XXVI
Oui, oui, tu le savais, et que, dans cette vie, Rien n'est bon que d'aimer, n'est vrai que de souffrir. Chaque soir dans tes chants tu te sentais pâlir. Tu connaissais le monde, et la foule et l'envie. Et, dans ce corps brisé concentrant ton génie. Tu regardais aussi la Malibran mourir.
Meurs donc ! ta mort est douce et ta tâche est
remplie.
Ce que l'homme ici-bas appelle le génie, C'est le besoin d'aimer ; hors de là tout est vain. Et, puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande âme et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin !
Chanson de Barber'me
BEAU chevalier qui partez pour la guerre, Qu'allez-vous faire Si loin d'ici ?
POESIES NOUVELLES
Voyez-vous pas que la nuit est profonde, Et que le monde N'est que souci ?
Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée
S'enfuit ainsi, Hélas ! hélas ! chercheurs de renommée,
Votre fumée
S'envole aussi.
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin de nous ?
J'en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire
Etait si doux.
Chanson de Fortunio
SI vous croyez que je vais dire
Qui j'ose aimer, Je ne saurais pour un empire
Vous la nommer.
Nous allons chanter à la ronde.
Si vous voulez.
Que je l'adore, et qu'elle est blonde
Comme les blés.
Je fais ce que sa fantaisie
Veut m'ordonner.
Et je puis, s'il lui faut ma vie,
La lui donner.
Du mal qu'une amour ignorée
Nous fait souffrir, J'en porte l'âme déchirée
Jusqu'à mourir.
Mais j'aime trop pour que je die
Qui j'ose aimer, Et je veux mourir pour ma mie,
Sans la nommer.
A Ninon
SI je vous le disais, pourtant, que je vous aime, Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ? L'amour, vous le savez, cause une peine extrême ; C'est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même ; Peut-être cependant que vous m'en puniriez.
Si je vous le disais, que six mois de silence Cachent de longs tourments et des voeux insensés ; Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance Se plait, comme une fée, k deviner d'avance ; Vous me répondriez peut-être : Je le sais.
Si je vous le disais, qu'une douce folie
A fait de moi votre ombre, et m'attache à vos pas :
Un petit air de doute et de mélancolie.
Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ;
Peut-être diriez-vous que vous n'y croyez [)as.
Si je vous le disais, que j'emporte dans l'âme Jusques aux moindres mots de nos propos du soir : Un regard offensé, vous le savez, madame. Change deux yeux d'azur en deux éclairs de flamme ; Vous me défendriez peut-être de vous voir.
sa
POESIES NOUVELLES
Si je vous le disais, que chaque nuit je veilJe, Que chaque jour je pleure et je prie a genoux : Ninon, quand vous riez vous savez qu'une abeille Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille ; Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.
Mais vous n'en saurez rien ; — je viens, sans en rien dire, M'asseoir sous votre lampe et causer avec vous : Votre voix, je l'entends, votre air, je le respire ; Et vous pouvez douter, deviner et sourire. Vos yeux ne verront pas de quoi m'être moins doux.
Je récolte en secret des fleurs mystérieuses : Le soir, derrière vous, j'écoute au piano Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses Et dans les tourbillons de nos valses joyeuses. Je vous sens dans mes bras plier comme un roseau.
La nuit, quand de si loin le monde nous sépare. Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous. De mille souvenirs en jaloux je m'empare ; Et là, seul devant Dieu, plein d'une joie avare. J'ouvre comme un trésor mon cœur tout plein de vous.
J'aime, et je sais répondre avec indifférence ; J'aime, et rien ne le dit ; j'aime, et seul je le sais ; Et mon secret m'est cher, et chère ma souffrance ; Et j'ai fait le serment d'aimer sans espérance, Mais non pas sans bonheur ; — je vous vois, c'est assez.
Non, je n'étais pas né pour ce bonheur suprême, De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds. Tout me le prouve, hélas ! jusqu'à ma douleur
même. . . .
Si je vous le disais, pourtant, que je vous aime. Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?
ALFRED DE MUSSET La Nuit d'Octobre
LE POÈTE
LE mal dont j'ai souffert s*est enfui comme un rêve Je n'en puis comparer le lointain souvenir Qu'à ces brouillards légers que l'aurore soulève, Et qu'avec la rosée on voit s'évanouir.
LA MUSE
Qu'aviez-vous donc, ô mon poète !
Et quelle est la peine secrète Qui de moi vous a séparé ?
Hélas ! je m'en ressens encore.
Quel est donc ce mal que j'ignore Et dont j'ai si longtemps pleuré ?
LE POÈTE
C'était un mal vulgaire et bien connu des hommes ; Mais, lorsque nous avons quelque ennui dans le cœur. Nous nous imaginons, pauvres fous que nous sommes. Que personne avant nous n'a senti la douleur.
LA MUSE
Il n'est de vulgaire chagrin Que celui d'une âme vulgaire.
Ami, que ce triste mystère S'échappe aujourd'hui de ton sein.
Crois-moi, parle avec confiance ; Le sévère dieu du silence Est un des frères de la Mort ; En se plaignant on se console, Et quelquefois une parole Nous a délivré d'un remord.
LE POÈTE
S'il fallait maintenant parler de ma souffrance,
POESIES NOUVELLES
Je ne sais trop quel nom elle devrait porter, Si c'est amour, folie, orgueil, expérience, Ni si personne au monde en pourrait profiter. Je veux bien toutefois t'en raconter l'histoire, Puisque nous voilà seuls, assis près du foyer. Prends cette lyre, approche, et laisse ma mémoire Au son de tes accords doucement s'éveiller.
LA MUSE
Avant de me dire ta peine, O poète ! en es-tu guéri ?
Songe qu'il t'en faut aujourd'hui Parler sans amour et sans haine.
S'il te souvient que j'ai reçu Le doux nom de consolatrice, Ne fais pas de moi la complice Des passions qui t'ont perdu.
LE POÈTE
Je suis si bien guéri de cette maladie. Que j'en doute parfois lorsque j'y veux songer ; Et quand je pense aux lieux où j'ai risqué ma vie. J'y crois voir a ma place un visage étranger. Muse, sois donc sans crainte ; au souffle qui t'inspire Nous pouvons sans péril tous deux nous confier. Il est doux de pleurer, il est doux de sourire Au souvenir des maux qu'on pourrait oublier.
LA MUSE
Comme une mère vigilante Au berceau d'un fils bien-aimé.
Ainsi je me penche tremblante Sur ce cœur qui m'était fermé.
Parle, ami, — ma lyre attentive D'une note faible et plaintive
SS
Suit déjà l'accent de ta voix, Et dans un rayon de lumière, Comme un vision légère, Passent les ombres d'autrefois.
LE POÈTE
Jours de travail ! seuls jours où j'ai vécu !
O trois fois chère solitude !
Dieu soit loué, j'y suis donc revenu,
A ce vieux cabinet d'étude !
Pauvre réduit, murs tant de fois déserts,
Fauteuils poudreux, lampe fidèle, O mon palais, mon petit univers.
Et toi, Muse, ô jeune immortelle, Dieu soit loué, nous allons donc chanter !
Oui, je veux vous ouvrir mon âme.
Vous saurez tout, et je vais vous compter
Le mal que peut faire une femme ; Car c'en est une, ô mes pauvres amis
(Hélas ! vous le saviez peut-être !) C'est une femme à qui je fus soumis.
Comme le serf l'est à son maitre.
Joug détesté ! c'est par là que mon cœur
Perdit sa force et sa jeunesse ; — Et cependant, auprès de ma maîtresse,
J'avais entrevu le bonheur.
Près du ruisseau, quand nous marchions ensemble,
Le soir, sur le sable argentin.
Quand devant nous le blanc spectre du tremble
De loin nous montrait le chemin ; Je vois encore, aux rayons de la lune.
Ce beau corps plier dans mes bras...
N'en parlons plus... — ^je ne prévoyais pas Où me conduisait la Fortune.
POESIES NOUVELLES
Sans doute alors la colère des dieux
Avait besoin d'une victime ; Car elle m'a puni comme d'un crime
D'avoir essayé d'être heureux.
LA MUSE
L'image d'un doux souvenir
Vient de s'offrir a la pensée.
Sur la trace qu'il a laissée
Pourquoi crains-tu de revenir ?
Est-ce faire un récit fidèle
Que de renier ses beaux jours ?
Si ta fortune fut cruelle,
Jeune homme, fais du moins comme elle,
Souris à tes premiers amours.
LE POÈTE
Non, — c'est à mes malheurs que je prétends sourire Muse, je te l'ai dit : je veux, sans passion, Te conter mes ennuis, mes rêves, mon délire. Et t'en dire le temps, l'heure et l'occasion. C'était, il m'en souvient, par une nuit d'automne. Triste et froide, à peu près semblable à celle-ci ; Le murmure du vent, de son bruit monotone. Dans mon cerveau lassé berçait mon noir souci. J'étais à la fenêtre, attendant ma maitresse ; Et, tout en écoutant dans cette obscurité. Je me sentais dans l'âme une telle détresse Qu'il me vint le soupçon d'une infidélité. La rue où je logeais était sombre et déserte ; Quelques ombres passaient, un falot à la main ; Quand la bise soufflait dans la porte entr' ouverte On entendait de loin comme un soupir humain. Je ne sais, à vrai dire, à quel fâcheux présage Mon esprit inquiet alors s'abandonna.
Je rappelais en vain un reste de courage,
Et me sentis frémir lorsque l'heure sonna.
Elle ne venait pas. Seul, la tête baissée,
Je regardai longtemps les murs et le chemin, — •
Et je ne t'ai pas dit quelle ardeur insensée
Cette inconstante femme allumait en mon sein ;
Je n'aimais qu'elle au monde, et vivre un jour sans elle
Me semblait un destin plus affreux que la mort.
Je me souviens pourtant qu'en cette nuit cruelle
Pour briser mon lien je fis un long effort.
Je la nommai cent fois perfide et déloyale,
Je comptais tous les maux qu'elle m'avait causés.
Hélas ! au souvenir de sa beauté fatale.
Quels maux et quels chagrins n'étaient pas apaisés.
Le jour parut enfin. — Las d'une vaine attente,
Sur le bord du balcon je m'étais assoupi ;
Je rouvris la paupière k l'aurore naissante
Et je laissai flotter mon regard ébloui.
Tout 3. coup, au détour d'une étroite ruelle.
J'entends sur le gravier marcher 3. petit bruit....
Grand Dieu! préservez-moi! je l'aperçois, c'est elle ;
Elle entre. — D'où viens-tu ? qu'as-tu fait cette nuit?
Réponds, que me veux-tu ? qui t'amène k cette heure ?
Ce beau corps, jusqu'au jour, où s'est-il étendu ?
Tandis qu'a ce balcon, seul, je veille et je pleure,
En quel lieu, dans quel lit, à qui souriais-tu ?
Perfide ! audacieuse ! est-il encor possible
Que tu viennes offrir ta bouche à mes baisers ?
Que demandes-tu donc ? par quelle soif horrible
Oses-tu m'attirer dans tes bras épuisés ?
Va-t'en, retire-toi, spectre de ma maîtresse !
Rentre dans ton tombeau, si tu t'en es levé ;
Laisse-moi pour toujours oublier ma jeunesse.
Et, quand je pense à toi, croire que j'ai rêvé !
POESIES NOUVELLES
LA MUSE
Apaise-toi, je t'en conjure ; Tes paroles m'ont fait frémir.
O mon bien-aimé ! ta blessure Est encor prête à se rouvrir.
Hélas ! elle est donc bien profonde : Et les misères de ce monde Sont si lentes k s'eifacer !
Oublie, enfant, et de ton âme Chasse le nom de cette femme, Que je ne veux pas prononcer.
LE POÈTE
Honte a toi qui la première M'as appris la trahison, Et d'horreur et de colère M'as fait perdre la raison !
Honte à toi, femme à l'œil sombre, Dont les funestes amours Ont enseveli dans l'ombre Mon printemps et mes beaux jours !
C'est ta voix, c'est ton sourire.
C'est ton regard corrupteur.
Qui m'ont appris à maudire Jusqu'au semblant du bonheur, C'est ta jeunesse et tes charmes Qui m'ont fait désespérer, Et si je doute des larmes.
C'est que je t'ai vu pleurer.
Honte à toi, j'étais encore Aussi simple qu'un enfant ; Comme une fleur à l'aurore.
Mon cœur s'ouvrait en t'aimant.
Certes, ce cœur sans défense
Put sans peine être abusé ; Mais lui laisser l'innocence Était encor plus aisé.
Honte a toi ! tu fus la mère De mes premières douleurs, Et tu fis de ma paupière Jaillir la source des pleurs !
Elle coule, sois-en sûre, Et rien ne la tarira ; Elle sort d'une blessure Qui jamais ne guérira ; Mais dans cette source amère Du moins je me laverai.
Et j'y laisserai, j'espère, Ton souvenir abhorré !
LA MUSE
Poète, c'est assez. Auprès d'une infidèle, Quand ton illusion n'aurait duré qu'un jour. N'outrage pas ce jour lorsque tu parles d'elle ; Si tu veux être aimé, respecte ton amour. Si l'effort est trop grand pour la faiblesse humaine De pardonner les maux qui nous viennent d'autrui. Epargne-toi du moins le tourment de la haine ; A défaut du pardon, laisse venir l'oubli. Les morts dorment en paix dans le sein de la terre: Ainsi doivent dormir nos sentiments éteints. Ces reliques du cœur ont aussi leur poussière ; Sur leurs restes sacrés ne portons pas les mains. Pourquoi, dans ce récit d'une vive souffrance. Ne veux-tu voir qu'un rêve et qu'un amour trompé î Est-ce donc sans motif qu'agit la Providence ? Et crois-tu donc distrait le Dieu qui t'a frappé ? Le coup dont tu te plains t'a préservé peut-être,
POESIES NOUVELLES
Enfant ; car c'est par la que ton cœur s'est ouvert. L'homme est un apprenti, la douleur est son maitre, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert. C'est une dure loi, mais une loi suprême, Vieille comme le monde et la fatalité, Qu'il nous faut du malheur recevoir le baptême, Et qu'a ce triste prix tout doit être acheté. Les moissons pour mûrir ont besoin de rosée ; Pour vivre et pour sentir, l'homme a besoin des pleurs ; La joie a pour symbole une plante brisée, Humide encor de pluie et couverte de fleurs. Ne te disais-tu pas guéri de ta folie ? N'es-tu pas jeune, heureux, partout le bienvenu, Et ces plaisirs légers qui font aimer la vie. Si tu n'avais pleuré, quel cas en ferais-tu ? Lorsqu'au déclin du jour, assis sur la bruyère. Avec un vieil ami tu bois en liberté, Dis-moi, d'aussi bon cœur lèverais-tu ton verre, Si tu n'avais senti le prix de la gaité ? Aimerais-tu les fleurs, les prés et la verdure. Les sonnets de Pétrarque et le chant des oiseaux, Michel-Ange et les arts, Shakspeare et la nature, Si tu n'y retrouvais quelques anciens sanglots ? Comprendrais-tu des cieux l'ineff^able harmonie, Le silence des nuits, le murmure des flots, Si quelque part la-bas la fièvre et l'insomnie Ne t'avaient fait songer k l'éternel repos ? N'as-tu pas maintenant une belle maîtresse ? Et, lorsqu'en t'endormant tu lui serres la main, Le lointain souvenir des maux de ta jeunesse Ne rend-il pas plus doux son sourire divin ? N'allez-vous pas aussi vous promener ensemble Au fond des bois fleuris, sur le sable argentin ? Et, dans ce vert palais, le blanc spectre du tremble
Ne sait-il plus, le soir, vous montrer le chemin ? Ne vois-tu pas alors, aux rayons de la lune. Plier comme autrefois un beau corps dans tes bras ? Et, si dans le sentier tu trouvais la Fortune, Derrière elle, en chantant, ne marcherais-tu pas ? De quoi te plains-tu donc ? L'immortelle espérance S'est retrempée en toi sous la main du malheur. Pourquoi veux-tu haïr ta jeune expérience. Et détester un mal qui t'a rendu meilleur ? O mon enfant ! plains-la, cette belle infidèle, Qui fit couler jadis les larmes de tes yeux ; Plains-la ! c'est une femme, et Dieu t'a fait près d'elle Deviner, en souffrant, le secret des heureux. Sa tâche fut pénible ; elle t'aimait peut-être ; Mais le destin voulait qu'elle brisât ton cœur. Elle savait la vie, et te l'a fait connaître ; Une autre a recueilli le fruit de ta douleur. Plains-la ! son triste amour a passé comme un songe ; Elle a vu ta blessure et n'a pu la fermer. Dans ses larmes, crois-moi, tout n'était pas mensonge. Quand tout l'aurait été, plains-la ! tu sais aimer.
LE POÈTE
Tu dis vrai : la haine est impie, Et c'est un frisson plein d'horreur Quand cette vipère assoupie Se déroule dans notre cœur.
Écoute-moi donc, ô déesse !
Et sois témoin de mon serment :
Par les yeux bleus de ma maîtresse Et par l'azur du firmament ; Par cette étincelle brillante Qui de Vénus porte le nom.
Et, comme une perle tremblante,
POESIES NOUVELLES
Scintille au loin sur l'horizon,
Par la grandeur de la nature,
Par la bonté du Créateur,
Par la clarté tranquille et pure
De l'astre cher au voyageur,
Par les herbes de la prairie.
Par les forêts, par les prés verts.
Par la puissance de la vie.
Par la sève de l'univers,
Je te bannis de ma mémoire,
Reste d'un amour insensé,
Mystérieuse et sombre histoire
Qui dormiras dans le passé !
Et toi qui, jadis, d'une amie
Portas la forme et le doux nom.
L'instant suprême où je t'oublie
Doit être celui du pardon.
Pardonnons-nous ; — ^je romps le charme
Qui nous unissait devant Dieu,
Avec une dernière larme
Reçois un éternel adieu.
■ — Et maintenant, blonde rêveuse.
Maintenant, Muse, k nos amours !
Dis-moi quelque chanson joyeuse.
Comme au premier temps des beaux jours
Déjà la pelouse embaumée
Sent les approches du matin ;
Viens éveiller ma bien-aimée,
Et cueillir les fleurs du jardin.
Viens voir la nature immortelle
Sortir des voiles du sommeil ;
Nous allons renaître avec elle
Au premier rayon du soleil !
U Espoir en Dieu
TANT que mon faible cœur, encor plein de jeunesse,
A ses illusions n'aura pas dit adieu,
Je voudrais m'en tenir a l'antique sagesse,
Qui du sobre Epicure a fait un demi-dieu.
Je voudrais vivre, aimer, m'accoutumer aux hommes,
Chercher un peu de joie et n'y pas trop compter,
Faire ce qu'on a fait, être ce que nous sommes,
Et regarder le ciel sans m'en inquiéter.
Je ne puis ; — malgré moi l'infini me tourmente. Je n'y saurais songer sans crainte et sans espoir ; Et, quoi qu'on en ait dit, ma raison s'épouvante De ne pas le comprendre et pourtant de le voir. Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous
faire.
Si, pour qu'on vive en paix, il faut voiler les cieux ? Passer comme un troupeau les yeux fixés a terre, Et renier le reste, est-ce donc être heureux ? Non, c'est cesser d'être homme et dégrader son âme. Dans la création le hasard m'a jeté ; Heureux ou malheureux, je suis né d'une femme, Et je ne puis m'enfuir hors de l'humanité. Que faire donc ? " Jouis, dit la raison païenne ; Jouis et meurs ; — les dieux ne songent qu'à dormir. — Espère seulement, répond la foi chrétienne ; Le ciel veille sans cesse, et tu ne peux mourir." Entre ces deux chemins j'hésite et je m'arrête. Je voudrais, à l'écart, suivre un plus doux sentier. Il n'en existe pas, dit une voix secrète ; En présence du ciel, il faut croire ou nier. Je le pense en effet ; les âmes tourmentées Dans l'un et l'autre excès se jettent tour â tour.
POESIES NOUVELLES
Mais les indifférents ne sont que des athées ;
Ils ne dormiraient plus s'ils doutaient un seul jour.
Je me résigne donc, et, puisque la matière
Me laisse dans le cœur un désir plein d'effroi,
Mes genoux fléchiront ; je veux croire et j'espère.
Que vais-je devenir, et que veut-on de moi ?
Me voilà dans les mains d'un Dieu plus redoutable
Que ne sont à la fois tous les maux d'ici-bas ;
Me voilà seul, errant, fragile et misérable.
Sous les yeux d'un témoin qui ne me quitte pas.
Il m'observe, il me suit. Si mon cœur bat trop vite,
J'offense sa grandeur et sa divinité.
Un gouffre est sous mes pas : si je m'y précipite,
Pour expier une heure il faut l'éternité.
Mon juge est un bourreau qui trompe sa victime.
Pour moi, tout devient piège et tout change de nom ;
L'amour est un péché, le bonheur est un crime.
Et l'œuvre des sept jours n'est que tentation.
Je ne garde plus rien de la nature humaine ;
Il n'existe pour moi ni vertu ni remord.
J'attends la récompense et j'évite la peine ;
Mon seul guide est la peur, et mon seul but la mort.
On me dit cependant qu'une joie infinie
Attend quelques élus. — Où sont-ils, ces heureux ?
Si vous m'avez trompé, me rendrez-vous la vie ?
Si vous m'avez dit vrai, m'ouvrirez-vous les cieux ?
Hélas ! ce beau pays dont parlaient vos prophètes.
S'il existe là-haut, ce doit être un désert.
Vous les voulez trop purs, les heureux que vous
faites.
Et quand leur joie arrive, ils en ont trop souffert. Je suis seulement homme, et ne veux pas moins être, Ni tenter davantage. — A quoi donc m'arrêter ?
Puisque je ne puis croire aux promesses du prêtre, Est-ce l'indifférent que je vais consulter ?
Si mon cœur fatigué du rêve qui l'obsède, A la réalité revient pour s'assouvir, Au fond des vains plaisirs que j'appelle à mon aide Je trouve un tel dégoût, que je me sens mourir. Aux jours même où parfois la pensée est impie. Où l'on voudrait nier pour cesser de douter, Quand je posséderais tout ce qu'en cette vie Dans ses vastes désirs l'homme peut convoiter ; Donnez-moi le pouvoir, la santé, la richesse, L'amour même, l'amour, le seul bien d'ici-bas ! Que la blonde Astarté, qu'idolâtrait la Grèce, De ses iles d'azur sorte en m'ouvrant les bras ; Quand je pourrais saisir dans le sein de la terre Les secrets éléments de sa fécondité, Transformer à mon gré la vivace matière. Et créer pour moi seul une unique beauté ; Quand Horace, Lucrèce et le vieil Épicure, Assis a mes côtés, m'appelleraient heureux, Et quand ces grands amants de l'antique nature Me chanteraient la joie et le mépris des dieux. Je leur dirais k tous : " Quoi que nous puissions faire. Je souffre, il est trop tard ; le monde s'est fait vieux. Une immense espérance a traversé la terre ; Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux ! " Que me reste-t-il donc ? Ma raison révoltée Essaye en vain de croire et mon cœur de douter. Le chrétien m'épouvante, et ce que dit l'athée, En dépit de mes sens je ne puis l'écouter. Les vrais religieux me trouveront impie, Et les indifférents me croiront insensé. A qui m'adresserai-je, et quelle voix amie
POÉSIES NOUVELLES
Consolera ce cœur que le doute a blessé ? Il existe, dit-on, une philosophie Qui nous explique tout sans révélation.
Et qui peut nous guider à travers cette vie Entre l'indifférence et la religion.
J'y consens. — Où sont-ils, ces faiseurs de systèmes, Qui savent, sans la foi, trouver la vérité, Sophistes impuissants qui ne croient qu'en eux-mêmes ? Quels sont leurs arguments et leur autorité ? L*un me montre ici-bas deux principes en guerre, Qui, vaincus tour à tour, sont tous deux immortels; L'autre découvre au loin, dans le ciel solicaire, Un inutile Dieu qui ne veut pas d'autels. Je vois rêver Platon et penser Aristote ; J'écoute, j'applaudis, et poursuis mon chemin. Sous les rois absolus je trouve un Dieu despote ; On nous parle aujourd'hui d'un Dieu républicain. Pythagore et Leibnitz transfigurent mon être. Descartes m'abandonne au sein des tourbillons. Montaigne s'examine, et ne peut se connaître. Pascal fuit en tremblant ses propres visions. Pyrrhon me rend aveugle, et Zenon insensible. Voltaire jette à bas tout ce qu'il voit debout. Spinosa, fatigué de tenter l'impossible, Cherchant en vain son Dieu, croit le trouver partout. Pour le sophiste anglais l'homme est une machine. Enfin sort des brouillards un rhéteur allemand Qui, du philosophisme achevant la ruine, Déclare le ciel vide, et conclut au néant.
Voilà donc les débris de l'humaine science ! Et, depuis cinq mille ans qu'on a toujours douté. Après tant de fatigue et de persévérance. C'est la le dernier mot qui nous en est resté !
Ah ! pauvres insensés, misérables cervelles, Qui de tant de façons avez tout expliqué. Pour aller jusqu'aux cieux il vous fallait des ailes ; Vous aviez le désir, la foi vous a manqué. Je vous plains ; votre orgueil part d'une âme blessée. Vous sentiez les tourments dont mon cœur est rempli, Et vous la connaissiez, cette amère pensée Qui fait frissonner l'homme en voyant l'infini. Eh bien, prions ensemble, — abjurons la misère De vos calculs d'enfants, de tant de vains travaux. Maintenant que vos corps sont réduits en poussière. J'irai m'agenouiller pour vous sur vos tombeaux. Venez, rhéteurs païens, maîtres de la science. Chrétiens des temps passés et rêveurs d'aujourd'hui. Croyez-moi, la prière est un cri d'espérance ! Pour que Dieu nous réponde, adressons-nous à lui. Il est juste, il est bon ; sans doute il tous pardonne Tous vous avez souffert, le reste est oublié. Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ; Si quelqu'un nous entend, qu'il nous prenne en pitié !
O toi que nul n'a pu connaître, Et n'a renié sans mentir.
Réponds-moi, toi qui m'as fait naître, Et demain me feras mourir !
Puisque tu te laisses comprendre, Pourquoi fais-tu douter de toi ?
Quel triste plaisir peux-tu prendre A tenter notre bonne foi ?
Dès que l'homme lève la tête.
Il croit t'entrevoir dans les cieux ; La création, sa conquête.
N'est qu'un vaste temple à ses yeux.
POÉSIES NOUVELLES
Dès qu'il redescend en lui-même, Il t'y trouve ; tu vis en lui.
S'il souffre, s'il pleure, s'il aime, C'est son Dieu qui le veut ainsi.
De la plus noble intelligence La plus sublime ambition Est de prouver ton existence.
Et de faire épeler ton nom.
De quelque façon qu'on t'appelle, Brahma, Jupiter ou Jésus, Vérité, Justice éternelle.
Vers toi tous les bras sont tendus.
Le dernier des fils de la terre Te rend grâces du fond du cœur, Dès qu'il se mêle à sa misère Une apparence de bonheur.
Le monde entier te glorifie ; L'oiseau te chante sur son nid ; Et pour une goutte de pluie Des milliers d'êtres t'ont béni.
Tu n'as rien fait qu'on ne l'admire ; Rien de toi n'est perdu pour nous ; Tout prie, et tu ne peux sourire.
Que nous ne tombions k genoux.
Pourquoi donc, ô Maître suprême.
As-tu créé le mal si grand.
Que la raison, la vertu même, S'épouvantent en le voyant ?
Lorsque tant de choses sur terre Proclament la Divinité,
Et semblent attester d'un père L'amour, la force et la bonté^
Comment, sous la sainte lumière, Voit-on des actes si hideux, Qu'ils font expirer la prière Sur les lèvres du malheureux ?
Pourquoi, dans ton œuvre céleste, Tant d'éléments si peu d'accord ?
A quoi bon le crime et la peste ?
O Dieu juste ! pourquoi la mort ?
Ta pitié dut être profonde Lorsqu'avec ses biens et ses maux.
Cet admirable et pauvre monde, Sortit en pleurant du chaos !
Puisque tu voulais le soumettre Aux douleurs dont il est rempli.
Tu n'aurais pas dû lui permettre De t' entrevoir dans l'infini.
Pourquoi laisser notre misère Rêver et deviner un Dieu ?
Le doute a désolé la terre ; Nous en voyons trop ou trop peu
Si ta chétive créature Est indigne de t'approcher, Il fallait laisser la nature T'envelopper et te cacher.
Il te resterait ta puissance.
Et nous en sentirions les coups ; Mais le repos et l'ignorance Auraient rendu nos maux plus doux.
POESIES NOUVELLES
Si la souffrance et la prière N'atteignent pas ta majesté, Garde ta grandeur solitaire, Ferme à jamais l'immensité.
Mais si nos angoisses mortelles. Jusqu'à toi peuvent parvenir ; Si, dans les plaines éternelles.
Parfois tu nous entends gémir,
Brise cette voûte profonde Qui couvre la création ; Soulève les voiles du monde, Et montre-toi. Dieu juste et bon !
Tu n'apercevras sur la terre Qu'un ardent amour de la foi, Et l'humanité tout entière Se prosternera devant toi.
Les larmes qui l'ont épuisée Et qui ruissellent de ses yeux.
Comme une légère rosée S'évanouiront dans les cieux.
Tu n'entendras que tes louanges, Qu'un concert de joie et d'amour.
Pareil a celui dont tes anges Remplissent l'éternel séjour ;
Et, dans cet hosanna suprême.
Tu verras, au bruit de nos chants.
S'enfuir le doute et le blasphème.
Tandis que la Mort elle-même y joindra ses derniers accents.
Le Fils du Titien
BEATRIX Donato fut le doux nom de celle Dont la forme terrestre eut ce divin contour ; Dans sa blanche poitrine était un cœur fidèle, Et dans son corps sans tache un esprit sans détour.
Le fils du Titien, pour la rendre immortelle, Fit ce portrait, témoin d'un mutuel amour ; Puis il cesse de peindre a compter de ce jour, Ne voulant de sa main illustrer d'autre qu'elle.
Passant, qui que tu sois, si ton coeur sait aimer, Regarde ma maîtresse avant de me blâmer. Et dis si par hasard la tienne est aussi belle.
Vois donc combien c'est peu que la gloire ici-bas, Puisque tout beau qu'il est, ce portrait ne vaut pas. Crois-m'en sur ma parole, un baiser du modèle.
Jamais
JAMAIS, avez-vous dit, tandis qu'autour de nous Résonnait de Schubert la plaintive musique ; Jamais, avez-vous dit, tandis que, malgré vous, Brillait de vos grands yeux l'azur mélancolique.
Jamais, répétiez-vous, pâle et d'un air si doux. Qu'on eût cru voir sourire une médaille antique. Mais des trésors secrets l'instinct fier et pudique Vous couvrit de rougeur, comme un voile jaloux.
Q uel mot vous prononcez, marquise, et quel dommage ! Hélas ! je ne voyais ni ce charmant visage, Ni ce divin sourire, en vous parlant d'aimer.
POESIES NOUVELLES
Vos yeux bleus sont moins doux que votre âme n'est
belle.
Même en les regardant, je ne regrettais qu'elle, Et de voir dans sa fleur un tel cœur se fermer.
ADIEU ! je crois qu'en cette vie Je ne te reverrai jamais.
Dieu passe, il t'appelle et m'oublie, En te perdant, je sens que je t'aimais.
Pas de pleurs, pas de plainte vaine.
Je sais respecter l'avenir Vienne la voile qui t'emmène, En souriant je la verrai partir.
Tu t'en vas pleine d'espérance, Avec orgueil tu reviendras ; Mais ceux qui vont souffrir de ton absence, Tu ne les reconnaîtras pas.
Adieu ! tu vas faire un beau rêve.
Et t'enivrer d'un plaisir dangereux ; Sur ton chemin l'étoile qui se lève Longtemps encore éblouira tes yeux.
Un jour tu sentiras peut-être Le prix d'un cœur qui nous comprend, Le bien qu'on trouve à le connaître, Et ce qu'on souffre en le perdant.
Tristesse
J'AI perdu ma force et ma vie.
Et mes amis et ma gaité ;
J'ai perdu jusqu'à la fierté Qui faisait croire à mon génie.
Quand j'ai connu la Vérité, J'ai cru que c'était une amie ; Quand je l'ai comprise et sentie, J'en étais déjà dégoûté.
Et pourtant elle esféternelle, Et ceux qui se sont passés d'elle Ici-bas ont tout ignoré.
Dieu parle, il faut qu'on lui réponde Le seul bien qui me reste au monde Est d'avoir quelquefois pleuré.
Une Soirée perdue
J'ETAIS seul, l'autre soir, au Théâtre- Français, Ou presque seul ; l'auteur n'avait pas grand succès. Ce n'était que Molière, et nous savons de reste Que ce grand maladroit, qui fit un jour Alceste, Ignora le bel art de chatouiller l'esprit Et de servir à point un dénoûment bien cuit. Grâce à Dieu, nos auteurs ont changé de méthode. Et nous aimons bien mieux quelque drame à la mode. Où l'intrigue, enlacée et roulée en feston, Tourne comme un rébus autour d'un mirliton.
J'écoutais cependant cette simple harmonie.
Et comme le bon sens fait parler le génie.
J'admirais quel amour pour l'âpre vérité
Eut cet homme si fier en sa naïveté.
Quel grand et vrai savoir des choses de ce monde.
Quelle mâle gaîté, si triste et si profonde,
POESIES NOUVELLES
Que, lorsqu'on vient d'en rire, on devrait en pleurer !
Et je me demandais : " Est-ce assez d'admirer !
Est-ce assez de venir, un soir, par aventure.
D'entendre au fond de l'âme un cri de la nature,
D'essuyer une larme, et de partir ainsi.
Quoi qu'on fasse d'ailleurs, sans en prendre souci ? "
Enfoncé que j'étais dans cette rêverie,
Ça. et là, toutefois, lorgnant la galerie,
Je vis que, devant moi, se balançait gaîment
Sous une tresse noire un cou svelte et charmant ;
Et, voyant cet ébène enchâssé dans l'ivoire.
Un vers d'André Chénier chanta dans ma mémoire.
Un vers presque inconnu, refrain inachevé.
Frais comme le hasard, moins écrit que rêvé.
J'osai m'en souvenir, même devant Molière ;
Sa grande ombre, à coup sûr, ne s'en offensa pas ;
Et, tout en écoutant, je murmurais tout bas.
Regardant cette enfant, qui ne s'en doutait guère :
" Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
Se plie, et de la neige effacerait l'éclat."
Puis je songeais encore (^ainsi va la pensée)
Que l'antique franchise, a ce point délaissée.
Avec notre finesse et notre esprit moqueur.
Ferait croire, après tout, que nous manquons de cœur;
Que c'était une triste et honteuse misère
Que cette solitude à l'entour de Molière,
Et qu'il ts\. pourtant temps, comme dit la chanson.
De sortir de ce siècle ou d'en avoir raison ;
Car à quoi comparer cette scène embourbée.
Et l'effroyable honte où la muse est tombée ?
La lâcheté nous bride, et les sots vont disant
Que, sous ce vieux soleil, tout est fait à présent ;
Comme si les travers de la famille humaine
A.LFRED DE MUSSET
Ne rajeunissaient pas chaque an, chaque semaine. Notre siècle a ses mœurs, partant, sa vérité ; Celui qui l'ose dire est toujours écouté.
Ah ! j'oserais parler, si je croyais bien dire. J'oserais ramasser le fouet de la satire, Et l'habiller de noir, cet homme aux rubans verts. Qui se fâchait jadis pour quelques mauvais vers. S'il rentrait aujourd'hui dans Paris, la grand'ville. Il y trouverait mieux pour émouvoir sa bile Qu'une méchante femme et qu'un méchant sonnet ; Nous avons autre chose à mettre au cabinet. O notre maître a tous ! si ta tombe est fermée, Laisse-moi dans ta cendre, un instant ranimée, Trouver une étincelle, et je vais t'imiter ! Apprends-moi de quel ton, dans ta bouche hardie. Parlait la vérité, ta seule passion.
Et, pour me faire entendre, a. défaut du génie, J'en aurai le courage et l'indignation !
Ainsi je caressais une folle chimère.
Devant moi cependant, a côté de sa mère, L'enfant restait toujours, et le cou svelte et blanc Sous les longs cheveux noirs se berçait mollement. Le spectacle fini, la charmante inconnue Se leva. Le beau cou, l'épaule k demi nue. Se voilèrent ; la main glissa dans le manchon ; Et, lorsque je la vis au seuil de sa maison S'enfuir, je m'aperçus que je l'avais suivie. Hélas ! mon cher ami, c'est là toute ma vie. Pendant que mon esprit cherchait sa volonté. Mon corps savait la sienne et suivait la beauté ; Et, quand je m'éveillai de cette rêverie. Il ne m'en restait plus que l'image chérie :
POÉSIES NOUVELLES
*< Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat. Se plie, et de la neige effacerait Téclat."
Souvenir
J^ESPÉRAIS bien pleurer, mais je croyais souffrir En osant te revoir, place à jamais sacrée, O la plus chère tombe et la plus ignorée Où dorme un souvenir !
Que redoutiez-vous donc de cette solitude. Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main. Alors qu'une si douce et si vieille habitude Me montrait ce chemin ?
Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries. Et ces pas argentins sur le sable muet. Ces sentiers amoureux, remplis de causeries. Où son bras m'enlaçait.
Les" voilà, ces sapins à la sombre verdure. Cette gorge profonde aux nonchalants détours, Ces sauvages amis, dont l'antique murmure A bercé mes beaux jours.
Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse. Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes
pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse, Ne m'attendiez-vous pas ?
Ah ! laissez-les- couler, elles me sont bien chères. Ces larmes que soulève un cœur encor blessé ! Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières Ce voile du passé !
Je ne viens point jeter un regret inutile Dans l'écho de ces bois témoins de mon bonheur. Fière est cette forêt dans sa beauté tranquille, Et fier aussi mon cœur.
Que celui-là se livre à des plaintes amères, Qui s'agenouille et prie au tombeau d'un ami. Tout respire en ces lieux ; les fleurs des cimetières Ne poussent point ici.
Voyez ! la lune monte a travers ces ombrages. Ton regard tremble encor, belle reine des nuits ; Mais du sombre horizon déjk tu te dégages Et tu t'épanouis.
Ainsi de cette terre, humide encor de pluie, Sortent, sous tes rayons, tous les parfunVs du jour ; Aussi calme, aussi pur, de mon âme attendrie Sort mon ancien amour.
Que sont-ils devenus, les chagrins de ma vie ? Tout ce qui m'a fait vieux est bien loin maintenant , Et rien qu'en regardant cette vallée amie, Je redeviens enfant.
O puissance du temps ! ô légères années ! Vous emportez nos pleurs, nos cris et nos regrets : Mais la pitié vous prend, et sur nos fleurs fanées Vous ne marchez jamais.
Tout mon cœur te bénit, bonté consolatrice ! Je n'aurais jamais cru que l'on pût tant souffrir D'une telle blessure, et que sa cicatrice Fût si douce à sentir.
Loin de moi les vains mots, les frivoles pensées, Des vulgaires douleurs linceul accoutumé,
POESIES NOUVELLES
Que viennent étaler sur leurs amours passées Ceux qui n'ont point aimé !
Dante, pourquoi dis-tu qu'il n'est pire misère Qu'un souvenir heureux dans les jours de douleur ? Quel chagrin t'a dicté cette parole amère, Cette offense au malheur ?
En est-il donc moins vrai que la lumière existe, Et faut-il l'oublier du moment qu'il fait nuit ? Est-ce bien toi, grande âme immortellement triste, Est-ce toi qui l'as dit ?
Non, par ce pur flambeau dont la splendeur m'éclaire, Ce blasphème vanté ne vient pas de ton cœur. Un souvenir heureux est peut-être sur terre Plus vrai que le bonheur.
Eh quoi ! l'infortuné qui trouve une étincelle Dans la cendre brûlante où dorment ses ennuis, Qui saisit cette flamme et qui fixe sur elle Ses regards éblouis ;
Dans ce passé perdu quand son âme se noie, Sur ce miroir brisé lorsqu'il rêve en pleurant. Tu lui dis qu'il se trompe, et que sa faible joie N'est qu'un aifreux tourment !
Et c'est à ta Françoise, à ton ange de gloire. Que tu pouvais donner ces mots a prononcer. Elle qui s'interrompt, pour conter son histoire. D'un éternel baiser !
Qu'est-ce donc, juste Dieu, que la pensée humaine, Et qui pourra jamais aimer la vérité.
S'il n'est joie ou douleur si juste et si certaine Dont quelqu'un n'ait douté?
Comment vivez-vous donc, étranges créatures ? Vous riez, vous chantez, vous marchez k grands pas ; Le ciel et sa beauté, le monde et ses souillures Ne vous dérangent pas ;
Mais, lorsque par hasard le destin vous ramène Vers quelque monument d'un amour oublié, Ce caillou vous arrête, et cela vous fait peine Qu'il vous heurte le pié.
Et vous criez alors que la vie est un songe ; Vous vous tordez les bras comme en vous réveillant, Et vous trouvez fâcheux qu'un si joyeux mensonge Ne dure qu'un instant.
Malheureux ! cet instant où votre âme engourdie A secoué les fers qu'elle traîne ici-bas. Ce fugitif instant fut toute votre vie ; Ne le regrettez pas !
Regrettez la torpeur qui vous cloue à la terre, Vos agitations dans la fange et le sang, Vos nuits sans espérance et vos jours sans lumière : C'est la qu'est le néant !
Mais que vous revient-il de vos froides doctrines ? Que demandent au ciel ces regrets inconstants Que vous allez semant sur vos propres ruines, A chaque pas du Temps ?
Oui, sans doute, tout meurt ; ce monde est un grand
rêve, Et le peu de bonheur qui nous vient en chemin, Nous n'avons pas plus tôt ce roseau dans la main, Que le vent nous l'enlève.
Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre,
POÉSIES NOUVELLES
Ce fut au pied d'un arbre efFeuillé par les vents, Sur un roc en poussière.
Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom que leur propre lumière Dévore incessamment.
Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pies, La source desséchée où vacillait l'image De leurs traits oubliés ;
Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile. Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Etre immobile . Qui regarde mourir !
— Insensés ! dit le sage. — Heureux ! dit le poète. Et quels tristes amours as-tu donc dans le cœur. Si le bruit du torrent te trouble et t'inquiète. Si le vent te fait peur ?
J'ai vu sous le soleil tomber bien d'autres choses Que les feuilles des bois et l'écume des eaux. Bien d'autres s'en aller que le parfum des roses Et le chant des oiseaux.
Mes yeux ont contemplé des objets plus funèbres Que Juliette morte au fond de son tombeau, Plus affreux que le toast à l'ange des ténèbres. Porté par Roméo.
J'ai vu ma seule amie, à jamais la plus chère, Devenue elle-même un sépulcre blanchi, Une tombe vivante où flottait la poussière De notre mort chéri,
De notre pauvre amour, que, dans la nuit profonde. Nous avions sur nos cœurs si doucement bercé ! C'était plus qu'une vie, hélas ! c'était un monde Qui s'était effacé !
Oui, jeune et belle encor, plus belle, osait-on dire. Je l'ai vue, et ses yeux brillaient comme autrefois. Ses lèvres s'entr'ouvraient, et c'était un sourire, Et c'était une voix ;
Mais non plus cette voix, non plus ce doux langage. Ces regards adorés dans les miens confondus ; Mon cœur, encor plein d'elle, errait sur son visage. Et ne la trouvait plus.
Et pourtant j'aurais pu marcher alors vers elle ; Entourer de mes bras ce sein vide et glacé, Et j'aurais pu crier : " Qu'as-tu fait, infidèle, Qu'as-tu fait du passé ? "
Mais non : il me semblait qu'une femme inconnue Avait pris par hasard cette voix et ces yeux ; Et je laissai passer cette froide statue En regardant les cieux.
Eh bien ! ce fut sans doute une horrible misère Que ce riant adieu d'un être inanimé.
Eh bien ! qu'importe encore ? O nature ! 6 ma mère ! En ai-je moins aimé ?
La foudre maintenant peut tomber sur ma tête ; Jamais ce souvenir ne peut m'être arraché ! Comme le matelot brisé par la tempête.
Je m'y tiens attaché.
Je ne veux rien savoir, ni si les champs fleurissent. Ni ce qu'il adviendra du simulacre humain,
POESIES NOUVELLES
Ni si ces vastes cieux éclaireront demain Ce qu'ils ensevelissent.
Je me dis seulement : " A cette heure, en ce lieu, Un jour, je fus aimé, j'aimais, elle était belle. J'enfouis ce trésor dans mon âme immortelle. Et je l'emporte à Dieu ! "
Le Rhin allemand
Réponse à la Chanson de Becker
NOUS l'avons eu, votre Rhin allemand, 11 a tenu dans notre verre.
Un couplet qu'on s'en va chantant EfFace-t-il la trace altière Du pied de nos chevaux marqué dans votre sang ?
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Son sein porte une plaie ouverte.
Du jour où Condé triomphant A déchiré sa robe verte.
Où le père a passé, passera bien l'enfant
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Que faisaient vos vertus germaines, Quand notre César tout-puissant De son ombre couvrait vos plaines ?
Où donc est-il tombé, ce dernier ossçment ?
Nous l'avons eu, votre Rhin allemand.
Si vous oubliez votre histoire, Vos jeunes filles, sûrement.
Ont mieux gardé notre mémoire ; Elles nous ont versé votre petit vin blanc.
S'il est à vous, votre Rhin allemand, Lavez-y donc votre livrée ; Mais parlez-en moins fièrement.
Combien, au jour de la curée, Etiez-vous de corbeaux contre l'aigle expirant ?
Qu'il coule en paix, votre Rhin allemand ; Que vos cathédrales gothiques S'y reflètent modestement ; Mais craignez que vos airs bachiques Ne réveillent les morts de leur repos sanglant.
Rappelle-toi
(^Vergiss me'in nicht) Paroles faites sur la musique de Mozart
RAPPELLE-TOI, quand l'Aurore craintive Ouvre au Soleil son palais enchanté :
Rappelle-toi, lorsque la nuit pensive Passe en rêvant sous son voile argenté ; A l'appel du plaisir lorsque ton sein palpite. Aux doux songes du soir lorsque l'ombre t'invite, Ecoute au fond des bois Murmurer une voix :
Rappelle-toi.
Rappelle-toi, lorsque les destinées
M'auront de toi pour jamais séparé ;
Quand le chagrin, l'exil et les années
Auront flétri ce cœur désespéré ; Songe à mon triste amour, songe à l'adieu suprême ! L'absence ni le temps ne sont rien quand on aime.
POESIES NOUVELLES
Tant que mon cœur battra, Toujours il te dira :
Rappelle-toi.
Rappelle-toi, quand sous la froide terre Mon cœur brisé pour toujours dormira ; Rappelle-toi, quand la fleur solitaire Sur mon tombeau doucement s'ouvrira.
Je ne te verrai plus ; mais mon âme immortelle Reviendra près de toi comme une sœur fidèle. Ecoute, dans la nuit, Une voix qui gémit :
Rappelle-toi.
Rondeau
FUT-IL jamais douceur de cœur pareille
A voir Manon dans mes bras sommeiller ?
Son front coquet parfume l'oreiller ;
Dans son beau sein j'entends son cœur qui veille.
Un songe passe, et s'en vient l'égayer.
Ainsi s'endort une fleur d'églantier.
Dans son calice enfermant une abeille.
Moi, je la berce ; un plus charmant métier Fut-il jamais ?
Mais le jour vient, et l'Aurore vermeille Effeuille au vent son bouquet printanier. Le peigne en main et la perle à l'oreille, A son miroir Manon court m'oublier.
Hélas ! l'amour sans lendemain ni veille Fut-il jamais ?
Sur une Morte
ELLE était belle, si la Nuit Qui dort dans la sombre chapelle Où Michel-Ange a fait son lit, Immobile peut être belle.
Elle était bonne, s'il suffit Qu'en passant la main s'ouvre et donne, Sans que Dieu n'ait rien vu, rien dit ; Si l'or sans pitié fait l'aumône.
Elle pensait, si le vain bruit D'une voix douce et cadencée, Comme le ruisseau qui gémit, Peut faire croire à la pensée.
Elle priait, si deux beaux yeux.
Tantôt s'attachant à la terre.
Tantôt se levant vers les cieux, Peuvent s'appeler la prière.
Elle aurait souri, si la fleur Qui ne s'est point épanouie, Pouvait s'ouvrir à la fraîcheur Du vent qui passe et qui l'oublie.
Elle aurait pleuré, si sa main.
Sur son cœur froidement posée.
Eût jamais dans l'argile humain Senti la céleste rosée.
Elle aurait aimé, si l'orgueil.
Pareil à la lampe inutile Qu'on allume près d'un cercueil, N'eût veillé sur son cœur stérile.
POESIES NOUVELLES
Elle est morte et n'a point vécu, Elle faisait semblant de vivre.
De ses mains est tombé le livre Dans lequel elle n'a rien lu.
Apres une Lecture
TON livre est ferme et franc, brave homme, il fait
aimer.
Au milieu des bavards qui se font imprimer. Des grands noms inconnus dont la France est lassée. Et de ce bruit honteux qui salit la pensée, Il est doux de rêver avant de le fermer. Ton livre, et de sentir tout son cœur s'animer.
L'avez-vous jamais lu, marquise ? et toi, Lisette ? Car ce n'est que pour voub, grande dame ou grisette. Sexe adorable, absurde, exécrable et charmant. Que ce pauvre badaud qu'on appelle un poète, Par tous les temps qu'il fait s'en va le nez au vent. Toujours fier et trompé, toujours humble et rêvant.
m Que nous font, je vous prie, et que pourraient nous faire, A nous autres rimeurs, de qui la grande affaire Est de nous consoler en arrangeant des mots, Que nous font les sifflets, les cris ou les bravos ? Nous chantons k tue-tête, il faut bien que la terre Nous réponde, après tout, par quelques vains échos.
Mais quel bien fait le bruit et qu'importe la gloire ? Est-on plus ou moins mort quand on est embaumé ?
Qu'importe un écolier, sachant trois mots d'histoire,
Qui tire son bonnet devant une écritoire.
Ou salue en passant un marbre inanimé ?
Etre admiré n'est rien ; l'affaire est d'être aimé.
Vive le vieux roman, vive la page heureuse Que tourne sur la mousse une belle amoureuse ! Vive d'un doigt coquet le livre déchiré, Qu'arrose dans le bain le robinet doré 1 Et, que tous les pédants frappent leur tête creuse. Vive le mélodrame où Margot a pleuré !
Oh ! oh ! dira quelqu'un, la chose est un peu rude. N'est-ce rien de rimer avec exactitude ? Et pourquoi mettrait-on son fils en pension. Si pour unique juge, après quinze ans d'étude, On n'a qu'une cornette au bout d'un cotillon ? J'en suis bien désolé, c'est mon opinion.
Les femmes, j'en conviens, sont assez ignorantes. On ne dit pas tout haut ce qui les rend contentes ; Et comme, en général, un peu de fausseté Est leur plus grand plaisir après la vanité. On en peut, par hasard, trouver qui sont méchantes. Mais qu'y voulez-vous faire ? elles ont la beauté.