‹ Les Chefs-d'œuvre lyriques de Alfred de MussetChapitre 6 sur 11 · NOTICE XXV · texte numérisé non relu

NOTICE XXV

qu'assoiffés d'eau pure nous retournons boire à la source natale. J'admets que Fantaslo soit un chef-d'œuvre, et qui console des drames romantiques ; mais c'est avant tout d'un poète, et d'un poète sublime que Mercié vient de nous donner la statue "

Quel Parnassien interrogerons-nous pour finir? Celui qui, à l'inauguration de la statue, prit la parole au nom de l'Académie française, où il occupe le fauteuil même d'Alfred de Musset : François Coppée. Et il dit ;

** Les trois poètes qui dominent le siècle dernier sont tous ardemment et pieusement admirés. Mais, pour Musset, il s'ajoute à ce sentiment une singulière tendresse. Vers leur vingtième année, ceux de ma génération ont su par cœur tous ses vers, et il demeure, je crois bien, l'un des très rares chez qui la jeunesse puisse reconnaître les ivresses et les souffrances de ses passions. Car il reste jeune entre les jeunes, car ses vers semblent écrits d'hier, grâce à cette vertu suprême, la sincérité, et ses poèmes sont des cris naturellement harmonieux de folle joie ou de douleur déchirante, et ils éveillent toujours au fond de nous un vibrant écho.

«« Voyez-le à ses débuts, lors des Contes d^ Espagne et d'Italie, se lancer éperdument à travers la vie, brûlé de tous les désirs, avide de toutes les émotions... Comme il est charmant, quand il se présente.

Aimant, aimé de tous, ouvert comme une fleur,

dans un bourdonnement de sérénade, dans la féerie d'un clair de lune shakespearien, entouré par le groupe voluptueux de ses Andalouses, de ses Belcolores et de ses Namounas. Oui, par-ci, par-là, dans ses premières œuvres, on trouve bien un peu de cynisme et de mauvais goût, d'ailleurs affectés, par mode romantique, par bravade et impertinence de dandy. Mais que d'ardeur, que de fantaisie, que de grâce, que d'élégance ? Quelle prodigalité d'imagination, de poésie 1 Tout cela fourmille d'inventions délicieuses, de jolis vers et de très beaux vers. Une prairie au mois de mai est moins criblée de fleurs des champs.

" Hélas I un furieux orage, celui des passions, va

xxvi NOTICE

ravager ce splendide printemps. Musset part pour Venise, qu'il a chantée sans la connaître, comme tous les rimeurs du Cénacle, pour Venise où l'attendent le drame d'un amour trahi, la jalousie et toutes ses angoisses, tous ses délires, tous ses tourments. Il en revient, vieux avant l'âge, écrasé par le poids de ses chagrins, brisé par son supplice. Un écrivain d'élite, injustement oublié aujourd'hui, Barbey d'Aurevilly, a tracé, d'un mot pittoresque, l'image du Musset d'alors : < C'est un lilas foudroyé.' Mais si le malheur de l'homme excite notre pitié, ne plaignons pas le poète. La souffrance est la rançon du génie. Jusqu'alors, l'inspiration d'Alfred de Musset était faite surtout de charme et de jeunesse. Il atteindra désormais le sublime, et les sanglots que lui arrache sa torture retentiront dans tous les cœurs jusqu'à la plus lointaine postérité "

Le choix que Mme Arvède Barine souhaite, les éliminations que M. Henri Roujon suggère, nous avons tenté de les faire ici. Lamartine avant eux les avait conseillés et indiqués lorsqu'il disait, dans une dernière apostrophe au poète: " J'arracherais avec douleur, mais avec une douleur sans pitié la moitié des pages de tes deux volumes de vers. Je ne ferais grâce qu'aux divins fragments enchâssés çà et là dans tes poèmes comme des tronçons de statues en marbre de Paros dans la muraille d'une taverne de Chio, j'encadrerais du vélin le plus pur l'or de tes Nuits ; et je composerais avec le tout deux petits volumes que j'intitulerais Sourires et Soupirs, l'un des plus frais sourires de la jeunesse, l'autre des plus pathétiques soupirs de l'humanité. Ce serait mon hommage et ton épitaphe, ô poète endormi dans nos larmes ! "

Nous avons tâché qu'en un seul petit volume, où rien n'entrerait que de pur, tinssent tous les sourires et tous les soupirs immortels d'Alfred de Musset.

AUGUSTE DORCHAIN

Page 1