consumée ; — Éternel Dieu ! toi que j'ai tant aimée, Si tu pars, pourquoi m'aimes-tu ?
Mais tout à coup j'ai vu dans la nuit sombre
Une forme glisser sans bruit.
Sur mon rideau j'ai vu passer une ombre ;
Elle vient s'asseoir sur mon lit.
Qui donc es-tu, morne et pâle visage,
Sombre portrait vêtu de noir ?
Que me veux-tu, triste oiseau de passage ? Est-ce un vain rêve ? est-ce ma propre image
Que j'aperçois dans ce miroir ?
Qui donc es-tu, spectre de ma jeunesse,
Pèlerin que rien n'a lassé ?
Dis-moi pourquoi je te trouve sans cesse
Assis dans l'ombre où j'ai passé.
Qui donc es-tu, visiteur solitaire.
Hôte assidu de mes douleurs ?
Qu'as-tu donc fait pour me suivre sur terre .^ Qui donc es-tu, qui donc es-tu, mon frère,
Qui n'apparais qu'au jour des pleurs ?